Victor Hugo, selon son habitude, ferma cette annee 1869 par la fete des enfants pauvres. Cette annee 1869 etait l'avant-derniere annee de l'exil. Les journaux anglais publierent les paroles de Victor Hugo a ce Christmas de Hauteville-House. Nous les reproduisons.
Mesdames,
Je ne veux pas faire languir ces enfants qui attendent des jouets, et je tacherai de dire peu de paroles. Je l'ai deja dit, et je dois le repeter, cette petite oeuvre de fraternite pratique, limitee ici a quarante enfants seulement, est bien peu de chose par elle-meme, et ne vaudrait pas la peine d'en parler, si elle n'avait pris au dehors, comme la presse anglaise et americaine le constate d'annee en annee, une extension magnifique, et si le Diner des enfants pauvres, fonde il y a huit ans par moi dans ma maison, mais sur une tres petite echelle, n'etait devenu, grace a de bons et grands coeurs qui s'y sont devoues, une veritable institution, considerable par le chiffre enorme des enfants secourus. En Angleterre et en Amerique, ce chiffre s'accroit sans cesse. C'est par centaines de mille qu'il faut compter les diners de viande et de vin donnes aux enfants pauvres. Vous connaissez les admirables resultats obtenus par l'honorable lady Kate Thompson et par le reverend Wood.L'Illustrated London Newsa publie des estampes representant les vastes et belles salles ou se fait a Londres le Diner des enfants pauvres. Dans tout cela, Hauteville-House n'est rien, que le point de depart. Il ne lui revient que l'humble honneur d'avoir commence.
Grace a la presse, la propagande se fait en tout pays; partout se multiplient d'autres efforts, meilleurs que les miens; partout l'institution d'assistance aux enfants se greffe avec succes. J'ai a remercier de leur chaude adhesion plusieurs loges de la franc-maconnerie, et cette utile societe des instituteurs de la Suisse romande qui a pour devise:Dieu, Humanite, Patrie. De toutes parts, je recois des lettres qui m'annoncent les essais tentes. Deux de ces lettres m'ont particulierement emu; l'une vient d'Haiti, l'autre de Cuba.
Permettez-moi, puisque l'occasion s'en presente, d'envoyer une parole de sympathie a ces nobles terres qui, toutes deux, ont pousse un cri de liberte. Cuba se delivrera de l'Espagne comme Haiti s'est delivre de la France. Haiti, des 1792, en affranchissant les noirs, a fait triompher ce principe qu'un homme n'a pas le droit de posseder un autre homme. Cuba fera triompher cet autre principe, non moins grand, qu'un peuple n'a pas le droit de posseder un autre peuple.
Je reviens a nos enfants. C'est faire aussi un acte de delivrance que d'assister l'enfance. Dans l'assainissement et dans l'education, il y a de la liberation. Fortifions ce pauvre petit corps souffrant; developpons cette douce intelligence naissante; que faisons-nous? Nous affranchissons de la maladie le corps et de l'ignorance l'esprit. L'idee du Diner des enfants pauvres a ete partout bien accueillie. L'accord s'est fait tout de suite sur cette institution de fraternite. Pourquoi? c'est qu'elle est conforme, pour les chretiens, a l'esprit de l'evangile, et, pour les democrates, a l'esprit de la revolution.
En attendant mieux. Car secourir les pauvres par l'assistance, ce n'est qu'un palliatif. Le vrai secours aux miserables, c'est l'abolition de la misere.
Nous y arriverons.
Aidons le progres par l'assistance a l'enfance. Assistons l'enfant par tous les moyens, par la bonne nourriture et par le bon enseignement. L'assistance a l'enfance doit etre, dans nos temps troubles, une de nos principales preoccupations. L'enfant doit etre notre souci. Et savez-vous pourquoi? Savez-vous son vrai nom? L'enfant s'appelle l'avenir.
Exercons la sainte paternite du present sur l'avenir. Ce que nous aurons fait pour l'enfance, l'avenir le rendra au centuple. Ce jeune esprit, l'enfant, est le champ de la moisson future. Il contient la societe nouvelle. Ensemencons cet esprit, mettons-y la justice; mettons-y la joie.
En elevant l'enfant, nous elevons l'avenir. Elever, mot profond! En ameliorant cette petite ame, nous faisons l'education de l'inconnu. Si l'enfant a la sante, l'avenir se portera bien; si l'enfant est honnete, l'avenir sera bon. Eclairons et enseignons cette enfance qui est la sous nos yeux, le vingtieme siecle rayonnera. Le flambeau dans l'enfant, c'est le soleil dans l'avenir.
1870
Evenements d'Amerique.—Aux femmes de Cuba. La revolution litteraire melee aux revolutions politiques. George Sand et Victor Hugo. Mort d'un proscrit. Les sauveteurs et les travailleurs. Le plebiscite.—Aux femmes de Guernesey. Evenements d'Europe.
L'Europe, ou couvaient de redoutables evenements, commencait a perdre de vue les choses lointaines. A peine savait-on, de ce cote de l'Atlantique, que Cuba etait en pleine insurrection. Les gouverneurs espagnols reprimaient cette revolte avec une brutalite sauvage. Des districts entiers furent executes militairement. Les femmes s'enfuyaient. Beaucoup se refugierent a New-York. Au commencement de 1870, une adresse des femmes de Cuba, couverte de plus de trois cents signatures, fut envoyee de New-York a Victor Hugo pour le prier d'intervenir dans cette lutte. Il repondit:
Femmes de Cuba, j'entends votre plainte. O desesperees, vous vous adressez a moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines, vous demandez secours a un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un proscrit; celles qui n'ont plus de foyer appellent a leur aide celui qui n'a plus de patrie. Certes, nous sommes bien accables; vous n'avez plus que votre voix, et je n'ai plus que la mienne; votre voix gemit, la mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voila tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous sommes la force. Car vous etes le droit, et je suis la conscience.
La conscience est la colonne vertebrale de l'ame; tant que la conscience est droite, l'ame se tient debout; je n'ai en moi que cette force-la, mais elle suffit. Et vous faites bien de vous adresser a moi.
Je parlerai pour Cuba comme j'ai parle pour la Crete.
Aucune nation n'a le droit de poser son ongle sur l'autre, pas plus l'Espagne sur Cuba que l'Angleterre sur Gibraltar. Un peuple ne possede pas plus un autre peuple qu'un homme ne possede un autre homme. Le crime est plus odieux encore sur une nation que sur un individu; voila tout. Agrandir le format de l'esclavage, c'est en accroitre l'indignite. Un peuple tyran d'un autre peuple, une race soutirant la vie a une autre race, c'est la succion monstrueuse de la pieuvre, et cette superposition epouvantable est un des faits terribles du dix-neuvieme siecle. On voit a cette heure la Russie sur la Pologne, l'Angleterre sur l'Irlande, l'Autriche sur la Hongrie, la Turquie sur l'Herzegovine et sur la Crete, l'Espagne sur Cuba. Partout des veines ouvertes, et des vampires sur des cadavres.
Cadavres, non. J'efface le mot. Je l'ai dit deja, les nations saignent, mais ne meurent pas. Cuba a toute sa vie et la Pologne a toute son ame.
L'Espagne est une noble et admirable nation, et je l'aime; mais je nepuis l'aimer plus que la France. Eh bien, si la France avait encoreHaiti, de meme que je dis a l'Espagne: Rendez Cuba! je dirais a laFrance: Rends Haiti!
Et en lui parlant ainsi, je prouverais a ma patrie ma veneration. Le respect se compose de conseils justes. Dire la verite, c'est aimer.
