II

LeProgres, de Port-au-Prince, publia la lettre suivante, ecrite par Victor Hugo a M. Heurtelou, redacteur en chef de ce journal, en reponse aux remerciments que M. Heurtelou lui avait adresses pour la defense de John Brown:

Hauteville-House, 31 mars 1860.

Vous etes, monsieur, un noble echantillon de cette humanite noire si longtemps opprimee et meconnue.

D'un bout a l'autre de la terre, la meme flamme est dans l'homme; et les noirs comme vous le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adam? Les naturalistes peuvent discuter la question; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'un Dieu.

Puisqu'il n'y a qu'un pere, nous sommes freres.

C'est pour cette verite que John Brown est mort; c'est pour cette verite que je lutte. Vous m'en remerciez, et je ne saurais vous dire combien vos belles paroles me touchent.

Il n'y a sur la terre ni blancs ni noirs, il y a des esprits; vous en etes un. Devant Dieu, toutes les ames sont blanches.

J'aime votre pays, votre race, votre liberte, votre revolution, votre republique. Votre ile magnifique et douce plait a cette heure aux ames libres; elle vient de donner un grand exemple; elle a brise le despotisme.

Elle nous aidera a briser l'esclavage.

Car la servitude, sous toutes ses formes, disparaitra. Ce que les etats du sud viennent de tuer, ce n'est pas John Brown, c'est l'esclavage.

Des aujourd'hui, l'Union americaine peut, quoi qu'en dise le honteux message du president Buchanan, etre consideree comme rompue. Je le regrette profondement, mais cela est desormais fatal; entre le Sud et le Nord, il y a le gibet de Brown. La solidarite n'est pas possible. Un tel crime ne se porte pas a deux.

Ce crime, continuez de le fletrir, et continuez de consolider votre genereuse revolution. Poursuivez votre oeuvre, vous et vos dignes concitoyens. Haiti est maintenant une lumiere. Il est beau que parmi les flambeaux du progres, eclairant la route des hommes, on en voie un tenu par la main d'un negre.

Votre frere,

1861

L'Expedition de Chine.

Hauteville-House, 25 novembre 1861.

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l'expedition de Chine. Vous trouvez cette expedition honorable et belle, et vous etes assez bon pour attacher quelque prix a mon sentiment; selon vous, l'expedition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l'empereur Napoleon, est une gloire a partager entre la France et l'Angleterre, et vous desirez savoir quelle est la quantite d'approbation que je crois pouvoir donner a cette victoire anglaise et francaise.

Puisque vous voulez connaitre mon avis, le voici:

Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde; cette merveille s'appelait le Palais d'ete. L'art a deux principes, l'Idee, qui produit l'art europeen, et la Chimere, qui produit l'art oriental. Le Palais d'ete etait a l'art chimerique ce que le Parthenon est a l'art ideal. Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple presque extra-humain etait la. Ce n'etait pas, comme le Parthenon, une oeuvre rare et unique; c'etait une sorte d'enorme modele de la chimere, si la chimere peut avoir un modele. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un edifice lunaire, et vous aurez le Palais d'ete. Batissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cedre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, la harem, la citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, emaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poetes les mille et un reves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d'eau et d'ecume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d'eblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c'etait la ce monument. Il avait fallu, pour le creer, le long travail de deux generations. Cet edifice, qui avait l'enormite d'une ville, avait ete bati par les siecles, pour qui? pour les peuples. Garce que fait le temps appartient a l'homme. Les artistes, les poetes, les philosophes, connaissaient le Palais d'ete; Voltaire en parle. On disait: le Parthenon en Grece, les Pyramides en Egypte, le Colisee a Rome, Notre-Dame a Paris, le Palais d'ete en Orient. Si on ne le voyait pas, on le revait. C'etait une sorte d'effrayant chef-d'oeuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crepuscule comme une silhouette de la civilisation d'Asie sur l'horizon de la civilisation d'Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entres dans le Palais d'ete. L'un a pille, l'autre a incendie. La victoire peut etre une voleuse, a ce qu'il parait. Une devastation en grand du Palais d'ete s'est faite de compte a demi entre les deux vainqueurs. On voit mele a tout cela le nom d'Elgin, qui a la propriete fatale de rappeler le Parthenon. Ce qu'on avait fait au Parthenon, on l'a fait au Palais d'ete, plus completement et mieux, de maniere a ne rien laisser. Tous les tresors de toutes nos cathedrales reunies n'egaleraient pas ce formidable et splendide musee de l'orient. Il n'y avait pas seulement la des chefs-d'oeuvre d'art, il y avait un entassement d'orfevreries. Grand exploit, bonne aubaine. L'un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l'autre a empli ses coffres; et l'on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l'histoire des deux bandits.

Nous europeens, nous sommes les civilises, et pour nous les chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait a la barbarie.

Devant l'histoire, l'un des deux bandits s'appellera la France, l'autre s'appellera l'Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m'en donner l'occasion; les crimes de ceux qui menent ne sont pas la faute de ceux qui sont menes; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L'empire francais a empoche la moitie de cette victoire, et il etale aujourd'hui, avec une sorte de naivete de proprietaire, le splendide bric-a-brac du Palais d'ete. J'espere qu'un jour viendra ou la France, delivree et nettoyee, renverra ce butin a la Chine spoliee.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantite d'approbation que je donne a l'expedition de Chine.

1862

Barbes a Victor Hugo. Continuation de la lutte pour l'inviolabilite de la vie humaine; en Belgique et en Suisse contre la peine de mort, en France contre la torture. Charleroi. Geneve.—Affaire Doise.—Les Miserables. Etablissement du Diner des Enfants pauvres.

Plusieurs journaux belges ayant attribue a Victor Hugo des vers adresses au roi des Belges pour demander la grace des neuf condamnes a mort de Charleroi, Victor Hugo ecrivit a ce sujet la lettre que voici:

Hauteville-House, 21 janvier 1862.

Monsieur,

Je vis dans la solitude, et, depuis deux mois particulierement, le travail,—un travail pressant,—m'absorbe a ce point que je ne sais plus rien de ce qui se passe au dehors.

Aujourd'hui, un ami m'apporte plusieurs journaux contenant de fort beaux vers ou est demandee la grace de neuf condamnes a mort. Au bas de ces vers, je lis ma signature.

Ces vers ne sont pas de moi.

Quel que soit l'auteur de ces vers, je le remercie.

Quand il s'agit de sauver des tetes, je trouve bon qu'on use de mon nom, et meme qu'on en abuse.

J'ajoute que, pour une telle cause, il me parait presque impossible d'en abuser. C'est ici, a coup sur, que la fin justifie les moyens.

Que l'auteur pourtant me permette de lui reporter l'honneur de ces vers, qui, je le repete, me semblent fort beaux.

Et au premier remerciment que je lui adresse, j'en joins un second; c'est de m'avoir fait connaitre cette lamentable affaire de Charleroi.

Je regarde ces vers comme un appel qu'il m'adresse; c'est une maniere de m'inviter a elever la voix en me remettant sous les yeux les efforts que j'ai faits dans d'autres circonstances analogues, et je le remercie de cette genereuse mise en demeure.

Je reponds a son appel; je m'unis a lui pour tacher d'epargner a la Belgique cette chute de neuf tetes sur l'echafaud. Il s'est tourne vers le roi, je connais peu les rois; je me tourne vers la nation.

Cette affaire du Hainaut est pour la Belgique, au point de vue du progres, une de ces occasions d'ou les peuples sortent amoindris ou agrandis.

Je supplie la nation belge d'etre grande. Il depend d'elle evidemment que cette hideuse guillotine a neuf colliers ne fonctionne point sur la place publique. Aucun gouvernement ne resiste a ces saintes pressions de l'opinion vers la douceur. Ne point vouloir de l'echafaud, ce doit etre la premiere volonte d'un peuple. On dit: Ce que veut le peuple, Dieu le veut. Il depend de vous, belges, de faire dire: Ce que Dieu veut, le peuple le veut.

Nous traversons en ce moment l'heure mauvaise du dix-neuvieme siecle. Depuis dix ans, il y a un recul apparent de civilisation; Venise enchainee, la Hongrie garrottee, la Pologne torturee; partout la peine de mort. Les monarchies ont des Haynau, les republiques ont des Tallaferro. La peine de mort est elevee a la dignite d'ultima ratio. Les races, les couleurs, les partis, se la jettent a la tete et s'en servent comme d'une replique. Les blancs l'utilisent contre les negres; les negres, represaille lugubre, l'aiguisent contre les blancs.

