Le lendemain matin, Acté, selon sa promesse, sortit des Catacombes et prit le chemin de Rome; elle était seule et à pied, vêtue d'une longue stole qui tombait de son cou à ses pieds, et couverte d'un voile qui lui cachait le visage; dans sa ceinture, elle avait passé un poignard court et aigu, car elle craignait d'être insultée par quelque chevalier ivre ou quelque soldat brutal: puis, si elle ne réussissait pas dans son entreprise, si elle n'obtenait pas la grâce de Paul, qu'elle venait solliciter, elle demanderait à le voir et lui donnerait cette arme, afin qu'il échappât à un supplice terrible et honteux. C'était donc encore, comme on le voit, la jeune fille de l'Achaïe, née pour être prêtresse de Diane et de Minerve, nourrie dans les idées et dans les exemples païens, se rappelant toujours Annibal buvant le poison, Caton s'ouvrant les entrailles, et Brutus se jetant sur son épée; elle ignorait que la religion nouvelle défendait le suicide et glorifiait le martyre, et que ce qui était une honte aux yeux des gentils était une apothéose aux regards des fidèles.
Arrivée à quelques pas de la porte Métroni, au-delà de laquelle se poursuivait dans Rome même la vallée d'Égérie, qu'elle avait suivie depuis les Catacombes, elle sentit ses genoux faiblir et son cœur battre avec tant de violence, qu'elle fut contrainte, pour ne pas tomber, de s'appuyer contre un arbre; elle allait revoir celui qu'elle n'avait pas revu depuis la terrible soirée des fêtes de Minerve. Retrouverait-elle Lucius ou Néron, le vainqueur des jeux olympiques ou l'empereur, un amant ou un juge? Quant à elle, elle sentait que cette espèce d'engourdissement dans lequel était tombé son cœur, pendant ce long séjour dans les Catacombes, tenait au froid, au silence et aux ténèbres de cette demeure, et qu'il se reprenait à la vie en retrouvant le jour et la lumière, et s'épanouissait de nouveau à l'amour comme une fleur au soleil.
Au reste, comme nous l'avons dit, tout ce qui s'était passé à la surface de la terre avait eu un écho dans les Catacombes, mais écho fugitif, éloigné, trompeur; Acté avait donc appris l'assassinat d'Octavie et la mort de Poppée; mais tous ces détails infâmes que les historiens nous ont transmis étaient encore enfermés dans un cercle de bourreaux et de courtisans, au-delà duquel n'avaient transpiré que de sourdes rumeurs et des récits tronqués: la mort seule des rois arrache le voile qui couvre leur vie, et ce n'est que lorsque Dieu a fait de leur majesté un cadavre impuissant, que la vérité, exilée de leur palais, revient s'asseoir sur leur tombe. Tout ce qu'Acté savait, c'est que l'empereur n'avait plus ni femme ni maîtresse, et qu'une espérance sourde lui disait qu'il avait peut-être gardé dans un coin de son cœur le souvenir de cet amour qui, à elle, était toute son âme.
Elle se remit donc promptement et franchit la porte de la ville: c'était par une belle et chaude matinée de juillet, le XV des Calendes, jour désigné parmi les jours heureux. C'était à la deuxième heure du matin, qui correspond chez nous à la septième heure, désignée parmi les heures heureuses aussi. Soit que cette coïncidence de dates propices conduisît chacun à l'accomplissement de ses affaires ou de ses plaisirs, soit qu'une fête promise attirât la foule, soit qu'un spectacle inattendu fût venu tirer le peuple de ses occupations journalières et matinales, les rues étaient encombrées de promeneurs qui presque tous se dirigeaient vers le Forum.
Acté les suivit. C'était le chemin du Palatin, et c'était au Palatin qu'elle comptait trouver Néron. Tout entière au sentiment que lui inspirait cette prochaine entrevue, elle marchait sans voir et sans entendre, côtoyant la longue rue qui s'étendait entre le Coello et l'Aventin, et qui était tapissée d'étoffes précieuses et jonchée de fleurs comme dans les solennités publiques; en arrivant à l'angle du Palatin, elle vit les dieux de la patrie revêtus de leurs vêtements de fête, et le front ceint de leurs couronnes de gazon, de chêne et de laurier; elle prit alors à droite, et bientôt se trouva sur la voie Sacrée, où elle avait passé en triomphe lors de sa première entrée à Rome. La foule devenait de plus en plus nombreuse et pressée, elle se dirigeait vers le Capitole où semblait se préparer quelque splendide solennité; mais qu'importait à Acté ce qui se passait au Capitole, c'était Lucius qu'elle cherchait. Lucius habitait la maison dorée; aussi, arrivée à la hauteur du temple de Rémus et de Romulus, elle prit à gauche, passa rapidement entre les temples de Phoebé et de Jupiter Stator, monta l'escalier qui conduisait au Palatin, et se trouva sous le vestibule de la maison dorée.
Là commença pour elle la première révélation de la scène étrange qui allait se passer sous ses yeux. Un lit magnifique était dressé en face de la porte de l'atrium, il était recouvert de pourpre tyrienne brochée d'or, élevé sur un piédestal d'ivoire incrusté d'écaille, et drapé d'étoffes attaliques, qui l'abritaient comme une tente. Acté frémit de tout son corps, une sueur froide s'amassa sur son front, un nuage passa devant ses yeux; ce lit, exposé aux regards de la multitude, c'était un lit nuptial; cependant elle voulut douter; elle s'approcha d'un esclave et lui demanda quel était ce lit, et l'esclave répondit que c'était celui de Néron qui se mariait à cette heure au temple de Jupiter Capitolin.
Alors il se fit dans l'âme de la jeune fille un terrible et soudain retour vers la passion insensée qui l'avait perdue: elle oublia tout, les Catacombes qui lui avaient donné un asile, les chrétiens qui avaient mis leur espoir en elle, et le danger de Paul qui l'avait sauvée et qu'elle était venue pour sauver à son tour: elle porta la main à ce poignard qu'elle avait pris comme une défense à la pudeur ou une ressource contre la honte, et, bondissante et le cœur plein de jalousie, elle descendit l'escalier, et s'élança vers le Capitole pour voir la nouvelle rivale qui, au moment où elle allait le reprendre peut-être, lui enlevait le cœur de son amant. La foule était immense, et cependant avec cette puissance que donne une passion réelle, elle s'y ouvrit un passage, car il était facile de voir, quoique sa rica lui cachât entièrement le visage, que cette femme au pas ferme et rapide marchait vers un but important et ne permettait pas qu'on l'arrêtât dans sa route. Elle suivit ainsi la voie Sacrée, jusqu'au point où elle bifurquait sous l'arc de Scipion, et, prenant le chemin le plus court, c'est-à-dire celui qui passait entre les prisons publiques et le temple de la Concorde, elle entra d'un pas ferme dans le temple de Jupiter Capitolin. Alors, au pied de la statue du dieu, entourés des dix témoins exigés par la loi, et qui étaient choisis parmi les plus nobles patriciens, assis chacun sur un siège recouvert de la toison d'une brebis qui avait servi de victime, elle vit les fiancés, la tête voilée, de sorte que d'abord elle ne put reconnaître quelle était cette femme; mais au même instant le grand pontife, assisté du flamine de Jupiter, après avoir fait une libation de lait et de vin miellé, s'avança vers l'empereur et lui dit:
—Lucius Domitius Claudius Néron, je te donne Sabina; sois son époux, son ami, son tuteur et son père; je te fais maître de tous ses biens et je les confie à ta bonne foi.
En même temps il mit la main de la femme dans celle de l'époux, et releva son voile pour que chacun pût saluer la nouvelle impératrice. Alors, Acté, qui avait douté tant qu'elle n'avait entendu que le nom, fut forcé de croire enfin, lorsqu'elle vit le visage. C'était bien la jeune fille du vaisseau et du bain, c'était bien Sabina, la sœur de Sporus. À la face des dieux et des hommes, l'empereur épousait une esclave!...
Alors Acté se rendit compte du sentiment étrange qu'elle avait toujours ressenti pour cet être mystérieux: c'était une répulsion pressentimentale, c'était une de ces haines instinctives, comme les femmes en ont pour les femmes qui doivent être leurs rivales un jour. Néron épousait cette jeune fille qu'il lui avait donnée, qui l'avait servie, qui avait été son esclave—qui déjà peut-être alors partageait avec elle l'amour de son amant—sur laquelle elle avait eu droit de vie et de mort, et qu'elle n'avait pas étouffée entre ses mains comme un serpent qui devait un jour lui dévorer le cœur. Oh! cela était impossible: elle reporta une seconde fois sur elle ses yeux pleins de doute; mais le prêtre ne s'était pas trompé, c'était bien Sabina, Sabina en costume de mariée, revêtue de la tunique blanche unie, et ornée de bandelettes, la taille serrée par la ceinture de laine de brebis dont la rupture était réservée à son époux, les cheveux traversés par le javelot d'or qui rappelait l'enlèvement des Sabines, et les épaules couvertes du voile couleur de flamme, ornement nuptial que la fiancée ne porte qu'un jour, et qui fut de tous temps choisi comme un heureux présage, parce qu'il est la parure habituelle de la femme du flamine, à qui les lois interdisent le divorce.
