Janvier 1854.
Une condamnation a mort est prononcee dans les iles de la Manche.Victor Hugo intervient.
Peuple de Guernesey,
C'est un proscrit qui vient a vous.
C'est un proscrit qui vient vous parler pour un condamne. L'homme qui est dans l'exil tend la main a l'homme qui est dans le sepulcre. Ne le trouvez pas mauvais, et ecoutez-moi.
Le mardi 18 octobre 1853, a Guernesey, un homme, John-Charles Tapner, est entre la nuit chez une femme, Mme Saujon, et l'a tuee; puis il l'a volee, et il a mis le feu au cadavre et a la maison, esperant que le premier forfait s'en irait dans la fumee du second. Il s'est trompe. Les crimes ne sont pas complaisants, et l'incendie a refuse de cacher l'assassinat. La providence n'est pas une receleuse; elle a livre le meurtrier.
Le proces fait a Tapner a jete un jour hideux sur plusieurs autres crimes. Depuis un certain temps des mains, tout de suite disparues, avaient mis le feu a diverses maisons dans l'ile; les presomptions se sont fixees sur Tapner, et il a paru vraisemblable que tous les precedents incendies dussent se resumer dans le sanglant incendiaire du 18 octobre.
Cet homme a ete juge; juge avec une impartialite et un scrupule qui honorent votre libre et integre magistrature. Treize audiences ont ete employees a l'examen des faits et a la formation lente de la conviction des juges. Le 3 janvier l'arret a ete rendu a l'unanimite; et a neuf heures du soir, en audience publique et solennelle, votre honorable chef-magistrat, le bailli de Guernesey, d'une voix brisee et eteinte, tremblant d'une emotion dont je le glorifie, a declare a l'accuse "que la loi punissant de mort le meurtre", il devait, lui John-Charles Tapner, se preparer a mourir, qu'il serait pendu, le 27 janvier prochain, sur le lieu meme de son crime, et que, la ou il avait tue, il serait tue.
Ainsi, a ce moment ou nous sommes, il y a, au milieu de vous, au milieu de nous, habitants de cet archipel, un homme qui, dans cet avenir plein d'heures obscures pour tous les autres hommes, voit distinctement sa derniere heure; en cet instant, dans cette minute ou nous respirons librement, ou nous allons et venons, ou nous parlons et sourions, il y a, a quelques pas de nous, et le coeur se serre en y songeant, il y a dans une geole, sur un grabat de prison, un homme, un miserable homme frissonnant, qui vit l'oeil fixe sur un jour de ce mois, sur le 27 janvier, spectre qui grandit et qui approche. Le 27 janvier, masque pour nous tous comme tous les autres jours qui nous attendent, ne montre qu'a cet homme son visage, la face sinistre de la mort.
Guernesiais, Tapner est condamne a mort; en presence du texte des codes, votre magistrature a fait, son devoir; elle a rempli, pour me servir des propres termes du chef-magistrat, "son obligation"; mais prenez garde. Ceci est le talion. Tu as tue, tu seras tue. Devant la loi humaine, c'est juste; devant la loi divine, c'est redoutable.
Peuple de Guernesey, rien n'est petit quand il s'agit de l'inviolabilite humaine. Le monde civilise vous demande la vie de cet homme.
Qui suis-je? rien. Mais a-t-on besoin d'etre quelque chose pour supplier? est-il necessaire d'etre grand pour crier grace? Hommes des iles de la Manche, nous proscrits de France, nous vivons au milieu de vous, nous vous aimons. Nous voyons vos voiles passer a l'horizon dans les crepuscules des tempetes, et nous vous envoyons nos benedictions et nos prieres. Nous sommes vos freres. Nous vous estimons, nous vous honorons; nous venerons en vous le travail, le courage, les nuits passees a la mer pour nourrir la femme et les enfants, les mains calleuses du matelot, le front hale du laboureur, la France dont nous sommes les fils et dont vous etes les petits-fils, l'Angleterre dont vous etes les citoyens et dont nous sommes les hotes.
Permettez-nous donc de vous adresser la parole, puisque nous sommes assis a votre foyer, et de vous payer votre hospitalite en cooperation cordiale. Permettez-nous de nous attrister de tout ce qui pourrait assombrir votre doux pays.
Le plongeur se precipite au fond de la mer et rapporte une poignee de gravier. Nous autres, nous sommes les souffrants, nous sommes les eprouves, c'est-a-dire les penseurs; les reveurs, si vous voulez.—Nous plongeons au fond des choses, nous tachons de toucher Dieu, et nous rapportons une poignee de verites.
La premiere des verites, la voici: tu ne tueras pas.
Et cette parole est absolue; elle a ete dite pour la loi, aussi bien que pour l'individu.
Guernesiais, ecoutez ceci:
Il y a une divinite horrible, tragique, execrable, paienne. Cette divinite s'appelait Moloch chez les hebreux et Teutates chez les celtes; elle s'appelle a present la peine de mort. Elle avait autrefois pour pontife, dans l'orient, le mage, et, dans l'occident, le druide; son pretre aujourd'hui, c'est le bourreau. Le meurtre legal a remplace le meurtre sacre. Jadis elle a rempli votre ile de sacrifices humains; et elle en a laisse partout les monuments, toutes ces pierres lugubres ou la rouille des siecles a efface la rouille du sang, qu'on rencontre a demi ensevelies dans l'herbe au sommet de vos collines et sur lesquelles la ronce siffle au vent du soir. Aujourd'hui, en cette annee dont elle epouvante l'aurore, l'idole monstrueuse reparait parmi vous; elle vous somme de lui obeir; elle vous convoque a jour fixe, pour la celebration de son mystere, et, comme autrefois, elle reclame de vous, de vous qui avez lu l'evangile, de vous qui avez l'oeil fixe sur le calvaire, elle reclame un sacrifice humain! Lui obeirez-vous? redeviendrez-vous paiens le 27 janvier 1854 pendant deux heures? paiens pour tuer un homme! paiens pour perdre une ame! paiens pour mutiler la destinee du criminel en lui retranchant le temps du repentir! Ferez-vous cela? Serait-ce la le progres? Ou en sont les hommes si le sacrifice humain est encore possible? Adore-t-on encore a Guernesey l'idole, la vieille idole du passe, qui tue en face de Dieu qui cree? A quoi bon lui avoir ote le peulven si c'est pour lui rendre la potence?
Quoi! commuer une peine, laisser a un coupable la chance du remords et de la reconciliation, substituer au sacrifice humain l'expiation intelligente, ne pas tuer un homme, cela est-il donc si malaise? Le navire est-il donc si en detresse qu'un homme y soit de trop? un criminel repentant pese-t-il donc tant a la societe humaine qu'il faille se hater de jeter par-dessus le bord dans l'ombre de l'abime cette creature de Dieu?
Guernesiais! la peine de mort recule aujourd'hui partout et perd chaque jour du terrain; elle s'en va devant le sentiment humain. En 1830, la chambre des deputes de France en reclamait l'abolition, par acclamation; la constituante de Francfort l'a rayee des codes en 1848; la constituante de Rome l'a supprimee en 1849; notre constituante de Paris ne l'a maintenue qu'a une majorite imperceptible; je dis plus, la Toscane, qui est catholique, l'a abolie; la Russie, qui est barbare, l'a abolie; Otahiti, qui est sauvage, l'a abolie. Il semble que les tenebres elles-memes n'en veulent plus. Est-ce que vous en voulez, vous, hommes de ce bon pays?
Il depend de vous que la peine de mort soit abolie de fait a Guernesey; il depend de vous qu'un homme ne soit pas "pendu jusqu'a ce que mort s'ensuive" le 27 janvier; il depend de vous que ce spectacle effroyable, qui laisserait une tache noire sur votre beau ciel, ne vous soit pas donne.
Votre constitution libre met a votre disposition tous les moyens d'accomplir cette oeuvre religieuse et sainte. Reunissez-vous legalement. Agitez pacifiquement l'opinion et les consciences. L'ile entiere peut, je dis plus, doit intervenir. Les femmes doivent presser les maris, les enfants attendrir les peres, les hommes signer des requetes et des petitions. Adressez-vous a vos gouvernants et a vos magistrats dans les limites de la loi. Reclamez le sursis, reclamez la commutation de peine. Vous l'obtiendrez.
Levez-vous. Hatez-vous. Ne perdez pas un jour, ne perdez pas une heure, ne perdez pas un instant. Que ce fatal 27 janvier vous soit sans cesse present. Que toute l'ile compte les minutes comme cet homme!
Songez-y bien, depuis que cette sentence de mort est prononcee, le bruit que vous entendez maintenant dans toutes vos horloges, c'est le battement du coeur de ce miserable.