Le gouvernement espagnol fusille les republicains, et le gouvernement italien fusille les royalistes. Rome execute un innocent. L'auteur du meurtre se nomme et reclame en vain; c'est fait; le bourreau ne revient pas sur son travail. L'Europe croit en la peine de mort et s'y obstine; l'Amerique se bat a cause d'elle et pour elle. L'echafaud est l'ami de l'esclavage. L'ombre d'une potence se projette sur la guerre fratricide des Etats-Unis.

Jamais l'Amerique et l'Europe n'ont eu un tel parallelisme et ne se sont entendues a ce point; toutes les questions les divisent, excepte celle-la, tuer; et c'est sur la peine de mort que les deux mondes tombent d'accord. La peine de mort regne; une espece de droit divin de la hache sort pour les catholiques romains de l'evangile et pour les protestants virginiens de la bible. Penn construisait par la pensee, comme trait d'union, un arc de triomphe ideal entre les deux mondes; sur cet arc de triomphe, il faudrait aujourd'hui placer l'echafaud.

Cette situation etant donnee, l'occasion est admirable pour laBelgique.

Un peuple qui a la liberte doit avoir aussi la volonte. Tribune libre, presse libre, voila l'organisme de l'opinion complet. Que l'opinion parle; c'est ici un moment decisif. Dans les circonstances ou nous sommes, en repudiant la peine de mort, la Belgique peut, si elle veut, devenir brusquement, elle petit peuple presque annule, la nation dirigeante.

L'occasion, j'y insiste, est admirable. Car il est evident que, s'il n'y a pas d'echafaud pour les criminels du Hainaut, il n'y en aura desormais pour personne, et que la guillotine ne pourra plus germer dans la libre terre de Belgique. Vos places publiques ne seront plus sujettes a cette apparition sinistre. Par l'irresistible logique des choses, la peine de mort, virtuellement abolie chez vous aujourd'hui, le sera legalement demain.

Il serait beau que le petit peuple fit la lecon aux grands, et, par ce seul fait, fut plus grand qu'eux; il serait beau, devant la croissance abominable des tenebres, en presence de la barbarie recrudescente, que la Belgique, prenant le role de grande puissance en civilisation, donnat tout a coup au genre humain l'eblouissement de la vraie lumiere, en proclamant, dans les conditions ou eclate le mieux la majeste du principe, non a propos d'un dissident revolutionnaire ou religieux, non a propos d'un ennemi politique, mais a propos de neuf miserables indignes de toute autre pitie que de la pitie philosophique, l'inviolabilite de la vie humaine, et en refoulant definitivement vers la nuit cette monstrueuse peine de mort, qui a pour gloire d'avoir dresse sur la terre deux crucifix, celui de Jesus-Christ sur le vieux monde, celui de John Brown sur le nouveau.

Que la genereuse Belgique y songe; c'est a elle, Belgique, que l'echafaud de Charleroi ferait dommage. Quand la philosophie et l'histoire mettent en balance une civilisation, les tetes coupees pesent contre.

En ecrivant ceci, je remplis un devoir. Aidez-moi, monsieur, et pretez-moi, pour ce douloureux et supreme interet, votre publicite.

Cette lettre fut publiee dans les journaux anglais et belges. Une commutation eut lieu. Sept tetes sur neuf furent sauvees.

En 1839, Barbes fut condamne a mort. Victor Hugo envoya au roiLouis-Philippe les quatre vers que l'on connait, et obtint la vie deBarbes. Les deux lettres qu'on va lire ont trait a ce fait.

Cher et illustre citoyen,

Le condamne dont vous parlez dans le septieme volume desMiserablesdoit vous paraitre un ingrat.

Il y a vingt-trois ans qu'il est votre oblige! … et il ne vous a rien dit.

Pardonnez-lui! pardonnez-moi!

Dans ma prison d'avant fevrier, je m'etais promis bien des fois de courir chez vous, si un jour la liberte m'etait rendue.

Reves de jeune homme! Ce jour vint pour me jeter, comme un brin de paille rompue, dans le tourbillon de 1848.

Je ne pus rien faire de ce que j'avais si ardemment desire.

Et depuis, pardonnez-moi ce mot, cher citoyen, la majeste de votre genie a toujours arrete la manifestation de ma pensee.

Je fus fier, dans mon heure de danger, de me voir protege par un rayon de votre flamme. Je ne pouvais mourir, puisque vous me defendiez.

Que n'ai-je eu la puissance de montrer que j'etais digne que votre bras s'etendit sur moi! Mais chacun a sa destinee, et tous ceux qu'Achille a sauves n'etaient pas des heros.

Vieux maintenant, je suis, depuis un an, dans un triste etat de sante. J'ai cru souvent que mon coeur ou ma tete allait eclater. Mais je me felicite, malgre mes souffrances, d'avoir ete conserve, puisque sous le coup de votre nouveaubienfait[note: Voirles Miserables, tome VII, livre I. Le motbienfaitest souligne dans la lettre de Barbes.], je trouve l'audace de vous remercier de l'ancien.

Et puisque j'ai pris la parole, merci aussi, mille fois merci pour notre sainte cause et pour la France, du grand livre que vous venez de faire.

Je dis: la France, car il me semble que cette chere patrie de Jeanne d'Arc et de la Revolution etait seule capable d'enfanter votre coeur et votre genie, et, fils heureux, vous avez pose sur le front glorieux de votre mere une nouvelle couronne de gloire!

A vous, de profonde affection.

La Haie, le 10 juillet 1862.

Hauteville-House, 15 juillet 1862.

Mon frere d'exil,

Quand un homme a, comme vous, ete le combattant et le martyr du progres; quand il a, pour la sainte cause democratique et humaine, sacrifie sa fortune, sa jeunesse, son droit au bonheur, sa liberte; quand il a, pour servir l'ideal, accepte toutes les formes de la lutte et toutes les formes de l'epreuve, la calomnie, la persecution, la defection, les longues annees de la prison, les longues annees de l'exil; quand il s'est laisse conduire par son devouement jusque sous le couperet de l'echafaud, quand un homme a fait cela, tous lui doivent, et lui ne doit rien a qui que ce soit. Qui a tout donne au genre humain est quitte envers l'individu.

Il ne vous est possible d'etre ingrat envers personne. Si je n'avais pas fait, il y a vingt-trois ans, ce dont vous voulez bien me remercier, c'est moi, je le vois distinctement aujourd'hui, qui aurais ete ingrat envers vous.

Tout ce que vous avez fait pour le peuple, je le ressens comme un service personnel.

J'ai, a l'epoque que vous me rappelez, rempli un devoir, un devoir etroit. Si j'ai ete alors assez heureux pour vous payer un peu de la dette universelle, cette minute n'est rien devant votre vie entiere, et tous, nous n'en restons pas moins vos debiteurs.

Ma recompense, en admettant que je meritasse une recompense, a ete l'action elle-meme. J'accepte neanmoins avec attendrissement les nobles paroles que vous m'envoyez, et je suis profondement touche de votre reconnaissance magnanime.

Je vous reponds dans l'emotion de votre lettre. C'est une belle chose que ce rayon qui vient de votre solitude a la mienne. A bientot, sur cette terre ou ailleurs. Je salue votre grande ame.

16 septembre 1862.

Apres la publication desMiserables, Victor Hugo alla a Bruxelles. Ses editeurs, MM. Lacroix et Verboeckhoven, lui offrirent un banquet. Ce fut une occasion de rencontre pour les ecrivains celebres de tous les pays. (Voir aux Notes.) Victor Hugo, entoure de tant d'hommes genereux, dont quelques-uns etaient si illustres, repondit a la salutation de toutes ces nobles ames par les paroles qu'on va lire. Ceux qui assisterent a cette severe et douce fete offerte a un proscrit se souviennent que Victor Hugo ne put reprimer ses larmes au moment ou la pensee d'Aspromonte lui traversa l'esprit.

Messieurs,

Mon emotion est inexprimable; si la parole me manque, vous serez indulgents.

Si je n'avais a repondre qu'a l'honorable bourgmestre de Bruxelles, ma tache serait simple; je n'aurais, pour glorifier le magistrat si dignement, populaire et la ville si noblement hospitaliere, qu'a repeter ce qui est dans toutes les bouches, et il me suffirait d'etre un echo; mais comment remercier les autres voix eloquentes et cordiales qui m'ont parle? A cote de ces editeurs considerables, auxquels on doit l'idee feconde d'une librairie internationale, sorte de lien preparatoire entre les peuples, je vois ici, reunis, des publicistes, des philosophes, d'eminents ecrivains, l'honneur des lettres, l'honneur du continent civilise. Je suis trouble et confus d'etre le centre d'une telle fete d'intelligences, et de voir tant d'honneur s'adresser a moi, qui ne suis rien qu'une conscience acceptant le devoir et un coeur resigne au sacrifice.

