Néron passa le reste de la nuit dans l'insomnie et dans la crainte: il tremblait qu'Anicétus ne put rejoindre sa mère, car il pensait qu'elle n'avait fait que s'arrêter un instant à sa villa, et que ce qu'elle lui avait dit de sa souffrance et de sa faiblesse n'était qu'un moyen de gagner du temps, et de partir librement pour Rome: il la voyait déjà entrer résolue et hautaine dans sa capitale, invoquant le peuple, armant les esclaves, soulevant l'armée, et se faisant ouvrir les portes du sénat, pour demander justice de son naufrage, de ses blessures et de ses amis assassinés. À chaque bruit, il tremblait comme un enfant; car, malgré ses mauvais traitements envers elle, il n'avait pas cessé un instant de craindre sa mère: il savait de quoi elle était capable, et ce qu'elle pouvait faire contre lui par ce qu'elle avait fait pour lui: ce ne fut qu'à sept heures du matin qu'un esclave d'Anicétus arriva au palais de Bauli, et ayant demandé d'être introduit près de l'empereur, s'agenouilla devant lui, et lui remit son propre anneau qu'il avait donné à l'assassin en signe de toute-puissance, et qu'il lui renvoyait selon leur convention sanglante, comme preuve que le meurtre était accompli: alors Néron se leva plein de joie, s'écriant qu'il ne régnait que de cette heure et qu'il devait l'empire à Anicétus.
Cependant il jugea qu'il était important de prendre les devants sur la renommée, et de donner le change à la mort de sa mère. Il fit écrire à l'instant à Rome qu'on avait surpris dans sa chambre, et armé d'un poignard pour l'assassiner, Agérinus, l'affranchi et le confident d'Agrippine, et qu'alors, apprenant que son complot avait échoué, et craignant la vengeance du sénat, elle s'était punie elle-même du crime quelle méditait: il ajoutait que depuis longtemps elle avait formé le dessein de lui enlever l'empire, et qu'elle s'était vantée que, l'empereur mort, elle ferait jurer au peuple, aux prétoriens et au sénat, obéissance à une femme; il disait que les exils des personnes les plus distinguées étaient son ouvrage, et comme preuve il rappelait Valerius Capito et Licinius Gabolus, anciens préteurs, ainsi que Calpurnia, femme du premier rang, et Junia Calvina, sœur de Silanus, l'ancien fiancé d'Octavie. Il parlait aussi de son naufrage comme d'une vengeance des dieux, calomniant le ciel et mentant à la terre: au reste ce fut Sénèque qui écrivit cette épître, car, pour Néron, il tremblait tellement, qu'il ne put que la signer.
Mais, ce premier moment passé, il songea, en comédien habile, à jouer la douleur comme un rôle: il essuya le rouge dont ses joues étaient encore couvertes, dénoua ses cheveux qui retombèrent épars sur ses épaules, et, substituant un habit de couleur sombre à la tunique blanche du festin, il descendit et se montra aux prétoriens, aux courtisans, et même à ses esclaves, comme accablé du coup qui venait de le frapper.
Alors il parla d'aller lui-même voir une dernière fois sa mère; il se fit amener une barque à l'endroit où, la veille, il avait pris congé d'elle avec de si tendres démonstrations: il traversa le golfe où il avait essayé de l'engloutir, il aborda au rivage qui l'avait vue aborder, blessée et mourante; puis il s'avança vers la villa où venait de s'achever la scène de ce grand drame: quelques courtisans, Burrhus, Sénèque et Sporus, l'accompagnaient en silence, essayant de lire sur son visage l'expression qu'ils devaient donner au leur; il avait adopté celle d'une profonde tristesse, et, tous en entrant à sa suite dans la cour où les soldats avaient fait leur première halte, semblaient comme lui avoir perdu une mère.
Néron monta l'escalier d'un pas grave et lent, comme il convient au fils pieux qui s'approche du cadavre de celle qui lui a donné la vie. Puis, arrivé au corridor qui conduisait à la chambre, il fit un signe de la main pour que ceux qui l'accompagnaient s'arrêtassent, ne gardant avec lui que Sporus, comme s'il eût craint de s'abandonner à la douleur devant des hommes; arrivé à la porte, il s'arrêta un instant, s'appuya contre le mur, et se couvrit le visage de son manteau comme pour cacher ses larmes, mais en effet pour essuyer la sueur qui lui coulait sur le front; puis, après un moment d'hésitation, il ouvrit la porte d'un mouvement rapide et résolu, et entra dans la chambre.
Agrippine était toujours sur son lit. Sans doute le meurtrier avait effacé les traces de l'agonie, car on eût dit qu'elle dormait: le manteau était rejeté sur elle, et laissait à découvert seulement la tête, une partie de la poitrine et les bras, auxquels la pâleur de la mort donnait l'apparence froide et bleuâtre d'un marbre; Néron s'arrêta au pied du lit, toujours suivi par Sporus, dont les yeux, plus impassibles encore que ceux de son maître, semblaient regarder avec une indifférente curiosité une statue renversée de sa base; au bout d'un instant la figure du parricide s'éclaira; tous ses doutes étaient évanouis, toutes ses craintes étaient passées: le trône, le monde, l'avenir lui appartenaient enfin à lui seul; il allait régner libre et sans entraves, Agrippine était bien morte: puis à ce sentiment succéda une impression étrange: ses yeux, fixés sur le bras qui l'avait serré contre son cœur, et sur le sein qui l'avait nourri, s'allumèrent d'un désir secret; il porta la main au manteau qui couvrait sa mère, et le leva lentement de manière à découvrir entièrement le cadavre, qui resta nu. Alors il le parcourut d'un regard cynique, puis avec un regret infâme et incestueux:
—Sporus, dit-il, je ne savais pas qu'elle fût si belle.
Cependant le jour était venu et avait rendu le golfe à sa vie accoutumée; chacun avait repris ses travaux habituels. Le bruit de la mort d'Agrippine s'était répandu, et une inquiétude sourde régnait sur toute cette plage, qui n'en était pas moins couverte, comme d'habitude, de marchands, de pêcheurs et de désœuvrés; on parlait tout haut du péril auquel avait échappé l'empereur; on rendait grâce aux dieux quand on croyait pouvoir être entendu, puis on passait sans tourner la tête à côté d'un bûcher qu'un affranchi nommé Munster, aidé de quelques esclaves, dressait le long du chemin de Misène, près de la villa du dictateur Julius César; mais tout ce bruit, cette inquiétude, cette rumeur, n'arrivaient pas jusqu'à la retraite où Paul avait conduit Acté. C'était une petite maison isolée qui s'élevait sur la pointe du promontoire qui regarde Nisida, et qui était habitée par une famille de pêcheurs. Quoique le vieillard parut étranger dans cette famille, il y exerçait une autorité visible; cependant l'obéissance qu'on paraissait avoir pour ses moindres désirs n'était point servile, mais respectueuse: c'était celle des enfants pour le père, des serviteurs pour le patriarche, des disciples pour l'apôtre.
Le premier besoin d'Acté était celui du repos; pleine de confiance dans son protecteur, et sentant qu'à compter de ce jour quelqu'un veillait sur elle, elle avait cédé aux instances du vieillard et s'était endormie. Quant à lui, il s'était assis près d'elle, comme un père au chevet de son enfant, et, le regard fixé au ciel, il s'était peu à peu absorbé dans une contemplation profonde, de sorte que, lorsque la jeune fille rouvrit les yeux, elle n'eut pas besoin de chercher son protecteur; et quoique son cœur fût brisé par les mille souvenirs qui lui revenaient au réveil, elle lui sourit tristement en lui tendant la main:
—Tu souffres? dit le vieillard.
—J'aime, répondit la jeune fille.
Il se fit un silence d'un instant, puis Paul reprit:
—Que désires-tu?
—Une retraite où je puisse penser à lui et pleurer.
—Te sens-tu la force de me suivre?
—Partons, dit Acté, en faisant un mouvement pour se lever.
—Impossible en ce moment, ma fille; si tu es fugitive, moi je suis proscrit; nous ne pouvons voyager que pendant les ténèbres. Es-tu décidée à partir ce soir?
—Oui, mon père.
—Une marche longue et fatiguante ne t'effraie pas, toi si frêle et si délicate?
—Les jeunes filles de mon pays sont habituées à suivre les biches à la course dans les forêts les plus épaisses et sur les montagnes les plus élevées.
—Timothée, dit le vieillard en se retournant, appelle Silas.
Le pêcheur prit le manteau brun de Paul, le fixa au bout d'un bâton, sortit à la porte de sa cabane, et enfonça le bâton dans la terre.
