III

Cependant, souterrainement, Louis Bonaparte manoeuvrait, ce qui lui avait attire l'Avertissement qu'on a lu plus haut; il avait mis en mouvement dans la chambre des communes quelqu'un d'inconnu qui porte un nom connu, sir Robert Peel, lequel avait, dans le patois serieux qu'admet la politique, particulierement en Angleterre, denonce Victor Hugo, Mazzini et Kossuth, et dit de Victor Hugo ceci: "Cet individu a une sorte de querelle personnelle avec le distingue personnage que le peuple francais s'est choisi pour souverain."Individuest, a ce qu'il parait, le mot qui convient; un M. de Ribaucourt l'a employe plus tard, en mai 1871, pour demander l'expulsion belge de Victor Hugo; et M. Louis Bonaparte l'avait employe pour qualifier les representants du peuple proscrits par lui en janvier 1852. Ce M. Peel, dans cette seance du 13 decembre 1854, apres avoir signale les actes et les publications de Victor Hugo, avait declare qu'il demanderait aux ministres de la reines'il n'y aurait pas moyen d'y mettre un terme. La persecution du proscrit etait en germe dans ces paroles. Victor Hugo, indifferent a ces choses diverses, continua l'oeuvre de son devoir, et fit passer par-dessus la tete du gouvernement anglais saLettre a Louis Bonaparte, qu'on vient de lire. La colere fut profonde. L'alliance anglo-francaise eclata; la police de Paris vint dechirer l'affiche du proscrit sur les murs de Londres. Cependant le gouvernement anglais trouva prudent d'attendre une autre occasion. Elle ne tarda pas a se presenter. Une lettre eloquente, ironique et spirituelle, adressee a la reine et signeeFelix Pyat, fut publiee a Londres et reproduite a Jersey par le journall'Homme(voir le livreles Hommes de l'exil). L'explosion eut lieu la-dessus. Trois proscrits, Ribeyrolles, redacteur del'Homme, le colonel Pianciani et Thomas, furent expulses de Jersey par ordre du gouvernement anglais. Victor Hugo prit fait et cause pour eux. Il eleva la voix.

Trois proscrits, Ribeyrolles, l'intrepide et eloquent ecrivain;Pianciani, le genereux representant du peuple romain; Thomas, lecourageux prisonnier du Mont-Saint-Michel, viennent d'etre expulses deJersey.

L'acte est serieux. Qu'y a-t-il a la surface? Le gouvernement anglais. Qu'y a-t-il au fond? La police francaise. La main de Fouche peut mettre le gant de Castlereagh; ceci le prouve.

Le coup d'etat vient de faire son entree dans les libertes anglaises.L'Angleterre en est arrivee a ce point, proscrire des proscrits.Encore un pas, et l'Angleterre sera une annexe de l'empire francais,et Jersey sera un canton de l'arrondissement de Coutances.

A l'heure qu'il est, nos amis sont partis; l'expulsion est consommee.

L'avenir qualifiera le fait; nous nous bornons a le constater. Nous en prenons acte; rien de plus. En mettant a part le droit outrage, les violences dont nos personnes sont l'objet nous font sourire.

La revolution francaise est en permanence; la republique francaise, c'est le droit; l'avenir est inevitable. Qu'importe le reste? Qu'est-ce, d'ailleurs, que cette expulsion? Une parure de plus a l'exil, un trou de plus au drapeau.

Seulement, pas d'equivoque.

Voici ce que nous disons, nous, proscrits de France, a vous, gouvernement anglais:

M. Bonaparte, votre "allie puissant et cordial", n'a pas d'autre existence legale que celle-ci: prevenu du crime de haute trahison.

M. Bonaparte, depuis quatre ans, est sous le coup d'un mandat d'amener, signe Hardouin, president de la haute cour de justice; Delapalme, Pataille, Moreau (de la Seine), Cauchy, juges, et contre-signe Renouard, procureur general [1].

M. Bonaparte a prete serment, comme fonctionnaire, a la republique, et s'est parjure.

M. Bonaparte a jure fidelite a la constitution, et a brise la constitution.

M. Bonaparte, depositaire de toutes les lois, a viole toutes les lois.

M. Bonaparte a emprisonne les representants du peuple inviolables, chasse les juges.

M. Bonaparte, pour echapper au mandat d'amener de la haute cour, a fait ce que fait le malfaiteur pour se soustraire aux gendarmes, il a tue.

M. Bonaparte a sabre, mitraille, extermine, massacre le jour, fusille la nuit.

M. Bonaparte a guillotine Cuisinier, Cirasse, Charlet, coupables d'avoir prete main-forte au mandat d'amener de la justice.

M. Bonaparte a suborne les soldats, suborne les fonctionnaires, suborne les magistrats.

M. Bonaparte a vole les biens de Louis-Philippe a qui il devait la vie.

M. Bonaparte a sequestre, pille, confisque, terrorise les consciences, ruine les familles.

M. Bonaparte a proscrit, banni, chasse, expulse, deporte en Afrique, deporte a Cayenne, deporte en exil quarante mille citoyens, du nombre desquels sont les signataires de cette declaration.

Haute trahison, faux serment, parjure, subornation des fonctionnaires, sequestration des citoyens, spoliation, vol, meurtre, ce sont la des crimes prevus par tous les codes, chez tous les peuples; punis en Angleterre de l'echafaud, punis en France, ou la republique a aboli la peine de mort, du bagne.

La cour d'assises attend M. Bonaparte.

Des a present, l'histoire lui dit: Accuse, levez-vous!

Le peuple francais a pour bourreau et le gouvernement anglais a pour allie le crime-empereur.

Voila ce que nous disons.

Voila ce que nous disions hier, et la presse anglaise en masse le disait avec nous; voila ce que nous dirons demain, et la posterite unanime le dira avec nous.

Voila ce que nous dirons toujours, nous qui n'avons qu'une ame, la verite, et qu'une parole, la justice.

Et maintenant expulsez-nous!

Jersey, 17 octobre 1855.

A la signature de Victor Hugo vinrent se joindre trente-cinq signatures de proscrits. Les voici:

Le colonel SANDOR TELEKI, E. BEAUVAIS, BONNET-DUVERDIER, HENNET DEKESLER, ARSENE HAYES, ALBERT BARBIEUX, ROOMILHAC, avocat; A.-C.WIESENER, ancien officier autrichien; le docteur GORNET, CHARLES HUGO,J.-B. AMIEL (de l'Ariege), FRANCOIS-VICTOR HUGO, F. TAFERY, THEOPHILEGUERIN, FRANCOIS ZYCHON, BENJAMIN COLIN, EDOUARD COLET, KOZIELL,V. VINCENT, A. PIASECKI, GIUSEPPE RANCAN, LEFEBVRE, BARBIER,docteur-medecin; H. PREVERAUD, condamne a mort du Deux-Decembre(Allier); le docteur FRANCK, proscrit allemand; PAPOWSKI et ZENOSWIETOSLAWSKI, proscrits polonais; EDOUARD BIFFI, proscrit italien;FOMBERTAUX pere, FOMBERTAUX fils, CHARDENAL, BOUILLARD, le docteurDEVILLE.

Ce qui suit est extrait du livreles Hommes de l'exil, par CharlesHugo:

Le samedi 27 octobre 1855, a dix heures du matin, trois personnes se presenterent a Marine Terrace et demanderent a parler a M. Victor Hugo et a ses deux fils.

"A qui ai-je l'honneur de parler? demanda M. Victor Hugo au premier des trois.

—Je suis le connetable de Saint-Clement, monsieur Victor Hugo. Je suis charge par son excellence le gouverneur de Jersey de vous dire qu'en vertu d'une decision de la couronne, vous ne pouvez plus sejourner dans cette ile, et que vous aurez a la quitter d'ici au 2 novembre prochain. Le motif de cette mesure prise a votre egard est votre signature au bas de la "Declaration" affichee dans les rues de Saint-Helier, et publiee dans le journall'Homme.

—C'est bien, monsieur."

Le connetable de Saint-Clement fit ensuite la meme communication dans les memes termes a MM. Charles Hugo et Francois-Victor Hugo, qui lui firent la meme reponse.