Un precedent est-il necessaire? en voici un:
En 1851, un homme, a Jersey, tua un autre homme. Un nomme Jacques Fouquet tira un coup de fusil a un nomme Derbyshire. Jacques Fouquet fut declare coupable successivement par les deux jurys. Le 27 aout 1851 la cour le condamna a mort. Devant l'imminence d'une execution capitale, l'ile s'emut. Un grand meeting eut lieu; seize cents personnes y assisterent. Des francais y parlerent aux applaudissements du genereux peuple jersiais. Une petition fut signee. Le 23 septembre, la grace de Fouquet arriva.
Maintenant, qu'est-il advenu de Fouquet?
Je vais vous le dire.
Fouquet vit et Fouquet se repent.
[Note: JACQUES FOUQUET.—On nous assure que Jacques Fouquet, condamne a mort par notre cour royale, comme coupable du crime de meurtre sur Frederic Derbyshire et dont la peine fut commuee par sa majeste en celle de la deportation perpetuelle, a ete transfere, il y a six mois, de la prison de Millbank ou il etait toujours reste, a Dartmore. Il est presque completement gueri du mal qu'il avait au cou, et sa conduite a ete telle a Millbank, que le gouverneur de cette prison regarde comme tres probable une nouvelle commutation de sa peine, et un bannissement aux possessions anglaises. (Chronique de Jersey, 7 janvier 1854.)]
Qu'est-ce que le gibet a a repondre a cela?
Guernesiais! ce qu'a fait Jersey, Guernesey peut le faire. Ce queJersey a obtenu, Guernesey l'obtiendra.
Dira-t-on qu'ici, dans ce sombre guet-apens du 18 octobre, la mort semble justice? que le crime de Tapner est bien grand?
Plus le crime est grand, plus le temps doit etre mesure long au repentir.
Quoi! une femme aura ete assassinee, lachement tuee, lachement! une maison aura ete pillee, violee, incendiee, un meurtre aura ete accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule d'autres actions perverses, un attentat aura ete commis, je me trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle reparation, le chatiment accompagne de la reflexion, le rachat du mal par la penitence, l'agenouillement du criminel sous le crime et du condamne sous la peine, toute une vie de douleur et de purification; et parce qu'un matin, a un jour precis, le vendredi 27 janvier, en quelques minutes, un poteau aura ete enfonce dans la terre, parce qu'une corde aura serre le cou d'un homme, parce qu'une ame se sera enfuie d'un corps miserable avec le hurlement du damne, tout sera bien!
Brievete chetive de la justice humaine!
Oh! nous sommes le dix-neuvieme siecle; nous sommes le peuple nouveau; nous sommes le peuple pensif, serieux, libre, intelligent, travailleur, souverain; nous sommes le meilleur age de l'humanite, l'epoque de progres, d'art, de science, d'amour, d'esperance, de fraternite; echafauds! qu'est-ce que vous nous voulez? O machines monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du neant, apparitions du passe, toi qui tiens a deux bras ton couperet triangulaire, toi qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit reparaissez-vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvieme siecle, en pleine vie? vous etes des spectres. Vous etes les choses de la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les tenebres offrent leurs services a la lumiere? Allez-vous-en. Pour civiliser l'homme, pour corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer le repentir dans les insomnies du crime, nous avons mieux que vous, nous avons la pensee, l'enseignement, l'education patiente, l'exemple religieux, la clarte en haut, l'epreuve en bas, l'austerite, le travail, la clemence. Quoi! du milieu de tout ce qui est grand, de tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est auguste, on verra obstinement surgir la peine de mort! Quoi! la ville souveraine, la ville centrale du genre humain, la ville du 14 juillet et du 10 aout, la ville ou dorment Rousseau et Voltaire, la metropole des revolutions, la cite-creche de l'idee, aura la Greve, la barriere Saint-Jacques, la Roquette! Et ce ne sera pas assez de cette contradiction abominable! et ce contre-sens sera peu! et cette horreur ne suffira pas! Et il faudra qu'ici aussi, dans cet archipel, parmi les falaises, les arbres et les fleurs, sous l'ombre des grandes nuees qui viennent du pole, l'echafaud se dresse, et domine, et constate son droit, et regne! ici! dans le bruit des vents, dans la rumeur eternelle des flots, dans la solitude de l'abime, dans la majeste de la nature! Allez-vous-en, vous dis-je! disparaissez! Qu'est-ce que vous venez faire, toi, guillotine, au milieu de Paris, toi, gibet, en face de l'ocean?
Peuple de pecheurs, bons et vaillants hommes de la mer, ne laissez pas mourir cet homme. Ne jetez pas l'ombre d'une potence sur votre ile charmante et benie. N'introduisez pas dans vos heroiques et incertaines aventures de mer ce mysterieux element de malheur. N'acceptez pas la solidarite redoutable de cet empietement du pouvoir humain sur le pouvoir divin. Qui sait? qui connait? qui a penetre l'enigme? Il y a des abimes dans les actions humaines, comme il y a des gouffres dans les flots. Songez aux jours d'orage, aux nuits d'hiver, aux forces irritees et obscures qui s'emparent de vous a de certains moments. Songez comme la cote de Serk est rude, comme les bas-fonds des Minquiers sont perfides, comme les ecueils de Pater-Noster sont mauvais. Ne faites pas souffler dans vos voiles le vent du sepulcre. N'oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pecheurs, n'oubliez pas, matelots, qu'il n'y a qu'une planche entre vous et l'eternite, que vous etes a la discretion des vagues qu'on ne sonde pas et de la destinee qu'on ignore, qu'il y a peut-etre des volontes dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes, qui savez si peu de chose et qui ne pouvez rien, vous etes toujours face a face avec l'infini et avec l'inconnu!
L'inconnu et l'infini, c'est la tombe.
N'ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.
Quoi donc! les voix de cet infini ne nous disent-elles rien? Est-ce que tous les mysteres ne nous entretiennent pas les uns des autres? Est-ce que la majeste de l'ocean ne proclame pas la saintete du tombeau?
Dans la tempete, dans l'ouragan, dans les coups d'equinoxe, quand les brises de la nuit balanceront l'homme mort aux poutres du gibet, est-ce que ce ne sera pas une chose terrible que ce squelette maudissant cette ile dans l'immensite?
Est-ce que vous ne songerez pas en fremissant, j'y insiste, que ce vent qui viendra souffler dans vos agres aura rencontre a son passage cette corde et ce cadavre, et que cette corde et ce cadavre lui auront parle?
Non! plus de supplices! nous, hommes de ce grand siecle, nous n'en voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le non coupable. Je le repete, le crime se rachete par le remords et non par un coup de hache ou un noeud coulant; le sang se lave avec les larmes et non avec le sang. Non! ne donnons plus de besogne au bourreau. Ayons ceci present a l'esprit, et que la conscience du juge religieux et honnete medite d'accord avec la notre: independamment du grand forfait contre l'inviolabilite de la vie humaine accompli aussi bien sur le brigand execute que sur le heros supplicie, tous les echafauds ont commis des crimes. Le code de meurtre est un scelerat masque avec ton masque, o justice, et qui tue et massacre impunement. Tous les echafauds portent des noms d'innocents et de martyrs. Non, nous ne voulons plus de supplices. Pour nous la guillotine s'appelle Lesurques, la roue s'appelle Calas, le bucher s'appelle Jeanne d'Arc, la torture s'appelle Campanella, le billot s'appelle Thomas Morus, la cigue s'appelle Socrate, le gibet se nomme Jesus-Christ!
Oh! s'il y a quelque chose d'auguste dans ces enseignements de fraternite, dans ces doctrines de mansuetude et d'amour que toutes les bouches qui crient: religion, et toutes les bouches qui disent: democratie, que toutes les voix de l'ancien et du nouvel evangile sement et repandent aujourd'hui d'un bout, du monde a l'autre, les unes au nom de l'Homme-Dieu, les autres au nom de l'Homme-Peuple; si ces doctrines sont justes, si ces idees sont vraies; si le vivant est frere du vivant, si la vie de l'homme est venerable, si l'ame de l'homme est immortelle; si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu seul a eu le pouvoir de donner; si la mere qui sent l'enfant remuer dans ses entrailles est un etre beni, si le berceau est une chose sacree, si le tombeau est une chose sainte,—insulaires de Guernesey, ne tuez pas cet homme!
Je dis: ne le tuez pas, car, sachez-le bien, quand on peut empecher la mort, laisser mourir, c'est tuer.
Ne vous etonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles. Laissez, je vous le dis, le proscrit interceder pour le condamne. Ne dites pas: que nous veut cet etranger? Ne dites pas au banni: de quoi te meles-tu? ce n'est pas ton affaire.—Je me mele des choses du malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. L'infortune a pitie de la misere; la douleur se penche sur le desespoir.