Ce signal ne tarda point à être aperçu, car, au bout d'un instant, un homme descendit de la montagne de Nisida sur la plage, monta dans une petite barque, et, la détachant du bord, il commença de franchir à force de rames l'espace qui sépare l'île du promontoire: la traversée ne fut pas longue; au bout d'un quart-d'heure à peu près, il toucha la rive à cent pas de la maison où il était attendu, et cinq minutes après il parut sur le seuil de la porte. Cette apparition fit tressaillir Acté; elle n'avait rien vu de ce qui s'était passé: elle regardait Bauli.
Le nouvel arrivé, qu'à son teint cuivré, au turban qui ceignait sa tête, et à la finesse de ses formes, on reconnaissait pour un enfant de l'Arabie, s'avança respectueusement, et salua Paul dans une langue inconnue. Paul alors lui dit dans cette même langue quelques paroles où la bienveillance de l'ami se joignait à l'autorité du maître: Silas, pour toute réponse, fixa plus solidement ses sandales à ses pieds, serra ses reins avec une corde, prit un bâton de voyage, s'agenouilla devant Paul, qui lui donna sa bénédiction, et sortit.
Acté regardait Paul avec étonnement. Quel était ce vieillard au commandement doux et ferme à la fois, qui était obéi comme un roi et respecté comme un père? Le peu qu'elle était restée à la cour de Néron lui avait montré la servilité sous toutes les formes, mais la servilité basse et craintive, fille de la terreur, et non l'empressement, fils du respect. Y avait-il deux empereurs dans le monde, et celui qui se cachait était-il plus puissant sans trésors, sans esclaves et sans armée, que l'autre avec les richesses de la terre, ses cent vingt millions de sujets, et deux cent mille soldats. Ces idées s'étaient succédées dans la tête d'Acté avec une si grande rapidité, et s'y étaient fixées avec une telle conviction, qu'elle se retourna vers Paul, et que, joignant les mains avec la même crainte et avec le même respect qu'elle avait vu manifester à tout ce qui approchait ce saint vieillard:
—O seigneur! lui dit-elle, qui es-tu donc, pour que chacun t'obéisse sans paraître te craindre?
—Je te l'ai dit, ma fille, je m'appelle Paul, et je suis apôtre.
—Mais qu'est ce qu'un apôtre? répondit Acté: est-ce un orateur comme Démosthènes? est-ce un philosophe comme Sénèque? Chez nous l'éloquence est représentée avec des chaînes d'or qui lui sortent de la bouche. Enchaînes-tu les hommes avec ta parole?
—Je porte la parole qui délie et non celle qui enchaîne, répondit Paul en souriant; et, loin de dire aux hommes qu'ils sont esclaves, je suis venu dire aux esclaves qu'ils étaient libres.
—Voilà que je ne te comprends plus, et cependant tu parles ma langue maternelle comme si tu étais Grec.
—J'ai resté six mois à Athènes et un an et demi Corinthe.
—À Corinthe, murmura la jeune fille en cachant sa tête entre ses mains, et y a-t-il longtemps de cela?
—Il y a cinq ans.
—Et que faisais-tu à Corinthe?
—Pendant la semaine, je travaillais à faire des tentes pour les soldats, les matelots et les voyageurs, car je ne voulais pas être à charge à l'hôte généreux qui m'avait reçu; puis, les jours de sabbat, je prêchais dans la synagogue, recommandant la modestie aux femmes, la tolérance aux hommes, et à tous les vertus évangéliques.
—Oui, oui, je me rappelle maintenant avoir entendu parler de toi, dit Acté; ne logeais-tu pas près de ta synagogue des Juifs, dans la maison d'un noble vieillard nommé Titus Justus?
—Tu le connaissais? s'écria Paul avec une joie visible.
—C'était l'ami de mon père, répondit Acté; oui, oui, je me rappelle maintenant: les Juifs te dénoncèrent, ils te menèrent à Gallion, qui était proconsul d'Achaie et frère de Sénèque; mon père me conduisit à la porte comme tu passais, et me dit: «Regarde, ma fille, voilà un juste.»
—Et comment s'appelait ton père? comment t'appelles-tu?
—Mon père s'appelait Amyclès, et je m'appelle Acté.
—Oui, oui, je me rappelle à mon tour, ce nom ne m'est pas inconnu. Mais comment as-tu quitté ton père? Pourquoi as-tu abandonné ta patrie? D'où vient que je t'ai trouvée seule et mourante sur une plage? Dis-moi tout cela, mon enfant, ma fille, et, si tu n'as plus de patrie, je t'en offrirai une; si tu n'as plus de père, je t'en rendrai un.
—Oh! jamais, jamais! je n'oserai te raconter!...
—Cette confession est donc bien terrible?
—Oh! je mourrais de honte à la moitié du récit.
—Eh bien! donc, c'est à moi de m'humilier pour que tu t'élèves, je vais te dire qui je suis, pour que tu me dises qui tu es; je vais te confesser mes crimes pour que tu m'avoues tes fautes.
—Vos crimes!...
—Oui, mes crimes; je les ai expiés, grâce au Ciel, et le Seigneur m'a pardonné, je l'espère!... Écoute-moi, mon enfant, car je vais te dire des choses dont tu n'as aucune idée, que tu comprendras un jour, et que tu adoreras, quand tu les auras comprises.
«Je suis né à Tarse en Cilicie; le dévouement de ma ville natale à Auguste avait valu à ses habitants le titre de citoyens romains, de sorte que mes parents déjà riches jouissaient, outre leurs richesses, des avantages attachés au rang que leur avait accordé l'empereur: c'est là que j'étudiai les lettres grecques, qui florissaient chez nous à l'égal d'Athènes. Puis mon père, qui était juif et de la secte pharisienne, m'envoya étudier à Jérusalem, sous Gamaliel, savant et sévère docteur dans la loi de Moïse. Alors je ne m'appelais pas Paul, mais Saül.
«Il y avait vers ce temps à Jérusalem un jeune homme plus âgé que moi de deux ans: on le nommait Jésus, c'est-à-dire sauveur, et l'on racontait de merveilleuses choses sur sa naissance. Un ange était apparu à sa mère, l'avait saluée au nom de Dieu, et lui avait annoncé qu'elle était élue entre toutes les femmes pour enfanter le Messie; quelque temps après, cette jeune fille avait épousé un vieillard nommé Joseph, qui, s'étant aperçu qu'elle était enceinte, et ne voulant pas la déshonorer, avait résolu de la renvoyer secrètement à sa famille. Mais lorsqu'il était dans cette pensée, le même ange du Seigneur qui avait apparu à Marie lui apparut à son tour et lui dit: Joseph, fils de David, ne craignez pas de prendre avec vous Marie, votre femme, car ce qui est né dans elle a été formé par le Saint-Esprit. Vers ce même temps on publia un édit de César Auguste pour faire le dénombrement de tous les habitants de toute la terre: ce fut le premier dénombrement qui se fit par Cyrénus, gouverneur de Syrie, et comme tous allaient se faire enregistrer chacun dans sa ville, Joseph partit aussi de la ville de Nazareth, qui est en Galilée, et vint en Judée, à la ville de David, appelée Bethléem, pour se faire enregistrer avec Marie, son épouse; mais pendant qu'ils étaient là, il arriva que le temps auquel elle devait accoucher s'accomplit: elle enfanta son fils premier-né, et l'ayant emmailloté, elle le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans les environs des bergers qui passaient la nuit dans les champs veillant tour à tour à la garde de leur troupeau: tout à coup un ange du Seigneur se présenta à eux; une lumière divine les environna, ce qui les remplit d'une extrême crainte: alors l'ange leur dit:
«—Ne craignez rien, car je viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie: c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur qui est le Christ.
«C'est que Dieu avait regardé la terre, et il avait pensé que les temps préparés par sa sagesse étaient venus. Le monde entier, ou du moins tout ce que la science païenne connaissait du monde, obéissait à un seul pouvoir. Tyr et Sidon s'étaient écroulés à la parole du prophète; Carthage était rasée au niveau de ses sables, la Grèce conquise, les Gaules vaincues, Alexandrie brûlée; un seul homme commandait à cent provinces par la voix de ses proconsuls, et partout on sentait la pointe du glaive dont la poignée était à Rome. Cependant, malgré sa puissance apparente, l'édifice païen craquait sur sa base d'argile: un malaise inconnu et universel annonçait que le vieux monde était malade au cœur, qu'une crise était imminente, et que des choses nouvelles et inconnues allaient éclater: c'est qu'il n'y avait plus de justice parce qu'il y avait trop de pouvoir; c'est qu'il n'y avait plus d'hommes, parce qu'il y avait trop d'esclaves; c'est qu'il n'y avait plus de religion, parce qu'il y avait trop de dieux. Or, comme je te l'ai dit, au moment où j'arrivai à Jérusalem, un homme m'y avait précédé, qui disait aux puissants: Ne faites que ce qui vous a été ordonné, et rien au-delà. Aux riches: Que celui qui a deux vêtements en donne un à celui qui n'en a point. Aux maîtres: Il n'y a ni premier ni dernier, le royaume de la terre est aux forts, mais le royaume des cieux est aux faibles. Et à tous: Les dieux que vous adorez sont de faux dieux, il n'y a qu'un Dieu unique et tout-puissant qui a crée le monde, et ce Dieu est mon père, car c'est moi qui suis le Messie qui vous a été promis par les Écritures.
