Et vous reclamez la liberte d'enseigner! Tenez, soyons sinceres, entendons-nous sur la liberte que vous reclamez; c'est la liberte de ne pas enseigner. (Applaudissements a gauche.—Vives reclamations a droite.)
Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples a instruire! Fort bien.—Voyons vos eleves. Voyons vos produits. (On rit.) Qu'est-ce que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de l'Espagne? Depuis des siecles vous tenez dans vos mains, a votre discretion, a votre ecole, sous votre ferule, ces deux grandes nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez-vous fait? (Mouvement.)
Je vais vous le dire. Grace a vous, l'Italie, dont aucun homme qui pense ne peut plus prononcer le nom qu'avec une inexprimable douleur filiale, l'Italie, cette mere des genies et des nations, qui a repandu sur l'univers toutes les plus eblouissantes merveilles de la poesie et des arts, l'Italie, qui a appris a lire au genre humain, l'Italie aujourd'hui ne sait pas lire! (Profonde sensation.)
Oui, l'Italie est de tous les etats de l'Europe celui ou il y a le moins de natifs sachant lire! (Reclamations a droite.—Cris violents.)
L'Espagne, magnifiquement dotee, l'Espagne, qui avait recu des romains sa premiere civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de la providence, et malgre vous, un monde, l'Amerique; l'Espagne a perdu, grace a vous, grace a votre joug d'abrutissement, qui est un joug de degradation et d'amoindrissement (applaudissements a gauche), l'Espagne a perdu ce secret de la puissance qu'elle tenait des romains, ce genie des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle tenait de Dieu, et, en echange de tout ce que vous lui avez fait perdre, elle a recu de vous l'inquisition. (Mouvement.)
L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de rehabiliter avec une timidite pudique dont je les honore. (Longue hilarite a gauche.—Reclamations a droite.) L'inquisition, qui a brule sur le bucher ou etouffe dans les cachots cinq millions d'hommes! (Denegations a droite.) Lisez l'histoire! L'inquisition, qui exhumait les morts pour les bruler comme heretiques (C'est vrai!), temoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L'inquisition, qui declarait les enfants des heretiques, jusqu'a la deuxieme generation, infames et incapables d'aucuns honneurs publics, en exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrets,ceux qui auraient denonce leur pere! (Long mouvement.) L'inquisition, qui, a l'heure ou je parle, tient encore dans la bibliotheque vaticane les manuscrits de Galilee clos et scelles sous le scelle de l'index! (Agitation.) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous lui otiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnommee la Catholique! (Rumeurs a droite.)
Ah! savez-vous? vous avez arrache a l'un de ses plus grands hommes ce cri douloureux qui vous accuse: "J'aime mieux qu'elle soit la Grande que la Catholique!" (Cris a droite. Longue interruption.—Plusieurs membres interpellent violemment l'orateur.)
Voila vos chefs-d'oeuvre! Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous l'avez eteint. Ce colosse qu'on appelait l'Espagne, vous l'avez mine. L'une est en cendres, l'autre est en ruine. Voila ce que vous avez fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous voulez faire de la France? (Mouvement prolonge.)
Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu la un beau succes, (Rires et bravos a gauche.) Vous venez de baillonner le peuple romain; maintenant vous voulez baillonner le peuple francais. Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement, prenez garde! c'est malaise. Celui-ci est un lion tout a fait vivant. (Agitation.)
A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez a la raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. (Oui! oui! Non! non!)
Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette enorme quantite de lumiere libre que la France degage depuis trois siecles, lumiere toute faite de raison, lumiere aujourd'hui plus eclatante que jamais, lumiere qui fait de la nation francaise la nation eclairante, de telle sorte qu'on apercoit la clarte de la France sur la face de tous les peuples de l'univers. (Sensation.) Eh bien, cette clarte de la France, cette lumiere libre, cette lumiere directe, cette lumiere qui ne vient pas de Rome, qui vient de Dieu, voila ce que vous voulez eteindre, voila ce que nous voulons conserver! (Oui! oui!—Bravos a gauche.)
Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque l'enseignement primaire, parce qu'elle degrade l'enseignement secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce qu'elle diminue mon pays. (Sensation.)
Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution de territoire, comme par les traites de 1815, ou une diminution de grandeur intellectuelle, comme par votre loi! (Vifs applaudissements a gauche.)
Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de la tribune, au parti clerical, au parti qui nous envahit (Ecoutez! ecoutez!), un conseil serieux. (Rumeurs a droite.)
Ce n'est pas l'habilete qui lui manque. Quand les circonstances l'aident, il est fort, tres fort, trop fort! (Mouvement.) Il sait l'art de maintenir une nation dans un etat mixte et lamentable, qui n'est pas la mort, mais qui n'est plus la vie. (C'est vrai!) Il appelle cela gouverner. (Rires.) C'est le gouvernement par la lethargie. (Nouveaux rires.)
Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient a la France. C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement entrevoir, a cette France, l'ideal que voici: la sacristie souveraine, la liberte trahie, l'intelligence vaincue et liee, les livres dechires, le prone remplacant la presse, la nuit faite dans les esprits par l'ombre des soutanes, et les genies mates par les bedeaux! (Acclamations a gauche.—Denegations furieuses a droite.)
C'est vrai, le parti clerical est habile; mais cela ne l'empeche pas d'etre naif. (Hilarite.) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! il voit monter le flot, a ce qu'il dit, et il lui oppose, a ce flot qui monte, je ne sais quel obstacle a claire-voie! Il voit monter le flot, et il s'imagine que la societe sera sauvee parce qu'il aura combine, pour la defendre, les hypocrisies sociales avec les resistances materielles, et qu'il aura mis un jesuite partout ou il n'y a pas un gendarme! (Rires et applaudissements.) Quelle pitie!
Je le repete, qu'il y prenne garde, le dix-neuvieme siecle lui est contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il renonce a maitriser cette grande epoque pleine d'instincts profonds et nouveaux, sinon il ne reussira qu'a la courroucer, il developpera imprudemment le cote redoutable de notre temps, et il fera surgir des eventualites terribles. Oui, avec ce systeme qui fait sortir, j'y insiste, l'education de la sacristie et le gouvernement du confessionnal…. (Longue interruption. Cris: A l'ordre! Plusieurs membres de la droite se levent. M. le president et M. Victor Hugo echangent un colloque gui ne parvient pas jusqu'a nous. Violent tumulte. L'orateur reprend, en se tournant vers la droite:)
Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la liberte de l'enseignement; tachez de vouloir un peu la liberte de la tribune. (On rit. Le bruit s'apaise.)
Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entraine, malgre les hommes eux-memes, et feconde pour le mal, avec ces doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire…. (Nouveaux cris: A l'ordre. L'orateur s'interrompant:) Messieurs, le parti clerical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au moment ou ce parti se presente une loi a la main, c'est mon droit de legislateur d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne m'empecherez pas de le faire. (Tres bien!) Je continue.