Femmes de Cuba, qui me dites si eloquemment tant d'angoisses et tant de souffrances, je me mets a genoux devant vous, et je baise vos pieds douloureux. N'en doutez pas, votre perseverante patrie sera payee de sa peine, tant de sang n'aura pas coule en vain, et la magnifique Cuba se dressera un jour libre et souveraine parmi ses soeurs augustes, les republiques d'Amerique. Quant a moi, puisque vous me demandez ma pensee, je vous envoie ma conviction. A cette heure ou l'Europe est couverte de crimes, dans cette obscurite ou l'on entrevoit sur des sommets on ne sait quels fantomes qui sont des forfaits portant des couronnes, sous l'amas horrible des evenements decourageants, je dresse la tete et j'attends. J'ai toujours eu pour religion la contemplation de l'esperance. Posseder par intuition l'avenir, cela suffit au vaincu. Regarder aujourd'hui ce que le monde verra demain, c'est une joie. A un instant marque, quelle que soit la noirceur du moment present, la justice, la verite et la liberte surgiront, et feront leur entree splendide sur l'horizon. Je remercie Dieu de m'en accorder des a present la certitude; le bonheur qui reste au proscrit dans les tenebres, c'est de voir un lever d'aurore au fond de son ame.
Hauteville-House.
En meme temps, les chefs de l'ile belligerante demandaient a VictorHugo de proclamer leur droit. Il le fit.
Ceux qu'on appelle les insurges de Cuba me demandent une declaration, la voici:
Dans ce conflit entre l'Espagne et Cuba, l'insurgee c'est l'Espagne.
De meme que dans la lutte de decembre 1851, l'insurge c'etaitBonaparte.
Je ne regarde pas ou est la force, je regarde ou est la justice.
Mais, dit-on, la mere patrie! est-ce que la mere patrie n'a pas un droit?
Entendons-nous.
Elle a le droit d'etre mere, elle n'a pas le droit d'etre bourreau.
Mais, en civilisation, est-ce qu'il n'y a pas les peuples aines et les peuples puines? Est-ce que les majeurs n'ont pas la tutelle des mineurs?
Entendons-nous encore.
En civilisation, l'ainesse n'est pas un droit, c'est un devoir. Ce devoir, a la verite, donne des droits; entre autres le droit a la colonisation. Les nations sauvages ont droit a la civilisation, comme les enfants ont droit a l'education, et les nations civilisees la leur doivent. Payer sa dette est un devoir; c'est aussi un droit. De la, dans les temps antiques, le droit de l'Inde sur l'Egypte, de l'Egypte sur la Grece, de la Grece sur l'Italie, de l'Italie sur la Gaule. De la, a l'epoque actuelle, le droit de l'Angleterre sur l'Asie, et de la France sur l'Afrique; a la condition pourtant de ne pas faire civiliser les loups par les tigres; a la condition que l'Angleterre n'ait pas Clyde et que la France n'ait pas Pelissier.
Decouvrir une ile ne donne pas le droit de la martyriser; c'est l'histoire de Cuba; il ne faut pas partir de Christophe Colomb pour aboutir a Chacon.
Que la civilisation implique la colonisation, que la colonisation implique la tutelle, soit; mais la colonisation n'est pas l'exploitation; mais la tutelle n'est pas l'esclavage.
La tutelle cesse de plein droit a la majorite du mineur, que le mineur soit un enfant ou qu'il soit un peuple. Toute tutelle prolongee au dela de la minorite est une usurpation; l'usurpation qui se fait accepter par habitude ou tolerance est un abus; l'usurpation qui s'impose par la force est un crime.
Ce crime, partout ou je le vois, je le denonce.
Cuba est majeure.
Cuba n'appartient qu'a Cuba.
Cuba, a cette heure, subit un affreux et inexprimable supplice. Elle est traquee et battue dans ses forets, dans ses vallees, dans ses montagnes. Elle a toutes les angoisses de l'esclave evade.
Cuba lutte, effaree, superbe et sanglante, contre toutes les ferocites de l'oppression. Vaincra-t-elle? oui. En attendant, elle saigne et souffre. Et, comme si l'ironie devait toujours etre melee aux tortures, il semble qu'on entrevoit on ne sait quelle raillerie dans ce sort feroce qui, dans la serie de ses gouverneurs differents, lui donne toujours le meme bourreau, sans presque prendre la peine de changer le nom, et qui, apres Chacon, lui envoie Concha, comme un saltimbanque qui retourne son habit.
Le sang coule de Porto-Principe a Santiago; le sang coule aux montagnes de Cuivre, aux monts Carcacunas, aux monts Guajavos; le sang rougit tous les fleuves, et Canto, et Ay la Chica; Cuba appelle au secours.
Ce supplice de Cuba, c'est a l'Espagne que je le denonce, car l'Espagne est genereuse. Ce n'est pas le peuple espagnol qui est coupable, c'est le gouvernement. Le peuple d'Espagne est magnanime et bon. Otez de son histoire le pretre et le roi, le peuple d'Espagne n'a fait que du bien. Il a colonise, mais comme le Nil deborde, en fecondant.
Le jour ou il sera le maitre, il reprendra Gibraltar et rendra Cuba.
Quand il s'agit d'esclaves, on s'augmente de ce qu'on perd. Cuba affranchie accroit l'Espagne, car croitre en gloire c'est croitre. Le peuple espagnol aura cette ambition d'etre libre chez lui et grand hors de chez lui.
Hauteville-House.
Mon grand ami, je sors de la representation deLucrece Borgia, le coeur tout rempli d'emotion et de joie. J'ai encore dans la pensee toutes ces scenes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le sourire amer d'Alfonse d'Este, l'arret effrayant de Gennaro, le cri maternel de Lucrece; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette foule qui criait: "Vive Victor Hugo!" et qui vous appelait, helas! comme si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'entendre.
On ne peut pas dire, quand on parle d'une oeuvre consacree telle queLucrece Borgia: le drame a eu un immense succes; mais je dirai: vous avez eu un magnifique triomphe. Vos amis duRappel, qui sont mes amis, me demandent si je veux etre la premiere a vous donner la nouvelle de ce triomphe. Je le crois bien que je le veux! Que cette lettre vous porte donc, cher absent, l'echo de cette belle soiree.
Cette soiree m'en a rappele une autre, non moins belle. Vous ne savez pas que j'assistais a la premiere representation deLucrece Borgia,—il y a aujourd'hui, me dit-on, trente-sept ans, jour pour jour.
Je me souviens que j'etais au balcon, et le hasard m'avait placee a cote de Bocage que je voyais ce jour-la pour la premiere fois. Nous etions, lui et moi, des etrangers l'un pour l'autre; l'enthousiasme commun nous fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble: Est-ce beau! Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empecher de nous parler, de nous extasier, de nous rappeler reciproquement tel passage ou telle scene.
Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion litteraires qui tout de suite vous donnaient la meme ame et creaient comme une fraternite de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se baissa sur le cri tragique: "Je suis ta mere!" nos mains furent vite l'une dans l'autre. Elles y sont restees jusqu'a la mort de ce grand artiste, de ce cher ami.
J'ai revu aujourd'huiLucrece Borgiatelle que je l'ai vue alors.Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride.Cette belle forme, aussi nette et aussi ferme que du marbre de Paros,est restee absolument intacte et pure.
Et puis, vous avez touche la, vous avez exprime la avec votre incomparable magie le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles; vous avez incarne et realise "la mere". C'est eternel comme le coeur.
Lucrece Borgiaest peut-etre, dans tout votre theatre, l'oeuvre la plus puissante et la plus haute. SiRuy Blasest par excellence le drame heureux et brillant, l'idee deLucrece Borgiaest plus pathetique, plus saisissante et plus profondement humaine.
Ce que j'admire surtout, c'est la simplicite hardie qui sur les robustes assises de trois situations capitales a bati ce grand drame. Le theatre antique procedait avec cette largeur calme et forte.
Trois actes, trois scenes, suffisent a poser, a nouer et a denouer cette etonnante action:
La mere insultee en presence du fils;
Le fils empoisonne par la mere;
La mere punie et tuee par le fils.
La superbe trilogie a du etre coulee d'un seul jet, comme un groupe de bronze. Elle l'a ete, n'est-ce pas? Je crois meme me rappeler comment elle l'a ete.
Je me rappelle dans quelles conditions et dans quelles circonstancesLucrece Borgiafut en quelque sorte improvisee, au commencement de 1833.
Le Theatre-Francais avait donne, a la fin de 1832, la premiere et unique representation duRoi s'amuse. Cette representation avait ete une rude bataille et s'etait continuee et achevee entre une tempete de sifflets et une tempete de bravos. Aux representations suivantes, qu'est-ce qui allait l'emporter, des bravos ou des sifflets? Grande question, importante epreuve pour l'auteur….
