VI

O peuples, au-dessus des combinaisons, des intrigues et des ententes, au-dessus des diplomaties, au-dessus des guerres, au-dessus de toutes les questions, question turque, question grecque, question russe, au-dessus de tout ce que les monarchies font ou revent, planent les crimes.

Ne laissons pas prescrire la protestation vengeresse; ne nous laissons pas distraire du but formidable. C'est toujours l'heure de dire: Neron est la! On pretend que les generations oublient. Eh bien! pour la saintete meme du droit, pour l'honneur meme de la conscience humaine, les victimes nous le demandent, les martyrs nous le crient du fond de leurs tombeaux, ravivons les souvenirs, et faisons de toutes les memoires des ulceres.

O peuples, le lugubre et menacant acte d'accusation, non! ne nous lassons jamais de le redire! En ce moment les autocrates et les tyrans du continent triomphent; ils ont mitraille a Palerme, mitraille a Brescia, mitraille a Berlin, mitraille a Vienne, mitraille a Paris; ils ont fusille a Ancone, fusille a Bologne, fusille a Rome, fusille a Arad, fusille a Vincennes, fusille au Champ de Mars; ils ont dresse le gibet a Pesth, le garrot a Milan, la guillotine a Belley; ils ont expedie les pontons, encombre les cachots, peuple les casemates, ouvert les oubliettes; ils ont donne au desert la fonction de bagne; ils ont appele a leur aide Tobolsk et ses neiges, Lambessa et ses fievres, l'ilot de la Mere et son typhus; ils ont confisque, ruine, sequestre, spolie; ils ont proscrit, banni, exile, expulse, deporte; quand cela a ete fait, quand ils ont eu bien mis le pied sur la gorge de l'humanite, quand ils ont entendu son dernier rale, ils ont dit tout joyeux: c'est fini!—Et maintenant les voila dans la salle du banquet. Les y voila, vainqueurs, enivres, tout-puissants, couronne en tete, lauriers au front. C'est le festin de la grande noce. C'est le mariage de la monarchie et du guet-apens, de la royaute et de l'assassinat, du droit divin et du faux serment, de tout ce qu'ils appellent auguste avec tout ce que nous appelons infame; mariage hideux et splendide; sous leurs pieds est la fanfare; toutes les trahisons et toutes les lachetes chantent l'epithalame. Oui, les despotes triomphent; oui, les despotes rayonnent; oui, eux et leurs sbires, eux et leurs complices, eux et leurs courtisans, eux et leurs courtisanes, ils sont fiers, heureux, contents, gorges, repus, glorieux; mais qu'est-ce que cela fait a la justice eternelle? Nations opprimees, l'heure approche. Regardez bien cette fete; les lampions et les lustres sont allumes, l'orchestre ne s'interrompt pas; les panaches et l'or et les diamants brillent; la valetaille en uniforme, en soutane ou en simarre se prosterne; les princes vetus de pourpre rient et se felicitent; mais l'heure va sonner, vous dis-je; le fond de la salle est plein d'ombre; et, voyez, dans cette ombre, dans cette ombre formidable, la Revolution, couverte de plaies, mais vivante, baillonnee, mais terrible, se dresse derriere eux, l'oeil fixe sur vous, peuples, et agite dans ses deux mains sanglantes au-dessus de leurs tetes des poignees de haillons arrachees aux linceuls des morts!

29 novembre 1854.

Proscrits,

L'anniversaire glorieux que nous celebrons en ce moment [note: La revolution polonaise de 1830.] ramene la Pologne dans toutes les memoires; la situation de l'Europe la ramene egalement dans les evenements.

Comment? je vais essayer de vous le dire.

Mais d'abord, cette situation, examinons-la.

Au point ou elle en est, et en presence des choses decisives qui se preparent, il importe de preciser les faits.

Commencons par faire justice d'une erreur presque universelle.

Grace aux nuages astucieusement jetes sur l'origine de l'affaire par le gouvernement francais, et complaisamment epaissis par le gouvernement anglais, aujourd'hui, en Angleterre comme en France, on attribue generalement la guerre d'orient, ce desastre continental, a l'empereur Nicolas. On se trompe. La guerre d'orient est un crime; mais ce n'est point le crime de Nicolas. Ne pretons pas a ce riche. Retablissons la verite.

Nous conclurons ensuite.

Citoyens, le 2 decembre 1851,—car il faut toujours remonter la, et, tant que M. Bonaparte sera debout, c'est de cette source horrible que sortiront tous les evenements, et tous les evenements, quels qu'ils soient, ayant ce poison dans les veines, seront malsains et veneneux et se gangreneront rapidement,—le 2 decembre donc, M. Bonaparte fait ce que vous savez. Il commet un crime, erige ce crime en trone, et s'assied dessus. Schinderhannes se declare Cesar. Mais a Cesar il faut Pierre. Quand on est empereur, le Oui du peuple, c'est peu de chose; ce qui importe, c'est le Oui du pape. Ce n'est pas tout d'etre parjure, traitre et meurtrier, il faut encore etre sacre. Bonaparte le Grand avait ete sacre. Bonaparte le Petit voulut l'etre.

La etait la question.

Le pape consentirait-il?

Un aide de camp, nomme de Cotte, un des hommes religieux du jour, fut envoye a Antonelli, le Consalvi d'a present. L'aide de camp eut peu de succes. Pie VII avait sacre Marengo; Pie IX hesita a sacrer le boulevard Montmartre. Meler a ce sang et a cette boue la vieille huile romaine, c'etait grave. Le pape fit le degoute. Embarras de M. Bonaparte. Que faire? de quelle maniere s'y prendre pour decider Pie IX? Comment decide-t-on une fille? comment decide-t-on un pape? Par un cadeau. Cela est l'histoire.

UN PROSCRIT (le citoyen Bianchi): Ce sont les moeurs sacerdotales.

VICTOR HUGO,s'interrompant: Vous avez raison. Il y a longtemps queJeremie a crie a Jerusalem et que Luther a crie a Rome: Prostituee!(Reprenant.) M. Bonaparte, donc, resolut de faire un cadeau a M.Mastai.

Quel cadeau?

Ceci est toute l'aventure actuelle.

Citoyens, il y a deux papes en ce moment, le pape latin et le pape grec. Le pape grec, qui s'appelle aussi le czar, pese sur le sultan du poids de toutes les Russies. Or le sultan, possedant la Judee, possede le tombeau du Christ. Faites attention a ceci. Depuis des siecles la grande ambition des deux catholicismes, grec et romain, serait de pouvoir penetrer librement dans ce tombeau et d'y officier, non cote a cote et fraternellement, mais l'un excluant l'autre, le latin excluant le grec ou le grec excluant le latin. Entre ces deux pretentions opposees que faisait l'islamisme? Il tenait la balance egale, c'est-a-dire la porte fermee, et ne laissait entrer dans le tombeau ni la croix grecque, ni la croix latine, ni Moscou, ni Rome. Grand creve-coeur surtout pour le pape latin qui affecte la suprematie. Donc, en these generale et en dehors meme de M. Bonaparte, quel present offrir au pape de Rome pour le determiner a sacrer et couronner n'importe quel bandit? Posez la question a Machiavel, il vous repondra: "Rien de plus simple. Faire pencher a Jerusalem la balance du cote de Rome; rompre devant le tombeau du Christ l'humiliante egalite des deux croix; mettre l'eglise d'orient sous les pieds de l'eglise d'occident; ouvrir la sainte porte a l'une et la fermer a l'autre; faire une avanie au pape grec; en un mot, donner au pape latin la clef du sepulcre."

C'est ce que Machiavel repondrait. C'est ce que M. Bonaparte a compris; c'est ce qu'il a fait. On a appele cela, vous vous en souvenez, l'affaire des Lieux-Saints.

L'intrigue a ete nouee. D'abord secretement. L'agent de M. Bonaparte a Constantinople, M. de Lavalette, a demande de la part de son maitre, au sultan, la clef du tombeau de Jesus pour le pape de Rome. Le sultan, faible, trouble, ayant deja les vertiges de la fin de l'islamisme, tiraille en deux sens contraires, ayant peur de Nicolas, ayant peur de Bonaparte, ne sachant a quel empereur entendre, a lache prise et a donne la clef. Bonaparte a remercie, Nicolas s'est fache. Le pape grec a envoye au serail son legata latere, Menschikoff, une cravache a la main. Il a exige, en compensation de la clef donnee a M. Bonaparte pour le pape de Rome, des choses plus solides, a peu pres tout ce qui pouvait rester de souverainete au sultan; le sultan a refuse; la France et l'Angleterre ont appuye le sultan, et vous savez le reste. La guerre d'orient a eclate.

Voila les faits.

Rendons a Cesar ce qui est a Cesar et ne donnons pas a Nicolas ce qui est au Deux-Decembre. La pretention de M. Bonaparte a etre sacre a tout fait. L'affaire des Lieux-Saints et la clef, c'est la l'origine de tout.