Oui, avec ce systeme-la, cette doctrine-la et cette histoire-la, que le parti clerical le sache, partout ou il sera, il engendrera des revolutions; partout, pour eviter Torquemada, on se jettera dans Robespierre. (Sensation.) Voila ce qui fait du parti qui s'intitule parti catholique un serieux danger public. Et ceux qui, comme moi, redoutent egalement pour les nations le bouleversement anarchique et l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en est temps encore, qu'on y songe bien! (Clameurs a droite.)
Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix. Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnete homme! (Ecoutez! ecoutez!) Ah ca, messieurs, est-ce que je vous serais suspect, par hasard?
CRIS A DROITE.—Oui! oui!
M. VICTOR HUGO.—Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites?
CRIS A DROITE.—Oui! oui!
(Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se leve et interpelle l'orateur impassible a la tribune.)
Eh bien! sur ce point, il faut s'expliquer. (Le silence se retablit.) C'est en quelque sorte un fait personnel. Vous ecouterez, je le pense, une explication que vous avez provoquee vous-memes. Ah! je vous suis suspect! Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an dernier, je defendais l'ordre en peril comme je defends aujourd'hui la liberte menacee! comme je defendrai l'ordre demain, si le danger revient de ce cote-la. (Mouvement.)
Je vous suis suspect! Mais vous etais-je suspect quand j'accomplissais mon mandat de representant de Paris, en prevenant l'effusion du sang dans les barricades de juin? (Bravos a gauche. Nouveaux cris a droite. Le tumulte recommence.)
Eh bien! vous ne voulez pas meme entendre une voix qui defend resolument la liberte! Si je vous suis suspect, vous me l'etes aussi. Entre nous le pays jugera. (Tres bien! tres bien!)
Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-etre un de ceux qui ont eu le bonheur de rendre a la cause de l'ordre, dans les temps difficiles, dans un passe recent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu les oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment ou je parle, j'ai le droit de m'y appuyer. (Non! non!—Si! si!)
Eh bien! appuye sur ce passe, je le declare, dans ma conviction, ce qu'il faut a la France, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est le progres; c'est l'ordre tel qu'il resulte de la croissance normale, paisible, naturelle du peuple; c'est l'ordre se faisant a la fois dans les faits et dans les idees par le plein rayonnement de l'intelligence nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (Vive adhesion a gauche.)
Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberte et non la compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la puissance et non la servitude, la grandeur et non le neant! (Bravo! a gauche.) Quoi! voila les lois que vous nous apportez! Quoi! vous gouvernants, vous legislateurs, vous voulez vous arreter! vous voulez arreter la France! Vous voulez petrifier la pensee humaine, etouffer le flambeau divin, materialiser l'esprit! (Oui! oui! Non! non!) Mais vous ne voyez donc pas les elements memes du temps ou vous etes. Mais vous etes donc dans votre siecle comme des etrangers! (Profonde sensation.)
Quoi! c'est dans ce siecle, dans ce grand siecle des nouveautes, des avenements, des decouvertes, des conquetes, que vous revez l'immobilite! (Tres bien!) C'est dans le siecle de l'esperance que vous proclamez le desespoir! (Bravo!) Quoi! vous jetez a terre, comme des hommes de peine fatigues, la gloire, la pensee, l'intelligence, le progres, l'avenir, et vous dites: C'est assez! n'allons pas plus loin; arretons-nous! (Denegations a droite.) Mais vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accroit, se transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous, au-dessous de vous! (Mouvement.)
Ah! vous voulez vous arreter! Eh bien! je vous le repete avec une profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les ecroulements, je vous avertis la mort dans l'ame (on rit a droite), vous ne voulez pas du progres? vous aurez les revolutions! (Profonde agitation.) Aux hommes assez insenses pour dire: L'humanite ne marchera pas, Dieu repond par la terre qui tremble!
(Longs applaudissements a gauche. L'orateur, descendant de la tribune, est entoure par une foule de membres qui le felicitent. L'assemblee se separe en proie a une vive emotion.)
[Note: Par son message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait congedie un ministere independant et charge un ministere subalterne de l'execution de sa pensee.
Quelques jours apres, M. Rouher, ministre de la justice, presenta un projet de loi sur la deportation.
Ce projet contenait deux dispositions principales, la deportation simple dans l'ile de Pamanzi et les Marquises, et la deportation compliquee de la detention dans une enceinte fortifiee, la citadelle de Zaoudzi, pres l'ile Mayotte.
La commission nommee par l'assemblee adopta la pensee du projet, l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava meme en ce sens qu'elle autorisait l'application retroactive de la loi aux condamnes anterieurement a sa promulgation. Elle substitua l'ile de Noukahiva a l'ile de Pamanzi, et la forteresse de Vaithau, iles Marquises, a la citadelle de Zaoudzi.
C'etait bien la ce que le deporte Troncon-Ducoudray avait qualifiela guillotine seche.
M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la seance du 5 avril 1850.
Le lendemain du jour ou ce discours fut prononce, une souscription fut faite pour le repandre dans toute la France. M. Emile de Girardin demanda qu'une medaille fut frappee a l'effigie de l'orateur, et portat pour inscription la date,5 avril 1850, et ces paroles extraites du discours:
"Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite."
Le gouvernement permit la medaille, mais defendit l'inscription. (Note de l'editeur.)]
5 avril 1850.
Messieurs, parmi les journees de fevrier, journees qu'on ne peut comparer a rien dans l'histoire, il y eut un jour admirable, ce fut celui ou cette voix souveraine du peuple qui, a travers les rumeurs confuses de la place publique, dictait les decrets du gouvernement provisoire, prononca cette grande parole: La peine de mort est abolie en matiere politique. (Tres bien!) Ce jour-la, tous les coeurs genereux, tous les esprits serieux tressaillirent. Et en effet, voir le progres sortir immediatement, sortir calme et majestueux d'une revolution toute fremissante; voir surgir au-dessus des masses emues le Christ vivant et couronne; voir du milieu de cet immense ecroulement de lois humaines se degager dans toute sa splendeur la loi divine (Bravo!); voir la multitude se comporter comme un sage; voir toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces ames, la veille encore pleines de colere, toutes ces bouches qui venaient de dechirer des cartouches, s'unir et se confondre dans un seul cri, le plus beau qui puisse etre pousse par la voix humaine: Clemence! c'etait la, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes, pour l'homme chretien, pour l'homme politique, ce fut pour la France et pour l'Europe un magnifique spectacle. Ceux memes que les evenements de fevrier froissaient dans leurs interets, dans leurs sentiments, dans leurs affections, ceux memes qui gemissaient, ceux memes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les revolutions peuvent meler le bien a leurs explosions les plus violentes, et qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffit d'une heure sublime pour effacer toutes les heures terribles. (Sensation.)