«Aveugle et sourd que j'étais alors, je fermai les yeux et les oreilles, ou plutôt l'envie m'aveugla; puis vint la haine, qui me perdit. Voici à quelle occasion je devins le persécuteur ardent de l'homme-Dieu, dont je suis aujourd'hui l'indigne mais fidèle apôtre.
«Un jour que nous avions pêché, Pierre et moi, toute la journée inutilement, sur l'ancien lac de Génésareth, aujourd'hui appelé de Tibériade, Jésus vint au bord du lac, poussé par la foule du peuple qui voulait entendre sa parole: la barque de Pierre se trouvant la plus proche du rivage, ou Pierre étant meilleur que moi, Jésus monta sur sa barque, et s'y étant assis, il continua d'enseigner la foule qui l'écoutait du rivage; puis, lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Pierre:
«—Avancez en pleine eau et jetez vos filets pour pêcher.
«Pierre lui répondit:
«—Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, comment donc serions-nous plus heureux maintenant?
«—Faites ce que je vous dis, continua Jésus.
«Et Pierre ayant jeté son filet, il prit une si grande quantité de poissons, que peu s'en fallut que son filet ne rompît, et alors il en remplit tellement sa barque, qu'elle faillit en couler à fond. Aussitôt Pierre, Jacques et Jean, fils de Ébedée, qui étaient dans la barque avec lui, se jetèrent à ses genoux, reconnaissant qu'il y avait là un miracle; mais Jésus leur dit:
«—Rassurez-vous, votre tâche est finie comme pêcheurs de poissons; votre emploi désormais sera de prendre les hommes; et, descendant au rivage, il les emmena après lui.
«Resté seul je me dis: pourquoi ne prendrais-je pas aussi des poissons là où les autres en ont pris; j'allai où ils avaient été, je jetai dix fois mes filets à la même place où ils avaient jeté les leurs, et je retirai dix fois mes filets vides. Alors au lieu de me dire: Cet homme est vraiment ce qu'il dit être, c'est-à-dire l'envoyé de Dieu, je me dis: Cet homme est sans doute un magicien qui connaît des charmes, et je me sentis prendre le cœur d'une grande envie contre lui.
«Mais comme vers ces temps il quitta Jérusalem pour aller prêcher par toute la Judée, ce sentiment s'effaça peu à peu, et j'avais oublié celui qui me l'avait inspiré, lorsqu'un jour que nous vendions comme d'habitude dans le temple, nous entendîmes dire que Jésus revenait, plus glorifié qu'il n'avait jamais été: il avait guéri un paralytique dans le désert, il avait rendu la vue à un aveugle à Jéricho, et il avait ressuscité un jeune homme à Naïm. Aussi, partout où il passait les peuples étendaient leurs manteaux sur son chemin, et ses disciples l'accompagnaient, transportés de joie, portant des palmes et louant le Seigneur à haute voix pour toutes les merveilles qu'ils avaient vues.
«Ce fut au milieu de ce cortège qu'il s'avança vers le temple; mais voyant qu'il était encombré de vendeurs et d'acheteurs, il commença à nous chasser tous en disant:
«—Il est écrit que ma maison est une maison de prières, et vous en avez fait une caverne de voleurs.
«Nous voulûmes résister d'abord, mais nous vîmes bientôt que ce serait inutile, et qu'il n'y avait aucun moyen de rien faire contre cet homme, parce que tout le peuple était comme suspendu à ses lèvres en admiration de ce qu'il disait. Alors mon ancienne inimitié contre Jésus se réveilla, augmentée de ma colère nouvelle; mon envie devint de la haine.
«Quelques temps après j'appris que, le soir même de la Pâques qu'il avait faite avec ses disciples, Jésus avait été arrêté, selon l'ordre du grand-prêtre, par une troupe de gens armés que guidait Judas, son disciple; puis, qu'il avait été conduit à Pilate, qui, ayant connu qu'il était de Nazareth, l'avait renvoyé à Hérode, dans la juridiction duquel était la Galilée. Mais Hérode, n'ayant rien trouvé contre lui, si ce n'est qu'il se disait roi des Juifs, le renvoya à Pilate, qui, ayant fait venir les princes des prêtres, les sénateurs et le peuple, leur dit:
«—Vous m'avez présenté cet homme comme portant le peuple à la révolte, mais ni Hérode ni moi de l'avons trouvé coupable des crimes dont vous l'accusez: donc, comme il n'a rien fait qui mérite la peine de mort, je vais le faire châtier et le renvoyer.
«Mais tout le peuple se mit à crier:
«—C'est aujourd'hui la fête de Pâques, et vous devez nous délivrer un criminel: faites mourir celui-ci, et nous donnez Barrabas.
«—Et moi, interrompit le vieillard d'une voix étouffée, moi j'étais parmi le peuple, et je criais avec lui de toute la force de ma haine:
«—Faites mourir celui-ci et nous donnez Barrabas.
«Pilate parla de nouveau à la foule demandant la vie de Jésus; mais la foule répondit:
«—Crucifiez-le, crucifiez-le.
«—Et moi, continua le vieillard en se frappant la poitrine, j'étais une des voix de cette foule, et je criais de toute la force de ma voix:
«—Crucifiez-le, crucifiez-le.
«Si bien que Pilate ordonna que Barrabas serait mis en liberté, et abandonna Jésus à la volonté de ses bourreaux!...
«Hélas! hélas! dit le vieillard en se prosternant la face contre terre, hélas! Seigneur, pardonnez-moi; Seigneur, je vous suivis au Calvaire; Seigneur, je vous vis clouer les pieds et les mains; Seigneur, je vous vis percer le côté; Seigneur, je vous vis boire le fiel; Seigneur, je vis le ciel se couvrir de ténèbres, je vis le soleil s'obscurcir, je vis le voile du temple se déchirer par le milieu; Seigneur, je vous entendis jeter un grand cri en disant: Mon père, je remets mon âme entre vos mains; Seigneur, à votre voix je sentis trembler la terre jusqu'en ses fondements!... Ou plutôt je ne vis rien, je n'entendis rien, car, je vous l'ai dit, Seigneur, j'étais aveugle, j'étais sourd.... Seigneur, Seigneur, pardonnez-moi; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute.
Et le vieillard demeura quelque temps le front dans la poudre, priant et gémissant tout bas, tandis qu'Acté le regardait, muette et les mains jointes, surprise de ce remords et de cette humilité chez un homme qu'elle croyait si puissant!...
Enfin il se releva et dit:
—Ce n'est pas tout encore, ô ma fille. Ma haine pour les disciples succéda à ma haine pour le prophète. Les apôtres, occupés du ministère de la parole, avaient choisi sept diacres pour la distribution des aumônes: le peuple se souleva contre un de ses diacres, nommé Etienne, et le força de comparaître au conseil, où de faux témoins l'accusèrent d'avoir proféré des blasphèmes contre Dieu, Moïse et sa loi. Etienne fut condamné; aussitôt ses ennemis se jetèrent sur lui, le traînèrent hors de Jérusalem, pour le lapider selon la loi contre les blasphémateurs. J'étais parmi ceux qui avaient demandé la mort du premier martyr: je ne jetai point de pierres contre lui, mais je gardai les manteaux de ceux qui lui en jetaient. Sans doute j'eus part aux prières du saint condamné, lorsqu'il s'écria, dans cette imprécation sublime, inconnue jusqu'à Jésus-Christ: Seigneur, Seigneur ne leur imputez pas ce péché, car ils ne savent ce qu'ils font!