D'ailleurs, cet homme et moi, n'avons-nous pas des souffrances qui se ressemblent? ne tendons-nous pas chacun les bras a ce qui nous echappe? moi banni, lui condamne, ne nous tournons-nous pas chacun vers notre lumiere, lui vers la vie, moi vers la patrie?
Et,—l'on devrait reflechir a ceci,—l'aveuglement de la creature humaine qui proscrit et qui juge est si profond, la nuit est telle sur la terre, que nous sommes frappes, nous les bannis de France, pour avoir fait notre devoir, comme cet homme est frappe pour avoir commis un crime. La justice et l'iniquite se donnent la main dans les tenebres.
Mais qu'importe! pour moi cet assassin n'est plus un assassin, cet incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur; c'est un etre fremissant qui va mourir. Le malheur le fait mon frere. Je le defends.
L'adversite qui nous eprouve a parfois, outre l'epreuve, des utilites imprevues, et il arrive que nos proscriptions, expliquees par les choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et consolants.
Si ma voix est entendue, si elle n'est pas emportee comme un souffle vain dans le bruit du flot et de l'ouragan, si elle ne se perd pas dans la rafale qui separe les deux iles, si la semence de pitie que je jette a ce vent de mer germe dans les coeurs et fructifie, s'il arrive que ma parole, la parole obscure du vaincu, ait cet insigne honneur d'eveiller l'agitation salutaire d'ou sortiront-la peine commuee et le criminel penitent, s'il m'est donne a moi, le proscrit rejete et inutile, de me mettre en travers d'un tombeau qui s'ouvre, de barrer le passage a la mort, et de sauver la tete d'un homme, si je suis le grain de sable tombe de la main du hasard qui fait pencher la balance et qui fait prevaloir la vie sur la mort, si ma proscription a ete bonne a cela, si c'etait la le but mysterieux de la chute de mon foyer et de ma presence en ces iles, oh! alors tout est bien, je n'ai pas souffert, je remercie, je rends graces et je leve les mains au ciel, et, dans cette occasion ou eclatent toutes les volontes de la providence, ce sera votre triomphe, o Dieu, d'avoir fait benir Guernesey par la France, ce peuple presque primitif par la civilisation tout entiere, les hommes qui ne tuent point par l'homme qui a tue, la loi de misericorde et de vie par le meurtrier, et l'exil par l'exile!
Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n'est pas moi, qui ne suis que l'atome emporte n'importe dans quelle nuit par le souffle de l'adversite; ce qui s'adresse a vous aujourd'hui, je viens de vous le dire, c'est la civilisation tout entiere; c'est elle qui tend vers vous ses mains venerables. Si Beccaria proscrit etait au milieu de vous, il vous dirait:la peine capitale est impie; si Franklin banni vivait a votre foyer, il vous dirait:la loi qui tue est une loi funeste; si Filangieri refugie, si Vico exile, si Turgot expulse, si Montesquieu chasse, habitaient sous votre toit, ils vous diraient:l'echafaud est abominable; si Jesus-Christ, en fuite devant Caiphe, abordait votre ile, il vous dirait:ne frappez pas avec le glaive;—et a Montesquieu, a Turgot, a Vico, a Filangieri, a Beccaria, a Franklin vous criant: grace! a Jesus-Christ vous criant: grace! repondriez-vous: Non!
Non! c'est la reponse du mal. Non! c'est la reponse du neant. L'homme croyant et libre affirme la vie, affirme la pitie, la clemence et le pardon, prouve l'ame de la societe par la misericorde de la loi, et ne repond non! qu'a l'opprobre, au despotisme et a la mort.
Un dernier mot et j'ai fini.
A cette heure fatale de l'histoire ou nous sommes, car si grand que soit un siecle et si beau que soit un astre, ils ont leurs eclipses, a cette minute sinistre que nous traversons, qu'il y ait au moins un lieu sur la terre ou le progres couvert de plaies, jete aux tempetes, vaincu, epuise, mourant, se refugie et surnage! Iles de la Manche, soyez le radeau de ce naufrage sublime! Pendant que l'orient et l'occident se heurtent pour la fantaisie des princes, pendant que les continents n'offrent partout aux yeux que ruse, violence, fourberie, ambition, pendant que les grands empires etalent les passions basses, vous, petits pays, donnez les grands exemples. Reposez le regard du genre humain.
Oui, en ce moment ou le sang des hommes coule a ruisseaux a cause d'un homme, en ce moment ou l'Europe assiste a l'agonie heroique des turcs sous le talon du czar, triomphateur qu'attend le chatiment, en ce moment ou la guerre, evoquee par un caprice d'empereur, se leve de toutes parts avec son horreur et ses crimes, qu'ici du moins, dans ce coin du monde, dans cette republique de marins et de paysans, on voie ce beau spectacle: un petit peuple brisant l'echafaud! Que la guerre soit partout, et ici la paix! Que la barbarie soit partout, et ici la civilisation! Que la mort, puisque les princes le veulent, soit partout, et que la vie soit ici! Tandis que les rois, frappes de demence, font de l'Europe un cirque ou les hommes vont remplacer les tigres et s'entre-devorer, que le peuple de Guernesey, de son rocher, entoure des calamites du monde et des tempetes du ciel, fasse un piedestal et un autel; un piedestal a l'Humanite, un autel a Dieu!
Jersey, Marine-Terrace, 10 janvier 1854.
[Note: Voir aux Notes les extraits des journaux laNationet l'Homme.]
La lettre qui precede avait emu l'ile de Guernesey. Des meetings avaient eu lieu, une adresse a la reine avait ete signee, les journaux anglais avaient reproduit en l'appuyant la demande de Victor Hugo pour la grace de Tapner. Le gouvernement anglais avait successivement accorde trois sursis. On pensait que l'execution n'aurait pas lieu. Tout a coup le bruit se repand que l'ambassadeur de France, M. Walewski, est alle voir lord Palmerston. Deux jours apres, Tapner est execute. L'execution eut lieu le 10 fevrier. Le 11, Victor Hugo ecrivit a lord Palmerston la lettre qu'on va lire:
Monsieur,
Je mets sous vos yeux une serie de faits qui se sont accomplis aJersey dans ces dernieres annees.
Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamne a mort et gracie. Il y a huit ans, Thomas Nicolle, assassin, fut condamne a mort et gracie. Il y a trois ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamne a mort et gracie. Pour tous ces criminels la mort fut commuee en deportation. Pour obtenir ces graces, a ces diverses epoques, il a suffi d'une petition des habitants de l'ile.
J'ajoute qu'en 1851 on se borna egalement a deporter Edward Carlton, qui avait assassine sa femme dans des circonstances horribles.
Voila ce qui s'est passe depuis quinze ans dans l'ile d'ou je vous ecris.
Par suite de tous ces faits significatifs, on a efface les scellements du gibet sur le vieux Mont-Patibulaire de Saint-Helier, et il n'y a plus de bourreau a Jersey.
Maintenant quittons Jersey et venons a Guernesey.
Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamne a mort. A l'heure qu'il est, monsieur, et au besoin les faits que je viens de vous citer suffiraient a le prouver, dans toutes les consciences saines et droites la peine de mort est abolie; Tapner condamne, un cri s'eleve, les petitions se multiplient; une, qui s'appuie energiquement sur le principe de l'inviolabilite de la vie humaine, est signee par six cents habitants les plus eclaires de l'ile. Notons ici que, des nombreuses sectes chretiennes qui se partagent les quarante mille habitants de Guernesey, trois ministres seulement [note: M. Pearce, M. Carey, M. Cockburn.] ont accorde leur signature a ces petitions. Tous les autres l'ont refusee. Ces hommes ignorent probablement que la croix est un gibet. Le peuple criait: grace! le pretre a crie: mort! Plaignons le pretre et passons. Les petitions vous sont remises, monsieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas, sursis signifie commutation. L'ile respire; le gibet ne sera point dresse. Point. Le gibet se dresse. Tapner est pendu.
Apres reflexion.
Pourquoi?
Pourquoi refuse-t-on a Guernesey ce qu'on avait tant de fois accorde a Jersey? pourquoi la concession a l'une et l'affront a l'autre? pourquoi la grace ici et le bourreau la? pourquoi cette difference la ou il y avait parite? quel est le sens de ce sursis qui n'est plus qu'une aggravation? est-ce qu'il y aurait un mystere? a quoi a servi la reflexion?
Il se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je detourne la tete. Non, ce qui se dit n'est pas. Quoi! une voix, la voix la plus obscure, ne pourrait pas, si c'est la voix d'un exile, demander grace, dans un coin perdu de l'Europe, pour un homme qui va mourir, sans que M. Bonaparte l'entendit! sans que M. Bonaparte intervint! sans que M. Bonaparte mit le hola! Quoi! M, Bonaparte qui a la guillotine de Belley, la guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier, n'en aurait pas assez, et aurait l'appetit d'une potence a Guernesey! Quoi! dans cette affaire, vous auriez, vous monsieur, craint de faire de la peine au proscripteur en donnant raison au proscrit, l'homme pendu serait une complaisance, ce gibet serait une gracieusete, et vous auriez fait cela pour "entretenir l'amitie"! Non, non, non! je ne le crois pas, je ne puis le croire; je ne puis en admettre l'idee, quoique j'en aie le frisson!