Du reste, messieurs, ce triomphe subit et eblouissant, quoique partiel, du dogme qui prescrit l'inviolabilite de la vie humaine, n'etonna pas ceux qui connaissent la puissance des idees. Dans les temps ordinaires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se fait sous l'immobilite apparente de la surface, dans les epoques dites epoques paisibles, on dedaigne volontiers les idees; il est de bon gout de les railler. Reve, declamation, utopie! s'ecrie-t-on. On ne tient compte que des faits, et plus ils sont materiels, plus ils sont estimes. On ne fait cas que des gens d'affaires, des espritspratiques, comme on dit dans un certain jargon (Tres bien!), et de ces hommes positifs, qui ne sont, apres tout, que des hommes negatifs. (C'est vrai!)
Mais qu'une revolution eclate, les hommes d'affaires, les gens habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains; toutes les realites qui n'ont plus la proportion des evenements nouveaux s'ecroulent et s'evanouissent; les faits materiels tombent, et les idees grandissent jusqu'au ciel. (Mouvement.)
C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que les idees acquierent en temps de revolution, que s'est faite cette grande chose, l'abolition de la peine de mort en matiere politique.
Messieurs, cette grande chose, ce decret fecond qui contient en germe tout un code, ce progres, qui etait plus qu'un progres, qui etait un principe, l'assemblee constituante l'a adopte et consacre. Elle l'a place, je dirais presque au sommet de la constitution, comme une magnifique avance faite par l'esprit de la revolution a l'esprit de la civilisation, comme une conquete, mais surtout comme une promesse, comme une sorte de porte ouverte qui laisse penetrer, au milieu des progres obscurs et incomplets du present, la lumiere sereine de l'avenir.
Et en effet, dans un temps donne, l'abolition de la peine capitale en matiere politique doit amener et amenera necessairement, par la toute-puissance de la logique, l'abolition pure et simple de la peine de mort! (Oui! oui!)
Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujourd'hui de la retirer! cette conquete, il s'agit d'y renoncer! ce principe, c'est-a-dire la chose qui ne recule pas, il s'agit de le briser! cette journee memorable de fevrier, marquee par l'enthousiasme d'un grand peuple et par l'enfantement d'un grand progres, il s'agit de la rayer de l'histoire! Sous le titre modeste deloi sur la deportation, le gouvernement nous apporte et votre commission vous propose d'adopter un projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a deja traduit et resume en une seule ligne, que voici:La peine de mort est retablie en matiere politique.(Bravos a gauche.—Denegations a droite.—Il n'est pas question de cela!—On comble une lacunedu code! voila tout.—C'est pour remplacer la peine capitale!)
Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres de la commission, les honorables chefs de la majorite se recrient et disent:—Il n'est pas question de cela le moins du monde. Il y a une lacune dans le code penal, on veut la remplir, rien de plus; on veut simplement remplacer la peine de mort.—N'est-ce pas? C'est bien la ce qu'on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, et comment s'y prend-on? On combine le climat … Oui, quoi que vous fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, aller des Marquises a Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises, aux Marquises, que M. l'amiral Bruat appellele tombeau des europeens, le climat du lieu de deportation sera toujours, compare a la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, deja tres difficile pour des personnes libres, satisfaites, placees dans les meilleures conditions d'activite et d'hygiene, sera impossible, entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux detenus. (C'est vrai!)
Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat donne sa malignite, l'exil son accablement, la prison son desespoir; au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacee. (Profonde sensation.) Ah! quittez ces precautions de paroles, quittez cette phraseologie hypocrite; soyez du moins sinceres, et dites avec nous: La peine de mort est retablie! (Bravo! a gauche.)
Oui, retablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le prouver tout a l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en realite! (C'est vrai! c'est cela.)
Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas faire seulement une loi severe, vous voulez faire aussi une loi executable, une loi qui ne tombe pas en desuetude le lendemain de sa promulgation? Eh bien! pesez ceci:
Quand vous deposez un exces de severite dans la loi, vous y deposez l'impuissance. (Oui! oui! c'est vrai!) Vouloir faire rendre trop a la severite de la loi, c'est le plus sur moyen de ne lui faire rendre rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au pouvoir du legislateur de deplacer. Le jour ou, par votre ordre, la loi veut transgresser cette limite, cette limite sacree, cette limite tracee dans l'equite de l'homme par le doigt meme de Dieu, la loi rencontre la conscience qui lui defend de passer outre. D'accord avec l'opinion, avec l'etat des esprits, avec le sentiment public, avec les moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la societe et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hesitent, les jurys acquittent, les textes defaillent et meurent sous l'oeil stupefait des juges. (Mouvement.) Songez-y, messieurs, tout ce que la penalite construit en dehors de la justice s'ecroule promptement, et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bati vos iniquites en granit, a chaux et a ciment, il suffira pour les jeter a terre d'un souffle (Oui! oui!), de ce souffle qui sort de toutes les bouches et qu'on appelle l'opinion. (Sensation.) Je le repete, et voici la formule du vrai dans cette matiere: Toute loi penale a de moins en puissance ce qu'elle a de trop en severite. (C'est vrai!)
Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement, remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves. J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaute penale ne tombera pas immediatement en desuetude. Je vous accorde qu'apres avoir vote une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir executee. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Ou est l'opportunite d'une telle loi? ou en est la necessite? L'opportunite? nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le 15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La necessite? Mais est-ce qu'il n'est pas necessaire d'opposer a ces attentats, toujours possibles, toujours flagrants, une repression enorme, une immense intimidation? La revolution de fevrier nous a ote la guillotine. Nous faisons comme nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux. (Mouvement prolonge.)
Je m'en apercois. (On rit.)
Avant d'aller plus loin, un mot d'explication.
Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et je crois l'avoir prouve, autant que qui que ce soit, je repousse et je condamne, sous un regime de suffrage universel, les actes de rebellion et de desordre, les recours a la force brutale. Ce qui convient a un grand peuple souverain de lui-meme, a un grand peuple intelligent, ce n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux idees. (Sensation.) Pour moi, et ce doit etre, du reste, l'axiome de la democratie, le droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que le suffrage universel resout et dissout les revolutions. (Applaudissements.)
Voila le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste. Pourtant, je dois le dire, dans l'application penale, les incertitudes naissent. Quand de funestes et deplorables violations de la paix publique donnent lieu a des poursuites juridiques, rien n'est plus difficile que de preciser les faits et de proportionner la peine au delit. Tous nos proces politiques l'ont prouve.
Quoi qu'il en soit, la societe doit se defendre. Je suis sur ce point pleinement d'accord avec vous. La societe doit se defendre, et vous devez la proteger. Ces troubles, ces emeutes, ces insurrections, ces complots, ces attentats, vous voulez les empecher, les prevenir, les reprimer. Soit; je le veux comme vous.