«Cependant si le moment de la grâce n'était point arrivé il approchait du moins à grands pas. Les chefs de la synagogue, voyant mon ardeur à poursuivre la jeune Église, m'envoyèrent en Syrie pour rechercher les nouveaux chrétiens et les ramener à Jérusalem. Je suivis les bords du Jourdain depuis la rivière Jaher jusqu'à Capharnaüm. Je revis les rives du lac de Génésareth, où avait eu lieu la pêche miraculeuse; enfin j'atteignis à la chaîne d'Hermon, toujours persévérant dans ma vengeance, lorsqu'en arrivant au haut d'une montagne de laquelle on découvre la plaine de Damas et les vingt-sept rivières qui l'arrosent, tout à coup je fus environné et frappé d'une lumière du ciel: alors je tombai comme tombe un homme mort, et j'entendis une voix qui me disait: Saül! Saül! pourquoi me persécutez vous?
«—Seigneur, dis-je en tremblant, qui êtes-vous, et que me voulez-vous?
«—Je suis, répondit la voix, Jésus, que vous persécutez, et je veux vous employer à propager ma parole, vous qui jusqu'ici avez essayé de l'étouffer.
«—Seigneur, continuai-je plus tremblant et plus effrayé encore qu'auparavant, Seigneur, que faut-il que je fasse?
«—Levez-vous et entrez dans la ville, et l'on vous dira là ce que vous avez à faire.
«Et les gens qui m'accompagnaient étaient presque aussi épouvantés que moi, car une voix puissante frappait leurs oreilles, et ils ne voyaient personne; enfin, n'entendant plus rien, je me levai et j'ouvris les yeux: mais il me sembla qu'à cette lumière éclatante avait succédé la nuit la plus obscure. J'étais aveugle: j'étendis donc les bras et je dis:
«—Conduisez-moi, car je n'y vois plus.
«Alors un de mes serviteurs me prit par la main et me conduisit à Damas, où je restai trois jours sans voir, sans boire et sans manger.
«Puis, le troisième jour, il me sembla qu'un homme s'avançait vers moi, que je ne connaissais pas, et que cependant je savais s'appeler Ananie; au même instant je sentis qu'on m'imposait les mains, et une voix me dit:
«—Saül, mon frère, le Seigneur Jésus, qui vous est apparu dans le chemin par où vous veniez, m'a envoyé afin que vous recouvriez la vue, et que vous soyez rempli du Saint-Esprit. Aussitôt il me tomba des yeux comme des écailles, et je vis. Alors, tombant à genoux, je demandai le baptême.
«Depuis lors, aussi ardent dans ma foi que j'avais été acharné dans ma haine, j'ai traversé la Judée depuis Sidon jusqu'à Arad, et du mont Seir au torrent de Besor; j'ai parcouru l'Asie, la Bithynie, la Macédoine; j'ai vu Athènes et Corinthe, j'ai touché à Malte, j'ai abordé à Syracuse, et de là, côtoyant la Sicile, j'entrai dans le port de Pouzzoles, où je suis depuis quinze jours, attendant des lettres de Rome, qui me sont arrivées hier; ces lettres sont écrites par mes frères qui m'appellent près d'eux. Le jour du triomphe est arrivé, et Dieu nous prépare la route; car, tandis qu'il envoie l'espérance au peuple, il envoie la folie aux empereurs, afin de saper le vieux monde par sa base et par son sommet. Ce n'est pas le hasard, mais la Providence qui a distribué la terreur à Tibère, l'imbécillité à Claude, et la folie à Néron. De pareils empereurs font douter des dieux qu'ils adorent: aussi, dieux et empereurs tomberont-ils ensemble, les uns méprisés et les autres maudits.
—O mon père! s'écria Acté... arrêtez... ayez pitié de moi!...
—Eh! qu'as-tu affaire à ces hommes de sang? répondit Paul étonné.
—Mon père, continua la jeune fille en se cachant la tête dans ses mains, tu m'as raconté ton histoire et tu me demandes la mienne; la mienne est courte, terrible et criminelle: je suis la maîtresse de César!
—Je ne vois là qu'une faute, mon enfant, répondit Paul en s'approchant d'elle avec intérêt et curiosité.
—Mais je l'aime, s'écria Acté; je l'aime plus que jamais je n'aimerai ni homme sur la terre ni dieux dans le ciel.
—Hélas! hélas! murmura le vieillard, voilà où est le crime
Et, s'agenouillant dans un coin de la cabane, il se mit à prier.
Lorsque la nuit fut venue, Paul ceignit à son tour ses reins, assura ses sandales, prit son bâton, et se retourna vers Acté: elle était prête, et résolue à fuir. Où allait-elle? peu lui importait! elle s'éloignait de Néron; et, dans ce moment, l'horreur et la crainte qu'elle avait éprouvées la veille, la poussaient encore à accomplir ce projet; mais elle sentait elle-même que si elle tardait d'un jour, que si elle revoyait cet homme qui avait pris sur son cœur une si puissante influence, tout était fini; qu'elle n'aurait plus de courage et de forces que pour l'aimer, malgré tout et contre tout, et que sa vie inconnue irait encore se perdre dans cette vie puissante et agitée, comme un ruisseau dans l'Océan; car, pour elle, chose étrange, son amant était toujours Lucius, et jamais Néron: le vainqueur des jeux olympiques était un autre homme que l'empereur, et son existence se partageait en deux phases bien distinctes: l'une qui était son amour pour Lucius, et dont elle sentait toute la réalité; l'autre, qui était l'amour de Néron pour elle, et qui lui semblait un rêve.
En sortant de la cabane, ses yeux se portèrent sur le golfe, témoin la veille de la terrible catastrophe que nous avons racontée: l'eau était calme, l'air était pur, la lune éclairait le ciel, et le phare de Misène la terre; de sorte qu'on voyait l'autre côté du golfe aussi bien que dans un jour d'occident. Acté aperçut la masse sombre des arbres qui environnaient Bauli, et, pensant que c'était là qu'était Lucius, elle s'arrêta en soupirant. Paul attendit un instant; puis, faisant quelques pas vers elle, il lui dit d'une voix compatissante:
—Ne viens-tu pas, ma fille?
—O mon père! dit Acté, n'osant avouer au vieillard les sentiments qui la retenaient, hier, j'ai quitté Néron avec Agrippine sa mère; le bâtiment que nous montions a fait naufrage, nous nous sommes sauvées en nageant toutes deux, et je l'ai perdue au moment qu'une barque la recueillait. Je voudrais bien ne pas abandonner cette plage sans savoir ce qu'elle est devenue.
Paul étendit la main dans la direction de la villa de Julius César, et montrant à Acté une grande lueur qui s'élevait entre ce bâtiment et le chemin de Misène:
—Vois-tu cette flamme? lui dit-il.
—Je la vois, répondit Acté.
—Eh bien! continua le vieillard, cette flamme est celle de son bûcher.
Et, comme s'il eût compris que ce peu de mots répondaient à toutes les pensées de la jeune femme, il se remit en route. En effet, Acté le suivit aussitôt sans prononcer une parole, sans pousser un soupir.
Ils côtoyèrent la mer pendant quelque temps, traversèrent Pouzzoles; puis ils prirent le chemin de Naples. Arrivés à une demi-lieue de la ville, ils la laissèrent à droite, et allèrent par un sentier rejoindre la route de Capoue. Vers une heure du matin, ils aperçurent Atella, et bientôt, sur la route, un homme debout qui semblait les attendre: c'était Silas, l'envoyé de Paul. Le vieillard échangea avec lui quelques mots; Silas prit à travers champs, Paul et Acté le suivirent, et ils arrivèrent à une petite maison isolée, où ils étaient attendus, car au premier coup que frappa Silas la porte s'ouvrit.
Toute la famille, y compris les serviteurs, était rassemblée dans un atrium élégant, et paraissait attendre. Aussi, à peine le vieillard eut-il paru sur le seuil, que chacun s'agenouilla. Paul étendit les mains sur eux et les bénit; puis, la maîtresse de la maison le conduisit au triclinium, et avant le souper, qui était servi et qui attendait, elle voulut elle-même laver les pieds du voyageur. Quant à Acté, étrangère à cette religion nouvelle, tout entière aux mille pensées qui lui brisaient le cœur, elle demanda à se retirer. Aussitôt, une belle jeune fille de quinze ou seize ans, voilée comme une vestale, marcha devant elle et la conduisit à sa propre chambre, où, un instant après, elle revint lui apportant sa part du repas de la famille.
