III

En 1868, l'homme exile fut frappe deux fois; il perdit coup sur coup sa femme et son petit-fils, le premier-ne de son fils Charles. L'enfant mourut en mars et Mme Victor Hugo en aout. Victor Hugo put garder l'enfant pres de lui; on l'enterra dans la terre d'exil; mais Mme Victor Hugo rentra en France. La mere avait exprime le voeu de dormir pres de sa fille; on l'enterra au cimetiere de Villequier. Le proscrit ne put suivre la morte. De loin, et debout sur la frontiere, il vit le cercueil disparaitre a l'horizon. L'adieu supreme fut dit en son nom sur la tombe de Villequier par une noble voix. Voici les hautes et grandes paroles que prononca Paul Meurice:

"Je voudrais seulement lui dire adieu pour nous tous.

"Vous savez bien, vous qui l'entourez,—pour la derniere fois!—ce qu'etait, ce qu'est cette ame si belle et si douce, cet adorable esprit, ce grand coeur.

"Ah! ce grand coeur surtout! Comme elle aimait aimer! comme elle aimait a etre aimee! comme elle savait souffrir avec ceux qu'elle aimait!

"Elle etait la femme de l'homme le plus grand qui soit, et, par le coeur, elle se haussait a ce genie. Elle l'egalait presque a force de le comprendre.

"Et il faut qu'elle nous quitte! il faut que nous la quittions!

"Elle a deja, elle, retrouve a aimer. Elle a retrouve ses deux enfants, ici (montrant la fosse)—et la (montrant le ciel).

"Victor Hugo m'a dit a la frontiere, hier soir: "Dites a ma fille qu'en attendant je lui envoie sa mere." C'est dit, et je crois que c'est entendu.

"Et maintenant, adieu donc! adieu pour les presents! adieu pour les absents! adieu, notre amie; adieu, notre soeur!

"Adieu, mais au revoir!

Mais le devoir ne lache pas prise. Il a d'imperieuses urgences. Mme Victor Hugo, on vient de le voir, etait morte en aout. En octobre, l'ecroulement de la royaute en Espagne redonnait la parole a Victor Hugo. Mis en demeure par de si decisifs evenements, il dut, quel que fut son deuil, rompre le silence.

Un peuple a ete pendant mille ans, du sixieme au seizieme siecle, le premier peuple de l'Europe, egal a la Grece par l'epopee, a l'Italie par l'art, a la France par la philosophie; ce peuple a eu Leonidas sous le nom de Pelage, et Achille sous le nom de Cid; ce peuple a commence par Viriate et a fini par Riego; il a eu Lepante, comme les grecs ont eu Salamine; sans lui Corneille n'aurait pas cree la tragedie et Christophe Colomb n'aurait pas decouvert l'Amerique; ce peuple est le peuple indomptable du Fuero-Juzgo; presque aussi defendu que la Suisse par son relief geologique, car le Mulhacen est au mont Blanc comme 18 est a 24, il a eu son assemblee de la foret, contemporaine du forum de Rome, meeting des bois ou le peuple regnait deux fois par mois, a la nouvelle lune et a la pleine lune; il a eu les cortes a Leon soixante-dix-sept ans avant que les anglais eussent le parlement a Londres; il a eu son serment du Jeu de Paume a Medina del Campo, sous Don Sanche; des 1133, aux cortes de Borja, il a eu le tiers etat preponderant, et l'on a vu dans l'assemblee de cette nation une seule ville, comme Saragosse, envoyer quinze deputes; des 1307, sous Alphonse III, il a proclame le droit et le devoir d'insurrection; en Aragon il a institue l'homme appele Justice, superieur a l'homme appele Roi; il a dresse en face du trone le redoutablesino no; il a refuse l'impot a Charles-Quint. Naissant, ce peuple a tenu en echec Charlemagne, et, mourant, Napoleon. Ce peuple a eu des maladies et subi des vermines, mais, en somme, n'a pas ete plus deshonore par les moines que les lions par les poux. Il n'a manque a ce peuple que deux choses, savoir se passer du pape, et savoir se passer du roi. Par la navigation, par l'aventure, par l'industrie, par le commerce, par l'invention appliquee au globe, par la creation des itineraires inconnus, par l'initiative, par la colonisation universelle, il a ete une Angleterre, avec l'isolement de moins et le soleil de plus. Il a eu des capitaines, des docteurs, des poetes, des prophetes, des heros, des sages. Ce peuple a l'Alhambra, comme Athenes a le Parthenon, et a Cervantes, comme nous avons Voltaire. L'ame immense de ce peuple a jete sur la terre tant de lumiere que pour l'etouffer il a fallu Torquemada; sur ce flambeau, les papes ont pose la tiare, eteignoir enorme. Le papisme et l'absolutisme se sont ligues pour venir a bout de cette nation. Puis toute sa lumiere, ils la lui ont rendue en flamme, et l'on a vu l'Espagne liee au bucher. Cequemaderodemesure a couvert le monde, sa fumee a ete pendant trois siecles le nuage hideux de la civilisation, et, le supplice fini, le brulement acheve, on a pu dire: Cette cendre, c'est ce peuple.

Aujourd'hui, de cette cendre cette nation renait. Ce qui est faux du phenix est vrai du peuple.

Ce peuple renait. Renaitra-t-il petit? Renaitra-t-il grand? Telle est la question.

Reprendre son rang, l'Espagne le peut. Redevenir l'egale de la France et de l'Angleterre. Offre immense de la providence. L'occasion est unique. L'Espagne la laissera-t-elle echapper?

Une monarchie de plus sur le continent, a quoi bon? L'Espagne sujette d'un roi sujet des puissances, quel amoindrissement! D'ailleurs etablir a cette heure une monarchie, c'est prendre de la peine pour peu de temps. Le decor va changer.

Une republique en Espagne, ce serait le hola en Europe; et le hola dit aux rois, c'est la paix; ce serait la France et la Prusse neutralisees, la guerre entre les monarchies militaires impossible par le seul fait de la revolution presente, la museliere mise a Sadowa comme a Austerlitz, la perspective des tueries remplacee par la perspective du travail et de la fecondite, Chassepot destitue au profit de Jacquart; ce serait l'equilibre du continent brusquement fait aux depens des fictions par ce poids dans la balance, la verite; ce serait cette vieille puissance, l'Espagne, regeneree par cette jeune force, le peuple; ce serait, au point de vue de la marine et du commerce, la vie rendue a ce double littoral qui a regne sur la Mediterranee avant Venise et sur l'Ocean avant l'Angleterre; ce serait l'industrie fourmillant la ou croupit la misere; ce serait Cadix egale a Southampton, Barcelone egale a Liverpool, Madrid egale a Paris. Ce serait le Portugal, a un moment donne, faisant retour a l'Espagne, par la seule attraction de la lumiere et de la prosperite; la liberte est l'aimant des annexions. Une republique en Espagne, ce serait la constatation pure et simple de la souverainete de l'homme sur lui-meme, souverainete indiscutable, souverainete qui ne se met pas aux voix; ce serait la production sans tarif, la consommation sans douane, la circulation sans ligature, l'atelier sans proletariat, la richesse sans parasitisme, la conscience sans prejuges, la parole sans baillon, la loi sans mensonge, la force sans armee, la fraternite sans Cain; ce serait le travail pour tous, l'instruction pour tous, la justice pour tous, l'echafaud pour personne; ce serait l'ideal devenu palpable, et, de meme qu'il y a l'hirondelle-guide, il y aurait la nation-exemple. De peril point. L'Espagne citoyenne, c'est l'Espagne forte; l'Espagne democratie, c'est l'Espagne citadelle. La republique en Espagne, ce serait la probite administrant, la verite gouvernant, la liberte regnant; ce serait la souveraine realite inexpugnable; la liberte est tranquille parce qu'elle est invincible, et invincible parce qu'elle est contagieuse. Qui l'attaque la gagne. L'armee envoyee contre elle ricoche sur le despote. C'est pourquoi on la laisse en paix. La republique en Espagne, ce serait, a l'horizon, l'irradiation du vrai, promesse pour tous, menace pour le mal seulement; ce serait ce geant, le droit, debout en Europe, derriere cette barricade, les Pyrenees.