Remercier cette ville dans son premier magistrat serait simple, mais, je le repete, comment vous remercier tous? comment serrer toutes vos mains dans une seule etreinte? Eh bien, le moyen est simple aussi. Vous tous, qui etes ici, ecrivains, journalistes, editeurs, imprimeurs, publicistes, penseurs, que representez-vous? Toutes les energies de l'intelligence, toutes les formes de la publicite, vous etes l'esprit-legion, vous etes l'organe nouveau de la societe nouvelle, vous etes la Presse. Je porte un toast a la presse!

A la presse chez tous les peuples! a la presse libre! a la presse puissante, glorieuse et feconde!

Messieurs, la presse est la clarte du monde social; et, dans tout ce qui est clarte, il y a quelque chose de la providence.

La pensee est plus qu'un droit, c'est le souffle meme de l'homme. Qui entrave la pensee, attente a l'homme meme. Parler, ecrire, imprimer, publier, ce sont la, au point de vue du droit, des identites; ce sont la les cercles, s'elargissant sans cesse, de l'intelligence en action; ce sont la les ondes sonores de la pensee.

De tous ces cercles, de tous ces rayonnements de l'esprit humain, le plus large, c'est la presse. Le diametre de la presse, c'est le diametre meme de la civilisation.

A toute diminution de la liberte de la presse correspond une diminution de civilisation; la ou la presse libre est interceptee, on peut dire que la nutrition du genre humain est interrompue. Messieurs, la mission de notre temps, c'est de changer les vieilles assises de la societe, de creer l'ordre vrai, et de substituer partout les realites aux fictions. Dans ce deplacement des bases sociales, qui est le colossal travail de notre siecle, rien ne resiste a la presse appliquant sa puissance de traction au catholicisme, au militarisme, a l'absolutisme, aux blocs de faits et d'idees les plus refractaires.

La presse est la force. Pourquoi? parce qu'elle est l'intelligence.

Elle est le clairon vivant, elle sonne la diane des peuples, elle annonce a voix haute l'avenement du droit, elle ne tient compte de la nuit que pour saluer l'aurore, elle devine le jour, elle avertit le monde. Quelquefois, pourtant, chose etrange, c'est elle qu'on avertit. Ceci ressemble au hibou reprimandant le chant du coq.

Oui, dans certains pays, la presse est opprimee. Est-elle esclave?Non. Presse esclave! c'est la un accouplement de mots impossible.

D'ailleurs, il y a deux grandes manieres d'etre esclave, celle de Spartacus et celle d'Epictete. L'un brise ses fers, l'autre prouve son ame. Quand l'ecrivain enchaine ne peut recourir a la premiere maniere, il lui reste la seconde.

Non, quoi que fassent les despotes, j'en atteste tous les hommes libres qui m'ecoutent, et cela, vous l'avez recemment dit en termes admirables, monsieur Pelletan, et de plus, vous et tant d'autres, vous l'avez prouve par votre genereux exemple, non, il n'y a point d'asservissement pour l'esprit!

Messieurs, au siecle ou nous sommes, sans la liberte de la presse, point de salut. Fausse route, naufrage et desastre partout.

Il y a aujourd'hui de certaines questions, qui sont les questions du siecle, et qui sont la devant nous, inevitables. Pas de milieu; il faut s'y briser, ou s'y refugier. La societe navigue irresistiblement de ce cote-la. Ces questions sont le sujet du livre douloureux dont il a ete parle tout a l'heure si magnifiquement. Pauperisme, parasitisme, production et repartition de la richesse, monnaie, credit, travail, salaire, extinction du proletariat, decroissance progressive de la penalite, misere, prostitution, droit de la femme, qui releve de minorite une moitie de l'espece humaine, droit de l'enfant, qui exige—je dis exige—l'enseignement gratuit et obligatoire, droit de l'ame, qui implique la liberte religieuse; tels sont les problemes. Avec la presse libre, ils ont de la lumiere au-dessus d'eux, ils sont praticables, on voit leurs precipices, on voit leurs issues, on peut les aborder, on peut y penetrer. Abordes et penetres, c'est-a-dire resolus, ils sauveront le monde. Sans la presse, nuit profonde; tous ces problemes sont sur-le-champ redoutables, on ne distingue plus que leurs escarpements, on peut en manquer l'entree, et la societe peut y sombrer. Eteignez le phare, le port devient l'ecueil.

Messieurs, avec la presse libre, pas d'erreur possible, pas de vacillation, pas de tatonnement dans la marche humaine. Au milieu des problemes sociaux, ces sombres carrefours, la presse est le doigt indicateur. Nulle incertitude. Allez a l'ideal, allez a la justice et a la verite. Car il ne suffit pas de marcher, il faut marcher en avant. Dans quel sens allez-vous? La est toute la question. Simuler le mouvement, ce n'est point accomplir le progres; marquer le pas sans avancer, cela est bon pour l'obeissance passive; pietiner indefiniment dans l'orniere est un mouvement machinal indigne du genre humain. Ayons un but, sachons ou nous allons, proportionnons l'effort au resultat, et que dans chacun des pas que nous faisons il y ait une idee, et qu'un pas s'enchaine logiquement a l'autre, et qu'apres l'idee vienne la solution, et qu'a la suite du droit vienne la victoire. Jamais de pas en arriere. L'indecision du mouvement denonce le vide du cerveau. Vouloir et ne vouloir pas, quoi de plus miserable! Qui hesite, recule et atermoie, ne pense pas. Quant a moi, je n'admets pas plus la politique sans tete que l'Italie sans Rome.

Puisque j'ai prononce ce mot, Rome, souffrez que je m'interrompe, et que ma pensee, detournee un instant, aille a ce vaillant qui est la-bas sur un lit de douleur. Certes, il a raison de sourire. La gloire et le droit sont avec lui. Ce qui confond, ce qui accable, c'est qu'il se soit trouve, c'est qu'il ait pu se trouver en Italie, dans cette noble et illustre Italie, des hommes pour lever l'epee contre cette vertu. Ces italiens-la n'ont donc pas reconnu un romain?

Ces hommes se disent les hommes de l'Italie; ils crient qu'elle est victorieuse, et ils ne s'apercoivent pas qu'elle est decapitee. Ah! c'est la une sombre aventure, et l'histoire reculera indignee devant cette hideuse victoire qui consiste a tuer Garibaldi afin de ne pas avoir Rome!

Le coeur se souleve. Passons.

Messieurs, quel est l'auxiliaire du patriote? La presse. Quel est l'epouvantail du lache et du traitre? La presse.

Je le sais, la presse est haie, c'est la une grande raison de l'aimer.

Toutes les iniquites, toutes les superstitions, tous les fanatismes la denoncent, l'insultent et l'injurient comme ils peuvent. Je me rappelle une encyclique celebre dont quelques mots remarquables me sont restes dans l'esprit. Dans cette encyclique, un pape, notre contemporain, Gregoire XVI, ennemi de son siecle, ce qui est un peu le malheur des papes, et ayant toujours presents a la pensee l'ancien dragon et la bete de l'Apocalypse, qualifiait ainsi la presse dans son latin de moine camaldule: _Gula ignea, caligo, impetusimmanis cum strepitu horrendo. Je ne conteste rien de cela; le portrait est ressemblant. Bouche de feu, fumee, rapidite prodigieuse, bruit formidable. Eh oui, c'est la locomotive qui passe! c'est la presse, c'est l'immense et sainte locomotive du progres!

Ou va-t-elle? ou entraine-t-elle la civilisation? ou emporte-t-il les peuples, ce puissant remorqueur? Le tunnel est long, obscur et terrible. Car on peut dire que l'humanite est encore sous terre, tant la matiere l'enveloppe et l'ecrase, tant les superstitions, les prejuges et les tyrannies font une voute epaisse, tant elle a de tenebres au-dessus d'elle! Helas, depuis que l'homme existe, l'histoire entiere est souterraine; on n'y apercoit nulle part le rayon divin. Mais au dix-neuvieme siecle, mais apres la revolution francaise, il y a espoir, il y a certitude. La-bas, loin devant nous, un point lumineux apparait. Il grandit, il grandit a chaque instant, c'est l'avenir, c'est la realisation, c'est la fin des miseres, c'est l'aube des joies, c'est Chanaan! c'est la terre future ou l'on n'aura plus autour de soi que des freres et au-dessus de soi que le ciel. Courage a la locomotive sacree! courage a la pensee! courage a la science! courage a la philosophie! courage a la presse! courage a vous tous, esprits! L'heure approche ou l'humanite, delivree enfin de ce noir tunnel de six mille ans, eperdue, brusquement face a face avec le soleil de l'ideal, fera sa sortie sublime dans l'eblouissement!