Tout était un sujet d'étonnement pour Acté; elle n'avait jamais entendu parler des chrétiens chez son père que comme d'une secte d'idéologues insensés qui venait augmenter le nombre de toutes ces petites écoles systématiques où se discutaient le dogme de Pythagore, la morale de Socrate, la philosophie d'Épicure ou les théories de Platon; et, à la cour de César, que comme d'une race impie livrée aux plus affreuses superstitions et aux plus infâmes débauches, bonne à jeter au peuple, lorsque le peuple demandait une expiation; bonne à jeter aux lions, lorsque les grands demandaient une fête. Il n'y avait qu'un jour qu'elle avait été secourue par Paul; il n'y avait qu'un jour qu'elle voyait des chrétiens, et cependant ce peu d'heures avait suffi pour détruire toute cette fausse opinion que la philosophie grecque et la haine impériale avaient pu lui donner. Ce qu'elle avait surtout compris dans la secte nouvelle, c'était le dévouement, car le dévouement est presque toujours, quelles que soient sa croyance et sa foi, la vertu dominante de la femme qui aime; de sorte qu'elle s'était laissé prendre d'une sympathie instinctive à cette religion qui commandait aux puissants la protection envers les faibles, aux riches la charité envers les pauvres, et aux martyrs la prière pour leurs bourreaux.
Le soir, à la même heure qu'elle était partie la veille, elle se remit en chemin. Cette fois, la route fut plus longue les voyageurs laissèrent à leur droite Capoue, qu'une faute d'Annibal a illustrée à l'égal d'une victoire; puis ils s'arrêtèrent sur les rives du Volturne. À peine y étaient-ils, qu'une barque sortit d'une petite anse, conduite par un batelier, et s'approcha d'eux. Arrivés sur le bord, Paul et l'inconnu échangèrent un signe de reconnaissance: le vieillard et Acté descendirent dans la barque.
Déposé sur l'autre rive, Paul tendit une pièce de monnaie au batelier; mais celui-ci, tombant à genoux, baisa en silence le bas du manteau de l'apôtre, et resta humilié et priant dans cette posture encore longtemps après que celui auquel il venait de donner cette marque de respect se fut éloigné de lui. Vers les trois heures, un homme, assis sur une de ces pierres que les Romains plaçaient aux revers des routes pour aider les voyageurs à remonter sur leurs chevaux, se leva à leur approche: c'était leur silencieux et vigilant courrier, qui les attendait comme la veille pour les guider vers leur asile du soir. Cette fois, ce n'était plus une maison élégante, comme celle de la veille, qui les attendait: c'était une pauvre chaumière; ce n'était pas un souper splendide, servi dans un triclinium de marbre, c'était la moitié d'un pain trempé de larmes, c'était le nécessaire du pauvre, offert avec le même respect que le superflu du riche.
Un homme les reçut: il avait au front le stigmate des esclaves, un collier de fer au cou, deux cercles de fer aux jambes; c'était le berger d'une riche villa; il menait paître des milliers des brebis appartenant à un maître dur et avare, et il n'avait pas une peau de mouton à jeter sur ses épaules; il avait placé sur une table un pain, près de ce pain un de ces vases de grès, à la matière commune, mais à la forme charmante; puis il avait étendu dans un coin de la chambre un lit de fougères et de roseaux; et en faisant cela sans doute cet homme avait fait plus aux yeux du Seigneur que n'aurait pu faire le riche avec la plus splendide hospitalité.
Paul s'assit à table, et Acté près de lui; puis leur hôte, ayant fait ce qu'il avait pu pour eux, entra dans une chambre à côté, et bientôt ils entendirent à travers la porte mal fermée des plaintes et des sanglots. Acté posa sa main sur le bras de Paul:
—N'entendez-vous pas, mon père? lui dit-elle.
—Oui, ma fille, répondit le vieillard, on pleure ici des larmes amères, mais celui qui afflige peut consoler.
Un instant après leur hôte rentra, et alla s'asseoir, sans dire un mot, dans un coin de la chambre; puis, appuyant ses coudes sur ses genoux, il laissa tomber sa tête entre ses mains.
Acté, le voyant si triste et si accablé, alla s'agenouiller près de lui:
—Esclave, lui dit-elle tout bas, pourquoi ne t'adresses-tu pas à cet homme? peut-être aurait-il quelque remède à ton affliction, quelque consolation à ta douleur.
—Merci, lui répondit l'esclave, mais notre affliction et notre douleur ne sont pas de celles qu'on guérit avec des paroles.
—Homme de peu de foi, dit Paul en se levant, pourquoi doutes-tu? ne sais tu pas les miracles du Christ?
—Oui, mais le Christ est mort, s'écria l'esclave en secouant la tête; les Juifs lui ont mis les bras en croix, et il est maintenant au ciel, à la droite de son père. Béni soit son nom!
—Ne sais-tu pas, reprit Paul, qu'il a légué son pouvoir à ses apôtres?
—Mon enfant, mon pauvre enfant! dit le père, éclatant en sanglots, et sans répondre au vieillard.
Un gémissement sourd, qui se fit entendre dans la chambre à côté, s'éveilla comme un écho à cette explosion de douleur.
—O mon père! dit Acté en revenant vers Paul, si vous pouvez quelque chose pour ces malheureux, faites ce que vous pouvez, je vous en supplie; car quoique j'ignore la cause de leur désespoir, il me déchire l'âme; demandez-lui donc ce qu'il a, peut-être vous répondra-t-il, à vous.
—Ce qu'il a, je le sais, dit le vieillard: il manque de foi.
—Et comment voulez-vous que je croie, dit l'affligé? Comment voulez-vous que j'espère? Toute ma vie jusqu'aujourd'hui n'a été qu'une douleur: esclave et fils d'esclave, je n'ai jamais eu une heure de joie; enfant, je n'étais pas même libre au sein de ma mère; jeune homme, il m'a fallu travailler incessamment sous la verge et sous le fouet; père et époux, on me retient chaque jour la moitié du pain qui serait nécessaire à ma femme et à mon enfant! à mon enfant qui, atteint jusque dans le ventre de sa mère par les coups dont ils l'ont accablée pendant sa grossesse, est venu au monde maudit, estropié, muet! mon enfant, que nous aimions, tout frappé de la colère céleste qu'il était, et que nous espérions voir échapper à son sort par son malheur même! Eh bien! non, c'était trop de bonheur! son maître l'a vendu hier à un de ces hommes qui font trafic de chair; qui estiment ce que peut rapporter chaque infirmité; qui s'enrichissent à faire mendier pour eux sur la place de Rome des malheureux dont chaque soir ils rouvrent les plaies ou brisent les membres; et demain, demain! on nous l'arrache pour le livrer à cette torture; lui, pauvre innocent, qui n'aura pas même une voix pour se plaindre, pour nous appeler à son secours et pour maudire ses bourreaux!...
—Et si Dieu guérissait ton enfant? dit le vieillard.
—Oh! alors, on nous le laisserait, s'écria le père, car ce qu'ils vendent et achètent, ces misérables, c'est sa misère et son infortune, ses jambes brisées, sa langue muette; s'il marchait et s'il parlait, ce serait un enfant comme tous les enfants, et il n'aurait de valeur que lorsqu'il deviendrait un homme.
—Ouvre cette porte, dit Paul.
L'esclave se leva, l'œil fixe et le visage étonné, plein de doute et d'espoir à la fois, et s'approchant de la porte, il obéit à l'ordre que venait de lui donner le vieillard. Le regard d'Acté, tout voilé de larmes qu'il était, put alors pénétrer dans la seconde chambre; il y avait, comme dans la première, un lit de paille; sur cette paille, un enfant de quatre ou cinq ans était assis, souriant avec insouciance, et jouant avec quelques fleurs, tandis que, près de lui, la face contre terre, raidie et immobile, une femme était couchée, les mains enfoncées dans ses cheveux, et pareille à une statue du Désespoir.
La figure de l'apôtre prit à ce spectacle une expression sublime de confiance et de foi: ses yeux se levèrent vers le ciel, fixes et ardents, comme s'ils pénétraient jusqu'au trône du Saint des saints; un rayon de lumière se joua autour de ses cheveux blancs comme une auréole, et, sans quitter sa place, sans faire un pas, il étendit lentement et gravement la main vers l'enfant, et dit ces seules paroles:
—Au nom du Dieu vivant qui a créé le ciel et la terre, lève-toi et parle!
Et l'enfant se leva et dit:
—Seigneur! Seigneur! que votre saint nom soit béni!
La mère bondit en jetant un cri, le père tomba à genoux: l'enfant était sauvé.
Et Paul ferma la porte sur eux en disant:
—Voilà une famille d'esclaves dont le bonheur ferait envie à une famille d'empereur.