Il n'y eut pas de representations suivantes.
Le lendemain de la premiere representation, leRoi s'amuseetait interdit "par ordre", et attend encore, je crois, sa seconde representation. Il est vrai qu'on joue tous les joursRigoletto.
Cette confiscation brutale portait au poete un prejudice immense. Il dut y avoir la pour vous, mon ami, un cruel moment de douleur et de colere.
Mais, dans ce meme temps, Harel, le directeur de la Porte-Saint-Martin, vient vous demander un drame pour son theatre et pour Mlle Georges. Seulement, ce drame, il le lui faut tout de suite, etLucrece Borgian'est construite que dans votre cerveau, l'execution n'en est pas meme commencee.
N'importe! vous aussi, vous voulez tout de suite votre revanche. Vous vous dites a vous-meme ce que vous avez dit depuis au public dans la preface meme deLucrece Borgia:
"Mettre au jour un nouveau drame, six semaines apres le drame proscrit, ce sera encore une maniere de dire son fait au gouvernement. Ce sera lui montrer qu'il perd sa peine. Ce sera lui prouver que l'art et la liberte peuvent repousser en une nuit sous le pied maladroit qui les ecrase."
Vous vous mettez aussitot a l'oeuvre. En six semaines, votre nouveau drame est ecrit, appris, repete, loue. Et le 2 fevrier 1833, deux mois apres la bataille duRoi s'amuse, la premiere representation deLucrece Borgiaest la plus eclatante victoire de votre carriere dramatique.
Il est tout simple que cette oeuvre d'une seule venue soit solide, indestructible et a jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme on l'a applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.
L'effet, tres grand des le premier acte, a grandi de scene en scene, et a eu au dernier acte toute son explosion.
Chose etrange! ce dernier acte, on le connait, on le sait par coeur, on attend l'entree des moines, on attend l'apparition de Lucrece Borgia, on attend le coup de couteau de Gennaro.
Eh bien! on est pourtant saisi, terrifie, haletant, comme si on ignorait tout ce qui va se passer; la premiere note duDe Profundiscoupant la chanson a boire vous fait passer un frisson dans les veines, on espere que Lucrece Borgia sera reconnue et pardonnee par son fils, on espere que Gennaro ne tuera pas sa mere. Mais non, vous ne le voudrez pas, maitre inflexible; il faut que le crime soit expie, il faut que le parricide aveugle chatie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-etre.
Le drame a ete admirablement monte et joue sur ce theatre ou il se retrouvait chez lui.
Mme Laurent a ete vraiment superbe dansLucrece. Je ne meconnais pas les grandes qualites de beaute, de force et de race que possedait Mlle Georges; mais j'avouerai que son talent ne m'emouvait que quand j'etais emue par la situation meme. Il me semble que Marie Laurent me ferait pleurer a elle seule. Elle a eu comme Mlle Georges, au premier acte, son cri terrible de lionne blessee: "Assez! assez!" Mais au dernier acte, quand elle se traine aux pieds de Gennaro, elle est si humble, si tendre, si suppliante, elle a si peur, non d'etre tuee, mais d'etre tuee par son fils, que tous les coeurs se fondent comme le sien et avec le sien. On n'osait pas applaudir, on n'osait pas bouger, on retenait son souffle. Et puis toute la salle s'est levee pour la rappeler et pour l'acclamer en meme temps que vous.
Vous n'avez eu jamais un Alfonse d'Este aussi vrai et aussi beau que Melingue. C'est un Bonington, ou, mieux, c'est un Titien vivant. On n'est pas plus prince, et prince italien, prince du seizieme siecle. Il est feroce et il est raffine. Il prepare, il compose et il savoure sa vengeance en artiste, avec autant d'elegance que de cruaute. On l'admire avec epouvante faisant griffe de velours comme un beau tigre royal.
Taillade a bien la figure tragique et fatale de Gennaro. Il a trouve de beaux accents d'aprete hautaine et farouche, dans la scene ou Gennaro est executeur et juge.
Bresil, admirablement costume en faux hidalgo, a une grande allure dans le personnage mephistophelique de Gubetta.
Les cinq jeunes seigneurs,—que des artistes de reelle valeur, Charles Lemaitre en tete, ont tenu a honneur de jouer,—avaient l'air d'etre descendus de quelque toile de Giorgione ou de Bonifazio.
La mise en scene est d'une exactitude, c'est-a-dire d'une richesse qui fait revivre a souhait pour le plaisir des yeux toute cette splendide Italie de la Renaissance. M. Raphael Felix vous a traite—bien plus que royalement—artistement.
Mais—il ne m'en voudra pas de vous le dire—il y a quelqu'un qui vous a fete encore mieux que lui, c'est le public, ou plutot le peuple.
Quelle ovation a votre nom et a votre oeuvre!
J'etais toute heureuse et fiere pour vous de cette juste et legitime ovation. Vous la meritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas louer ici votre puissance et votre genie, mais on peut vous remercier d'etre le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous etes.
Quand on pense a ce que vous aviez fait deja en 1833! Vous aviez renouvele l'ode; vous aviez, dans la preface deCromwell, donne le mot d'ordre a la revolution dramatique; vous aviez le premier revele l'Orient dans lesOrientales, le moyen age dansNotre-Dame de Paris.
Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idees remuees, que de formes inventees! que de tentatives, d'audaces et de decouvertes!
Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier la-bas a Guernesey qu'on reprenaitLucrece Borgiaa Paris, vous avez cause doucement et paisiblement des chances de cette representation, puis a dix heures, au moment ou toute la salle rappelait Melingue et Mme Laurent apres le troisieme acte, vous vous endormiez afin de pouvoir vous lever selon votre habitude a la premiere heure, et on me dit que dans le meme instant ou j'acheve cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous remettez tranquille a votre oeuvre commencee.
Hauteville-House, 8 fevrier 1870.
Grace a vous, j'ai assiste a cette representation. A travers votre admirable style, j'ai tout vu: ce theatre, ce drame, l'eblouissement du spectacle, cette salle eclatante, ces puissants et pathetiques acteurs soulevant les fremissements de la foule, toutes ces tetes attentives, ce peuple emu, et vous, la gloire, applaudissant.
Depuis vingt ans je suis en quarantaine. Les sauveurs de la propriete ont confisque ma propriete. Le coup d'etat a sequestre mon repertoire. Mes drames pestiferes sont au lazaret; le drapeau noir est sur moi. Il y a trois ans, on a laisse sortir du bagneHernani; mais on l'y a fait rentrer le plus vite qu'on a pu, le public n'ayant pas montre assez de haine pour ce brigand. Aujourd'hui c'est le tour deLucrece Borgia. La voila liberee. Mais elle est bien denoncee; elle est bien suspecte de contagion. La laissera-t-on longtemps dehors?
Vous venez de lui donner, vous, unlaisser-passerinviolable. Vous etes la grande femme de ce siecle, une ame noble entre toutes, une sorte de posterite vivante, et vous avez le droit de parler haut. Je vous remercie.
Votre lettre magnifique a ete la bienvenue. Ma solitude est souvent fort insultee; on dit de moi tout ce qu'on veut; je suis un homme qui garde le silence. Se laisser calomnier est une force. J'ai cette force. D'ailleurs il est tout simple que l'empire se defende par tous les moyens. Il est ma cible, et je suis la sienne. De la, beaucoup de projectiles contre moi, qui, vu la mer a traverser, ont, il est vrai, la chance de tomber dans l'eau. Quels qu'ils soient, ils ne servent qu'a constater mon insensibilite, l'outrage m'endurcit dans ma certitude et dans ma volonte, je souris a l'injure; mais, devant la sympathie, devant l'adhesion, devant l'amitie, devant la cordialite male et tendre du peuple, devant l'applaudissement d'une ville comme Paris, devant l'applaudissement d'une femme comme George Sand, moi vieux bonhomme pensif, je sens mon coeur se fondre. C'est donc vrai que je suis un peu aime!