En ce moment les mariés se relevèrent et sortirent du temple: ils étaient attendus à la porte par des chevaliers romains portant les quatre divinités protectrices des mariages: et par quatre femmes de la première noblesse de Rome portant chacune une torche en bois de pin. Tigellin les attendait sur le seuil avec la dot de la nouvelle épouse. Néron la reçut, mit sur la tête de Sabina la couronne, et sur ses épaules le manteau des impératrices, puis il monta avec elle dans une litière splendide et découverte, l'embrassant aux yeux de tous et aux applaudissements du peuple, parmi lesquels on distinguait les voix courtisanesques des Grecs qui, dans leur langage fait pour la flatterie, osaient émettre des vœux pour la fécondité de cette étrange union.
Acté les suivit, croyant qu'ils allaient rentrer à la maison dorée; mais, en arrivant au bas du Capitole, ils tournèrent par le Vicus Tuscus, traversèrent le Vélabre, gagnèrent le quartier d'Argilète, et entrèrent dans le Champ-de-Mars par la porte triomphale. C'est ainsi qu'aux fêtes sigillaires de Rome, Néron voulait montrer au peuple sa nouvelle impératrice. Aussi la conduisit-il au forum Olitorium, au théâtre de Pompée, aux portiques d'Octavie. Acté les suivit partout, sans les perdre un instant des yeux, aux marchés, aux temples, aux promenades. Un dîner magnifique était offert à la colline des Jardins. Elle se tint debout contre un arbre pendant tout le temps que dura le dîner. Ils revinrent par le forum de César, où le sénat les attendait pour les complimenter. Elle écouta la harangue, appuyée à la statue du dictateur; tout le jour se passa ainsi, car ce ne fut que vers le soir qu'ils reprirent le chemin du palais; et tout le jour Acté demeura debout, sans prendre de nourriture, sans penser ni à la fatigue ni à la faim, soutenue par le feu de la jalousie qui brûlait son cœur, et qui courait par toutes ses veines. Ils rentrèrent enfin à la maison dorée, Acté y entra avec eux: c'était chose facile, toutes les portes en étaient ouvertes, car Néron, au contraire de Tibère, ne craignait pas le peuple. Il y a plus, ses prodigalités, ses jeux, ses spectacles, sa cruauté même, qui ne frappait que des têtes élevées ou des ennemis des croyances païennes, l'avaient fait aimer de la foule, et aujourd'hui encore c'est peut-être, à Rome, l'empereur dont le nom est resté le plus populaire.
Acté connaissait l'intérieur du palais pour l'avoir parcouru avec Lucius; son vêtement et son voile blanc lui donnaient l'apparence d'une des jeunes compagnes de Sabina; nul ne fit donc attention à elle, et tandis que l'empereur et l'impératrice passaient dans le triclinium pour y faire la coena, elle se glissa dans la chambre nuptiale, où le lit avait été reporté, et se cacha derrière un de ses rideaux.
Elle resta là deux heures, immobile, muette, sans que son souffle fit vaciller l'étoffe flottante qui pendait devant elle; pourquoi était-elle venue, elle n'en savait rien; mais pendant ces deux heures, sa main ne quitta pas le manche de son poignard. Enfin, elle entendit un léger bruit, des pas de femmes s'approchaient dans le corridor, la porte s'ouvrit, et Sabina, conduite par une matrone romaine, d'une des premières et des plus anciennes familles, nommée Calvia Crispinella, et qui lui servait de mère, comme Tigellin lui avait servi de père, entra dans la chambre, avec son vêtement de noces, excepté la ceinture de laine, que Néron avait rompue pendant le repas pour que Calvia pût ôter la toilette de la mariée; elle commença par dénouer les fausses nattes tressées sur le haut de sa tête en forme de tour, et ses cheveux retombèrent sur ses épaules; puis elle lui ôta le flammeum; enfin, elle détacha la robe, de sorte que la jeune fille resta avec une simple tunique, et, chose étrange, à mesure que ces différents ornements étaient enlevés, une métamorphose inouïe semblait s'opérer aux regards d'Acté: Sabina disparaissait pour faire place à Sporus, tel qu'Acté l'avait vu descendre du navire et marcher auprès de Lucius, avec sa tunique flottante, ses bras nus, ses longs cheveux. Était-ce un rêve, une réalité? Le frère et la sœur ne faisaient-ils qu'un? Acté devenait-elle insensée? Les fonctions de Calvia étaient achevées, elle s'inclina devant son étrange impératrice. L'être androgyne, quel qu'il fût, la remercia, et la jeune Grecque reconnut la voix de Sporus aussi bien que celle de Sabina; enfin Calvia sortit. La nouvelle mariée resta seule, regarda de tous les côtés, et croyant n'être vue ni entendue de personne, elle laissa tomber ses mains avec abattement et poussa un soupir, tandis que deux larmes coulaient de ses yeux; puis, avec un sentiment de dégoût profond, elle s'approcha du lit; mais au moment où elle mettait le pied sur la première marche, elle recula épouvantée en jetant un grand cri: elle avait aperçu, encadrée dans les rideaux de pourpre, la figure pâle de la jeune Corinthienne, qui, se voyant découverte, et sentant que sa rivale allait lui échapper, bondit jusqu'à elle comme une tigresse; mais l'être qu'elle poursuivait était trop faible pour fuir ou pour se défendre; il tomba à genoux, étendant les bras vers elle, et tremblant sous la lame du poignard qui brillait dans sa main; puis un rayon d'espoir passa tout à coup dans ses yeux:
—Est-ce toi Acté? est-ce toi? lui dit-il.
—Oui, oui, c'est moi, répondit la jeune fille.... C'est moi, c'est Acté. Mais toi, qui es-tu? Es-tu Sabina? es-tu Sporus? es-tu un homme? es-tu une femme?.. Réponds, parle mais parle donc!
—Hélas! hélas! s'écria l'eunuque en tombant évanoui aux pieds d'Acté, hélas! je ne suis ni l'un ni l'autre.
Acté, stupéfaite, laissa échapper son poignard.
En ce moment la porte s'ouvrit, et plusieurs hommes entrèrent précipitamment. C'étaient des esclaves qui venaient apporter autour du lit les statues des dieux protecteurs du mariage. Ils virent Sporus évanoui, une femme échevelée, pâle et les yeux hagards, penchée sur lui, et un poignard à terre: ils devinèrent tout, s'emparèrent d'Acté, et la conduisirent dans les prisons du palais, près desquelles elle était passée pendant cette douce nuit où Lucius l'avait fait demander, et d'où elle avait entendu sortir de si plaintifs gémissements.
Elle y retrouva Paul et Silas.
—Je t'attendais, dit Paul à Acté.
—O mon père! s'écria la jeune Corinthienne, j'étais venue à Rome pour te sauver.
—Et, ne pouvant me sauver, tu veux mourir avec moi.
—Oh! non, non, dit la jeune fille avec honte, non, je t'ai oublié; non, je suis indigne que tu m'appelles ta fille. Je suis une malheureuse insensée qui ne mérite ni pitié ni pardon.
—Tu l'aimes donc toujours?
—Non, je ne l'aime plus, mon père, car il est impossible que je l'aime encore: seulement, comme je te l'ai dit, je suis folle; oh! qui me tirera de ma folie! Il n'y a pas d'homme sur la terre, il n'y a pas de Dieu au ciel assez puissant pour cela.
—Rappelle-toi l'enfant de l'esclave: celui qui guérit le corps peut guérir l'âme.
—Oui, mais l'enfant de l'esclave avait l'innocence à défaut de la foi; moi, je n'ai pas encore la foi, et je n'ai plus l'innocence.
—Et pourtant, répondit l'apôtre, tout n'est pas perdu, s'il te reste le repentir?
—Hélas! hélas! murmura Acté avec l'accent du doute.
—Eh bien! approche ici, dit Paul en s'asseyant dans un angle du cachot; viens, je veux te parler de ton père.
Acté tomba à genoux, la tête sur l'épaule du vieillard, et toute la nuit l'apôtre l'exhorta. Acté ne lui répondit que par des sanglots; mais le matin elle était prête à recevoir le baptême.
Presque tous les captifs enfermés avec Paul et Silas étaient des chrétiens des Catacombes; depuis deux ans qu'Acté habitait parmi eux, ils avaient eu le temps d'apprécier les vertus de celle dont ils ignoraient les fautes; or, des prières avaient été adressées toute la nuit à Dieu pour qu'il laissât tomber un rayon de foi sur la pauvre païenne: ce fut donc une déclaration solennelle que celle de l'apôtre, lorsqu'il annonça à haute voix que le Seigneur allait compter une servante de plus.
Paul n'avait point laissé ignorer à Acté l'étendue des sacrifices qu'allait lui imposer son nouveau titre: le premier était celui de son amour, et le second peut-être celui de sa vie; tous les jours on venait chercher au hasard dans cette prison quelque victime pour les expiations ou les fêtes; beaucoup alors se présentaient ayant hâte du martyre, et l'on prenait aveuglément et sans choix: tout corps qui pouvait souffrir et assurer de sa souffrance étant bon à mettre en croix ou à jeter à l'amphithéâtre; une abjuration en pareille circonstance n'était donc pas seulement une cérémonie religieuse: c'était un dévouement mortel.
Acté pensait donc que le danger lui-même rachèterait son peu de science dans la foi nouvelle: elle avait vu assez des deux religions pour maudire l'une et bénir l'autre; tous les exemples criminels lui étaient venus des gentils, tous les spectacles de vertu lui avaient été donnés par des chrétiens; puis, encore plus que tout cela, la certitude qu'elle ne pouvait vivre avec Néron lui faisait-elle désirer de mourir avec Paul.