Mais est-ce que vous avez besoin d'une penalite nouvelle pour cela? Lisez le code. Voyez-y la definition de la deportation. Quel immense pouvoir pour l'intimidation et pour le chatiment!
Tournez-vous donc vers la penalite actuelle! remarquez tout ce qu'elle remet de terrible entre vos mains!
Quoi! voila un homme, un homme que le tribunal special a condamne! un homme frappe pour le plus incertain de tous les delits, un delit politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice politique!…. (Rumeurs a droite.—Longue interruption.)
Messieurs, je m'etonne de cette interruption. Je respecte toutes les juridictions legales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la justice politique en general comme je viens de le faire, je ne fais que repeter ce qu'a dit dans tous les siecles la philosophie de tous les peuples, et je ne suis que l'echo de l'histoire.
Je poursuis.
Voila un homme que le tribunal special a condamne.
Cet homme, un arret de deportation vous le livre. Remarquez ce que vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je dis le code penal actuel, la loi actuelle, avec sa definition de la deportation.
Cet homme, ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les autres, car c'est la le malheur des temps…. (Explosion de murmures a droite.)
M. LE PRESIDENT.—Quand la justice a prononce, le criminel est criminel pour tout le monde, et ne peut etre un heros que pour ses complices. (Bravos a droite.)
M. VICTOR HUGO.—Je ferai remarquer ceci a monsieur le president Dupin: le marechal Ney, juge en 1815, a ete declare criminel par la justice. Il est un heros, pour moi, et je ne suis pas son complice. (Longs applaudissements a gauche.)
Je reprends. Ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa renommee, de son influence, de sa popularite; vous l'arrachez a tout, a sa femme, a ses enfants, a ses amis, a sa famille, a sa patrie; vous le deracinez violemment de tous ses interets et de toutes ses affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait et de la clarte qu'il repandait, et vous le jetez dans les tenebres, dans le silence, a on ne sait quelle distance effrayante du sol natal. (Sensation.) Vous le tenez la, seul, en proie a lui-meme, a ses regrets, s'il croit avoir ete un homme necessaire a son pays; a ses remords, s'il reconnait avoir ete un homme fatal. Vous le tenez la, libre, mais garde, nul moyen d'evasion, garde par une garnison qui occupe l'ile, garde par un stationnaire qui surveille la cote, garde par l'ocean, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de quatre mille lieues. Vous tenez cet homme la, incapable de nuire, sans echos autour de lui, ronge par l'isolement, par l'impuissance et par l'oubli, decouronne, desarme, brise, aneanti!
Et cela ne vous suffit pas! (Mouvement.)
Ce vaincu, ce proscrit, ce condamne de la fortune, cet homme politique detruit, cet homme populaire terrasse, vous voulez l'enfermer! Vous voulez faire cette chose sans nom qu'aucune legislation n'a encore faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison! multiplier une rigueur par une cruaute! (C'est vrai!) Il ne vous suffit pas d'avoir mis sur cette tete la voute du ciel tropical, vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui, a cette distance, nous apparait avec un aspect si funebre, que vous qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'etes pas surs de ce que vous batissez la, et que vous ne savez pas vous-memes si c'est un cachot ou si c'est un tombeau! (Mouvement prolonge.)
Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, a petit feu, cette ame, cette intelligence, cette activite,—cette ambition, soit!—ensevelie toute vivante, toute vivante, je le repete, a quatre mille lieues de la patrie, sous ce soleil etouffant, sous l'horrible pression de cette prison-sepulcre, se torde, se creuse, se devore, desespere, demande grace, appelle la France, implore l'air, la vie, la liberte, et agonise et expire miserablement! Ah! c'est monstrueux! (Profonde sensation.) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanite! Ah! vous etes sans pitie et sans coeur! Ce que vous appelez une expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une justice, je l'appelle un assassinat! (Acclamations a gauche.)
Mais levez-vous donc, catholiques, pretres, eveques, hommes de la religion qui siegez dans cette assemblee et que je vois au milieu de nous! levez-vous, c'est votre role! Qu'est-ce que vous faites sur vos bancs? Montez a cette tribune, et venez, avec l'autorite de vos saintes croyances, avec l'autorite de vos saintes traditions, venez dire a ces inspirateurs de mesures cruelles, a ces applaudisseurs de lois barbares, a ceux qui poussent la majorite dans cette voie funeste, dites-leur que ce qu'ils font la est mauvais, que ce qu'ils font la est detestable, que ce qu'ils font la est impie! (Oui! oui!) Rappelez-leur que c'est une loi de mansuetude que le Christ est venu apporter au monde, et non une loi de cruaute; dites-leur que le jour ou l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (Bravo! a gauche); car il a montre que la folle justice humaine pouvait frapper plus qu'une tete innocente, qu'elle pouvait frapper une tete divine! (Sensation.)
Dites aux auteurs, dites aux defenseurs de ce projet, dites a ces grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des miserables dans une cellule, a quatre mille lieues de leur pays, qu'ils apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils creent un danger, le danger d'exasperer la pitie du peuple et de la changer en colere. (Oui! oui!) Dites a ces hommes d'etre humains; ordonnez-leur de redevenir chretiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des lois impitoyables qu'on defend les gouvernements et qu'on sauve les societes; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons, aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour resoudre une situation qui resulte surtout de beaucoup de malentendus et de beaucoup de definitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de represailles, de reaction, de rancune et d'acharnement, mais des lois genereuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse, et que le dernier mot de la crise sociale ou nous sommes, je ne me lasserai pas de le repeter, non! ce n'est pas la compression, c'est la fraternite; car la fraternite, avant d'etre la pensee du peuple, etait la pensee de Dieu! (Nouvelles acclamations.)
Vous vous taisez!—Eh bien! je continue. Je m'adresse a vous, messieurs les ministres, je m'adresse a vous, messieurs les membres de la commission. Je presse de plus pres encore l'idee de votre citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilite en appelant cela une citadelle. (On rit.)
Quand vous aurez institue ce penitentiaire des deportes, quand vous aurez cree ce cimetiere, avez-vous essaye de vous imaginer ce qui arriverait la-bas? Avez-vous la moindre idee de ce qui s'y passera? Vous etes-vous dit que vous livriez les hommes frappes par la justice politique a l'inconnu et a ce qu'il y a de plus horrible dans l'inconnu? Etes-vous entres avec vous-memes dans le detail de tout ce que renferme d'abominable cette idee, cette affreuse idee de la reclusion dans la deportation? (Murmures a droite.)
