Apres la Crete, l'Irlande se tourne vers l'habitant de Guernesey. Les femmes des Fenians condamnes lui ecrivent. De la une lettre de Victor Hugo a l'Angleterre.
L'angoisse est a Dublin. Les condamnations se succedent, les graces annoncees ne viennent pas. Une lettre que nous avons sous les yeux dit:—"… La potence va se dresser; le general Burke d'abord; viendront ensuite le capitaine Mac Afferty, le capitaine Mac Clure, puis trois autres, Kelly, Joice et Cullinane … Il n'y a pas une minute a perdre … Des femmes, des jeunes filles vous supplient … Notre lettre vous arrivera-t-elle a temps? … " Nous lisons cela, et nous n'y croyons pas. On nous dit: L'echafaud est pret. Nous repondons: Cela n'est pas possible. Calcraft n'a rien a voir a la politique. C'est deja trop qu'il existe a cote. Non, l'echafaud politique n'est pas possible en Angleterre. Ce n'est pas pour imiter les gibets de la Hongrie que l'Angleterre a acclame Kossuth; ce n'est pas pour recommencer les potences de la Sicile que l'Angleterre a glorifie Garibaldi. Que signifieraient les hourras de Londres et de Southampton? Supprimez alors tous vos comites polonais, grecs, italiens. Soyez l'Espagne.
Non, l'Angleterre, en 1867, n'executera pas l'Irlande. Cette Elisabeth ne decapitera pas cette Marie Stuart.
Le dix-neuvieme siecle existe.
Pendre Burke! Impossible. Allez-vous copier Tallaferro tuant John Brown, Chacon tuant Lopez, Geffrard tuant le jeune Delorme, Ferdinand tuant Pisacane?
Quoi! apres la revolution anglaise! quoi! apres la revolution francaise! quoi! dans la grande et lumineuse epoque ou nous sommes! il n'a donc ete rien dit, rien pense, rien proclame, rien fait, depuis quarante ans!
Quoi! nous presents, qui sommes plus que des spectateurs, qui sommes des temoins, il se passerait de telles choses! Quoi! les vieilles penalites sauvages sont encore la! Quoi! a cette heure, il se prononce de ces sentences: "Un tel, tel jour, vous serez traine sur la claie au lieu de votre supplice, puis votre corps sera coupe en quatre quartiers, lesquels seront laisses a la disposition de sa majeste qui en ordonnera selon son bon plaisir!" Quoi! un matin de mai ou de juin, aujourd'hui, demain, un homme, parce qu'il a une foi politique ou nationale, parce qu'il a lutte pour cette foi, parce qu'il a ete vaincu, sera lie de cordes, masque du bonnet noir, et pendu et etrangle jusqu'a ce que mort s'ensuive! Non! vous n'etes pas l'Angleterre pour cela.
Vous avez actuellement sur la France cet avantage d'etre une nation libre. La France, aussi grande que l'Angleterre, n'est pas maitresse d'elle-meme, et c'est la un sombre amoindrissement. Vous en tirez vanite. Soit. Mais prenez garde. On peut en un jour reculer d'un siecle. Retrograder jusqu'au gibet politique! vous, l'Angleterre! Alors, dressez une statue a Jeffryes.
Pendant ce temps-la, nous dresserons une statue a Voltaire.
Y pensez-vous? Quoi! vous avez Sheridan et Fox qui ont fonde l'eloquence parlementaire, vous avez Howard qui a aere la prison et attendri la penalite, vous avez Wilberforce qui a aboli l'esclavage, vous avez Rowland Hill qui a vivifie la circulation postale, vous avez Cobden qui a cree le libre echange, vous avez donne au monde l'impulsion colonisatrice, vous avez fait le premier cable transatlantique, vous etes en pleine possession de la virilite politique, vous pratiquez magnifiquement sous toutes les formes le grand droit civique, vous avez la liberte de la presse, la liberte de la tribune, la liberte de la conscience, la liberte de l'association, la liberte de l'industrie, la liberte domiciliaire, la liberte individuelle, vous allez par la reforme arriver au suffrage universel, vous etes le pays du vote, du poll, du meeting, vous etes le puissant peuple de l'habeas corpus. Eh bien! a toute cette splendeur ajoutez ceci, Burke pendu, et, precisement parce que vous etes le plus grand des peuples libres, vous devenez le plus petit!
On ne sait point le ravage que fait une goutte de honte dans la gloire. De premier, vous tomberiez dernier! Quelle est cette ambition en sens inverse? Quelle est cette soif de dechoir? Devant ces gibets dignes de la demence de George III, le continent ne reconnaitrait plus l'auguste Grande-Bretagne du progres. Les nations detourneraient leur face. Un affreux contre-sens de civilisation aurait ete commis, et par qui? par l'Angleterre! Surprise lugubre. Stupeur indignee. Quoi de plus hideux qu'un soleil d'ou, tout a coup, il sortirait de la nuit!
Non, non, non! je le repete, vous n'etes pas l'Angleterre pour cela.
Vous etes l'Angleterre pour montrer aux nations le progres, le travail, l'initiative, la verite, le droit, la raison, la justice, la majeste de la liberte! Vous etes l'Angleterre pour donner le spectacle de la vie et non l'exemple de la mort.
L'Europe vous rappelle au devoir.
Prendre a cette heure la parole pour ces condamnes, c'est venir au secours de l'Irlande; c'est aussi venir au secours de l'Angleterre.
L'une est en danger du cote de son droit, l'autre du cote de sa gloire.
Les gibets ne seront point dresses.
