Chapter 8

A DROITE.—Les comediens dehors! Eh bien! tantmieux.

M. VICTOR HUGO.—Je constate, et leMoniteurconstatera que, lorsque j'ai deplore l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes d'estime et d'interet, de ce cote on a ri et on a dit: Tant mieux!

A DROITE.—Oui! oui!

M. TH. BAC.—C'est l'excommunication qui revient. Vos peres jetaient les comediens hors de l'eglise, vous faites mieux, vous les jetez hors de la societe. (Tres bien! a gauche.)

A DROITE.—Oui! oui!

M. VICTOR HUGO.—Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle assimile, elle identifie l'homme condamne pour delit commun et l'ecrivain frappe pour delit de presse. (A droite: Elle fait bien!) Elle les confond dans la meme indignite et dans la meme exclusion. (A droite: Elle a raison!) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme le present systeme, qui cache sous un masque d'austerite transparente son intolerance religieuse et son intolerance politique (mouvement), ferait certainement condamner Voltaire pour offense a la morale publique et religieuse…. (A droite: Oui! oui! et l'on ferait tres bien!…—M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc.)

M. TH. BAC.—Et Beranger! il serait indigne!

AUTRES voix.—Et M. Michel Chevalier!

M. VICTOR HUGO.—Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples, un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions et des indignites le repris de justice Voltaire. (Long mouvement.)

A DROITE.—Et ce serait tres bien! (Inexprimable agitation sur tous les bancs.)

M. VICTOR HUGOreprend:—Ce serait tres bien, n'est-ce pas? Oui, vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice Voltaire (nouveau mouvement), ce qui ferait grand plaisir a Loyola! (Applaudissements a gauche et longs eclats de rire.)

Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout un systeme de formalites et de delais qui entrainent des decheances. Elle est pleine de pieges et de trappes ou se perdra le droit de trois millions d'hommes! (Vive sensation.) Messieurs, cette loi viole, ceci resume tout, ce qui est anterieur et superieur a la constitution, la souverainete de la nation. (Oui! oui!)

Contrairement au texte formel de l'article premier de cette constitution, elle attribue a une fraction du peuple l'exercice de la souverainete qui n'appartient qu'a l'universalite des citoyens, et elle fait gouverner feodalement trois millions d'exclus par six millions de privilegies. Elle institue des ilotes (mouvement), fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en meme temps une supreme ironie, et qui, du reste, complete admirablement l'ensemble des sincerites regnantes, lesquelles appellent les proscriptions romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement liberte (Bravo!), cette loi continue de donner a ce suffrage restreint, a ce suffrage mutile, a ce suffrage privilegie, a ce suffrage des domicilies, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons en ce moment, ce que je discute, moi, a cette tribune, c'est la loi du suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, a Dieu ne plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est Escobar qui l'a baptisee. (Vifs applaudissements et hilarite sur tous les bancs.)

Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec tout cet enchevetrement de pieges, avec tout cet entassement de ruses, avec tout cet echafaudage de combinaisons et d'expedients, savez-vous si, par impossible, elle est jamais appliquee, quel sera le resultat de cette loi? Neant. (Sensation.)

Neant pour vous qui la faites. (A droite: C'est notre affaire!)

C'est que, comme je vous le disais tout a l'heure, votre projet de loi est temeraire, violent, monstrueux, mais il est chetif. Rien n'egale son audace, si ce n'est son impuissance. (Oui! c'est vrai!) Ah! s'il ne faisait pas courir a la paix publique l'immense risque que je viens de signaler a cette grande assemblee, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les electeurs maintenus vengeront les electeurs supprimes. La reaction aura recrute pour l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutile sera un souverain indigne. (Vive approbation a gauche.)

Allez, faites! retranchez trois millions d'electeurs, retranchez-en quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le resultat sera le meme pour vous, sinon pire. (Oui! oui!) Ce que vous ne retrancherez pas, ce sont vos fautes (mouvement); ce sont tous les contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacite fatale (rires au banc des ministres); c'est votre ignorance du pays actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous lui inspirez. (Nouveau mouvement.) Ce que vous ne retrancherez pas, c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui tourne, c'est le mouvement ascendant des idees, c'est la progression decroissante des prejuges, c'est l'ecartement de plus en plus profond entre le siecle et vous, entre les jeunes generations et vous, entre l'esprit de liberte et vous, entre l'esprit de philosophie et vous. (Tres bien! tres bien!)

Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que, pendant que vous allez d'un cote, la nation va de l'autre, que ce qui est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez le dos a l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout inondee de lumiere par l'aube de l'humanite nouvelle qui se leve, tourne le dos au passe! (Explosion de bravos a gauche.)

Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le passe est le passe. (Bravos.) Essayez de raccommoder ses vieux essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'etat si vous voulez. (Rire universel.) Dix-sept hommes d'etat de renfort! (Nouveaux rires prolonges.) Trainez-le au grand jour du temps present, eh bien! quoi! ce sera toujours le passe! On verra mieux sa decrepitude, voila tout. (Rires et applaudissements a gauche.—Murmures a droite.)

Je me resume et je finis.

Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi est morte meme avant d'etre nee. Et savez-vous ce qui la tue? C'est qu'elle ment! (Profonde sensation.) C'est qu'elle est hypocrite dans le pays de la franchise, c'est qu'elle est deloyale dans le pays de l'honnetete! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas vraie, c'est qu'elle cherche en vain a creer une fausse justice et une fausse verite sociales! Il n'y a pas deux justices et deux verites. Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a qu'une verite, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez, savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment ou elle vient furtivement derober le bulletin, voler la souverainete dans la poche du faible et du pauvre, elle rencontre le regard severe, le regard terrible de la probite nationale! lumiere foudroyante sous laquelle votre oeuvre de tenebres s'evanouit. (Mouvement prolonge.)

Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de l'ame—j'accepte vos expressions—du dernier mendiant, du dernier vagabond, il y a un sentiment sublime, sacre, indestructible, incorruptible, eternel, le droit! (sensation) ce sentiment, qui est l'element de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de la conscience humaine; le droit, voila le rocher sur lequel viennent echouer et se briser les iniquites, les hypocrisies, les mauvais desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voila l'obstacle cache, invisible, obscurement perdu au plus profond des esprits, mais incessamment present et debout, auquel vous vous heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous fassiez! (Non! non!) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne le deracinerez pas! vous ne l'ebranlerez pas! Vous arracheriez plutot l'ecueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple! (Acclamations a gauche.)

Je vote contre le projet de loi. (La seance est suspendue au milieu d'une inexprimable agitation.)

23 mai 1850.

M. VICTOR HUGO.—Je demande la parole pour un fait personnel. (Mouvement.)

M. LE PRESIDENT.—M. Victor Hugo a la parole.

M. VICTOR HUGO,a la tribune. (Profond silence.)

—Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'a faire perdre du temps aux assemblees, et si trois honorables orateurs, M. Jules de Lasteyrie, un deuxieme dont le nom m'echappe (on rit a gauche, tous les regards se portent sur M. Bechard), et M. de Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un apres l'autre, dirige contre moi, avec une persistance singuliere, la meme etrange allegation, je ne serais certes pas monte a cette tribune.