Ce fut donc avec une ardeur qui, aux yeux du Seigneur lui tint sans doute lieu de foi, qu'au milieu du cercle des prisonniers à genoux elle s'agenouilla elle-même sous le rayon de jour qui descendait par un soupirail, à travers les barreaux duquel elle entrevoyait le ciel. Paul était debout derrière elle, les mains élevées et priant, et Silas, incliné, tenait l'eau sainte dans laquelle trempait le buis béni. En ce moment, et comme Acté achevait l'acte des apôtres, ce credo antique qui, de nos jours encore et sans altération, est resté le symbole de la foi, la porte s'ouvrit avec un grand fracas: des soldats parurent, conduits par Anicétus, qui, frappé par le spectacle étrange qui s'offrait à sa vue, car tous étaient demeurés à genoux et priant, s'arrêta immobile et silencieux sur le seuil:
—Que veux-tu? lui dit Paul interrogeant le premier celui qui venait tantôt comme juge, tantôt comme bourreau.
—Je veux cette jeune fille, répondit Anicétus en montrant Acté.
—Elle ne te suivra pas, reprit Paul, car tu n'as aucun droit sur elle.
—Cette jeune fille appartient à César! s'écria Anicétus.
—Tu te trompes, répondit Paul en prononçant les paroles consacrées et en versant l'eau sainte sur la tête de la néophyte, cette jeune fille appartient à Dieu!...
Acté jeta un cri et s'évanouit, car elle sentit que Paul avait dit vrai, et que ces paroles qu'il avait prononcées venaient à tout jamais la séparer de Néron.
—Alors c'est donc toi que je conduirai à l'empereur à sa place, dit Anicétus en faisant signe aux soldats de s'emparer de Paul.
—Fais comme tu voudras, dit l'apôtre, je suis prêt à te suivre; je sais que le temps est venu d'aller rendre compte au ciel de ma mission sur la terre.
Paul, conduit devant César, fut condamné à être mis en croix; mais il appela de ce jugement comme citoyen romain, et ses droits ayant été reconnus comme habitant de Tarse en Cilicie, il eut le jour même la tête tranchée sur le Forum.
César assista à cette exécution, et comme le peuple, qui avait compté sur un supplice plus long, faisait entendre quelques murmures, l'empereur lui promit pour les prochaines ides de mars un présent de gladiateurs.
C'était pour célébrer le troisième anniversaire de la mort du dictateur Julius César.
Néron avait touché juste: cette promesse calma à l'instant les murmures; parmi tous les spectacles dont ses édiles, ses préteurs et ses Césars le gorgeaient, ceux dont le peuple était plus avide étaient les chasses d'animaux et les présents de gladiateurs. Autrefois ces deux spectacles étaient distincts; mais Pompée avait eu l'idée de les réunir en faisant combattre pour la première fois, pendant son second consulat, à l'occasion de la dédicace du temple de Vénus victorieuse, vingt éléphants sauvages contre des Gétules armés de javelots: il est vrai que longtemps auparavant, si l'on en croit Tite-Live, on avait tué pour un seul jour cent quarante-deux éléphants dans le cirque; mais ces éléphants, pris dans une bataille contre les Carthaginois, et que Rome pauvre et prudente alors ne voulait ni nourrir ni donner aux alliés, avaient été égorgés à coups de javelots et de flèches par les spectateurs des gradins: quatre-vingts ans plus tard, l'an 523 de Rome, Scipion Nasica et P. Lentulus avaient fait descendre dans le cirque soixante-trois panthères d'Afrique, et l'on croyait les Romains blasés sur ce genre de fête, lorsque Segurus, transportant le spectacle sur un autre élément, avait rempli d'eau l'amphithéâtre, et dans cette mer factice, lâcha quinze hippopotames et vingt-trois crocodiles; Sylla, préteur, avait donné une chasse de cent lions à crinière: le grand Pompée une de trois cent quinze; et Julius César une de quatre cents; enfin Auguste, qui avait gardé d'Octave un arrière-goût de sang, avait fait tuer dans les fêtes qu'il avait données tant en son nom qu'en celui de son petit-fils, environ trois mille cinq cents lions, tigres et panthères; et il n'y eut pas jusqu'à un certain P. Servilius, de la vie duquel on n'a retenu que ce souvenir, qui donna une fête où l'on tua trois cents ours et autant de panthères et de lions amenés des déserts de l'Afrique: plus tard ce luxe n'eut plus de frein, et Titus fit dans une seule chasse égorger jusqu'à cinq mille bêtes féroces de toute espèce.
Mais de tous, celui qui jusqu'alors avait donné les fêtes les plus riches et les plus variées était Néron: outre les impôts d'argent imposés aux provinces conquises, il avait taxé le Nil et le désert, et l'eau et le sable lui fournissaient leur dîme de lions, de tigres, de panthères et de crocodiles: quant aux gladiateurs, les prisonniers de guerre et les chrétiens les avaient avantageusement et économiquement remplacés: ils manquaient bien de l'adresse que donnait aux premiers l'étude de leur art, mais ils avaient pour eux le courage et l'exaltation, qui ajoutaient une poésie et une forme nouvelle à leur agonie: c'était tout ce qu'il fallait pour réchauffer la curiosité.
Rome tout entière se précipita donc dans le cirque: cette fois on avait puisé à pleines mains dans le désert et dans les prisons: il y avait assez de bêtes féroces et de victimes pour que la fête durât tout le jour et toute la nuit: d'ailleurs l'empereur avait promis d'éclairer le cirque d'une manière nouvelle: aussi fut-il reçu par d'unanimes acclamations: cette fois il était vêtu en Apollon, et portait, comme le dieu pythien, un arc et des flèches: car dans les intervalles des combats il devait donner des preuves de son adresse; quelques arbres avaient été déracinés de la forêt d'Albano, transportés à Rome et replantés dans le cirque, avec leurs branches et leurs feuilles, et sur ces arbres des paons et des faisans apprivoisés, étalant leur plumage d'azur et d'or, offraient un but aux flèches de l'empereur: il arrivait aussi que parfois César prenait en pitié quelque bestiaire blessé, ou en haine quelque animal qui faisait mal son métier de bourreau: alors il prenait ou son arc ou ses javelots, et de sa place, de son trône, il donnait la mort à l'autre bout du cirque, pareil à Jupiter Foudroyant.
À peine l'empereur fut-il placé que les gladiateurs arrivèrent sur des chars: ceux qui devaient commencer les combats étaient comme d'habitude achetés à des maîtres; mais comme la solennité était grande, quelques jeunes patriciens s'étaient mêlés aux gladiateurs de profession pour faire leur cour à l'empereur; on disait même que parmi ceux-ci deux nobles, que l'on savait ruinés par leurs débauches, s'étaient loués, l'un pour la somme de deux cent cinquante, l'autre pour celle de trois cent mille sesterces.
Au moment où Néron entra, les gladiateurs étaient dans l'arène, attendant le signal et s'exerçant entre eux, comme si les combats qu'ils allaient se livrer étaient un simple jeu d'escrime. Mais à peine le mot l'empereur! l'empereur! eut-il retenti dans le cirque, et eut-on vu César-Apollon s'asseoir sur son trône, en face des vestales, que les maîtres des jeux entrèrent dans le cirque, tenant en main des armes émoulues qu'ils présentèrent aux combattants, et que ceux-ci échangèrent contre les armes émoussées avec lesquelles ils s'exerçaient: puis ils défilèrent devant Néron, élevant leurs épées vers lui, afin qu'il s'assurât qu'elles étaient acérées et tranchantes, ce qu'il pouvait faire en se baissant: sa loge n'était élevée que de neuf à dix pieds au-dessus de l'arène.
On présenta la liste des combattants à César afin qu'il désignât lui-même l'ordre dans lequel ils devaient combattre: il décida que le rétiaire et le mirmillon commenceraient; après eux devaient venir deux dimachères, puis deux andabates: alors pour clore cette première séance qui devait finir à midi, deux chrétiens, un homme et une femme, seraient donnés à dévorer aux bêtes féroces. Le peuple parut assez satisfait de ce premier programme, et au milieu des cris de vive Néron! gloire à César! fortune à l'empereur! les deux premiers gladiateurs entrèrent dans le cirque, chacun par une porte située en face l'une de l'autre.
C'étaient, comme l'avait décidé César, un mirmillon et un rétiaire. Le premier qu'on appelait aussi sécutor, parce qu'il lui arrivait plus souvent de poursuivre l'autre que d'en être poursuivi, était vêtu d'une tunique vert-clair à bandes transversales d'argent, serrée autour du corps par une ceinture de cuivre ciselée, dans laquelle brillaient des incrustations de corail: sa jambe droite était défendue par une bottine de bronze, un casque à visière pareil à celui des chevaliers du XIVe siècle, surmonté d'un cimier représentant une tête d'urus aux longues cornes, lui cachait tout le visage; il portait au bras gauche un grand bouclier rond, et à la main droite un javelot et une massue plombée: c'était l'armure et le costume des Gaulois.
Le rétiaire tenait de la main droite le filet auquel il devait son nom, et qui était à peu près pareil à celui que, de nos jours, les pêcheurs désignent sous celui d'épervier, et de la gauche, défendue par un petit bouclier nommé parme, un long trident au manche d'érable et à la triple pointe d'acier: sa tunique était de drap bleu, ses cothurnes de cuir bleu, sa bottine de bronze doré; son visage, au contraire de celui de son ennemi, était découvert, et sa tête n'avait d'autre protection qu'un long bonnet de laine bleue, auquel pendait un réseau d'or.