M. Victor Hugo demanda au connetable s'il pouvait lui laisser copie de l'ordre du gouvernement anglais. Sur la reponse negative de M. Lenepveu qui declara que ce n'etait pas l'usage, Victor Hugo lui dit:

"Je constate que, nous autres proscrits, nous signons et publions ce que nous ecrivons et que le gouvernement anglais cache ce qu'il ecrit."

Apres avoir rempli leur mandat, le connetable et ses deux officiers s'etaient assis.

"Il est necessaire, reprit alors Victor Hugo, que vous sachiez, messieurs, toute la portee de l'acte que vous venez d'accomplir, avec beaucoup de convenance d'ailleurs et dans des formes dont je me plais a reconnaitre la parfaite mesure. Ce n'est pas vous que je fais responsables de cet acte; je ne veux pas vous demander votre avis; je suis sur que dans votre conscience vous etes indignes et navres de ce que l'autorite militaire vous fait faire aujourd'hui."

Les trois magistrats garderent le silence et baisserent la tete.

Victor Hugo continua.

"Je ne veux pas savoir votre sentiment. Votre silence m'en dit assez. Il y a entre les consciences des honnetes gens un pont par lequel les pensees communiquent, sans avoir besoin de sortir de la bouche. Il est necessaire neanmoins, je vous le repete, que vous vous rendiez bien compte de l'acte auquel vous vous croyez forces de preter votre assistance. Monsieur le connetable de Saint-Clement, vous etes membre des etats de cette ile. Vous avez ete elu par le libre suffrage de vos concitoyens. Vous etes representant du peuple de Jersey. Que diriez-vous si le gouverneur militaire envoyait une nuit ses soldats vous arreter dans votre lit, s'il vous faisait jeter en prison, s'il brisait en vos mains le mandat dont vous etes investi, et si vous, representant du peuple, il vous traitait comme le dernier des malfaiteurs? Que diriez-vous s'il en faisait autant a chacun de vos collegues? Ce n'est pas tout. Je suppose que, devant cette violation du droit, les juges de votre cour royale se rassemblassent et rendissent un arret qui declarerait le gouverneur prevenu de crime de haute trahison, et qu'alors le gouverneur envoyat une escouade de soldats qui chassat les juges de leur siege, au milieu de leur deliberation solennelle. Je suppose encore qu'en presence de ces attentats, les honnetes citoyens de votre ile se reunissent dans les rues, prissent les armes, fissent des barricades et se missent en mesure de resister a la force au nom du droit, et qu'alors le gouverneur les fit mitrailler par la garnison du fort; je dis plus, je suppose qu'il fit massacrer les femmes, les enfants, les vieillards, les passants inoffensifs et desarmes pendant toute une journee, qu'il brisat les portes des maisons a coups de canon, qu'il eventrat les magasins a coups de mitraille, et qu'il fit tuer les habitants sous leurs lits a coups de bayonnette. Si le gouverneur de Jersey faisait cela, que diriez-vous?"

Le connetable de Saint-Clement avait ecoute dans le plus profond silence et avec un embarras visible ces paroles. A l'interpellation qui lui etait adressee, il continua de rester muet. Victor Hugo repeta sa question: "Que diriez-vous, monsieur? repondez.

—Je dirais, repondit M. Lenepveu, que le gouverneuraurait tort.

—Pardon, monsieur, entendons-nous sur les mots. Vous me rencontrez dans la rue, vous me saluez et je ne vous salue pas. Vous rentrez chez vous et vous dites: "M. Victor Hugo ne m'a pas rendu mon salut. Il a eu tort." C'est bien.—Un enfant etrangle sa mere. Vous bornerez-vous a dire: il a eu tort? Non, vous direz: c'est un criminel. Eh bien, je vous le demande, l'homme qui tue la liberte, l'homme qui egorge un peuple, n'est-il pas un parricide? Ne commet-il pas un crime? repondez.

—Oui, monsieur. Il commet un crime, dit le connetable.

—Je prends acte de votre reponse, monsieur le connetable, et je poursuis. Viole dans l'exercice de votre mandat de representant du peuple, chasse de votre siege, emprisonne, puis exile, vous vous retirez dans un pays qui se croit libre et qui s'en vante. La, votre premier acte est de publier le crime et d'afficher sur les murs l'arret de votre cour de justice qui declare le gouverneur prevenu de haute trahison. Votre premier acte est de faire connaitre a tous ceux qui vous entourent et, si vous le pouvez, au monde entier, le forfait monstrueux dont votre personne, votre famille, votre liberte, votre droit, votre patrie viennent d'etre victimes. En faisant cela, monsieur le connetable, n'usez-vous pas de votre droit? je vais plus loin, ne remplissez-vous pas votre devoir?"

Le connetable essaya d'eviter de repondre a cette nouvelle question en murmurant qu'il n'etait pas venu pour discuter la decision de l'autorite superieure, mais seulement pour la signifier.

Victor Hugo insista:

"Nous faisons en ce moment une page d'histoire, monsieur. Nous sommes ici trois historiens, mes deux fils et moi, et un jour, cette conversation sera racontee. Repondez donc; en protestant contre le crime, n'useriez-vous pas de votre droit, n'accompliriez-vous pas votre devoir?

—Oui, monsieur.

—Et que penseriez-vous alors du gouvernement qui, pour avoir accompli ce devoir sacre, vous enverrait l'ordre de quitter le pays par un magistrat qui ferait vis-a-vis de vous ce que vous faites aujourd'hui vis-a-vis de moi? Que penseriez-vous du gouvernement qui vous chasserait, vous proscrit, qui vous expulserait, vous representant du peuple, dans l'exercice meme de votre devoir? Ne penseriez-vous pas que ce gouvernement est tombe au dernier degre de la honte? Mais sur ce point, monsieur, je me contente de votre silence. Vous etes ici trois honnetes gens et je sais, sans que vous me le disiez, ce que me repond maintenant votre conscience."

Un des officiers du connetable hasarda une observation timide:

"Monsieur Victor Hugo, il y a autre chose dans votre Declaration que les crimes de l'empereur.

—Vous vous trompez, monsieur, et, pour mieux vous convaincre, je vais vous la lire."

Victor Hugo lut la declaration, et a chaque paragraphe il s'arreta, demandant aux magistrats qui l'ecoutaient: "Avions-nous le droit de dire cela?

—Mais vous desapprouvez l'expulsion de vos amis, dit le connetable.

—Je la desapprouve hautement, reprit Victor Hugo. Mais n'avais-je pas le droit de le dire? Votre liberte de la presse ne s'etendait-elle pas a permettre la critique d'une mesure arbitraire de l'autorite?

—Certainement, certainement, dit le connetable.

—Et c'est pour cette Declaration que vous venez me signifier l'ordre de mon expulsion? pour cette Declaration, que vous reconnaissez qu'il etait de mon devoir de faire, dont vous avouez qu'aucun des termes ne depasse les limites de votre liberte locale, et que vous eussiez faite a ma place?

—C'est a cause de la lettre de Felix Pyat, dit un des officiers.

—Pardon, reprit Victor Hugo en s'adressant au connetable, ne m'avez-vous pas dit que je devais quitter l'ile a cause de ma signature au bas de cette Declaration?"

Le connetable tira de sa poche le pli du gouverneur, l'ouvrit, et dit:

"En effet, c'est uniquement pour la Declaration et pas pour autre chose que vous etes expulses.

—Je le constate et j'en prends acte devant toutes les personnes qui sont ici."

Le connetable dit a M. Victor Hugo: "Pourrais-je vous demander, monsieur, quel jour vous comptez quitter l'ile?"

M. Victor Hugo fit un mouvement: "Pourquoi? Est-ce qu'il vous reste quelque formalite a remplir? Avez-vous besoin de certifier que le colis a ete bien et dument expedie a sa destination?

—Monsieur, repondit le connetable, si je desirais connaitre le moment de votre depart, c'etait pour venir ce jour-la vous presenter mes respects.

—Je ne sais pas encore quel jour je partirai, monsieur, reprit Victor Hugo. Mais qu'on soit tranquille, je n'attendrai pas l'expiration du delai. Si je pouvais partir dans un quart d'heure, ce serait fait. J'ai hate de quitter Jersey. Une terre ou il n'y a plus d'honneur me brule les pieds."