Tenez, en commencant, j'ai essaye de vous indiquer et de caracteriser d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il y en a un quatrieme que j'oubliais, c'est le directeur du penitencier. Vous etes-vous rappele Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous etes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque necessairement, l'homme quelconque qui acceptera, a la face du monde civilise, la charge morale de cet odieux etablissement des iles Marquises, l'homme qui consentira a etre le fossoyeur de cette prison et le geolier de cette tombe? (Long mouvement.)
Vous etes-vous figure, si loin de tout controle et de tout redressement, dans cette irresponsabilite complete, avec une autorite sans limite et des victimes sans defense, la tyrannie possible d'une ame mechante et basse? Messieurs, les Sainte-Helene produisent les Hudson Lowe. (Bravo!) Eh bien! vous etes-vous represente toutes les tortures, tous les raffinements, tous les desespoirs qu'un homme qui aurait le temperament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes qui n'auraient pas l'aureole de Napoleon?
Ici, du moins, en France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel…. (L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention.)
Et puisque ce nom m'est venu a la bouche, je saisis cette occasion pour annoncer a M. le ministre de l'interieur que je compte prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel. (Chuchotements.—A gauche: Tres bien!—L'orateur reprend.) Dans nos prisons de France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus se produise, qu'une iniquite se tente, les journaux s'inquietent, l'assemblee s'emeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement et au peuple, repercute par le double echo de la presse et de la tribune. Mais dans votre citadelle des iles Marquises, le patient sera reduit a soupirer douloureusement:
Ah! si le peuple le savait! (Tres bien!) Oui, la, la-bas, a cette epouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude muree, ou n'arrivera et d'ou ne sortira aucune voix humaine, a qui se plaindra le miserable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et vous le bruit de toutes les vagues de l'ocean. (Sensation profonde.)
Messieurs, l'ombre et le silence de la mort peseront sur cet effroyable bagne politique.
Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'a vous, rien! … si ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme un glas funebre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et qui vous dira: Tel condamne est mort! (Agitation.)
Ce condamne, ce sera, car a cette heure supreme on ne voit plus que le merite d'un homme, ce sera un publiciste celebre, un historien renomme, un ecrivain illustre, un orateur fameux. Vous preterez l'oreille a ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de mois ecoules, et vous frissonnerez! (Long mouvement.—A gauche: Ils riront!)
Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort desesperee! c'est quelque chose de pire que l'echafaud! c'est la peine de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (Bravos repetes a gauche.)
Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (Mouvement.) Ce grand principe, l'abolition de la peine de mort en matiere politique, ce genereux principe tombe de la large main du peuple, vous ne voudrez pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement a la France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous le complement! Vous ne voudrez pas raturer ce decret, l'honneur de la revolution de fevrier! Vous ne voudrez pas donner un dementi a ce qui etait plus meme que le cri de la conscience populaire, a ce qui etait le cri de la conscience humaine! (Vive adhesion a gauche.—Murmures a droite.)
Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le malheur de faire sourire de bien grands politiques. (A droite: C'est vrai!—A gauche: Ils en conviennent!) Dans le premier moment, ces grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitie de nous, ils consentent a traiter cette infirmite dont nous sommes atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonte la raison d'etat. Si nous persistons, oh! alors ils se fachent, ils nous declarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes serieux, et … comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poetes! (On rit.)
Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre conscience, la foi au progres, l'adoucissement des lois et des moeurs, l'acceptation des principes degages par les revolutions, l'amour du peuple, le devouement a la liberte, le fanatisme de la grandeur nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mene, dans l'application, droit aux deceptions et aux chimeres, et que, sur toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la conjoncture, a ce que conseille la raison d'etat. La raison d'etat! ah! c'est la le grand mot! et tout a l'heure je le distinguais au milieu d'une interruption.
Messieurs, j'examine la raison d'etat, je me rappelle tous les mauvais conseils qu'elle a deja donnes. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous les temps toutes les bassesses, toutes les indignites, toutes les turpitudes, toutes les lachetes, toutes les cruautes que la raison d'etat a autorisees ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre apres avoir fait la Saint-Barthelemy; elle a laisse sa trace dans les Cevennes, et elle l'a laissee a Sinnamari; c'est elle qui a dresse les guillotines de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau! (Mouvement.)
Ah! mon coeur se souleve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de deportation! (Bravos prolonges.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de ceux qui n'hesiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la conscience et cette prostituee qu'on appelle la raison d'etat. (Immense acclamation a gauche.)
Je ne suis qu'un poete, je le vois bien!
Messieurs, s'il etait possible, ce qu'a Dieu ne plaise, ce que j'eloigne pour ma part de toutes mes forces, s'il etait possible que cette assemblee adoptat la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le dis a regret, il y aurait un spectacle douloureux a mettre en regard de la memorable journee que je vous rappelais en commencant. Ce serait une epoque de calme defaisant a loisir ce qu'a fait de grand et de bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une epoque de tempete. (Tres bien!) Ce serait la violence dans le senat, contrastant avec la sagesse dans la place publique. (Bravo a gauche.) Ce serait les hommes d'etat se montrant aveugles et passionnes la ou les hommes du peuple se sont montres intelligents et justes! (Murmures a droite.) Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le peuple de fevrier en proclamant la clemence? Il fermait la porte des revolutions. Et savez-vous ce que vous faites en decretant les vengeances? Vous la rouvrez. (Mouvement prolonge.)
Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet retroactif et est destinee a ne regir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot, l'avenir, c'est precisement sur ce mot et sur ce qu'il contient que je vous engage a reflechir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le savez-vous? (Agitation sur tous les bancs.)
Messieurs de la majorite, vous etes victorieux en ce moment, vous etes les plus forts, mais etes-vous surs de l'etre toujours? (Longue rumeur a droite.)
Ne l'oubliez pas, le glaive de la penalite politique n'appartient pas a la justice, il appartient au hasard. (L'agitation redouble.) Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux mobilier revolutionnaire que tout coup d'etat heureux, que toute emeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti est destine tour a tour a le tenir dans sa main et a le sentir sur sa tete. (Sensation generale.)
Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (Non! non! a droite), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la bonne foi de leur fanatisme (mouvement), vous etes bien imprudents d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (Nouveau mouvement.) Quant a moi, je ne sais pas moi-meme, dans cette epoque de trouble, l'avenir qui m'est reserve. Je plains d'une pitie fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes possibles de nos temps revolutionnaires. Je hais et je voudrais briser tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous faites est une loi redoutable qui peut avoir d'etranges contre-coups, c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-etre, au moment ou je vous parle, savez-vous qui je defends contre vous? C'est vous! (Profonde sensation.)
Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-memes ce qu'a un jour donne, ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de vous! (Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent.)
Vous vous recriez de ce cote, vous ne croyez pas a mes paroles. (A droite: Non! non!) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir; mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M. Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (Applaudissements a gauche.)