Maintenant, ce qui est sorti de cette clef, le voici:

A l'heure qu'il est, l'Asie Mineure, les iles d'Aland, le Danube, la Tchernaia, la mer Blanche et la mer Noire, le nord et le midi voient des villes, florissantes il y a quelques mois encore, s'en aller en cendre et en fumee. A l'heure qu'il est Sinope est brulee, Bomarsund est brulee, Silistrie est brulee, Varna est brulee, Kola est brulee, Sebastopol brule. A l'heure qu'il est, par milliers, bientot par cent mille, les francais, les anglais, les turcs, les russes, s'entr'egorgent en orient devant un monceau de ruines. L'arabe vient du Nil pour se faire tuer par le tartare qui vient du Volga; le cosaque vient des steppes pour se faire tuer par l'ecossais qui vient des highlands. Les batteries foudroient les batteries, les poudrieres sautent, les bastions s'ecroulent, les redoutes s'effondrent, les boulets trouent les vaisseaux; les tranchees sont sous les bombes, les bivouacs sont sous les pluies; le typhus, la peste et le cholera s'abattent avec la mitraille sur les assiegeants, sur les assieges, sur les camps, sur les flottes, sur la garnison, sur la ville ou toute une population, femmes, enfants, vieillards, agonise. Les obus ecrasent les hopitaux; un hopital prend feu, et deux mille malades sont "calcines", dit un bulletin. Et la tempete s'en mele, c'est la saison; la fregate turqueBahirasombre sous voiles, le deux-ponts egyptienAbad-i-Djihads'engloutit pres d'Eniada avec sept cents hommes, les coups de vent dematent la flotte, le navire a helicele Prince, la fregatela Nymphe des mers, quatre autres steamers de guerre coulent bas,le Sans-Pareil, le Samson, l'Agamemnon, se brisent aux bas-fonds dans l'ouragan,la Retributionn'echappe qu'en jetant ses canons a la mer, le vaisseau de cent canonsle Henri IVperit pres d'Eupatoria, l'aviso a rouesle Plutonest desempare, trente-deux transports charges d'hommes font cote, et se perdent. Sur terre les melees deviennent chaque jour plus sauvages; les russes assomment les blesses a coups de crosse; a la fin des journees, les tas de morts et de mourants empechent l'infanterie de manoeuvrer; le soir, les champs de bataille font frissonner les generaux. Les cadavres anglais et francais et les cadavres russes y sont meles comme s'ils se mordaient.—Je n'ai jamais rien vu de pareil[note: Voir aux notes.], s'ecrie le vieux lord Raglan, qui a vu Waterloo. Et cependant on ira plus loin encore; on annonce qu'on va employer contre la malheureuse ville les moyens "nouveaux" qu'on tenait "en reserve" et dont on fremissait. Extermination, c'est le cri de cette guerre. La tranchee seule coute cent hommes par jour. Des rivieres de sang humain coulent; une riviere de sang a Alma, une riviere de sang a Balaklava, une riviere de sang a Inkermann; cinq mille hommes tues le 20 septembre, six mille le 25 octobre, quinze mille le 5 novembre. Et cela ne fait que commencer. On envoie des armees, elles fondent. C'est bien. Allons, envoyez-en d'autres! Louis Bonaparte redit a l'ex-general Canrobert le mot imbecile de Philippe IV a Spinola:Marquis, prends Breda. Sebastopol etait hier une plaie, aujourd'hui c'est un ulcere, demain ce sera un cancer; et ce cancer devore la France, l'Angleterre, la Turquie et la Russie. Voila l'Europe des rois. O avenir! quand nous donneras-tu l'Europe des peuples?

Je continue.

Sur les navires, apres chaque affaire, des chargements de blesses qui font horreur. Pour ne citer que les chiffres que je sais, et je n'en sais pas la dixieme partie, quatre cents blesses surle Panama, quatre cent quarante-neuf surle Colomboqui remorquait deux transports egalement charges et dont j'ignore les chiffres, quatre cent soixante-dix surle Vulcain, quinze cents surle Kanguroo. On est blesse en Crimee, on est panse a Constantinople. Deux cents lieues de mer, huit jours entre la blessure et le pansement. Chemin faisant, pendant la traversee, les plaies abandonnees deviennent effroyables; les mutiles qu'on transporte sans assistance, sans secours, miserablement entasses les uns sur les autres, voient les lombrics, cette vermine du sepulcre, sortir de leurs jambes brisees, de leurs cotes enfoncees, de leurs cranes fendus, de leurs ventres ouverts; et, sous ce fourmillement horrible, ils pourrissent avant d'etre morts dans les entre-ponts pestilentiels des steamers-ambulances, immenses fosses communes pleines de vivants manges de vers. (Victor Hugo s'interrompant:)—Je n'exagere point. J'ai la les journaux anglais, les journaux ministeriels. Lisez vous-memes. (L'orateuragite une liasse de journaux._ [Note: Voir aux Notes.]).—Oui, j'insiste, pas de secours. Quatre chirurgiens, surle Vulcain, quatre chirurgiens surle Colombo, pour neuf cent dix-neuf mourants! Quant aux turcs, on ne les panse pas du tout. Ils deviennent ce qu'ils peuvent [note:Id.].—Je ne suis qu'un demagogue et un buveur de sang, je le sais bien, mais j'aimerais mieux moins de caisses de medailles benites au camp de Boulogne, et plus de medecins au camp de Crimee.

Poursuivons.

En Europe, en Angleterre, en France, le contre-coup est terrible. Faillites sur faillites, toutes les transactions suspendues, le commerce agonisant, l'industrie morte. Les folies de la guerre s'etalent, les trophees presentent leur bilan. Pour ce qui est de la Baltique seulement, et en calculant ce qui a ete depense rien que pour cette campagne, chacun des deux mille prisonniers russes ramenes de Bomarsund coute a la France et a l'Angleterre trois cent trente-six mille francs par tete. En France, la misere. Le paysan vend sa vache pour payer l'impot et donne son fils pour nourrir la guerre,—son fils! sa chair! Comment se nomme cette chair, vous le savez, l'oncle l'a baptisee. Chaque regime voit l'homme a son point de vue. La republique dit chair du peuple; l'empire dit chair a canon.—Et la famine complete la misere. Comme c'est avec la Russie qu'on se bat, plus de ble d'Odessa. Le pain manque. Une espece de Buzancais couve sous la cendre populaire et jette ses etincelles ca et la. A Boulogne, l'emeute de la faim, reprimee par les gendarmes. A Saint-Brieuc, les femmes s'arrachent les cheveux et crevent les sacs de grains a coups de ciseaux. Et levees sur levees. Emprunts sur emprunts. Cent quarante mille hommes cette annee seulement, pour commencer. Les millions s'engouffrent apres les regiments. Le credit sombre avec les flottes. Telle est la situation.

Tout ceci sort du Deux-Decembre.

Nous, proscrits dont le coeur saigne de toutes les plaies de la patrie et de toutes les douleurs de l'humanite, nous considerons cet etat de choses lamentable avec une angoisse croissante.

Insistons-y, repetons-le, crions-le, et qu'on le sache et qu'on ne l'oublie plus desormais, je viens de le demontrer les faits a la main, et cela est incontestable, et l'histoire le dira, et je defie qui que ce soit de le nier, tout ceci sort du Deux-Decembre.

Otez l'intrigue dite affaire des Lieux-Saints, otez la clef, otez l'envie de sacre, otez le cadeau a faire au pape, otez le Deux-Decembre, otez M. Bonaparte; vous n'avez pas la guerre d'orient.

Oui, ces flottes, les plus magnifiques qu'il y ait au monde, sont humiliees et amoindries; oui, cette genereuse cavalerie anglaise est exterminee; oui, les ecossais gris, ces lions de la montagne; oui, nos zouaves, nos spahis, nos chasseurs de Vincennes, nos admirables et irreparables regiments d'Afrique sont sabres, haches, aneantis; oui, ces populations innocentes,—et dont nous sommes les freres, car il n'y a pas d'etrangers pour nous,—sont ecrasees; oui, parmi tant d'autres, ce vieux general Cathcart et ce jeune capitaine Nolan, l'honneur de l'uniforme anglais, sont sacrifies; oui, les entrailles et les cervelles, arrachees et dispersees par la mitraille, pendent aux broussailles de Balaklava ou s'ecrasent aux murs de Sebastopol; oui, la nuit, les champs de bataille pleins de mourants hurlent comme des betes fauves; oui, la lune eclaire cet epouvantable charnier d'Inkermann ou des femmes, une lanterne a la main, errent ca et la parmi les morts, cherchant leurs freres ou leurs maris, absolument comme ces autres femmes qui, il y a trois ans, dans la nuit du 4 decembre, regardaient l'un apres l'autre les cadavres du boulevard Montmartre [note: Voir aux Notes.]; oui, ces calamites couvrent l'Europe; oui, ce sang, tout ce sang ruisselle en Crimee; oui, ces veuves pleurent, oui, ces meres se tordent les bras,—parce qu'il a pris fantaisie a M. Bonaparte, l'assassin de Paris, de se faire benir et sacrer par M. Mastai, l'etouffeur de Rome!

Et maintenant, meditons un moment, cela en vaut la peine.