Burke, M'Clure, M'Afferty, Kelly, Joice, Cullinane, ne mourront point. Epouses et filles qui avez ecrit a un proscrit, il est inutile de vous couper des robes noires. Regardez avec confiance vos enfants dormir dans leurs berceaux. C'est une femme en deuil qui gouverne l'Angleterre. Une mere ne fera pas des orphelins, une veuve ne fera pas des veuves.
Hauteville-House, 28 mai 1867.
Cette parole fut entendue. Les Fenians ne furent pas executes.
Juarez, vous avez egale John Brown.
L'Amerique actuelle a deux heros, John Brown et vous. John Brown, par qui est mort l'esclavage; vous, par qui a vecu la liberte.
Le Mexique s'est sauve par un principe et par un homme. Le principe, c'est la republique; l'homme, c'est vous.
C'est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d'aboutir a l'avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par Queretaro.
L'Europe, en 1863, s'est ruee sur l'Amerique. Deux monarchies ont attaque votre democratie; l'une avec un prince, l'autre avec une armee; l'armee apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle: d'un cote, une armee, la plus aguerrie des armees de l'Europe, ayant pour point d'appui une flotte aussi puissante sur mer qu'elle sur terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France, recrutee sans cesse, bien commandee, victorieuse en Afrique, en Crimee, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau, possedant a profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions formidables. De l'autre cote, Juarez.
D'un cote, deux empires; de l'autre, un homme. Un homme avec une poignee d'autres. Un homme chasse de ville en ville, de bourgade en bourgade, de foret en foret, vise par l'infame fusillade des conseils de guerre, traque, errant, refoule aux cavernes comme une bete fauve, accule au desert, mis a prix. Pour generaux quelques desesperes, pour soldats quelques deguenilles. Pas d'argent, pas de pain, pas de poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l'usurpation appelee legitimite, la le droit appele bandit. L'usurpation, casque en tete et le glaive imperial a la main, saluee des eveques, poussant devant elle et trainant derriere elle toutes les legions de la force. Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accepte le combat.
La bataille d'Un contre Tous a dure cinq ans. Manquant d'hommes, vous avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a secouru; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour defenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de caimans, les marais pleins de fievres, les vegetations morbides, le vomito prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables sans eau et sans herbe ou les chevaux meurent de soif et de faim, le grand plateau severe d'Anahuac qui se garde par sa nudite comme la Castille, les plaines a gouffres, toujours emues du tremblement des volcans, depuis le Colima jusqu'au Nevado de Toluca; vous avez appele a votre aide vos barrieres naturelles, l'aprete des Cordilleres, les hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre. Vous avez fait la guerre des geants en combattant a coups de montagnes.
Et un jour, apres ces cinq annees de fumee, de poussiere et d'aveuglement, la nuee s'est dissipee, et l'on a vu les deux empires a terre, plus de monarchie, plus d'armee, rien que l'enormite de l'usurpation en ruine, et sur cet ecroulement un homme debout, Juarez, et, a cote de cet homme, la liberte.
Vous avez fait cela, Juarez, et c'est grand. Ce qui vous reste a faire est plus grand encore.
Ecoutez, citoyen president de la republique mexicaine.
Vous venez de terrasser les monarchies sous la democratie. Vous leur en avez montre la puissance; maintenant montrez-leur-en la beaute. Apres le coup de foudre, montrez l'aurore. Au cesarisme qui massacre, montrez la republique qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et exterminent, montrez le peuple qui regne et se modere. Aux barbares montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.
Donnez aux rois, devant le peuple, l'humiliation de l'eblouissement.
Achevez-les par la pitie.
C'est surtout par la protection de notre ennemi que les principes s'affirment. La grandeur des principes, c'est d'ignorer. Les hommes n'ont pas de noms devant les principes; les hommes sont l'Homme. Les principes ne connaissent qu'eux-memes. Dans leur stupidite auguste, ils ne savent que ceci:la vie humaine est inviolable.
O venerable impartialite de la verite! le droit sans discernement, occupe seulement d'etre le droit, que c'est beau!
C'est devant ceux qui auraient legalement merite la mort qu'il importe d'abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l'echafaud se fait devant le coupable.
Que le violateur des principes soit sauvegarde par un principe. Qu'il ait ce bonheur, et cette honte! Que le persecuteur du droit soit abrite par le droit. En le depouillant de sa fausse inviolabilite, l'inviolabilite royale, vous mettez a nu la vraie, l'inviolabilite humaine. Qu'il soit stupefait de voir que le cote par lequel il est sacre, c'est le cote par lequel il n'est pas empereur. Que ce prince, qui ne se savait pas homme, apprenne qu'il y a en lui une misere, le prince, et une majeste, l'homme.
Jamais plus magnifique occasion ne s'est offerte. Osera-t-on frapper Berezowski en presence de Maximilien sain et sauf? L'un a voulu tuer un roi, l'autre a voulu tuer une nation.
Juarez, faites faire a la civilisation ce pas immense. Juarez, abolissez sur toute la terre la peine de mort.
Que le monde voie cette chose prodigieuse: la republique tient en son pouvoir son assassin, un empereur; au moment de l'ecraser, elle s'apercoit que c'est un homme, elle le lache et lui dit: Tu es du peuple comme les autres. Va!
Ce sera la, Juarez, votre deuxieme victoire. La premiere, vaincre l'usurpation, est superbe; la seconde, epargner l'usurpateur, sera sublime.
Oui, a ces rois dont les prisons regorgent, dont les echafauds sont rouilles de meurtres, a ces rois des gibets, des exils, des presides et des Siberies, a ceux-ci qui ont la Pologne, a ceux-ci qui ont l'Irlande, a ceux-ci qui ont la Havane, a ceux-ci qui ont la Crete, a ces princes obeis par les juges, a ces juges obeis par les bourreaux, a ces bourreaux obeis par la mort, a ces empereurs qui font si aisement couper une tete d'homme, montrez comment on epargne une tete d'empereur!