M. ODILON BARROT, se levant.—Je demande a l'orateur la permission de l'interrompre.
M. VICTOR HUGO.—Volontiers.
M. ODILON BARROT.—Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le passe. (Tres bien! a droite.)
M. VICTOR HUGO.—M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere, s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je maintiens. (Reclamations a droite.)
Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien! j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (Le silence se retablit.—Ecoutez!)
De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien? qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces, tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (Mouvement.)
Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814? L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau, redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment? Le prisonnier de Ham. (Profonde sensation.) Faites des lois de proscription maintenant! (Bravo! a gauche.)
Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue pour l'orgueil des autres!
L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute, composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non avec la colere!
Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une prison!
Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique. Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite. (Mouvement general et prolonge.)
Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une derniere priere, une derniere supplication.
Ah! croyez-moi, je m'adresse a vous tous, hommes de tous les partis qui siegez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous ces bancs tant de coeurs eleves et tant d'intelligences genereuses, croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des lois comme celle-ci! (Tres bien! c'est vrai!) Ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des embuches dans une penalite terrible et obscure, et de creuser pour nos adversaires des abimes de misere et de souffrance ou nous tomberons peut-etre nous-memes! (Agitation.)
Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous dechirer? Nous avons pourtant autre chose a faire! Nous avons autour de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui demandent des ecoles, les vieillards qui demandent des asiles, le peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire! (Bravo! a gauche.—On rit a droite.)
Nous avons une societe nouvelle a faire sortir des entrailles de la societe ancienne, et, quant a moi, je suis de ceux qui ne veulent sacrifier ni l'enfant ni la mere. (Mouvement.) Ah! nous n'avons pas le temps de nous hair! (Nouveau mouvement.)
La haine depense de la force, et, de toutes les manieres de depenser de la force, c'est la plus mauvaise. (Tres bien! bravo!) Reunissons fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le bien du pays. Au lieu d'echafauder peniblement des lois d'irritation et d'animosite, des lois qui calomnient ceux qui les font (mouvement), cherchons ensemble, et cordialement, la solution du redoutable probleme de civilisation qui nous est pose, et qui contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les plus fatales ou le plus magnifique avenir. (Bravo! a gauche.)
Nous sommes une generation predestinee, nous touchons a une crise decisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants devoirs que nos peres. Nos peres n'avaient que la France a servir; nous, nous avons la France a sauver. Non, nous n'avons pas le temps de nous hair! (Mouvement prolonge.) Je vote contre le projet de loi! (Acclamations a gauche et longs applaudissements.—La seance est suspendue, pendant que tout le cote gauche en masse descend et vient feliciter l'orateur au pied de la tribune.)
[Note: Ce discours fut prononce durant la discussion du projet qui devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait ete prepare, de complicite avec M. Louis Bonaparte, par une commission speciale de dix-sept membres. (Note de l'editeur.)]
20 mai 1850.
Messieurs, la revolution de fevrier, et, pour ma part, puisqu'elle semble vaincue, puisqu'elle est calomniee, je chercherai toutes les occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de beau (Tres bien! tres bien!), la revolution de fevrier avait eu deux magnifiques pensees. La premiere, je vous la rappelais l'autre jour, ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'elever subitement les plus humbles regions de l'ordre social au niveau des plus hautes et d'y installer la souverainete.
Double et pacifique victoire du progres qui, d'une part, relevait l'humanite, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait de lumiere en meme temps le monde politique et le monde social, et qui les regenerait et les consolidait tous deux a la fois, l'un par la clemence, l'autre par l'egalite. (Bravo! a gauche.)
Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chretien, par lequel la revolution de fevrier fit penetrer son principe jusque dans les racines memes de l'ordre social, fut l'etablissement du suffrage universel, fait capital, fait immense, evenement considerable qui introduisit dans l'etat un element nouveau, irrevocable, definitif. Remarquez-en, messieurs, toute la portee. Certes, ce fut une grande chose de reconnaitre le droit de tous, de composer l'autorite universelle de la somme des libertes individuelles, de dissoudre ce qui restait des castes dans l'unite auguste d'une souverainete commune, et d'emplir du meme peuple tous les compartiments du vieux monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout dans son action sur les classes qualifiees jusqu'alors classes inferieures qu'eclate la beaute du suffrage universel. (Rires ironiques a droite.)
Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux cote du suffrage universel, le cote efficace, le cote politique, le cote profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit electoral qui pesait, sans qu'on put deviner pourquoi,—mais c'etait la sagesse des grands hommes d'etat de ce temps-la (on rit a gauche),—qui sont les memes que ceux de ce temps-ci….—(nouveaux rires approba a gauche); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit electoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe moyenne, et meme de ce qu'on nommait la classe elevee; ce ne fut pas de restituer son droit a l'homme qui etait avocat, medecin, lettre, administrateur, officier, professeur, pretre, magistrat, et qui n'etait pas electeur; a l'homme qui etait jure, et qui n'etait pas electeur; a l'homme qui etait membre de l'institut, et qui n'etait pas electeur; a l'homme qui etait pair de France, et qui n'etait pas electeur; non, le cote merveilleux, je le repete, le cote profond, efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher dans les regions douloureuses de la societe, dans les bas-fonds, comme vous dites, l'etre courbe sous le poids des negations sociales, l'etre froisse qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la revolte, et de lui apporter l'esperance sous une autre forme (Tres bien!), et de lui dire: Vote! ne te bats plus! (Mouvement.) Ce fut de rendre sa part de souverainete a celui qui jusque-la n'avait eu que sa part de souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tenebres materielles et morales l'infortune qui, dans les extremites de sa detresse, n'avait d'autre arme, d'autre defense, d'autre ressource que la violence, et de lui retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, a la place de la violence, le droit! (Bravos prolonges.)
Oui, la grande sagesse de cette revolution de fevrier qui, prenant pour base de la politique l'evangile (a droite: Quelle impiete!), institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en meme temps sa grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier dans l'exercice du meme pouvoir souverain le bourgeois et le proletaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le delaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si mal, l'homme de desespoir, et de lui dire: Espere! l'homme de colere, et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le desherite, le malheureux, le miserable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen! (Acclamation a gauche.)
Voyez, messieurs, comme ce qui est profondement juste est toujours en meme temps profondement politique. Le suffrage universel, en donnant un bulletin a ceux qui souffrent, leur ote le fusil. En leur donnant la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme l'apaise. (Mouvement.)
Le suffrage universel dit a tous, et je ne connais pas de plus admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous etes souverains. (Sensation.)
Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances, n'aggravez pas les detresses publiques par la revolte. Vous souffrez? eh bien! vous allez travailler vous-memes, des a present, au grand oeuvre de la destruction de la misere, par des hommes qui seront a vous, par des hommes en qui vous mettrez votre ame, et qui seront, en quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.