Certes, si parmi les intrepides regiments francais qui, cote a cote avec la vaillante armee anglaise, luttent devant Sebastopol contre toute la force russe, si, parmi ces combattants heroiques, il y a quelques-uns de ces tristes soldats qui, en decembre 1851, entraines par des generaux infames, ont obei aux lugubres consignes du guet-apens, les larmes nous viennent aux yeux, nos vieux coeurs francais s'emeuvent, ce sont des fils de paysans, ce sont des fils d'ouvriers, nous crions pitie! nous disons: ils etaient ivres, ils etaient aveugles, ils etaient ignorants, ils ne savaient ce qu'ils faisaient! et nous levons les mains au ciel, et nous supplions pour ces infortunes. Le soldat, c'est l'enfant; l'enthousiasme en fait un heros; l'obeissance passive peut en faire un bandit; heros, d'autres lui volent sa gloire; bandit, que d'autres aussi prennent sa faute. Oui, devant le mysterieux chatiment qui commence, mon Dieu! grace pour les soldats; mais quant aux chefs, faites!

Oui, proscrits, laissons faire le juge. Et voyez! La guerre d'orient, je viens de vous le rappeler, c'est le fait meme du Deux-Decembre arrive pas a pas, et de transformation en transformation, a sa consequence logique, l'embrasement de l'Europe. O profondeur vertigineuse de l'expiation! le Deux-Decembre se retourne, et le voici qui, apres avoir tue les notres, depeche les siens. Il y a trois ans, il se nommait coup d'etat et il assassinait Baudin; aujourd'hui il se nomme guerre d'orient, et il execute Saint-Arnaud. La balle qui, dans la nuit du 4, sur l'ordre de Lourmel, tua Dussoubs devant la barricade Montorgueil, ricoche dans les tenebres selon on ne sait quelle loi formidable et revient fusiller Lourmel en Crimee. Nous n'avons pas a nous occuper de cela. Ce sont les coups sinistres de l'eclair; c'est l'ombre qui frappe; c'est Dieu.

La justice est un theoreme; le chatiment est rigide comme Euclide; le crime a ses angles d'incidence et ses angles de reflexion; et nous, hommes, nous tressaillons quand nous entrevoyons dans l'obscurite de la destinee humaine les lignes et les figures de cette geometrie enorme que la foule appelle hasard et que le penseur appelle providence.

Le curieux, disons-le en passant, c'est que la clef est inutile. Le pape, voyant hesiter l'Autriche, et d'ailleurs, flairant sans doute la chute prochaine, persiste a reculer devant M. Bonaparte. M. Bonaparte ne veut pas tomber de M. Mastai a M. Sibour; et il en resulte qu'il n'est pas sacre et qu'il ne le sera pas; car, a travers tout ceci, la providence rit de son rire terrible.

Je viens d'exposer la situation, citoyens. A present,—et c'est par la que je veux terminer, et ceci me ramene a l'objet special de cette solennelle reunion,—cette situation, si grave pour les deux grands peuples, car l'Angleterre y joue son commerce et l'orient, car la France y joue son honneur et sa vie, cette situation redoutable, comment en sortir? La France a un moyen: se delivrer, chasser le cauchemar, secouer l'empire accroupi sur sa poitrine, remonter a la victoire, a la puissance, a la preeminence, par la liberte. L'Angleterre en a un autre, finir par ou elle aurait du commencer; ne plus frapper le czar au talon de sa botte, comme elle le fait en ce moment, mais le frapper au coeur, c'est-a-dire soulever la Pologne. Ici, a cette meme place, il y a un an precisement aujourd'hui, je donnais a l'Angleterre ce conseil, vous vous en souvenez. A cette occasion, les journaux qui soutiennent le cabinet anglais m'ont qualifie d' "orateur chimerique", et voici que l'evenement confirme mes paroles. La guerre en Crimee fait sourire le czar, la guerre en Pologne le ferait trembler. Mais la guerre en Pologne, c'est une revolution? Sans doute. Qu'importe a l'Angleterre? Qu'importe a cette grande et vieille Angleterre? Elle ne craint pas les revolutions, ayant la liberte. Oui, mais M. Bonaparte, etant le despotisme, les craint, lui, et il ne voudra pas! C'est donc a M. Bonaparte, et a sa peur personnelle des revolutions, que l'Angleterre sacrifie ses armees, ses flottes, ses finances, son avenir, l'Inde, l'Orient, tous ses interets. Avais-je tort de le dire il y a deux mois? pour l'Angleterre, l'alliance de M. Bonaparte n'est pas seulement une diminution morale, c'est une catastrophe.

C'est l'alliance de M. Bonaparte qui depuis un an fait faire fausse route a tous les interets anglais dans la guerre d'orient. Sans l'alliance de M. Bonaparte, l'Angleterre aurait aujourd'hui un succes en Pologne, au lieu d'un echec, d'un desastre peut-etre, en Crimee.

N'importe. Ce qui est dans les choses ne peut point n'en pas sortir. Les situations ont leur logique qui finit toujours par avoir le dernier mot. La guerre en Pologne, c'est-a-dire, pour employer le mot transparent adopte par le cabinet anglais, unsysteme d'agression franchement continental, est desormais inevitable. C'est l'avenir immediat. Au moment ou je parle, lord Palmerston en cause aux Tuileries avec M. Bonaparte. Et, citoyens, ce sera la ma derniere parole, la guerre en Pologne, c'est la revolution en Europe.

Ah! que la destinee s'accomplisse!

Ah! que la fatalite soit sur ces hommes, sur ces bourreaux, sur ces despotes, qui ont arrache a tant de peuples, a tant de nobles peuples leurs sceptres de nations!—Je dis le sceptre, et non la vie.—Car, proscrits, comme il faut le repeter sans cesse pour consterner les lachetes et pour relever les courages, la mort apparente des peuples, si livide qu'elle soit, si glacee qu'elle semble, est un avatar et couvre le mystere d'une incarnation nouvelle. La Pologne est dans le sepulcre, mais elle a le clairon a la main; la Hongrie est sous le suaire, mais elle a le sabre au poing; l'Italie est dans la tombe, mais elle a la flamme au coeur; la France est dans la fosse, mais elle a l'etoile au front. Et, tous les signes nous l'annoncent, au printemps prochain, au printemps, heure des resurrections comme le matin est l'heure des reveils, amis, toute la terre fremira d'eblouissement et de joie, quand, se dressant subitement, ces grands cadavres ouvriront tout a coup leurs grandes ailes!

Les paroles de Victor Hugo emurent le parlement. Un membre de la majorite, familier des Tuileries, somma le gouvernement anglais de mettre fin a la "querelle personnelle" entre M. Louis Bonaparte et M. Victor Hugo. Victor Hugo sentit qu'il etait necessaire que le proscrit remit a sa place l'empereur et qu'il fallait rendre a M. Bonaparte le sentiment de sa situation vraie; et il publia dans les journaux anglais ce qu'on va lire:

Je previens M. Bonaparte que je me rends parfaitement compte des ressorts qu'il fait mouvoir et qui sont a sa taille, et que j'ai lu avec interet les choses dites a mon sujet, ces jours passes, dans le parlement anglais. M. Bonaparte m'a chasse de France pour avoir pris les armes contre son crime, comme c'etait mon droit de citoyen et mon devoir de representant du peuple; il m'a chasse de Belgique pourNapoleon le Petit; il me chassera peut-etre d'Angleterre pour les protestations que j'y ai faites, que j'y fais et que je continuerai d'y faire. Cela regarde l'Angleterre plus que moi. Un triple exil n'est rien. Quant a moi, l'Amerique est bonne, et, si elle convient a M. Bonaparte, elle me convient aussi. J'avertis seulement M. Bonaparte qu'il n'aura pas plus raison de moi, qui suis l'atome, qu'il n'aura raison de la verite et de la justice qui sont Dieu meme. Je declare au Deux-Decembre en sa personne que l'expiation viendra, et que, de France, de Belgique, d'Angleterre, d'Amerique, du fond de la tombe, si les ames vivent, comme je le crois et l'affirme, j'en haterai l'heure. M. Bonaparte a raison, il y a en effet entre moi et lui une "querelle personnelle", la vieille querelle personnelle du juge sur son siege et de l'accuse sur son banc.

Jersey, 22 decembre 1854.

1855

Ce que pourrait etre l'Europe. Ce qu'elle est. Suite des complaisances de l'Angleterre pour l'empire. L'empereur recu a Londres. Les proscrits chasses de Jersey.

24 fevrier 1855.

Proscrits,

Si la revolution, inauguree il y a sept ans a pareil jour a l'Hotel de Ville de Paris, avait suivi son cours naturel, et n'avait pas ete, pour ainsi dire, des le lendemain meme de son avenement, detournee de son but; si la reaction d'abord, Louis Bonaparte ensuite, n'avaient pas detruit la republique, la reaction par ruse et lent empoisonnement, Louis Bonaparte par escalade nocturne, effraction, guet-apens et meurtre; si, des les jours eclatants de Fevrier, la republique avait montre son drapeau sur les Alpes et sur le Rhin et jete au nom de la France a l'Europe ce cri: Liberte! qui eut suffi a cette epoque, vous vous en souvenez tous, pour consommer sur le vieux continent le soulevement de tous les peuples et achever l'ecroulement de tous les trones; si la France, appuyee sur la grande epee de 92, eut donne aide, comme elle le devait, a l'Italie, a la Hongrie, a la Pologne, a la Prusse, a l'Allemagne; si, en un mot, l'Europe des peuples eut succede en 1848 a l'Europe des rois, voici quelle serait aujourd'hui, apres sept annees de liberte et de lumiere, la situation du continent.