La nuit suivante, ils continuèrent leur route, et ils arrivèrent à Fondi; ainsi, pendant tout ce voyage nocturne et mystérieux, Acté revoyait, les uns après les autres, les lieux qu'elle avait parcourus avec Néron lors de son triomphe; c'était à Fondi qu'ils avaient été si splendidement reçus par Galba, ce vieillard à qui les oracles promettaient la couronne; sa vue avait rappelé cette prédiction à l'empereur, qui l'avait oubliée, grâce à l'obscurité dans laquelle le futur César affectait de vivre, de sorte qu'à peine arrivé à Rome, son premier soin avait été de l'éloigner de l'Italie; en conséquence, Galba avait reçu le commandement de l'Espagne, et il était parti aussitôt, plus empressé peut-être encore de s'éloigner de l'empereur, que l'empereur n'était empressé lui-même à l'éloigner de l'empire.
Avant de partir, il avait affranchi ses esclaves les plus fidèles, et ce fut chez l'un de ces affranchis, converti à la foi chrétienne, que Silas prépara le gîte du vieillard et de la jeune fille. Cet esclave avait été jardinier du verger de Galba, et il avait reçu en don, le jour de son affranchissement, la petite maison qu'il habitait dans les jardins de son maître: des fenêtres de cette humble cabane, Acté voyait, à la clarté de la lune, la magnifique villa où elle avait logé avec Lucius. L'un de ces deux voyages était pour elle un rêve; que de choses étranges elle avait apprises! que d'illusions elle avait touchées du doigt, et qui s'étaient envolées! que de douleurs, qu'elle croyait alors ne pouvoir pas même exister, et qui s'étaient réalisées depuis cette époque! Comme tout avait changé pour elle; comme ces jardins fleuris où elle croyait marcher encore s'étaient séchés et flétris; comme dans sa vie aride et solitaire son amour seul était resté vivant, toujours nouveau, toujours le même, toujours debout et inébranlable comme une pyramide au milieu du désert!
Trois jours, ou plutôt trois nuits encore, ils continuèrent leur route; se cachant lorsque la lumière paraissait, et reprenant leur voyage dès que l'ombre descendait du ciel, toujours précédés par Silas, et s'arrêtant toujours chez de nouveaux adeptes, car déjà la foi commençait à compter, surtout parmi les esclaves et le peuple, un grand nombre de néophytes: enfin le troisième soir ils partirent de Velletri, cette ancienne capitale des Volsques qui avait donné la mort à Coriolan et le jour à Auguste; et, comme la lune s'élevait sur l'horizon, ils arrivèrent au sommet de la montagne d'Albano. Cette fois Silas ne les avait pas quittés; seulement il marchait devant eux à la distance de trois à quatre cents pas. Mais, parvenu au tombeau d'Ascagne, il s'arrêta, attendant qu'ils le rejoignissent, et, étendant la main vers l'horizon, où brillaient une multitude de lumières, et d'où venait un grand murmure, il ne dit que ce mot qui annonçait au vieillard et à la jeune fille qu'ils touchaient au terme de leur voyage:
—Rome!...
Paul se jeta à genoux, remerciant le Seigneur de l'avoir conduit, après tant de dangers, au terme de son voyage et au but qui lui était promis. Quant à Acté, elle s'appuya contre le sépulcre pour ne pas tomber, tant il y avait de souvenirs doux et cruels dans le nom de cette ville, à cette place d'où elle l'avait aperçue pour la première fois.
—O mon père! dit la jeune fille, je t'ai suivi sans te demander où nous allions; mais si j'avais su que ce fût à Rome... oh! je crois que je n'en aurais pas eu le courage.
—Ce n'est point à Rome que nous allons, répondit le vieillard en se relevant: puis aussitôt, comme un groupe de cavaliers s'approchait, suivant la voie Appienne, Silas quitta la route et prit à droite au travers de la plaine: Paul et Acté le suivirent.
Ils commencèrent alors à s'avancer entre la voie Latine et la voie Appienne, évitant même de suivre aucune des routes qui partaient de la première, et conduisaient l'une à Marina près du lac d'Albano, et l'autre au temple de Neptune, près d'Antium. Au bout de deux heures de chemin, et après avoir laissé à droite le temple de la Fortune féminine, et à gauche celui de Mercure, ils entrèrent dans la vallée d'Égérie, suivirent quelque temps les bords du petit fleuve Almon, puis, prenant à droite, et s'avançant au milieu de quartiers de rochers qui semblaient avoir été détachés de la montagne par quelque tremblement de terre, ils se trouvèrent tout à coup à l'entrée d'une caverne.
Silas y entra aussitôt, en invitant d'une voix basse les voyageurs à le suivre; mais Acté tressaillit malgré elle à l'aspect inattendu de cette ouverture sombre qui semblait la gueule d'un monstre prêt à la dévorer. Paul sentit son bras se poser sur le sien comme pour l'arrêter; il comprit sa terreur.
—Ne crains rien, ma fille, lui dit-il, le Seigneur est avec nous.
Acté poussa un soupir, jeta un dernier regard sur ce ciel tout parsemé d'étoiles qu'elle allait perdre de vue, puis s'enfonça avec le vieillard sous la voûte qui s'offrait à elle.
Au bout de quelques pas hasardés dans une obscurité si complète que la voix seule de Silas servait de guide à ceux qui le suivaient, il s'arrêta au pied d'un des piliers massifs qui soutenaient la voûte, et, frappant deux cailloux l'un contre l'autre, il en fit jaillir quelques étincelles qui enflammèrent un linge souffré puis, tirant une torche cachée dans l'excavation d'un rocher:
—Il n'y a plus de danger à cette heure, dit-il, et tous les soldats de Néron seraient à notre poursuite qu'ils ne nous rejoindraient pas maintenant.
Acté jeta les yeux autour d'elle, et d'abord ses regards ne distinguèrent rien: la torche, encore vacillante à cause de l'air extérieur dont les courants se croisaient sous ces voûtes, ne jetait que des lueurs rapides et mourantes comme de pâles éclairs, de sorte que les objets frappés momentanément de lumière rentraient dans l'obscurité, sans qu'on eût le temps de distinguer leur forme et leur couleur; peu à peu cependant les yeux s'habituèrent à cette réverbération, la flamme de la torche devint moins mouvante, un plus grand cercle s'éclaira, et les voyageurs purent distinguer jusqu'au plafond sombre de ces immenses voûtes: enfin, aucun air ne pénétrant plus jusqu'à eux, la clarté devint plus fixe et plus étendue; tantôt ils marchaient resserrés comme entre deux murailles, tantôt ils entraient dans un immense carrefour de pierres, aux cavités profondes, dans lesquelles allait mourir la clarté de la torche qui illuminait d'un reflet décroissant les angles des piliers blancs et immobiles comme des spectres. Il y avait dans cette marche nocturne; dans le bruit des pas qui, si léger qu'il fût, était répété par un écho funèbre, dans ce manque d'air, auquel la poitrine n'était point encore habituée, quelque chose de triste et de saisissant qui oppressait le cœur d'Acté comme une douleur. Tout à coup elle s'arrêta en frissonnant, appuyant une de ses mains sur le bras de Paul, et lui montrant de l'autre une rangée de cercueils qui garnissaient une des parois de la muraille; en même temps, et à l'extrémité de ces sombres avenues, ils virent passer des femmes vêtues de blanc, pareilles à des fantômes, portant des torches, et qui toutes se dirigeaient vers un centre commun. Bientôt ils entendirent, en avançant toujours, une harmonie pure, qui semblait un chœur d'anges, et qui flottait mélodieusement sous ces arcades sonores. De place en place, des lampes fixées aux piliers commençaient d'indiquer la route; les cercueils devenaient plus fréquents, les ombres plus nombreuses, les chants plus distincts; c'est qu'ils approchaient de la ville souterraine, et ses alentours commençaient à se peupler de morts et de vivants. De temps à autre, on trouvait semés sur la terre des bleuets et des roses qui s'étaient détachés de quelque couronne, et qui se fanaient tristement loin de l'air et du soleil. Acté ramassait ces pauvres fleurs, filles du jour et de la lumière comme elle, étonnées de se trouver comme elle ensevelies vivantes dans un tombeau, et elle les réunissait l'une à l'autre et en faisait un bouquet pâle et inodore, comme des débris d'un bonheur passé on se fait une espérance pour l'avenir. Enfin, au détour d'une des mille routes de ce labyrinthe, ils découvrirent un large emplacement taillé sur le modèle d'une basilique souterraine, éclairée par des lampes et des torches, et rempli d'une population tout entière d'hommes, de femmes et d'enfants. Une troupe de jeunes filles couvertes de longs voiles blancs faisaient retentir les voûtes de ces cantiques qu'Acté avait entendus; un prêtre s'avançait à travers la foule inclinée, et s'apprêtait à célébrer les mystères, lorsqu'en approchant de l'autel il s'arrêta tout à coup, et, se retournant vers son auditoire étonné:
—Il y a ici, s'écria-t-il avec une inspiration respectueuse, un plus digne que moi de vous répéter la parole de Dieu, car il l'a entendue de la bouche de son fils. Paul, approche-toi et bénis tes frères.