Messieurs, encore un mot, et permettez, dans votre indulgence cordiale, que ce mot soit personnel.

Etre au milieu de vous, c'est un bonheur. Je rends grace a Dieu qui m'a donne, dans ma vie severe, cette heure charmante. Demain je rentrerai dans l'ombre. Mais je vous ai vus, je vous ai parle, j'ai entendu vos voix, j'ai serre vos mains, j'emporte cela dans ma solitude.

Vous, mes amis de France,—et mes autres amis qui sont ici trouveront tout simple que ce soit a vous que j'adresse mon dernier mot,—il y a onze ans, vous avez vu partir presque un jeune homme, vous retrouvez un vieillard. Les cheveux ont change, le coeur non. Je vous remercie de vous etre souvenus d'un absent; je vous remercie d'etre venus. Accueillez,—et vous aussi, plus jeunes, dont les noms m'etaient chers de loin et que je vois ici pour la premiere fois,—accueillez mon profond attendrissement. Il me semble que je respire parmi vous l'air natal, il me semble que chacun de vous m'apporte un peu de France, il me semble que je vois sortir de toutes vos ames groupees autour de moi, quelque chose de charmant et d'auguste qui ressemble a une lumiere et qui est le sourire de la patrie.

Je bois a la presse! a sa puissance, a sa gloire, a son efficacite! a sa liberte en Belgique, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Amerique! a sa delivrance ailleurs!

Hauteville-House, 5 octobre 1862.

Mon cher monsieur Castel,

Le hasard a fait tomber sous vos yeux quelques especes d'essais de dessins faits par moi, a des heures de reverie presque inconsciente, avec ce qui restait d'encre dans ma plume, sur des marges ou des couvertures de manuscrits. Ces choses, vous desirez les publier; et l'excellent graveur, M. Paul Chenay, s'offre a en faire lesfac-simile. Vous me demandez mon consentement. Quel que soit le beau talent de M. Paul Chenay, je crains fort que ces traits de plume quelconques, jetes plus ou moins maladroitement sur le papier par un homme qui a autre chose a faire, ne cessent d'etre des dessins du moment qu'ils auront la pretention d'en etre. Vous insistez pourtant, et je consens. Ce consentement a ce qui est peut-etre un ridicule veut etre explique. Voici donc mes raisons:

J'ai etabli depuis quelque temps dans ma maison, a Guernesey, une petite institution de fraternite pratique que je voudrais accroitre et surtout propager. Cela est si peu de chose que je puis en parler. C'est un repas hebdomadaire d'enfants indigents. Toutes les semaines, des meres pauvres me font l'honneur d'amener leurs enfants diner chez moi. J'en ai eu huit d'abord, puis quinze; j'en ai maintenant vingt-deux [note: Plus tard le nombre fut porte a quarante.]. Ces enfants dinent ensemble; ils sont tous confondus, catholiques, protestants, anglais, francais, irlandais, sans distinction de religion ni de nation. Je les invite a la joie et au rire, et je leur dis: Soyez libres. Ils ouvrent et terminent le repas par un remerciment a Dieu, simple et en dehors de toutes les formules religieuses pouvant engager leur conscience. Ma femme, ma fille, ma belle-soeur, mes fils, mes domestiques et moi, nous les servons. Ils mangent de la viande et boivent du vin, deux grandes necessites pour l'enfance. Apres quoi ils jouent et vont a l'ecole. Des pretres catholiques, des ministres protestants, meles a des libres penseurs et a des democrates proscrits, viennent quelquefois voir cette humble cene, et il ne me parait pas qu'aucun soit mecontent. J'abrege; mais il me semble que j'en ai dit assez pour faire comprendre que cette idee, l'introduction des familles pauvres dans les familles moins pauvres, introduction a niveau et de plain-pied, fecondee par des hommes meilleurs que moi, par le coeur des femmes surtout, peut n'etre pas mauvaise; je la crois pratique et propre a de bons fruits, et c'est pourquoi j'en parle, afin que ceux qui pourront et voudront l'imitent. Ceci n'est pas de l'aumone, c'est de la fraternite. Cette penetration des familles indigentes dans les notres nous profite comme a eux; elle ebauche la solidarite; elle met en action et en mouvement, et fait marcher pour ainsi dire devant nous la sainte formule democratique, Liberte, Egalite, Fraternite. C'est la communion avec nos freres moins heureux. Nous apprenons a les servir, et ils apprennent a nous aimer.

C'est en songeant a cette petite oeuvre, monsieur, que je crois pouvoir faire un sacrifice d'amour-propre et autoriser la publication souhaitee par vous. Le produit de cette publication contribuera a former la liste civile de mes petits enfants indigents. Voici l'hiver; je ne serais pas fache de donner des vetements a ceux qui sont en haillons et d'offrir des souliers a ceux qui vont pieds nus. Votre publication m'y aidera. Ceci m'absout d'y consentir. J'avoue que je n'eusse jamais imagine que mes dessins, comme vous voulez bien les appeler, pussent attirer l'attention d'un editeur connaisseur tel que vous, et d'un artiste tel que M. Paul Chenay; que votre volonte s'accomplisse; ils se tireront comme ils pourront du grand jour pour lequel ils n'etaient point faits; la critique a sur eux desormais un droit dont je tremble pour eux; je les lui abandonne; je suis sur toujours que mes chers petits pauvres les trouveront tres bons.

Publiez donc ces dessins, monsieur Castel, et recevez tous mes voeux pour votre succes.

Dans les derniers mois de 1862, la republique de Geneve revisa sa constitution. La question de la peine de mort se presenta. Un premier vote maintint l'echafaud; mais il en fallait un second. Les republicains progressistes de Geneve songerent a Victor Hugo. Un membre de l'eglise reformee, M. Bost, auteur de plusieurs ouvrages estimes, lui ecrivit une lettre dont voici les dernieres lignes:

"La constituante genevoise a vote le maintien de la peine de mort par quarante-trois voix contre cinq; mais la question doit reparaitre bientot dans un nouveau debat. Quel appui ce serait pour nous, quelle force nouvelle; si par quelques mots vous pouviez intervenir! car ce n'est pas la une question cantonale ou federale, mais bien une question sociale et humanitaire, ou toutes les interventions sont legitimes. Pour les grandes questions, il faut de grands hommes. Nos discussions auraient besoin d'etre eclairees par le genie; et ce nous serait a tous un grand secours qu'un coup de main qui nous viendrait de ce rocher vers lequel se tournent tant de regards."

Cette lettre parvint a Victor Hugo le 16 novembre. Le 17 il repondait:

Hauteville-House, 17 novembre 1862.

Monsieur,

Ce que vous faites est bon; vous avez besoin d'aide, vous vous adressez a moi, je vous remercie; vous m'appelez, j'accours. Qu'y'a-t-il? Me voila.

Geneve est a la veille d'une de ces crises normales qui, pour les nations comme pour les individus, marquent les changements d'age. Vous allez reviser votre constitution. Vous vous gouvernez vous-memes; vous etes vos propres maitres; vous etes des hommes libres; vous etes une republique. Vous allez faire une action considerable, remanier votre pacte social, examiner ou vous en etes en fait de progres et de civilisation, vous entendre de nouveau entre vous sur les questions communes; la deliberation va s'ouvrir, et, parmi ces questions, la plus grave de toutes, l'inviolabilite de la vie humaine, est a l'ordre du jour.

C'est de la peine de mort qu'il s'agit.

Helas, le sombre rocher de Sisyphe! quand donc cessera-t-il de rouler et de retomber sur la societe humaine, ce bloc de haine, de tyrannie, d'obscurite, d'ignorance et d'injustice qu'on nomme penalite? quand donc au mot peine substituera-t-on le mot enseignement? quand donc comprendra-t-on qu'un coupable est un ignorant? Talion, oeil pour oeil, dent pour dent, mal pour mal, voila a peu pres tout notre code. Quand donc la vengeance renoncera-t-elle a ce vieil effort qu'elle fait de nous donner le change en s'appelant vindicte? Croit-elle nous tromper? Pas plus que la felonie quand elle s'appelle raison d'etat. Pas plus que le fratricide quand il met des epaulettes et qu'il s'appelle la guerre. De Maistre a beau farder Dracon; la rhetorique sanglante perd sa peine, elle ne parvient pas a deguiser la difformite du fait qu'elle couvre; les sophistes sont des habilleurs inutiles; l'injuste reste injuste, l'horrible reste horrible. Il y a des mots qui sont des masques; mais a travers leurs trous on apercoit la sombre lueur du mal.