En meme temps queLucrece Borgiasort de prison, mon fils Charles va y rentrer. Telle est la vie. Acceptons-la.
Vous, de votre vie, eprouvee aussi par bien des douleurs, vous aurez fait une lumiere. Vous aurez dans l'avenir l'aureole auguste de la femme qui a protege la Femme. Votre admirable oeuvre tout entiere est un combat; et ce qui est combat dans le present est victoire dans l'avenir. Qui est avec le progres est avec la certitude. Ce qui attendrit lorsqu'on vous lit, c'est la sublimite de votre coeur. Vous le depensez tout entier en pensee, en philosophie, en sagesse, en raison, en enthousiasme. Aussi quel puissant ecrivain vous etes! Je vais bientot avoir une joie, car vous allez avoir un succes. Je sais qu'on repete une piece de vous.
Je suis heureux toutes les fois que j'echange une parole avec vous; ma reverie a besoin de ces eclats de lumiere que vous m'envoyez, et je vous rends grace de vous tourner de temps en temps vers moi du haut de cette cime ou vous etes, grand esprit.
Mon illustre amie, je suis a vos pieds.
On lit dans leCourrier de l'Europedu 12 mars 1870:
"Des citoyens des Etats-Unis se sont reunis au Langham Hotel pour la commemoration du jour de naissance de Washington. Parmi les toasts nombreux qui ont ete portes, se trouvait le suivant:
"A Victor Hugo, l'ami de l'Amerique et le regenerateur predestine du vieux monde!"
"Les citoyens chargerent le colonel Berton, president du banquet, de transmettre a l'exile de Guernesey le toast des citoyens d'Amerique."
Victor Hugo s'est empresse de repondre:
Hauteville-House, 27 fevrier 1870.
Monsieur,
Je suis profondement touche du noble toast que vous m'avez transmis. Je vous remercie, vous et vos honorables amis. Oui! a cote des Etats-Unis d'Amerique, nous devons avoir les Etats-Unis d'Europe; les deux mondes devraient faire une seule Republique. Ce jour viendra, et alors la paix des peuples sera fondee sur cette base, la seule fondation solide, la liberte des hommes.
Je suis un homme qui veut le droit. Rien de plus. Votre confiance m'honore et me touche; je serre vos mains cordiales.
L'annee 1870 s'ouvrit pour Victor Hugo par la mort d'un ami. Il avait recueilli chez lui, depuis plusieurs annees, un vaillant vaincu de decembre, Hennett de Kesler. Kesler et Victor Hugo avaient echange leur premier serrement de main le 3 decembre au matin, rue Sainte-Marguerite, a quelques pas de la barricade Baudin, qui venait d'etre enlevee au moment meme ou Victor Hugo y arrivait. Cette fraternite commencee dans les barricades s'etait continuee dans l'exil.
Kesler, devore par la nostalgie, mais inebranlable, mourut le 6 avril 1870. Sa tombe est au cimetiere du Foulon, pres de la ville de Saint-Pierre. C'est une pierre avec cette inscription
et au bas on peut lire:
Son compagnon d'exil,
Victor Hugo.
Le 7 avril, Victor Hugo prononca sur la fosse de Kesler les paroles que voici:
Le lendemain du guet-apens de 1851, le 3 decembre, au point du jour, une barricade se dressa dans le faubourg Saint-Antoine, barricade memorable ou tomba un representant du peuple. Cette barricade, les soldats crurent la renverser, le coup d'etat crut la detruire; le coup d'etat et ses soldats se trompaient. Demolie a Paris, elle fut refaite par l'exil.
La barricade Baudin reparut immediatement, non plus en France, mais hors de France; elle reparut, batie, non plus avec des paves, mais avec des principes; de materielle qu'elle etait, elle devint ideale, c'est-a-dire terrible; les proscrits la construisirent, cette barricade altiere, avec les debris de la justice et de la liberte. Toute la ruine du droit y fut employee, ce qui la fit superbe et auguste. Depuis, elle est la, en face de l'empire; elle lui barre l'avenir, elle lui supprime l'horizon. Elle est haute comme la verite, solide comme l'honneur, mitraillee comme la raison; et l'on continue d'y mourir. Apres Baudin,—car, oui, c'est la meme barricade!—Pauline Roland y est morte, Ribeyrolles y est mort, Charras y est mort, Xavier Durieu y est mort, Kesler vient d'y mourir.
Si l'on veut distinguer entre les deux barricades, celle du faubourg Saint-Antoine et celle de l'exil, Kesler en etait le trait d'union, car, ainsi que plusieurs autres proscrits, il etait des deux.
Laissez-moi glorifier cet ecrivain de talent et ce vaillant homme. Il avait toutes les formes du courage, depuis le vif courage du combat jusqu'au lent courage de l'epreuve, depuis la bravoure qui affronte la mitraille jusqu'a l'heroisme qui accepte la nostalgie. C'etait un combattant et un patient.
Comme beaucoup d'hommes de ce siecle, comme moi qui parle en ce moment, il avait ete royaliste et catholique. Nul n'est responsable de son commencement. L'erreur du commencement rend plus meritoire la verite de la fin.
Kesler avait ete victime, lui aussi, de cet abominable enseignement qui est une sorte de piege tendu a l'enfance, qui cache l'histoire aux jeunes intelligences, qui falsifie les faits et fausse les esprits. Resultat: les generations aveuglees. Vienne un despote, il pourra tout escamoter aux nations ignorantes, tout jusqu'a leur consentement; il pourra leur frelater meme le suffrage universel. Et alors on voit ce phenomene, un peuple gouverne par extorsion de signature. Cela s'appelle un plebiscite.
Kesler avait, comme plusieurs de nous, refait son education; il avait rejete les prejuges suces avec le lait; il avait depouille, non le vieil homme, mais le vieil enfant; pas a pas, il etait sorti des idees fausses et entre dans les idees vraies; et muri, grandi, averti par la realite, rectifie par la logique, de royaliste il etait devenu republicain. Une fois qu'il eut vu la verite, il s'y devoua. Pas de devouement plus profond et plus tenace que le sien. Quoique atteint du mal du pays, il a refuse l'amnistie. Il a affirme sa foi par sa mort.
Il a voulu protester jusqu'au bout. Il est reste exile par adoration pour la patrie. L'amoindrissement de la France lui serrait le coeur. Il avait l'oeil fixe sur ce mensonge qui est l'empire; il s'indignait, il fremissait de honte, il souffrait. Son exil et sa colere ont dure dix-neuf ans. Le voila enfin endormi.
Endormi. Non. Je retire ce mot. La mort ne dort pas. La mort vit. La mort est une realisation splendide. La mort touche a l'homme de deux facons. Elle le glace, puis elle le ressuscite. Son souffle eteint, oui, mais il rallume. Nous voyons les yeux qu'elle ferme, nous ne voyons pas ceux qu'elle ouvre.
Adieu, mon vieux compagnon.—Tu vas donc vivre de la vraie vie! Tu vas aller trouver la justice, la verite, la fraternite, l'harmonie et l'amour dans la serenite immense. Te voila envole dans la clarte. Tu vas connaitre le mystere profond de ces fleurs, de ces herbes que le vent courbe, de ces vagues qu'on entend la-bas, de cette grande nature qui accepte la tombe dans sa nuit et l'ame dans sa lumiere. Tu vas vivre de la vie sacree et inextinguible des etoiles. Tu vas aller ou sont les esprits lumineux qui ont eclaire et qui ont vecu, ou sont les penseurs, les martyrs, les apotres, les prophetes, les precurseurs, les liberateurs. Tu vas voir tous ces grands coeurs flamboyants dans la forme radieuse que leur a donnee la mort. Ecoute, tu diras a Jean-Jacques que la raison humaine est battue de verges; tu diras a Beccaria que la loi en est venue a ce degre de honte qu'elle se cache pour tuer; tu diras a Mirabeau que Quatrevingt-neuf est lie au pilori; tu diras a Danton que le territoire est envahi par une horde pire que l'etranger; tu diras a Saint-Just que le peuple n'a pas le droit de parler; tu diras a Marceau que l'armee n'a pas le droit de penser; tu diras a Robespierre que la Republique est poignardee; tu diras a Camille Desmoulins que la justice est morte; et tu leur diras a tous que tout est bien, et qu'en France une intrepide legion combat plus ardemment que jamais, et que, hors de France, nous, les sacrifies volontaires, nous, la poignee des proscrits survivants, nous tenons toujours, et que nous sommes la, resolus a ne jamais nous rendre, debout sur cette grande breche qu'on appelle l'exil, avec nos convictions et avec leurs fantomes!