Et tout le peuple à qui l'apôtre était promis depuis longtemps, tomba à genoux; Acté, toute païenne qu'elle était, fit comme le peuple, et le futur martyr monta à l'autel. Ils étaient dans les Catacombes!...
C'était une ville tout entière sous une autre ville.
La terre, les peuples et les hommes ont une existence pareille: la terre a ses cataclysmes, les peuples leurs révolutions, l'homme ses maladies; tous ont une enfance, une virilité et une vieillesse; leur âge diffère dans sa durée, et voilà tout; l'une compte par mille ans, les autres par siècles, les derniers par jours.
Dans cette période qui leur est accordée, il y a pour chacun des époques de transition pendant lesquelles s'accomplissent des choses inouïes, qui, tout en se rattachant au passé et en préparant l'avenir, se révèlent à l'investigation de la science sous le titre d'accidents de la nature, tandis qu'elles brillent à l'œil de la foi comme des préparations de la Providence. Or, Rome était arrivée à une de ces époques mystérieuses, et elle commençait à éprouver de ces frémissements étranges qui accompagnent la naissance ou la chute des empires: elle sentait tressaillir en elle l'enfant inconnu qu'elle devait mettre au jour, et qui déjà s'agitait sourdement dans ses vastes entrailles; un malaise mortel la tourmentait, et, comme un fiévreux qui ne peut trouver ni sommeil ni repos, elle consumait les dernières années de sa vie païenne, tantôt en accès de délire, tantôt en intervalles d'abattement: c'est que, comme nous l'avons dit, au dessous de la civilisation superficielle et extérieure qui s'agitait à la surface de la terre, s'était glissé un principe nouveau, souterrain et invisible, portant avec lui la destruction et la reconstruction, la mort et la vie, les ténèbres et la lumière. Aussi tous les jours s'accomplissaient au dessus d'elle, au dessous d'elle, autour d'elle, de ces événements inexplicables à son aveuglement, et que ses poètes racontent comme des prodiges. C'étaient des bruits souterrains et bizarres que l'on attribuait aux divinités de l'enfer; c'étaient des disparitions subites d'hommes, de femmes, de familles tout entières; c'étaient des apparitions de gens que l'on croyait morts, et qui sortaient tout à coup du royaume des ombres pour menacer et pour prédire. C'est que le feu souterrain qui échauffait cet immense creuset y faisait bouillonner, comme de l'or et du plomb, toutes les passions bonnes et mauvaises; seulement l'or se précipitait et le plomb restait à la surface. Les Catacombes étaient le récipient mystérieux où s'amassait goutte à goutte le trésor de l'avenir.
C'étaient, comme on le sait, de vastes carrières abandonnées: Rome tout entière, avec ses maisons, ses palais, ses théâtres, ses bains, ses cirques, ses aqueducs, en était sortie pierre à pierre; c'étaient les flancs qui avaient enfanté la ville de Romulus et de Scipion; mais, à compter d'Octave, et du jour où le marbre avait succédé à la pierre, les échos de ces vastes galeries avaient cessé de retentir des pas des travailleurs. Le travertin était devenu trop vulgaire, et les empereurs avaient fait demander à Babylone son porphyre, à Thèbes son granit, et à Corinthe son airain: les cavernes immenses qui s'étendaient au dessous de Rome étaient donc restées abandonnées, désertes et oubliées, lorsque, lentement et avec mystère, le christianisme naissant les repeupla: d'abord elles furent un temple, puis un asile, puis une cité.
À l'époque où Acté et le vieillard y descendirent, ce n'était encore qu'un asile: tout ce qui était esclave, tout ce qui était malheureux, tout ce qui était proscrit, était sûr d'y trouver un refuge, des consolations et une tombe; aussi des familles tout entières s'y étaient abritées dans l'ombre, et déjà les adeptes de la foi nouvelle se comptaient par milliers; mais au milieu de la foule immense qui couvrait la surface de Rome, nul n'avait pensé à remarquer cette infiltration souterraine, qui n'était pas assez considérable pour apparaître à la superficie de la société et faire baisser le niveau de la population.
Qu'on ne croie pas cependant que la vie des premiers chrétiens ne fût occupée qu'à se soustraire aux persécutions qui commençaient à naître; elle se rattachait par la sympathie, par la piété, par le courage, à tous les événements qui menaçaient les frères qu'une nécessité quelconque avait retenus dans les murailles de la ville païenne.
Souvent, lorsqu'un danger apparaissait, le néophyte de la cité supérieure sentait monter jusqu'à lui une aide inattendue; une trappe invisible s'ouvrait sous ses pieds et se refermait sur sa tête; la porte de son cachot tournait mystérieusement sur ses gonds, et le geôlier fuyait avec la victime; ou bien lorsque la colère était si prompte que, semblable à la foudre, elle avait frappé en même temps que l'éclair avait paru; lorsque le néophyte était devenu martyr, soit qu'il eût été étranglé dans la prison de Tullus, soit que sa tête fût tombée sur la place publique, soit qu'il eût été précipité du haut de la roche Tarpéienne, soit enfin qu'il eût été mis en croix sur le mont Esquilin; profitant des ténèbres de la nuit, quelques vieillards prudents, quelques jeunes gens aventureux, et parfois même quelques femmes timides, gravissant par des sentiers détournés la montagne maudite où l'on jetait les cadavres des condamnés, afin qu'ils y fussent dévorés par les bêtes féroces et les oiseaux de proie, allaient enlever les corps mutilés, et les apportaient religieusement dans les Catacombes, où d'objets de haine et d'exécration qu'ils avaient été pour leurs persécuteurs, ils devenaient un objet d'adoration, de respect pour leurs frères, qui s'exhortaient l'un l'autre à vivre et à mourir, comme l'élu qui les avait précédés au ciel avait vécu et était mort sur la terre.
Souvent il arrivait aussi que la mort, lasse de frapper au soleil, venait choisir quelque victime dans les Catacombes; dans ce cas, ce n'était pas une mère, un fils, une épouse, qui perdait un père ou un mari: c'était une famille tout entière qui pleurait un enfant; alors on le couchait dans son linceul; si c'était une jeune fille, on la couronnait de roses: si c'était un homme ou un vieillard, on lui mettait une palme à la main, le prêtre disait sur lui les prières des morts; puis on l'étendait doucement dans la tombe de pierre, creusée d'avance, et où il allait dormir dans l'attente de la résurrection éternelle: c'étaient là les cercueils qu'Acté avait vus en entrant pour la première fois sous ces voûtes inconnues; alors ils lui avaient inspiré une terreur profonde qui bientôt se changea en mélancolie: la jeune fille, encore païenne par le cœur, mais déjà chrétienne par l'âme, s'arrêtait quelquefois des heures entières devant ces tombes, où une mère, une épouse, ou une fille désolées, avaient gravé, à la pointe du couteau, le nom de la personne aimée, et quelque symbole religieux, quelque inscription sainte, qui exprimaient leur douleur ou leur espérance. Sur presque tous, c'était une croix, emblème de résignation pour les hommes, auxquels elle racontait les souffrances d'un Dieu; puis encore le chandelier aux sept branches qui brûlait dans le temple de Jérusalem, ou bien la colombe de l'arche, douce messagère de miséricorde, qui rapporte à la terre la branche d'olivier qu'elle a été cueillir dans les jardins du ciel.
Mais d'autres fois aussi, ses souvenirs de bonheur revenaient plus vifs et plus puissants dans le cœur d'Acté: alors elle épiait les rayons du jour et elle écoutait les bruits de la terre; alors elle allait s'asseoir seule et isolée, adossée à quelque pilier massif, et, les mains croisées, le front appuyé sur les genoux, couverte d'un long voile, elle eût semblé, à ceux qui passaient près d'elle, une statue assise sur un tombeau, si parfois on n'eût pas entendu un soupir sortir de sa bouche, si l'on n'eût pas vu courir par tout son corps un frémissement de douleur. Alors, Paul, qui seul savait ce qui se passait dans cette âme, Paul, qui avait vu le Christ pardonner à la Madeleine, s'en remettait au temps et à Dieu de fermer cette blessure, et, la voyant ainsi muette et immobile, disait aux plus pures des jeunes vierges:
—Priez pour cette femme, afin que le Seigneur lui pardonne et qu'elle soit un jour une des vôtres, et qu'à son tour elle prie avec vous; les jeunes filles obéissaient, et, soit que leurs prières montassent au ciel, soit que les pleurs adoucissent l'amertume de la douleur, on voyait bientôt la jeune Grecque rejoindre ses jeunes compagnes, le sourire sur les lèvres et les larmes dans les yeux.