Les deux adversaires s'approchèrent l'un de l'autre, non pas en ligne droite, mais circulairement: le rétiaire tenant son filet préparé, le mirmillon balançant son javelot. Lorsque le rétiaire se crut à portée, il fit un bond rapide en avant, en même temps qu'il lança son filet en le développant; mais aucun de ses mouvements n'avait échappé au mirmillon, qui fit un bond pareil en arrière; le filet tomba à ses pieds. Au même moment, et avant que le rétiaire eût eu le temps de se couvrir de son bouclier, le javelot partit de la main du mirmillon; mais son ennemi vit venir l'arme, et se baissa, pas si rapidement cependant que le trait qui devait l'atteindre à la poitrine n'emportât son élégante coiffure.
Alors le rétiaire, quoique armé de son trident, se mit à fuir, traînant après lui son filet, car il ne pouvait se servir de son arme que pour tuer son ennemi prisonnier dans les mailles: le mirmillon s'élança aussitôt à sa poursuite, mais sa course, retardée par sa lourde massue et par la difficulté de voir à travers les petits trous qui formaient la visière de son casque, donna le temps au rétiaire de préparer de nouveau son filet et de se retrouver en garde: aussitôt la chose faite, il se remit en position, et le mirmillon en défense.
Pendant sa course, le sécutor avait ramassé son javelot, et pendu comme un trophée à sa ceinture le bonnet de son adversaire: chaque combattant se retrouva donc avec ses armes; cette fois ce fut le mirmillon qui commença: son javelot, lancé une seconde fois de toute la force de son bras, alla frapper en plein dans le bouclier du rétiaire, traversa la plaque de bronze qui le recouvrait, puis les sept lanières de cuir repliées les unes sur les autres, et alla effleurer sa poitrine: le peuple le crut blessé à mort, et de tous côtés s'élança le cri: «Il en tient! il en tient!»
Mais aussitôt, le rétiaire écartant de sa poitrine son bouclier, où était resté pendu le javelot, montra qu'il était à peine blessé; alors l'air retentit de cris de joie, car ce que craignaient avant tout les spectateurs, c'étaient les combats trop courts; aussi regardait-on avec mépris, quoique la chose ne fût pas défendue, les gladiateurs qui frappaient à la tête.
Le mirmillon se mit à fuir, car sa massue, arme terrible lorsqu'il poursuivait le rétiaire désarmé de son filet, lui devenait à peu près inutile du moment où celui-ci le portait sur son épaule; car, en s'approchant assez près de son adversaire pour le frapper, il lui donnait toute facilité de l'envelopper de ses mailles mortelles. Alors commença le spectacle d'une fuite dans toutes les règles, car la fuite était aussi un art; mais, dans l'une comme dans l'autre course, le mirmillon se trouvait empêché par son casque; bientôt le rétiaire se trouva si près de lui, que des cris partirent pour avertir le Gaulois; celui-ci vit qu'il était perdu s'il ne se débarrassait promptement de son casque qui lui était devenu inutile; il ouvrit, en courant toujours, l'agrafe de fer qui le maintenait fermé, et l'arrachant de sa tête, il le jeta loin de lui. Alors on reconnut avec étonnement dans le mirmillon un jeune homme d'une des plus nobles familles de Rome, nommé Festus, qui avait pris ce casque à visière bien plus pour se déguiser que pour se défendre; cette découverte redoubla l'intérêt que les spectateurs prenaient au combat.
Dès lors ce fut le jeune patricien qui gagna du terrain sur l'autre, qui, à son tour, se trouvait embarrassé de son bouclier percé du javelot, qu'il n'avait pas voulu arracher de peur de rendre une arme à son ennemi; excité par les cris des spectateurs et par la fuite continue de son adversaire, il jeta loin de lui le bouclier et le trait, et se retrouva libre de ses mouvements; mais alors, soit que le mirmillon vit dans cette action une imprudence qui égalisait de nouveau le combat, soit qu'il fût las de fuir, il s'arrêta tout à coup, faisant tourner sa massue autour de sa tête; le rétiaire, de son côté, prépara son arme; mais, avant qu'il fût à portée de son ennemi, la massue, lancée en sifflant comme la poutre d'une catapulte, alla frapper le rétiaire au milieu de la poitrine; celui-ci chancela un instant, puis tomba, abattu et couvert lui-même des mailles de son propre filet. Festus alors s'élança sur le bouclier, en arracha le javelot, et d'un seul bond se retrouvant près de son ennemi, lui posa le fer de son arme sur la gorge, et interrogea le peuple pour savoir s'il devait le tuer ou lui faire grâce. Toutes les mains alors s'élevèrent, les unes rapprochées, les autres isolées, en renversant le pouce; mais comme il était impossible au milieu de cette foule de distinguer la majorité, le cri: Aux vestales! aux vestales! se fit entendre: c'était l'appel en cas de doute. Festus se retourna donc vers le podium; les douze vestales se levèrent: huit avaient le pouce renversé: la majorité était pour la mort; en conséquence, le rétiaire prit lui-même la pointe du fer, l'appuya sur sa gorge, cria une dernière fois: César est Dieu! et sentit, sans pousser une plainte, le javelot de Festus lui ouvrir l'artère du cou et pénétrer jusqu'à sa poitrine.
Le peuple alors battit des mains au vainqueur et au vaincu, car l'un avait tué avec adresse et l'autre était mort avec grâce. Festus fit le tour de l'amphithéâtre pour recevoir les applaudissements, et sortit par une porte tandis que l'on emportait par l'autre le corps de son ennemi.
Aussitôt un esclave entra avec un râteau, retourna le sable pour effacer la trace du sang, et deux nouveaux combattants parurent dans la lice: c'étaient deux dimachères.
Les dimachères étaient les raffinés du siècle de Néron sans casque, sans cuirasse, sans bouclier, sans ocréa, ils combattaient, une épée de chaque main, comme faisaient nos cavaliers de la Fronde dans leurs duels à la dague et au poignard; aussi ces combats étaient-ils regardés comme le triomphe de l'art, et quelquefois les champions n'étaient autres que les maîtres d'escrime eux-mêmes. Cette fois, c'était un professeur et son élève; l'écolier avait si bien profité des leçons, qu'il venait attaquer le maître avec ses propres feintes; quelques mauvais traitements qu'il en avait reçus avaient depuis longtemps fait germer une haine vivace au plus profond de son cœur; mais il l'avait dissimulée à tous les yeux; et dans l'intention de se venger un jour, il avait continué ses exercices journaliers, et fini par surprendre tous les secrets de la profession. Ce fut donc pour des spectateurs aussi artistes une chose curieuse à voir que ces deux hommes qui, pour la première fois, allaient substituer à leurs jeux fictifs un combat réel, et changer leurs armes émoussées contre des lames acérées et tranchantes. Aussi leur apparition fut-elle saluée par une triple salve d'applaudissements, qui cessèrent, aussitôt que le maître des jeux eut donné le signal sur un geste de l'empereur, pour faire place au plus profond silence.
Les adversaires s'avancèrent l'un contre l'autre, animés de cette haine profonde qu'inspire toute rivalité; mais cependant cette haine, qui jaillissait en éclairs de leurs yeux, donnait une nouvelle circonspection à l'attaque et à la défense, car c'était non seulement leurs vies qu'ils jouaient, mais encore la réputation que l'un possédait depuis longtemps, et que l'autre venait d'acquérir.
Enfin leurs épées se touchèrent; deux serpents qui jouent, deux éclairs qui se croisent, sont plus faciles à suivre dans leur flamboyante rapidité que ne l'était le mouvement de l'épée qu'ils tenaient de la main droite et avec laquelle ils s'attaquaient, tandis que de la gauche ils paraient comme avec un bouclier. Passant successivement de l'attaque à la défense, et avec une régularité merveilleuse, l'élève fit d'abord reculer le maître jusqu'au pied du trône où était l'empereur, et le maître à son tour fit reculer l'élève jusqu'au podium, où siégeaient les vestales; puis ils revinrent au milieu du cirque, sains et saufs tous deux, quoique vingt fois la pointe de chaque épée se fût approchée assez près de la poitrine pour déchirer la tunique sous laquelle elle cherchait le cœur; enfin le plus jeune des deux fit un bond en arrière; les spectateurs crièrent: il en tient! Mais aussitôt, quoique le sang coulât par le bas de sa tunique, le long d'une de ses cuisses, il revint au combat, plus acharné qu'auparavant, et au bout de deux passes, ce fut le maître à son tour qui indiqua, par un mouvement imperceptible à des yeux moins exercés que ceux qui le regardaient, que la froide sensation du fer venait de passer dans ses veines; mais cette fois aucun cri ne se fit entendre: l'extrême curiosité est muette; on n'entendait, à quelques coups habilement portés ou parés, que ce frémissement sourd qui indique à l'acteur que si le public ne l'applaudit pas, ce n'est pas faute de l'apprécier, mais au contraire pour ne pas l'interrompre dans son jeu. Aussi chacun des combattants redoublait-il d'ardeur, et les épées continuèrent-elles de voltiger avec la même vélocité, si bien que cette singulière lutte menaçait de n'avoir pas d'autre fin que l'épuisement des forces, lorsque le maître, en reculant devant l'élève, glissa et tomba tout à coup: son pied avait porté sur la terre fraîche de sang; l'élève, profitant de cet avantage que lui donnait le hasard, se précipita sur lui; mais au grand étonnement des spectateurs, on ne les vit se relever ni l'un ni l'autre; le peuple tout entier se leva en joignant les deux mains et en criant: Grâce! liberté! mais aucun des deux combattants ne répondit. Le maître des jeux entra alors dans le cirque, apportant de la part de l'empereur les palmes de victoire et les baguettes de liberté; mais il était trop tard, les champions étaient déjà, sinon victorieux, du moins libres: ils s'étaient enferrés l'un l'autre, et tués tous deux.