Et Victor Hugo ajouta:

"Maintenant, monsieur le connetable, vous pouvez vous retirer. Vous allez rendre compte de l'execution de votre mandat a votre superieur, le lieutenant-gouverneur, qui en rendra compte a son superieur, le gouvernement anglais, qui en rendra compte a son superieur, M. Bonaparte."

Le 2 novembre 1855, Victor Hugo quitta Jersey. Il alla a Guernesey. Cependant le libre peuple anglais s'emut. Des meetings se firent dans toute la Grande-Bretagne, et la nation, indignee de l'expulsion de Jersey, blama hautement le gouvernement. L'Angleterre, par Londres, l'Ecosse, par Glascow, protesterent. Victor Hugo remercia le peuple anglais.

Guernesey, Hauteville-House, 25 novembre 1855.

Chers compatriotes de la grande patrie europeenne.

J'ai recu, des mains de notre courageux coreligionnaire Harney, la communication que vous avez bien voulu me faire au nom de votre comite et du meeting de Newcastle. Je vous en remercie, ainsi que vos amis, en mon nom et au nom de mes compagnons de lutte, d'exil et d'expulsion.

Il etait impossible que l'expulsion de Jersey, que cette proscription des proscrits ne soulevat pas l'indignation publique en Angleterre. L'Angleterre est une grande et genereuse nation ou palpitent toutes les forces vives du progres, elle comprend que la liberte c'est la lumiere. Or c'est un essai de nuit qui vient d'etre fait a Jersey; c'est une invasion des tenebres; c'est une attaque a main armee du despotisme contre la vieille constitution libre de la Grande-Bretagne; c'est un coup d'etat qui vient d'etre insolemment lance par l'empire en pleine Angleterre. L'acte d'expulsion a ete accompli le 2 novembre; c'est un anachronisme; il aurait du avoir lieu le 2 decembre.

Dites, je vous prie, a mes amis du comite et a vos amis du meeting combien nous avons ete sensibles a leur noble et energique manifestation. De tels actes peuvent avertir et arreter ceux de vos gouvernants qui, a cette heure, meditent peut-etre de porter, par la honte de l'Alien-Bill, le dernier coup au vieil honneur anglais.

Des demonstrations comme la votre, comme celles qui viennent d'avoir lieu a Londres, comme celles qui se preparent a Glascow, consacrent, resserrent et cimentent, non l'alliance vaine, fausse, funeste, l'alliance pleine de cendre du present cabinet anglais et de l'empire bonapartiste, mais l'alliance vraie, l'alliance necessaire, l'alliance eternelle du peuple libre d'Angleterre et du peuple libre de France.

Recevez, avec tous mes remerciments, l'expression de ma cordiale fraternite.

Note:

En vertu de l'article 68 de la Constitution,

La haute cour de justice,

Declare LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE prevenu du crime de haute trahison,

Convoque leJury nationalpour proceder sans delai au jugement, et charge M. le conseiller Renouard des fonctions du ministere public pres la haute cour.

Fait a Paris, le 2 decembre 1851.

Signe:

HARDOUIN,president; DELAPALME, PATAILLE MOREAU (de la Seine),CAUCHY,juges.

1856

L'Italie.—La Grece.

Le 25 mai 1856, comme il commencait a s'installer dans son nouvel exil de Guernesey, Victor Hugo recut de Mazzini, alors a Londres, ces deux lignes:

"Je vous demande un mot pour l'Italie.

"Elle penche en ce moment du cote des rois. Avertissez-la et redressez-la."

Le 1er juin, les journaux anglais et belges publierent ce qu'on va lire:

"Nous recevons de Joseph Mazzini cet appel a l'Italie, signe VictorHugo:

Italiens, c'est un frere obscur, mais devoue qui vous parle. Defiez-vous de ce que les congres, les cabinets et les diplomaties semblent preparer pour vous en ce moment. L'Italie s'agite, elle donne des signes de reveil; elle trouble et preoccupe les rois; il leur parait urgent de la rendormir. Prenez garde; ce n'est pas votre apaisement qu'on veut; l'apaisement n'est que dans la satisfaction du droit; ce qu'on veut, c'est votre lethargie, c'est votre mort. De la un piege. Defiez-vous. Quelle que soit l'apparence, ne perdez pas de vue la realite. Diplomatie, c'est nuit. Ce qui se fait pour vous, se trame contre vous.

Quoi! des reformes, des ameliorations administratives, des amnisties, le pardon a votre heroisme, un peu de secularisation, un peu de liberalisme, le code Napoleon, la democratie bonapartiste, la vieille lettre a Edgar Ney, recrite en rouge avec le sang de Paris par la main qui a tue Rome! voila ce que vous offrent les princes! et vous preteriez l'oreille! et vous diriez: contentons-nous de cela! et vous accepteriez, et vous desarmeriez! Et cette sombre et splendide revolution latente qui couve dans vos coeurs, qui flamboie dans vos yeux, vous l'ajourneriez! Est-ce que c'est possible?

Mais vous n'auriez donc nulle foi dans l'avenir! vous ne sentiriez donc pas que l'empire va tomber demain, que l'empire tombe, c'est la France debout, que la France debout, c'est l'Europe libre! Vous, italiens, elite humaine, nation mere, l'un des plus rayonnants groupes d'hommes que la terre ait portes, vous au-dessus desquels il n'y a rien, vous ne sentiriez pas que nous sommes vos freres, vos freres par l'idee, vos freres par l'epreuve; que l'eclipse actuelle finira subitement pour tous a la fois; que si demain est a nous, il est a vous; et que, le jour ou il y aura dans le monde la France, il y aura l'Italie!

Oui, le premier des deux peuples qui se levera fera lever l'autre. Disons mieux; nous sommes le meme peuple, nous sommes la meme humanite. Vous la republique romaine; nous la republique francaise, nous sommes penetres du meme souffle de vie; nous ne pouvons pas plus nous derober, nous francais, au rayonnement de l'Italie que vous ne pouvez vous soustraire, vous italiens, au rayonnement de la France. Il y a entre vous et nous cette profonde solidarite humaine d'ou naitra l'ensemble pendant la lutte et l'harmonie apres la victoire. Italiens, la federation des nations continentales soeurs et reines, et chacune couronnee de la liberte de toutes, la fraternite des patries dans la supreme unite republicaine, les Peuples-Unis d'Europe, voila l'avenir.

Ne detournez pas un seul instant vos yeux de cet avenir magnifique. La grande solution est proche; ne souffrez pas qu'on vous fasse une solution a part. Dedaignez ces offres de marche en avant petit a petit, tenus aux lisieres par les princes. Nous sommes dans le temps de ces enjambees formidables qu'on appelle revolutions. Les peuples perdent des siecles et les regagnent en une heure. Pour la liberte comme pour le Nil, la fecondation, c'est la submersion.

Ayons foi. Pas de moyens termes, pas de compromis, pas de demi-mesures, pas de demi-conquetes. Quoi! accepter des concessions, quand on a le droit, et l'appui des princes, quand on a l'appui des peuples! Il y a de l'abdication dans cette espece de progres-la. Non. Visons haut, pensons vrai, marchons droit. Les a peu pres ne suffisent plus. Tout se fera; et tout se fera en un pas, en un jour, en un seul eclair, en un seul coup de tonnerre. Ayons foi.

Quand l'heure de la chute sonnera, la revolution, brusquement, a pic, de son droit divin, sans preparation, sans transition, sans crepuscule, jettera sur l'Europe son prodigieux eblouissement de liberte, d'enthousiasme et de lumiere, et ne laissera au vieux monde que le temps de tomber.

N'acceptez donc rien de lui. C'est un mort. La main des cadavres est froide, et n'a rien a donner.

Freres, quand on est la vieille race d'Italie, quand on a dans les veines tous les beaux siecles de l'histoire et le sang meme de la civilisation, quand on n'est ni abatardi ni degenere, quand on a su retrouver, le jour ou on l'a voulu, tous les grands niveaux du passe, quand on a fait le memorable effort de la constituante et du triumvirat, quand, pas plus tard qu'hier, car 1849 c'est hier, on a prouve qu'on etait Rome, quand on est ce que vous etes, en un mot, on sent qu'on a tout en soi; on se dit qu'on porte sa delivrance dans sa main et sa destinee dans sa volonte; on meprise les avances et les offres des princes, et l'on ne se laisse rien donner par ceux a qui l'on a tout a reprendre.