Cependant, tandis que les chrétiens cachés dans les Catacombes vivaient de cette vie de charité, de prosélytisme et d'attente, les événements se pressaient au-dessus de leur tête: le monde païen tout entier chancelait comme un homme ivre, et Néron, prince du festin et roi de l'orgie, se gorgeait de plaisirs, de vin et de sang. La mort d'Agrippine avait brisé le dernier frein qui pouvait le retenir encore par cette crainte d'enfant que le jeune homme garde pour sa mère; mais du moment où la flamme du bûcher s'était éteinte, toute pudeur, toute conscience, tout remords avaient paru s'éteindre avec elle. Il avait voulu rester à Bauli; car, aux sentiments généreux disparus avait succédé la crainte, et Néron, quelque mépris qu'il eût des hommes, quelque impiété qu'il professât pour les dieux, ne pouvait penser qu'un pareil crime ne soulèverait pas contre lui la haine des uns et la colère des autres; il demeurait donc loin de Naples et de Rome, attendant les nouvelles que lui rapporteraient ses courriers; mais il avait douté à tort de la bassesse du sénat, et bientôt une députation des patriciens et des chevaliers vint le féliciter d'avoir échappé à ce péril nouveau et imprévu, et lui annoncer que non seulement Rome, mais toutes les villes de l'empire, encombraient les temples de leurs envoyés et témoignaient leur joie par des sacrifices. Quant aux dieux, s'il faut en croire Tacite, qui pourrait bien leur avoir prêté un peu de son rigorisme et de sa sévérité, ils furent moins faciles: à défaut du remords, ils envoyèrent l'insomnie au parricide, et pendant cette insomnie il entendait le retentissement d'une trompette sur le sommet des coteaux voisins, et des cris lamentables, inconnus et sans cause, arrivaient jusqu'à lui, venant du côté du tombeau de sa mère. En conséquence, il était reparti pour Naples.
Là il avait retrouvé Poppée, et avec elle la haine contre Octavie, cette malheureuse sœur de Britannicus, pauvre enfant qui, arrachée à celui qu'elle aimait avec une pureté de vierge, avait été poussée par Agrippine dans les bras de Néron; pauvre épouse dont le deuil avait commencé le jour des noces, qui n'entra dans la maison conjugale que pour y voir mourir, empoisonnés, son père et son frère, que pour y lutter vainement contre une maîtresse plus puissante, et qui, loin de Rome, restait à vingt ans exilée dans l'île de Pandataire: déjà séparée de la vie par le pressentiment de la mort, et n'ayant pour toute cour que des centurions et des soldats, cour terrible, aux regards incessamment tournés vers Rome, et qui n'attendait qu'un ordre, un geste, un signe, pour que chaque flatteur devint un bourreau. Hé bien! c'était cette vie, toute isolée, malheureuse et ignorée qu'elle était, qui tourmentait encore Poppée au milieu de ses splendeurs adultères et de son pouvoir sans bornes: car la beauté, la jeunesse et les malheurs d'Octavie l'avaient faite populaire: les Romains la plaignaient instinctivement, et par ce sentiment naturel à l'homme qui s'apitoie devant la faiblesse qui souffre; mais cet intérêt lui-même pouvait contribuer à la perdre, et jamais à la sauver, car il était plus tendre que fort, et pareil à celui qu'on éprouve pour une gazelle blessée ou pour une fleur brisée sur sa tige.
Aussi Néron, malgré son indifférence pour Octavie et les instances de Poppée, hésitait-il à frapper. Il y a de ces crimes si inutiles, que l'homme le plus cruel hésite à les commettre, car ce que le coupable couronné craint, ce n'est pas le remords, mais c'est le manque d'excuse. La courtisane comprit donc ce qui retenait l'empereur, car, sachant que ce n'était ni l'amour ni la pitié, elle se mit en quête de la véritable cause, et ne tarda point à la deviner; aussi un jour une sédition éclata, le nom d'Octavie fut prononcé avec des cris qui demandaient son retour; les statues de Poppée furent renversées et traînées dans la boue; puis vint une troupe d'hommes armés de fouets, qui dispersa les rebelles et replaça les effigies de Poppée sur leurs piédestaux: ce soulèvement avait duré une heure, et coûté un million; ce n'était pas payer trop cher la tête d'une rivale.
Car cette démonstration c'était tout ce qu'il fallait à Poppée. Poppée était à Rome, elle accourut à Naples: elle fuyait les assassins payés par Octavie, disait-elle; elle était ravissante de frayeur, elle se jeta aux genoux de Néron. Néron envoya l'ordre à Octavie de se donner la mort.
En vain la pauvre exilée offrit-elle de se réduire aux titres de veuve et de sœur; en vain invoqua-t-elle le nom des Germanicus, leurs aïeux communs, celui d'Agrippine qui, tant qu'elle avait vécu elle-même, avait veillé sur ses jours; tout fut inutile, et comme elle hésitait à obéir, et qu'elle n'osait se frapper elle-même, on lui lia les bras, on lui ouvrit les quatre veines, puis on lui coupa toutes les autres artères, car le sang, glacé par la peur, tardait à couler, et, comme il ne venait pas encore, on l'étouffa à la vapeur d'un bain bouillant. Enfin, pour qu'elle ne doutât pas du meurtre, de peur qu'elle n'eût l'idée qu'on avait substitué une victime vulgaire à la victime impériale, on sépara la tête du corps, et on la porta à Poppée qui la posa sur ses genoux, lui rouvrit les paupières, et qui croyant peut-être voir une menace dans ce regard atone et glacé, lui enfonça dans les yeux les épingles d'or qui retenaient sa chevelure.
Enfin Néron revint à Rome, et sa folie et sa dissolution furent portées à leur comble: il y eut des jeux où des sénateurs combattirent à la place des gladiateurs, des combats de chant, où l'on punit de mort ceux qui n'applaudissaient pas; un incendie qui brûla la moitié de Rome, et que Néron regarda en battant des mains et en chantant sur une lyre: enfin, Poppée comprit qu'il était temps de retenir celui qu'elle avait excité; que des plaisirs si inouïs et si monstrueux nuisaient à son influence toute basée sur les plaisirs. Sous le prétexte de sa grossesse, elle refusa d'aller au théâtre un jour que Néron devait y chanter: ce refus blessa l'artiste, il parla en empereur, Poppée résista en favorite, et Néron, impatienté, la tua d'un coup de pied.
Alors Néron prononça son éloge à la tribune, et, ne pouvant la louer sur ses vertus, il la loua sur sa beauté: puis il commanda lui-même les obsèques, ne voulant pas que le corps fût brûlé, mais embaumé à la manière des rois d'Orient; et Pline le naturaliste assure que l'Arabie en un an ne produit pas autant d'encens et de myrrhe qu'en consomma l'empereur pour les divines funérailles de celle qui ferrait ses mules avec de l'or, et épuisait tous les jours pour ses bains le lait de 500 ânesses.
Les larmes des mauvais rois retombent sur les peuples en pluie de sang; Néron accusa les chrétiens de ses propres crimes, et une nouvelle persécution commença, plus terrible encore que les précédentes.
Alors le zèle des catéchumènes redoubla avec le danger: chaque jour c'étaient de nouvelles veuves et de nouveaux orphelins à consoler; chaque nuit c'étaient de nouveaux corps à soustraire aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie. Enfin, Néron s'aperçut qu'on lui volait ses cadavres: il mit une garde autour du mont Esquilin, et une nuit que quelques chrétiens, conduits par Paul, venaient, comme d'habitude, remplir leur mission sainte, une troupe de soldats cachés dans un ravin de la montagne tomba sur eux à l'improviste et les fit prisonniers, à l'exception d'un seul: celui-là, c'était Silas.
Il courut aux Catacombes, et arriva comme les fidèles se rassemblaient pour la prière. Il leur annonça la nouvelle fatale, et tous tombèrent à genoux pour implorer le Seigneur. Acté seule resta debout, car le Dieu des chrétiens n'était pas encore son Dieu. Quelques-uns crièrent à l'impiété et à l'ingratitude; mais Acté étendit le bras sur la foule pour réclamer le silence, et, lorsqu'elle fut obéie:
—Demain, dit-elle, j'irai à Rome, et je tâcherai de le sauver.
—Et moi, dit Silas, j'y retourne ce soir pour mourir avec lui, si tu ne réussis pas.