Au-dessus de tous les codes monarchiques d'ou tombent des gouttes de sang, ouvrez la loi de lumiere, et, au milieu de la plus sainte page du livre supreme, qu'on voie le doigt de la Republique pose sur cet ordre de Dieu:Tu ne tueras point.
Ces quatre mots contiennent le devoir.
Le devoir, vous le ferez.
L'usurpateur sera sauve, et le liberateur n'a pu l'etre, helas! Il y a huit ans, le 2 decembre 1859, j'ai pris la parole au nom de la democratie, et j'ai demande aux Etats-Unis la vie de John Brown. Je ne l'ai pas obtenue. Aujourd'hui je demande au Mexique la vie de Maximilien. L'obtiendrai-je?
Oui. Et peut-etre a cette heure est-ce deja fait.
Maximilien devra la vie a Juarez.
Et le chatiment? dira-t-on.
Le chatiment, le voila.
Maximilien vivra "par la grace de la Republique".
Hauteville-House, 20 juin 1867.
Cette lettre fut ecrite et envoyee le 20 juin 1867. En ce moment-la meme, et pour ainsi dire a l'heure ou Victor Hugo ecrivait, avait lieu a Paris la premiere representation de la reprise d'Hernani. La lettre a Juarez fut publiee le 21 par les journaux anglais et les journaux belges. En meme temps une depeche telegraphique expediee de Londres par l'ambassade d'Autriche et par ordre special du vieil empereur Ferdinand II annoncait a Juarez que Victor Hugo demandait la grace de Maximilien. Cette depeche arriva trop tard. Maximilien venait d'etre execute. La republique mexicaine perdit la une grande occasion de gloire.
En 1867, leSiecleouvrit une souscription populaire pour elever une statue a Voltaire. Victor Hugo envoya la liste de souscription du groupe des proscrits de Guernesey. Il ecrivit au redacteur duSiecle:
Souscrire pour la statue de Voltaire est un devoir public.
Voltaire est precurseur.
Porte-flambeau du dix-huitieme siecle, il precede et annonce la revolution francaise. Il est l'etoile de ce grand matin.
Les pretres ont raison de l'appeler Lucifer.
"Les gerants d'un journal de Paris,la Cooperation, organiserent, il y a quelques mois, une souscription limitee a un penny, afin de presenter une medaille a la veuve d'Abraham Lincoln. Ayant accompli cet objet, ils ont ouvert une souscription semblable afin de presenter un testimonial pareil a la veuve de John Brown; ils viennent d'adresser la lettre suivante a M. Victor Hugo:
(Courrier de l'Europe.)
Paris, le 30 juin 1867.
"Monsieur,
"Nous ouvrons une souscription a dix centimes pour offrir une medaille a la veuve de John Brown.
"Votre nom doit figurer en tete de nos listes.
"Nous vous inscrivons d'office le premier.
"Salutations fraternelles et respectueuses,
"L'un des gerants de laCooperation."
"M. Victor Hugo a envoye la reponse suivante:
Monsieur,
Je vous remercie.
Mon nom appartient a quiconque veut s'en servir pour le progres et pour la verite.
Une medaille a Lincoln appelle une medaille a John Brown. Acquittons cette dette, en attendant que l'Amerique acquitte la sienne. L'Amerique doit a John Brown une statue aussi haute que la statue de Washington. Washington a fonde la republique, John Brown a promulgue la liberte.
Je vous serre la main.
Hauteville-House, 3 juillet 1867.
"On sait que le jeune roi dom Luiz de Portugal, avant de quitter son pays pour aller visiter l'Exposition universelle, a eu l'honneur de signer une loi votee par les deux chambres du parlement, qui abolit la peine de mort.
"Cet evenement considerable dans l'histoire de la civilisation a donne lieu, entre un noble portugais et Victor Hugo, a la correspondance qu'on va lire."
(Courrier de l'Europe, 10 aout 1867.)
Lisbonne, le 27 juin 1867.
On vient de remporter un grand triomphe! Encore mieux; la civilisation a fait un pas de geant, le progres s'est acquis un solide fondement de plus! La lumiere a rayonne plus vive. Et les tenebres ont recule.
L'humanite compte une victoire immense. Les nations rendront successivement hommage a la verite; et les peuples apprendront a bien connaitre leurs vrais amis, les vrais amis de l'humanite.
Maitre! votre voix qui se fait toujours entendre lorsqu'il faut defendre un grand principe, mettre en lumiere une grande idee, exalter les plus nobles actions; votre voix qui ne se fatigue jamais de plaider la cause de l'opprime contre l'oppresseur, du faible contre le fort; votre voix, qu'on ecoute avec respect de l'orient a l'occident, et dont l'echo parvient jusqu'aux endroits les plus recules de l'univers; votre voix qui, tant de fois, se detacha forte, vigoureuse, terrible, comme celle d'un prophete geant de l'humanite, est arrivee jusqu'ici, a ete comprise ici, a parle aux coeurs, a ete traduite en un grand fait ici … dans ce recoin, quoique beni, presque invisible dans l'Europe, microscopique dans le monde; dans cette terre de l'extreme occident, si celebre jadis, qui sut inscrire des pages brillantes et ineffacables dans l'histoire des nations, qui a ouvert les ports de l'Inde au commerce du monde, qui a devoile des contrees inconnues, dont les hauts faits sont aujourd'hui presque oublies et comme effaces par les modernes conquetes de la civilisation, dans cette petite contree enfin qu'on appelle le Portugal!