Rappelez-vous d'ailleurs ce qu'il y a de taches de boue et de gouttes de sang sur les mains pontificales et royales.

Rappelez-vous les supplices, les meurtres, les crimes, toutes les formes du martyrologe, la bastonnade publique, la bastonnade en prison, les tribunaux de caporaux, les tribunaux d'eveques, la sacree consulte de Rome, les grandes cours de Naples, les echafauds de Milan, d'Ancone, de Lugo, de Sinigaglia, d'Imola, de Faenza, de Ferrare, la guillotine, le garrot, le gibet; cent soixante-dix-huit fusillades en trois ans, au nom du pape, dans une seule ville, a Bologne; le fort Urbain, le chateau Saint-Ange, Ischia; Poerio n'ayant d'autre soulagement que de changer sur ses membres la place de ses chaines; les prescripteurs ne sachant plus le nombre des proscrits; les bagnes, les cachots, les oubliettes, les in-pace, les tombes!

Et puis, rappelez-vous votre fier et grand programme romain. Soyez-lui fideles. La est l'affranchissement; la est le salut.

Ayez toujours present a l'esprit ce mot hideux de la diplomatie:l'Italie n'est pas une nation, c'est un terme de geographie.

N'ayez qu'une pensee, vivre chez vous de votre vie a vous. Etre l'Italie.—Et repetez-vous sans cesse au fond de l'ame cette chose terrible: Tant que l'Italie ne sera pas un peuple, l'italien ne sera pas un homme.

Italiens, l'heure vient; et, je le dis a votre gloire, elle vient par vous. Vous etes aujourd'hui la grande inquietude des trones continentaux. Le point de la solfatare europeenne d'ou il se degage en ce moment le plus de fumee, c'est l'Italie.

Oui, le regne des monstres et des despotes, grands et petits, n'a plus que quelques instants, nous sommes a la fin. Souvenez-vous-en, vous etes les fils de cette terre predestinee pour le bien, fatale pour le mal, sur laquelle jettent leur ombre ces deux geants de la pensee humaine, Michel-Ange et Dante; Michel-Ange, le jugement; Dante, le chatiment.

Gardez entiere et vierge votre mission sublime.

Ne vous laissez ni amortir, ni amoindrir.

Pas de sommeil, pas d'engourdissement, pas de torpeur, pas d'opium, pas de treve. Agitez-vous, agitez-vous, agitez-vous! Le devoir pour tous, pour vous comme pour nous, c'est l'agitation aujourd'hui, l'insurrection demain.

Votre mission est a la fois destructive et civilisatrice. Elle ne peut pas ne point s'accomplir. N'en doutez pas, la providence fera sortir de toute cette ombre une Italie grande, forte, heureuse et libre. Vous portez en vous la revolution qui devorera le passe, et la regeneration qui fondera l'avenir. Il y a en meme temps, sur le front auguste de cette Italie que nous entrevoyons dans les tenebres, les premieres rougeurs de l'incendie et les premieres lueurs de l'aube.

Dedaignez donc ce qu'on semble pret a vous offrir. Prenez garde et croyez. Defiez-vous des rois; fiez-vous a Dieu.

Guernesey, 26 mai 1856.

L'envoi de votre excellent journal me touche vivement. C'est du fond du coeur que je vous en remercie. Je le lis avec un profond interet.

Continuez l'oeuvre sainte dont vous etes un des vaillants ouvriers; travaillez a l'unite des peuples. L'esprit de l'Europe doit planer aujourd'hui et remplacer dans les ames l'antique esprit des nationalites. C'est aux nations les plus illustres, a la Grece, a l'Italie, a la France, qu'il appartient de donner l'exemple. Mais d'abord et avant tout il faut qu'elles redeviennent elles-memes, il faut qu'elles s'appartiennent; il faut que la Grece acheve de rejeter la Turquie, il faut que l'Italie secoue l'Autriche, il faut que la France dechire l'empire. Quand ces grands peuples seront hors de leurs linceuls, ils crieront: Unite! Europe! Humanite!

C'est la l'avenir. La voix de la Grece sera une des plus ecoutees. Les hommes comme vous sont dignes de la faire entendre. Un des premiers, il y a bien des annees deja, j'ai lutte pour l'affranchissement de la Grece; je vous remercie de vous en souvenir.

La Grece, l'Italie, la France ont porte tour a tour le flambeau. Maintenant, dans le grand dix-neuvieme siecle, elles doivent le passer a l'Europe, tout en en gardant le rayonnement. Devenons, individus et peuples, de moins en moins egoistes, et de plus en plus hommes. Criez: Vive la France! pendant que je crie: Vive la Grece!

Je vous felicite, vous, compatriote d'Eschyle et de Pericles, qui luttez pour les principes de l'humanite. Il est beau d'etre du pays de la lumiere et d'y porter le drapeau de la liberte.

Je vous serre cordialement la main.

Guernesey, 25 aout 1856.

1859

L'amnistie ici et la potence la. A cote du crime de l'Europe, le crime de l'Amerique. John Brown.

Les annees s'ecoulaient. Au bout de huit ans, le criminel jugea a propos d'absoudre les innocents; l'assassin offrit leur grace aux assassines, et le bourreau sentit le besoin de pardonner aux victimes. Il decreta la rentree des proscrits en France. A "l'amnistie" Victor Hugo repliqua:

Personne n'attendra de moi que j'accorde, en ce qui me concerne, un moment d'attention a la chose appelee amnistie.

Dans la situation ou est la France, protestation absolue, inflexible, eternelle, voila pour moi le devoir.

Fidele a l'engagement que j'ai pris vis-a-vis de ma conscience, je partagerai jusqu'au bout l'exil de la liberte. Quand la liberte rentrera, je rentrerai.

Hauteville-House, 18 aout 1859.

Cependant une democratie allait commettre, elle aussi, un crime. La nouvelle de la condamnation de John Brown arriva en Europe. Victor Hugo s'emut. Le 2 decembre 1859, a l'heure meme de cet anniversaire qui lui rappelait toutes les formes et toutes les necessites du devoir, il adressa, par l'intermediaire de tous les journaux libres de l'Europe, la lettre qu'on va lire a l'Amerique:

Quand on pense aux Etats-Unis d'Amerique, une figure majestueuse se leve dans l'esprit, Washington.

Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:

Il y a des esclaves dans les etats du sud, ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contre-sens, la conscience logique et pure des etats du nord. Ces esclaves, ces negres, un homme blanc, un homme libre, John Brown, a voulu les delivrer. John Brown a voulu commencer l'oeuvre de salut par la delivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, religieux, austere, plein de l'evangile,Christus nos liberavit, il a jete a ces hommes, a ces freres, le cri d'affranchissement. Les esclaves, enerves par la servitude, n'ont pas repondu a l'appel. L'esclavage produit la surdite de l'ame. John Brown, abandonne, a combattu; avec une poignee d'hommes heroiques, il a lutte; il a ete crible de balles, ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont tombes morts a ses cotes, il a ete pris. C'est ce qu'on nomme l'affaire de Harper's Ferry.

John Brown, pris, vient d'etre juge, avec quatre des siens, Stephens,Copp, Green et Coplands.

Quel a ete ce proces? disons-le en deux mots.

John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermees, un coup de feu au bras, un aux reins, deux a la poitrine, deux a la tete, entendant a peine, saignant a travers son matelas, les ombres de ses deux fils morts pres de lui; ses quatre coaccuses, blesses, se trainant a ses cotes, Stephens avec quatre coups de sabre; la " justice " pressee et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge Parker, qui y consent, les debats tronques, presque tous delais refuses, production de pieces fausses ou mutilees, les temoins a decharge ecartes, la defense entravee, deux canons charges a mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geoliers de fusiller les accuses si l'on tente de les enlever, quarante minutes de deliberation, trois condamnations a mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point passe en Turquie, mais en Amerique.

On ne fait point de ces choses-la impunement en face du monde civilise. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges de Charlestown, que Hunter et Parker, que les jures possesseurs d'esclaves, et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a quelqu'un.