Puis, pour ceux qui seraient tentes d'etre recalcitrants, il dit:
—Avez-vous vote? Oui. Vous avez epuise votre droit, tout est dit. Quand le vote a parle, la souverainete a prononce. Il n'appartient pas a une fraction de defaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous etes citoyens, vous etes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre. En attendant, parlez, ecrivez, discutez, enseignez, eclairez; eclairez-vous, eclairez les autres. Vous avez a vous, aujourd'hui, la verite, demain la souverainete, vous etes forts. Quoi! deux modes d'action sont a votre disposition, le droit du souverain et le role du rebelle, vous choisiriez le role du rebelle! ce serait une sottise et ce serait un crime. (Applaudissements a gauche.)
Voila les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage universel. (Oui! oui! a gauche—Rires a droite.) Messieurs, dissoudre les animosites, desarmer les haines, faire tomber la cartouche des mains de la misere, relever l'homme injustement abaisse et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le sentiment du droit librement exerce, reprendre a chacun le droit de force, qui est le fait naturel, et lui rendre en echange la part de souverainete, qui est le fait social, montrer aux souffrances une issue vers la lumiere et le bien-etre, eloigner les echeances revolutionnaires et donner a la societe, avertie, le temps de s'y preparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands peuples, voila l'oeuvre du suffrage universel (sensation profonde), oeuvre eminemment sociale au point de vue de l'etat, eminemment morale au point de vue de l'individu.
Meditez ceci, en effet: sur cette terre d'egalite et de liberte, tous les hommes respirent le meme air et le meme droit. (Mouvement.) Il y a dans l'annee un jour ou celui qui vous obeit se voit votre pareil, ou celui qui vous sert se voit votre egal, ou chaque citoyen, entrant dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur specifique du droit de cite, et ou le plus petit fait equilibre au plus grand. (Bravo! a gauche.—On rit a droite.) Il y a un jour dans l'annee ou le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui traine des fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le senat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les representants, le president de la republique, et dit: La puissance, c'est moi! Il y a un jour dans l'annee ou le plus imperceptible citoyen, ou l'atome social participe a la vie immense du pays tout entier, ou la plus etroite poitrine se dilate a l'air vaste des affaires publiques; un jour ou le plus faible sent en lui la grandeur de la souverainete nationale, ou le plus humble sent en lui l'ame de la patrie! (Applaudissements a gauche.—Rires et bruit a droite.) Quel accroissement de dignite pour l'individu, et par consequent de moralite! Quelle satisfaction, et par consequent quel apaisement! Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste du proletaire accable, il en sort avec le regard d'un souverain. (Acclamations a gauche.—Murmures a droite.)
Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence, c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'emeute, c'est la fin du fait materiel, et c'est le commencement du fait moral. (Mouvement) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage. (Sensation.)
Eh bien! vous, legislateurs charges par la providence de fermer les abimes et non de les ouvrir, vous qui etes venus pour consolider et non pour ebranler, vous, representants de ce grand peuple de l'initiative et du progres, vous, hommes de sagesse et de raison, qui comprenez toute la saintete de votre mission, et qui, certes, n'y faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous presenter? (Profond silence.)
Elle vient, je le dis avec un fremissement d'angoisse, je le dis avec l'anxiete douloureuse du bon citoyen epouvante des aventures ou l'on precipite la patrie, elle vient proposer a l'assemblee l'abolition du droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consequent, je ne sais quel retablissement abominable et impie du droit d'insurrection. (Mouvement prolonge.)
Voila toute la situation en deux mots. (Nouveau mouvement.)
Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux choses, il fait une loi, et il cree une situation.
Une situation grave, inattendue, nouvelle, menacante, compliquee, terrible.
Allons au plus presse. Le tour de la loi, consideree en elle-meme, viendra. Examinons d'abord la situation.
Quoi! apres deux annees d'agitation et d'epreuves, inseparables, il faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but etait atteint!
Quoi! la paix etait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le procede, etait trouve, et, avec le procede, la certitude. Quoi! le mode de creation pacifique du progres etait substitue au mode violent; les impatiences et les coleres avaient desarme; l'echange du droit de revolte contre le droit de suffrage etait consomme; l'homme des classes souffrantes avait accepte, il avait doucement et noblement accepte. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'etait senti rehausse par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce souverain restaure, etait entre dans la cite avec une dignite sereine. (Applaudissements a gauche.—Depuis quelques instants, un bruit presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mele a la voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la droite.)
Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculees et systematiques (denegations a droite.—Oui! oui! a gauche) ont pour but de deconcerter la pensee de l'orateur (C'est vrai!) et de lui oter la liberte d'esprit, ce qui est une maniere de lui oter la liberte de la parole. (Tres bien!) Mais c'est la vraiment un triste jeu, et peu digne d'une grande assemblee. (Denegations a droite.) Quant a moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la majorite vraie, c'est-a-dire de tous les esprits genereux et justes qui siegent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux parmi les elus d'un grand peuple. (Tres bien! a gauche. —Silence a droite.)
Je reprends. La vie publique avait saisi le proletaire sans l'etonner ni l'enivrer. Les jours d'election etaient pour le pays mieux que des jours de fete, c'etaient des jours de calme. (C'est vrai!) En presence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions, du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les pulsations de la vie reguliere revenaient. Un admirable resultat etait obtenu. Un imposant traite de paix etait signe entre ce qu'on appelle encore le haut et le bas de la societe. (Oui! oui!)
Et c'est la le moment que vous choisissez pour tout remettre en question! Et ce traite signe, vous le dechirez! (Mouvement.) Et c'est precisement cet homme, le dernier sur l'echelle de vie, qui, maintenant, esperait remonter, peu a peu et tranquillement, c'est ce pauvre, c'est ce malheureux, naguere redoutable, maintenant reconcilie, apaise, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensee, indigne, odieuse, anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage! pour l'arracher aux idees de paix, de conciliation, d'esperance, de justice, de concorde, et, par consequent, pour le rendre aux idees de violence! Mais quels hommes de desordre etes-vous donc? (Nouveau mouvement.)
Quoi! le port etait trouve, et c'est vous qui recommencez les aventures! Quoi! le pacte etait conclu, et c'est vous qui le violez!
Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat? pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce qu'il a plu au peuple, apres avoir nomme qui vous vouliez, ce que vous avez trouve fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous trouvez mauvais. C'est parce qu'il a juge dignes de son choix des hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est presumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte depuis que vous etes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (C'est cela!) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre gouvernement completement sublime. (Tres bien!—On rit.) C'est parce qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient. (Tres bien! tres bien!—Mouvement.) C'est parce qu'il ose user de son vote a sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parait avoir cette audace inouie de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute apparence, il lui passe par la tete cette autre idee etrange qu'il est souverain. (Tres bien!) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas se prosterner purement et simplement a vos pieds. (Mouvement.) Alors vous vous indignez, vous vous mettez en colere, vous declarez la societe en danger, vous vous ecriez: Nous allons te chatier, peuple! Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire a nous, peuple!—Et comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocean! (Acclamation a gauche.)