J'ai recu, des mains de l'honorable capitaine Harvey, la lettre collective que vous m'adressez; vous me remerciez d'avoir dedie, d'avoir donne a cette mer de la Manche, un livre. [Note:Les Travailleurs de la mer.] O vaillants hommes, vous faites plus que de lui donner un livre, vous lui donnez votre vie.
Vous lui donnez vos jours, vos nuits, vos fatigues, vos insomnies, vos courages; vous lui donnez vos bras, vos coeurs, les pleurs de vos femmes qui tremblent pendant que vous luttez, l'adieu des enfants, des fiancees, des vieux parents, les fumees de vos hameaux envolees dans le vent; la mer, c'est le grand danger, c'est le grand labeur, c'est la grande urgence; vous lui donnez tout; vous acceptez d'elle cette poignante angoisse, l'effacement des cotes; chaque fois qu'on part, question lugubre, reverra-t-on ceux qu'on aime? La rive s'en va comme un decor de theatre qu'une main emporte. Perdre terre, quel mot saisissant! on est comme hors des vivants. Et vous vous devouez, hommes intrepides. Je vois parmi vos signatures les noms de ceux qui, dernierement, a Dungeness, ont ete de si heroiques sauveteurs [note: Aldridge et Windham.]. Rien ne vous lasse. Vous rentrez au port, et vous repartez.
Votre existence est un continuel defi a l'ecueil, au hasard, a la saison, aux precipices de l'eau, aux pieges du vent. Vous vous en allez tranquilles dans la formidable vision de la mer; vous vous laissez echeveler par la tempete; vous etes les grands opiniatres du recommencement perpetuel; vous etes les rudes laboureurs du sillon bouleverse; la, nulle part la limite et partout l'aventure; vous allez dans cet infini braver cet inconnu; ce desert de tumulte et de bruit ne vous fait pas peur; vous avez la vertu superbe de vivre seuls avec l'ocean dans la rondeur sinistre de l'horizon; l'ocean est inepuisable et vous etes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n'aurez pas son dernier ouragan et il aura votre dernier souffle. De la votre fierte, je la comprends. Vos habitudes de temerite ont commence des l'enfance, quand vous couriez tout nus sur les greves; meles aux vastes plis des marees montantes et brunis par le hale, grandis par la rafale, vieillis dans les orages, vous ne craignez pas l'ocean, et vous avez droit a sa familiarite farouche, ayant joue tout petits avec son enormite.
Vous me connaissez peu. Je suis pour vous une silhouette de l'abime debout au loin sur un rocher. Vous apercevez par instants dans la brume cette ombre, et vous passez. Pourtant, a travers vos fracas de houles et de bourrasques, l'espece de vague rumeur que peut faire un livre est venue jusqu'a vous. Vous vous tournez vers moi entre deux tempetes et vous me remerciez.
Je vous salue.
Je vais vous dire ce que je suis. Je suis un de vous. Je suis un matelot, je suis un combattant du gouffre. J'ai sur moi un dechainement d'aquilons. Je ruisselle et je grelotte, mais je souris, et quelquefois comme vous je chante. Un chant amer. Je suis un guide echoue, qui ne s'est pas trompe, mais qui a sombre, a qui la boussole donne raison et a qui l'ouragan donne tort, qui a en lui la quantite de certitude que produit la catastrophe traversee, et qui a droit de parler aux pilotes avec l'autorite du naufrage. Je suis dans la nuit, et j'attends avec calme l'espece de jour qui viendra, sans trop y compter pourtant, car si Apres-demain est sur, Demain ne l'est pas; les realisations immediates sont rares, et, comme vous, j'ai plus d'une fois, sans confiance, vu poindre la sinistre aurore. En attendant, je suis comme vous dans la tourmente, dans la nuee, dans le tonnerre; j'ai autour de moi un perpetuel tremblement d'horizon, j'assiste au va-et-vient de ce flot qu'on appelle le fait; en proie aux evenements comme vous aux vents, je constate leur demence apparente et leur logique profonde; je sens que la tempete est une volonte, et que ma conscience en est une autre, et qu'au fond elles sont d'accord; et je persiste, et je resiste, et je tiens tete aux despotes comme vous aux cyclones, et je laisse hurler autour de moi toutes les meutes du cloaque et tous les chiens de l'ombre, et je fais mon devoir, pas plus emu de la haine que vous de l'ecume.
Je ne vois pas l'etoile, mais je sais qu'elle me regarde, et cela me suffit.
Voila ce que je suis. Aimez-moi.
Continuons. Faisons notre tache; vous de votre cote, moi du mien; vous parmi les flots, moi parmi les hommes. Travaillons aux sauvetages. Oui, accomplissons notre fonction qui est une tutelle; veillons et surveillons, ne laissons se perdre aucun signal de detresse, tendons la main a tous ceux qui s'enfoncent, soyons les vigies du sombre espace, ne permettons pas que ce qui doit disparaitre revienne, regardons fuir dans les tenebres, vous le vaisseau-fantome, moi le passe. Prouvons que le chaos est navigable. Les surfaces sont diverses, et les agitations sont innombrables, mais il n'y a qu'un fond, qui est Dieu. Ce fond, je le touche, moi qui vous parle. Il s'appelle la verite et la justice. Qui tombe pour le droit tombe dans le vrai. Ayons cette securite. Vous suivez la boussole, je suis la conscience. O intrepides lutteurs, mes freres, ayons foi, vous dans l'onde, moi dans la destinee. Ou sera la certitude si ce n'est dans cette mobilite soumise au niveau? Votre devoir est identique au mien. Combattons, recommencons, perseverons, avec cette pensee que la haute mer se prolonge au dela de la vue humaine, que, meme hors de la vie, l'immense navigation continue, et qu'un jour nous constaterons la ressemblance de l'ocean ou sont les vagues avec la tombe ou sont les ames. Une vague qui pense, c'est l'ame humaine.
Hauteville-House, 14 avril 1870.
Messieurs les connetables de Saint-Pierre-Port,
En ce moment de naufrages et de sinistres, il faut encourager les sauveteurs. Chacun, dans la mesure de ce qu'il peut, doit les honorer et les remercier. Dans les ports de mer, le sauvetage est toujours a l'ordre du jour.
J'ai en ma possession une bouee et une ceinture de sauvetage modeles, executees specialement pour moi par l'excellent fabricant Dixon, de Sunderland. M'en servir pour moi-meme, cela peut se faire attendre; il me semble meilleur d'en user des aujourd'hui, en offrant, comme publique marque d'estime, ces engins de conservation de la vie humaine a l'homme de cette ile auquel on doit le plus grand nombre de sauvetages.
Vous etes necessairement mieux renseignes que moi. Veuillez me le designer. J'aurai l'honneur de vous remettre immediatement la ceinture et la bouee pour lui etre transmises.
Recevez l'assurance de ma cordialite,
A la suite de cette lettre, le capitaine Abraham Martin, maitre du port, a ete designe comme ayant opere dans sa vie environ quarante-cinq sauvetages. C'est a lui qu'ont ete remis les engins de sauvetage, sur lesquels M. Victor Hugo a ecrit de sa main:
Donne comme publique marque d'estime au capitaine Abraham Martin.
Hauteville-House, 22 avril 1870.
Vous m'annoncez, general, une bonne nouvelle, la coalition des travailleurs en Amerique; cela fera pendant a la coalition des rois en France.
Les travailleurs sont une armee; a une armee il faut des chefs; vous etes un des hommes designes comme guides par votre double instinct de revolution et de civilisation.
Vous etes de ceux qui savent conseiller au peuple tout le possible, sans sortir du juste et du vrai.