On verrait ceci:

Le continent serait un seul peuple; les nationalites vivraient de leur vie propre dans la vie commune; l'Italie appartiendrait a l'Italie, la Pologne appartiendrait a la Pologne, la Hongrie appartiendrait a la Hongrie, la France appartiendrait a l'Europe, l'Europe appartiendrait a l'Humanite.

Plus de Rhin, fleuve allemand; plus de Baltique et de mer Noire, lacs russes; plus de Mediterranee, lac francais; plus d'Atlantique, mer anglaise; plus de canons au Sund et a Gibraltar; plus de kammerlicks aux Dardanelles. Les fleuves libres, les detroits libres, les oceans libres.

Le groupe europeen n'etant plus qu'une nation, l'Allemagne serait a la France, la France serait a l'Italie ce qu'est aujourd'hui la Normandie a la Picardie et la Picardie a la Lorraine. Plus de guerre; par consequent plus d'armee. Au seul point de vue financier, benefice net par an pour l'Europe, quatre milliards. [Note: Pour la France, plus de liste civile, plus de clerge paye, plus de magistrature inamovible, plus d'administration centralisee, plus d'armee permanente; benefice net par an: 800 millions. 2 millions par jour.].

Plus de frontieres, plus de douanes, plus d'octrois; le libre echange; flux et reflux gigantesque de numeraire et de denrees, industrie et commerce vingtuples; bonification annuelle pour la richesse du continent, au moins dix milliards. Ajoutez les quatre milliards de la suppression des armees, plus deux milliards au moins gagnes par l'abolition des fonctions parasites sur tout le continent, y compris la fonction de roi, cela fait tous les ans un levier de seize milliards pour soulever les questions economiques. Une liste civile du travail, une caisse d'amortissement de la misere epuisant les bas-fonds du chomage et du salariat avec une puissance de seize milliards par an. Calculez cette enorme production de bien-etre. Je ne developpe pas.

Une monnaie continentale, a double base metallique et fiduciaire, ayant pour point d'appui le capital Europe tout entier et pour moteur l'activite libre de deux cents millions d'hommes, cette monnaie, une, remplacerait et resorberait toutes les absurdes varietes monetaires d'aujourd'hui, effigies de princes, figures des miseres, varietes qui sont autant de causes d'appauvrissement; car, dans le va-et-vient monetaire, multiplier la variete, c'est multiplier le frottement; multiplier le frottement, c'est diminuer la circulation. En monnaie, comme en toute chose, circulation, c'est unite.

La fraternite engendrerait la solidarite; le credit de tous serait la propriete de chacun, le travail de chacun, la garantie de tous.

Liberte d'aller et venir, liberte de s'associer, liberte de posseder, liberte d'enseigner, liberte de parler, liberte d'ecrire, liberte de penser, liberte d'aimer, liberte de croire, toutes les libertes feraient faisceau autour du citoyen garde par elles et devenu inviolable.

Aucune voie de fait, contre qui que ce soit; meme pour amener le bien. Car a quoi bon? Par la seule force des choses, par la simple augmentation de la lumiere, par le seul fait du plein jour succedant a la penombre monarchique et sacerdotale, l'air serait devenu irrespirable a l'homme de force, a l'homme de fraude, a l'homme de mensonge, a l'homme de proie, a l'exploitant, au parasite, au sabreur, a l'usurier, a l'ignorantin, a tout ce qui vole dans les crepuscules avec l'aile de la chauve-souris.

La vieille penalite se serait dissoute comme le reste. La guerre etant morte, l'echafaud, qui a la meme racine, aurait seche et disparu de lui-meme. Toutes les formes du glaive se seraient evanouies. On en serait a douter que la creature humaine ait jamais pu, ait jamais ose mettre a mort la creature humaine, meme dans le passe. Il y aurait, dans la galerie ethnographique du Louvre, un mortier-Paixhans sous verre, un canon-Lancastre sous verre, une guillotine sous verre, une potence sous verre, et l'on irait par curiosite voir au museum ces betes feroces de l'homme comme on va voir a la menagerie les betes feroces de Dieu.

On dirait: c'est donc cela, un gibet! comme on dit: c'est donc cela, un tigre!

On verrait partout le cerveau qui pense, le bras qui agit; la matiere, qui obeit; la machine servant l'homme; les experimentations sociales sur une vaste echelle; toutes les fecondations merveilleuses du progres par le progres; la science aux prises avec la creation; des ateliers toujours ouverts dont la misere n'aurait qu'a pousser la porte pour devenir le travail; des ecoles toujours ouvertes dont l'ignorance n'aurait qu'a pousser la porte pour devenir la lumiere; des gymnases gratuits et obligatoires ou les aptitudes seules marqueraient les limites de l'enseignement, ou l'enfant pauvre recevrait la meme culture que l'enfant riche; des scrutins ou la femme voterait comme l'homme. Car le vieux monde du passe trouve la femme bonne pour les responsabilites civiles, commerciales, penales, il trouve la femme bonne pour la prison, pour Clichy, pour le bagne, pour le cachot, pour l'echafaud; nous, nous trouvons la femme bonne pour la dignite et pour la liberte; il trouve la femme bonne pour l'esclavage et pour la mort, nous la trouvons bonne pour la vie; il admet la femme comme personne publique pour la souffrance et pour la peine, nous l'admettons comme personne publique pour le droit. Nous ne disons pas: ame de premiere qualite, l'homme; ame de deuxieme qualite, la femme. Nous proclamons la femme notre egale, avec le respect de plus. O femme, mere, compagne, soeur, eternelle mineure, eternelle esclave, eternelle sacrifiee, eternelle martyre, nous vous releverons! De tout ceci le vieux monde nous raille, je le sais. Le droit de la femme, proclame par nous, est le sujet principal de sa gaite. Un jour, a l'assemblee, un interrupteur me cria:—C'est surtout avec ca, les femmes, que vous nous faites rire.—Et vous, lui repondis-je, c'est surtout avec ca, les femmes, que vous nous faites pleurer.

Je reprends, et j'acheve cette esquisse.

Au faite de cette splendeur universelle, l'Angleterre et la France rayonneraient; car elles sont les ainees de la civilisation actuelle; elles sont au dix-neuvieme siecle les deux nations meres; elles eclairent au genre humain en marche les deux routes du reel et du possible; elles portent les deux flambeaux, l'une le fait, l'autre l'idee. Elles rivaliseraient sans se nuire ni s'entraver. Au fond, et a voir les choses de la hauteur philosophique,—permettez-moi cette parenthese—il n'y a jamais eu entre elles d'autre antipathie que ce desir d'aller au dela, cette impatience de pousser plus loin, cette logique de marcheur en avant, cette soi de l'horizon, cette ambition de progres indefini qui est toute la France et qui a quelquefois importune l'Angleterre sa voisine, volontiers satisfaite des resultats obtenus et epouse tranquille du fait accompli. La France est l'adversaire de l'Angleterre comme le mieux est l'ennemi du bien.

Je continue.

Dans la vieille cite du dix aout et du vingt-deux septembre, declaree desormais la Ville d'Europe,Urbs, une colossale assemblee, l'assemblee des Etats-Unis d'Europe, arbitre de la civilisation, sortie du suffrage universel de tous les peuples du continent, traiterait et reglerait, en presence de ce majestueux mandant, juge definitif, et avec l'aide de la presse universelle libre, toutes les questions de l'humanite, et ferait de Paris au centre du monde un volcan de lumiere.

Citoyens, je le dis en passant, je ne crois pas a l'eternite de ce qu'on appelle aujourd'hui les parlements; mais les parlements, generateurs de liberte et d'unite tout ensemble, sont necessaires jusqu'au jour, jour lointain, encore et voisin de l'ideal, ou, les complications politiques s'etant dissoutes dans la simplification du travail universel, la formule: LE MOINS DE GOUVERNEMENT POSSIBLE recevant une application de plus en plus complete, les lois factices ayant toutes disparu et les lois naturelles demeurant seules, il n'y aura plus d'autre assemblee que l'assemblee des createurs et des inventeurs, decouvrant et promulguant la loi et ne la faisant pas, l'assemblee de l'intelligence, de l'art et de la science, l'Institut. L'Institut transfigure et rayonnant, produit d'un tout autre mode de nomination, deliberant publiquement. Sans nul doute, l'Institut, dans la perspective des temps, est l'unique assemblee future. Chose frappante et que j'ajoute encore en passant, c'est la Convention qui a cree l'Institut. Avant d'expirer, ce sombre aigle des revolutions a depose sur le genereux sol de France l'oeuf mysterieux qui contient les ailes de l'avenir.