Si l'Espagne renait monarchie, elle est petite.

Si elle renait republique, elle est grande.

Qu'elle choisisse.

Hauteville-House, 22 octobre 1868.

De plusieurs points de l'Espagne, de la Corogne, par l'organe du comite democratique, d'Oviedo, de Seville, de Barcelone, de Saragosse, la ville patriote, de Cadix, la ville revolutionnaire, de Madrid, par la genereuse voix d'Emilio Castelar, un deuxieme appel m'est fait. On m'interroge. Je reponds.

De quoi s'agit-il? De l'esclavage.

L'Espagne, qui d'une seule secousse vient de rejeter tous les vieux opprobres, fanatisme, absolutisme, echafaud, droit divin, gardera-t-elle de tout ce passe ce qu'il y a de plus odieux, l'esclavage? Je dis: Non!

Abolition, et abolition immediate. Tel est le devoir.

Est-ce qu'il y a lieu d'hesiter? Est-ce que c'est possible? Quoi! ce que l'Angleterre a fait en 1838, ce que la France a fait en 1848, en 1868 l'Espagne ne le ferait pas! Quoi! etre une nation affranchie, et avoir sous ses pieds une race asservie et garrottee! Quoi! ce contresens! etre chez soi la lumiere, et hors de chez soi la nuit! etre chez soi la justice, et hors de chez soi l'iniquite! citoyen ici, negrier la! faire une revolution qui aurait un cote de gloire et un cote d'ignominie! Quoi! apres la royaute chassee, l'esclavage resterait! il y aurait pres de vous un homme qui serait a vous, un homme qui serait votre chose! vous auriez sur la tete un bonnet de liberte pour vous et a la main une chaine pour lui! Qu'est-ce que le fouet du planteur? c'est le sceptre du roi, naif et dedore. L'un brise, l'autre tombe.

Une monarchie a esclaves est logique. Une republique a esclaves est cynique. Ce qui rehausse la monarchie deshonore la republique. La republique est une virginite.

Or, des a present, et sans attendre aucun vote, vous etes republique. Pourquoi? parce que vous etes la grande Espagne. Vous etes republique; l'Europe democratique en a pris acte. O espagnols! vous ne pouvez rester fiers qu'a la condition de rester libres. Dechoir vous est impossible. Croitre est dans la nature; se rapetisser, non.

Vous resterez libres. Or la liberte est entiere. Elle a la sombre jalousie de sa grandeur et de sa purete. Aucun compromis. Aucune concession. Aucune diminution. Elle exclut en haut la royaute et en bas l'esclavage.

Avoir des esclaves, c'est meriter d'etre esclave. L'esclave au-dessous de vous justifie le tyran au-dessus de vous.

Il y a dans l'histoire de la traite une annee hideuse, 1768. Cette annee-la le maximum du crime fut atteint; l'Europe vola a l'Afrique cent quatre mille noirs, qu'elle vendit a l'Amerique. Cent quatre mille! jamais si effroyable chiffre de vente de chair humaine ne s'etait vu. Il y a de cela juste cent ans. Eh bien! celebrez ce centenaire par l'abolition de l'esclavage; qu'a une annee infame une annee auguste reponde; et montrez qu'entre l'Espagne de 1768 et l'Espagne de 1868 il y a plus qu'un siecle, il y a un abime, il y a l'infranchissable profondeur qui separe le faux du vrai, le mal du bien, l'injuste du juste, l'abjection de la gloire, la monarchie de la republique, la servitude de la liberte. Precipice toujours ouvert derriere le progres; qui recule y tombe.

Un peuple s'augmente de tous les hommes qu'il affranchit. Soyez la grande Espagne complete. Ce qu'il vous faut, c'est Gibraltar de plus et Cuba de moins.

Un dernier mot. Dans la profondeur du mal, despotisme et esclavage se rencontrent et produisent le meme effet. Pas d'identite plus saisissante. Le joug de l'esclavage est plus encore peut-etre sur le maitre que sur l'esclave. Lequel des deux possede l'autre? question. C'est une erreur de croire qu'on est le proprietaire de l'homme qu'on achete ou qu'on vend; on est son prisonnier. Il vous tient. Sa rudesse, sa grossierete, son ignorance, sa sauvagerie, vous devez les partager; sinon, vous vous feriez horreur a vous-meme. Ce noir, vous le croyez a vous; c'est vous qui etes a lui. Vous lui avez pris son corps, il vous prend votre intelligence et votre honneur. Il s'etablit entre vous et lui un mysterieux niveau. L'esclave vous chatie d'etre son maitre. Tristes et justes represailles, d'autant plus terribles que l'esclave, votre sombre dominateur, n'en a pas conscience. Ses vices sont vos crimes; ses malheurs deviendront vos catastrophes. Un esclave dans une maison, c'est une ame farouche qui est chez vous, et qui est en vous. Elle vous penetre et vous obscurcit, lugubre empoisonnement. Ah! l'on ne commet pas impunement ce grand crime, l'esclavage! La fraternite meconnue devient fatalite. Si vous etes un peuple eclatant et illustre, l'esclavage, accepte comme institution, vous fait abominable. La couronne au front du despote, le carcan au cou de l'esclave, c'est le meme cercle, et votre ame de peuple y est enfermee. Toutes vos splendeurs ont cette tache, le negre. L'esclave vous impose ses tenebres. Vous ne lui communiquez pas la civilisation, et il vous communique la barbarie. Par l'esclave, l'Europe s'inocule l'Afrique.

O noble peuple espagnol! c'est la, pour vous, la deuxieme liberation. Vous vous etes delivre du despote; maintenant delivrez-vous de l'esclave.

Hauteville-House, 22 novembre 1868.

Noel 1868.

Les deuils qui nous eprouvent n'empechent pas qu'il y ait des pauvres. Si nous pouvions oublier ce que souffrent les autres, ce que nous souffrons nous-memes nous en ferait souvenir; le deuil est un appel au devoir.

La petite institution d'assistance pour l'enfance, que j'ai fondee il y a sept ans, a Guernesey, dans ma maison, fructifie, et vous, mesdames, qui m'ecoutez avec tant de grace, vous serez sensibles a cette bonne nouvelle.

Ce n'est pas de ce que je fais ici qu'il est question, mais de ce qui se fait au dehors. Ce que je fais n'est rien, et ne vaut pas la peine d'en parler.

Cette fondation du Diner des Enfants pauvres n'a qu'une chose pour elle, c'est d'etre une idee simple. Aussi a-t-elle ete tout de suite comprise, surtout dans les pays de liberte, en Angleterre, en Suisse et en Amerique; la elle est appliquee sur une grande echelle.—Je note le fait sans y insister, mais je crois qu'il y a une certaine affinite entre les idees simples et les pays libres.

Pour que vous jugiez du progres que fait l'idee du Diner des Enfants pauvres, je vous citerai seulement deux ou trois chiffres. Ces chiffres, je les prends en Angleterre, je les prends a Londres, c'est-a-dire chez vous.