Pourquoi les petits et les humbles ne se leveraient-ils pas, quand le dix-neuvieme siecle est deja si pres de son terme, pour crier aux grands et aux puissants: L'humanite est gemissante, regenerons-la; l'humanite se remue, calmons-la; l'humanite va tomber dans l'abime, sauvons-la?
Pourquoi les petits ne pourraient-ils pas montrer aux grands le chemin de la perfection? Pourquoi ne pourraient-ils, seulement parce qu'ils sont petits, apprendre aux puissants le chemin du devoir?
Le Portugal est une contree petite, sans doute; mais l'arbre de la liberte s'y est deja vigoureusement epanoui; le Portugal est une contree petite, sans doute, mais on n'y rencontre plus un seul esclave; le Portugal est une contree petite, c'est vrai; mais, c'est vous qui l'avez dit, c'est une grande nation.
Maitre! on vient de remporter un grand triomphe, je vous l'annonce. Les deux chambres du parlement ont vote dernierement l'abolition de la peine de mort.
Cette abolition, qui depuis plusieurs annees existait de fait, est aujourd'hui de droit. C'est deja une loi. Et c'est une grande loi dans une nation petite. Noble exemple! Sainte lecon!
Recevez l'embrassement respectueux de votre devoue ami et tres humble disciple,
Hauteville-House, 15 juillet.
Votre noble lettre me fait battre le coeur.
Je savais la grande nouvelle; il m'est doux d'en recevoir par vous l'echo sympathique.
Non, il n'y a pas de petits peuples.
Il y a de petits hommes, helas!
Et quelquefois ce sont ceux qui menent les grands peuples.
Les peuples qui ont des despotes ressemblent a des lions qui auraient des muselieres.
J'aime et je glorifie votre beau et cher Portugal. Il est libre, donc il est grand.
Le Portugal vient d'abolir la peine de mort.
Accomplir ce progres, c'est faire le grand pas de la civilisation.
Des aujourd'hui le Portugal est a la tete de l'Europe.
Vous n'avez pas cesse d'etre, vous portugais, des navigateurs intrepides. Vous allez en avant, autrefois dans l'ocean, aujourd'hui dans la verite. Proclamer des principes, c'est plus beau encore que de decouvrir des mondes.
Je crie: Gloire au Portugal, et a vous: Bonheur!
Je presse votre cordiale main.
Les exils se composent de details de tous genres qu'il faut noter, quelle que soit la petitesse du prescripteur. L'histoire se complete par ces curiosites-la. Ainsi M. Louis Bonaparte ne proscrivit pas seulement Victor Hugo, il proscrivit encoreHernani; il proscrivit tous les drames de l'ecrivain banni. Exiler un homme ne suffit pas, il faut exiler sa pensee. On voudrait exiler jusqu'a son souvenir. En 1853, le portrait de Victor Hugo fut une chose seditieuse; il fut interdit a MM. Pelvey et Marescq de le publier en tete d'une edition nouvelle qu'ils mettaient en vente.
Les puerilites finissent par s'user; l'opinion s'impatiente et reclame. En 1867, a l'occasion de l'Exposition universelle, M. Bonaparte permitHernani.
On verra un peu plus loin que ce ne fut pas pour longtemps.
Depuis la deuxieme interdiction,Hernanin'a pas reparu auTheatre-Francais.
Du reste, disons-le en passant, aujourd'hui encore, en 1875, beaucoup de choses faites par l'empire semblent avoir force de loi sous la republique. La republique que nous avons vit de l'etat de siege et s'accommode de la censure, et un peu d'empire melee a la liberte ne lui deplait pas. Les drames de Victor Hugo continuent d'etre a peu pres interdits; nous disons a peu pres, car ce qui etait patent sous l'empire est latent sous la republique. C'est la franchise de moins, voila tout. Les theatres officiels semblent avoir, a l'egard de Victor Hugo, une consigne qu'ils executent silencieusement. Quelquefois cependant le naturel militaire eclate, et la censure a la bonhomie soldatesque de s'avouer. Le censeur sabreur renonce aux petites decences betes du sbire civil, et se montre. Ainsi M. le general Ladmirault ne s'est pas cache pour interdire, au nom de l'etat de siege,le Roi s'amuse. Il ne s'est meme pas donne la peine d'expliquer en quoi Triboulet mettait Marie Alacoque en danger. Cela lui a paru evident, et cela lui a suffi; cela doit nous suffire aussi.
On se souvient qu'il y a deux ans un autre fonctionnaire, sous-prefet celui-la, a fait effacerle Revenantde l'affiche d'un theatre de province, en declarant que, pour dire sur un theatre quoi que ce soit qui fut de Victor Hugo, il fallait une permission speciale du ministre de l'interieur,renouvelable tous les soirs.
Revenons a 1867.
La reprise deHernani, faite en 1867, eut lieu le 20 juin, au moment meme ou Victor Hugo intercedait pour Maximilien.
Les jeunes poetes contemporains dont on va lire les noms adresserent aVictor Hugo la lettre que voici:
Cher et illustre maitre,
Nous venons de saluer des applaudissements les plus enthousiastes la reapparition au theatre de votreHernani.
Le nouveau triomphe du plus grand poete francais a ete une joie immense pour toute la jeune poesie; la soiree du Vingt Juin fera epoque dans notre existence.
Il y avait cependant une tristesse dans cette fete. Votre absence etait penible a vos compagnons de gloire de 1830, qui ne pouvaient presser la main du maitre et de l'ami; mais elle etait plus douloureuse encore pour les jeunes, a qui il n'avait jamais ete donne de toucher cette main qui a ecrit laLegende des siecles.