Aux dimachères devaient succéder, comme nous l'avons dit, les andabates; sans doute on les avait inscrits immédiatement après les dimachères pour réjouir le peuple par un contraste; car à ces nouveaux gladiateurs l'art et l'adresse étaient complètement inutiles; ils allaient la tête entièrement enfermée dans un casque qui n'avait d'ouverture qu'à la place de la bouche pour les laisser respirer; et en face des oreilles pour qu'ils pussent entendre; ils combattaient donc en aveugles. Le peuple se réjouissait fort, au reste, à ce terrible colin-maillard où chaque coup portait, les adversaires n'ayant aucune armure défensive qui pût ni le repousser ni l'amortir.
Au moment où les nouvelles victimes, car ces malheureux ne méritaient pas le nom de combattants, étaient introduites dans l'arène, au milieu des éclats de rire de la multitude, Anicétus s'approcha de l'empereur et lui remit des lettres. Néron les lut avec une grande inquiétude, et à la dernière une altération profonde se peignit sur son visage. Il resta un instant pensif, puis, se levant tout à coup, il s'élança hors du cirque en faisant signe de continuer les jeux malgré son absence; cette circonstance, qui n'était pas nouvelle, car souvent des affaires pressantes appelaient inopinément, au milieu d'une fête, les Césars au forum, au sénat ou au palatin, loin d'avoir un résultat fâcheux pour les plaisirs des spectateurs, leur donnait au contraire une nouvelle liberté, car n'étant plus empêché par la présence de l'empereur, le peuple devenait alors véritablement roi: les jeux comme l'avait ordonné Néron, continuèrent donc d'avoir leur cours, quoique César ne fût plus là pour y présider.
Les deux champions se mirent donc en marche pour se rejoindre, traversant le cirque dans sa largeur; à mesure qu'ils s'approchaient l'un de l'autre, on les voyait, substituant le sens de l'ouïe à celui de la vue, essayer d'écouter le danger qu'ils ne pouvaient voir; mais on comprend combien une pareille appréciation était trompeuse: aussi étaient-ils encore loin l'un de l'autre qu'ils agitaient déjà leurs épées, qui ne frappaient encore que l'air; enfin excités par ces cris: En avant, en avant! à droite! à gauche! ils s'avancèrent avec plus de hardiesse; mais, se dépassant sans se toucher, ils finirent par se tourner le dos en continuant de se menacer. Aussitôt les éclats de rire et les huées des spectateurs devinrent tels qu'ils s'aperçurent de ce qu'ils venaient de faire; et, se retournant d'un même mouvement, ils se retrouvèrent en face l'un de l'autre et à portée: leurs épées se touchèrent, et en même temps, frappant d'une manière différente, l'un reçut un coup de pointe dans la cuisse droite, l'autre un coup d'estoc sur le bras gauche. Chaque blessé fit un mouvement, et les deux adversaires se trouvèrent de nouveau séparés, et ne sachant plus comment se rejoindre. Alors, l'un des deux se coucha à terre pour écouter le bruit des pas, et surprendre son ennemi, puis, comme il s'approchait, pareil à un serpent caché qui darde sa langue, le gladiateur couché atteignit son adversaire une seconde fois; celui-ci se sentant dangereusement blessé, fit un pas rapide en avant, heurta du pied le corps de son ennemi, et alla tomber à deux ou trois palmes de lui, mais, se relevant aussitôt, il décrivit avec son épée un cercle horizontal si rapide et si vigoureux que l'arme, rencontrant le cou de son adversaire à l'endroit où cessait de le protéger le casque, lui enleva la tête de dessus les épaules aussi habilement qu'eût pu le faire le bourreau; le tronc resta un instant debout, tandis que la tête, enfermée dans son enveloppe de fer, roulait loin de lui, puis, faisant quelques pas stupides et insensés, comme s'il cherchait après elle, il tomba sur le sable qu'il inonda de sang. Aux cris du peuple, le gladiateur qui était resté debout jugea que le coup qu'il venait de porter était mortel, mais il ne continua pas moins de se tenir en défense contre l'agonie de son adversaire. Alors un des maîtres entra et lui ouvrit son casque, en criant:
—Tu es libre et vainqueur.
Il sortit alors par la porte qu'on appelait sana vivaria, parce que c'était par elle que quittaient le cirque les combattants échappés à la mort, tandis qu'on emportait le cadavre dans le spoliaire, espèce de caverne située sous les degrés de l'amphithéâtre, où des médecins attendaient les blessés, et où deux hommes se promenaient, l'un habillé en Mercure et l'autre en Pluton: Mercure, afin de voir s'il était demeuré dans les corps, en apparence insensibles, quelque reste de vitalité, les touchait avec un caducée rougi à la forge, tandis que Pluton assommait avec un maillet ceux que les médecins jugeaient incapables de guérison.
À peine les andabates furent-ils sortis, qu'un grand tumulte régna dans le cirque; aux gladiateurs allaient succéder les bestiaires, et ceux-là étaient des chrétiens, de sorte que toute la haine était pour les hommes et toute la sympathie pour les animaux. Cependant, quelle que fut l'impatience de la foule, force lui fut d'attendre que les esclaves eussent passé les râteaux sur le sable du cirque, mais cette opération fut hâtée par les cris furieux qui s'élevaient de tous les points de l'amphithéâtre; enfin les esclaves se retirèrent, l'arène resta un instant vide, et la multitude dans l'attente; enfin une porte s'ouvrit, et tous les regards se tournèrent vers les nouvelles victimes qui allaient entrer.
Ce fut d'abord une femme, vêtue d'une robe blanche et couverte d'un voile blanc. On la conduisit vers un des arbres, et on l'y attacha par le milieu du corps; alors un des esclaves lui arracha son voile, et les spectateurs purent voir une figure d'une beauté parfaite, pâle, mais résignée: un long murmure se fit entendre. Malgré son titre de chrétienne, la jeune fille avait, dès la première vue, ému l'âme de cette foule si impressionnable et si changeante. Pendant que tous les yeux étaient fixés sur elle, une porte parallèle s'ouvrit, et un jeune homme entra: c'était l'habitude d'exposer ainsi aux bêtes un chrétien et une chrétienne, en donnant à l'homme tous les moyens de défense, afin que le désir de retarder non seulement sa mort, mais encore celle de sa compagne, que l'on choisissait toujours sœur, maîtresse ou mère, donnant au fils, à l'amant ou au frère un nouveau courage, prolongeât un combat que les chrétiens refusaient presque toujours pour le martyre, quoiqu'ils sussent que, s'ils triomphaient des trois premiers animaux qu'on lâchait contre eux, ils étaient sauvés.
En effet, quoique cet homme, dont au premier aspect il était facile de reconnaître la vigueur et la souplesse, fût suivi de deux esclaves dont l'un portait une épée et deux javelots, et dont l'autre conduisait un coursier numide, il ne parut pas disposé à donner au peuple le spectacle de la lutte qu'il attendait. Il s'avança lentement dans le cirque, promena autour de lui un regard calme et assuré, puis, faisant signe de la main que le cheval et les armes étaient inutiles, il regarda le ciel, tomba à genoux et se mit à prier. Alors le peuple, trompé dans son attente, commença de menacer et de rugir: c'était un combat et non un martyre qu'il était venu voir, et les cris: «À la croix! à la croix!» se firent entendre, car, supplice pour supplice, il préférait au moins celui dont l'agonie était la plus longue. Alors un rayon de joie ineffable apparut dans les yeux du jeune homme, et il étendit les bras en signe d'actions de grâces, heureux qu'il était de mourir de la même mort dont le Sauveur avait fait une apothéose: en ce moment il entendit un si profond soupir qu'il se retourna.
—Silas! Silas!... murmura la jeune fille.
—Acté! s'écria le jeune homme en se relevant et en se précipitant vers elle.
—Silas, ayez pitié de moi, dit Acté; lorsque je vous ai reconnu, un espoir est entré dans mon cœur. Vous êtes brave et fort, Silas, habitué à lutter avec les habitants des forêts et les hôtes du désert, peut-être si vous eussiez combattu nous eussiez-vous sauvés tous deux.
—Et le martyre! interrompit Silas en montrant le ciel.
—Et la douleur! dit Acté en laissant tomber sa tête sur sa poitrine. Hélas! je ne suis pas comme toi née dans une ville sainte; je n'ai point entendu la parole de vie de la bouche de celui pour qui nous allons mourir: je suis une jeune fille de Corinthe, élevée dans la religion de mes ancêtres; ma foi et ma croyance sont nouvelles, et le mot de martyre ne m'est connu que depuis hier; peut-être aurais-je encore du courage pour moi-même; mais, Silas, s'il me faut vous voir mourir devant moi de cette mort lente et cruelle, peut-être n'en aurais-je pas pour vous.
—C'est bien, je combattrai, répondit Silas: car je suis toujours sûr de retrouver plus tard la joie que vous m'enlevez aujourd'hui. Alors, faisant un signe de commandement aux esclaves: Mon cheval, mon épée et mes javelots! dit-il à haute voix et avec un geste d'empereur.