Vous avez pu lire dans les journaux la lettre que m'a adressee l'honorable lady Thompson. Dans la seule paroisse de Marylebone, en l'annee 1868, le nombre des enfants assistes s'est eleve de 5,000 a 7,850. Une societe d'assistance, intituleeChildrens' Provident Society, vient de se fonder, Maddox street, Regent's street, au capital de vingt mille livres sterling. Enfin, troisieme fait, vous vous rappelez que l'an dernier, a pareil jour, je me felicitais de lire dans les journaux anglais que l'idee de Hauteville-House avait fructifie a Londres, au point qu'on y secourait trente mille enfants. Eh bien, lisez aujourd'hui l'excellent journall'Expressdu 17 decembre, vous y constaterez une progression magnifique. En 1866, il y avait a Londres six mille enfants secourus de la facon que j'ai indiquee; en 1867, trente mille; en 1868, il y en a cent quinze mille.

A ces 115,000 ajoutez les 7,850 de Marylebone, societe distincte, et vous aurez un total de 122,850 enfants secourus.

Ce que c'est qu'un grain mis dans le sillon, quand Dieu consent a le feconder! Combien voyez-vous ici d'enfants? Quarante. C'est bien peu. Ce n'est rien. Eh bien, chacun de ces quarante enfants en produit au dehors trois mille, et les quarante enfants de Hauteville-House deviennent a Londres cent vingt mille.

Je pourrais citer d'autres faits encore, je m'arrete. Je parle de moi, mais c'est malgre moi. Dans tout ceci aucun honneur ne me revient, et mon merite est nul. Toutes les actions de graces doivent etre adressees a mes admirables cooperateurs d'Angleterre et d'Amerique.

Un mot pour terminer.

Je trouve l'exil bon. D'abord, il m'a fait connaitre cette ile hospitaliere; ensuite, il m'a donne le loisir de realiser cette idee que j'avais depuis longtemps, un essai pratique d'amelioration immediate du sort des enfants—des pauvres enfants—au point de vue de la double hygiene, c'est-a-dire de la sante physique et de la sante intellectuelle. L'idee a reussi. C'est pourquoi je remercie l'exil.

Ah! je ne me lasserai jamais de le dire:—Songeons aux enfants!

La societe des hommes est toujours, plus ou moins, une societe coupable. Dans cette faute collective que nous commettons tous, et qui s'appelle tantot la loi, tantot les moeurs, nous ne sommes surs que d'une innocence, l'innocence des enfants.

Eh bien, aimons-la, nourrissons-la, vetissons-la, donnons-lui du pain et des souliers, guerissons-la, eclairons-la, venerons-la.

Quant a moi,—etes-vous curieux de savoir mon opinion politique?—je vais vous la dire. Je suis du parti de l'innocence. Surtout du parti de l'innocence punie—pourquoi, mon Dieu?—par la misere.

Quelles que soient les douleurs de cette vie, je ne m'en plaindrai pas, s'il m'est donne de realiser les deux plus hautes ambitions qu'un homme puisse avoir sur la terre. Ces deux ambitions, les voici: etre esclave, et etre serviteur. Esclave de la conscience, et serviteur des pauvres.

1869

La Grece se tourne vers l'Amerique. Declaration de guerre prochaine et de paix future. LeRappel.—Le congres de Lausanne.—Peabody mort. Charles Hugo condamne.—Le 29 octobre a Paris. Symptomes de l'ecroulement de l'empire. Les enfants pauvres.

Monsieur,

Votre lettre eloquente m'a vivement touche. Oui, vous avez raison de compter sur moi. Le peu que je suis et le peu que je puis appartient a votre noble cause. La cause de la Crete est celle de la Grece, et la cause de la Grece est celle de l'Europe. Ces enchainements-la echappent aux rois et sont pourtant la grande logique. La diplomatie n'est autre chose que la ruse des princes contre la logique de Dieu. Mais, dans un temps donne, Dieu a raison.

Dieu et droit sont synonymes. Je ne suis qu'une voix, opiniatre, mais perdue dans le tumulte triomphal des iniquites regnantes. Qu'importe? ecoute ou non, je ne me lasserai pas. Vous me dites que la Crete me demande ce que l'Espagne m'a demande. Helas! je ne puis que pousser un cri. Pour la Crete, je l'ai fait deja, je le ferai encore.

Puisque vous le croyez utile, l'Europe etant sourde, je me tournerai vers l'Amerique. Esperons de ce cote-la.

Je vous serre la main.

Le sombre abandon d'un peuple au viol et a l'egorgement en pleine civilisation est une ignominie qui etonnera l'histoire. Ceux qui font de telles taches a ce grand dix-neuvieme siecle sont responsables devant la conscience universelle. Les presents gouvernements mettent la rougeur au front de l'Europe.

A l'heure ou nous sommes, d'un cote il y a des massacres, de l'autre une conversation de diplomates; d'un cote on tue, on decapite, on mutile, on eventre des femmes, des vieillards et des enfants, qu'on laisse pourrir dans la neige ou au soleil, de l'autre on redige des protocoles; les depeches de chancellerie, envolees de tous les points de l'horizon, s'abattent sur la table verte de la conference, et les vautours sur Arcadion. Tel est le spectacle.

Trahir et livrer la Crete, c'est une mauvaise action, et c'est une mauvaise politique.

De deux choses l'une: ou l'insurrection candiote persistera, ou elle expirera; ou la Crete attisera et continuera son flamboiement superbe, ou elle s'eteindra. Dans le premier cas, ce pays sera un heros; dans le second cas, il sera un martyr. Redoutable complication future. Il faut, tot ou tard, compter avec les heros, et plus encore avec les martyrs. Les heros triomphent par la vie, les martyrs par la mort. Voyez Baudin. Craignez les spectres. La Crete morte aura l'importunite terrible du sepulcre. Ce sera un miasme de plus dans votre politique. L'Europe aura desormais deux Polognes, l'une au nord, l'autre au midi. L'ordre regnera dans les monts Sphakia comme il regne a Varsovie, et, rois de l'Europe, vous aurez une prosperite entre deux cadavres.

Le continent en ce moment n'appartient pas aux nations, mais aux rois. Disons-le nettement, pour l'instant, la Grece et la Crete n'ont plus rien a attendre de l'Europe.

Tout espoir est-il donc perdu pour elles?

Non.

Ici la question change d'aspect. Ici se declare, incident admirable, une phase nouvelle.

L'Europe recule, l'Amerique avance.

L'Europe refuse son role, l'Amerique le prend.

Abdication compensee par un avenement.

Une grande chose va se faire.

Cette republique d'autrefois, la Grece, sera soutenue et protegee par la republique d'aujourd'hui, les Etats-Unis. Thrasybule appelle a son secours Washington. Rien de plus grand.

Washington entendra et viendra. Avant peu le libre pavillon americain, n'en doutons pas, flottera entre Gibraltar et les Dardanelles.

C'est le point du jour. L'avenir blanchit l'horizon. La fraternite des peuples s'ebauche. Solidarite sublime.

Ceci est l'arrivee du nouveau monde dans le vieux monde. Nous saluons cet avenement. Ce n'est pas seulement au secours de la Grece que viendra l'Amerique, c'est au secours de l'Europe. L'Amerique sauvera la Grece du demembrement et l'Europe de la honte.

Pour l'Amerique, c'est la sortie de la politique locale. C'est l'entree dans la gloire.

Au dix-huitieme siecle, la France a delivre l'Amerique; au dix-neuvieme siecle, l'Amerique va delivrer la Grece. Remboursement magnifique.

Americains, vous etiez endettes envers nous de cette grande dette, la liberte! Delivrez la Grece, et nous vous donnons quittance. Payer a la Grece, c'est payer a la France.

Hauteville-House, 6 fevrier 1869.

[Note: Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Henri Rochefort, Charles Hugo,Francois Hugo.]