Ils tiennent du moins, cher et illustre maitre, a vous envoyer l'hommage de leur respectueux attachement et de leur admiration sans bornes.
Victor Hugo repondit:
Bruxelles, 22 juillet 1867.
Chers poetes,
La revolution litteraire de 1830, corollaire et consequence de la revolution de 1789, est un fait propre a notre siecle. Je suis l'humble soldat de ce progres. Je combats pour la revolution sous toutes ses formes, sous la forme litteraire comme sous la forme sociale. J'ai la liberte pour principe, le progres pour loi, l'ideal pour type.
Je ne suis rien, mais la revolution est tout. La poesie du dix-neuvieme siecle est fondee. 1830 avait raison, et 1867 le demontre. Vos jeunes renommees sont des preuves a l'appui.
Notre epoque a une logique profonde, inapercue des esprits superficiels, et contre laquelle nulle reaction n'est possible. Le grand art fait partie de ce grand siecle. Il en est l'ame.
Grace a vous, jeunes et beaux talents, nobles esprits, la lumiere se fera de plus en plus. Nous, les vieux, nous avons eu le combat; vous, les jeunes, vous aurez le triomphe.
L'esprit du dix-neuvieme siecle combine la recherche democratique du Vrai avec la loi eternelle du Beau. L'irresistible courant de notre epoque dirige tout vers ce but souverain, la Liberte dans les intelligences, l'Ideal dans l'art. En laissant de cote tout ce qui m'est personnel, des aujourd'hui, on peut l'affirmer et on vient de le voir, l'alliance est faite entre tous les ecrivains, entre tous les talents, entre toutes les consciences, pour realiser ce resultat magnifique. La genereuse jeunesse, dont vous etes, veut, avec un imposant enthousiasme, la revolution tout entiere, dans la poesie comme dans l'etat. La litterature doit etre a la fois democratique et ideale; democratique pour la civilisation, ideale pour l'ame.
Le Drame, c'est le Peuple. La Poesie, c'est l'Homme. La est la tendance de 1830, continuee par vous, comprise par toute la grande critique de nos jours. Aucun effort reactionnaire, j'y insiste, ne saurait prevaloir contre ces evidences. La haute critique est d'accord avec la haute poesie.
Dans la mesure du peu que je suis, je remercie et je felicite cette critique superieure qui parle avec tant d'autorite dans la presse politique et dans la presse litteraire, qui a un sens si profond de la philosophie de l'art, et qui acclame unanimement 1830 comme 1789.
Recevez aussi, vous, mes jeunes confreres, mon remerciment.
A ce point de la vie ou je suis arrive, on voit de pres la fin, c'est-a-dire l'infini. Quand elle est si proche, la sortie de la terre ne laisse guere place dans notre esprit qu'aux preoccupations severes. Pourtant, avant ce melancolique depart dont je fais les preparatifs, dans ma solitude, il m'est precieux de recevoir votre lettre eloquente, qui me fait rever une rentree parmi vous et m'en donne l'illusion, douce ressemblance du couchant avec l'aurore. Vous me souhaitez la bienvenue, a moi qui m'appretais au grand adieu.
Merci. Je suis l'absent du devoir, et ma resolution est inebranlable, mais mon coeur est avec vous.
Je suis fier de voir mon nom entoure des votres. Vos noms sont une couronne d'etoiles.
Ces jeunes gens, ces fils de Brutus, de Camille,De Thraseas, combien etaient-ils? quatre mille.Combien sont morts? six cents. Six cents! comptez, voyez.Une dispersion de membres foudroyes,Des bras rompus, des yeux troues et noirs, des ventresOu fouillent en hurlant les loups sortis des antres,De la chair mitraillee au milieu des buissons,C'est la tout ce qui reste, apres les trahisons,Apres le piege, apres les guets-apens infames,Helas, de ces grands coeurs et de ces grandes ames!Voyez. On les a tous fauches d'un coup de faulx.Leur crime? ils voulaient Rome et ses arcs triomphaux;
Ils defendaient l'honneur et le droit, ces chimeres.Venez, reconnaissez vos enfants, venez, meres!Car, pour qui l'allaita, l'homme est toujours l'enfant.Tenez; ce front hagard, qu'une balle ouvre et fend,C'est l'humble tete blonde ou jadis, pauvre femme,Tu voyais rayonner l'aurore et poindre l'ame;Ces levres, dont l'ecume a souille le gazon,O nourrice, apres toi begayaient ta chanson;Cette main froide, aupres de ces paupieres closes,Fit jaillir ton lait sous ses petits doigts roses;Voici le premier-ne, voici le dernier-ne.O d'esperance eteinte amas infortune!Pleurs profonds! ils vivaient; ils reclamaient leur Tibre;Etre jeune n'est pas complet sans etre libre;Ils voulaient voir leur aigle immense s'envoler;Ils voulaient affranchir, reparer, consoler;Chacun portait en soi, pieuse idolatrie,Le total des affronts soufferts par la patrie,Ils savaient tout compter, tout, hors les ennemis.Helas! vous voila donc pour jamais endormis!Les heures de lumiere et d'amour sont passees,Vous n'effeuillerez plus avec vos fianceesL'humble etoile des pres qui rayonne et fleurit….Que de sang sur ce pretre, o pale Jesus-Christ!
Pontife elu que l'ange a touche de sa palme,A qui Dieu commanda de tenir, doux et calme,Son evangile ouvert sur le monde orphelin,O frere universel a la robe de lin,A demi dans la chaire, a demi dans la tombe,Serviteur de l'agneau, gardien de la colombe,Qui des cieux dans ta main portes le lys tremblant,Homme pres de ta fin, car ton front est tout blancEt le vent du sepulcre en tes cheveux se joue,Vicaire de celui qui tendait l'autre joue,A cette heure, o semeur des pardons infinis,Ce qui plait a ton coeur et ce que tu benisSur notre sombre terre ou l'ame humaine lutte,C'est un fusil tuant douze hommes par minute!