Que l'assemblee me permette ici une observation qui, selon moi, eclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande question du suffrage universel.
Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, emonder, mutiler le suffrage universel! Mais y a-t-il bien reflechi? Mais voyons, vous, ministres, hommes serieux, hommes politiques, vous rendez-vous bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans exclusions, sans defiances, comme la revolution de fevrier l'a etabli, comme le comprennent et le veulent les hommes de progres? (Au banc des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de ca!)
Je vous entends, vous me repondez:—Nous n'en voulons pas! c'est le mode de creation de l'anarchie!—(Oui! oui! a droite.) Eh bien! c'est precisement tout le contraire. C'est le mode de creation du pouvoir. (Bravo! a gauche.) Oui, il faut le dire et le dire bien haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait eclairer toute cette discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la liberte, sans nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la liberte!
Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses, cree un point fixe. Ce point fixe, c'est la volonte nationale legalement manifestee; la volonte nationale, robuste amarre de l'etat, ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour a tour le flux des revolutions et le reflux des reactions! (Profonde sensation.)
Et, pour que le suffrage universel puisse creer ce point fixe, pour qu'il puisse degager la volonte nationale dans toute sa plenitude souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (C'est vrai! c'est cela!); il faut qu'il soit bien reellement le suffrage universel, c'est-a-dire qu'il ne laisse personne, absolument personne en dehors du vote; qu'il fasse de la cite la chose de tous, sans exception; car, en pareille matiere, faire une exception, c'est commettre une usurpation (Bravo! a gauche); il faut, en un mot, qu'il ne laisse a qui que ce soit le droit redoutable de dire a la societe: Je ne te connais pas! (Mouvement prolonge.)
A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir colossal, un pouvoir superieur a tous les assauts, meme les plus terribles; un pouvoir qui pourra etre attaque, mais qui ne pourra etre renverse, temoin le 15 mai, temoin le 23 juin (C'est vrai! c'est vrai!); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme Antee parce qu'il pose sur la terre! (Applaudissements a gauche.) Oui, grace au suffrage universel, vous creez et vous mettez au service de l'ordre un pouvoir ou se condense toute la force de la nation; un pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible, c'est de detruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendre. (Nouveaux applaudissements a gauche.)
Grace au suffrage universel, dans notre epoque ou flottent et s'ecroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la societe. Ah! vous etes embarrasses du suffrage universel, hommes d'etat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu! c'est le point d'appui, l'inebranlable point d'appui qui suffirait a un Archimede politique pour soulever le monde! (Longue acclamation a gauche.)
Ministres, hommes qui nous gouvernez, en detruisant le caractere integral du suffrage universel, vous attentez au principe meme du pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous pas cela?
Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-memes ce que vous etes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la societe, des organisateurs? Eh bien! je suis fache de detruire votre illusion; a votre insu, candidement, innocemment, vous etes des revolutionnaires! (Longue et universelle sensation.)
Oui! et des revolutionnaires de la plus dangereuse espece, des revolutionnaires de l'espece naive! (Hilarite generale.) Vous avez, et plusieurs d'entre vous l'ont deja prouve, ce talent merveilleux de faire des revolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir (nouvelle hilarite), en voulant faire autre chose! (On rit.—Tres bien! tres bien!) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pese, la France, la societe, le present, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez tomber sur le pave par maladresse! Vous faites la guerre a l'abime en vous y jetant tete baissee! (Long mouvement.—M. d'Hautpoul rit.)
Eh bien! l'abime ne s'ouvrira pas! (Sensation.) Le peuple ne sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauve. (Applaudissements a gauche.—Rumeurs a droite.)
L'intelligente et genereuse population parisienne sait cela, voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles puissent eveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif spectacle que si le gouvernement est revolutionnaire, le peuple sera conservateur. (Bravo! bravo!—Rires a droite.)
Il a a conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a a conserver le progres humain dont la France est l'ame, la democratie dont la France est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des hauteurs de la France, se repand sur le monde, la civilisation par la liberte! (Explosion de bravos.) Oui, le peuple sait cela, et quoi qu'on fasse, je le repete, il ne remuera pas. Lui qui a la souverainete, il saura aussi avoir la majeste. (Mouvement.) Il attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que le jour legal se leve! Comme il le fait deja depuis huit mois, aux provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles soient, il opposera la formidable tranquillite de la force, et il regardera, avec le sourire indigne et froid du dedain, vos pauvres petites lois, si furieuses et si faibles, defier l'esprit du siecle, defier le bon sens public, defier la democratie, et enfoncer leurs malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel! (Acclamation prolongee a gauche.)
Messieurs, un dernier mot. J'ai essaye de caracteriser la situation. Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caracteriser la loi.
Cette loi, comme brandon revolutionnaire, les hommes du progres pourraient la redouter; comme moyen electoral, ils la dedaignent.
Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi construite dans toutes les regles de l'art. Je lui rends justice. (On rit.)
Tenez, voyez, chaque detail est une habilete. Passons, s'il vous plait, cette revue instructive. (Nouveaux rires.—Tres bien!)
A la simple residence decretee par la constituante, elle substitue sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle ecrit trois ans, et elle dit: C'est la meme chose. (Denegations a droite.) A la place du principe de la permanence des listes, necessaire a la sincerite de l'election, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (on rit), le principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de l'electeur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une simple declaration, et elle remplace cet article 104 par le cens indirectement retabli, et, a defaut du cens, par une sorte d'assujettissement electoral mal deguise de l'ouvrier au patron, du serviteur au maitre, du fils au pere. Elle cree ainsi, imprudence melee a tant d'habiletes, une sourde guerre entre le patron et l'ouvrier, entre le domestique et le maitre, et, chose coupable, entre le pere et le fils. (Mouvement.—C'est vrai!)
Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir demontre, fait partie de l'entite du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore a lui, qui respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nait avec lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel, personnel, vivant, sacre (on rit a droite), ce droit, qui est le souffle, la chair et l'ame d'un homme, votre loi le prend a l'homme et le transporte a quoi? A la chose inanimee, au logis, au tas de pierres, au numero de la maison! Elle attache l'electeur a la glebe! (Bravos a gauche.—Murmures a droite.)
Je continue.
Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du monde, cette enormite, de faire supprimer par le mandataire le titre du mandant. (Mouvement.) Quoi encore? Elle chasse de la cite legale des classes entieres de citoyens, elle proscrit en masse de certaines professions liberales, les artistes dramatiques, par exemple, que l'exercice de leur art contraint a changer de residence a peu pres tous les ans.