J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de cote les attaques passionnees qui m'ont fait sourire. L'honorable general Cavaignac a dit noblement hier qu'il dedaignait de certains eloges; je dedaigne, moi, de certaines injures (sensation), et je vais purement et simplement au fait.

L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont repete apres lui, avec des formes variees, que j'avais glorifie plus d'un pouvoir, et que par consequent mes opinions etaient mobiles, et que j'etais aujourd'hui en contradiction avec moi-meme.

Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par la aux vers royalistes, inspires du reste par le sentiment le plus candide et le plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance meme, quelques-uns avant l'age de quinze ans, ce n'est qu'une puerilite, et je n'y reponds pas. (Mouvement.) Mais si c'est aux opinions de l'homme qu'ils s'adressent, et non a celles de l'enfant (Tres bien! a gauche.—Rires a droite), voici ma reponse (Ecoutez! ecoutez!):

Je vous livre a tous, a tous mes adversaires, soit dans cette assemblee, soit hors de cette assemblee, je vous livre, depuis l'annee 1827, epoque ou j'ai eu age d'homme, je vous livre tout ce que j'ai ecrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit a toutes les tribunes, non seulement a l'assemblee legislative, mais a l'assemblee constituante, mais aux reunions electorales, mais a la tribune de l'institut, mais a la tribune de la chambre des pairs. (Mouvement.)

Je vous livre, depuis cette epoque, tout ce que j'ai ecrit partout ou j'ai ecrit, tout ce que j'ai dit partout ou j'ai parle, je vous livre tout, sans rien retenir, sans rien reserver, et je vous porte a tous, du haut de cette tribune, le defi de trouver dans tout cela, dans ces vingt-trois annees de l'ame, de la vie et de la conscience d'un homme, toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot, qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui! (Bravo! bravo!—Mouvement prolonge.)

Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout; imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en defie. (Nouveau mouvement.)

Si ce defi n'est pas releve, si vous reculez devant ce defi, je le dis et je le declare une fois pour toutes, je ne repondrai plus a cette nature d'attaques que par un profond dedain, et je les livrerai a la conscience publique, qui est mon juge et le votre! (Acclamations a gauche.)

M. de Montalembert a dit,—en verite j'eprouve quelque pudeur a repeter de telles paroles,—il a dit que j'avais flatte toutes les causes et que je les avais toutes reniees. Je le somme de venir dire ici quelles sont les causes que j'ai flattees et quelles sont les causes que j'ai reniees.

Est-ce Charles X dont j'ai honore l'exil au moment de sa chute, en 1830, et dont j'ai honore la tombe apres sa mort, en 1836? (Sensation.)

VOIX A DROITE.—Antithese!

M. VICTOR HUGO.—Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fletri le vendeur et condamne l'acheteur? (Tous les yeux se tournent vers M. Thiers.)

M. LE PRESIDENT,s'adressant a la gauche.—Maintenant, vous etes satisfaits; faites silence. (Exclamations a gauche.)

M. VICTOR HUGO.—Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela a la droite hier, quand elle applaudissait.

M. LE PRESIDENT.—Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au reglement. (Les applaudissements de la gauche redoublent.)

M. DE LA MOSKOWA.—Monsieur le president, rappelez-vous le principe de la libre defense des accuses.

M. VICTOR HUGO.—Je continue l'examen des causes que j'ai flattees et que j'ai reniees.

Est-ce Napoleon, pour la famille duquel j'ai demande la rentree sur le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom de l'empereur? (Tous les regards cherchent M. de Montebello.)

Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orleans dont j'ai, l'un des derniers, le dernier peut-etre, sur la place de la Bastille, le 24 fevrier, a deux heures de l'apres-midi, en presence de trente mille hommes du peuple armes, proclame la regence, parce que je me souvenais de mon serment de pair de France? (Mouvement.) Messieurs, je suis en effet un homme etrange, je n'ai prete dans ma vie qu'un serment, et je l'ai tenu! (Tres bien! tres bien!)

Il est vrai que depuis que la republique est etablie, je n'ai pas conspire contre la republique; est-ce la ce qu'on me reproche? (Applaudissements a gauche.) Messieurs, je dirai a l'honorable M. de Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai reniees; et, quant a vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez flattees et que vous avez reniees, parce que je ne me sers pas legerement de ces mots-la. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux que vous avez, tristement pour vous, abandonnes. Il y en a deux: le drapeau de la Pologne et le drapeau de la liberte. (A gauche: Tres bien! tres bien!)

M. JULES DE LASTEYRIE.—Le drapeau de la Pologne, nous l'avons abandonne le 15 mai.

M. VICTOR HUGO.—Un dernier mot.

L'honorable M. de Montalembert m'a reproche hier amerement le crime d'absence. Je lui reponds:—Oui, quand je serai epuise de fatigue par une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires de la majorite (cris a droite), qui recommencent, comme vous voyez! (Rires a gauche.)

Quand j'aurai la voix eteinte et brisee, quand je ne pourrai plus prononcer une parole, et vous voyez que c'est a peine si je puis parler aujourd'hui (la voix de l'orateur est, en effet, visiblement alteree); quand je jugerai que ma presence muette n'est pas necessaire a l'assemblee; surtout quand il ne s'agira que de luttes personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me foudroyer a votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce temps-la.

(Longs eclats de rire a gauche et applaudissements.) Oui, je pourrai n'etre pas present! Mais attaquez, par votre politique, vous et le parti clerical (mouvement), attaquez les nationalites opprimees, la Hongrie suppliciee, l'Italie garrottee, Rome crucifiee (profonde sensation); attaquez le genie de la France par votre loi d'enseignement; attaquez le progres humain par votre loi de deportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de mutilation; attaquez la souverainete du peuple, attaquez la democratie, attaquez la liberte, et vous verrez, ces jours-la, si je suis absent!

(Explosion de bravos.—L'orateur, en descendant de la tribune, est entoure d'une foule de membres qui le felicitent, et regagne sa place, suivi par les applaudissements de toute la gauche.—La seance est un moment suspendue.)

[Note: Depuis le 24 fevrier 1848, les journaux etaient affranchis de l'impot du timbre.

Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impot, la presse republicaine, M. Louis Bonaparte fit presenter a l'assemblee une loi fiscale, qui retablissait le timbre sur les feuilles periodiques.

Une entente cordiale, scellee par la loi du 31 mai, regnait alors entre le president de la republique et la majorite de la legislative. La commission nommee par la droite donna un assentiment complet a la loi proposee.

Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait la grande question de la liberte de la presse.

C'est l'epoque ou M. Rouher disait:la catastrophe de Fevrier.(Note de l'editeur.)]

9 juillet 1850.

Messieurs, quoique les verites fondamentales, qui sont la base de toute democratie, et en particulier de la grande democratie francaise, aient recu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais ferme, il est toujours temps de les rappeler a une assemblee legislative. Ces verites, selon moi, les voici:

La souverainete du peuple, le suffrage universel, la liberte de la presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est la meme chose sous trois noms differents. A elles trois, elles constituent notre droit public tout entier; la premiere en est le principe, la seconde en est le mode, la troisieme en est le verbe. La souverainete du peuple, c'est la nation a l'etat abstrait, c'est l'ame du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle ecrit, c'est la liberte de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le suffrage universel.

Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lies d'une solidarite essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainete du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse eclairant, se confondent dans une etroite et indissoluble unite, et cette unite, c'est la republique.

Et voyez comme toutes les verites se retrouvent et se rencontrent, parce qu'ayant le meme point de depart elles ont necessairement le meme point d'arrivee! La souverainete du peuple cree la liberte, le suffrage universel cree l'egalite, la presse, qui l'ait le jour dans les esprits, cree la fraternite. Partout ou ces trois principes, souverainete du peuple, suffrage universel, liberte de la presse, existent dans leur puissance et dans leur plenitude, la republique existe, meme sous le mot monarchie. La, ou ces trois principes sont amoindris dans leur developpement, opprimes dans leur action, meconnus dans leur solidarite, contestes dans leur majeste, il y a monarchie ou oligarchie, meme sous le mot republique.

Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, qu'on peut voir ce phenomene monstrueux d'un gouvernement renie par ses propres fonctionnaires. Or, d'etre renie a etre trahi il n'y a qu'un pas.

Et c'est alors que les plus fermes coeurs se prennent a douter des revolutions, ces grands evenements maladroits qui font sortir de l'ombre en meme temps de si hautes idees et de si petits hommes (applaudissements) des revolutions, que nous proclamons des bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu'on peut, certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres! (Acclamations.)

Je reviens, messieurs, a ce que je disais.

Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous legislateurs, ces trois principes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, vivent d'une vie commune. Aussi voyez comme ils se defendent reciproquement! La Liberte de la presse est-elle en peril, le suffrage universel se leve et la protege. Le suffrage universel est-il menace, la presse accourt et le defend. Messieurs, toute atteinte a la liberte de la presse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contre la souverainete nationale. La liberte mutilee, c'est la souverainete paralysee. La souverainete du peuple n'est pas, si elle ne peut agir et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c'est lui oter l'action; entraver la liberte de la presse, c'est lui oter la parole.

Eh bien, messieurs, la premiere moitie de cette entreprise redoutable (mouvement) a ete faite le 31 mai dernier. On veut aujourd'hui faire la seconde. Tel est le but de la loi proposee. C'est le proces de la souverainete du peuple qui s'instruit, qui se poursuit et qu'on veut mener a fin. (Oui! oui! c'est cela!) Il m'est impossible, pour ma part, de ne pas avertir l'assemblee.

Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le cabinet renoncerait a cette loi.

Il me semblait, en effet, que la liberte de la presse etait deja toute livree au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre la pensee tout un arsenal d'armes parfaitement inconstitutionnelles, c'est vrai, mais parfaitement legales. Que pouvait-on desirer de plus et de mieux? La liberte de la presse n'etait-elle pas saisie au collet par des sergents de ville dans la personne du colporteur? traquee dans la personne du crieur et de l'afficheur? mise a l'amende dans la personne du vendeur? persecutee dans la personne du libraire? destituee dans la personne de l'imprimeur? emprisonnee dans la personne du gerant? Il ne lui manquait qu'une chose, malheureusement notre siecle incroyant se refuse a ce genre de spectacles utiles, c'etait d'etre brulee vive en place publique, sur un bon bucher orthodoxe, dans la personne de l'ecrivain. (Mouvement.)

Mais cela pouvait venir. (Rire approbatif a gauche.)

Voyez, messieurs, ou nous en etions, et comme c'etait bien arrange! De la loi des brevets d'imprimerie, sainement comprise, on faisait une muraille entre le journaliste et l'imprimeur. Ecrivez votre journal, soit; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le colportage, dument interpretee, on faisait une murailleentre le journal et le public. Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (Tres bien!)

Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de la pensee, on disait a la presse: Tu es libre! (On rit.) Ce qui ajoutait aux satisfactions de l'arbitraire les joies de l'ironie. (Nouveaux rires.)

Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevets d'imprimeur! Les hommes opiniatres qui veulent absolument que les constitutions aient un sens, qu'elles portent un fruit, et qu'elles contiennent une logique quelconque, ces hommes-la se figuraient que cette loi de 1814 etait virtuellement abolie par l'article 8 de la constitution, qui proclame ou qui a l'air de proclamer la liberte de la presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M. Eusebe Salverte, avec M. Firmin Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que cette loi des brevets etait desormais un non-sens; que la liberte d'ecrire, c'etait la liberte d'imprimer ou ce n'etait rien; qu'en affranchissant la pensee, l'esprit de progres avait necessairement affranchi du meme coup tous les procedes materiels dont elle se sert, l'encrier dans le cabinet de l'ecrivain, la mecanique dans l'atelier de l'imprimeur; que, sans cela, ce pretendu affranchissement de la pensee serait une derision. Ils se disaient que toutes les manieres de mettre l'encre en contact avec le papier appartiennent a la liberte; que l'ecritoire et la presse, c'est la meme chose; que la presse, apres tout, n'est que l'ecritoire elevee a sa plus haute puissance; ils se disaient que la pensee a ete creee par Dieu pour s'envoler en sortant du cerveau de l'homme, et que les presses ne font que lui donner ce million d'ailes dont parle l'Ecriture. Dieu l'a faite aigle, et Gutenberg l'a faite legion. (Applaudissements.) Que si cela est un malheur, il faut s'y resigner; car, au dix-neuvieme siecle, il n'y a plus pour les societes humaines d'autre air respirable que la liberte. Ils se disaient enfin, ces hommes obstines, que, dans un temps qui doit etre une epoque d'enseignement universel, que, pour le citoyen d'un pays vraiment libre,—a la seule condition de mettre a son oeuvre la marque d'origine, avoir une idee dans son cerveau, avoir une ecritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c'etaient la trois droits identiques; que nier l'un, c'etait nier les deux autres; que sans doute tous les droits s'exercent sous la reserve de se conformer aux lois, mais que les lois doivent etre les tutrices et non les geolieres de la liberte. (Vive approbation a gauche.)

Voila ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmite de s'enteter aux principes, et qui exigent que les institutions d'un pays soient logiques et vraies. Mais, si j'en crois les lois que vous votez, j'ai bien peur que la verite ne soit une demagogue, que la logique ne soit une rouge (rires), et que ce ne soient la des opinions et un langage d'anarchistes et de factieux.

Voyez eu regard le systeme contraire! Comme tout s'y enchaine et s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, que cette loi des brevets d'imprimeur, entendue comme on l'entend, et pratiquee comme on la pratique! Quelle excellente chose que de proclamer en meme temps la liberte de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de dire: La plume est a l'ecrivain, mais l'ecritoire est a la police; la presse est libre, mais l'imprimerie est esclave!

Et, dans l'application, quels beaux resultats! quels phenomenes d'equite! Jugez-en. Voici un exemple:

Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagee. (Mouvement d'attention.) Par qui? Je ne l'examine pas en ce moment, je cherche plutot a attenuer le fait qu'a l'aggraver; il y a eu deux imprimeries visitees de cette facon, mais pour l'instant je me borne a une seule. Une imprimerie donc est mise a sac, devastee, ravagee de fond en comble.