Ainsi, pour resumer en peu de mots les quelques lineaments que je viens d'indiquer, et beaucoup de details m'echappent, je jette ces idees au hasard et rapidement et je ne trace qu'un a peu pres, si la revolution de 1848 avait vecu et porte ses fruits, si la republique fut restee debout, si, de republique francaise, elle fut devenue, comme la logique l'exige, republique europeenne, fait qui se serait accompli alors, certes, en moins d'une annee, et presque sans secousse ni dechirement, sous le souffle du grand vent de Fevrier, citoyens, si les choses s'etaient passees de la sorte, que serait aujourd'hui l'Europe? une famille. Les nations soeurs. L'homme frere de l'homme. On ne serait plus ni francais, ni prussien, ni espagnol; on serait europeen. Partout la serenite, l'activite, le bien-etre, la vie. Pas d'autre lutte, d'un bout a l'autre du continent, que la lutte du bien, du beau, du grand, du juste, du vrai et de l'utile domptant l'obstacle et cherchant l'ideal. Partout cette immense victoire qu'on appelle le travail dans cette immense clarte qu'on appelle la paix.

Voila, citoyens, si la revolution eut triomphe, voila, en raccourci et en abrege, le spectacle que nous donnerait a cette heure l'Europe des peuples.

Mais ces choses ne se sont point realisees. Heureusement on a retabli l'ordre. Et, au lieu de cela, que voyons-nous?

Ce qui est debout en ce moment, ce n'est pas l'Europe des peuples; c'est l'Europe des rois.

Et que fait-elle, l'Europe des rois?

Elle a la force; elle peut ce qu'elle veut; les rois sont libres puisqu'ils ont etouffe la liberte; l'Europe des rois est riche; elle a des millions, elle a des milliards; elle n'a qu'a ouvrir la veine des peuples pour en faire jaillir du sang et de l'or. Que fait-elle? Deblaie-t-elle les embouchures des fleuves? abrege-t-elle la route de l'Inde? relie-t-elle le Pacifique a l'Atlantique? perce-t-elle l'isthme de Suez? coupe-t-elle l'isthme de Panama? jette-t-elle dans les profondeurs de l'ocean le prodigieux fil electrique qui rattachera les continents aux continents par l'idee devenue eclair, et qui, fibre colossale de la vie universelle, fera du globe un coeur enorme ayant pour battement la pensee de l'homme? A quoi s'occupe l'Europe des rois? accomplit-elle, maitresse du monde, quelque grand et saint travail de progres, de civilisation et d'humanite? a quoi depense-t-elle les forces gigantesques du continent dont elle dispose? que fait-elle?

Citoyens, elle fait une guerre.

Une guerre pour qui?

Pour vous, peuples?

Non, pour eux, rois.

Quelle guerre?

Une guerre miserable par l'origine: une clef; epouvantable par le debut: Balaklava; formidable par la fin: l'abime.

Une guerre qui part du risible pour aboutir a l'horrible.

Proscrits, nous avons deja plus d'une fois parle de cette guerre, et nous sommes condamnes a en parler longtemps encore. Helas! je n'y songe, quant a moi, que le coeur serre.

O francais qui m'entourez, la France avait une armee, une armee la premiere du monde, une armee admirable, incomparable, formee aux grandes guerres par vingt ans d'Afrique, une armee tete de colonne du genre humain, espece deMarseillaisevivante, aux strophes herissees de bayonnettes, qui, melee au souffle de la Revolution, n'eut eu qu'a faire chanter ses clairons pour faire a l'instant meme tomber en poussiere sur le continent tous les vieux sceptres et toutes les vieilles chaines; cette armee, ou est-elle? qu'est-elle devenue? Citoyens, M. Bonaparte l'a prise. Qu'en a-t-il fait? d'abord il l'a enveloppee dans le linceul de son crime; ensuite il lui a cherche une tombe. Il a trouve la Crimee.

Car cet homme est pousse et aveugle par ce qu'il a en lui de fatal et par cet instinct de la destruction du vieux monde qui est son ame a son insu.

Proscrits, detournez un moment vos yeux de Cayenne ou il y a aussi un sepulcre, et regardez la-bas a l'orient. Vous y avez des freres.

L'armee francaise et l'armee anglaise sont la.

Qu'est-ce que c'est que cette tranchee qu'on ouvre devant cette ville tartare? cette tranchee a deux pas de laquelle coule le ruisseau de sang d'Inkermann, cette tranchee ou il y a des hommes qui passent la nuit debout et qui ne peuvent se coucher parce qu'ils sont dans l'eau jusqu'aux genoux; d'autres qui sont couches, mais dans un demi-metre de boue qui les recouvre entierement et ou ils mettent une pierre pour que leur tete en sorte; d'autres qui sont couches, mais dans la neige, sous la neige, et qui se reveilleront demain les pieds geles; d'autres qui sont couches, mais sur la glace et qui ne se reveilleront pas; d'autres qui marchent pieds nus par un froid de dix degres parce qu'ayant ote leurs souliers, ils n'ont plus la force de les remettre; d'autres couverts de plaies qu'on ne panse pas; tous sans abri, sans feu, presque sans aliments, faute de moyens de transport, ayant pour vetement des haillons mouilles devenus glacons, ronges de dyssenterie et de typhus, tues par le lit ou ils dorment, empoisonnes par l'eau qu'ils boivent [note: Voir aux Notes.], harceles de sorties, cribles de bombes, reveilles de l'agonie par la mitraille, et ne cessant d'etre des combattants que pour redevenir des mourants; cette tranchee ou l'Angleterre, a l'heure qu'il est, a entasse trente mille soldats, ou la France, le 17 decembre,—j'ignore le chiffre ulterieur,—avait couche quarante-six mille sept cents hommes; cette tranchee ou, en moins de trois mois, quatrevingt mille hommes ont disparu; cette tranchee de Sebastopol, c'est la fosse des deux armees. Le creusement de cette fosse, qui n'est pas finie, a deja coute trois milliards.

La guerre est un fossoyeur en grand qui se fait payer cher.

Oui, pour creuser la fosse des deux armees d'Angleterre et de France, la France et l'Angleterre, en comptant tout, y compris le capital des flottes englouties, y compris la depression de l'industrie, du commerce et du credit, ont deja depense trois milliards. Trois milliards! avec ces trois milliards on eut complete le reseau des chemins de fer anglais et francais, on eut construit le tunnel tubulaire de la Manche, meilleur trait d'union des deux peuples que la poignee de main de lord Palmerston et de M. Bonaparte qu'on nous montre au-dessus de nos tetes avec cette legende: A LA BONNE FOI; avec ces trois milliards, on eut draine toutes les bruyeres de France et d'Angleterre, donne de l'eau salubre a toutes les villes, a tous les villages et a tous les champs, assaini la terre et l'homme, reboise dans les deux pays toutes les pentes, prevenu par consequent les inondations et les debordements, empoissonne tous les fleuves de facon a donner au pauvre le saumon a un sou la livre, multiplie les ateliers et les ecoles, explore et exploite partout les gisements houillers et mineraux, dote toutes les communes de pioches a vapeur, ensemence les millions d'hectares en friche, transforme les egouts en puits d'engrais, rendu les disettes impossibles, mis le pain dans toutes les bouches, decuple la production, decuple la consommation, decuple la circulation, centuple la richesse!—Il vaut mieux prendre—je me trompe—ne pas prendre Sebastopol!

Il vaut mieux employer ses milliards a faire perir ses armees! il vaut mieux se ruiner a se suicider!

Donc, devant le continent qui frissonne, les deux armees agonisent. Et, pendant ce temps-la, que fait "l'empereur Napoleon III"? J'ouvre un journal de l'empire (l'orateur deploie un journal) et j'y lis: "Le carnaval poursuit ses joies. Ce ne sont que fetes et bals. Le deuil que la cour a pris a l'occasion des morts des reines de Sardaigne sera suspendu vingt-quatre heures pour ne pas empecher le bal qui va avoir lieu aux Tuileries."

Oui, c'est le bruit d'un orchestre que nous entendons dans le pavillon de l'Horloge; oui, leMoniteurenregistre et detaille le quadrille ou ont "figure leurs majestes"; oui, l'empereur danse, oui, ce Napoleon danse, pendant que, les prunelles fixees sur les tenebres, nous regardons, et que le monde civilise, fremissant, regarde avec nous Sebastopol, ce puits de l'abime, ce tonneau sombre ou viennent l'une apres l'autre, pales, echevelees, versant dans le gouffre leurs tresors et leurs enfants, et recommencant toujours, la France et l'Angleterre, ces deux Danaides aux yeux sanglants!