Quand donc la loi s'ajustera-t-elle au droit? quand donc la justice humaine prendra-t-elle mesure sur la justice divine? quand donc ceux qui lisent la bible comprendront-ils la vie sauve de Cain? quand donc ceux qui lisent l'evangile comprendront-ils le gibet du Christ? quand donc pretera-t-on l'oreille a la grande voix vivante qui, du fond de l'inconnu, crie a travers nos tenebres: Ne tue point! quand donc ceux qui sont en bas, juge, pretre, peuple, roi, s'apercevront-ils qu'il y a quelqu'un au-dessus d'eux? Republiques a esclaves, monarchies a soldats, societes a bourreaux; partout la force, nulle part le droit. O les tristes maitres du monde! chenilles d'infirmites, boas d'orgueil.

Une occasion se presente ou le progres peut faire un pas. Geneve va deliberer sur la peine de mort. De la votre lettre, monsieur. Vous me demandez d'intervenir, de prendre part a la discussion, de dire un mot. Je crains que vous ne vous abusiez sur l'efficacite d'une chetive parole isolee comme la mienne. Que suis-je? Que puis-je? Voila bien des annees deja,—cela date de 1828,—que je lutte avec les faibles forces d'un homme contre cette chose colossale, contradictoire et monstrueuse, la peine de mort, composee d'assez de justice pour satisfaire la foule et d'assez d'iniquite pour epouvanter le penseur. D'autres ont fait plus et mieux que moi. La peine de mort a cede un peu de terrain; voila tout. Elle s'est sentie honteuse dans Paris, en presence de toute cette lumiere. La guillotine a perdu son assurance, sans abdiquer pourtant; chassee de la Greve, elle a reparu barriere Saint-Jacques; chassee de la barriere Saint-Jacques, elle a reparu a la Roquette. Elle recule, mais elle reste.

Puisque vous reclamez mon concours, monsieur, je vous le dois. Mais ne vous faites pas illusion sur le peu de part que j'aurai au succes si vous reussissez. Depuis trente-cinq ans, je le repete, j'essaye de faire obstacle au meurtre en place publique. J'ai denonce sans relache cette voie de fait de la loi d'en bas sur la loi d'en haut. J'ai pousse a la revolte la conscience universelle; j'ai attaque cette exaction par la logique, et par la pitie, cette logique supreme; j'ai combattu, dans l'ensemble et dans le detail, la penalite demesuree et aveugle qui tue; tantot traitant la these generale, tachant d'atteindre et de blesser le fait dans son principe meme, et m'efforcant de renverser, une fois pour toutes, non un echafaud, mais l'echafaud; tantot me bornant a un cas particulier, et ayant pour but de sauver tout simplement la vie d'un homme. J'ai quelquefois reussi, plus souvent echoue. Beaucoup de nobles esprits se sont devoues a la meme tache; et, il y a dix mois a peine, la genereuse presse belge, me venant energiquement en aide lors de mon intervention pour les condamnes de Charleroi, est parvenue a sauver sept tetes sur neuf.

Les ecrivains du dix-huitieme siecle ont detruit la torture; les ecrivains du dix-neuvieme, je n'en doute pas, detruiront la peine de mort. Ils ont deja fait supprimer en France le poing coupe et le fer rouge; ils ont fait abroger la mort civile; et ils ont suggere l'admirable expedient provisoire des circonstances attenuantes. —"C'est a d'execrables livres commele Dernier jour d'un Condamne, disait le depute Salverte, qu'on doit la detestable introduction des circonstances attenuantes." Les circonstances attenuantes, en effet, c'est le commencement de l'abolition. Les circonstances attenuantes dans la loi, c'est le coin dans le chene. Saisissons le marteau divin, frappons sur le coin sans relache, frappons a grands coups de verite, et nous ferons eclater le billot.

Lentement, j'en conviens. Il faudra du temps, certes. Pourtant ne nous decourageons pas. Nos efforts, meme dans le detail, ne sont pas toujours inutiles. Je viens de vous rappeler le fait de Charleroi; en voici un autre. Il y a huit ans, a Guernesey, en 1854, un homme, nomme Tapner, fut condamne au gibet; j'intervins, un recours en grace fut signe par six cents notables de l'ile, l'homme fut pendu; maintenant ecoutez: quelques-uns des journaux d'Europe qui contenaient la lettre ecrite par moi aux guernesiais pour empecher le supplice arriverent en Amerique a temps pour que cette lettre put etre reproduite utilement par les journaux americains; on allait pendre un homme a Quebec, un nomme Julien; le peuple du Canada considera avec raison comme adressee a lui-meme la lettre que j'avais ecrite au peuple de Guernesey, et, par un contre-coup providentiel, cette lettre sauva, passez-moi l'expression, non Tapner qu'elle visait, mais Julien qu'elle ne visait pas. Je cite ces faits; pourquoi? parce qu'ils prouvent la necessite de persister. Helas! le glaive persiste aussi.

Les statistiques de la guillotine et de la potence conservent leurs hideux niveaux; le chiffre du meurtre legal ne s'est amoindri dans aucun pays. Depuis une dizaine d'annees meme, le sens moral ayant baisse, le supplice a repris faveur, et il y a recrudescence. Vous petit peuple, dans votre seule ville de Geneve, vous avez vu deux guillotines dressees en dix-huit mois. En effet, ayant tue Vary, pourquoi ne pas tuer Elcy? En Espagne, il y a le garrot; en Russie, la mort par les verges. A Rome, l'eglise ayant horreur du sang, le condamne est assomme,ammazzato. L'Angleterre, ou regne une femme, vient de pendre une femme.

Cela n'empeche pas la vieille penalite de jeter les hauts cris, de protester qu'on la calomnie, et de faire l'innocente. On jase sur son compte, c'est affreux. Elle a toujours ete douce et tendre; elle fait des lois qui ont l'air severe, mais elle est incapable de les appliquer. Elle, envoyer Jean Valjean au bagne pour le vol d'un pain! Allons donc! il est bien vrai qu'en 1816 elle envoyait aux travaux forces a perpetuite les emeutiers affames du departement de la Somme; il est bien vrai qu'en 1846….—Helas! ceux qui me reprochent le bagne de Jean Valjean oublient la guillotine de Buzancais.

La faim a toujours ete vue de travers par la loi.

Je parlais tout a l'heure de la torture abolie. Eh bien! en 1849, la torture existait encore. Ou? en Chine? Non, en Suisse. Dans votre pays, monsieur. En octobre 1849, a Zug, un juge instructeur, voulant faire avouer un vol d'un fromage (vol d'un comestible. Encore la faim!) a une fille appelee Mathilde Wildemberg, lui serra les pouces dans un etau, et, au moyen d'une poulie, et d'une corde attachee a cet etau, fit hisser la miserable jusqu'au plafond. Ainsi suspendue par les pouces, un valet de bourreau la batonnait. En 1862, a Guernesey que j'habite, la peine tortionnaire du fouet est encore en vigueur. L'ete passe, on a, par arret de justice, fouette un homme de cinquante ans.

Cet homme se nommait Torode. C'etait, lui aussi, un affame, devenu voleur.

Non, ne nous lassons point. Faisons une emeute de philosophes pour l'adoucissement des codes. Diminuons la penalite, augmentons l'instruction. Par les pas deja faits, jugeons des pas a faire! Quel bienfait que les circonstances attenuantes! elles eussent empeche ce que je vais vous raconter.

A Paris, en 1818 ou 19, un jour d'ete, vers midi, je passais sur la place du Palais de justice. Il y avait la une foule autour d'un poteau. Je m'approchai. A ce poteau etait liee, carcan au cou, ecriteau sur la tete, une creature humaine, une jeune femme ou une jeune fille. Un rechaud plein de charbons ardents etait a ses pieds devant elle, un fer a manche de bois, plonge dans la braise, y rougissait, la foule semblait contente. Cette femme etait coupable de ce que la jurisprudence appellevol domestiqueet la metaphore banale,danse de l'anse du panier. Tout a coup, comme midi sonnait, en arriere de la femme et sans etre vu d'elle, un homme monta sur l'echafaud; j'avais remarque que la camisole de bure de cette femme avait par derriere une fente rattachee par des cordons; l'homme denoua rapidement les cordons, ecarta la camisole, decouvrit jusqu'a la ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le rechaud, et l'appliqua, en appuyant profondement, sur l'epaule nue. Le fer et le poing du bourreau disparurent dans une fumee blanche. J'ai encore dans l'oreille, apres plus de quarante ans, et j'aurai toujours dans l'ame l'epouvantable cri de la suppliciee. Pour moi, c'etait une voleuse, ce fut une martyre. Je sortis de la determine—j'avais seize ans—a combattre a jamais les mauvaises actions de la loi.