Le regard de l'Europe est fixe en ce moment sur l'Amerique.

John Brown, condamne, devait etre pendu le 2 decembre (aujourd'hui meme).

Une nouvelle arrive a l'instant. Un sursis lui est accorde. Il mourra le 16.

L'intervalle est court. D'ici la, un cri de misericorde a-t-il le temps de se faire entendre?

N'importe! le devoir est d'elever la voix.

Un second sursis suivra, peut-etre le premier. L'Amerique est une noble terre. Le sentiment humain se reveille vite dans un pays libre. Nous esperons que Brown sera sauve.

S'il en etait autrement, si John Brown mourait le 16 decembre sur l'echafaud, quelle chose terrible!

Le bourreau de Brown, declarons-le hautement (car les rois s'en vont et les peuples arrivent, on doit la verite aux peuples), le bourreau de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le gouverneur Wyse; ni le petit etat de Virginie; ce serait, on frissonne de le penser et de le dire, la grande republique americaine tout entiere.

Devant une telle catastrophe, plus on aime cette republique, plus on la venere, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serre. Un seul etat ne saurait avoir la faculte de deshonorer tous les autres, et ici l'intervention federale est evidemment de droit. Sinon, en presence d'un forfait a commettre et qu'on peut empecher, l'union devient complicite. Quelle que soit l'indignation des genereux etats du nord, les etats du sud les associent a l'opprobre d'un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole democratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; si l'echafaud se dressait le 16 decembre, desormais, devant l'histoire incorruptible, l'auguste federation du nouveau monde ajouterait a toutes ses solidarites saintes une solidarite sanglante; et le faisceau radieux de cette republique splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet de John Brown.

Ce lien-la tue.

Lorsqu'on reflechit a ce que Brown, ce liberateur, ce combattant du Christ, a tente, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir egorge par la republique americaine, l'attentat prend les proportions de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent meme elle depasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du progres, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son front l'immense lumiere libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule epouvante devant l'idee d'un si grand crime commis par un si grand peuple!

Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irreparable. Il ferait a l'Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidat l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ebranlerait toute la democratie americaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.

Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumiere humaine s'eclipserait, que la notion meme du juste et de l'injuste s'obscurcirait, le jour ou l'on verrait se consommer l'assassinat de la Delivrance par la Liberte.

Quant a moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau etoile du nouveau monde, et je supplie a mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre republique americaine d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menacant echafaud du 16 decembre, et de ne pas permettre que, sous ses yeux, et, j'ajoute en fremissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit depasse.

Oui, que l'Amerique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Cain tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.

Hauteville-House, 2 decembre 1859.

John Brown fut pendu. Victor Hugo lui fit cette epitaphe:Pro Christo sicut Christus. John Brown mort, la prophetie de Victor Hugo se realisa. Deux ans apres la prediction qu'on vient de lire, l'Union americaine "se disloqua". L'atroce guerre des Sudistes et des Nordistes eclata.

1860

Rentree a Jersey.—Garibaldi.

Le 18 juin 1860, on vit a Jersey une chose singuliere. Toutes les murailles etaient couvertes d'une affiche ou on lisait:Victor Hugo is arrived. Jersey, cinq ans auparavant, avait expulse Victor Hugo, et maintenant toute la population de Jersey, en habit de fete, saluait Victor Hugo dans les rues de Saint-Helier.

Voici ce qui s'etait passe.

C'etait le moment de cette merveilleuse expedition des Mille qui a ebloui l'Europe. L'histoire n'a pas d'entr'actes. Les liberateurs se suivent et se ressemblent, mais leurs destinees different. Apres John Brown, Garibaldi. Il s'agissait d'aider Garibaldi dans son entreprise superbe. Une vaste souscription s'organisa en Angleterre. Jersey songea a Victor Hugo. On pensa que sa parole pouvait donner l'elan a cette souscription. Toute l'ile avait maintenant honte de l'expulsion de 1855. Une deputation, conduite par MM. Philippe Asplet et Derbyshire, apporta a Victor Hugo une adresse signee de cinq cents notables habitants de Jersey et le priant de rentrer dans l'ile et de parler pour Garibaldi. Victor Hugo, le 18 juin 1860, rentra a Jersey, et, au milieu d'une foule immense et emue, prononca les paroles qu'on va lire.

Messieurs,

Je me rends a votre appel. Partout ou une tribune se dresse pour la liberte et me reclame, j'arrive, c'est mon instinct, et je dis la verite, c'est mon devoir. (Ecoutez! ecoutez!)

La verite, la voici: c'est qu'a cette heure il n'est permis a personne d'etre indifferent aux grandes choses qui s'accomplissent; c'est qu'il faut a l'oeuvre auguste de la delivrance universelle commencee aujourd'hui l'effort de tous, le concours de tous, le coup de main de tous; c'est que pas une oreille ne doit se fermer, c'est que pas un coeur ne doit se taire; c'est que la ou s'eleve le cri de tous les peuples il doit y avoir un echo dans les entrailles de tous les hommes; c'est que celui qui n'a qu'un sou doit le donner aux liberateurs, c'est que celui qui n'a qu'une pierre doit la jeter aux tyrans. (Applaudissements.)

Que les uns agissent, que les autres parlent, que tous travaillent! oui, a la manoeuvre tous! Le vent souffle. Que l'encouragement public aux heros soit la joie des ames! que les multitudes s'empourprent d'enthousiasme comme une fournaise! Que ceux qui ne combattent pas par l'epee, combattent par l'idee! Que pas une intelligence ne reste neutre, que pas un esprit ne reste oisif! Que ceux qui luttent se sentent regardes, aimes et appuyes! Qu'autour de cet homme vaillant qui est debout la-bas dans Palerme il y ait un feu sur toutes les montagnes de la Sicile et une lumiere sur tous les sommets de l'Europe! (Bravo!)

Je viens de prononcer ce mot, les tyrans, ai-je exagere?

Ai-je calomnie le gouvernement napolitain? Pas de paroles. Voici des faits.

Faites attention. Ceci est de l'histoire vivante; on pourrait dire, de l'histoire saignante. (Ecoutez!)

Le royaume de Naples,—celui dont nous nous occupons en ce moment,—n'a qu'une institution, la police. Chaque district a sa "commission de bastonnade". Deux sbires, Ajossa et Maniscalco, regnent sous le roi; Ajossa batonne Naples, Maniscalco batonne la Sicile. Mais le baton n'est que le moyen turc; ce gouvernement a de plus le procede de l'inquisition, la torture. Oui, la torture. Ecoutez. Un sbire, Bruno, attache les accuses la tete entre les jambes jusqu'a ce qu'ils avouent. Un autre sbire, Pontillo, les assied sur un gril et allume du feu dessous; cela s'appelle "le fauteuil ardent". Un autre sbire, Luigi Maniscalco, parent du chef, a invente un instrument; on y introduit le bras ou la jambe du patient, on tourne un ecrou, et le membre est broye; cela se nomme "la machine angelique". Un autre suspend un homme a deux anneaux par les bras a un mur, par les pieds au mur de face; cela fait, il saute sur l'homme et le disloque. Il y a les poucettes qui ecrasent les doigts de la main; il y a le tourniquet serre-tete, cercle de fer comprime par une vis, qui fait sortir et presque jaillir les yeux. Quelquefois on echappe; un homme, Casimiro Arsimano, s'est enfui; sa femme, ses fils et ses filles ont ete pris et assis a sa place sur le fauteuil ardent. Le cap Zafferana confine a une plage deserte; sur cette plage des sbires apportent des sacs; dans ces sacs il y a des hommes; on plonge le sac sous l'eau et on l'y maintient jusqu'a ce qu'il ne remue plus; alors on retire le sac et l'on dit a l'etre qui est dedans: avoue! S'il refuse, on le replonge. Giovanni Vienna, de Messine, a expire de cette facon. A Monreale, un vieillard et sa fille etaient soupconnes de patriotisme; le vieillard est mort sous le fouet; sa fille, qui etait une femme grosse, a ete mise nue et est morte sous le fouet. Messieurs, il y a un jeune homme de vingt ans qui fait ces choses-la. Ce jeune homme s'appelle Francois II. Cela se passe au pays de Tibere. (Acclamations.)