Chers amis,

Ayant ete investi d'un mandat, qui est suspendu, mais non termine, je ne pourrais reparaitre, soit a la tribune, soit dans la presse politique, que pour y reprendre ce mandat au point ou il a ete interrompu, et pour exercer un devoir severe, et il me faudrait pour cela la liberte comme en Amerique. Vous connaissez ma declaration a ce sujet, et vous savez que, jusqu'a ce que l'heure soit venue, je ne puis cooperer a aucun journal, de meme que je ne puis accepter aucune candidature. Je dois donc demeurer etranger auRappel.

Du reste, pour d'autres raisons, resultant des complications de la double vie politique et litteraire qui m'est imposee, je n'ai jamais ecrit dans l'Evenement. L'Evenement, en 1851, tirait a soixante-quatre mille exemplaires.

Ce vivant journal, vous allez le refaire sous ce titre: leRappel.

LeRappel. J'aime tous les sens de ce mot. Rappel des principes, par la conscience; rappel des verites, par la philosophie; rappel du devoir, par le droit; rappel des morts, par le respect; rappel du chatiment, par la justice; rappel du passe, par l'histoire; rappel de l'avenir, par la logique; rappel des faits, par le courage; rappel de l'ideal dans l'art, par la pensee; rappel du progres dans la science, par l'experience et le calcul; rappel de Dieu dans les religions, par l'elimination des idolatries; rappel de la loi a l'ordre, par l'abolition de la peine de mort; rappel du peuple a la souverainete, par le suffrage universel renseigne; rappel de l'egalite, par l'enseignement gratuit et obligatoire; rappel de la liberte, par le reveil de la France; rappel de la lumiere, par le cri:Fiat jus!

Vous dites: Voila notre tache; moi je dis: Voila votre oeuvre.

Cette oeuvre, vous l'avez deja faite, soit comme journalistes, soit comme poetes, dans le pamphlet, admirable mode de combat, dans le livre, au theatre, partout, toujours; vous l'avez faite, d'accord et de front avec tous les grands esprits de ce grand siecle. Aujourd'hui, vous la reprenez, ce journal au poing, leRappel. Ce sera un journal lumineux et acere; tantot epee, tantot rayon. Vous allez combattre en riant. Moi, vieux et triste, j'applaudis.

Courage donc, et en avant! Le rire, quelle puissance! Vous allez prendre place, comme auxiliaires de toutes les bonnes volontes, dans l'etincelante legion parisienne des journaux du rire.

Je connais vos droitures comme je connais la mienne, et j'en ai en moi le miroir; c'est pourquoi je sais d'avance votre itineraire. Je ne le trace pas, je le constate. Etre un guide n'est pas ma pretention; je me contente d'etre un temoin. D'ailleurs, je n'en sais pas bien long, et une fois que j'ai prononce ce mot: devoir, j'ai a peu pres dit tout ce que j'avais a dire.

Avant tout, vous serez fraternels. Vous donnerez l'exemple de la concorde. Aucune division dans nos rangs ne se fera par votre faute. Vous attendrez toujours le premier coup. Quand on m'interroge sur ce que j'ai dans l'ame, je reponds par ces deux mots:conciliationetreconciliation. Le premier de ces mots est pour les idees, le second est pour les hommes.

Le combat pour le progres veut la concentration des forces. Bien viser et frapper juste. Aucun projectile ne doit s'egarer. Pas de balle perdue dans la bataille des principes. L'ennemi a droit a tous nos coups; lui faire tort d'un seul, c'est etre injuste envers lui. Il merite qu'on le mitraille sans cesse, et qu'on ne mitraille que lui. Pour nous, qui n'avons qu'une soif, la justice, la raison, la verite, l'ennemi s'appelle Tenebres.

La legion democratique a deux aspects, elle est politique et litteraire. En politique, elle arbore 89 et 92; en litterature, elle arbore 1830. Ces dates a rayonnement double, illuminant d'un cote le droit, de l'autre la pensee, se resument en un mot: revolution.

Nous, issus des nouveautes revolutionnaires, fils de ces catastrophes qui sont des triomphes, nous preferons au ceremonial de la tragedie le pele-mele du drame, au dialogue alterne des majestes le cri profond du peuple, et a Versailles Paris. L'art, en meme temps que la societe, est arrive au but que voici:omnia et omnes. Les autres siecles ont ete des porte-couronnes; chacun d'eux s'incarne pour l'histoire dans un personnage ou se condense l'exception. Le quinzieme siecle, c'est le pape; le seizieme, c'est l'empereur; le dix-septieme, c'est le roi; le dix-neuvieme, c'est l'homme.

L'homme, sorti, debout et libre, de ce gouffre sublime, le dix-huitieme siecle.

Venerons-le, ce dix-huitieme siecle, le siecle concluant qui commence par la mort de Louis XIV et qui finit par la mort de la monarchie.

Vous accepterez son heritage. Ce fut un siecle gai et redoutable.

Etre souriants et desagreables, telle est votre intention. Je l'approuve. Sourire, c'est combattre. Un sourire regardant la toute-puissance a une etrange force de paralysie. Lucien deconcertait Jupiter. Jupiter pourtant, dieu d'esprit, n'aurait pas eu recours, quoique fache, a M. … (J'ouvre une parenthese. Ne vous genez pas pour remplacer ma prose par des lignes de points partout ou bon vous semblera. Je ferme la parenthese.) La raillerie des encyclopedistes a eu raison du molinisme et du papisme. Grands et charmants exemples. Ces vaillants philosophes ont revele la force du rire. Tourner une hydre en ridicule, cela semble etrange. Eh bien, c'est excellent. D'abord beaucoup d'hydres sont en baudruche. Sur celles-la, l'epingle est plus efficace que la massue. Quant aux hydres pour de bon, le cesarisme en est une, l'ironie les consterne. Surtout quand l'ironie est un appel a la lumiere. Souvenez-vous du coq chantant sur le dos du tigre. Le coq, c'est l'ironie. C'est aussi la France.

Le dix-huitieme siecle a mis en evidence la souverainete de l'ironie. Confrontez la vigueur materielle avec la vigueur spirituelle; comptez les fleaux vaincus, les monstres terrasses et les victimes protegees; mettez d'un cote Lerne, Nemee, Erymanthe, le taureau de Crete, le dragon des Hesperides, Antee etouffe, Cerbere enchaine, Augias nettoye, Atlas soulage, Hesione sauvee, Alceste delivree, Promethee secouru; et, de l'autre, la superstition denoncee, l'hypocrisie demasquee, l'inquisition tuee, la magistrature muselee, la torture deshonoree, Calas rehabilite, Labarre venge, Sirven defendu, les moeurs adoucies, les lois assainies, la raison mise en liberte, la conscience humaine delivree, elle aussi, du vautour, qui est le fanatisme; faites cette evocation sacree des grandes victoires humaines, et comparez aux douze travaux d'Hercule les douze travaux de Voltaire. Ici le geant de force, la le geant d'esprit. Qui l'emporte? Les serpents du berceau, ce sont les prejuges. Arouet a aussi bien etouffe ceux-ci qu'Alcide ceux-la.