De ces mauvaises actions la peine de mort est la pire. Et que n'a-t-on pas vu, meme dans notre siecle, et sans sortir des tribunaux ordinaires et des delits communs! Le 20 avril 1849, une servante, Sarah Thomas, une fille de dix-sept ans, fut executee a Bristol pour avoir, dans un moment de colere, tue d'un coup de buche sa maitresse qui la battait. La condamnee ne voulait pas mourir. Il fallut sept hommes pour la trainer au gibet. On la pendit de force. Au moment ou on lui passait le noeud coulant, le bourreau lui demanda si elle avait quelque chose a faire dire a son pere. Elle interrompit son rale pour repondre:oui, oui, dites-lui que je l'aime. Au commencement du siecle, sous George III, a Londres, trois enfants de la classe desragged(deguenilles) furent condamnes a mort pour vol. Le plus age, leNewgate Calendarconstate le fait, n'avait pas quatorze ans. Les trois enfants furent pendus.

Quelle idee les hommes se font-ils donc du meurtre? Quoi! en habit, je ne puis tuer; en robe je le puis! comme la soutane de Richelieu, la toge couvre tout! Vindicte publique? Ah! je vous en prie, ne me vengez pas! Meurtre, meurtre! vous dis-je. Hors le cas de legitime defense entendu dans son sens le plus etroit (car, une fois votre agresseur blesse par vous et tombe, vous lui devez secours), est-ce que l'homicide est jamais permis? est-ce que ce qui est interdit a l'individu est permis a la collection? Le bourreau, voila une sinistre espece d'assassin! l'assassin officiel, l'assassin patente, entretenu, rente, mande a certains jours, travaillant en public, tuant au soleil, ayant pour engins "les bois de justice", reconnu assassin de l'etat! l'assassin fonctionnaire, l'assassin qui a un logement dans la loi, l'assassin au nom de tous! Il a ma procuration et la votre, pour tuer. Il etrangle ou egorge, puis frappe sur l'epaule de la societe, et lui dit: Je travaille pour toi, paye-moi. Il est l'assassincum privilegio legis,l'assassin dont l'assassinat est decrete par le legislateur, delibere par le jure, ordonne par le juge, consenti par le pretre, garde par le soldat, contemple par le peuple. Il est l'assassin qui a parfois pour lui l'assassine; car j'ai discute, moi qui parle, avec un condamne a mort appele Marquis, qui etait en theorie partisan de la peine de mort; de meme que, deux ans avant un proces celebre, j'ai discute avec un magistrat nomme Teste qui etait partisan des peines infamantes. Que la civilisation y songe, elle repond du bourreau. Ah! vous haissez l'assassinat jusqu'a tuer l'assassin; moi je hais le meurtre jusqu'a vous empecher de devenir meurtrier. Tous contre un, la puissance sociale condensee en guillotine, la force collective employee a une agonie, quoi de plus odieux? Un homme tue par un homme effraye la pensee, un homme tue par les hommes la consterne.

Faut-il vous le redire sans cesse? cet homme, pour se reconnaitre et s'amender, et se degager de la responsabilite accablante qui pese sur son ame, avait besoin de tout ce qui lui restait de vie. Vous lui donnez quelques minutes! de quel droit? Comment osez-vous prendre sur vous cette redoutable abreviation des phenomenes divers du repentir? Vous rendez-vous compte de cette responsabilite damnee par vous, et qui se retourne contre vous, et qui devient la votre? vous faites plus que tuer un homme, vous tuez une conscience.

De quel droit consituez-vous Dieu juge avant son heure? quelle qualite avez-vous pour le saisir? est-ce que cette justice-la est un des degres de la votre? est-ce qu'il y a plain-pied de votre barre a celle-la? De deux choses l'une: ou vous etes croyant, ou vous ne l'etes pas. Si vous etes croyant, comment osez-vous jeter une immortalite a l'eternite? Si vous ne l'etes pas, comment osez-vous jeter un etre au neant?

Il existe un criminaliste qui a fait cette distinction:—"On a tort de direexecution; on doit se borner a direreparation. La societe ne tue pas, elle retranche." —Nous sommes des laiques, nous autres, nous ne comprenons pas ces finesses-la.

On prononce ce mot: justice. La justice! oh! cette idee entre toutes auguste et venerable, ce supreme equilibre, cette droiture rattachee aux profondeurs, ce mysterieux scrupule puise dans l'ideal, cette rectitude souveraine compliquee d'un tremblement devant l'enormite eternelle beante devant nous, cette chaste pudeur de l'impartialite inaccessible, cette ponderation ou entre l'imponderable, cette acception faite de tout, cette sublimation de la sagesse combinee avec la pitie, cet examen des actions humaines avec l'oeil divin, cette bonte severe, cette resultante lumineuse de la conscience universelle, cette abstraction de l'absolu se faisant realite terrestre, cette vision du droit, cet eclair d'eternite apparu a l'homme, la justice! cette intuition sacree du vrai qui determine, par sa seule presence, les quantites relatives du bien et du mal et qui, a l'instant ou elle illumine l'homme, le fait momentanement Dieu, cette chose finie qui a pour loi d'etre proportionnee a l'infini, cette entite celeste dont le paganisme fait une deesse et le christianisme un archange, cette figure immense qui a les pieds sur le coeur humain et les ailes dans les etoiles, cette Yungfrau des vertus humaines, cette cime de l'ame, cette vierge, o Dieu bon, Dieu eternel, est-ce qu'il est possible de se l'imaginer debout sur la guillotine? est-ce qu'on peut se l'imaginer bouclant les courroies de la bascule sur les jarrets d'un miserable? est-ce qu'on peut se l'imaginer defaisant avec ses doigts de lumiere la ficelle monstrueuse du couperet? se l'imagine-t-on sacrant et degradant a la fois ce valet terrible, l'executeur? se l'imagine-t-on etalee, depliee et collee par l'afficheur sur le poteau infame du pilori? se la represente-t-on enfermee et voyageant dans ce sac de nuit du bourreau Calcraft ou est melee a des chaussettes et a des chemises la corde avec laquelle il a pendu hier et avec laquelle il pendra demain!

Tant que la peine de mort existera, on aura froid en entrant dans une cour d'assises, et il y fera nuit.

En janvier dernier, en Belgique, a l'epoque des debats de Charleroi,—debats dans lesquels, par parenthese, il sembla resulter des revelations d'un nomme Rabet que deux guillotines des annees precedentes, Goethals et Coecke, etaient peut-etre innocents (quel peut-etre!)—au milieu de ces debats, devant tant de crimes nes des brutalites de l'ignorance, un avocat crut devoir et pouvoir demontrer la necessite de l'enseignement gratuit et obligatoire. Le procureur general l'interrompit et le railla:Avocat, dit-il,ce n'est point ici la chambre. Non, monsieur le procureur general, c'est ici la tombe.

La peine de mort a des partisans de deux sortes, ceux qui l'expliquent et ceux qui l'appliquent; en d'autres termes, ceux qui se chargent de la theorie et ceux qui se chargent de la pratique. Or la pratique et la theorie ne sont pas d'accord; elles se donnent etrangement la replique. Pour demolir la peine de mort, vous n'avez qu'a ouvrir le debat entre la theorie et la pratique. Ecoutez plutot. Ceux qui veulent le supplice, pourquoi le veulent-ils? Est-ce parce que le supplice est un exemple? Oui, dit la theorie. Non, dit la pratique. Et elle cache l'echafaud le plus qu'elle peut, elle detruit Montfaucon, elle supprime le crieur public, elle evite les jours de marche, elle batit sa mecanique a minuit, elle fait son coup de grand matin; dans de certains pays, en Amerique et en Prusse, on pend et on decapite a huis clos. Est-ce parce que la peine de mort est la justice? Oui, dit la theorie; l'homme etait coupable, il est puni. Non, dit la pratique; car l'homme est puni, c'est bien, il est mort, c'est bon; mais qu'est-ce que cette femme? c'est une veuve. Et qu'est-ce que ces enfants? ce sont des orphelins. Le mort a laisse cela derriere lui. Veuve et orphelins, c'est-a-dire punis et pourtant innocents. Ou est votre justice? Mais si la peine de mort n'est pas juste, est-ce qu'elle est utile? Oui, dit la theorie; le cadavre nous laissera tranquilles. Non, dit la pratique; car ce cadavre vous legue une famille; famille sans pere, famille sans pain; et voila la veuve qui se prostitue pour vivre, et voila les orphelins qui volent pour manger.