Une commission, nommee par le gouvernement, commission dont l'homme qui vous parle etait membre, verifie les faits, entend des rapports d'experts, declare qu'il y a lieu a indemnite, et propose, si je ne me trompe, pour cette imprimerie specialement, un chiffre de 75,000 francs. La decision reparatrice se fait attendre. Au bout d'un an, l'imprimeur victime du desastre recoit enfin une lettre du ministre. Que lui apporte cette lettre? L'allocation de son indemnite? Non, le retrait de son brevet. (Sensation.)

Admirez ceci, messieurs! Des furieux devastent une imprimerie. Compensation: le gouvernement ruine l'imprimeur. (Nouveau mouvement.—En ce moment l'orateur s'interrompt. Il est tres pale et semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M. de Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au bout de quelques instants.)

Est-ce que tout cela n'etait pas merveilleux? Est-ce qu'il ne se degageait pas, de l'ensemble de tous ces moyens d'action places dans la main du pouvoir, toute l'intimidation possible? Est-ce que tout n'etait pas epuise la en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y avait-il quelque chose au dela?

Oui, il y avait cette loi.

Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de parler avec sang-froid de ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu'un homme accoutume, depuis qu'il existe, a tout devoir a cette sainte et laborieuse liberte de la pensee, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me semble que je vois frapper ma mere. (Mouvement.)

Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froidement.

Ce projet, messieurs, c'est la son caractere, cherche a faire obstacle de toute part a la pensee. Il fait peser sur la presse politique, outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d'un nouveau genre, le cautionnement eventuel, le cautionnement discretionnaire, le cautionnement de bon plaisir (rires et bravos), lequel, a la fantaisie du ministere public, pourra brusquement s'elever a des sommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours de toutes les regles du droit criminel, qui presume toujours l'innocence, ce projet presume la culpabilite, et il condamne d'avance a la ruine un journal qui n'est pas encore juge. Au moment ou la feuille incriminee franchit le passage de la chambre d'accusation a la salle des assises, le cautionnement eventuel est la comme une sorte de muet aposte qui l'etrangle entre les deux portes. (Sensation profonde.) Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jures, et leur dit: Jugez-le! (Tres bien!)

Ce projet favorise une presse aux depens de l'autre, et met cyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi.

En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut pour diminuer la gloire et la lumiere de la France. Il ajoute des impossibilites materielles, des impossibilites d'argent, aux difficultes innombrables deja qui genent en France la production et l'avenement des talents. Si Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, si Jean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs, ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur la litterature! sur les beaux livres! sur les chefs-d'oeuvre! Ah! ces beaux livres, au siecle dernier, le bourreau les brulait, mais il ne les tachait pas. Ce n'etait plus que de la cendre; mais cette cendre immortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais de justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les ames, comme une semence de vie et de liberte! (Mouvement prolonge.)

Desormais les livres ne seront plus brules, mais marques. Passons.

Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le chiffre, calcule par leJournal des Debatslui-meme, peut varier de 2,500,000 francs a 10 millions pour une seule contravention (violentes denegations au banc de la commission et au banc des ministres); je vous repete que ce sont les calculs memes duJournal des Debats, que vous pouvez les retrouver dans la petition des libraires, et que ces calculs, les voici. (L'orateur montre un papier qu'il tient a la main.) Cela n'est pas croyable, mais cela est!—Sous la menace de ces amendes extravagantes (nouvelles denegations au banc de la commission:—Vous calomniez la loi), ce projet condamne au timbre toute edition publiee par livraisons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce soit, de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d'autres termes, il tue la librairie. Entendons-nous, ce n'est que la librairie francaise qu'il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il met sur le pave notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre papeterie, il detruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais il fait les affaires de la contre-facon; il ote a nos ouvriers leur pain et il le jette aux ouvriers etrangers. (Sensation profonde.)

Je continue.

Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes les pieces de theatre sans exception, Corneille aussi bien que Moliere. Il se venge duTartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements.)

Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas moins hostile a la production litteraire qu'a la polemique politique, et c'est la ce qui lui donne son cachet de loi clericale. Il poursuit le theatre autant que le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais le miroir ou Basile s'est reconnu. (Bravos a gauche.)

Je poursuis.

Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d'un coup, a Paris seulement, environ trois cents recueils speciaux, inoffensifs et utiles, qui poussaient les esprits vers les etudes sereines et calmantes. (C'est vrai! c'est vrai!)

Enfin, ce qui complete et couronne tous ces actes de lese-civilisation, il rend impossible cette presse populaire des petits livres, qui est le pain a bon marche des intelligences. (Bravo! a gauche.—A droite: Plus de petits livres! tant mieux! tant mieux!)

En revanche, il cree un privilege de circulation au profit de cette miserable coterie ultramontaine a laquelle est livree desormais l'instruction publique. (Oui! oui!) Montesquieu sera entrave, mais le pere Loriquet sera libre.

Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est la le fond de ce projet. Il se crispe, comme une main d'enfant en colere, sur quoi? Sur la pensee du publiciste, sur la pensee du philosophe, sur la pensee du poete, sur le genie de la France. (Bravo! bravo!)

Ainsi, la pensee et la presse opprimees sous toutes les formes, le journal traque, le livre persecute, le theatre suspect, la litterature suspecte, les talents suspects, la plume brisee entre les doigts de l'ecrivain, la librairie tuee, dix ou douze grandes industries nationales detruites, la France sacrifiee a l'etranger, la contrefacon belge protegee, le pain ote aux ouvriers, le livre ote aux intelligences, le privilege de lire vendu aux riches et retire aux pauvres (mouvement), l'eteignoir pose sur tous les flambeaux du peuple, les masses arretees, chose impie! dans leur ascension vers la lumiere, toute justice violee, le jury destitue et remplace par les chambres d'accusation, la confiscation retablie par l'enormite des amendes, la condamnation et l'execution avant le jugement, voila ce projet! (Longue acclamation.)

Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais a le caracteriser, je le ferais d'un mot: c'est tout le bucher possible aujourd'hui. (Mouvement.—Protestations a droite.)

Messieurs, apres trente-cinq annees d'education du pays par la liberte de la presse; alors qu'il est demontre par l'eclatant exemple des Etats-Unis, de l'Angleterre et de la Belgique, que la presse libre est tout a la fois le plus evident symptome et l'element le plus certain de la paix publique; apres trente-cinq annees, dis-je, de possession de la liberte de la presse; apres trois siecles de toute-puissance intellectuelle et litteraire, c'est la que nous en sommes! Les expressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sont depassees; en presence d'un projet pareil, les lois de censure sont de la clemence,la loi de justice et d'amourest un bienfait, je demande qu'on eleve une statue a M. de Peyronnet! (Rires et bravos a gauche.—Murmures a droite.)

Ne vous meprenez pas! ceci n'est pas une injure, c'est un hommage. M. de Peyronnet a ete laisse en arriere de bien loin par ceux qui ont signe sa condamnation, de meme que M. Guizot a ete bien depasse par ceux qui l'ont mis en accusation. (Oui, c'est vrai! a gauche.) M. de Peyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n'en doute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant a M. Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assemblees, si jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'espere, qui deposera sur cette tribune l'acte d'accusation de M. Baroche. (Acclamation prolongee.)

Je reprends.