Pourtant on annonce que "l'empereur" va partir. Pour la Crimee! est-ce possible? Voici que la pudeur lui viendrait et qu'il aurait conscience de la rougeur publique? On nous le montre brandissant vers Sebastopol le sabre de Lodi, chaussant les bottes de sept lieues de Wagram, avec Troplong et Baroche eplores pendus aux deux basques de sa redingote grise. Que veut dire ce va-t-en guerre?—Citoyens, un souvenir. Le matin du coup d'etat, apprenant que la lutte commencait, M. Bonaparte s'ecria: Je veux aller partager les dangers de mes braves soldats! Il y eut probablement la quelque Baroche ou quelque Troplong qui s'eplora. Rien ne put le retenir. Il partit. Il traversa les Champs-Elysees et les Tuileries entre deux triples haies de bayonnettes. En debouchant des Tuileries, il entra rue de l'Echelle. Rue de l'Echelle, cela signifie rue du Pilori; il y avait la autrefois en effet une echelle ou pilori. Dans cette rue il apercut de la foule, il vit le geste menacant du peuple; un ouvrier lui cria: a bas le traitre! Il palit, tourna bride, et rentra a l'Elysee. Ne nous donnons donc pas les emotions du depart. S'il part, la porte des Tuileries, comme celle de l'Elysee, reste entre-baillee derriere lui; s'il part, ce n'est pas pour la tranchee ou l'on agonise, ni pour la breche ou l'on meurt. Le premier coup de canon qui lui criera: a bas le traitre! lui fera rebrousser chemin. Soyons tranquilles. Jamais, ni dans Paris, ni en Crimee, ni dans l'histoire, Louis Bonaparte ne depassera la rue de l'Echelle.

Du reste, s'il part, l'oeil de l'histoire sera fixe sur Paris.Attendons.

Citoyens, je viens d'exposer devant vous, et je circonsris la peinture, le tableau que presente l'Europe aujourd'hui.

Ce que serait l'Europe republicaine, je vous l'ai dit; ce qu'est l'Europe imperiale; vous le voyez.

Dans cette situation generale, la situation speciale de la France, la voici:

Les finances gaspillees, l'avenir greve d'emprunts, lettres de change signees DEUX-DECEMBRE et LOUIS BONAPARTE et par consequent sujettes a protet, l'Autriche et la Prusse ennemies avec des masques d'alliees, la coalition des rois latente mais visible, les reves de demembrement revenus, un million d'hommes preta s'ebranler vers le Rhin au premier signe du czar, l'armee d'Afrique aneantie. Et pour point d'appui, quoi? l'Angleterre; un naufrage.

Tel est cet effrayant horizon aux deux extremites duquel se dressent deux spectres, le spectre de l'armee en Crimee, le spectre de la republique en exil.

Helas! l'un de ces deux spectres a au flanc le coup de poignard de l'autre, et le lui pardonne.

Oui, j'y insiste, la situation est si lugubre que le parlement epouvante ordonne une enquete, et qu'il semble a ceux qui n'ont pas foi en l'avenir des peuples providentiels que la France va perir et que l'Angleterre va sombrer.

Resumons.

La nuit partout. Plus de tribune en France, plus de presse, plus de parole. La Russie sur la Pologne, l'Autriche sur la Hongrie, l'Autriche sur Milan, l'Autriche sur Venise, Ferdinand sur Naples, le pape sur Rome, Bonaparte sur Paris. Dans ce huis clos de l'obscurite, toutes sortes d'actes de tenebres; exactions, spoliations, brigandages, transportations, fusillades, gibets; en Crimee, une guerre affreuse; des cadavres d'armees sur des cadavres de nations; l'Europe cave d'egorgement. Je ne sais quel tragique flamboiement sur l'avenir. Blocus, villes incendiees, bombardements, famines, pestes, banqueroutes. Pour les interets et les egoismes le commencement d'un sauve-qui-peut. Revoltes obscures des soldats en attendant le reveil des citoyens. Etat de choses terrible, vous dis-je, et cherchez-en l'issue. Prendre Sebastopol, c'est la guerre sans fin; ne pas prendre Sebastopol, c'est l'humiliation sans remede. Jusqu'a present on s'etait ruine pour la gloire, maintenant ou se ruine pour l'opprobre. Et que deviendront, sous ce trepignement de cesars furieux, ceux des peuples qui survivent? Ils pleureront jusqu'a leur derniere larme, ils paieront jusqu'a leur dernier sou, ils saigneront jusqu'a leur dernier enfant. Nous sommes en Angleterre, que voyons-nous autour de nous? Partout des femmes en noir. Des meres, des soeurs, des orphelines, des veuves. Rendez-leur donc ce qu'elles pleurent, a ces femmes! Toute l'Angleterre est sous un crepe. En France il y a ces deux immenses deuils, l'un qui est la mort, l'autre, pire, qui est l'ignominie; l'hecatombe de Balaklava et le bal des Tuileries.

Proscrits, cette situation a un nom. Elle s'appelle "la societe sauvee".

Ne l'oublions pas, ce nom nous le dit, reportons toujours tout a l'origine. Oui, cette situation, toute cette situation sort du "grand acte" de decembre. Elle est le produit du parjure du 2 et de la boucherie du 4. On ne peut pas dire d'elle du moins qu'elle est batarde. Elle a une mere, la trahison, et un pere, le massacre. Voyez ces deux choses qui aujourd'hui se touchent comme les deux doigts de la main de justice divine, le guet-apens de 1851 et la calamite de 1855, la catastrophe de Paris et la catastrophe de l'Europe. M. Bonaparte est parti de ceci pour arriver a cela.

Je sais bien qu'on me dit, je sais bien que M. Bonaparte me dit et me fait dire par ses journaux:—Vous n'avez a la bouche que le Deux-Decembre! Vous repetez toujours ces choses-la!—A quoi je reponds:—Vous etes toujours la!

Je suis votre ombre.

Est-ce ma faute a moi si l'ombre du crime est un spectre?

Non! non! non! non! ne nous taisons pas, ne nous lassons pas, ne nous arretons pas. Soyons toujours la, nous aussi, nous qui sommes le droit, la justice et la realite. Il y a maintenant au-dessus de la tete de Bonaparte deux linceuls, le linceul du peuple et le linceul de l'armee, agitons-les sans relache. Qu'on entende sans cesse, qu'on entende a travers tout, nos voix au fond de l'horizon! ayons la monotonie redoutable de l'ocean, de l'ouragan, de l'hiver, de la tempete, de toutes les grandes protestations de la nature.

Ainsi, citoyens, une bataille a outrance, une fuite sans fond de toutes les forces vives, un ecroulement sans limites, voila ou en est cette malheureuse societe du passe qui s'etait crue sauvee en effet parce qu'un beau matin elle avait vu un aventurier, son conquerant, confier l'ordre au sergent de ville et l'abrutissement au jesuite!

Cela est en bonnes mains, avait-elle dit.

Qu'en pense-t-elle maintenant?

O peuples, il y a des hommes de malediction. Quand ils promettent la paix, ils tiennent la guerre; quand ils promettent le salut, ils tiennent le desastre; quand ils promettent la prosperite, ils tiennent la ruine; quand ils promettent la gloire, ils tiennent la honte; quand ils prennent la couronne de Charlemagne, ils mettent dessous le crane d'Ezzelin; quand ils refont la medaille de Cesar, c'est avec le profil de Mandrin; quand ils recommencent l'empire, c'est par 1812; quand ils arborent un aigle, c'est une orfraie; quand ils apportent a un peuple un nom, c'est un faux nom; quand ils lui font un serment, c'est un faux serment; quand ils lui annoncent un Austerlitz, c'est un faux Austerlitz; quand ils lui donnent un baiser, c'est le baiser de Judas; quand ils lui offrent un pont pour passer d'une rive a l'autre, c'est le pont de la Beresina.

Ah! il n'est, pas un de nous, proscrits, qui ne soit navre, car la desolation est partout, car l'abjection est partout, car l'abomination est partout; car l'accroissement du czar, c'est la diminution dela lumiere; car, moi qui vous parle, l'abaissement de cette grande, fiere, genereuse et libre Angleterre m'humilie comme homme; car, supreme douleur, nous entendons en ce moment la France qui tombe avec le bruit que ferait la chute d'un cercueil!

Vous etes navres, mais vous avez courage et foi. Vous faites bien, amis. Courage, plus que jamais! Je vous l'ai dit deja, et cela devient plus evident de jour en jour, a cette heure la France et l'Angleterre n'ont plus qu'une voie de salut, l'affranchissement des peuples, la levee en masse des nationalites, la revolution. Extremite sublime. Il est beau que le salut soit en meme temps la justice. C'est la que la providence eclate. Oui, courage plus que jamais! Dans le peril Danton criait: de l'audace! de l'audace! et encore de l'audace!—Dans l'adversite il faut crier: de l'espoir! de l'espoir! et encore de l'espoir!—Amis, la grande republique, la republique democratique, sociale et libre rayonnera avant peu; car c'est la fonction de l'empire de la faire renaitre, comme c'est la fonction de la nuit de ramener le jour. Les hommes de tyrannie et de malheur disparaitront. Leur temps se compte maintenant par minutes. Ils sont adosses au gouffre; et deja, nous qui sommes dans l'abime, nous pouvons voir leur talon qui depasse le rebord du precipice. O proscrits! j'en atteste les cigues que les Socrates ont bues, les Golgotha ou sont montes les Jesus-Christs, les Jericho que les Josues ont fait crouler; j'en atteste les bains de sang qu'ont pris les Thraseas, les braises ardentes qu'ont machees les Porcias, epouses des Brutus, les buchers d'ou les Jean Huss ont crie: le cygne naitra! j'en atteste ces mers qui nous entourent et que les Christophe-Colombs ont franchies, j'en atteste ces etoiles qui sont au-dessus de nos tetes et que les Galilees ont interrogees, proscrits, la liberte est immortelle! proscrits, la verite est eternelle!