Est-ce possible? c'est authentique. La date? 1860. L'annee ou nous sommes. Ajoutez a cela le fait d'hier, Palerme ecrasee d'obus, noyee dans le sang, massacree;—ajoutez cette tradition epouvantable de l'extermination des villes qui semble la rage maniaque d'une famille, et qui dans l'histoire debaptisera hideusement cette dynastie et changera Bourbon en Bomba. (Hourras.)

Oui, un jeune homme de vingt ans commet toutes ces actions sinistres. Messieurs, je le declare, je me sens pris d'une pitie profonde en songeant a ce miserable petit roi. Quelles tenebres! C'est a l'age ou l'on aime, ou l'on croit, ou l'on espere, que cet infortune torture et tue. Voila ce que le droit divin fait d'une malheureuse ame. Le droit divin remplace toutes les generosites de l'adolescence et du commencement par les decrepitudes et les terreurs de la fin; il met la tradition sanguinaire comme une chaine sur le prince et sur le peuple; il accumule sur le nouveau venu du trone les influences de famille, choses terribles! Otez Agrippine de Neron, defalquez Catherine de Medicis de Charles IX, vous n'aurez plus peut-etre ni Charles IX ni Neron. A la minute meme ou l'heritier du droit divin saisit le sceptre, il voit venir a lui ces deux, vampires, Ajossa et Maniscalco, que l'histoire connait, qui s'appellent ailleurs Narcisse et Pallas, ou Villeroy et Bachelier; ces spectres s'emparent du triste enfant couronne; la torture lui affirme qu'elle est le gouvernement, la bastonnade lui declare qu'elle est l'autorite, la police lui dit: je viens d'en haut; on lui montre d'ou il sort; on lui rappelle son bisaieul Ferdinand 1er celui qui disait: le monde est regi par trois F,Festa, Farina, Forca[note: Fete, farine, fourche (potence).], son aieul Francois Ier, l'homme des guets-apens, son pere Ferdinand II, l'homme des mitraillades; voudra-t-il renier ses peres? On lui prouve qu'il doit etre feroce par piete filiale; il obeit; l'abrutissement du pouvoir absolu le stupefie; et c'est ainsi qu'il y a des enfants monstrueux; et c'est ainsi que fatalement, helas! les jeunes rois continuent les vieilles tyrannies. (Mouvement prolonge.)

Il fallait delivrer ce peuple; je dirais presque, il fallait delivrer ce roi. Garibaldi s'en est charge. (Bravos.)

Garibaldi. Qu'est-ce que c'est que Garibaldi? C'est un homme, rien de plus. Mais un homme dans toute l'acception sublime du mot. Un homme de la liberte; un homme de l'humanite.Vir, dirait son compatriote Virgile.

A-t-il une armee? Non. Une poignee de volontaires. Des munitions de guerre? Point. De la poudre? Quelques barils a peine. Des canons? Ceux de l'ennemi. Quelle est donc sa force? qu'est-ce qui le fait vaincre? qu'a-t-il avec lui? L'ame des peuples. Il va, il court, sa marche est une trainee de flamme, sa poignee d'hommes meduse les regiments, ses faibles armes sont enchantees, les balles de ses carabines tiennent tete aux boulets de canon; il a avec lui la Revolution, et, de temps en temps, dans le chaos de la bataille, dans la fumee, dans l'eclair, comme si c'etait un heros d'Homere, on voit derriere lui la deesse. (Acclamation.)

Quelque opiniatre que soit la resistance, cette guerre est surprenante par sa simplicite. C'est l'assaut donne par un homme a une royaute; son essaim vole autour de lui; les femmes lui jettent des fleurs, les hommes se battent en chantant, l'armee royale fuit; toute cette aventure est epique; c'est lumineux, formidable et charmant, comme une attaque d'abeilles.

Admirez ces etapes radieuses. Et, je vous le predis, pas une ne fera defaut dans les echeances infaillibles de l'avenir. Apres Marsala, Palerme; apres Palerme, Messine; apres Messine, Naples; apres Naples, Rome; apres Rome, Venise; apres Venise, tout. (Applaudissements enthousiastes.)

Messieurs, il vient de Dieu le tremblement de cette Sicile au-dessus de laquelle on voit flamboyer aujourd'hui le patriotisme, la foi, la liberte, l'honneur, l'heroisme, et une revolution a eclipser l'Etna!

Oui, cela devait etre, et il est magnifique que l'exemple soit donne au monde par la terre des eruptions. (Bravos.)

Oh! quand l'heure est venue, que c'est beau un peuple! Quelle admirable chose que cette rumeur, que ce soulevement, que cet oubli des interets vils et des bas cotes de l'homme, que ces femmes poussant leurs maris et combattant elles-memes, que ces meres criant a leurs fils: va! que cette joie de courir aux armes, de respirer et d'etre, que ce cri de tous, que cette immense lueur a l'horizon! On ne pense plus a l'enrichissement, a l'or, au ventre, aux plaisirs, a l'hebetement de l'orgie; on a honte et orgueil; on se redresse; le pli fier des tetes provoque les tyrans; les barbaries s'en vont, les despotismes croulent, les consciences rejettent les esclavages, les parthenons secouent les croissants, la Minerve austere se dresse dans le soleil sa lance a la main. Les fosses s'ouvrent; on s'appelle de tombeau en tombeau. Ressuscitez! c'est plus que la vie, c'est l'apotheose. Oh! c'est un divin battement de coeur, et les anciens vaincus heroiques se consolent, et l'oeil des philosophes proscrits s'emplit de larmes, quand ce qui etait dechu s'indigne, quand ce qui etait tombe se releve, quand les splendeurs eclipsees reparaissent charmantes et redoutables; quand Stamboul redevient Byzance, quand Setiniah redevient Athenes, quand Rome redevient Rome! (Acclamations redoublees.)

Tous, qui que nous soyons, battons des mains a l'Italie. Glorifions-la, cette terre aux grands enfantements.Alma parens. C'est dans de telles nations que de certains dogmes abstraits apparaissent reels et visibles; elles sont vierges par l'honneur et meres par le progres.

Vous qui m'ecoutez, vous la representez-vous, cette vision splendide, l'Italie libre? libre! libre du golfe de Tarente aux lagunes de Saint-Marc, car, je te l'affirme dans ta tombe, o Manin, Venise sera de la fete! Dites, vous la figurez-vous, cette vision qui sera une realite demain? C'est fini, tout ce qui etait mensonge, fiction, cendre et nuit, s'est dissipe. L'Italie existe. L'Italie est l'Italie. Ou il y avait un terme geographique, il y a une nation; ou il y avait un cadavre, il y a une ame; ou il y avait un spectre, il y a un archange, l'immense archange des peuples, la Liberte, debout, les ailes deployees. L'Italie, la grande morte, s'est reveillee; voyez-la, elle se leve et sourit au genre humain. Elle dit a la Grece: je suis ta fille; elle dit a la France: je suis ta mere. Elle a autour d'elle ses poetes, ses orateurs, ses artistes, ses philosophes, tous ces conseillers de l'humanite, tous ces peres conscrits de l'intelligence universelle, tous ces membres du senat des siecles, et a sa droite et a sa gauche ces deux effrayants grands hommes, Dante et Michel-Ange. Oh! puisque la politique aime ces mots-la, ce sera bien la le plus majestueux des faits accomplis! Quel triomphe! quel avenement! quel merveilleux phenomene que l'unite traversant d'un seul eclair cette variete magnifique de villes soeurs, Milan, Turin, Genes, Florence, Bologne, Pise, Sienne, Verone, Parme, Palerme, Messine, Naples, Venise, Rome! L'Italie se dresse, l'Italie marche,patuit dea; elle eclate; elle communique au progres du monde entier la grande fievre joyeuse propre a son genie; et l'Europe s'electrisera a ce resplendissement prodigieux; et il n'y aura pas moins d'extase dans l'oeil des peuples, pas moins de reverberation sublime dans les fronts, pas moins d'admiration, pas moins d'allegresse, pas moins d'eblouissement pour cette nouvelle clarte sur la terre que pour une nouvelle etoile dans le ciel. (Bravo! Bravo!)