En presence de la grande et genereuse nation anglaise, votre reine aurait le droit de grace et M. Bonaparte aurait le droit de veto! En meme temps qu'il y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce tout-puissant sur la terre!—Non!
Seulement il n'a pas ete possible aux journaux de France de parler deTapner. Je constate le fait, mais je n'en conclus rien.
Quoi qu'il en soit, vous avez ordonne, ce sont les termes de la depeche, que la justice "suivit son cours"; quoi qu'il en soit, tout est fini; quoi qu'il en soit, Tapner, apres trois sursis et trois reflexions [note: Du 27 janvier au 3 fevrier.—Du 3 fevrier au 6.—Du 6 au 10.], a ete pendu hier 10 fevrier, et,—si, par aventure, il y a quelque chose de fonde dans les conjectures que je repousse,—voici, monsieur, le bulletin de la journee. Vous pourriez, dans ce cas, le transmettre aux Tuileries. Ces details n'ont rien qui repugne a l'empire du Deux Decembre; il planera avec joie sur cette victoire. C'est un aigle a gibets.
Depuis quelques jours, le condamne etait frissonnant. Le lundi 6 on avait entendu ce dialogue entre lui et un visiteur:—Comment etes-vous?—J'ai plus peur de la mort que jamais.—Est-ce du supplice que vous avez peur?—Non, pas de cela … Mais quitter mes enfants!et il s'etait mis a pleurer. Puis il avait ajoute:—Pourquoi ne me laisse-t-on pas le temps de me repentir?
La derniere nuit, il a lu plusieurs fois le psaume 51. Puis, apres s'etre etendu un moment sur son lit, il s'est jete a genoux. Un assistant s'est approche et lui a dit:—Sentez-vous que vous avez besoin de pardon? Il a repondu:Oui. La meme personne a repris:—Pour qui priez-vous? Le condamne a dit:Pour mes enfants. Puis il a releve la tete, et l'on a vu son visage inonde de larmes, et il est reste a genoux. Entendant sonner quatre heures du matin, il s'est tourne et a dit aux gardiens:—J'ai encore quatre heures, mais ou ira ma miserable ame? Les apprets ont commence; on l'a arrange comme il fallait qu'il fut; le bourreau de Guernesey pratique peu; le condamne a dit tout bas au sous-sherif:—Cet homme saura-t-il bien faire la chose?—Soyez tranquille, a repondu le sous-sherif. Le procureur de la reine est entre; le condamne lui a tendu la main; le jour naissait, il a regarde la fenetre blanchissante du cachot et a murmure:Mes enfants! Et il s'est mis a lire un livre intitule: CROYEZ ET VIVEZ.
Des le point du jour une multitude immense fourmillait aux abords de la geole.
Un jardin etait attenant a la prison. On y avait dresse l'echafaud. Une breche avait ete faite au mur pour que le condamne passat. A huit heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents spectateurs "privilegies" etant dans le jardin, l'homme a paru a la breche. Il avait le front haut et le pas ferme; il etait pale; le cercle rouge de l'insomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de s'ecouler l'avait vieilli de vingt annees. Cet homme de trente ans en paraissait cinquante. "Un bonnet de coton blanc profondement enfonce sur la tete et releve sur le front,—dit un temoin oculaire [note:Execution de J.-C. Tapner. (Imprime au bureau duStar de Guernesey.)],—vetu de la redingote brune qu'il portait aux debats, et chausse de vieilles pantoufles", il a fait le tour d'une partie du jardin dans une allee sablee expres. Les bordiers, le sherif, le lieutenant-sherif, le procureur de la reine, le greffier et le sergent de la reine l'entouraient. Il avait les mains liees; mal, comme vous allez voir. Pourtant, selon l'usage anglais, pendant que les mains etaient croisees par les liens sur la poitrine, une corde rattachait les coudes derriere le dos. Il marchait l'oeil fixe sur le gibet. Tout en marchant il disait a voix haute:Ah! mes pauvres enfants! A cote de lui, le chapelain Bouwerie, qui avait refuse de signer la demande en grace, pleurait. L'allee sablee menait a l'echelle. Le noeud pendait. Tapner a monte. Le bourreau tremblait; les bourreaux d'en bas sont quelquefois emus. Tapner s'est mis lui-meme sous le noeud coulant et y a passe son cou, et, comme il avait les mains peu attachees, voyant que le bourreau, tout egare, s'y prenait mal, il l'a aide. Puis, "comme s'il eut pressenti ce qui allait suivre",—dit le meme temoin,—il a dit:Liez-moi donc mieux les mains.—C'est inutile, a repondu le bourreau. Tapner etant ainsi debout dans le noeud coulant, les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son visage, et l'on n'a plus vu de cette face pale qu'une bouche qui priait. La trappe prete a s'ouvrir sous lui avait environ deux pieds carres. Apres quelques secondes, le temps de se retourner, l'homme des "hautes oeuvres" a presse le ressort de la trappe. Un trou s'est fait sous le condamne, il y est tombe brusquement, la corde s'est tendue, le corps a tourne, on a cru l'homme mort. "On pensa, dit le temoin, que Tapner avait ete tue roide par la rupture de la moelle epiniere." Il etait tombe de quatre pieds de haut, et de tout son poids, et c'etait un homme de haute taille; et le temoin ajoute: "Ce soulagement des coeurs oppresses ne dura pas deux minutes." Tout a coup, l'homme, pas encore cadavre et deja spectre, a remue; les jambes se sont elevees et abaissees l'une apres l'autre comme si elles essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu'on entrevoyait de la face est devenu horrible, les mains, presque deliees, s'eloignaient et se rapprochaient "comme pour demander assistance", dit le temoin. Le lien des coudes s'etait rompu a la secousse de la chute. Dans ces convulsions, la corde s'est mise a osciller, les coudes du miserable ont heurte le bord de la trappe, les mains s'y sont cramponnees, le genou droit s'y est appuye, le corps s'est souleve, et le pendu s'est penche sur la foule. Il est retombe, puis a recommence.Deux fois, dit le temoin. La seconde fois il s'est dresse a un pied de hauteur; la corde a ete un moment lache. Puis il a releve son bonnet et la foule a vu ce visage. Cela durait trop, a ce qu'il parait. Il a fallu finir. Le bourreau qui etait descendu, est remonte, et a fait, je cite toujours le temoin oculaire, "lacher prise au patient". La corde avait devie; elle etait sous le menton; le bourreau l'a remise sous l'oreille; apres quoi il a presse sur les deux epaules". [Note:Gazette de Guernesey, 11 fevrier.] Le bourreau et le spectre ont lutte un moment. Le bourreau a vaincu. Puis cet infortune, condamne lui-meme, s'est precipite dans le trou ou pendait Tapner, lui a etreint les deux genoux et s'est suspendu a ses pieds. La corde s'est balancee un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et la loi. Enfin, le bourreau a lui-meme "lache prise". C'etait fait. L'homme etait mort.
Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passees. Cela a ete complet, Si c'est un cri d'horreur qu'on a voulu, on l'a.
La ville etant batie en amphitheatre, on voyait cela de toutes les fenetres. Les regards plongeaient dans le jardin.
La foule criait:shame! shame! Des femmes sont tombees evanouies.
Pendant ce temps-la, Fouquet, le gracie de 1851, se repent. Le bourreau a fait de Tapner un cadavre; la clemence a refait de Fouquet un homme.
Dernier detail.
Entre le moment ou Tapner est tombe dans le trou de la trappe et l'instant ou le bourreau, ne sentant plus de fremissement, lui a lache les pieds, il s'est ecoule douze minutes. Douze minutes! Qu'on calcule combien cela fait de temps, si quelqu'un sait a quelle horloge se comptent les minutes de l'agonie!
Voila donc, monsieur, de quelle facon Tapner est mort.
Cette execution a coute cinquante mille francs. C'est un beau luxe. [Note: " L'executeur Rooks a deja coute pres de deux mille livres sterling au fisc."Gazette de Guernesey, 11 fevrier. Rooks n'avait encore pendu personne; Tapner est son coup d'essai. Le dernier gibet qu'ait vu Guernesey remonte a vingt-quatre ans. Il fut dresse pour un assassin nomme Beasse, execute le 3 novembre 1830.]
Quelques amis de la peine de mort disent qu'on aurait pu avoir cette strangulation pour "vingt-cinq livres sterling". Pourquoi lesiner? Cinquante mille francs! quand on y pense, ce n'est pas trop cher; il y a beaucoup de details dans cette chose-la.