La liberte est un moyen en meme temps qu'un but, vous le comprenez.Aussi les travailleurs vous ont-ils elu pour leur representant enAmerique. Je vous felicite et les felicite.
Le travail est aujourd'hui le grand droit comme il est le grand devoir.
L'avenir appartient desormais a deux hommes, l'homme qui pense et l'homme qui travaille.
A vrai dire, ces deux hommes n'en font qu'un, car penser c'est travailler.
Je suis de ceux qui ont fait des classes souffrantes la preoccupation de leur vie. Le sort de l'ouvrier, partout, en Amerique comme en Europe, fixe ma plus profonde attention et m'emeut jusqu'a l'attendrissement. Il faut que les classes souffrantes deviennent les classes heureuses, et que l'homme qui jusqu'a ce jour a travaille dans les tenebres travaille desormais dans la lumiere.
J'aime l'Amerique comme une patrie. La grande republique de Washington et de John Brown est une gloire de la civilisation. Qu'elle n'hesite pas a prendre souverainement sa part du gouvernement du monde. Au point de vue social, qu'elle emancipe les travailleurs; au point de vue politique, qu'elle delivre Cuba.
L'Europe a les yeux fixes sur l'Amerique. Ce que l'Amerique fera sera bien fait. L'Amerique a ce double bonheur d'etre libre comme l'Angleterre et logique comme la France.
Nous l'applaudirons patriotiquement dans tous ses progres. Nous sommes les concitoyens de toute nation qui est grande.
General, aidez les travailleurs dans leur coalition puissante et sainte.
Je vous serre la main.
Au printemps de 1870, Louis Bonaparte, sentant peut-etre on ne sait quel ebranlement mysterieux, eprouva le besoin de se faire etayer par le peuple. Il demanda a la nation de confirmer l'empire par un vote. On consulta de France Victor Hugo, on lui demanda de dire quel devait etre ce vote. Il repondit:
Non.
En trois lettres ce mot dit tout.
Ce qu'il contient remplirait un volume.
Depuis dix-neuf ans bientot, cette reponse se dresse devant l'empire.
Ce sphinx obscur sent que c'est la le mot de son enigme.
A tout ce que l'empire est, veut, reve, croit, peut et fait, Non suffit.
Que pensez-vous de l'empire? Je le nie.
Non est un verdict.
Un des proscrits de decembre, dans un livre, publie hors de France en 1853, s'est qualifie "la bouche qui dit Non".
Non a ete la replique a ce qu'on appelle l'amnistie.
Non sera la replique a ce qu'on appelle le plebiscite.
Le plebiscite essaye d'operer un miracle: faire accepter l'empire a la conscience humaine.
Rendre l'arsenic mangeable. Telle est la question.
L'empire a commence par ce mot: Proscription. Il voudrait bien finir par celui-ci: Prescription. Ce n'est qu'une toute petite lettre a changer. Rien de plus difficile.
S'improviser Cesar, transformer le serment en Rubicon et l'enjamber, faire tomber au piege en une nuit tout le progres humain, empoigner brusquement le peuple sous sa grande forme republique et le mettre a Mazas, prendre un lion dans une souriciere, casser par guet-apens le mandat des representants et l'epee des generaux, exiler la verite, expulser l'honneur, ecrouer la loi, decreter d'arrestation la revolution, bannir 89 et 92, chasser la France de France, sacrifier sept cent mille hommes pour demolir la bicoque de Sebastopol, s'associer a l'Angleterre pour donner a la Chine le spectacle de l'Europe vandale, stupefier de notre barbarie les barbares, detruire le palais d'Ete de compte a demi avec le fils de lord Elgin qui a mutile le Parthenon, grandir l'Allemagne et diminuer la France par Sadowa, prendre et lacher le Luxembourg, promettre Mexico a un archiduc et lui donner Queretaro, apporter a l'Italie une delivrance qui aboutit au concile, faire fusiller Garibaldi par des fusils italiens a Aspromonte et par des fusils francais a Mentana, endetter le budget de huit milliards, tenir en echec l'Espagne republicaine, avoir une haute cour sourde aux coups de pistolet, tuer le respect des juges par le respect des princes, faire aller et venir les armees, ecraser les democraties, creuser des abimes, remuer des montagnes, cela est aise. Mais mettre unea la place d'uno, c'est impossible.
Le droit peut-il etre proscrit? Oui. Il l'est. Prescrit? Non.
Un succes comme le Deux-Decembre ressemble a un mort en ceci qu'il tombe tout de suite en pourriture et en differe en cela qu'il ne tombe jamais en oubli. La revendication contre de tels actes est de droit eternel.
Ni limite legale, ni limite morale. Aucune decheance ne peut etre opposee a l'honneur, a la justice et a la verite, le temps ne peut rien sur ces choses. Un malfaiteur qui dure ne fait qu'ajouter au crime de son origine le crime de sa duree.
Pour l'histoire, pas plus que pour la conscience humaine, Tibere ne passe jamais a l'etat de "fait accompli".
Newton a calcule qu'une comete met cent mille ans a se refroidir; de certains crimes enormes mettent plus de temps encore.
La voie de fait aujourd'hui regnante perd sa peine. Les plebiscites n'y peuvent rien. Elle croit avoir le droit de regner; elle n'a pas le droit.
C'est etrange, un plebiscite. C'est le coup d'etat qui se fait morceau de papier. Apres la mitraille, le scrutin. Au canon raye succede l'urne felee. Peuple, vote que tu n'existes pas. Et le peuple vote. Et le maitre compte les voix. Il en a tout ce qu'il a voulu avoir; et il met le peuple dans sa poche. Seulement il ne s'est pas apercu que ce qu'il croit avoir saisi est insaisissable. Une nation, cela n'abdique pas. Pourquoi? parce que cela se renouvelle. Le vote est toujours a recommencer. Lui faire faire une alienation quelconque de souverainete, extraire de la minute l'heredite, donner au suffrage universel, borne a exprimer le present, l'ordre d'exprimer l'avenir, est-ce que ce n'est pas nul de soi? C'est comme si l'on commandait a Demain de s'appeler Aujourd'hui.
N'importe, on a vote. Et le maitre prend cela pour un consentement. Il n'y a plus de peuple. Ces pratiques font rire les anglais. Subir le coup d'etat! subir le plebiscite! comment une nation peut-elle accepter de telles humiliations? L'Angleterre a en ce moment-ci le bonheur de mepriser un peu la France. Alors meprisez l'ocean. Xerces lui a donne le fouet.
On nous invite a voter sur ceci: le perfectionnement d'un crime.
L'empire, apres dix-neuf ans d'exercice, se croit tentant. Il nous offre ses progres. Il nous offre le coup d'etat accommode au point de vue democratique, la nuit de Decembre ajustee a l'inviolabilite parlementaire, la tribune libre emboitee dans Cayenne, Mazas modifie dans le sens de l'affranchissement, la violation de tous les droits arrangee en gouvernement liberal.
Eh bien, non.
Nous sommes ingrats.
Nous, les citoyens de la republique assassinee, nous, les justiciers pensifs, nous regardons avec l'intention d'en user, l'affaiblissement d'autorite propre a la vieillesse d'une trahison. Nous attendons.
Et en attendant, devant le mecanisme dit plebiscite, nous haussons les epaules.
A l'Europe sans desarmement, a la France, sans influence, a la Prusse sans contre-poids, a la Russie sans frein, a l'Espagne sans point d'appui, a la Grece sans la Crete, a l'Italie sans Rome, a Rome sans les Romains, a la democratie sans le peuple, nous disons Non.
A la liberte poinconnee par le despotisme, a la prosperite derivant d'une catastrophe, a la justice rendue au nom d'un accuse, a la magistrature marquee des lettres L. N. B., a 89 vise par l'empire, au 14 Juillet complete par le 2 Decembre, a la loyaute juree par le faux serment, au progres decrete par la retrogradation, a la solidite promise par la ruine, a la lumiere octroyee par les tenebres, a l'escopette qui est derriere le mendiant, au visage qui est derriere le masque, au spectre qui est derriere le sourire, nous disons Non.