Voila donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non! ce n'est pas la une loi! Non! et j'en prends a temoin l'honnetete des consciences qui m'ecoutent, ce ne sera jamais la une loi de mon pays! C'est trop, c'est decidement trop de choses mauvaises et trop de choses funestes! Non! non! cette robe de jesuite jetee sur tant d'iniquites, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi! (Bravos.)

Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, messieurs? c'est une protestation de notre gouvernement contre nous-memes, protestation qui est dans le coeur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir du coeur du ministre! (Sensation.) Une protestation du ministere et de ses conseillers contre l'esprit de notre siecle et l'instinct de notre pays; c'est-a-dire une protestation du fait contre l'idee, de ce qui n'est que la matiere du gouvernement contre ce qui en est la vie, de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, de ce qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation de quelques hommes chetifs, qui n'ont pas meme a eux la minute qui s'ecoule, contre la grande nation et contre l'immense avenir! (Applaudissements.)

Encore si cette protestation n'etait que puerile, mais c'est qu'elle est fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous en comprendrez le danger, vous rejetterez cette loi!

Je veux l'esperer, quant a moi. Les clairvoyants de la majorite,—et, le jour ou ils voudront se compter serieusement, ils s'apercevront qu'ils sont les plus nombreux,—les clairvoyants de la majorite finiront par l'emporter sur les aveugles, ils retiendront a temps un pouvoir qui se perd; et, tot ou tard, de cette grande assemblee, destinee a se retrouver un jour face a face avec la nation, on verra sortir le vrai gouvernement du pays.

Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui nous propose de telles lois. (Non! non!—A droite: Si! si!)

Messieurs, dans un siecle comme le notre, pour une nation comme la France, apres trois revolutions qui ont fait surgir une foule de questions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vrai gouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les conditions du developpement social, qui observe, etudie, explore, experimente, qui accueille l'intelligence comme un auxiliaire et non comme une ennemie, qui aide la verite a sortir de la melee des systemes, qui fait servir toutes les libertes a feconder toutes les forces, qui aborde de bonne foi le probleme de l'education pour l'enfant et du travail pour l'homme! Le vrai gouvernement est celui auquel la lumiere qui s'accroit ne fait pas mal, et auquel le peuple qui grandit ne fait pas peur! (Acclamation a gauche.)

Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement a l'ordre du jour, pour les approfondir et pour les resoudre sympathiquement, toutes ces questions si pressantes et si graves de credit, de salaire, de chomage, de circulation, de production et de consommation, de colonisation, de desarmement, de malaise et de bien-etre, de richesse et de misere, toutes les promesses de la constitution, la grande question du peuple, en un mot!

Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui qui comprime! celui qui se met a la tete de toutes les idees, et non celui qui se met a la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement de la France au dix-neuvieme siecle, non, ce n'est pas, ce ne sera jamais celui qui va en arriere! (Sensation.)

Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas en arriere!

On vous parle beaucoup de l'abime, de l'abime qui est la, beant, ouvert, terrible, de l'abime ou la societe peut tomber.

Messieurs, il y a un abime, en effet; seulement il n'est pas devant vous, il est derriere vous.

Vous n'y marchez pas, vous y reculez. (Applaudissements a gauche.)

L'avenir ou une reaction insensee nous conduit est assez prochain et assez visible pour qu'on puisse en indiquer des a present les redoutables lineaments. Ecoutez! il est temps encore de s'arreter. En 1829, on pouvait eviter 1830. En 1847, on pouvait eviter 1848. Il suffisait d'ecouter ceux qui disaient aux deux monarchies entrainees: Voila le gouffre!

Messieurs, j'ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurite, j'ai ete de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, j'ai ete de ceux qui ont averti les deux monarchies, qui l'ont fait loyalement, qui l'ont fait inutilement, mais qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus sinceredesir de les sauver. (Clameurs et denegations a droite.)

Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discours du 12 juin 1847 a la chambre des pairs; M. de Montebello, lui, doit s'en souvenir.

(M. de Montebello baisse la tete et garde le silence. Le calme se retablit.)

C'est la troisieme fois que j'avertis; sera-ce la troisieme fois que j'echouerai? Helas! je le crains.

Hommes qui nous gouvernez, ministres!—et en parlant ainsi je m'adresse non-seulement aux ministres publics que je vois la sur ce banc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortes de gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (rires et bravos), et nous savons tous que M. le president de la republique est un Numa qui a dix-sept Egeries (explosion de rires), [Note: La commission qui proposait la loi, de connivence avec le president, se composait de dix-sept membres.]—ministres! ce que vous faites, le savez-vous? Ou vous allez, le voyez-vous? Non!

Je vais vous le dire.

Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez a la majorite, avant trois mois, vous vous apercevrez d'une chose, c'est qu'elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour la situation.

La premiere election que vous tenterez, la premiere epreuve que vous ferez de votre suffrage remanie, tournera, on peut vous le predire, et de quelque facon que vous vous y preniez, a la confusion de la reaction. Voila pour la question electorale.

Quant a la presse, quelques journaux ruines ou morts enrichiront de leurs depouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux trop irrites et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois, vous aurez double leur force. Il est vrai que vous aurez double aussi leur colere. (Oui! oui!—Profonde sensation.) O hommes d'etat! (On rit.)

Voila pour les journaux.

Quant au droit de reunion, fort bien! les assemblees populaires seront resorbees par les societes secretes. Vous ferez rentrer ce qui veut sortir. Repercussion inevitable. Au lieu de la salle Martel et de la salle Valentino, ou vous etes presents dans la personne de votre commissaire de police, au lieu de ces reunions en plein air ou tout s'evapore, vous aurez partout de mysterieux foyers de propagande ou tout s'aigrira, ou ce qui n'etait qu'une idee deviendra une passion, ou ce qui n'etait que de la colere deviendra de la haine.

Voila pour le droit de reunion.

Ainsi, vous vous serez frappes avec vos propres lois, vous vous serez blesses avec vos propres armes!

Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; persecutes, ce qui les fera forts; indignes, ce qui les fera terribles! (Mouvement.)

Vous direz: Le peril s'aggrave.

Vous direz: Nous avons frappe le suffrage universel, cela n'a rien fait. Nous avons frappe le droit de reunion, cela n'a rien fait. Nous avons frappe la liberte de la presse, cela n'a rien fait. Il faut extirper le mal dans sa racine.

Et alors, pousses irresistiblement, comme de malheureux hommes possedes, subjugues, traines par la plus implacable de toutes les logiques, la logique des fautes qu'on a faites (Bravo!), sous la pression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marchez toujours!—que ferez-vous?

Je m'arrete. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m'impose silence quand l'avertissement peut sembler une injure. Je ne parle en ce moment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder un avenir qui n'est peut-etre que trop prochain. (Sensation.) Je ne veux pas presser douloureusement et jusqu'a l'epuisement des conjectures les consequences de toutes vos fautes commencees. Je m'arrete. Mais je dis que c'est une epouvante pour les bons citoyens de voir le gouvernement s'engager sur une pente connue au bas de laquelle il y a le precipice.

Je dis qu'on a deja vu plus d'un gouvernement descendre cette pente, mais qu'on n'en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avons assez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que la nation, des imprudences, des provocations, des reactions, des maladresses qu'on fait par exces d'habilete et des folies qu'on fait par exces de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdent sous pretexte qu'ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons plus de revolutions nouvelles. Je dis que, de meme que tout le monde a tout a gagner au progres, personne n'a plus rien a gagner aux revolutions. (Vive et profonde adhesion.)

Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est temps d'en finir avec ces eternelles declamations qui servent de pretexte a toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrage universel, contre la liberte de la presse, et meme, temoin certaines applications du reglement, contre la liberte de la tribune. Quant a moi, je ne me lasserai jamais de le repeter, et j'en saisirai toutes les occasions, dans l'etat ou est aujourd'hui la question politique, s'il y a des revolutionnaires dans l'assemblee, ce n'est pas de ce cote. (L'orateur montre la gauche.)

Il est des verites sur lesquelles il faut toujours insister et qu'on ne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays; a l'heure ou nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; les revolutionnaires, ce sont les reactionnaires! (Oui! oui! a gauche.—Une inexprimable agitation regne dans l'assemblee.)

Quant a nos adversaires jesuites, quant a ces zelateurs de l'inquisition, quant a ces terroristes de l'eglise (applaudissements), qui ont pour tout argument d'objecter 93 aux hommes de 1850, voici ce que j'ai a leur dire:

Cessez de nous jeter a la tete la terreur et ces temps ou l'on disait: Divin coeur de Marat! divin coeur de Jesus! Nous ne confondons pas plus Jesus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous ne confondons pas plus la Liberte avec la Terreur que nous ne confondons le christianisme avec la societe de Loyola; que nous ne confondons la croix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre banniere de saint Dominique; que nous ne confondons le divin supplicie du Golgotha avec les bourreaux des Cevennes et de la Saint-Barthelemy, avec les dresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie (agitation); que nous ne confondons la religion, notre religion de paix et d'amour, avec cette abominable secte, partout deguisee et partout devoilee, qui, apres avoir preche le meurtre des rois, preche l'oppression des nations (Bravo! bravo!); qui assortit ses infamies aux epoques qu'elle traverse, faisant aujourd'hui par la calomnie ce qu'elle ne peut plus faire par le bucher, assassinant les renommees parce qu'elle ne peut bruler les hommes, diffamant le siecle parce qu'elle ne peut plus decimer le peuple, odieuse ecole de despotisme, de sacrilege et d'hypocrisie, qui dit beatement des choses horribles, qui mele des maximes de mort a l'evangile et qui empoisonne le benitier! (Mouvement prolonge.—Une voix a droite: Envoyez l'orateur a Bicetre!)

Messieurs, reflechissez dans votre patriotisme, reflechissez dans votre raison. Je m'adresse en ce moment a cette majorite vraie, qui s'est plus d'une fois fait jour sous la fausse majorite, a cette majorite qui n'a pas voulu de la citadelle ni de la retroactivite dans la loi de deportation, a cette majorite qui vient de mettre a neant la loi des maires. C'est a cette majorite qui peut sauver le pays que je parle. Je ne cherche pas a convaincre ici ces theoriciens du pouvoir qui l'exagerent, et qui, en l'exagerant, le compromettent, qui font de la provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite de la compression (rires et bravos); et qui, parce qu'ils ont arrache quelques peupliers du pave de Paris, s'imaginent etre de force a deraciner la presse du coeur du peuple! (Bravo! bravo!)

Je ne cherche pas a convaincre ces hommes d'etat du passe, infiltres depuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni ces personnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui ne daignent meme pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirment que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des predicateurs. (Rires.)

Non, je me detourne de ces esprits extremes et fermes. C'est vous que j'adjure, vous legislateurs nes du suffrage universel, et qui, malgre la funeste loi recemment votee, sentez la majeste de votre origine, et je vous conjure de reconnaitre et de proclamer par un vote solennel, par un vote qui sera un arret, la puissance et la saintete de la pensee. Dans cette tentative contre la presse, tout le peril est pour la societe. (Oui! oui!) Quel coup pretend-on porter aux idees avec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sont incompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les etouffer? Elles sont immortelles. (Longue sensation.) Oui! elles sont immortelles! Un orateur de ce cote l'a nie un jour, vous vous en souvenez, dans un discours ou il me repondait; il s'est ecrie que ce n'etaient pas les idees qui etaient immortelles, que c'etaient les dogmes, parce que les idees sont humaines, disait-il, et que les dogmes sont divins. Ah! les idees aussi sont divines! et, n'en deplaise a l'orateur clerical…. (Violente interruption a droite.—M. de Montalembert s'agite.)

A DROITE.—A l'ordre! c'est intolerable. (Cris.)

M. LE PRESIDENT.—Est-ce que vous pretendez que M. de Montalembert n'est pas representant au meme titre que vous? (Bruit.) Les personnalites sont defendues.

UNE VOIX A GAUCHE.—M. le president s'est reveille.

M. CHARRAS.—Il ne dort que lorsqu'on attaque la revolution.

UNE VOIX A GAUCHE.—Vous laissez insulter la republique!

M. LE PRESIDENT.—La republique ne souffre pas et ne se plaint pas.

M. VICTOR HUGO.—Je n'ai pas suppose un instant, messieurs, que cette qualification put sembler une injure a l'honorable orateur auquel je l'adressais. Si elle lui semble une injure, je m'empresse de la retirer.

M. LE PRESIDENT.—Elle m'a paru inconvenante.

(M. de Montalembert se leve pour repondre.)

VOIX A DROITE.—Parlez! parlez!

A GAUCHE.—Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo!

M. LE PRESIDENT.—Monsieur de Montalembert, laissez achever le discours; n'interrompez pas. Vous parlerez apres.

VOIX A DROITE.—Parlez! parlez!

VOIX A GAUCHE.—Non! non!

M. LE PRESIDENT,a M. Victor Hugo.—Consentez-vous a laisser parlerM. de Montalembert?

M. VICTOR HUGO.—J'y consens.

M. LE PRESIDENT.—M. Victor Hugo y consent.

M. CHARRAS,et autres membres.—A la tribune!

M. LE PRESIDENT.—Il est en face de vous!

M. DE MONTALEMBERT,de sa place.—J'accepte pour moi, monsieur le president, ce que vous disiez tout a l'heure de la republique. A travers tout ce discours, dirige surtout contre moi, je ne souffre de rien et ne me plains de rien. (Approbation a droite.—Reclamations a gauche.)

M. VICTOR HUGO.—L'honorable M. de Montalembert se trompe quand il suppose que c'est a lui que s'adresse ce discours. Ce n'est pas a lui personnellement que je m'adresse; mais, je n'hesite pas a le dire, c'est a son parti; et quant a son parti, puisqu'il me provoque lui-meme a cette explication, il faut bien que je le lui dise…. (Rires bruyants a droite.)

M. PISCATORY.—Il n'a pas provoque.

M. LE PRESIDENT.—Il n'a pas provoque du tout.

M. VICTOR HUGO.—Vous ne voulez donc pas que je reponde?…. (A gauche: Non! ils ne veulent pas! c'est leur tactique.)

M. VICTOR HUGO.—Combien avez-vous de poids et de mesures? Voulez-vous, oui ou non, que je reponde? (Parlez!) Eh! bien, alors, ecoutez!

VOIX DIVERSES A DROITE.—On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pas que vous disiez qu'on vous a provoque.