Dumolard, voleur a l'age de cinq ans, etait orphelin d'un guillotine.

J'ai ete fort insulte, il y a quelques mois, pour avoir ose dire que c'etait la une circonstance attenuante.

On le voit, la peine de mort n'est ni exemplaire, ni juste, ni utile. Qu'est-elle donc? Elle est.Sum qui sum. Elle a sa raison d'etre en elle-meme. Mais alors quoi! la guillotine pour la guillotine, l'art pour l'art!

Recapitulons.

Ainsi toutes les questions, toutes sans exception, se dressent autour de la peine de mort, la question sociale, la question morale, la question philosophique, la question religieuse. Celle-ci surtout, cette derniere, qui est l'insondable, vous en rendez-vous compte? Ah! j'y insiste, vous qui voulez la mort, avez-vous reflechi? Avez-vous medite sur cette brusque chute d'une vie humaine dans l'infini, chute inattendue des profondeurs, arrivee hors de tour, sorte de surprise redoutable faite au mystere? Vous mettez un pretre la, mais il tremble autant que le patient. Lui aussi, il ignore. Vous faites rassurer la noirceur par l'obscurite.

Vous ne vous etes donc jamais penches sur l'inconnu? Comment osez-vous precipiter la dedans quoi que ce soit? Des que, sur le pave de nos villes, un echafaud apparait, il se fait dans les tenebres autour de ce point terrible un immense fremissement qui part de votre place de Greve et ne s'arrete qu'a Dieu. Cet empietement etonne la nuit. Une execution capitale, c'est la main de la societe qui tient un homme au-dessus du gouffre, s'ouvre et le lache. L'homme tombe. Le penseur, a qui certains phenomenes de l'inconnu sont perceptibles, sent tressaillir la prodigieuse obscurite. O hommes, qu'avez-vous fait? qui donc connait les frissons de l'ombre? ou va cette ame? que savez-vous?

Il y a pres de Paris un champ hideux, Clamart. C'est le lieu des fosses maudites; c'est le rendez-vous des supplicies; pas un squelette n'est la avec sa tete. Et la societe humaine dort tranquille a cote de cela! Qu'il y ait sur la terre des cimetieres faits par Dieu, cela ne nous regarde pas, et Dieu sait pourquoi. Mais peut-on songer sans horreur a ceci, a un cimetiere fait par l'homme!

Non, ne nous lassons pas de repeter ce cri: Plus d'echafaud! mort a la mort!

C'est a un certain respect mysterieux de la vie qu'on reconnait l'homme qui pense.

Je sais bien que les philosophes sont des songe-creux.—A qui en veulent-ils? Vraiment, ils pretendent abolir la peine de mort! Ils disent que la peine de mort est un deuil pour l'humanite. Un deuil! qu'ils aillent donc un peu voir la foule rire autour de l'echafaud! qu'ils rentrent donc dans la realite! Ou ils affirment le deuil, nous constatons le rire. Ces gens-la sont dans les nuages. Ils crient a la sauvagerie et a la barbarie parce qu'on pend un homme et qu'on coupe une tete de temps en temps. Voila des reveurs! Pas de peine de mort, y pense-t-on? peut-on rien imaginer de plus extravagant? Quoi! plus d'echafaud, et en meme temps, plus de guerre! ne plus tuer personne, je vous demande un peu si cela a du bon sens! qui nous delivrera des philosophes? quand aura-t-on fini des systemes, des theories, des impossibilites et des folies? Folies au nom de quoi, je vous prie? au nom du progres? mot vide; au nom de l'ideal? mot sonore. Plus de bourreau, ou en serions-nous? Une societe n'ayant pas la mort pour code, quelle chimere! La vie, quelle utopie! Qu'est-ce que tous ces faiseurs de reformes? des poetes. Gardons-nous des poetes. Ce qu'il faut au genre humain, ce n'est pas Homere, c'est M. Fulchiron.

Il ferait beau voir une societe menee et une civilisation conduite parEschyle, Sophocle, Isaie, Job, Pythagore, Pindare, Plaute, Lucrece,Virgile, Juvenal, Dante, Cervantes, Shakespeare, Milton, Corneille,Moliere et Voltaire. Ce serait a se tenir les cotes.

Tous les hommes serieux eclateraient de rire. Tous les gens graves hausseraient les epaules; John Bull aussi bien que Prudhomme. Et de plus ce serait le chaos; demandez a tous les parquets possibles, a celui des agents de change comme a celui des procureurs du roi.

Quoi qu'il en soit, monsieur, cette question enorme, le meurtre legal, vous allez la discuter de nouveau. Courage! Ne lachez pas prise. Que les hommes de bien s'acharnent a la reussite.

Il n'y a pas de petit peuple. Je le disais il y a peu de mois a la Belgique a propos des condamnes de Charleroi; qu'il me soit permis de le repeter a la Suisse aujourd'hui. La grandeur d'un peuple ne se mesure pas plus au nombre que la grandeur d'un homme ne se mesure a la taille. L'unique mesure, c'est la quantite d'intelligence et la quantite de vertu. Qui donne un grand exemple est grand. Les petites nations seront les grandes nations le jour ou, a cote des peuples forts en nombre et vastes en territoire qui s'obstinent dans les fanatismes et les prejuges, dans la haine, dans la guerre, dans l'esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et fierement la fraternite, abhorreront le glaive, aneantiront l'echafaud, glorifieront le progres, et souriront, sereines comme le ciel. Les mots sont vains si les idees ne sont pas dessous. Il ne suffit pas d'etre la republique, il faut encore etre la liberte; il ne suffit pas d'etre la democratie, il faut encore etre l'humanite. Un peuple doit etre un homme, et un homme doit etre une ame. Au moment ou l'Europe recule, il serait beau que Geneve avancat. Que la Suisse y songe, et votre noble petite republique en particulier, une republique placant en face des monarchies la peine de mort abolie, ce serait admirable. Ce serait grand de faire revivre sous un aspect nouveau le vieil antagonisme instructif, Geneve et Rome, et d'offrir aux regards et a la meditation du monde civilise, d'un cote Rome avec sa papaute qui condamne et damne, de l'autre Geneve avec son evangile qui pardonne.

O peuple de Geneve, votre ville est sur un lac de l'eden, vous etes dans un lieu beni; toutes les magnificences de la creation vous environnent; la contemplation habituelle du beau revele le vrai et impose des devoirs; la civilisation doit etre harmonie comme la nature; prenez conseil de toutes ces clementes merveilles, croyez-en votre ciel radieux, la bonte descend de l'azur, abolissez l'echafaud. Ne soyez pas ingrats. Qu'il ne soit pas dit qu'en remerciment et en echange, sur cet admirable coin de terre ou Dieu montre a l'homme la splendeur sacree des Alpes, l'Arve et le Rhone, le Leman bleu, le mont Blanc dans une aureole de soleil, l'homme montre a Dieu la guillotine!

Si rapide qu'eut ete la reponse de Victor Hugo, la deliberation du comite constituant fut plus hative encore, et, quand la lettre arriva, le travail etait termine. Le projet de constitution maintenait la peine de mort. Victor Hugo ne se decouragea pas. Le peuple n'ayant pas encore vote, tout n'etait pas fini. Victor Hugo ecrivit a M. Bost:

Hauteville-House, 29 novembre 1862.

Monsieur,

La lettre que j'ai eu l'honneur de vous envoyer le 17 novembre vous est parvenue, je pense, le 19 ou le 20. Le lendemain meme du jour ou je dictais cette lettre, a eclate, devant la cour d'assises de la Somme, cette affaire Doise-Gardin qui non seulement a tout a coup mis en lumiere certaines eventualites epouvantables de la peine de mort, mais encore a rendu palpable l'urgence d'une grande revision penale; les faits monstrueux ont une maniere a eux de demontrer la necessite des reformes.

Aujourd'hui, 20 novembre, je lis dans laPresseces lignes datees du 24, et de Berne:

"Vous avez reproduit la lettre adressee par M. Victor Hugo a M. Bost, de Geneve, au sujet de la peine de mort. La publication de cette lettre est venue un peu tard; depuis quinze jours la constituante genevoise a termine ses travaux. La constitution qu'elle a elaboree ne donne point satisfaction aux voeux du poete, puisqu'elle n'abolit pas la peine de mort, sinon pour delit politique."