Messieurs, si nous voulons nous rendre compte de ce qui se prepare en meme temps que de ce qui se fait, n'oublions point ceci que Garibaldi, l'homme d'aujourd'hui, l'homme de demain, est aussi l'homme d'hier; avant d'etre le soldat de l'unite italienne il a ete le combattant de la republique romaine; et a nos yeux, et aux yeux de quiconque sait comprendre les meandres necessaires du progres serpentant vers son but et les avatars de l'idee se transformant pour reparaitre, 1860 continue 1849. (Sensation.)

Les liberateurs sont grands. Que l'acclamation reconnaissante des peuples les suive dans leurs fortunes! Hier c'etaient les larmes, aujourd'hui c'est l'hosanna. La providence a de ces retablissements d'equilibre; John Brown succombe en Amerique, mais Garibaldi triomphe en Europe. L'humanite, consternee devant l'infame gibet de Charlestown, se rassure devant la flamboyante epee de Catalafimi. (Bravo!)

O mes freres en humanite, c'est l'heure de la joie et de l'embrassement. Mettons de cote toute nuance exclusive, tout dissentiment politique, petit en ce moment; a cette minute sainte ou nous sommes, fixons uniquement nos yeux sur cette oeuvre sacree, sur ce but solennel, sur cette vaste aurore, les nations affranchies, et confondons toutes nos ames dans ce cri formidable digne du genre humain et du ciel: vive la liberte! Oui, puisque l'Amerique, helas! lugubrement conservatrice de la servitude, penche vers la nuit, que l'Europe se rallume! Oui, que cette civilisation de l'ancien continent, qui a aboli la superstition par Voltaire, l'esclavage par Wilberforce, l'echafaud par Beccaria, que cette civilisation ainee reparaisse dans son rayonnement desormais inextinguible, et qu'elle eleve au-dessus des hommes son vieux phare compose de ces trois grandes flammes, la France, l'Angleterre et l'Italie! (Acclamations.)

Messieurs, encore un mot. Ne quittons pas cette Sicile sans lui jeter un dernier regard. Concluons.

Quelle est la resultante de cette epopee splendide? Que se degage-t-il de tout ceci? Une loi morale, une loi auguste; et cette loi, la voici:

La force n'existe pas.

Non, la force n'est pas. Il n'y a que le droit.

Il n'y a que les principes; il n'y a que la justice et la verite; il n'y a que les peuples; il n'y a que les ames, ces forces de l'ideal; il n'y a que la conscience ici-bas et la providence la-haut. (Sensation.)

Qu'est-ce que la force? qu'est-ce que le glaive? Qui donc parmi ceux qui pensent a peur du glaive? Ce n'est pas nous, les hommes libres de France; ce n'est pas vous, les hommes libres d'Angleterre. Le droit senti fait la tete haute. La force et le glaive, c'est du neant. Le glaive n'est qu'une lueur hideuse dans les tenebres, un rapide et tragique evanouissement; le droit, lui, c'est l'eternel rayon; le droit, c'est la permanence du vrai dans les ames; le droit, c'est Dieu vivant dans l'homme. De la vient que la ou est le droit, la est la certitude du triomphe. Un seul homme qui a avec lui le droit s'appelle Legion; une seule epee qui a avec elle le droit s'appelle la foudre. Qui dit le droit dit la victoire. Des obstacles? il n'y en a pas. Non, il n'y en a pas. Il n'y a pas de veto contre la volonte de l'avenir. Voyez ou en est la resistance en Europe; la paralysie gagne l'Autriche et la resignation gagne la Russie. Voyez Naples; la lutte est vaine. Le passe agonisant perd sa peine. Le glaive s'en va en fumee. Ces etres appeles Lanza, Landi, Aquila, sont des fantomes. A l'heure qu'il est, Francois II croit peut-etre encore exister; il se trompe; je lui declare ceci, c'est qu'il est une ombre. Il aurait beau refuser toute capitulation, assassiner Messine comme il a assassine Palerme, se cramponner a l'atrocite; c'est fini. Il a regne. Les sombres chevaux de l'exil frappent du pied a la porte de son palais. Messieurs, il n'y a que le droit, vous dis-je. Voulez-vous comparer le droit a la force? Jugez-en par un chiffre. Le 11 mai, a Marsala, huit cents hommes debarquent. Vingt-sept jours apres, le 7 juin, a Palerme, dix-huit mille hommes, terrifies,—s'embarquent. Les huit cents hommes, c'est le droit; les dix-huit mille hommes, c'est la force.

Oh! que partout les souffrants se consolent, que les enchaines se rassurent. Tout ce qui se passe en ce moment, c'est de la logique.

Oui, aux quatre vents de l'horizon, l'esperance! Que le mougick, que le fellah, que le proletaire, que le paria, que le negre vendu, que le blanc opprime, que tous esperent; les chaines sont un reseau; elles se tiennent toutes; une rompue, la maille se defait. De la la solidarite des despotismes; le pape est plus frere du sultan qu'il ne croit. Mais, je le repete, c'est fini. Oh! la belle chose que la force des choses! il y a du surhumain dans la delivrance. La liberte est un abime divin qui attire; l'irresistible est au fond des revolutions. Le progres n'est autre chose qu'un phenomene de gravitation; qui donc l'entraverait? Une fois l'impulsion donnee, l'indomptable commence. O despotes, je vous en defie, arretez la pierre qui tombe, arretez le torrent, arretez l'avalanche, arretez l'Italie, arretez 89, arretez le monde precipite par Dieu dans la lumiere! (Applaudissements frenetiques.)

Victor Hugo avait, a propos de John Brown, predit la guerre civile a l'Amerique, et, a propos de Garibaldi, predit l'unite a l'Italie. Ces deux predictions se realiserent.

Apres le meeting, un banquet eut lieu; ce banquet se termina par un toast a Victor Hugo.

Victor Hugo repondit:

Messieurs,

Puisque je suis debout, permettez-moi de ne point me rasseoir. Je sens le besoin de remercier immediatement l'homme inspire et cordial [note: Le pasteur N. Martin.] que nous venons d'entendre. Je dirai peu de mots. Les sentiments profonds abregent volontiers, et les coeurs penetres ont pour eloquence leur emotion meme. Eh bien, je suis tres emu.

La meilleure maniere de vous remercier, c'est de vous dire que j'aime Jersey. Je vous l'ai dit hier, vous l'avez entendu au meeting et lu dans les journaux, je vous le repete aujourd'hui; mais c'est a l'oreille d'un peuple, c'est au coeur d'un peuple que je parle, et les nations sont comme les femmes, elles ne se lassent pas de s'entendre dire: Je vous aime. J'ai quitte Jersey avec regret, je la retrouve avec bonheur. Les liberateurs ont cela de merveilleux et de charmant qu'ils delivrent quelquefois au dela de leur effort. Sans s'en douter, Garibaldi a fait d'une pierre deux coups; il a fait sortir les Bourbons de la Sicile, et il m'a fait rentrer a Jersey.

Vos applaudissements et vos interruptions cordiales en ce moment me touchent au point que les mots me manquent pour vous le dire. Je ne sais comment repondre a une bienvenue si universelle et si gracieusement souriante de toutes parts, et a tant d'acclamations et a tant de sympathie. Je vous dirais presque: Epargnez-moi. Vous etes tous contre un. Il y a un certain monstre fabuleux qui me parait a cette heure fort doue. J'envie ce monstre. Il s'appelait Briaree. Je voudrais avoir comme lui cent bras pour vous donner cent poignees de main.

Ce que j'aime dans Jersey, je vais vous le dire; j'en aime tout. J'aime ce climat ou l'hiver et l'ete s'amortissent, ces fleurs qui ont toujours l'air d'etre en avril, ces arbres qui sont normands, ces roches qui sont bretonnes, ce ciel qui me rappelle la France, cette mer qui me rappelle Paris. J'aime cette population qui travaille et qui lutte, tous ces braves hommes qu'on rencontre a chaque instant dans vos rues et dans vos champs, et dont la physionomie se compose de la liberte anglaise et de la grace francaise, qui est aussi une liberte.