Et la multitude se mit à battre des mains, car elle comprit à cette voix et à ce geste qu'elle allait voir une de ces luttes herculéennes comme il lui en fallait pour ranimer ses sensations blasées par les combats ordinaires.
Silas s'approcha d'abord du cheval; c'était comme lui un fils de l'Arabie; ces deux compatriotes se reconnurent; l'homme dit au cheval quelques paroles dans une langue étrangère, et, comme si le noble animal les eût comprises, il répondit en hennissant. Alors Silas arracha du dos et de la bouche de son compagnon la selle et la bride que les Romains lui avaient imposés en signe d'esclavage, et l'enfant du désert bondit en liberté autour de celui qui venait de la lui rendre.
Pendant ce temps Silas se débarrassait à son tour de ce que son costume avait de gênant, et, roulant son manteau rouge autour de son bras gauche, il resta avec sa tunique et son turban. Alors il ceignit son épée, prit ses javelots, appela son cheval qui obéit, docile comme une gazelle et, s'élançant sur son dos, il fit, en se courbant sur le cou, et sans autre secours pour le diriger que celui de ses genoux et de sa voix, trois fois le tour de l'arbre où était enchaînée Acté, pareil à Persée prêt à défendre Andromède: l'orgueil de l'Arabe venait de reprendre le dessus sur l'humilité du chrétien.
En ce moment une porte à deux battants s'ouvrit au dessous du podium, et un taureau de Cordoue, excité par des esclaves, entra en mugissant dans le cirque; mais à peine y eut-il fait dix pas, qu'épouvanté du grand jour, de la vue des spectateurs et des cris de la multitude, il plia sur ses jarrets de devant, abaissa sa tête jusque sur la terre, et, dirigeant sur Silas ses yeux stupides et féroces, il commença à se lancer, avec les pieds de devant, du sable sous le ventre, à écorcher le sol avec ses cornes, et à souffler la fumée par ses naseaux. En ce moment un des maîtres lui jeta un mannequin bourré de paille et ressemblant à un homme, le taureau s'élança aussitôt dessus et le foula aux pieds; mais au moment où il était le plus acharné contre lui, un javelot partit en sifflant de la main de Silas, et alla s'enfoncer dans son épaule: le taureau poussa un rugissement de douleur, puis, abandonnant aussitôt l'ennemi fictif pour l'adversaire réel, il s'avança sur le Syrien, rapide, la tête basse et, traînant sur le sable un sillon de sang. Mais celui-ci le laissa tranquillement s'approcher, puis, lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas de lui, il fit faire, avec l'aide de la voix et des genoux, un bond de côté à sa légère monture, et tandis que le taureau passait, emporté par sa course, le second javelot alla cacher dans les flancs ses six pouces de fer: l'animal s'arrêta frémissant sur ses quatre pieds, comme s'il allait tomber, puis, se retournant presque aussitôt, il se rua sur le cheval et le cavalier; mais le cheval et le cavalier commencèrent à fuir devant lui, comme emportés par un tourbillon.
Ils firent ainsi trois fois le tour de l'amphithéâtre, le taureau s'affaiblissant à chaque fois et perdant du terrain sur le cheval et sur le cavalier; enfin, au troisième tour il tomba sur ses genoux; mais presque aussitôt se relevant, il poussa un mugissement terrible, et, comme s'il eût perdu l'espoir d'atteindre Silas, il regarda circulairement autour de lui, pour voir s'il ne trouverait pas quelque autre victime où épuiser sa colère: c'est alors qu'il aperçut Acté. Il sembla douter un instant que ce fût un être animé, tant son immobilité et sa pâleur lui donnaient l'aspect d'une statue, mais bientôt, tendant le cou et les narines, il aspira l'air qui venait de son côté. Aussitôt, rassemblant toutes ses forces, il piqua droit sur elle: la jeune fille le vit venir, et poussa un cri de terreur; mais Silas veillait sur elle: ce fut lui à son tour qui s'élança vers le taureau, et le taureau qui sembla le fuir; mais en quelques élans de son fidèle numide, il l'eût bientôt rejoint: alors il sauta du dos de son cheval sur celui du taureau, et, tandis que du bras gauche il le saisissait par une corne et lui tordait le cou, de l'autre il lui plongeait son épée dans la gorge jusqu'à la poignée; le taureau égorgé tomba expirant à une demi-lance d'Acté, mais Acté avait fermé les yeux, attendant la mort, et les applaudissements seuls du cirque lui apprirent la première victoire de Silas.
Trois esclaves entrèrent alors dans le cirque, deux conduisaient chacun un cheval qu'ils attelèrent au taureau afin de le traîner hors de l'amphithéâtre; le troisième tenait une coupe et une amphore; il emplit la coupe et la présenta au jeune Syrien; celui-ci y trempa ses lèvres à peine, et demanda d'autres armes: on lui apporta un arc, des flèches et un épieu; puis tout le monde se hâta de sortir, car au-dessous du trône que l'empereur avait laissé vide, une grille se soulevait, et un lion de l'Atlas, sortant de sa loge, entrait majestueusement dans le cirque.
C'était bien le roi de la création, car, au rugissement dont il salua le jour, tous les spectateurs frémirent, et le coursier lui-même, se défiant pour la première fois de la légèreté de ses pieds, répondit par un hennissement de terreur. Silas seul, habitué à cette voix puissante pour l'avoir plus d'une fois entendue retentir dans les déserts qui s'étendent du lac Asphalte aux sources de Moïse, se prépara à la défense ou à l'attaque en s'abritant derrière l'arbre le plus voisin de celui où était attachée Acté, et en apprêtant sur son arc la meilleure et la plus acérée de ses flèches; pendant ce temps-là, son noble et puissant ennemi s'avançait avec lenteur et confiance, ne sachant pas ce qu'on attendait de lui, ridant les plis de sa large face, et balayant le sable de sa queue. Alors les maîtres lui lancèrent pour l'exciter des traits émoussés avec des banderoles de différentes couleurs; mais lui, impassible et grave, continuait de s'avancer sans s'inquiéter de ces agaceries, lorsque tout à coup, au milieu des baguettes inoffensives, une flèche acérée et sifflante passa comme un éclair, et vint s'enfoncer dans une de ses épaules. Alors il s'arrêta tout à coup avec plus d'étonnement que de douleur, et comme ne pouvant comprendre qu'un être humain fût assez hardi pour l'attaquer: il doutait encore de sa blessure; mais bientôt ses yeux devinrent sanglants, sa gueule s'ouvrit, un rugissement grave et prolongé, pareil au bruissement du tonnerre, s'échappa comme d'une caverne de la profondeur de sa poitrine; il saisit la flèche fixée dans la plaie, et la brisa entre ses dents; puis, jetant autour de lui un regard qui, malgré la grille qui les protégeait, fit reculer les spectateurs eux-mêmes, il chercha un objet où faire tomber sa royale colère: en ce moment il aperçut le coursier, frémissant comme s'il sortait de l'eau glacée, quoiqu'il fût couvert de sueur et d'écume; et, cessant de rugir, pour pousser un cri court, aigu et réitéré, il fit un bond qui le rapprocha de vingt pas de la première victime qu'il avait choisie.
Alors commença une seconde course plus merveilleuse encore que la première; car là il n'y avait plus même la science de l'homme pour gâter l'instinct des animaux; la force et la vitesse se trouvèrent aux prises dans toute leur sauvage énergie, et les yeux de deux cent mille spectateurs se détournèrent un instant des deux chrétiens pour suivre autour de l'amphithéâtre cette chasse fantastique d'autant plus agréable à la foule qu'elle était moins attendue: un second élan avait rapproché le lion du cheval, qui, acculé au fond du cirque, n'osant fuir ni à droite ni à gauche, s'élança par dessus la tête de son ennemi, qui se mit à le poursuivre par bonds inégaux, hérissant sa crinière, et poussant de temps en temps des rauquements aigus auxquels le fugitif répondait par des hennissements d'épouvante; trois fois on vit passer comme une ombre, comme une apparition, comme un coursier infernal échappé du char de Pluton, l'enfant rapide de la Numidie, et chaque fois, sans que le lion parût faire effort pour le suivre, on le vit se rapprocher de celui qu'il poursuivait jusqu'à ce qu'enfin, rétrécissant toujours le cercle, il se trouvât courir parallèlement avec lui; enfin le cheval, voyant qu'il ne pouvait plus échapper à son ennemi, se dressa tout debout le long de la grille, battant convulsivement l'air de ses pieds de devant; alors le lion s'approcha lentement, comme fait un vainqueur sûr de sa victoire, s'arrêtant de temps en temps pour rugir, secouer sa crinière et déchirer alternativement le sable de l'arène avec chacune de ses griffes. Quant au malheureux coursier, fasciné comme le sont, dit-on, les daims et les gazelles à la vue du serpent, il tomba, se débattant, et se roula sur le sable dans l'agonie de la terreur: en ce moment, une seconde flèche partit de l'arc de Silas, et alla s'enfoncer profondément entre les côtes du lion: l'homme venait au secours du coursier et rappelait à lui la colère qu'il avait détournée un instant de lui.