Le progres, c'est le pas meme de Dieu.

Donc, que ceux qui pleurent se consolent, et que ceux qui tremblent—il n'y en a pas parmi nous—se rassurent. L'humanite ne connait pas le suicide et Dieu ne connait pas l'abdication. Non, les peuples ne resteront pas indefiniment dans les tenebres, ignorant l'heure qu'il est dans la science, l'heure qu'il est dans la philosophie, l'heure qu'il est dans l'art, l'heure qu'il est dans l'esprit humain, l'oeil stupidement fixe sur le despotisme, ce sinistre cadran d'ombre ou la double aiguille sceptre et glaive, a jamais immobile, marque eternellement minuit!

8 avril 1855.

Cette funebre guerre de Crimee se termina par le baiser de la reine Victoria a "l'empereur des francais". Louis Bonaparte alla a Londres chercher ce baiser. Ce fut une sorte d'enivrement des deux gouvernements. Les fetes apres les carnages; ces choses la s'enchainent.

La fete fut splendide. Elle fut meme complete. L'exil s'en mela. En debarquant a Douvres, "l'empereur" put lire, affichees sur tous les murs, les paroles que voici:

Qu'est-ce que vous venez faire ici? a qui en voulez-vous? qui venez-vous insulter? L'Angleterre dans son peuple ou la France dans ses proscrits? Nous en avons deja enterre neuf, a Jersey seulement. Est-ce la ce que vous voulez savoir? Le dernier s'appelait Felix Bony, et avait vingt-neuf ans; cela vous suffit-il? Voulez-vous voir son tombeau? Que venez-vous faire ici, vous dis-je? Cette Angleterre qui n'a point de bat sur le cou, cette France bannie, ce peuple souverain de lui-meme, cette proscription decimee et calme, n'ont que faire de vous. Laissez la liberte en paix. Laissez l'exil tranquille.

Ne venez pas.

Quel leurre viendrez-vous offrir a cette illustre et genereuse nation? quel coup d'ongle premeditez-vous contre la liberte anglaise? arriveriez-vous plein de promesses comme en France en 1848? changeriez-vous la pantomime? mettrez-vous la main sur votre coeur pour l'alliance anglaise de la meme facon que vous l'y mettiez pour la republique? sera-ce toujours l'habit boutonne, la plaque sur l'habit, la main sur la plaque, l'accent emu, l'oeil humide? quelle parole la plus sacree allez-vous jurer? quelle affirmation de fidelite eternelle, quel engagement inviolable, quelle protestation portant votre exergue, quel serment frappe a votre effigie allez-vous mettre en circulation ici, vous, le faux monnayeur de l'honneur!

Qu'est-ce que vous apporteriez a cette terre? Cette terre est la terre de Thomas Morus, de Hampden, de Bradshaw, de Shakespeare, de Milton, de Newton, de Watt, de Byron, et elle n'a pas besoin d'un echantillon de la boue du boulevard Montmartre. Vous venez chercher une jarretiere? En effet, c'est jusque-la que vous avez du sang.

Je vous dis de ne pas venir. Vous ne seriez pas a votre place ici. Regardez. Vous voyez bien que ce peuple est libre. Vous voyez bien que ces gens-la vont et viennent, lisent, ecrivent, interrogent, pensent, crient, se taisent, respirent, comme bon leur semble. Cela ne ressemble a rien de ce que vous connaissez. Vous aurez beau regarder les collets d'habit, vous n'y trouverez pas le pli que donne le poing du gendarme. Non, vraiment, vous ne seriez pas chez vous. Vous seriez dans un air irrespirable pour vous. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de janissaires ici, pas plus de janissaires pretres que de janissaires soldats; vous voyez bien qu'il n'y pas d'espions; vous voyez bien qu'il n'y a pas de jesuites; vous voyez bien que les juges rendent la justice!

La tribune parle, les journaux parlent, la conscience publique parle; il y a du soleil en ce pays. Vous voyez bien qu'il fait jour, aigle! que venez-vous faire ici?

Si vous voulez savoir, alliance a part, ce que ce peuple pense de vous, lisez ses vrais journaux, ses journaux d'il y a deux ans.

Visiterez-vous Londres, habille en empereur et en general? D'autres qui etaient empereurs aussi, et generaux aussi, l'ont visitee avant vous, et y ont eu des ovations diversement triomphales; vous auriez le meme accueil. Irez-vous au square Trafalgar? irez-vous au square Waterloo, au pont Waterloo, a la colonne Waterloo? Nicolas y a ete recu par les aldermen. Irez-vous a la brasserie Perkins? Haynau y a ete recu par les ouvriers.

Venez-vous parler a l'Angleterre de la Crimee? Vous toucheriez la a un grand deuil. Le desastre de Sebastopol a ouvert le flanc de l'Angleterre plus profondement encore que le flanc de la France. L'armee francaise agonise, l'armee anglaise est morte; ce qui, si l'on en croit ceux qui admirent vos hasards, aurait fait faire a l'un de vos historiographes cette remarque:—Sans le vouloir, nous vengeons Waterloo. Napoleon III a fait plus de mal a l'Angleterre en un an d'alliance qu'en quinze ans de guerre Napoleon premier. (A propos, vos amis ne disent plus:le grand. Pourquoi donc?)

Oui, vous avez de ces flatteurs-la, empereur d'occasion. C'est une chose etrange en effet que cette aventure qu'on appelle votre destinee. Les paroles manquent et l'on tombe dans un abime de stupeur en pensant que vous en etes peut-etre vraiment venu vous-meme a croire que vous etes quelqu'un, eu songeant que vous prenez votre tragedie horrible au serieux, et que, probablement, vous vous imagineriez faire sur l'Europe je ne sais quel effet de perspective le jour ou vous apparaitriez au peuple anglais dans votre mise en scene d'a present, muet, heureux et lugubre, debout dans votre nuee de crimes, couronne d'une sorte d'infamie imperiale et mysterieuse, et portant sur votre front toutes ces actions sombres qui sont de la competence du tonnerre.

Et de la cour d'assises, monsieur.

Ah! ces terribles choses vraies, vous les entendrez. Pourquoi venez-vous ici?

Tenez, parmi ceux de ce gouvernement qui, pour des raisons variees, vous font accueil, prenez le plus enthousiaste, le plus enivre, le plus effare de vous, prenez l'anglais qui crie le mieux: Vive l'empereur! alderman, ministre, lord, et faites-lui cette simple question:—S'il arrivait en ce pays qu'un homme tenant le pouvoir a un titre quelconque, un ministre, par exemple (c'est ce que vous etiez, monsieur), s'il arrivait que cet homme, sous pretexte qu'il aurait, devant les hommes et devant Dieu, jure fidelite a la constitution, prit une nuit l'Angleterre a la gorge, brisat le parlement, renversat la tribune, jetat les membres inviolables des assemblees dans les cabanons de Millbank et de Newgate, demolit Westminster, fit du sac de laine l'oreiller de son corps de garde, chassat les juges a coups de bottes, liat les mains derriere le dos a la justice, baillonnat la presse, ecrasat les imprimeries, etranglat les journaux, couvrit Londres de canons et de bayonnettes, vidat les fourgons de la Banque dans les poches de ses soldats, prit les maisons d'assaut, egorgeat les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants, fit de Hyde-Park une fosse d'arquebusades nocturnes, mitraillat la Cite, mitraillat let Strand, mitraillat Regent street, mitraillat Charing Cross, vingt quartiers de Londres, vingt comtes d'Angleterre, encombrat les rues des cadavres des passants, emplit les morgues et les cimetieres, fit la nuit partout, le silence partout, la mort partout, supprimat, en un mot, d'un seul coup, la loi, la liberte, le droit, la nation, le souffle, la vie, qu'est-ce que le peuple anglais ferait a cet homme?—Avant que la phrase soit finie, vous verriez sortir de terre d'elle-meme et se dresser devant vous l'echelle de l'echafaud!

Oui, l'echafaud. Et, si hideux que soient les crimes que je viens d'enumerer, je prononce ce mot,—pourquoi m'en cacherais-je?—avec un serrement de coeur; car la supreme parole du progres, confessee par nous, democrates-socialistes, n'a pas jusqu'a cette heure ete acceptee en Angleterre, et pour ce grand peuple insulaire, arrete a mi-cote du dix-neuvieme siecle et a quelque distance du sommet de la civilisation, la vie humaine n'est pas encore inviolable.

Il faut etre sur ce haut plateau de l'exil et de l'epreuve ou nous sommes pour embrasser l'horizon entier de la verite et pour comprendre que toute vie humaine, meme votre vie humaine a vous, monsieur, est sacree.

Ce n'est pas du reste de cette facon, et du haut d'un principe, que vos amis de ce pays traitent les questions qui vous touchent. Ils trouvent plus court de dire qu'il n'y a jamais eu de coup d'etat, que ce n'est pas vrai, que vous n'avez jamais prete le moindre serment, que le deux-decembre n'a jamais existe, qu'il n'a pas ete verse une goutte de sang, que Saint-Arnaud, Espinasse et Maupas sont des personnages mythologiques, qu'il n'y a pas de proscrits, que Lambessa est dans la lune, et que nous faisons semblant.