Du reste, si l'auteur du coup d'etat tient absolument a nous adresser une question a nous, peuple, nous ne lui reconnaissons que le droit de nous faire celle-ci:
"Dois-je quitter les Tuileries pour la Conciergerie et me mettre a la disposition de la justice?
Oui.
Hauteville-House, 27 avril 1870.
En juillet 1870, la guerre eclate. Le piege Hohenzollern est tendu par la Prusse a la France, et la France y tombe. Victor Hugo croyait la France armee, et, par consequent, d'avance il la croyait victorieuse. Il deplorait pourtant cette guerre, et il songeait au sang qu'elle allait repandre.
Il ecrivit aux femmes de Guernesey la lettre qu'on va lire et qui fut reproduite par les journaux anglais comme adressee a toutes les femmes d'Angleterre.
Pendant le siege de Paris, des ballots de charpie, expedies d'Angleterre a Victor Hugo, furent partages par lui, comme il s'y etait engage dans sa lettre, en deux parts egales, l'une pour les blesses francais, l'autre pour les blesses allemands. M. de Flavigny, president de la commission internationale, se chargea de transmettre au quartier general de Versailles les ballots de charpie destines par Victor Hugo aux ambulances allemandes.
Hauteville-House, 22 juillet 1870.
Mesdames,
Il a plu a quelques hommes de condamner a mort une partie du genre humain, et une guerre a outrance se prepare. Cette guerre n'est ni une guerre de liberte, ni une guerre de devoir, c'est une guerre de caprice. Deux peuples vont s'entre-tuer pour le plaisir de deux princes. Pendant que les penseurs perfectionnent la civilisation, les rois perfectionnent la guerre. Celle-ci sera affreuse.
On annonce des chefs-d'oeuvre. Un fusil tuera douze hommes, un canon en tuera mille. Ce qui va couler a flots dans le Rhin, ce n'est plus l'eau pure et libre des grandes Alpes, c'est le sang des hommes.
Des meres, des soeurs, des filles, des femmes vont pleurer. Vous allez toutes etre en deuil, celles-ci a cause de leur malheur, celles-la a cause du malheur des autres.
Mesdames, quel carnage! quel choc de tous ces infortunes combattants! Permettez-moi de vous adresser une priere. Puisque ces aveugles oublient qu'ils sont freres, soyez leurs soeurs, venez-leur en aide, faites de la charpie. Tout le vieux linge de nos maisons, qui ici ne sert a rien, peut la-bas sauver la vie a des blesses. Toutes les femmes de ce pays s'employant a cette oeuvre fraternelle, ce sera beau; ce sera un grand exemple et un grand bienfait. Les hommes font le mal, vous femmes, faites le remede; et puisque sur cette terre il y a de mauvais anges, soyez les bons.
Si vous le voulez, et vous le voudrez, en peu de temps on peut avoir une quantite considerable de charpie. Nous en ferons deux parts egales, et nous enverrons l'une a la France et l'autre a la Prusse.
Je mets a vos pieds mon respect.
1853
La lettre qui suit, adressee aux journaux honnetes hors de France, donne une idee des calomnies de la presse bonapartiste contre les proscrits:
"Jersey, 2 juin 1853.
"Monsieur le redacteur,
"Le journal laPatriea publie l'article suivant, reproduit par les journaux officiels des departements et que je lis dans l'Union de la Sarthe, du 11 mai.
"Il vient de se passer a Jersey un fait qui merite d'etre rapporte a titre d'enseignement. Un francais, interne dans l'ile, etant mort, M. Victor Hugo a prononce sur sa tombe un discours qui a ete imprime dans le journal du pays, et dans lequel il a represente la France comme etant en ce moment couverte d'echafauds politiques. On nous ecrit que ce mensonge grossier, d'apres lequel il n'y a plus a reclamer pour son auteur que le sejour d'une maison d'alienes, a produit une si grande indignation parmi les habitants de Jersey, toujours si calmes, qu'une petition a ete redigee et couverte de signatures pour demander qu'on interdise les manifestations de ce genre que font sans cesse les refugies francais, et qui inspirent a la population entiere le plus profond degout.
"Cet article contient deux allegations, l'une concernant le discours de M. Victor Hugo, l'autre concernant l'effet qu'il aurait produit a Jersey.
"Pour ce qui est du discours, la reponse est simple. Puisque ce discours,—dans lequel M. Victor Hugo, au nom des proscrits de Jersey, qui lui en avaient donne la mission, et avec l'adhesion de la proscription republicaine tout entiere, a declare que les proscrits republicains, fideles au grand precedent de Fevrier, abjuraient a jamais, quel que fut l'avenir, toute idee d'echafauds politiques et de represailles sanglantes,—puisque ce discours a cause, au dire de laPatrie, une sigrande indignationa Jersey, il n'excitera certainement pas moins d'indignation en France, et laPatriene saurait mieux faire que de le reproduire. Nous l'en defions.
"Je mets a la poste aujourd'hui meme, a l'adresse du redacteur de laPatrie, un exemplaire du discours.
"Quant a l'effet produit a Jersey, pour toute reponse, je me borne aux faits. Il y a quatre journaux a Jersey ecrits en francais. Ces journaux sont: laChronique de Jersey, l'Impartial de Jersey, leConstitutionnel(de Jersey), laPatrie(de Jersey). Ces quatre journaux ont tous publie textuellement le discours de mon pere et ont constate le jour meme l'effet produit par ce discours. Je les cite:
"LaChroniquedit:
"Un puissant interet s'attachait a la ceremonie. On savait que M. Victor Hugo devait prendre la parole en cette occasion, et chacun voulait entendre cette grande et puissante voix. Aussi, longtemps avant l'arrivee du convoi funebre, un grand concours de personnes, venues de la ville a pied et en voitures, se pressait deja autour de la tombe. La procession, en entrant dans le cimetiere, a fait le tour de la fosse creusee pour recevoir la depouille du defunt, et le corps ayant ete depose dans sa derniere demeure, tout le monde s'est decouvert, et c'est au milieu du silence le plus solennel que M. Hugo a prononce, d'une voix fortement accentuee, l'admirable discours que nous reproduisons ici:"
(Suit le discours.)
"Tous les proscrits ont repete ce cri; puis chacun d'eux est venu, morne et silencieux, deposer une poignee de terre sur la biere de leur defunt frere. Le discours prononce dans cette occasion fera epoque dans les annales du petit cimetiere des Independants de la paroisse de Saint-Jean. Le jour viendra ou l'on montrera aux etrangers l'endroit ou Victor Hugo, le grand orateur, le grand poete, adressa a ses freres exiles les nobles et touchantes paroles qui vont avoir un retentissement universel et seront soigneusement recueillies par l'histoire."
"LeConstitutionnel(de Jersey), apres avoir reproduit le discours, dit:
"Un grand nombre de jersiais, venus au cimetiere de Saint-Jean, ont ete heureux d'entendre un pareil langage dans la bouche de notre hote illustre."
"LaPatrie(de Jersey) fait preceder le discours des lignes que voici:
"Le convoi s'est achemine vers Saint-Jean, dans le plus grand ordre et dans un silence religieux.
"La, en presence d'une foule nombreuse venue pour entendre sa parole,M. Victor Hugo a prononce le beau discours que nous reproduisons."
"Enfinl'Impartial:
"Le cadavre, retire du corbillard, fut porte a bras sur le bord de la fosse, et quand il y eut ete descendu et avant qu'on le couvrit de terre, Victor Hugo, que chacun etait si impatient d'entendre, prononca, au milieu du plus religieux silence et de plus de quatre cents auditeurs, de cette voix male avec laquelle il defendait la republique, avec cet accent irresistible qui est le resultat de la conviction, de la foi dans ses opinions, Victor Hugo, disons-nous, prononca le discours suivant, dont la gravite s'augmentait encore du lieu ou il etait prononce et des circonstances. Aussi fut-il ecoute avec une avidite que nous ne saurions depeindre et qui ne peut etre comparee qu'a la vive impression qu'il produisit."