On voit l'hiver, a Londres, dans de certains quartiers, des groupes d'etres pelotonnes dans les angles des rues, au coin des portes, passant ainsi les jours et les nuits, mouilles, affames, glaces, sans abri, sans vetements et sans chaussures, sous le givre et sous la pluie. Ces etres sont des vieillards, des enfants et des femmes; presque tous irlandais; comme vous, monsieur. Contre l'hiver ils ont la rue, contre la neige ils ont la nudite, contre la faim ils ont le tas d'ordures voisin. C'est sur ces indigences-la que le budget preleve les cinquante mille francs donnes au bourreau Rooks. Avec ces cinquante mille francs, on ferait vivre pendant un an cent de ces familles. Il vaut mieux tuer un homme.
Ceux qui croient que le bourreau Rooks a commis quelque maladresse paraissent etre dans l'erreur. L'execution de Tapner n'a rien que de simple. C'est ainsi que cela doit se passer. Un nomme Tawel a ete pendu recemment par le bourreau de Londres, qu'une relation que j'ai sous les yeux qualifie ainsi: "Le maitre des executeurs, celui qui s'est acquis une celebrite sans rivale dans sa peu enviable profession." Eh bien, ce qui est arrive a Tapner etait arrive a Tawel.
[Note: "La trappe tomba, et le malheureux homme se livra tout d'abord a de violentes convulsions. Tout son corps frissonna. Les bras et les jambes se contracterent, puis retomberent; se contracterent encore, puis retomberent encore; se contracterent encore, et ce ne fut qu'apres ce troisieme effort que le pendu ne fut plus qu'un cadavre." (Execution of Tawel. Thorne's printing establishment. Charles Street.)]
On aurait tort de dire qu'aucune precaution n'avait ete prise pour Tapner. Le jeudi 9, quelques zeles de la peine capitale avaient visite la potence deja toute prete dans le jardin. S'y connaissant, ils avaient remarque que "la corde etait grosse comme le pouce et le noeud coulant gros comme le poing". Avis avait ete donne au procureur royal, lequel avait fait remplacer la grosse corde par une corde fine. De quoi donc se plaindrait-on?
Tapner est reste une heure au gibet. L'heure ecoulee, on l'a detache; et le soir, a huit heures, on l'a enterre dans le cimetiere dit des etrangers, a cote du supplicie de 1830, Beasse.
Il y a encore un autre etre condamne. C'est la femme de Tapner. Elle s'est evanouie, deux fois en lui disant adieu; le second evanouissement a dure une demi-heure; on l'a crue morte.
Voila, monsieur, j'y insiste, de quelle facon est mort Tapner.
Un fait que je ne puis vous taire, c'est l'unanimite de la presse locale sur ce point:—Il n'y aura plus d'execution a mort dans ce pays, l'echafaud n'y sera plus tolere.
LaChronique de Jerseydu 11 fevrier ajoute: "Le supplice a ete plus atroce que le crime."
J'ai peur que, sans le vouloir, vous n'ayez aboli la peine de mort aGuernesey.
Je livre en outre a vos reflexions ce passage d'une lettre que m'ecrit un des principaux habitants de l'ile: "L'indignation etait au comble, et si tous avaient pu voir ce qui se passait sous le gibet,quelque chose de serieuxserait arrive, on aurait tache de sauver celui qu'on torturait."
Je vous confie ces criailleries.
Mais revenons a Tapner.
La theorie de l'exemple est satisfaite. Le philosophe seul est triste, et se demande si c'est la ce qu'on appelle la justice "qui suit son cours".
Il faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a ete effroyable, mais le crime etait hideux. Il faut bien que la societe se defende, n'est-ce pas? ou en serions-nous si, etc., etc., etc.? L'audace des malfaiteurs n'aurait plus de bornes. On ne verrait qu'atrocites et guet-apens. Une repression est necessaire. Enfin, c'est votre avis, monsieur, les Tapner doivent etre pendus, a moins qu'ils ne soient empereurs.
Que la volonte des hommes d'etat soit faite!
Les ideologues, les reveurs, les etranges esprits chimeriques qui ont la notion du bien et du mal, ne peuvent sonder sans trouble certains cotes du probleme de la destinee.
Pourquoi Tapner, au lieu de tuer une femme, n'en a-t-il pas tue trois cents, en ajoutant au tas quelques centaines de vieillards et d'enfants? pourquoi, au lieu de forcer une porte, n'a-t-il pas crochete un serment? pourquoi, au lieu de derober quelques schellings, n'a-t-il pas vole vingt-cinq millions? Pourquoi, au lieu de bruler la maison Saujon, n'a-t-il pas mitraille Paris? Il aurait un ambassadeur a Londres.
Il serait pourtant bon qu'on en vint a preciser un peu le point ou Tapner cesse d'etre un brigand et ou Schinderhannes commence a devenir de la politique.
Tenez, monsieur, c'est horrible. Nous habitons, vous et moi, l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n'etes qu'un ministre. Je suis de la cendre, vous etes de la poussiere. D'atome a atome on peut se parler. On peut d'un neant a l'autre se dire ses verites. Eh bien, sachez-le, quelles que soient les splendeurs actuelles de votre politique, quelle que soit la gloire de l'alliance de M. Bonaparte, quelque honneur qu'il y ait pour vous a mettre votre tete a cote de la sienne dans le bonnet qu'il porte, si retentissants et si magnifiques que soient vos triomphes en commun dans l'affaire turque, monsieur, cette corde qu'on noue au cou d'un homme, cette trappe qu'on ouvre sous ses pieds, cet espoir qu'il se cassera la colonne vertebrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement de leur orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement d'angoisse que le noeud etouffe, cette ame eperdue qui se cogne au crane sans pouvoir s'en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent un point d'appui, ces mains liees et muettes qui se joignent et qui crient au secours, et cet autre homme, cet homme de l'ombre, qui se jette sur ces palpitations supremes, qui se cramponne aux jambes du miserable et qui se pend au pendu, monsieur, c'est epouvantable. Et si par hasard les conjectures que j'ecarte avaient raison, si l'homme qui s'est accroche aux pieds de Tapner etait M. Bonaparte, ce serait monstrueux. Mais, je le repete, je ne crois pas cela. Vous n'avez obei a aucune influence; vous avez dit: que la justice "suive son cours"; vous avez donne cet ordre comme un autre; les rabachages sur la peine de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau. Vous n'avez pas vu la gravite de l'acte. C'est une legerete d'homme d'etat; rien de plus. Monsieur, gardez vos etourderies pour la terre, ne les offrez pas a l'eternite. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces profondeurs-la; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces profondeurs-la, je suis plus pres que vous, je les vois. Prenez garde.Exsul sicut mortuus. Je vous parle de dedans le tombeau.
Bah! qu'importe! Un homme pendu; et puis apres? une ficelle que nous allons rouler, une charpente que nous allons declouer, un cadavre que nous allons enterrer, voila grand'chose. Nous tirerons le canon, un peu de fumee en orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut un microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre, ce cadavre, ce mechant gibet imperceptible, cette misere, c'est l'immensite. C'est la question sociale, plus haute que la question politique. C'est plus encore, c'est ce qui n'est plus la terre. Ce qui est peu de chose, c'est votre canon, c'est votre politique, c'est votre fumee. L'assassin qui du matin au soir devient l'assassine, voila ce qui est effrayant; une ame qui s'envole tenant le bout de corde du gibet, voila ce qui est, entre deux diners, formidable. Hommes d'etat, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous pressez nonchalamment de votre pouce gante de blanc le ressort de la potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe, savez-vous ce que c'est? C'est l'infini qui apparait; c'est l'insondable et l'inconnu; c'est la grande ombre qui s'ouvre brusque et terrible sous votre petitesse.
Continuez. C'est bien. Qu'on voie les hommes du vieux monde a l'oeuvre. Puisque le passe s'obstine, regardons-le. Voyons successivement toutes ses figures: a Tunis, c'est le pal; chez le czar, c'est le knout; chez le pape, c'est le garrot; en France, c'est la guillotine; en Angleterre, c'est le gibet; en Asie et en Amerique, c'est le marche d'esclaves. Ah! tout cela s'evanouira! Nous les anarchistes, nous les demagogues, nous les buveurs de sang, nous vous le declarons, a vous les conservateurs et les sauveurs, la liberte humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine est sacree, l'ame humaine est divine. Pendez maintenant!