Jules deux reparait sous sa mitre de fer.La papaute feroce avoue enfin l'enfer.
Certes, l'outil du meurtre a bien rempli sa tache;Ces rois! leur foudre est traitre et leur tonnerre est lache.Avoir ete trop grands, francais, c'est importun.Jadis un contre dix, aujourd'hui dix contre un.France, on te deshonore, on te traine, on te lie,Et l'on te force a mettre au bagne l'Italie.Voila ce qu'on te fait, colosse en proie aux nains!Un ruisseau fumant coule au flanc des Apennins.
O sinistre vieillard, te voila responsableDu vautour deterrant un crane dans le sable,Et du croassement lugubre des corbeaux!Emplissez desormais ses visions, tombeaux,Paysages hideux ou rodent les belettes,Silhouettes d'oiseaux perches sur des squelettes!S'il dort, apparais-lui, champ de bataille noir!
Les canons sont tout chauds; ils ont fait leur devoir,La mitraille invoquee a tenu sa promesse;C'est fait. Les morts sont morts. Maintenant dis la messe.Prends dans tes doigts l'hostie en t'essuyant un peu,Car il ne faudrait pas mettre du sang a Dieu!Du reste tout est bien. La France n'est pas fiere;Le roi de Prusse a ri; le denier de Saint-PierreProspere, et l'irlandais donne son dernier sou;Le peuple cede et met en terre le genou;De peur qu'on ne le fauche, il plie, etant de l'herbe;On reprend Frosinone et l'on rentre a Viterbe;Le czar a commande son service divin;Partout ou quelque mort blemit dans un ravin,Le rat joyeux le ronge en tremblant qu'il ne bouge;Ici la terre est noire; ici la plaine est rouge;
Garibaldi n'est plus qu'un vain nom immortel,Comme Leonidas, comme Guillaume Tell;Le pape, a la Sixtine, au Gesu, chez les Carmes,Met tous ses diamants; tendre, il repand des larmesDe joie; il est tres doux; il parle du succesDe ses armes, du sang verse, des bons francais,Des quantites de plomb que la bombarde jette,Modestement, les yeux baisses, comme un poeteSe fait un peu prier pour reciter ses vers.De convois de blesses les chemins sont couverts.Partout rit la victoire.
Utilite des traitres.
Dans les perles, la soie et l'or, parmi tes reitresQu'hier, du doigt, aux champs de meurtre tu guidais,Pape, assis sur ton trone et siegeant sous ton dais,Coiffe de ta tiare aux trois couronnes, pretre,Tu verras quelque jour au Vatican peut-etreEntrer un homme triste et de haillons vetu,Un pauvre, un inconnu. Tu lui diras:—Qu'es-tu,Passant? que me veux-tu? sors-tu de quelque geole?Pourquoi voit-on ces brins de laine a ton epaule?—Une brebis etait tout a l'heure dessus,Repondra-t-il. Je viens de loin. Je suis Jesus.
Une chaine au heros! une corde a l'apotre!John Brown, Garibalbi, passez l'un apres l'autre.Quel est ce prisonnier? c'est le liberateur.Sur la terre, en tous lieux, du pole a l'equateur,L'iniquite prevaut, regne, triomphe, et meneDe force aux lachetes la conscience humaine.O prodiges de honte! etranges impudeurs!On accepte un soufflet par des ambassadeurs.On jette aux fers celui qui nous a fait l'aumone.—Tu sais, je t'ai blame de lui donner-ce trone!On etait gentilhomme, on devient alguazil.Debiteur d'un royaume, on paie avec l'exil.
Pourquoi pas? on est vil. C'est qu'on en recoit l'ordre.Rampons. Lecher le maitre est plus sur que le mordre.D'ailleurs tout est logique. Ou sont les contre-sens?La gloire a le cachot, mais le crime a l'encens;De quoi vous plaignez-vous? L'infame etant l'auguste,Le vrai doit etre faux, et la balance est juste.On dit au soldat: frappe! il doit frapper. La mortEst la servante sombre aux ordres du plus fort.Et puis, l'aigle peut bien venir en aide au cygne!Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.
Qu'est pour nous le soldat? du fer sur un valet.Le pape veut avoir son Sadowa; qu'il l'ait.Quoi donc! en viendra-t-on dans le siecle ou nous sommesA mettre en question le vieux droit qu'ont les hommesD'obeir a leur prince et de s'entre-tuer?Au pretendu progres pourquoi s'evertuerQuand l'humble populace est surtout coutumiere?La masse a plus de calme ayant moins de lumiere.Tous les grands interets des peuples, l'echafaud,La guerre, le budget, l'ignorance qu'il faut,Courent moins de dangers, et sont en equilibreSur l'homme garrotte mieux que sur l'homme libre.L'homme libre se meut et cause un tremblement.Un Garibaldi peut tout rompre a tout moment;Il entraine apres lui la foule, qui deserteEt passe a l'Ideal. C'est grave. On comprend, certe,Que la societe, sur qui veillent les cours,Doit trembler et fremir et crier au secours,Tant qu'un heros n'est pas mis hors d'etat de nuire.
Le phare, aux yeux de l'ombre, est coupable de luire.