Vous aurez de vives polemiques. Il y a un droit qui est tranquille avec vous, et qui est sur d'etre respecte, c'est le droit de replique. Moi qui parle, j'en ai use, a mes risques et perils, et meme abuse. Jugez-en. Un jour,—vous devez d'ailleurs vous en souvenir,—en 1851, du temps de la republique, j'etais a la tribune de l'Assemblee, je parlais, je venais de dire:Le president Louis Bonaparte conspire. Un honorable republicain d'autrefois, mort senateur, M. Vieillard, me cria, justement indigne:Vous etes un infame calomniateur. A quoi je repondis par ces paroles insensees:Je denonce un complot qui a pour but le retablissement de l'empire. Sur ce, M. Dupin me menaca d'un rappel a l'ordre, peine terrible et meritee. Je tremblais. J'ai, heureusement pour moi, la reputation d'etre bete. Ceci me sauva.M. Victor Hugo ne sait ce qu'il dit!cria un membre compatissant de la majorite. Cette parole indulgente jeta un charme, tout s'apaisa, M. Dupin garda sa foudre dans sa poche. (C'est la que volontiers il mettait son drapeau. Vaste poche. Dans l'occasion, il se fut cache dedans s'il avait pu.) Mais convenez que j'avais abuse du droit de replique. Donc, respectons-le.

C'etait du reste un temps singulier. On etait en republique, etvive la republiqueetait un cri seditieux. Vous, vous etiez en prison, tous, excepte Rochefort, qui etait alors au college, mais qui aujourd'hui est en Belgique.

Vous encouragerez le jeune et rayonnant groupe de poetes qui se leve aujourd'hui avec tant d'eclat, et qui appuie de ses travaux et de ses succes toutes les grandes affirmations du siecle. Aucune generosite ne manquera a votre oeuvre. Vous donnerez le mot d'ordre de l'esperance a cette admirable jeunesse d'aujourd'hui qui a sur le front la candeur loyale de l'avenir. Vous rallierez dans l'incorruptible foi commune cette studieuse et fiere multitude d'intelligences toutes fremissantes de la joie d'eclore, qui, le matin peuple les ecoles, et le soir les theatres, ces autres ecoles; le matin, cherchant le vrai dans la science; le soir, applaudissant ou reclamant le grand dans la poesie et le beau dans l'art. Ces nobles jeunes hommes d'a present, je les connais et je les aime. Je suis dans leur secret et je les remercie de ce doux murmure que, si souvent, comme une lointaine troupe d'abeilles, ils viennent faire a mon oreille. Ils ont une volonte mysterieuse et ferme, et ils feront le bien, j'en reponds. Cette jeunesse, c'est la France en fleur, c'est la Revolution redevenue aurore. Vous communierez avec cette jeunesse. Vous eveillerez avec tous les mots magiques, devoir, honneur, raison, progres, patrie, humanite, liberte, cette foret d'echos qui est en elle. Repercussion profonde, prete a toutes les grandes reponses.

Mes amis, et vous, mes fils, allez! Combattez votre vaillant combat. Combattez-le sans moi et avec moi. Sans moi, car ma vieille plume guerroyante ne sera pas parmi les votres; avec moi, car mon ame y sera. Allez, faites, vivez, luttez! Naviguez intrepidement vers votre pole imperturbable, la liberte; mais tournez les ecueils. Il y en a. Desormais, j'aurai dans ma solitude, pour mettre de la lumiere dans mes vieux songes, cette perspective, le rappel triomphant. Le rappel battu, cela peut se rever aussi.

Je ne reprendrai plus la parole dans ce journal que j'aime, et, a partir de demain, je ne suis plus que votre lecteur. Lecteur melancolique et attendri. Vous serez sur votre breche, et moi sur la mienne. Du reste, je ne suis plus guere bon qu'a vivre tete a tete avec l'ocean, vieux homme tranquille et inquiet, tranquille parce que je suis au fond du precipice, inquiet parce que mon pays peut y tomber. J'ai pour spectacle ce drame, l'ecume insultant le rocher. Je me laisse distraire des grandeurs imperiales et royales par la grandeur de la nature. Qu'importe un solitaire de plus ou de moins! les peuples vont a leurs destinees. Pas de denoument qui ne soit precede d'une gestation. Les annees font leur lent travail de maturation, et tout est pret. Quant a moi, pendant qu'a l'occasion de sa noce d'or l'eglise couronne le pape, j'emiette sur mon toit du pain aux petits oiseaux, ne me souciant d'aucun couronnement, pas meme d'un couronnement d'edifice.

Hauteville-House, 25 avril 1869.

Bruxelles, 4 septembre 1869.

Concitoyens des Etats-Unis d'Europe,

Permettez-moi de vous donner ce nom, car la republique europeenne federale est fondee en droit, en attendant qu'elle soit fondee en fait. Vous existez, donc elle existe. Vous la constatez par votre union qui ebauche l'unite. Vous etes le commencement du grand avenir.

Vous me conferez la presidence honoraire de votre congres. J'en suis profondement touche.

Votre congres est plus qu'une assemblee d'intelligences; c'est une sorte de comite de redaction des futures tables de la loi. Une elite n'existe qu'a la condition de representer la foule; vous etes cette elite-la. Des a present, vous signifiez a qui de droit que la guerre est mauvaise, que le meurtre, meme glorieux, fanfaron et royal, est infame, que le sang humain est precieux, que la vie est sacree. Solennelle mise en demeure.

Qu'une derniere guerre soit necessaire, helas! je ne suis, certes, pas de ceux qui le nient. Que sera cette guerre? Une guerre de conquete. Quelle est la conquete a faire? La liberte.

Le premier besoin de l'homme, son premier droit, son premier devoir, c'est la liberte.

La civilisation tend invinciblement a l'unite d'idiome, a l'unite de metre, a l'unite de monnaie, et a la fusion des nations dans l'humanite, qui est l'unite supreme. La concorde a un synonyme, simplification; de meme que la richesse et la vie ont un synonyme, circulation. La premiere des servitudes, c'est la frontiere.

Qui dit frontiere, dit ligature. Coupez la ligature, effacez la frontiere, otez le douanier, otez le soldat, en d'autres termes, soyez libres; la paix suit.

Paix desormais profonde. Paix faite une fois pour toutes. Paix inviolable. Etat normal du travail, de l'echange, de l'offre et de la demande, de la production et de la consommation, du vaste effort en commun, de l'attraction des industries, du va-et-vient des idees, du flux et reflux humain.

Qui a interet aux frontieres? Les rois. Diviser pour regner. Une frontiere implique une guerite, une guerite implique un soldat.On ne passe pas, mot de tous les privileges, de toutes les prohibitions, de toutes les censures, de toutes les tyrannies. De cette frontiere, de cette guerite, de ce soldat, sort toute la calamite humaine.

Le roi, etant l'exception, a besoin, pour se defendre, du soldat, qui a son tour a besoin du meurtre pour vivre. Il faut aux rois des armees, il faut aux armees la guerre. Autrement, leur raison d'etre s'evanouit. Chose etrange, l'homme consent a tuer l'homme sans savoir pourquoi. L'art des despotes, c'est de dedoubler le peuple en armee. Une moitie opprime l'autre.

Les guerres ont toutes sortes de pretextes, mais n'ont jamais qu'une cause, l'armee. Otez l'armee, vous otez la guerre. Mais comment supprimer l'armee? Par la suppression des despotismes.

Comme tout se tient! abolissez les parasitismes sous toutes leurs formes, listes civiles, faineantises payees, clerges salaries, magistratures entretenues, sinecures aristocratiques, concessions gratuites des edifices publics, armees permanentes; faites cette rature, et vous dotez l'Europe de dix milliards par an. Voila d'un trait de plume le probleme de la misere simplifie.

Cette simplification, les trones n'en veulent pas. De la les forets de bayonnettes.

Les rois s'entendent sur un seul point, eterniser la guerre. On croit qu'ils se querellent; pas du tout, ils s'entr'aident. Il faut, je le repete, que le soldat ait sa raison d'etre. Eterniser l'armee, c'est eterniser le despotisme; logique excellente, soit, et feroce. Les rois epuisent leur malade, le peuple, par le sang verse. Il y a une farouche fraternite des glaives d'ou resulte l'asservissement des hommes.