Non, il n'est pas trop tard.

En ecrivant, je m'adressais moins au comite constituant, qui prepare, qu'au peuple, qui decide.

Dans quelques jours, le 7 decembre, le projet de constitution sera soumis au peuple. Donc il est temps encore.

Une constitution qui, au dix-neuvieme siecle, contient une quantite quelconque de peine de mort, n'est pas digne d'une republique; qui dit republique, dit expressement civilisation; et le peuple de Geneve, en rejetant, comme c'est son droit et son devoir, le projet qu'on va lui soumettre, fera un de ces actes doublement grands qui ont tout a la fois l'empreinte de la souverainete et l'empreinte de la justice.

Vous jugerez peut-etre utile de publier cette lettre.

Je vous offre, monsieur, la nouvelle assurance de ma haute estime et de ma vive cordialite.

La lettre fut publiee, le peuple vota, il rejeta le projet de constitution.

Quelques jours apres, Victor Hugo recut cette lettre:

"… Nous avons triomphe, la constitution des conservateurs est rejetee. Votre lettre a produit son effet, tous les journaux l'ont publiee, les catholiques l'ont combattue, M. Bost l'a imprimee a part a mille exemplaires, et le comite radical a quatre mille. Les radicaux, M. James Fazy en tete, se sont fait de votre lettre une arme de guerre, et les independants se sont aussi prononces a votre suite pour l'abolition. Votre preponderance a ete complete. Quelques radicaux n'etaient pas tres decides auparavant; c'est un radical, M. Heroi, qui passe pour avoir determine les deux executions de Vary et d'Elcy, et le grand conseil, qui a refuse ces deux graces, est tout radical.

"Cependant, en somme, les radicaux sont gens de progres et, maintenant que les voila engages contre la peine de mort, ils ne reculeront pas. On regarde ici l'abolition de l'echafaud comme certaine, et l'honneur, monsieur, vous en revient. J'espere que nous arriverons aussi a cet autre grand progres, la separation de l'eglise et de l'etat.

"Je ne suis qu'un homme bien obscur, monsieur, mais je suis heureux; je vous felicite et je nous felicite. L'immense effet de votre lettre nous honore. La patrie de M. de Sellon ne pouvait etre insensible a la voix de Victor Hugo.

"Excusez cette lettre ecrite en hate, et veuillez agreer mon profond respect.

"A. GAYET (de Bonneville)."

Monsieur,

Veuillez, je vous prie, m'inscrire dans la souscription Doise. Mais il ne faut pas se borner a de l'argent. Quelque chose de pire peut-etre que Lesurques, la question retablie en France au dix-neuvieme siecle, l'aveu arrache par l'asphyxie, la camisole de force a une femme grosse, la prisonniere poussee a la folie, on ne sait quel effroyable infanticide legal, l'enfant tue par la torture dans le ventre de la mere, la conduite du juge d'instruction, des deux presidents et des deux procureurs generaux, l'innocence condamnee, et, quand elle est reconnue, insultee en pleine cour d'assises au nom de la justice qui devrait tomber a genoux devant elle, tout cela n'est point une affaire d'argent.

Certes, la souscription est bonne, utile et louable, mais il faut une indemnite plus haute. La societe est plus atteinte encore que Rosalie Doise. L'outrage a la civilisation est profond. La grande insultee ici, c'est la JUSTICE.

Souscrire, soit; mais il me semble que les anciens gardes des sceaux et les anciens batonniers ont autre chose a faire, et quant a moi, j'ai un devoir, et je n'y faillirai pas.

Hauteville-House, 2 decembre 1862.

L'appel fait par Victor Hugo ne fut pas entendu. On a raison de dire que l'exil vit d'illusions. Victor Hugo se trompait en croyant qu'avertis de la sorte, les gardes des sceaux et les batonniers prendraient en main cette affaire. Aucune suite judiciaire ne fut donnee aux effroyables revelations de l'affaire Doise. Ceci, d'ailleurs, n'a rien que de normal; jamais la justice n'a fait le proces a la justice.

Disons ici, pour que l'on s'en souvienne, de quelle facon Rosalie Doise avait ete traitee. Il est bon de mettre ces details sous les yeux des penseurs. Les penseurs precedent les legislateurs. La lumiere faite d'abord dans les consciences se fait plus tard dans les codes.

Rosalie Doise etait accusee, sur de tres vagues presomptions, d'avoir tue son pere, Martin Doise. Rosalie Doise n'avait point supporte cette accusation patiemment. Chaque fois qu'on l'interrogeait, elle s'emportait, ce qui choquait la gravite des magistrats. Elle perdait toute mesure, s'il faut en croire le requisitoire, et s'indignait au point de sembler furieuse et folle. Des qu'on cessait de l'accuser, elle se calmait et devenait muette et immobile sous l'accablement:Elle avait l'air, dit un temoin,d'une sainte de pierre.

"La justice" desirait que Rosalie Doise s'avouat parricide. Pour obtenir cet aveu, on la mit dans un cachot de huit pieds de long sur sept de haut et sept de large [1]. Ce cachot etait ferme d'une double porte. Pas de jour et d'air que ce qui passait par un trou "grand comme une brique" [2], perce dans l'une des deux portes et donnant dans une salle interieure de la prison; le cachot etait pave de carreaux; pas de chaise; la prisonniere etait forcee de se tenir debout ou de se coucher sur le carreau; la nuit, on lui donnait une paillasse qu'on lui otait le matin. Dans un coin, le baquet des excrements. Elle ne sortait jamais. Elle n'est sortie que deux fois en six semaines. Parfois on lui mettait la camisole de force [3]. Elle etait grosse.

Sentant remuer son enfant, elle avoua.

Elle fut condamnee aux travaux forces a perpetuite. L'enfant mourut.

Elle etait innocente.

Voici un fragment d'un de ses interrogatoires apres qu'elle fut reconnue innocente; on lui parle encore comme a une coupable:

"D. Mais enfin, on ne voit pas quels sont les moyens de contrainte qui ont ete exerces contre vous.

"R. On m'a dit: avouez, ou vous resterez dans le trou noir, ou l'on m'avait mise, ou je n'avais meme pas d'air.

"D. C'est-a-dire qu'on vous a mise au secret, ce qui est le droit et le devoir du magistrat. Vous avez persiste pendant cinq semaines dans vos aveux, apres votre sortie du secret.

"R.Avec vivacite. Eh sans doute, je ne voulais pas retourner au cachot!

"Le procureur general: Mais vous n'avez pas ete mise au cachot?

"R. Oh! je ne sais pas; ce que je sais, c'est qu'il y avait deux portes au trou et pas d'air.

"Le procureur general: Vous n'etiez separee que par une porte de la salle commune des detenus.

"Le president: Sortiez-vous dans le jour?

"R. Je ne suis sortie que deux fois pendant tout le temps.

"D. C'est que vous ne le demandiez pas.

"R. Pardon, je ne demandais que ca. On me disait: Dites la verite et vous sortirez.

"D. Le procureur general: Pas de confusion, sortiez-vous deux fois par jour?

"R. Je ne suis sortie que deux fois en six ou sept semaines.

"D. Le president: Mais demandiez-vous a sortir?

"R. Je demandais tant de choses et on ne m'accordait rien. Le commis-greffier me disait toujours: Avouez et vous sortirez.

"D. Le medecin vous visitait?

"R. Je ne l'ai vu que deux fois en deux mois. La premiere fois, il m'a saignee, la seconde, il a dit de me faire sortir.

"D. Combien de jours etes-vous accouchee apres votre sortie du secret?

"R. Quatre semaines apres.

"D. Vous avez perdu votre enfant?

"R. Oui. (Elle pleure). Mon enfant a vecu vingt-quatre jours. Comment aurait-il vecu?… je ne dormais jamais au cachot. (Elle pleure.)

Notes:

[1] Longueur, 2 m, 50; largeur; 2 m, 15; hauteur, 2 m, 40 (deposition du gardien chef).

[2] Le procureur general au gardien chef:—Il y avait un jour quelconque dans cette chambre? Le gardien chef:—Mais oui, monsieur le procureur general, il y avait une ouverture de la grandeur d'une brique carree.

[3] Le defenseur au gardien chef:—Ne lui a-t-on pas mis deux jours et deux nuits la camisole de force? Le gardien chef:—Oui, parce qu'elle voulait se suicider.


Back to IndexNext