Votre Garibaldi n'a pas trouve le joint.Ca, le but de tout homme ici-bas n'est-il pointDe tacher d'etre dupe aussi peu que possible?Jouir est bon. La vie est un tir a la cible.Le scrupule en haillons grelotte; je le plains.Rien n'a plus de vertu que les coffres-forts pleins.Il est de l'interet de tous qu'on ait des princesQui fassent refluer leur or dans les provinces;C'est pour cela qu'un roi doit etre riche; avoirUne liste civile enorme est son devoir;Le pape, qu'on voudrait confiner dans les astres,Est un roi comme un autre. Il a besoin de piastres,Que diable! L'opulence est le droit du saint lieu;Il faut dorer le pape afin de prouver Dieu;N'avoir pas une pierre ou reposer sa teteEst bon pour Jesus-Christ. La loque est deshonnete.Voyons la question par le cote moral;Le but du colonel est d'etre general,Le but du marechal est d'etre connetable!Avant tout, mon paiement. Mettons cartes sur table.Un renegat a tort tant qu'il n'est pas muchir;Alors il a raison. S'arrondir, s'enrichir,Tout est la. Regardez, nous prenons les Hanovres.Et quant a ces bandits qui veulent rester pauvres,Ils sont les ennemis publics. Sus! hors la loi!Ils donnent le mauvais exemple. Coffrez-moiCe gueux, qui, dictateur, n'a rien mis dans sa poche.
On se heurte au battant lorsqu'on touche a la cloche,Et lorsqu'on touche au pretre on se heurte au soudard.Morbleu, la papaute n'est pas un objet d'art!
Par le sabre en Espagne, en Prusse par la schlague,Par la censure en France, on modere, on elagueL'exces de reverie et de tendance au droit.Le peuple est pour le prince un soulier fort etroit;L'elargir en l'usant aux marches militairesEst utile. Un pontife en ses sermons austeres,Sait rattacher au ciel nos lois, qu'on nomme abus,Et le knout en latin s'appelle Syllabus.L'ordre est tout. Le fusil Chassepot est suave.Le progres est beni; dans quoi? dans le zouave!Les boulets sont benis dans leurs coups; le chacalEst beni dans sa faim, s'il est pontifical.Nous trouvons excellent, quant a nous, que le papeRie au nez de ce siecle inepte, ecrase, frappe;Et, du moment qu'on veut lui prendre son argent,Se fasse carrement recruteur et sergent,Pousse a la guerre, et crie: a mort quiconque est libre!Qu'il recommande au prone un obus de calibre,Qu'il dise en achevant sa priere: egorgez!Envoie aux combattants force fourgons charges,De la poudre, du fer, du plomb, et ravitailleL'extermination sur les champs de bataille!
Qu'il aille donc! qu'il aille, emportant son mandat,Ce chevalier errant des peuples, ce soldat.Ce paladin, ce preux de l'ideal! qu'il parte.Nous, les proscrits d'Athene, a ce proscrit de Sparte,Ouvrons nos seuils; qu'il soit notre hote maintenant;Qu'en notre maison sombre il entre rayonnant.Oui, viens, chacun de nous, frere a l'ame meurtrie,Veut avec son exil te faire une patrie!Viens, assieds-toi chez ceux qui n'ont plus de foyer.Viens, toi qu'on a pu vaincre et qu'on n'a pu ployer!Nous chercherons quel est le nom de l'esperance;Nous dirons: Italie! et tu repondras: France!Et nous regarderons, car le soir fait rever,En attendant les droits, les astres se lever.L'amour du genre humain se double d'une haineEgale au poids du joug, au froid noir de la chaine,Aux mensonges du pretre, aux cruautes du roi.Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi?Parce que nous aimons. Toutes ces humbles tetes,Nous voulons les voir croitre et nous sommes des betesDans l'antre, et nous avons les peuples pour petits.Jetes au meme ecueil, mais non pas engloutis,Frere, nous nous dirons tous les deux notre histoire;Tu me raconteras Palerme et ta victoire,Je te dirai Paris, sa chute et nos sanglots,Et nous lirons ensemble Homere au bord des flots.Puis tu continueras ta marche apre et hardie.
Et, la-bas, la lueur deviendra l'incendie.
Ah! race italienne, il etait ton appui!Ah! vous auriez eu Rome, o peuples, grace a lui,Grace au bras du guerrier, grace au coeur du prophete.D'abord il l'eut donnee, ensuite il l'eut refaite.
Oui, calme, ayant en lui de la grandeur assezPour s'ajouter sans trouble aux heros trepasses,Il eut reforge Rome; il eut mele l'exempleDu vieux sepulcre avec l'exemple du vieux temple;Il eut mele Turin, Pise, Albe, Velletri,Le Capitole avec le Vesuve, et petriL'ame de Juvenal avec l'ame de Dante;Il eut trempe d'airain la fibre independante;Il vous eut des titans montre les fiers chemins.Pleurez, italiens! il vous eut faits romains.
Le crime est consomme. Qui l'a commis? Ce pape?Non. Ce roi? non. Le glaive a leur bras faible echappe.Qui donc est le coupable alors? Lui. L'homme obscur;Celui qui s'embusqua derriere notre mur;Le fils du Sinon grec et du Judas biblique;Celui qui, souriant, guetta la republique,Son serment sur le front, son poignard a la main.
Il est parmi vous, rois, o groupe a peine humain,Un homme que l'eclair de temps en temps regarde.Ce condamne, qui triple autour de lui sa garde,Perd sa peine. Son tour approche. Quand? Bientot.C'est pourquoi l'on entend un grondement la-haut.L'ombre est sur vos palais, o rois. La nuit l'apporte.Tel que l'executeur frappant a votre porte,Le tonnerre demande a parler a quelqu'un.