Donc, allons au but, que j'ai appele quelque partla resorption du soldat dans le citoyen. Le jour ou cette reprise de possession aura eu lieu, le jour ou le peuple n'aura plus hors lui l'homme de guerre, ce frere ennemi, le peuple se retrouvera un, entier, aimant, et la civilisation se nommera harmonie, et aura en elle, pour creer, d'un cote la richesse et de l'autre la lumiere, cette force, le travail, et cette ame, la paix.

Des affaires de famille retenaient Victor Hugo a Bruxelles. Cependant, sur la vive insistance du Congres, il se decida a aller a Lausanne.

Le 14 septembre, il ouvrit le Congres. Voici ses paroles:

Les mots me manquent pour dire a quel point je suis touche de l'accueil qui m'est fait. J'offre au congres, j'offre a ce genereux et sympathique auditoire, mon emotion profonde. Citoyens, vous avez eu raison de choisir pour lieu de reunion de vos deliberations ce noble pays des Alpes. D'abord, il est libre; ensuite, il est sublime. Oui, c'est ici, oui, c'est en presence de cette nature magnifique qu'il sied de faire les grandes declarations d'humanite, entre autres celles-ci: Plus de guerre!

Une question domine ce congres.

Permettez-moi, puisque vous m'avez fait l'honneur insigne de me choisir pour president, permettez-moi de la signaler. Je le ferai en peu de mots. Nous tous qui sommes ici, qu'est-ce que nous voulons? La paix. Nous voulons la paix, nous la voulons ardemment. Nous la voulons absolument. Nous la voulons entre l'homme et l'homme, entre le peuple et le peuple, entre la race et la race, entre le frere et le frere, entre Abel et Cain. Nous voulons l'immense apaisement des haines.

Mais cette paix, comment la voulons-nous? La voulons-nous a tout prix? La voulons-nous sans conditions? Non! nous ne voulons pas de la paix le dos courbe et le front baisse; nous ne voulons pas de la paix sous le despotisme; nous ne voulons pas de la paix sous le baton; nous ne voulons pas de la paix sous le sceptre!

La premiere condition de la paix, c'est la delivrance: Pour cette delivrance, il faudra, a coup sur, une revolution, qui sera la supreme, et peut-etre, helas! une guerre, qui sera la derniere. Alors tout sera accompli. La paix, etant inviolable, sera eternelle. Alors, plus d'armees, plus de rois. Evanouissement du passe. Voila ce que nous voulons.

Nous voulons que le peuple vive, laboure, achete, vende, travaille, parle, aime et pense librement, et qu'il y ait des ecoles faisant des citoyens, et qu'il n'y ait plus de princes faisant des mitrailleuses. Nous voulons la grande republique continentale, nous voulons les Etats-Unis d'Europe, et je termine par ce mot: La liberte, c'est le but; la paix, c'est le resultat.

Les deliberations des Amis de la paix durerent quatre jours. VictorHugo fit en ces termes la cloture du Congres:

Citoyens,

Mon devoir est de clore ce congres par une parole finale. Je tacherai qu'elle soit cordiale. Aidez-moi.

Vous etes le congres de la paix, c'est-a-dire de la conciliation. A ce sujet, permettez-moi un souvenir.

Il y a vingt ans, en 1849, il y avait a Paris ce qu'il y a aujourd'hui a Lausanne, un congres de la paix. C'etait le 24 aout, date sanglante, anniversaire de la Saint-Barthelemy. Deux pretres, representant les deux formes du christianisme, etaient la; le pasteur Coquerel et l'abbe Deguerry. Le president du congres, celui qui a l'honneur de vous parler en ce moment, evoqua le souvenir nefaste de 1572, et, s'adressant aux deux pretres, leur dit: "Embrassez-vous!"

En presence de cette date sinistre, aux acclamations de l'assemblee, le catholicisme et le protestantisme s'embrasserent. (Applaudissements.)

Aujourd'hui quelques jours a peine nous separent d'une autre date, aussi illustre que la premiere est infame, nous touchons au 21 septembre. Ce jour-la, la republique francaise a ete fondee, et, de meme que le 24 aout 1572 le despotisme et le fanatisme avaient dit leur dernier mot:Extermination,—le 21 septembre 1792 la democratie a jete son premier cri:Liberte, egalite, fraternite!(Bravo! bravo!)

Eh bien! en presence de cette date sublime, je me rappelle ces deux religions representees par deux pretres, qui se sont embrassees, et je demande un autre embrassement. Celui-la est facile et n'a rien a faire oublier. Je demande l'embrassement de la republique et du socialisme. (Longs applaudissements.)

Nos ennemis disent: le socialisme, au besoin, accepterait l'empire. Cela n'est pas. Nos ennemis disent: la republique ignore le socialisme. Cela n'est pas.

La haute formule definitive que je rappelais tout a l'heure, en meme temps qu'elle exprime toute la republique, exprime aussi tout le socialisme.

A cote de la liberte, qui implique la propriete, il y a l'egalite, qui implique le droit au travail, formule superbe de 1848! (applaudissements) et il y a la fraternite, qui implique la solidarite.

Donc, republique et socialisme, c'est un. (Bravos repetes.)

Moi qui vous parle, citoyens, je ne suis pas ce qu'on appelait autrefois un republicain de la veille, mais je suis un socialiste de l'avant-veille. Mon socialisme date de 1828. J'ai donc le droit d'en parler.

Le socialisme est vaste et non etroit. Il s'adresse a tout le probleme humain. Il embrasse la conception sociale tout entiere. En meme temps qu'il pose l'importante question du travail et du salaire, il proclame l'inviolabilite de la vie humaine, l'abolition du meurtre sous toutes ses formes, la resorption de la penalite par l'education, merveilleux probleme resolu. (Tres bien!) Il proclame l'enseignement gratuit et obligatoire. Il proclame le droit de la femme, cette egale de l'homme. (Bravos!) Il proclame le droit de l'enfant, cette responsabilite de l'homme. (Tres bien!—Applaudissements.) Il proclame enfin la souverainete de l'individu, qui est identique a la liberte.

Qu'est-ce que tout cela? C'est le socialisme. Oui. C'est aussi la republique! (Longs applaudissements.)

Citoyens, le socialisme affirme la vie, la republique affirme le droit. L'un eleve l'individu a la dignite d'homme, l'autre eleve l'homme a la dignite de citoyen. Est-il un plus profond accord?

Oui, nous sommes tous d'accord, nous ne voulons pas de cesar, et je defends le socialisme calomnie!

Le jour ou la question se poserait entre l'esclavage avec le bien-etre,panem et circenses, d'un cote, et, de l'autre, la liberte avec la pauvrete,—pas un, ni dans les rangs republicains, ni dans les rangs socialistes, pas un n'hesiterait! et tous, je le declare, je l'affirme, j'en reponds, tous prefereraient au pain blanc de la servitude le pain noir de la liberte. (Bravos prolonges.)

Donc, ne laissons pas poindre et germer l'antagonisme. Serrons-nous donc, mes freres socialistes, mes freres republicains, serrons-nous etroitement autour de la justice et de la verite, et faisons front a l'ennemi. (Oui, oui! bravo!)

Qu'est l'ennemi?

L'ennemi, c'est plus et moins qu'un homme. (Mouvement.) C'est un ensemble de faits hideux qui pese sur le monde et qui le devore. C'est un monstre aux mille griffes, quoique cela n'ait qu'une tete. L'ennemi, c'est cette incarnation sinistre du vieux crime militaire et monarchique, qui nous baillonne et nous spolie, qui met la main sur nos bouches et dans nos poches, qui a les millions, qui a les budgets, les juges, les pretres, les valets, les palais, les listes civiles, toutes les armees,—et pas un seul peuple. L'ennemi, c'est ce qui regne, gouverne, et agonise en ce moment. (Sensation profonde.)