Quand je suis arrive ici, il y a huit ans, au sortir des plus prodigieuses luttes politiques du siecle, moi, naufrage encore tout ruisselant de la catastrophe de decembre, tout effare de cette tempete, tout echevele de cet ouragan, savez-vous ce que j'ai trouve a Jersey? Une chose sainte, sublime, inattendue, la paix. Oui, le plus grand crime politique des temps modernes, la liberte etouffee dans le pays meme de la lumiere, en pleine France, helas! ce monstrueux attentat venait d'etre accompli; j'avais lutte contre cet asservissement d'un peuple par un homme, tout ce combat convulsif tremblait encore en moi de la tete aux pieds; j'etais indigne, eperdu et haletant. Eh bien, Jersey m'a calme. J'ai trouve, je le repete, la paix, le repos, un apaisement severe et profond dans cette douce nature de vos campagnes, dans ce salut affectueux de vos laboureurs, dans ces vallees, dans ces solitudes, dans ces nuits qui sur la mer semblent plus largement etoilees, dans cet ocean eternellement emu qui semble palpiter directement sous l'haleine de Dieu. Et c'est ainsi que, tout en gardant la colere sacree contre le crime, j'ai senti l'immensite meler a cette colere son elargissement serein, et ce qui grondait en moi s'est pacifie. Oui, je rends graces a Jersey. Je vous rends graces. Je sentais sous vos toits et dans vos villes la bonte humaine, et dans vos champs et sur vos mers je sentais la bonte divine. Oh! je ne l'oublierai jamais, ce majestueux apaisement des premiers jours de l'exil par la nature! Nous pouvons le dire aujourd'hui, la fierte ne nous defend plus cet aveu, et aucun de mes compagnons de proscription ne me dementira, nous avons tous souffert en quittant Jersey. Nous y avions tous des racines. Des fibres de notre coeur etaient entrees dans votre sol et y tenaient. L'arrachement a ete douloureux. Nous aimions tous Jersey. Les uns l'aimaient pour y avoir ete heureux, les autres pour y avoir ete malheureux. La souffrance n'est pas une attache moins profonde que la joie. Helas! on peut eprouver de telles douleurs dans une terre de refuge, qu'il devient impossible de s'en separer, quand meme la patrie s'offrirait. Tenez, une chose que j'ai vue hier traverse en ce moment mon esprit, cette reunion est a la fois solennelle et intime, et ce que je vais vous dire convient a ce double caractere. Ecoutez. Hier, j'etais alle, avec quelques amis chers, visiter cette ile, revoir les lieux aimes, les promenades preferees jadis, et tous ces rayonnants paysages qui etaient restes dans notre memoire comme des visions. En revenant, une pensee pieuse nous restait a satisfaire, et nous avons voulu finir notre visite par ce qui est la fin, par le cimetiere.

Nous avons fait arreter la voiture qui nous menait devant ce champ de Saint-Jean ou sont plusieurs des notres. Au moment ou nous arrivions, savez-vous ce qui nous a fait tressaillir, savez-vous ce que nous avons vu? Une femme, ou, pour mieux dire, une forme humaine sous un linceul noir, etait la, a terre, plus qu'agenouillee, plus que prosternee, etendue, et en quelque sorte abimee sur une tombe. Nous sommes restes immobiles, silencieux, mettant le doigt sur nos bouches devant cette majestueuse douleur. Cette femme, apres avoir prie, s'est relevee, a cueilli une fleur dans l'herbe du sepulcre, et l'a cachee dans son coeur. Nous l'avons reconnue alors. Nous avons reconnu cette face pale, ces yeux inconsolables et ces cheveux blancs. C'etait une mere! c'etait la mere d'un proscrit! du jeune et genereux Philippe Faure, mort il y a quatre ans sur la breche sainte de l'exil. Depuis quatre ans, tous les jours, quelque temps qu'il fasse, cette mere vient la; depuis quatre ans, cette mere s'agenouille sur cette pierre et la baise. Essayez donc de l'en arracher. Montrez-lui la France, oui, la France elle-meme! Que lui importe a cette mere! Dites-lui: "Ce n'est pas ici votre pays"; elle ne vous croira pas. Dites-lui: "Ce n'est pas ici que vous etes nee"; elle vous repondra: "C'est ici que mon fils est mort." Et vous vous tairez devant cette reponse, car la patrie d'une mere, c'est le tombeau de son enfant.

Messieurs, voila comment il se fait qu'on aime une terre avec sa chair, avec son sang, avec son ame. Notre ame a nous est melee a celle-ci. Nous y avons nos amis morts. Sachez-le, il n'y a pas de terre etrangere; partout la terre est la mere de l'homme, sa mere tendre, severe et profonde. Dans tous les lieux ou il a aime, ou il a pleure, ou il a souffert, c'est-a-dire partout, l'homme est chez lui.

Messieurs, je reponds au toast qui m'est porte par un toast a Jersey. Je bois a Jersey, a sa prosperite, a son enrichissement, a son amelioration, a son agrandissement industriel et commercial, et aussi et plus encore a son agrandissement intellectuel et moral.

Il y a deux choses qui font les peuples grands et charmants, ces deux choses sont la liberte et l'hospitalite, l'hospitalite etait la gloire des nations antiques, la liberte est la splendeur des nations modernes. Jersey a ces deux couronnes, qu'elle les garde!

Qu'elle les garde a jamais! C'est de la liberte qu'il convient de parler d'abord. Veillez, oui, veillez jalousement sur votre liberte. Ne souffrez plus que qui que ce soit ose y toucher. Cette ile est une terre de beaute, de bonheur et d'independance. Vous n'y etes pas seulement pour y vivre et pour en jouir, vous y etes pour y faire votre devoir. Dieu se chargera de la maintenir belle; vos femmes se chargeront de la maintenir heureuse; vous, les hommes, chargez-vous de la conserver libre.

Et quant a votre hospitalite, conservez-la, elle aussi, religieusement. Les nations hospitalieres ont, entre toutes, une sorte de grace auguste et venerable. Elles donnent l'exemple; dans le vaste et tumultueux mouvement des peuples, elles ne font pas seulement de l'hospitalite, elles font de l'education; l'hospitalite des nations est le commencement de la fraternite des hommes. Or, la fraternite humaine, c'est la le but. Soyez a jamais hospitaliers. Que cette fonction sacree, l'hospitalite, honore eternellement cette ile; et, permettez-moi de lui associer Guernesey, sa soeur, et tout l'archipel de la Manche. C'est la une grande terre d'asile; grande, non par l'etendue, mais par le nombre de refugies de tous les partis et de toutes les patries que depuis trois siecles elle a abrites et consoles. Oh! rien au monde n'est plus beau que cela, etre l'asile! Soyez l'asile. Continuez d'accueillir tout ce qui vient a vous. Soyez l'archipel beni et sauveur. Dieu vous a mis ici pour ouvrir vos ports a toutes les voiles battues par la tempete, et vos coeurs a tous les hommes battus par la destinee.

Et pas de limites a cette hospitalite sainte; ne discutez pas celui qui vient a vous; recevez-le sans l'examiner. L'hospitalite a cela de grand, que quiconque souffre est digne d'elle. Nous qui sommes ici, tous les proscrits de France, nous n'avons fait de mal a personne, nous avons defendu les droits et les lois de notre pays, nous avons rempli nos mandats et ecoute nos consciences, nous souffrons pour ce qui est juste et pour ce qui est vrai; vous nous accueillez, et c'est bien; mais il faut prevoir d'autres naufrages que nous. Si les bons ont leurs desastres, les coupables ont leurs ecueils; parce qu'on fait le mal, ce n'est pas une raison pour triompher toujours. Ecoutez ceci: s'il vous arrive jamais des vaincus de la cause injuste, recevez-les comme vous nous recevez. Le malheur est une des formes saintes du droit; et, entendez-le bien, de ces vaincus possibles, je n'excepte personne. Il se peut qu'un jour,—car les evenements sont dans la main divine, et la main divine, c'est la main inepuisable,—il se peut que, parmi ceux que les grandes tempetes ou les grandes marees de l'avenir jetteront sur vos bords, il y ait notre propre prescripteur a nous qui sommes ici, chasse a son tour et malheureux. Eh bien! soyez-lui clements comme vous nous etes justes;—s'il frappe a votre porte, ouvrez-la-lui, et dites-lui: "Ce sont ceux que vous avez proscrits qui nous ont demande pour vous cet asile que nous vous donnons."


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