Le lion se retourna, car il commençait de comprendre qu'il y avait dans le cirque un ennemi plus terrible que celui qu'il venait d'abattre en le regardant; ce fut alors qu'il aperçut Silas qui venait de tirer de sa ceinture une troisième flèche et la posait sur la corde de son arc; il s'arrêta un instant en face de l'homme, cet autre roi de la création. Cet instant suffit au Syrien pour envoyer à son ennemi un troisième messager de douleur, qui traversa la peau mouvante de sa face et alla s'enfoncer dans son cou; puis ce qui se passa alors fut rapide comme une vision: le lion s'élança sur l'homme, l'homme le reçut sur son épieu. Puis l'homme et le lion roulèrent ensemble; on vit voler des lambeaux de chair, et les spectateurs les plus proches se sentirent mouiller d'une pluie de sang. Acté jeta un cri d'adieu à son frère: elle n'avait plus de défenseur, mais aussi elle n'avait plus d'ennemi: le lion n'avait survécu à l'homme que le temps nécessaire à sa vengeance, l'agonie du bourreau avait commencé comme celle de la victime finissait: quant au cheval, il était mort sans que le lion l'eût touché.
Les esclaves rentrèrent, et emportèrent, au milieu des cris, des applaudissements frénétiques de la multitude, le cadavre de l'homme et des animaux.
Alors tous les yeux se reportèrent sur Acté, que la mort de Silas laissait sans défense. Tant qu'elle avait vu son frère vivant, elle avait espéré pour elle. Mais en le voyant tomber elle avait compris que tout était fini, et elle avait essayé de murmurer, pour lui qui était mort et pour elle qui allait mourir, des prières qui s'éteignaient en sons inarticulés, sur ses lèvres pâles et muettes: au reste, contre l'habitude, il y avait sympathie pour elle dans cette foule, qui la reconnaissait à ses traits pour une Grecque; tandis qu'elle l'avait prise d'abord pour une juive. Les femmes, et les jeunes gens, qui surtout commençaient à murmurer, et quelques spectateurs, se levaient pour demander sa grâce, lorsque les cris: «Assis! assis!» se firent entendre des gradins supérieurs: une grille s'était levée, et une tigresse se glissait dans l'arène.
À peine sortie de sa loge, elle se coucha à terre, regardant autour d'elle avec férocité, mais sans inquiétude et sans étonnement; puis elle aspira l'air, et se mit à ramper comme un serpent vers l'endroit où le cheval s'était abattu: arrivée là, elle se dressa comme il avait fait contre la grille, flairant et mordant les barreaux qu'il avait touchés, puis elle rugit doucement, interrogeant le fer, et le sable et l'air, sur la proie absente: alors des émanations de sang tiède encore et de chair palpitante parvinrent jusqu'à elle, car les esclaves, cette fois, n'avaient pas pris la peine de retourner le sable: elle marcha droit à l'arbre contre lequel s'était livré le combat de Silas et du lion, ne se détournant à droite et à gauche que pour ramasser des lambeaux de chair qu'avait fait voler autour de lui le noble animal qui l'avait précédée dans le cirque, enfin elle arriva à une flaque de sang que le sable n'avait point encore absorbée, et elle se mit à boire comme un chien altéré, rugissant et s'animant à mesure qu'elle buvait: puis, lorsqu'elle eut fini, elle regarda de nouveau autour d'elle avec des yeux étincelants, et ce fut alors seulement qu'elle aperçut Acté, qui, attachée à l'arbre et les yeux fermés, attendait la mort sans oser la voir venir.
Alors la tigresse se coucha à plat ventre, rampant d'une manière oblique vers sa victime, mais sans la perdre de vue; puis arrivée à dix pas d'elle, elle se releva, aspira, le cou tendu et les naseaux ouverts, l'air qui venait de son côté; alors d'un seul bond franchissant l'espace qui la séparait encore de la jeune chrétienne, elle retomba à ses pieds, et lorsque l'amphithéâtre tout entier, s'attendant à la voir mettre en pièces, jetait un cri de terreur dans lequel éclatait tout l'intérêt qu'avait inspiré la jeune fille à ces spectateurs qui étaient venus pour battre des mains à sa mort, la tigresse se coucha, douce et câline comme une gazelle, poussant de petits cris de joie, et léchant les pieds de son ancienne maîtresse: à ces caresses inattendues Acté surprise rouvrit les yeux et reconnut Phoebé, la favorite de Néron.
Aussitôt les cris de Grâce! grâce! retentirent de tous côtés, car la multitude avait pris la reconnaissance de la tigresse et de la jeune fille pour un prodige; d'ailleurs Acté avait subi les trois épreuves voulues, et puisqu'elle était sauvée, elle était libre: alors l'esprit changeant des spectateurs passa, par une de ces transitions si naturelles à la foule, de l'extrême cruauté à l'extrême clémence. Les jeunes chevaliers jetèrent leurs chaînes d'or, les femmes leurs couronnes de fleurs. Tous se levèrent sur les gradins, appelant les esclaves pour qu'ils vinssent détacher la victime. À ces cris, Lybicus, le noir gardien de Phoebé, entra et coupa avec un poignard les liens de la jeune fille, qui tomba aussitôt sur ses genoux: car ces liens étaient le seul appui qui soutenait debout son corps brisé par la terreur; mais Lybicus la releva, et, soutenant sa marche, il la conduisit, accompagnée de Phoebé qui la suivait comme un chien, vers la porte appelée sana vivaria, parce que c'était par cette porte, comme nous l'avons dit déjà, que sortaient les gladiateurs, les bestiaires et les condamnés qui échappaient au carnage: à l'autre seuil une foule immense l'attendait, car les hérauts, descendant dans le cirque, venaient d'annoncer la suspension des jeux qui ne devaient reprendre qu'à cinq heures du soir; à son aspect elle éclata en applaudissements et voulut l'emporter en triomphe, mais Acté suppliante joignit les mains, et le peuple s'ouvrit devant elle, lui laissant le passage libre: alors elle gagna le temple de Diane, s'assit derrière une colonne de la cella; elle y resta pleurante et désespérée, car elle regrettait maintenant de n'être pas morte en se voyant seule au monde, sans père, sans amant, sans protecteur et sans ami: car son père était perdu pour elle, son amant l'avait oubliée, Paul et Silas étaient morts martyrs.
Lorsque la nuit fut venue, elle se rappela qu'il lui restait une famille, et elle reprit seule et silencieuse le chemin des Catacombes.
Le soir, à l'heure dite, l'amphithéâtre se rouvrit de nouveau: l'empereur reprit sa place sur le trône qui était resté vide pendant une partie de la journée, et les fêtes recommencèrent; puis, lorsque l'ombre fut descendue, Néron se souvint de la promesse qu'il avait faite au peuple de lui donner une chasse aux flambeaux: on attacha à douze poteaux de fer douze chrétiens enduits de soufre et de résine, et l'on y mit le feu; puis l'on fit descendre dans le cirque de nouveaux lions et de nouveaux gladiateurs.
Le lendemain, un bruit se répandit dans Rome, c'est que les lettres qu'avait reçues César pendant le spectacle, et qui avaient paru lui faire une si profonde impression, annonçaient la révolte des légions de l'Espagne et des Gaules commandées par Galba et par Vindex.
Trois mois après les événements que nous venons de raconter, à la fin d'un jour pluvieux et au commencement d'une nuit d'orage, cinq hommes sortis de la porte Nomentane s'avançaient à cheval sur la voie qui porte le même nom: celui qui marchait le premier, et que par conséquent on pouvait considérer comme le chef de la petite troupe, était pieds nus, portait une tunique bleue, et par dessus cette tunique un grand manteau de couleur sombre; quant à sa figure, soit pour la garantir de la pluie qui fouettait avec violence, soit pour la soustraire aux regards des curieux, elle était entièrement couverte d'un voile; car, quoique, comme nous l'avons dit, la nuit fût affreuse, quoique les éclairs sillonnassent l'ombre, quoique le tonnerre retentit sans interruption, la terre semblait tellement occupée de ses révolutions, qu'elle avait oublié celles du ciel. En effet, de grands cris populaires s'élevaient de la cité impériale, pareils aux rumeurs de l'Océan pendant une tempête, et tandis que sur la route on rencontrait de cent pas en cent pas, soit des individus isolés, soit des groupes dans le genre de celui que nous venons de décrire; tandis qu'aux deux côtés des voies Alaria et Nomentane, on voyait s'élever les nombreuses tentes des soldats prétoriens qui avaient abandonné leurs casernes situées dans l'enceinte de Rome, et étaient venus chercher hors des murs de la ville un campement plus libre et plus difficile à surprendre. C'était, comme nous l'avons dit, une de ces nuits terribles où toutes les choses de la création prennent une voix pour se plaindre, tandis que les hommes se servent de la leur pour blasphémer. Au reste l'on eût dit, à la terreur du chef de la cavalcade sur laquelle nous avons attiré l'attention de nos lecteurs, qu'il était le but vers lequel se dirigeait la double colère des hommes et des dieux. En effet, au moment où il sortit de Rome, un souffle étrange avait passé dans l'air, et au même instant que les arbres en frémissaient, la terre avait tressailli et les chevaux s'étaient abattus en hennissant, tandis que les maisons éparses dans la campagne oscillaient visiblement sur leur base. Cette commotion n'avait duré que quelques secondes, mais elle avait couru de l'extrémité des Apennins à la base des Alpes, si bien que toute l'Italie en avait tremblé. Un instant après, en traversant le pont jeté sur le Tibre, un des cavaliers fit remarquer à ses compagnons que l'eau, au lien de descendre à la mer, remontait en bouillonnant vers sa source, ce qui ne s'était vu encore que le jour où Julius César avait été assassiné. Enfin, en arrivant au sommet d'une colline d'où l'on découvre Rome tout entière, et sur la crête de laquelle un cyprès aussi ancien que la ville s'élevait, vénérable et respecté, un coup de tonnerre s'était fait entendre, le ciel avait semblé s'ouvrir, et la foudre, enveloppant les voyageurs d'une nuée sulfureuse, avait été briser l'arbre séculaire qu'avaient jusqu'alors respecté le temps et les révolutions.