Citoyens, soyons les ennemis de l'ennemi, et soyons nos amis! Soyons une seule ame pour le combattre et un seul coeur pour nous aimer. Ah! citoyens: fraternite! (Acclamation.)

Encore un mot et j'ai fini.

Tournons-nous vers l'avenir. Songeons au jour certain, au jour inevitable, au jour prochain peut-etre, ou toute l'Europe sera constituee comme ce noble peuple suisse qui nous accueille a cette heure. Il a ses grandeurs, ce petit peuple; il a une patrie qui s'appelle la Republique, et il a une montagne qui s'appelle la Vierge.

Ayons comme lui la Republique pour citadelle, et que notre liberte, immaculee et inviolee, soit, comme la Jungfrau, une cime vierge en pleine lumiere. (Acclamation prolongee.)

Je salue la revolution future.

[Note: Voir aux Notes.]

Bruxelles, 12 septembre 1869.

Mon cher Felix Pyat,

J'ai lu votre magnifique et cordiale lettre.

Je n'ai pas le droit, vous le comprenez, de parler au nom de nos compagnons d'exil. Je borne ma reponse a ce qui me concerne.

Avant peu, je pense, tombera la barriere d'honneur que je me suis imposee a moi-meme par ce vers:

Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-la.

Alors je rentrerai.

Et, apres avoir fait le devoir de l'exil, je ferai l'autre devoir.

J'appartiens a ma conscience et au peuple.

L'empire declinait. On distinguait clairement dans tous ses actes les symptomes qui annoncent les choses finissantes. En octobre 1869, Louis Bonaparte viola sa propre constitution. Il devait convoquer le 29 ce qu'il appelait ses chambres. Il ne le fit pas. Le peuple eut la bonte de s'irriter pour si peu. Il y eut menace d'emeute. On supposa que Victor Hugo etait pour quelque chose dans cette colere, et l'on parut croire un moment que la situation dependait de deux hommes, l'un, empereur, qui violait la constitution, l'autre, proscrit, qui excitait le peuple.

M. Louis Jourdan publia, le 12 octobre, dans leSiecleun article dont le retentissement fut considerable et qui commencait par ces lignes:

En ce moment, deux hommes places aux poles extremes du monde politique encourent la plus lourde responsabilite que puisse porter une conscience humaine. L'un d'eux est assis sur le trone, c'est Napoleon III; l'autre, c'est Victor Hugo.

Victor Hugo, mis de la sorte en demeure, ecrivit a M. Louis Jourdan.

Bruxelles, 12 octobre 1869.

Mon cher et ancien ami,

On m'apporte leSiecle. Je lis votre article qui me touche, m'honore et m'etonne.

Puisque vous me donnez la parole, je la prends.

Je vous remercie de me fournir le moyen de faire cesser une equivoque.

Premierement, je suis un simple lecteur duRappel. Je croyais l'avoir assez nettement dit pour n'etre pas contraint de le redire.

Deuxiemement, je n'ai conseille et je ne conseille aucune manifestation populaire le 26 octobre.

J'ai pleinement approuve leRappeldemandant aux representants de la gauche un acte, auquel Paris eut pu s'associer. Une demonstration expressementpacifique et sans armes, comme les demonstrations du peuple de Londres en pareil cas, comme la demonstration des cent vingt mille fenians a Dublin il y a trois jours, c'est la ce que demandait leRappel.

Mais, la gauche s'abstenant, le peuple doit s'abstenir.

Le point d'appui manque au peuple.

Donc pas de manifestation.

Le droit est du cote du peuple, la violence est du cote du pouvoir. Ne donnons au pouvoir aucun pretexte d'employer la violence contre le droit.

Personne, le 26 octobre, ne doit descendre dans la rue.

Ce qui sort virtuellement de la situation, c'est l'abolition du serment.

Une declaration solennelle des representants de la gauche se deliant du serment en face de la nation, voila la vraie issue de la crise. Issue morale et revolutionnaire. J'associe a dessein ces deux mots.

Que le peuple s'abstienne, et le chassepot est paralyse; que les representants parlent, et le serment est aboli.

Tels sont mes deux conseils, et, puisque vous voulez bien me demander ma pensee, la voila tout entiere.

Un dernier mot. Le jour ou je conseillerai une insurrection, j'y serai.

Mais cette fois, je ne la conseille pas.

Je vous remercie de votre eloquent appel. J'y reponds en hate, et je vous serre la main.

Hauteville-House, 2 decembre 1869.

Monsieur,

Votre lettre me parvient aujourd'hui, 2 Decembre. Je vous remercie. Elle m'arrache a ce souvenir. J'oublie l'empire et je songe a l'Amerique. J'etais tourne vers la nuit, je me tourne vers le jour.

Vous me demandez une parole pour George Peabody. Dans votre sympathique illusion, vous me croyez ce que je ne suis pas, la voix de la France. Je ne suis, je l'ai dit deja, que la voix de l'exil. N'importe, monsieur, un noble appel comme le votre veut etre entendu; si peu que je sois, j'y dois repondre et je reponds.

Oui, l'Amerique a raison d'etre fiere de ce grand citoyen du monde, de ce grand frere des hommes, George Peabody. Peabody a ete un homme heureux qui souffrait de toutes les souffrances, un riche qui sentait le froid, la faim et la soif des pauvres. Ayant sa place pres de Rothschild, il a trouve moyen de la changer en une place pres de Vincent de Paul. Comme Jesus-Christ il avait une plaie au flanc; cette plaie etait la misere des autres; ce n'etait pas du sang qui coulait de cette plaie, c'etait de l'or; or qui sortait d'un coeur.

Sur cette terre il y a les hommes de la haine et il y a les hommes de l'amour, Peabody fut un de ceux-ci. C'est sur le visage de ces hommes que nous voyons le sourire de Dieu. Quelle loi pratiquent-ils? Une seule, la loi de fraternite—loi divine, loi humaine, qui varie les secours selon les detresses, qui ici donne des preceptes, et qui la donne des millions, qui trace a travers les siecles dans nos tenebres une trainee de lumiere, et qui va de Jesus pauvre a Peabody riche.

Que Peabody s'en retourne chez vous, beni par nous! Notre monde l'envie au votre. La patrie gardera sa cendre et nos coeurs sa memoire. Que l'immensite emue des mers vous le rapporte! Le libre pavillon americain ne deploiera jamais assez d'etoiles au-dessus de ce cercueil.

Rapprochement que je ne puis m'empecher de faire, il y a aujourd'hui juste dix ans, le 2 decembre 1859, j'adressais, suppliant, isole, une priere pour le condamne d'Harper's Ferry a l'illustre nation americaine; aujourd'hui, c'est une glorification que je lui adresse. Depuis 1859, de grands evenements se sont accomplis, la servitude a ete abolie en Amerique; esperons que la misere, cette autre servitude, sera aussi abolie un jour et dans le monde entier; et, en attendant que le second progres vienne completer le premier, venerons-en les deux apotres, en accouplant dans une meme pensee de reconnaissance et de respect John Brown, l'ami des esclaves, a George Peabody, l'ami des pauvres.

Je vous serre la main, monsieur.

A M. le colonel Berton, president du comite americain de Londres.

Hauteville-House, 18 decembre 1869.

Mon fils, te voila frappe pour la seconde fois. La premiere fois, il y a dix-neuf ans, tu combattais l'echafaud; on t'a condamne. La deuxieme fois, aujourd'hui, en rappelant le soldat a la fraternite, tu combattais la guerre; on t'a condamne. Je t'envie ces deux gloires.