A GAUCHE.—Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo!

M. VICTOR HUGO.—Non, je n'apercois pas M. de Montalembert au milieu des dangers de ma patrie, j'apercois son parti tout au plus; et, quant a son parti, puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il sache…. (Interruption a droite.)

QUELQUES VOIX A DROITE.—Il ne vous l'a pas demande.

M. VICTOR HUGO.—Puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il sache…. (Nouvelle interruptions.)

M. LE PRESIDENT.—M. de Montalembert n'a rien demande, vous n'avez donc rien a repondre!

A GAUCHE.—Les voila qui reculent maintenant! ils ont peur que vous ne repondiez. Parlez!

M. VICTOR HUGO.—Comment! je consens a etre interrompu, et vous ne me laissez pas repondre? Mais c'est un abus de majorite, et rien de plus.

Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'etait contre lui que je parlais. (Interruption a droite.)

Eh bien! je lui reponds, j'ai le droit de lui repondre, et vous, vous avez le devoir de m'ecouter.

VOIX A DROITE.—Comment donc!

M. VICTOR HUGO.—Sans aucun doute, c'est votre devoir. (Marques d'assentiment de tous les cotes.)

J'ai le droit de lui repondre que ce n'est pas a lui que je m'adressais, mais a son parti; et, quant a son parti, il faut bien qu'il le sache, les temps ou il pouvait etre un danger public sont passes.

VOIX A DROITE.—Eh bien! alors, laissez-le tranquille.

M. LE PRESIDENT,a l'orateur.—Vous n'etes plus du tout dans la discussion de la loi.

UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.—Le president trouble l'orateur.

M. LE PRESIDENT.—Le president fait ce qu'il peut pour ramener l'orateur a la question. (Vives denegations a gauche.)

M. VICTOR HUGO.—C'est une oppression! La majorite m'a invite a repondre; veut-elle, oui ou non, que je reponde? (Parlez donc!) Ce serait deja fait.

Il m'est impossible d'accepter la question posee ainsi. Que j'aie fait un discours contre M. de Montalembert, non. Je veux et je dois expliquer que ce n'est pas contre M. de Montalembert que j'ai parle, mais contre son parti.

Maintenant, je dois dire, puisque j'y suis provoque….

A DROITE.—Non! non!—A GAUCHE.—Si! si!

M. VICTOR HUGO.—Je dois dire, puisque j'y suis provoque….

A DROITE.—Non! non!—A GAUCHE.—Si! si!

M. LE PRESIDENT,s'adressant a la droite.—Ca ne finira pas! Il est evident que c'est vous qui etes dans ce moment-ci les indisciplinables de l'assemblee. Vous etes intolerables de ce cote-ci maintenant.

PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.—Non! non!

M. VICTOR HUGO,s'adressant a la droite.—Exigez-vous, oui ou non, que je reste sous le coup d'une inculpation de M. de Montalembert?

A DROITE.—Il n'a rien dit!

M. VICTOR HUGO.—Je repete pour la troisieme, pour la quatrieme fois que je ne veux pas accepter cette situation que M. de Montalembert veut me faire. Si vous voulez m'empecher, de force, de repondre, il le faudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune; mais autrement, vous devez me laisser m'expliquer, et ce n'est pas une minute de plus ou de moins qui importe.

Eh bien! j'ai dit a M. de Montalembert que ce n'etait pas a lui que je m'adressais, mais a son parti. Et quant a ce parti…. (Nouvelle interruption a droite.)—Vous tairez-vous?

(Le silence se retablit. L'orateur reprend:)

Et quant au parti jesuite, puisque je suis provoque a m'expliquer sur son compte (bruit a droite); quant a ce parti qui, a l'insu meme de la reaction, est aujourd'hui l'ame de la reaction; a ce parti aux yeux duquel la pensee est une contravention, la lecture un delit, l'ecriture un crime, l'imprimerie un attentat (bruit)! quant a ce parti qui ne comprend rien a ce siecle, dont il n'est pas; qui appelle aujourd'hui la fiscalite sur notre presse, la censure sur nos theatres, l'anatheme sur nos livres, la reprobation sur nos idees, la repression sur nos progres, et qui, en d'autres temps, eut appele la proscription sur nos tetes (C'est cela! bravo!), a ce parti d'absolutisme, d'immobilite, d'imbecillite, de silence, de tenebres, d'abrutissement monacal; a ce parti qui reve pour la France, non l'avenir de la France, mais, le passe de l'Espagne; il a beau rappeler complaisamment ses titres historiques a l'execration des hommes; il a beau remettre a neuf ses vieilles doctrines rouillees de sang humain; il a beau etre parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout ce qui est la justice et le droit; il a beau etre le parti qui a toujours fait les besognes souterraines et qui a toujours accepte dans tous les temps et sur tous les echafauds la fonction de bourreau masque; il a beau se glisser traitreusement dans notre gouvernement, dans notre diplomatie, dans nos ecoles, dans notre urne electorale, dans nos lois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nous occupe; il a beau etre tout cela et faire tout cela, qu'il le sache bien, et je m'etonne d'avoir pu moi-meme croire un moment le contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps ou il pouvait etre un danger public sont passes! (Oui! oui!).

Oui, enerve comme il l'est, reduit a la ressource des petits hommes et a la misere des petits moyens, oblige d'user pour nous attaq de cette liberte de la presse qu'il voudrait tuer, et qui le tue (applaudissements)! heretique lui-meme dans les moyens qu'il emploie, condamne a s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brulerait de si bon coeur (explosion de rire et d'applaudissements)! balbutiant en plein dix-neuvieme siecle son infame eloge de l'inquisition, au milieu des haussements d'epaules et des eclats de rire, le parti jesuite ne peut plus etre parmi nous qu'un objet d'etonnement, un accident, un phenomene, une curiosite (rires), un miracle, si c'est la le mot qui lui plait (rire universel), quelque chose d'etrange et de hideux comme une orfraie qui volerait en plein midi (vive sensation), rien de plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il sache cela, et qu'il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous ne le craignons pas! Non, le parti jesuite n'egorgera pas la liberte, il fait trop grand jour pour cela. (Longs applaudissements.)

Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur, c'est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n'a pas les memes interets que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre les tendances de la societe toutes les forces de la societe.

Messieurs, au moment de voter sur ce projet insense, considerez ceci.

Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, la philosophie, la politique, les royaumes qui se font republiques, les nations qui tendent a se changer en familles, les hommes d'instinct, les hommes de foi, les hommes de genie, les masses, tout aujourd'hui va dans le meme sens, au meme but, par la meme route, avec une vitesse sans cesse accrue, avec une sorte d'harmonie terrible qui revele l'impulsion directe de Dieu. (Sensation.)

Le mouvement au dix-neuvieme siecle, dans ce grand dix-neuvieme siecle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le mouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations la suivent. La providence nous dit: Allez! et sait ou nous allons.

Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah! ceux qui revent d'arreter l'humanite dans sa marche et de barrer le chemin a la civilisation, ont-ils bien reflechi a ce qu'ils font? Se sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent amener, de l'effroyable Fampoux [Note: On se rappelle la catastrophe de chemin de fer a Fampoux.] social qu'ils preparent, quand, au milieu du plus prodigieux mouvement d'idees qui ait encore emporte le genre humain, au moment ou l'immense et majestueux convoi passe a toute vapeur, ils viennent furtivement, chetivement, miserablement mettre de pareilles lois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de la pensee universelle! (Profonde emotion.)

Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte des lois contre les idees. (Bravo! a gauche.—Une voix a droite: Et ce discours coutera 25 francs a la France!)

Et, a ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelle est la force a laquelle s'attaque et se heurte le projet de loi, comme il faut que vous puissiez juger des chances de succes que peut avoir, dans ses entreprises contre la liberte, le parti de la peur,—car il y a en France et en Europe un parti de la peur (sensation), c'est lui qui inspire la politique de compression, et, quant a moi, je ne demande pas mieux que de n'avoir pas a le confondre avec le parti de l'ordre,—comme il faut que vous sachiez ou l'on vous mene, a quel duel impossible on vous entraine, et contre quel adversaire, permettez-moi un dernier mot.

Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, apres tout, et qui se denouera bien, c'est ma conviction, on s'ecrie de tous les cotes: Le desordre moral est immense, le peril social est imminent.

On cherche autour de soi avec anxiete, on se regarde, et l'on se demande:

Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal? quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper?

Le parti de la peur, en Europe, dit: C'est la France. En France, il dit: C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la presse. L'homme froid qui observe et qui pense dit: Le coupable, ce n'est pas la presse, ce n'est pas Paris, ce n'est pas la France; le coupable, c'est l'esprit humain! (Mouvement.)

C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les nations ce qu'elles sont; qui, depuis l'origine des choses, scrute, examine, discute, debat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuit sans relache la solution du probleme eternellement pose a la creature par le createur. C'est l'esprit humain qui, sans cesse persecute, combattu, comprime, refoule, ne disparait que pour reparaitre, et, passant d'une besogne a l'autre, prend successivement de siecle en siecle la figure de tous les grands agitateurs! C'est l'esprit humain qui s'est nomme Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bucher de Constance (Bravo!); qui s'est nomme Luther, et qui a ebranle l'orthodoxie; qui s'est nomme Voltaire, et qui a ebranle la foi; qui s'est nomme Mirabeau, et qui a ebranle la royaute! (Longue sensation.) C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe, a transforme les societes et les gouvernements selon une loi de plus en plus acceptable par la raison, qui a ete la theocratie, l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la democratie. (Applaudissements.) C'est l'esprit humain qui a ete Babylone, Tyr, Jerusalem, Athenes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; qui a ete tour a tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, heresie, schisme, protestation, verite; c'est l'esprit humain qui est le grand pasteur des generations, et qui, en somme, a toujours marche vers le juste, le beau et le vrai, eclairant les multitudes, agrandissant les ames, dressant de plus en plus la tete du peuple vers le droit et la tete de l'homme vers Dieu. (Explosion de bravos.)

Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre, mais partout ou il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que vous voulez faire; reflechissez a l'oeuvre que vous entreprenez, et, avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous reussissiez. Quand vous aurez detruit la presse, il vous restera quelque chose a detruire, Paris. Quand vous aurez detruit Paris, il vous restera quelque chose a detruire, la France. Quand vous aurez detruit la France, il vous restera quelque chose a tuer, l'esprit humain. (Mouvement prolonge.)

Oui, je le dis, que le grand parti europeen de la peur mesure l'immensite de la tache que, dans son heroisme, il veut se donner. (Rires et bravos.) Il aurait aneanti la presse jusqu'au dernier journal, Paris jusqu'au dernier pave, la France jusqu'au dernier hameau, il n'aurait rien fait. (Mouvement.) Il lui resterait encore a detruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des generations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose qui a ecrit tous les livres, invente tous les arts, decouvert tous les mondes, fonde toutes les civilisations; quelque chose qui reprend toujours, sous la forme revolution, ce qu'on lui refuse sous la forme progres; quelque chose qui est insaisissable comme la lumiere et inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain! (Acclamations prolongees.)

(Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et viennent feliciter l'orateur. La seance est suspendue.)

[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perpetuer, proposait la revision de la constitution. M. Victor Hugo la combattit.

Ce discours fut prononce apres la belle harangue de M. Michel (deBourges) sur la meme question.

Les debats semblaient epuises par le discours du representant du Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour a la discussion. M. Michel (de Bourges) avait use de menagements infinis; il avait ete ecoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de cote les precautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la reaction de face. Apres lui, la discussion, detournee de son terrain par M. Baroche, fut close.

La proposition de revision fut rejetee. (Note de l'editeur.)]

17 juillet 1851.

M. Victor Hugo (profond silence).—Messieurs, avant d'accepter ce debat, il m'est impossible de ne pas renouveler les reserves deja faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du 31 mai etant debout, plus de quatre millions d'electeurs etant rayes,—resultat que je ne veux pas qualifier a cette tribune, car tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour vous, mais qui finira, nous l'esperons, par inquieter, par eclairer votre sagesse,—le suffrage universel, toujours vivant de droit, etant supprime de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses propositions qui investissent en ce moment la tribune:

Que nous voulez-vous?

Quelle est la question?

Que demandez-vous?

La revision de la constitution?

Par qui?

Par le souverain!

Ou est-il?

Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (Mouvement.)

Quoi! une constitution a ete faite par le suffrage universel, et vous voulez la faire defaire par le suffrage restreint!

Quoi! ce qui a ete edifie par la nation souveraine, vous voulez le faire renverser par une fraction privilegiee!

Quoi! cette fiction d'un pays legal, temerairement pose en face de la majestueuse realite du peuple souverain, cette fiction chetive, cette fiction fatale, vous voulez la retablir, vous voulez la restaurer, vous voulez vous y confier de nouveau!

Un pays legal, avant 1848, c'etait imprudent. Apres 1848, c'est insense! (Sensation.)

Et puis, un mot.

Quel peut etre, dans la situation presente, tant que la loi du 31 mai n'est pas abrogee, purement et simplement abrogee, entendez-vous bien, ainsi que toutes les autres lois de meme nature et de meme portee qui lui font cortege et qui lui pretent main-forte, loi du colportage, loi contre le droit de reunion, loi contre la liberte de la presse,—quel peut etre le succes de vos propositions?

Qu'en attendez-vous?

Qu'en esperez-vous?

Quoi! c'est avec la certitude d'echouer devant le chiffre immuable de la minorite, gardienne inflexible de la souverainete du peuple, de la minorite, cette fois constitutionnellement souveraine et investie de tous les droits de la majorite, de la minorite, pour mieux dire, devenue elle-meme majorite! quoi! c'est sans aucun but realisable devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article 111, personne ne suppose le crime … (mouvements divers) quoi! c'est sans aucun resultat parlementaire possible que vous, qui vous dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes serieux, qui faites a votre modestie cette violence de vous decerner a vous-memes, et a vous seuls, le titre d'hommes d'etat; c'est sans aucun resultat parlementaire possible, je le repete, que vous vous obstinez a un debat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les orages du debat! (Bravo! bravo!) Pour agiter la France, pour faire bouillonner les masses, pour reveiller les coleres, pour paralyser les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et l'industrie! Pour le plaisir! (Profonde sensation.)


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