Prenez garde. L'avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille societe est debout, mais morte, vous dis-je. Vous vous etes trompes. Vous avez mis la main dans les tenebres sur le spectre et vous en avez fait votre fiancee. Vous tournez le dos a la vie; elle va tout a l'heure se lever derriere vous. Quand nous prononcons ces mots, progres, revolution, liberte, humanite, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la nuit ou nous sommes et ou vous etes. Vraiment, savez-vous ce que c'est que cette nuit? Apprenez-le, avant peu les idees en sortiront enormes et rayonnantes. La democratie, c'etait hier la France; ce sera demain l'Europe. L'eclipse actuelle masque le mysterieux agrandissement de l'astre.
Je suis, monsieur, votre serviteur,
Marine-Terrace, 11 fevrier 1854.
24 fevrier 1854.
Citoyens,
Une date, c'est une idee qui se fait chiffre; c'est une victoire qui se condense et se resume dans un nombre lumineux, et qui flamboie a jamais dans la memoire des hommes.
Vous venez de celebrer le 24 Fevrier 1848; vous avez glorifie la date passee; permettez-moi de me tourner vers la date future.
Permettez-moi de me tourner vers cette journee, soeur encore ignoree du 24 Fevrier, qui donnera son nom a la prochaine revolution, et qui s'identifiera avec elle.
Permettez-moi d'envoyer a la date future toutes les aspirations de mon ame.
Qu'elle ait autant de grandeur que la date passee, et qu'elle ait plus de bonheur!
Que les hommes pour qui elle resplendira soient fermes et purs, qu'ils soient bons et grands, qu'ils soient justes, utiles et victorieux, et qu'ils aient une autre recompense que l'exil!
Que leur sort soit meilleur que le notre!
Citoyens! que la date future soit la date definitive!
Que la date future continue l'oeuvre de la date passee, mais qu'elle l'acheve!
Que, comme le 24 Fevrier, elle soit radieuse et fraternelle; mais qu'elle soit hardie et qu'elle aille au but! qu'elle regarde l'Europe de la facon dont Danton la regardait!
Que, comme Fevrier, elle abolisse la monarchie en France, mais qu'elle l'abolisse aussi sur le continent! qu'elle ne trompe pas l'esperance! que partout elle substitue le droit humain au droit divin! qu'elle crie aux nationalites: debout! Debout, Italie! debout, Pologne! debout, Hongrie! debout, Allemagne, debout, peuples, pour la liberte! Qu'elle embouche le clairon du reveil! qu'elle annonce le lever du jour! que, dans cette halte nocturne ou gisent les nations engourdies par je ne sais quel lugubre sommeil, elle sonne la diane des peuples!
Ah! l'instant s'avance! je vous l'ai deja dit et j'y insiste, citoyens! des que les chocs decisifs auront lieu, des que la France abordera directement la Russie et l'Autriche et les saisira corps a corps, quand la grande guerre commencera, citoyens! vous verrez la revolution luire. C'est a la revolution qu'il est reserve de frapper les rois du continent. L'empire est le fourreau, la republique est l'epee.
Donc, acclamons la date future! acclamons la revolution prochaine! souhaitons la bienvenue a cet ami mysterieux qui s'appelle demain!
Que la date future soit splendide! que la prochaine revolution soit invincible! qu'elle fonde les Etats-Unis d'Europe!
Que, comme Fevrier, elle ouvre a deux battants l'avenir, mais qu'elle ferme a jamais l'abominable porte du passe! que de toutes les chaines des peuples elle forge a cette porte, un verrou! et que ce verrou soit enorme comme a ete la tyrannie!
Que, comme Fevrier, elle releve et place sur l'autelle sublime trepied Liberte-Egalite-Fraternite, mais que sur ce trepied elle allume, de facon a en eclairer toute la terre, la grande flamme Humanite!
Qu'elle en eblouisse les penseurs, qu'elle en aveugle les despotes!
Que, comme Fevrier, elle renverse l'echafaud politique releve par le Bonaparte de decembre, mais qu'elle renverse aussi l'echafaud social! Ne l'oublions pas citoyens, c'est sur la tete du proletaire que l'echafaud social suspend son couperet. Pas de pain dans la famille, pas de lumiere dans le cerveau; de la la faute, de la la chute, de la le crime.
Un soir, a la nuit tombante, je me suis approche d'une guillotine qui venait de travailler dans la place de Greve. Deux poteaux soutenaient le couperet encore fumant. J'ai demande au premier poteau: Comment t'appelles-tu? il m'a repondu: Misere. J'ai demande au deuxieme poteau: Comment t'appelles-tu? Il m'a repondu: Ignorance.
Que la revolution prochaine, que la date future, arrache ces poteaux et brise cet echafaud!
Que, comme Fevrier, elle confirme le droit de l'homme, mais qu'elle proclame le droit de la femme et qu'elle decrete le droit de l'enfant; c'est-a-dire l'egalite pour l'une et l'education pour l'autre!
Que, comme Fevrier, elle repudie la confiscation et les violences, qu'elle ne depouille personne; mais qu'elle dote tout le monde! qu'elle ne soit pas faite contre les riches, mais qu'elle soit faite pour les pauvres! Oui! que, par une immense reforme economique, par le droit du travail mieux compris, par de larges institutions d'escompte et de credit, par le chomage rendu impossible, par l'abolition des douanes et des frontieres, par la circulation decuplee, par la suppression des armees permanentes, qui coutent a l'Europe quatre milliards par an, sans compter ce que coutent les guerres, par la complete mise en valeur du sol, par un meilleur balancement de la production et de la consommation, ces deux battements de l'artere sociale, par l'echange, source jaillissante de vie, par la revolution monetaire, levier qui peut soulever toutes les indigences, enfin, par une gigantesque creation de richesses toutes nouvelles que des a present la science entrevoit et affirme, elle fasse du bien-etre materiel, intellectuel et moral la dotation universelle!
Qu'elle broie, ecrase, efface, aneantisse, toutes les vieilles institutions deshonorees, c'est la sa mission politique; mais qu'elle fasse marcher de front sa mission sociale et qu'elle donne du pain aux travailleurs! Qu'elle preserve les jeunes ames de l'enseignement,—je me trompe,—de l'empoisonnement jesuitique et clerical, mais qu'elle etablisse et constitue sur une base colossale l'instruction gratuite et obligatoire! Savez-vous, citoyens, ce qu'il faut a la civilisation, pour qu'elle devienne l'harmonie? Des ateliers, et des ateliers! des ecoles, et des ecoles! L'atelier et l'ecole, c'est le double laboratoire d'ou sort la double vie, la vie du corps et la vie de l'intelligence. Qu'il n'y ait plus de bouches affamees! qu'il n'y ait plus de cerveaux tenebreux! Que ces deux locutions, honteuses, usuelles, presque proverbiales, que nous avons tous prononcees plus d'une fois dans notre vie:—cet homme n'a pas de quoi manger;—cet homme ne sait pas lire;—que ces deux locutions, qui sont comme les deux lueurs de la vieille misere eternelle, disparaissent du langage humain!
Qu'enfin, comme le 24 Fevrier, la grande date future, la revolution prochaine, fasse dans tous les sens des pas en avant, mais qu'elle ne fasse point un pas en arriere! qu'elle ne se croise pas les bras avant d'avoir fini! que son dernier mot soit: suffrage universel, bien-etre universel, paix universelle, lumiere universelle!
Quand on nous demande: qu'entendez-vous par Republique Universelle? nous entendons cela. Qui en veut? (Cri unanime:—Tout le monde!)
Et maintenant, amis, cette date que j'appelle, cette date qui, reunie au grand 24 Fevrier 1848 et a l'immense 22 septembre 1792, sera comme le triangle de feu de la revolution, cette troisieme date, cette date supreme, quand viendra-t-elle? quelle annee, quel mois, quel jour illustrera-t-elle? de quels chiffres se composera-t-elle dans la serie tenebreuse des nombres? sont-ils loin ou pres de nous, ces chiffres encore obscurs et destines a une si prodigieuse lumiere? Citoyens, deja, des a present, a l'heure ou je parle, ils sont ecrits sur une page du livre de l'avenir, mais cette page-la, le doigt de Dieu ne l'a pas encore tournee. Nous ne savons rien, nous meditons, nous attendons; tout ce que nous pouvons dire et repeter, c'est qu'il nous semble que la date liberatrice approche. On ne distingue pas le chiffre, mais on voit le rayonnement.
Proscrits! levons nos fronts pour que ce rayonnement les eclaire!
Levons nos fronts, pour que, si les peuples demandent:—Qu'est-ce donc qui blanchit de la sorte le haut du visage de ces hommes?—on puisse repondre:—C'est la clarte de la revolution qui vient!
Levons nos fronts, proscrits, et, comme nous l'avons fait si souvent dans notre confiance religieuse, saluons l'avenir!
L'avenir a plusieurs noms.
Pour les faibles, il se nomme l'impossible; pour les timides, il se nomme l'inconnu; pour les penseurs et pour les vaillants, il se nomme l'ideal.
L'impossible!
L'inconnu!