En 1851, tu etais defendu par Cremieux, ce grand coeur eloquent, et par moi. En 1860, tu as ete defendu par Gambetta, le puissant evocateur du spectre de Baudin, et par Jules Favre, le maitre superbe de la parole, que j'ai vu si intrepide au 2 decembre.

Tout est bien. Sois content.

Tu commets le crime de preferer comme moi a la societe qui tue la societe qui eclaire et qui enseigne, et aux peuples s'entr'egorgeant les peuples s'entr'aidant; tu combats ces sombres obeissances passives, le bourreau et le soldat; tu ne veux pas pour l'ordre social de ces deux cariatides; a une extremite l'homme-guillotine, a l'autre extremite l'homme-chassepot. Tu aimes mieux Guillaume Penn que Joseph de Maistre, et Jesus que Cesar. Tu ne veux de hache qu'aux mains du pionnier dans la foret et de glaive qu'aux mains du citoyen devant la tyrannie. Au legislateur tu montres comme ideal Beccaria, et au soldat Garibaldi. Tout cela vaut bien quatre mois de prison et mille francs d'amende.

Ajoutons que tu es suspect de ne point approuver le viol des lois a main armee, et que peut-etre tu es capable d'exciter a la haine des arrestations nocturnes et au mepris du faux serment.

Tout est bien, je le repete.

J'ai ete enfant de troupe. A ma naissance j'ai ete inscrit par mon pere sur les controles du Royal-Corse (oui, Corse. Ce n'est pas ma faute). C'est pourquoi, puisque j'entre dans la voie des aveux, je dois convenir que j'ai une vieille sympathie pour l'armee. J'ai ecrit quelque part:

J'aime les gens d'epee en etant moi-meme un.

A une condition pourtant. C'est que l'epee sera sans tache.

L'epee que j'aime, c'est l'epee de Washington, l'epee de John Brown, l'epee de Barbes.

Il faut bien dire une chose a l'armee d'aujourd'hui, c'est qu'elle se tromperait de croire qu'elle ressemble a l'armee d'autrefois. Je parle de cette grande armee d'il y a soixante ans, qui s'est d'abord appelee armee de la republique, puis armee de l'empire, et qui etait a proprement parler, a travers l'Europe, l'armee de la revolution. Je sais tout ce qu'on peut dire contre cette armee-la, mais elle avait son grand cote. Cette armee-la demolissait partout les prejuges et les bastilles. Elle avait dans son havre-sac l'Encyclopedie. Elle semait la philosophie avec le sans-gene du corps de garde. Elle appelait le bourgeois pekin, mais elle appelait le pretre calotin. Elle brutalisait volontiers les superstitions, et Championnet donnait une chiquenaude a saint Janvier.

Quand l'empire voulut s'etablir, qui vota surtout contre lui? l'armee. Cette armee avait eu dans ses rangs Oudet et les Philadelphes. Elle avait eu Mallet, et Guidal, et mon parrain, Victor de Lahorie, tous trois fusilles en plaine de Grenelle. Paul-Louis Courier etait de cette armee. C'etaient les anciens compagnons de Hoche, de Marceau, de Kleber et de Desaix.

Cette armee-la, dans sa course a travers les capitales, vidait sur son passage toutes les geoles, encore pleines de victimes, en Allemagne les chambres de torture des Landgraves, a Rome les cachots du chateau Saint-Ange, en Espagne les caves de l'Inquisition. De 1792 a 1800, elle avait eventre a coups de sabre la vieille carcasse du despotisme europeen.

Plus tard, helas! elle fit des rois ou en laissa faire, mais elle en destituait. Elle arretait le pape. On etait loin de Mentana. En Espagne et en Italie, qui est-ce qui la combattait? des pretres.El pastor, el frayle, el cura, tels etaient les noms des chefs de bande; qu'on ote Napoleon, comme cette armee reste grande! Au fond, elle etait philosophe et citoyenne. Elle avait la vieille flamme de la republique. Elle etait l'esprit de la France, arme.

Je n'etais qu'un enfant alors, mais j'ai des souvenirs. En voici un.

J'etais a Madrid du temps de Joseph. C'etait l'epoque ou les pretres montraient aux paysans espagnols, qui voyaient la chose distinctement, la sainte vierge tenant Ferdinand VII par la main dans la comete de 1811. Nous etions, mes deux freres et moi, au seminaire des Nobles, college San Isidro. Nous avions pour maitres deux jesuites, un doux et un dur, don Manuel et don Basilio. Un jour, nos jesuites, par ordre sans doute, nous menerent sur un balcon pour voir arriver quatre regiments francais qui faisaient leur entree dans Madrid. Ces regiments avaient fait les guerres d'Italie et d'Allemagne, et revenaient de Portugal. La foule, bordant les rues sur le passage des soldats, regardait avec anxiete ces hommes qui apportaient dans la nuit catholique l'esprit francais, qui avaient fait subir a l'eglise la voie de fait revolutionnaire, qui avaient ouvert les couvents, defonce les grilles, arrache les voiles, aere les sacristies, et tue le saint-office. Pendant qu'ils defilaient sous notre balcon, don Manuel se pencha a l'oreille de don Basilio et lui dit:Voila Voltaire qui passe.

Que l'armee actuelle y songe, ces hommes-la eussent desobei, si on leur eut dit de tirer sur des femmes et des enfants. On n'arrive pas d'Arcole et de Friedland pour aller a Ricamarie.

J'y insiste, je n'ignore pas tout ce qu'on peut dire contre cette grande armee morte, mais je lui sais gre de la trouee revolutionnaire qu'elle a faite dans la vieille Europe theocratique. La fumee dissipee, cette armee a laisse une trainee de lumiere.

Son malheur, qui se confond avec sa gloire, c'est d'avoir ete proportionnee au premier empire. Que l'armee actuelle craigne d'etre proportionnee au second.

Le dix-neuvieme siecle prend son bien partout ou il le trouve, et son bien c'est le progres. Il constate la quantite de recul, comme la quantite de progres, faite par une armee. Il n'accepte le soldat qu'a la condition d'y retrouver le citoyen. Le soldat est destine a s'evanouir, et le citoyen a survivre.

C'est parce que tu as cru cela vrai que tu as ete condamne par cette magistrature francaise qui, soit dit en passant, a du malheur quelquefois, et a qui il arrive de ne pouvoir plus retrouver des prevenus de haute trahison. Il parait que le trone cache bien.

Persistons. Soyons de plus en plus fideles a l'esprit de ce grand siecle. Ayons l'impartialite d'aimer toute la lumiere. Ne la chicanons pas sur le point de l'horizon ou elle se leve. Moi qui parle ici, a la fois solitaire et isole, comme je l'ai dit deja; solitaire par le lieu que j'habite, isole par les escarpements qui se sont faits autour de ma conscience, je suis profondement etranger a des polemiques qui ne m'arrivent souvent que longtemps apres leur date; je n'ecris et je n'inspire rien de ce qui agite Paris, mais j'aime cette agitation. J'y mele de loin mon ame. Je suis de ceux qui saluent l'esprit de la revolution partout ou ils le rencontrent, j'applaudis quiconque l'a en lui, qu'il se nomme Jules Favre ou Louis Blanc, Gambetta ou Barbes, Bancel ou Felix Pyat, et je sens ce souffle puissant dans la robuste eloquence de Pelletan comme dans l'eclatant sarcasme de Rochefort.

Voila ce que j'avais a te dire, mon fils.

Mon dix-neuvieme hiver d'exil commence. Je ne m'en plains pas. A Guernesey, l'hiver n'est qu'une longue tourmente. Pour une ame indignee et calme, c'est un bon voisinage que cet ocean en plein equilibre quoique en pleine tempete, et rien n'est fortifiant comme ce spectacle de la colere majestueuse.


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