"Ce dernier journal,l'Impartial de Jersey, se faisait du reste une idee assez juste de la bonne foi d'une certaine espece de journaux en France; seulement, dans cette occasion, il attribuait a tort auConstitutionnelune idee qui ne devait venir qu'a laPatrie. Voici ce que disait, en publiant le discours de mon pere et en rendant compte de l'effet produit, l'Impartial:
"Le veridiqueConstitutionnelde Paris nous dira sans doute, dans quelques jours, combien il aura fallu employer de sergents de ville et de gendarmes pour maintenir le bon ordre, durant les funerailles de Jean Bousquet, le second proscrit du 2 decembre qui meurt depuis dix jours; il nous racontera, bien certainement, avec sa franchise et sa loyaute habituelles, combien les autorites auront ete obligees d'appeler de bataillons pour reprimer l'emeute excitee par les chaleureuses paroles du grand orateur, par cette voix si puissante et si emouvante."
"Je pourrais, monsieur le redacteur, borner la cette reponse; permettez-moi pourtant d'ajouter encore, non une reflexion, mais un fait. Le journal laPatrie, qui insulte aujourd'hui mon pere proscrit, publia, il y a deux ans, au mois de juillet 1851, un article injurieux contre l'Evenement. Nous fimes demander a laPatrieou une retractation ou une reparation par les armes; laPatrieprefera une retractation. Elle s'executa en ces termes:
"En presence des explications echangees entre les temoins de M. Charles Hugo et ceux de M. Mayer, M. Mayer declare retirer purement et simplement son article."
"On remarquera que le redacteur de laPatrie, auteur de l'offense et endosseur de la retractation, se nomme M. Mayer; il a fait plus tard un acte de courage; il a publie, a Paris, en decembre 1851, l'ouvrage intitule: HISTOIRE DU 2 DECEMBRE.
"En 1851, laPatrieinsultait, puis se retractait; nous etions presents. Aujourd'hui, laPatrierecommence ses insultes; nous sommes absents.
"Vous voudrez sans doute, monsieur le redacteur, aider la proscription a repousser la calomnie et preter votre publicite a cette lettre.
"Recevez, je vous prie, avec tous mes remerciments, l'assurance de ma vive et fraternelle cordialite.
1854
Nous extrayons de laNationdu 8 fevrier ce qui suit:
"Nous revenons une derniere fois, pour le mouvement memorable qui l'a precedee, sur l'execution de Tapner.
"Le 10 janvier, Victor Hugo adresse a la population de Guernesey l'appel de la democratie. La parole chretienne du proscrit republicain est entendue; elle retentit dans toutes les ames. Sept cents citoyens anglais adressent a la reine une demande en grace en faveur du condamne.
"Le 21, laChronique de Jerseyannonce que le jeudi, 19, la petition, prise en consideration par la cour, a ete renvoyee au secretaire d'etat. Lord Palmerston avait accorde un sursis de huit jours. Commencement de triomphe pour la democratie et esperance d'un triomphe complet sur le bourreau, dans cette circonstance solennelle.
"Dans leur demande en grace, en reponse a l'appel de Victor Hugo, les sept cents citoyens anglais proclamaient le principe del'inviolabilite de la vie humaine. La peine de mort, disaient-ils,doit etre abolie.
"Le 28, leStarde Guernesey nous apportait la sentence de Tapner, disant que l'execution aurait lieu le 3 fevrier. Et le 3 fevrier Tapner etait pendu (le 10 fevrier, apres nouveau sursis).
"La democratie avait compte sans l'ambassadeur de M. Bonaparte aLondres.
"Cette lutte autour d'un gibet ne saurait etre oubliee dans les annales du temps.
"Avec Tapner a Guernesey, c'est le monde paien qui nous semble monter au gibet. La revolution prochaine a, par l'organe de Victor Hugo, fait entendre a la societe nouvelle la voix de l'avenir et porte la sentence de l'humanite contre les lois de sang de la societe monarchique.
"Le bourreau anglais a eu une nouvelle tete d'homme, mais la democratie a, du haut des rochers de l'exil, fletri le bourreau et remporte sur lui une de ces victoires morales que ne balance pas la tete d'un assassin.
"L'ambassadeur de l'empire a gagne la cause du gibet aupres de lord Palmerston; mais le representant de la republique a gagne devant l'Europe la cause de l'avenir.
"A qui l'honneur de la journee?
"A qui la responsabilite d'une nouvelle strangulation d'homme?
"Et qui des deux, devant le cadavre de Tapner, aura eu droit de regarder l'autre en face, de Victor Hugo ou de M. Waleski, de la democratie proscrite ou de l'empire debout, et assez puissant pour attacher un cadavre humain en trophee au gibet de Guernesey?"
On lit dans l'Homme, du 15 fevrier:
"C'est assez l'habitude des gouvernements et des puissances de la terre de repousser la priere des idees, ces grandes suppliantes. Tout ce qui est autorite, pouvoir, etat, est en general fort avare soit de libertes a fonder, soit de graces a repandre: la force est jalouse; et quand elle n'egorge pas comme a Paris, de haute lutte, ou par guet-apens, elle a, comme a Londres, ses petites fins de non-recevoir, ses necessites politiques, ses justices legales.
"Il arrive parfois, pourtant, que cela coute cher, et que l'autorite qui ne sait pas le pardon est cruellement chatiee, c'est lorsqu'un grand esprit profondement humain veille derriere les echafauds, derriere les gouvernements.
"Ainsi, l'homme qu'on vient de pendre a Guernesey, Victor Hugo l'avait defendu vivant; il l'avait abrite, quand il etait deja dans le froid de la mort, sous la pitie sainte; il avait jete, sur cette misere souillee de crimes, la riche hermine de l'esperance et la grande charte de l'inviolabilite qui permet l'expiation et le repentir. Mais a Londres la puissance est restee sourde a cette voix, comme aux sept cents echos qu'elle avait eveilles dans la petite ile emue, et l'on a pendu Tapner, apres trois sursis qui, pour cet homme de la mort, avaient ete trois renaissances, trois aurores! Eh bien, voila maintenant qu'aussi tenace que la loi, l'esprit vengeur de la philosophie revient, se penche sur le cadavre encore tout chaud, sonde les plaies, raconte les luttes terribles de cette agonie desesperee, ses bonds, ses gestes, ses convulsions supremes, ses regards presque eteints a travers le sang, et les pities indignees de la foule et ses anathemes!
"Qu'aura gagne la loi, qu'aura gagne le gouvernement, dites-le-nous, qu'aura gagnel'exemplea cette execution qui n'a pas ose affronter la grande place, publique et libre, qui par ses details hideux rappelle a tous les tragedies de l'abattoir, et qu'un formidable requisitoire vient de denoncer au monde?
"Ces pages eloquentes, nous le savons, n'emporteront point la peine de mort et ne rendront pas a la vie le condamne que la justice vient d'abattre; mais le gibet de Guernesey sera vu de tous les points de la terre; mais la conscience humaine, qu'avaient peut-etre endormie les succes du crime, sera de nouveau remuee dans toutes ses profondeurs, et tot ou tard, la corde de Tapner cassera, comme au siecle dernier se brisa la roue, sous Calas.
"Quant a nous, gens de la religion nouvelle, quels que puissent etre l'avenir et les destinees, nous sommes heureux et fiers que de tels actes et de si grandes paroles sortent de nos rangs; c'est une esperance, c'est une joie, c'est pour nous une consolation supreme, puisque la patrie nous est fermee, de voir l'idee francaise rayonner ainsi sur nos tentes de l'exil, l'idee de France n'est-ce pas encore le soleil de France?
"Et voyez; pour que l'enseignement, sans doute, soit entier et decisif, comme les roles s'eclairent! Liee par les textes, il faut le reconnaitre, la justice condamne; souveraine et libre, la politique maintient, elle assure son cours a la loi de sang; apotres de charite, missionnaires de misericorde, les pretres de toutes les religions se derobent, ils n'arrivent que pour l'agonie;—et qui vient a la grace? L'opinion publique;—et qui la demande? Un proscrit. Honneur a lui!
"Ainsi, d'une part, les religions et les gouvernements; de l'autre, les peuples et les idees; avec nous la vie, avec eux la mort…. Les destins s'accompliront!