Quoi! plus de misere pour l'homme, plus de prostitution pour la femme, plus d'ignorance pour l'enfant, ce serait l'impossible!
Quoi! les Etats-Unis d'Europe, libres et maitres chacun chez eux, mus et relies par une assemblee centrale, et communiant a travers les mers avec les Etats-Unis d'Amerique, ce serait l'inconnu!
Quoi! ce qu'a voulu Jesus-Christ, c'est l'impossible!
Quoi! ce qu'a fait Washington, c'est l'inconnu!
Mais on nous dit:—Et la transition! et les douleurs de l'enfantement! et la tempete du passage du vieux monde au monde nouveau! un continent qui se transforme! l'avatar d'un continent! Vous figurez-vous cette chose redoutable? la resistance desesperee des trones, la colere des castes, la furie des armees, le roi defendant sa liste civile, le pretre defendant sa prebende, le juge defendant sa paie, l'usurier defendant son bordereau, l'exploiteur defendant son privilege, quelles ligues! quelles luttes! quels ouragans! quelles batailles! quels obstacles! Preparez vos yeux a repandre des larmes; preparez vos veines a verser du sang! arretez-vous! reculez! …—Silence aux faibles et aux timides! l'impossible, cette barre de fer rouge, nous y mordrons; l'inconnu, ces tenebres, nous nous y plongerons; et nous te conquerrons, ideal!
Vive la revolution future!
14 juin 1854.
Il devient urgent d'elever la voix et d'avertir les coeurs fideles et genereux. Que ceux qui sont dans le pays se souviennent de ceux qui sont hors du pays. Nous, les combattants de la proscription, nous sommes entoures de detresses heroiques et inouies. Le paysan souffre loin de son champ, l'ouvrier souffre loin de son atelier; pas de travail, pas de vetements, pas de souliers, pas de pain; et au milieu de tout cela des femmes et des enfants; voila ou en sont une foule de proscrits. Nos compagnons ne se plaignent pas, mais nous nous plaignons pour eux. Les despotes, M. Bonaparte en tete, ont fait ce qu'il faut, la calomnie, la police et l'intimidation aidant, pour empecher les secours d'arriver a ces inebranlables confesseurs de la democratie et de la liberte. En les affamant, on espere les dompter. Reve. Ils tomberont a leur poste.
En attendant, le temps se passe, les situations s'aggravent, et ce qui n'etait que de la misere devient de l'agonie. Le denument, la nostalgie et la faim deciment l'exil. Plusieurs sont morts deja. Les autres doivent-ils mourir?
Concitoyens de la republique universelle, secourir l'homme qui souffre, c'est le devoir; secourir l'homme qui souffre pour l'humanite, c'est plus que le devoir.
Vous tous qui etes restes dans vos patries et qui avez du moins ces deux choses qui font vivre, le pain et l'air natal, tournez vos yeux vers cette famille de l'exil qui lutte pour tous et qui ebauche dans les douleurs et dans l'epreuve la grande famille des peuples.
Que chacun donne ce qu'il pourra. Nous appelons nos freres au secours de nos freres.
21 septembre 1854.
Citoyens,
Encore un condamne a mort par l'exil qui vient de subir sa peine!
Encore un qui meurt tout jeune, comme Helin, comme Bousquet, commeLouise Julien, comme Gaffney, comme Izdebski, comme Cauvet! FelixBony, qui est dans cette biere, avait vingt-neuf ans.
Et, chose poignante! les enfants tombent aussi! Avant d'arriver a cette sepulture, tout a l'heure, nous nous sommes arretes devant une autre fosse, fraichement ouverte comme celle-ci, ou nous avons depose le fils de notre compagnon d'exil Eugene Beauvais, pauvre enfant mort des douleurs de sa mere, et mort, helas! presque avant d'avoir vecu!
Ainsi, dans la douloureuse etape que nous faisons, le jeune homme et l'enfant roulent pele-mele sous nos pieds dans l'ombre.
Felix Bony avait ete soldat; il avait subi cette monstrueuse loi du sang qu'on appelle conscription et qui arrache l'homme a la charrue, pour le donner au glaive.
Il avait ete ouvrier; et, chomage, maladie, travail au rabais, exploitation, marchandage, parasitisme, misere, il avait traverse les sept cercles de l'enfer du proletaire. Comme vous le voyez, cet homme, si jeune encore, avait ete eprouve de tous les cotes, et l'infortune l'avait trouve solide.
Depuis le 2 decembre, il etait proscrit.
Pourquoi? pour quel crime?
Son crime, c'etait le mien a moi qui vous parle, c'etait le votre a vous qui m'ecoutez. Il etait republicain dans une republique; il croyait que celui qui a prete un serment doit le tenir, que, parce qu'on est ou qu'on se croit prince, on n'est pas dispense d'etre honnete homme, que les soldats doivent obeir aux constitutions, que les magistrats doivent respecter les lois; il avait ces idees etranges, et il s'est leve pour les soutenir; il a pris les armes, comme nous l'avons tous fait, pour defendre les lois; il a fait de sa poitrine le bouclier de la constitution; il a accompli son devoir, en un mot. C'est pour cela qu'il a ete frappe; c'est pour cela qu'il a ete banni; c'est pour cela qu'il a ete "condamne", comme parlent les juges infames qui rendent la justice au nom de l'accuse Louis Bonaparte.
Il est mort; mort de nostalgie comme les autres qui l'ont precede ici; mort d'epuisement, mort loin de sa ville natale, mort loin de sa vieille mere, mort loin de son petit enfant. Il a agonise, car l'agonie commence avec l'exil, il a agonise trois ans; il n'a pas flechi une heure. Vous l'avez tous connu, vous vous en souvenez! Ah! c'etait un vaillant et ferme coeur!
Qu'il repose dans cette paix severe! et qu'il trouve du moins dans le sepulcre la realisation sereine de ce qui fut son ideal pendant la vie. La mort, c'est la grande fraternite.
O proscrits, puisque c'est vrai que cet ami est mort, et que voila encore un des notres qui s'evanouit dans le cercueil, faisons l'appel dans nos rangs; serrons-nous devant la mort comme les soldats devant la mitraille; c'est le moment de pleurer et c'est le moment de sourire; c'est ici la paque supreme. Retrempons notre conscience republicaine, retrempons notre foi en Dieu et au progres dans ces tenebres ou nous descendrons tous peut-etre l'un apres l'autre avant d'avoir revu la chere terre de la patrie; asseyons-nous, cote a cote avec nos morts, a cette sainte cene de l'honneur, du devouement et du sacrifice; faisons la communion de la tombe.
Donc l'air de la proscription tue. On meurt ici, on meurt souvent, on meurt sans cesse. Le proscrit lutte, resiste, tient tete, s'assied au bord de la mer et regarde du cote de la France, et meurt. Les autres apres lui continuent le combat; seulement la breche de l'exil commence a s'encombrer de cadavres.
Tout est bien. Et ceci (montrant la fosse) rachete cela (l'orateur etend le bras du cote de la France). Pendant que tant d'hommes qui auraient la force s'ils voulaient acceptent la servitude, et, le bat sur le cou, subissent le triomphe du guet-apens, lache triomphe et lache soumission, pendant que les foules s'en vont dans la honte, les proscrits s'en vont dans la tombe.—Tout est bien.
O mes amis, quelle profonde douleur!
Ah! que du moins, en attendant le jour ou ils se leveront, en attendant le jour ou ils auront pudeur, en attendant le jour ou ils auront horreur, les peuples maintenant a terre, les uns garrottes, les autres abrutis, ce qui est pire, les autres prosternes, ce qui est pire encore, regardent passer, le front haut dans les tenebres, et s'enfoncer en silence dans le desert de l'exil cette fiere colonne de proscrits qui marche vers l'avenir, ayant en tete des cercueils!
L'avenir. Ce mot m'est venu. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il sort naturellement de la pensee dans le lieu mysterieux ou nous sommes; c'est que c'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine et loin dans l'horizon humain. Aujourd'hui que la Liberte, la Verite et la Justice ont les mains liees derriere le dos et sont battues de verges et sont fouettees en place publique, la Liberte par les soldats, la Verite par les pretres, la Justice par les juges; aujourd'hui que l'Idee venue de Dieu est suppliciee, Dieu est sur l'horizon humain, Dieu est sur la place publique ou on le fouette, et l'on peut dire, oui, l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec nous. On a donc le droit de sonder la plaie humaine dans ce lieu des choses eternelles. D'ailleurs on n'importune pas la tombe, et surtout la tombe des martyrs, en parlant d'esperance. Eh bien! je vous le dis, et c'est surtout du haut de ce talus funebre qu'on le voit distinctement, esperez! Il y a partout des lueurs dans la nuit, lueur en Espagne, lueur en Italie, en Orient clarte; incendie, disent les myopes de la politique, et moi je dis, aurore!