Les habiles disent qu'il y a bien eu quelque chose en effet, mais que nous exagerons, que les hommes tues n'avaient pas tous des cheveux blancs, que les femmes tuees n'etaient pas toutes grosses, et que l'enfant de sept ans de la rue Tiquetonne avait huit ans.

Je reprends.

Ne venez pas dans ce pays.

Songez d'ailleurs a l'imprudence; et a quoi exposeriez-vous le gouvernement qui vous recevrait chez lui? Paris a des eruptions inattendues; il l'a prouve en 1789, en 1830 et en 1848. Qu'est-ce qui garantit au peuple anglais, qui prise haut, et avec raison, l'amitie de la France, qu'est-ce qui garantit au gouvernement britannique qu'une revolution ne va pas eclater derriere vos talons, que le decor ne va pas changer subitement, que ce vieux trouble-fete de faubourg Saint-Antoine ne va pas se reveiller en sursaut et donner un coup de pied dans l'empire, et que, tout a coup, en une secousse de telegraphe electrique, lui, gouvernement d'Angleterre, il ne va pas se trouver brusquement ayant pour hote a Saint-James et pour convive au banquet royal, non sa majeste l'empereur des francais, mais l'accuse pale et frissonnant de la France et de la republique? non le Napoleon de la colonne, mais le Napoleon du poteau?

Mais vos polices vous rassurent. Le coup d'etat a dans sa poche le vieil oeil de Vidocq et voit le fond des choses avec ca. C'est ce qui lui tient lieu de conscience. La police vous repond du peuple de meme que le pretre vous repond de Dieu. M. Pietri et M. Sibour vous parlent chacun d'un cote.—Cette canaille de peuple n'existe plus, affirme M. Pietri.—Je voudrais bien voir que Dieu bougeat, murmure M. Sibour. Vous etes tranquille. Vous dites:—Bah! ces demagogues revent. Ils voudraient me faire peur avec des croquemitaines. Il n'y a plus de revolution; Veuillot l'a broutee. Le coup d'etat peut dormir sur les deux oreilles de Baroche. Paris, la populace, les faubourgs, tout cela est sous mes talons. Qu'importe tout cela?

Au fait, c'est juste. Et qu'importe l'histoire? qu'importe la posterite? Qu'il y ait aujourd'hui un deux-decembre faisant pendant a Austerlitz, un Sebastopol faisant equilibre a Marengo, qu'il y ait un Napoleon le grand et un autre Napoleon s'agitant sous le microscope, que notre oncle soit notre oncle ou ne le soit pas, qu'il ait vecu ou soit mort, que l'Angleterre lui ait mis Wellington sur la tete et Hudson-Lowe sur la poitrine, qu'est-ce que cela fait? Nous n'en sommes plus la. C'est du passe ou du libelle. Si nous sommes petit, cela ne regarde personne. On nous admire. N'est-ce pas, Troplong? Oui, sire. Il n'y a plus qu'une question aujourd'hui, notre empire. Une seule chose importe, prouver que nous sommes recu; imposer "le parvenu" a la vieille maison royale de Brunswick; faire disparaitre la catastrophe de Crimee sous des fetes en Angleterre; se rejouir dans ce crepe; couvrir ces mitrailles d'un feu d'artifice; montrer notre habit de general la ou l'on a vu notre baton de policeman; etre joyeux; danser un peu a Buckingham Palace. Cela fait, tout est fait.

Donc voyage a Londres. Preferable du reste au voyage en Crimee; a Londres les salves tireront a poudre. Quinze jours de galas. Triomphe. Promenades dans les residences royales; a Carlton-House; a Osborn, dans l'ile de Wight; a Windsor ou vous trouverez le lit de Louis-Philippe a qui vous devez votre vie et sa bourse, et ou la tour de Lancastre vous parlera de Henri l'imbecile, et ou la tour d'York vous parlera de Richard l'assassin. Puis grands et petits levers, bals, bouquets, orchestres,Rule Britanniacroise dePartant pour la Syrie, lustres allumes, palais illumines, harangues, hurrahs. Details de vos grands cordons et de vos graces dans les journaux. C'est bien. A ces details trouvez bon que d'avance j'en mele d'autres qui viennent d'un autre de vos lieux de triomphe, de Cayenne. Les deportes,—ces hommes qui n'ont commis d'autre crime que de resister a votre crime, c'est a-dire de faire leur devoir, et d'etre de bons et vaillants citoyens,—les deportes sont la, accouples aux forcats, travaillant huit heures par jour sous le baton des argousins, nourris de metuel et de couac comme autrefois les esclaves, tete rasee, vetus de haillons marques T. F. Ceux qui ne veulent pas porter eu grosses lettres le motgaleriensur leurs souliers vont pieds nus. L'argent qu'on leur envoie leur est pris. S'ils oublient de mettre le bonnet bas devant quelqu'un des malfaiteurs, vos agents, qui les gardent, cas de punition, les fers, le cachot, le jeune, la faim, ou bien on les lie, quinze jours durant, quatre heures chaque jour, par le cou, la poitrine, les bras et les jambes, avec de grosses cordes, a un billot. Par decret du sieur Bonnard se qualifiant gouverneur de la Guyane, en date du 29 aout, permis aux gardiens de les tuer pour ce qu'on appelle "violation de consigne". Climat terrible, ciel tropical, eaux pestilentielles, fievre, typhus, nostalgie; ils meurent—trente-cinq sur deux cents, dans le seul ilot Saint-Joseph;—on jette les cadavres a la mer. Voila, monsieur.

Ces rabachages du sepulcre vous font sourire, je le sais; mais vous en souriez pour ceux qui en pleurent. J'en conviens, vos victimes, les orphelins et les veuves que vous faites, les tombeaux que vous ouvrez, tout cela est bien use. Tous ces linceuls montrent la corde. Je n'ai rien de plus neuf a vous offrir; que voulez-vous? Vous tuez, on meurt. Prenons tous notre parti, nous de subir le fait, vous de subir le cri; nous, des crimes, vous, des spectres.

Du reste, on nous dit ici de nous taire, et l'on ajoute que, si nous elevons la voix en ce moment, nous, les exiles, c'est l'occasion qu'on choisira pour nous jeter dehors. On ferait bien. Sortir a l'instant ou vous entrez. Ce serait juste.

Il y aurait la pour les chasses quelque chose qui ressemblerait a de la gloire.

Et puis, comme politique, ce serait logique. La meilleure bienvenue au proscripteur, c'est la persecution des proscrits. On peut lire cela dans Machiavel, ou dans vos yeux.

La plus douce caresse au traitre, c'est l'insulte aux trahis. Le crachat sur Jesus est sourire a Judas.

Qu'on fasse donc ce qu'on voudra.

La persecution. Soit.

Quelle que soit cette persecution, quelque forme qu'elle prenne, sachez ceci, nous l'accueillerons avec orgueil et joie; et pendant qu'on vous saluera, nous la saluerons. Ce n'est pas nouveau; toutes les fois qu'on a crie:Ave, Caesar, l'echo du genre humain a repondu:Ave, dolor.

Quelle qu'elle soit, cette persecution, elle n'otera pas de nos yeux, ni des yeux de l'histoire, l'ombre hideuse que vous avez faite. Elle ne nous fera pas perdre de vue votre gouvernement du lendemain du coup d'etat, ce banquet catholique et soldatesque, ce festin de mitres et de shakos, cette melee du seminaire et de la caserne dans une orgie, ce tohu-bohu d'uniformes debrailles et de soutanes ivres, cette ripaille d'eveques et de caporaux ou personne ne sait plus ce qu'il fait, ou Sibour jure et ou Magnan prie, ou le pretre coupe son pain avec le sabre et ou le soldat boit dans le ciboire. Elle ne nous fera pas perdre de vue l'eternel fond de votre destinee, cette grande nation eteinte, cette mort de la lumiere du monde, cette desolation, ce deuil, ce faux serment enorme, Montmartre qui est une montagne sur votre horizon sinistre, le nuage immobile des fusillades du Champ de Mars; la-bas, dressant leur triangle noir, les guillotines de 1852, et, la, a nos pieds, dans l'obscurite, cet ocean qui charrie dans ses ecumes vos cadavres de Cayenne.

Ah! la malediction de l'avenir est une mer aussi, et votre memoire, cadavre horrible, roulera a jamais dans ses vagues sombres!

Ah! malheureux! avez-vous quelque idee de la responsabilite des ames? Quel est votre lendemain? votre lendemain sur la terre? votre lendemain dans le tombeau? qu'est-ce qui vous attend? croyez-vous en Dieu? qui etes-vous?

Quelquefois, la nuit, ne dormant pas, le sommeil de la patrie est l'insomnie du proscrit, je regarde a l'horizon la France noire, je regarde l'eternel firmament, visage de la justice eternelle, je fais des questions a l'ombre sur vous, je demande aux tenebres de Dieu ce qu'elles pensent des votres, et je vous plains, monsieur, en presence du silence formidable de l'infini.


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