À chacun de ces présages sinistres, l'homme voilé avait poussé un gémissement sourd, et avait, malgré les représentations d'un de ses compagnons, mis son cheval à une allure un peu plus vive; de sorte que la petite troupe suivait alors au trot au milieu de la voie; à une demi-lieue de la ville à peu près, elle rencontra une troupe de paysans qui, malgré le temps affreux qu'il faisait, venaient joyeusement à Rome. Ils étaient parés de leurs habits de fête et avaient sur la tête des bonnets d'affranchis, pour indiquer que de ce jour le peuple était libre. L'homme voilé voulut quitter le pavé et prendre à travers terre; son compagnon saisit son cheval par la bride, et le força de continuer sa route. Lorsqu'ils arrivèrent près des paysans, un d'eux leva son bâton pour leur faire signe d'arrêter; les cavaliers obéirent.
—Vous venez de Rome? dit le paysan.
—Oui, répondit le compagnon de l'homme voilé.
—Que disait-on d'Oenobarbus?
L'homme voilé tressaillit.
—Qu'il s'était sauvé, répondit un des cavaliers.
—Et de quel côté?
—Du côté de Naples: il a été vu, dit-on, sur la voie Appienne.
—Merci, dirent les paysans; et ils continuèrent leur route vers Rome, en criant: «Vive Galba! et mort à Néron!»
Ces cris en éveillèrent d'autres dans la plaine, et, des deux côtés du camp, les voix des prétoriens se firent entendre, chargeant César d'affreuses imprécations.
La petite cavalcade continua son chemin; un quart de lieue plus loin elle rencontra une troupe de soldats.
—Qui êtes-vous? dit un des hastati, en barrant le chemin avec sa lance.
—Des partisans de Galba, qui cherchent Néron, répondit un des cavaliers.
—Alors, meilleure chance que nous, dit le décurion, car nous l'avons manqué.
—Comment cela?
—Oui, l'on nous avait dit qu'il devait passer sur cette route, et, voyant un homme qui courait au galop, nous avons cru que c'était lui.
—Et?...dit d'une voix tremblante l'homme voilé.
—Et nous l'avons tué, répondit le décurion; ce n'est qu'en regardant le cadavre que nous nous sommes aperçus que nous nous étions trompés. Soyez plus heureux que nous, et que Jupiter vous protège!
L'homme voilé voulut de nouveau remettre son cheval au galop, mais ses compagnons l'arrêtèrent. Il continua donc de suivre la route; mais au bout de cinq cents pas à peu près son cheval butta contre un cadavre, et fit un écart si violent que le voile qui lui couvrait le visage s'écarta. En ce moment passait un soldat prétorien qui revenait en congé.
—Salut, César! dit le soldat. Il avait reconnu Néron à la lueur d'un éclair.
En effet, c'était Néron lui-même, qui venait de se heurter au cadavre de celui qu'on avait pris pour lui; Néron, pour qui à cette heure tout était un motif d'épouvante, jusqu'à cette marque de respect que lui donnait un vétéran; Néron, qui, tombé du faite de la puissance, par un de ces retours de fortune inouïs dont l'histoire de cette époque offre plusieurs exemples, se voyait à son tour fugitif et proscrit, fuyant la mort qu'il n'avait le courage ni de se donner, ni de recevoir.
Jetons maintenant les yeux en arrière, et voyons par quelle suite d'événements le maître du monde avait été réduit à cette extrémité.
En même temps que l'empereur entrait au cirque, où il était salué par les cris de Vive Néron l'Olympique! vive Néron Hercule! vive Néron Apollon! vive Auguste, vainqueur de tous ses rivaux! gloire à cette voix divine! heureux ceux à qui il a été donné d'entendre ses accents célestes! un courrier venant des Gaules franchissait au galop de son cheval ruisselant de sueur la porte Flaminienne, traversait le Champ-de-Mars, passait sous l'arc de Claude, longeait le Capitole, entrait au cirque, et remettait à la garde qui veillait à la loge de l'empereur les lettres qu'il apportait de si loin et en si grande hâte. Ce sont ces lettres qui, comme nous l'avons dit, avaient forcé César de quitter le cirque; et, en effet, elles étaient d'une importance qui expliquait la disparition subite de César.
Elles annonçaient la révolte des Gaules.
Il y a des époques dans l'histoire du monde où l'on voit un empire qui semblait endormi d'un sommeil de mort, tressaillir tout à coup comme si, pour la première fois, le génie de la liberté descendait du ciel pour illuminer ses songes; alors, quelle que soit son étendue, la commotion électrique qui l'a fait frissonner s'étend du nord au midi, de l'orient à l'occident, et court à des distances inouïes réveiller des peuples qui n'ont aucune communication entre eux, mais qui, tous arrivés au même degré de servitude, éprouvent le même besoin d'affranchissement: alors, comme si quelque éclair leur avait porté le mot d'ordre de la tempête, on entend les mêmes cris venir de vingt points opposés; tous demandant la même chose dans des langues différentes, c'est-à-dire que ce qui est ne soit plus. L'avenir sera-t-il meilleur que le présent? Nul ne le sait, et peu importe, mais le présent est si lourd, qu'il faut d'abord s'en débarrasser, puis l'on transigera avec l'avenir.
L'empire romain, jusqu'à ses limites les plus reculées, en était arrivé à cette période. Dans la Germanie inférieure, Fonteïus Capiton; dans les Gaules, Vindex; en Espagne, Galba; en Lusitanie, Othon; en Afrique, Claudius Macer, et en Syrie, Vespasien, formaient avec leurs légions un demi-cercle menaçant, qui n'attendait qu'un signe pour se resserrer sur la capitale. Seul, Virginius, dans la Germanie supérieure, était décidé, quelque chose qui arrivât, à rester fidèle, non pas à Néron, mais à la patrie: il ne fallait donc qu'une étincelle pour allumer un incendie. Ce fut Julius Vindex qui la fit jaillir.
Ce préteur, originaire d'Aquitaine, issu de race royale, homme de cœur et de tête, comprit que l'heure où la famille des Césars devait s'éteindre était arrivée. Sans ambition pour lui-même, il jette les yeux autour de lui, afin de trouver l'homme élu d'avance par la sympathie générale. À sa droite, et de l'autre côté des Pyrénées, était Sulpicius Galba, que ses victoires en Afrique et en Germanie avaient fait à la fois puissant sur le peuple et sur l'armée. Sulpicius Galba haïssait l'empereur, dont la crainte l'avait arraché de sa villa de Fondi pour l'envoyer en Espagne comme exilé plutôt que comme préteur. Sulpicius Galba était désigné d'avance et depuis longtemps par les traditions populaires et par les oracles divins comme devant porter la couronne. C'était l'homme qui convenait en tout point pour mettre à la tête d'une révolte. Vindex lui envoya secrètement des lettres qui contenaient tout le plan de l'entreprise, qui lui promettaient, à défaut du concours des légions, l'appui de cent mille Gaulois, et qui le suppliaient, s'il ne voulait pas concourir à la chute de Néron, de ne point se refuser du moins à la dignité suprême qu'il n'avait point cherchée, mais qui venait s'offrir à lui.
Quant à Galba, son caractère ombrageux et irrésolu ne se démentit point en cette circonstance: il reçut les lettres, les brûla pour en détruire jusqu'à la moindre trace, mais les conserva toutes entières dans sa mémoire.
Vindex sentit que Galba voulait être poussé, il n'avait pas accepté l'alliance, mais il n'avait pas trahi celui qui la lui offrait: le silence était un consentement.
Le moment était favorable: deux fois par an les Gaulois se réunissaient en assemblée générale, la séance se tenait à Clermont, Vindex entra dans la chambre des délibérations.
Au milieu de la civilisation, du luxe et de la corruption romaine, Vindex était resté le Gaulois des anciens jours; il joignait à la résolution froide et arrêtée des gens du Nord, la parole hardie et colorée des hommes du Midi.
—Vous délibérez sur les affaires de la Gaule, dit-il, vous cherchez autour de vous la cause de nos maux: la cause est à Rome, le coupable, c'est Oenobarbus; c'est lui qui les uns après les autres a anéanti tous nos droits, qui a réduit nos plus riches provinces à la misère, qui a vêtu nos plus nobles maisons de deuil; et le voilà maintenant, parce qu'il est le dernier de sa race, parce que seul resté de la famille des Césars, il ne craint ni rival ni vengeurs, le voilà qui lâche la bride à ses fureurs comme il le fait à ses coursiers, et qu'il se laisse emporter à ses passions, écrasant la tête de Rome et les membres des provinces sous les roues de son char. Je l'ai vu, continua-t-il, oui, je l'ai vu moi-même, cet athlète et ce chanteur impérial et couronné, ivre à la fois et indigne de la gloire d'un gladiateur et d'un histrion. Pourquoi donc le décorer des titres de César, de prince et d'Auguste, de ces titres qu'avaient mérité le divin Auguste par ses vertus, le divin Tibère par son génie, le divin Claude par ses bienfaits; lui, cet infâme Oenobarbus, c'est Oedipe, c'est Oreste qu'il faut rappeler, puisqu'il se fait gloire de porter les noms d'inceste et de parricide. Jadis nos ancêtres, guidés par le seul besoin du changement et par l'appât du gain, ont emporté Rome d'assaut.