Cette clarte de l'orient, si faible encore, c'est la l'inconnu, c'est la le mystere. Proscrits, ne la quittez pas des yeux un seul instant. C'est la que va se lever l'avenir.
Laissez-moi, avec la gravite qui sied en presence de l'auditeur funebre qui est la (l'orateur montre le cercueil), laissez-moi vous parler des evenements qui s'accomplissent et des evenements qui se preparent, librement, a coeur ouvert, comme il convient a ceux qui sont surs de l'avenir, etant surs du droit. On nous dit quelquefois:—Prenez garde. Vos paroles sont trop hardies. Vous manquez de prudence.—Est-ce qu'il est question de prudence aujourd'hui? il est question de courage. Aux heures de lutte a corps perdu, gloire a ceux qui ont des paroles sans precautions et des sabres sans fourreau!
D'ailleurs les rois sont entraines. Soyez tranquilles.
Il y a deux faits dans la situation presente; une alliance et une guerre.
Que nous veulent ces deux faits?
L'alliance? J'en conviens, nous regardons pour l'instant sans enthousiasme cette apparente intimite entre Fontenoy et Waterloo d'ou il semble qu'il soit sorti une espece d'Anglo-France; nous laissons, temoins froids et muets de ce spectacle, le choeur banal qui suit tous les corteges et qui se groupe a la porte de tous les succes, chanter, des deux cotes de la Manche, en se renvoyant les strophes de Paris a Londres, cette alliance admirable grace a laquelle se promenent aujourd'hui au soleil le chasseur de Vincennes bras dessus bras dessous avec le rifle-guard, le marin francais bras dessus bras dessous avec le marin anglais, la capote bleue bras dessus bras dessous avec l'habit rouge, et sans doute aussi, dans le sepulcre, Napoleon bras dessus bras dessous avec Hudson Lowe.
Nous sommes calmes devant cela. Mais qu'on ne se meprenne pas sur notre pensee. Nous, hommes de France, nous aimons les hommes d'Angleterre; les lignes jaunes ou vertes dont on barbouille les mappe-mondes n'existent pas pour nous; nous republicains- democrates-socialistes, nous repudions en meme temps que les clotures de caste a caste ces prejuges de peuple a peuple sortis des plus miserables tenebres du vieil aveuglement humain; nous honorons en particulier cette noble et libre nation anglaise qui fait dans le labeur commun de la civilisation un si magnifique travail; nous savons ce que vaut ce grand peuple qui a eu Shakespeare, Cromwell et Newton; nous sommes cordialement assis a son foyer, sans lui rien devoir, car c'est notre presence qui fait son honneur; entait de concorde, puisque c'est la la question, nous allons bien au dela de tout ce que revent les diplomaties, nous ne voulons pas seulement l'alliance de la France avec l'Angleterre; nous voulons l'alliance de l'Europe avec elle-meme, et de l'Europe avec l'Amerique, et du monde avec le monde! nous sommes les ennemis de la guerre; nous sommes les souffre-douleurs de la fraternite; nous sommes les agitateurs de la lumiere et de la vie; nous combattons la mort qui batit les echafauds et la nuit qui trace les frontieres; pour nous il n'y a des a present qu'un peuple comme il n'y aura dans l'avenir qu'un homme; nous voulons l'harmonie universelle dans le rayonnement universel; et nous tous qui sommes ici, tous! nous donnerions notre sang avec joie pour avancer d'une heure le jour ou sera donne le sublime baiser de paix des nations!
Donc que les amis de l'alliance anglo-francaise ne prennent pas le change sur mes paroles. Plus que qui que ce soit, j'y insiste, nous republicains, nous voulons ces alliances; car, je le repete, l'union parmi les peuples, et, plus encore, l'unite dans l'humanite, c'est la notre symbole. Mais ces unions, nous les voulons pures, intimes, profondes, fecondes; morales pour qu'elles soient reelles, honnetes pour qu'elles soient durables; nous les voulons fondees sur les interets sans nul doute, mais fondees plus encore sur toutes les fraternites du progres et de la liberte; nous voulons qu'elles soient en quelque sorte la resultante d'une majestueuse marche amicale dans la lumiere; nous les voulons sans humiliation d'un cote, sans abdication de l'autre, sans arriere-pensees pour l'avenir, sans spectres dans le passe; nous trouvons que le mepris entre les gouvernements, meme dissimule, est un mauvais ingredient pour cimenter l'estime entre les nations; en un mot, nous voulons sur les frontons radieux de ces alliances de peuple a peuple des statues de marbre et non des hommes de fange.
Nous voulons des federations signees Washington et non des platrages signes Bonaparte.
Les alliances comme celles que nous voyons en ce moment, nous les croyons mauvaises pour les deux parties, pour les deux peuples que nous admirons et que nous aimons, pour les deux gouvernements dont nous prenons moins de souci. Sait-on bien ce qu'on veut ici, et sait-on bien ce qu'on fera la? Nous disons qu'au fond, des deux cotes, on se defie quelque peu, et qu'on n'a pas tort; nous disons a ceux-ci qu'il y a toujours du cote d'un marchand l'affaire commerciale, et nous disons a ceux-la qu'il y a toujours du cote d'un traitre la trahison.
Comprend-on maintenant?
Autant l'alliance baclee nous laisse froids, autant la guerre pendante nous emeut. Oui, nous considerons avec un inexprimable melange d'esperance et d'angoisse cette derniere aventure des monarchies, ce coup de tete pour une clef qui a deja coute des millions d'or et des milliers d'hommes. Guerre d'intrigues plus encore que de melees, ou les turcs sont de plus en plus heroiques, ou le Deux-Decembre est de plus en plus lache, ou l'Autriche est de plus en plus russe; guerre meurtriere sans coups de canon, ou nos vaillants soldats, fils de l'atelier et de la chaumiere, meurent miserablement, helas! sans meme qu'il sorte de leurs pauvres cadavres la funebre aureole des batailles; guerre ou il n'y a pas encore eu d'autre vainqueur que la peste, ou le typhus seul a pu publier des bulletins, et ou il n'y a eu jusqu'ici d'Austerlitz que pour le cholera; guerre tenebreuse, obscure, inquiete, reculante, fatale; guerre mysterieuse que ceux-la memes qui la font ne comprennent pas, tant elle est pleine de la providence; redoutable enigme aveuglement posee par les rois, et dont la Revolution seule sait le mot!
A l'heure ou nous sommes, a l'instant precis ou je parle, en ce moment meme, citoyens, la peripetie de cette sombre lutte s'accomplit; l'avortement de la Baltique semble avoir eu son contre-coup de honte dans la mer Noire, et comme, apres tout, de tels peuples que la France et l'Angleterre ne peuvent pas etre indefiniment et impunement humilies dans leurs armees, le denoument se risque, la tentative se fait. Citoyens, cette guerre, qui a garde son secret devant Cronstadt, se demasquera-t-elle devant Sebastopol? a qui sera la chute? a qui sera leTe Deum? personne ne le sait encore. Mais quoi qu'il arrive, proscrits, quel que soit l'evenement, c'est le despotisme qui s'ecroule, soit sur Nicolas, soit sur Bonaparte. C'est, je repete mes paroles d'il y a un an, c'est le supplice de l'Europe qui finit. Le coup qui se frappe dans cette minute meme jettera bas necessairement dans un temps donne ou l'empereur de la Siberie, ou l'empereur de Cayenne; c'est-a-dire tous les deux; car l'un de ces deux poteaux de l'echafaud des peuples ne peut pas tomber sans entrainer l'autre.
Cependant que font les deux despotes? Ils sourient dans le calme imbecile de la miserable omnipotence humaine; ils sourient a l'avenir terrible! ils s'endorment dans la plenitude difforme et hideuse de leur absolutisme satisfait; ils n'ont meme pas la fantaisie des tristes gloires personnelles de la guerre, si faciles aux princes; ils n'ont pas meme souci des souffrances de ces douloureuses multitudes qu'ils appellent leurs armees. Pendant que, pour eux et par eux, des milliers d'hommes agonisent dans les ambulances sur les grabats du cholera, pendant que Varna est en flammes, pendant qu'Odessa fume sous le canon, pendant que Kola brule au nord et Sulina au midi, pendant qu'on ecrase de boulets et de bombes Silistrie, pendant que les sauvageries de Bomarsund repliquent aux ferocites de Sinope, tandis que les tours sautent, tandis que les vaisseaux flamboient et s'abiment, tandis que les "magasins de cadavres" des hopitaux russes regorgent, pendant les marches forcees de la Dobrudscha, pendant les desastres de Kustendji, pendant que des regiments entiers fondent et s'evanouissent dans le lugubre bivouac de Karvalik, que font les deux czars? L'un prend le frais a son palais d'ete; l'autre prend les bains de mer a Biarritz.
Troublons ces joies.