Et cependant l'odeur des morts, affreux parfumQui se mele a l'encens des Tedeums superbes,Monte du fond des bois, du fond des pres pleins d'herbes,Des steppes, des marais, des vallons, en tous lieux!Au fatal boulevard de Paris oublieux,Au Mexique, en Pologne, en Crete ou la nuit tombe,En Italie, on sent un miasme de tombe,Comme si, sur ce globe et sous le firmament,Etant dans sa saison d'epanouissement,Vaste mancenillier de la terre en demence,Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense.Partout des egorges! des massacres partout!Le cadavre est a terre et l'idee est debout.
Ils gisent etendus dans les plaines farouches,L'appel aux armes flotte au-dessus de leurs bouches.On les dirait semes. Ils le sont. Le sillonSe nomme liberte. La mort est l'aquilon,Et les morts glorieux sont la graine sublimeQu'elle disperse au loin sur l'avenir, abime.Germez, heros! et vous, cadavres, pourrissez.Fais ton oeuvre, o mystere! epars, nus, herisses,Beants, montrant au ciel leurs bras coupes qui pendent,Tous ces extermines immobiles attendent.
Et tandis que les rois, joyeux et desastreux,Font une fete auguste et triomphale entre eux,Tandis que leur olympe abonde, au fond des nues,En fanfare, en festins, en joie, en gorges nues,Rit, chante, et, sur nos fronts, montre aux hommes contentsUne fraternite de czars et de sultans,De son cote, la-bas, au desert, sous la bise,Dans l'ombre avec la mort le vautour fraternise;Les betes du sepulcre ont leur vil rendez-vous;Le freux, la louche orfraie, et le pygargue roux,L'apre autour, les milans, feroces hirondelles,Volent droit aux charniers, et tous a tire-d'ailes.Se hatent vers les morts, et ces rauques oiseauxS'abattent, l'un mordant la chair, l'autre les os,Et, criant, s'appelant, le feu sous les paupieres,Viennent boire le sang qui coule entre les pierres.
O peuple, noir dormeur, quand t'eveilleras-tu?Rester couche sied mal a qui fut abattu.Tu dors, avec ton sang sur les mains, et, stigmateQue t'a laisse l'abjecte et dure casemate,La marque d'une corde autour de tes poignets.Qu'as-tu fait de ton ame, o toi qui t'indignais?L'empire est une cave, et toutes les especesDe nuit te tiennent pris sous leurs brumes epaisses.Tu dors, oubliant tout, ta grandeur, son complot,La liberte, le droit, ces lumieres d'en haut;Tu fermes les yeux, lourd, gisant sous d'affreux voiles,Sans souci de l'affront que tu fais aux etoiles!Allons, remue. Allons, mets-toi sur ton seant.Qu'on voie enfin bouger le torse du geant.La longueur du sommeil devient ignominie.Es-tu las? es-tu sourd? es-tu mort? Je le nie.N'as-tu pas conscience en ton accablementQue l'opprobre s'accroit de moment en moment?N'entends-tu pas qu'on marche au-dessus de ta tete?Ce sont les rois. Ils font le mal. Ils sont en fete.Tu dors sur ce fumier! Toi qui fus citoyen,Te voila devenu bete de somme. Eh bien,L'ane se leve, et brait; le boeuf se dresse, et beugle.Cherche donc dans ta nuit puisqu'on t'a fait aveugle!
O toi qui fus si grand, debout! car il est tard.Dans cette obscurite l'on peut mettre au hasardLa main sur de la honte ou bien sur de la gloire;Etends le bras le long de la muraille noire;L'inattendu dans l'ombre ici peut se cacher;Tu parviendras peut-etre a trouver, a toucher,A saisir une epee entre tes poings funebres,Dans le tatonnement farouche des tenebres!
Hauteville-House, novembre 1867.
Un mois ne s'etait pas ecoule depuis la publication de ce poeme, que dix-sept traductions en avaient deja paru, dont quelques-unes en vers. Le dechainement de la presse clericale augmenta le retentissement.
Garibaldi repondit a Victor Hugo par un poeme en vers francais, noble remerciement d'une grande ame.
La publication du poeme de Victor Hugo donna lieu a un incident. En ce moment-la (novembre 1867), on jouaitHernaniau Theatre-Francais, et l'on allait jouerRuy Blasa l'Odeon. Les representations d'Hernanifurent arretees, et Victor Hugo recut a Guernesey la lettre suivante:
"Le directeur du Theatre imperial de l'Odeon a l'honneur d'informer M.Victor Hugo que la reprise deRuy Blasest interdite.
Victor Hugo repondit:
"A M. Louis Bonaparte, aux Tuileries.
"Monsieur, je vous accuse reception de la lettre signee CHILLY.
Noel. Decembre 1867.
J'eprouve toujours un certain embarras a voir tant de personnes reunies autour d'une chose si simple et si petite. Moi, solitaire, une fois par an j'ouvre ma maison. Pourquoi? Pour montrer a qui veut la voir une humble fete, une heure de joie donnee, non par moi, mais par Dieu, a quarante enfants pauvres. Toute l'annee la misere, un jour la joie. Est-ce trop!
Mesdames, c'est a vous que je m'adresse, car a qui offrir la joie des enfants, si ce n'est au coeur des femmes?—Pensez toutes a vos enfants en voyant ceux-ci, et, dans la mesure de vos forces, et pour commencer des l'enfance la fraternite des hommes, faites, vous qui etes des meres heureuses et favorisees, faites que les petits riches ne soient pas envies par les petits pauvres! Semons l'amour. C'est ainsi que nous apaiserons l'avenir.
Comme je le disais l'an dernier, a pareille occasion, faire du bien a quarante enfants est un fait insignifiant; mais si ce nombre de quarante enfants pouvait, par le concours de tous les bons coeurs, s'accroitre indefiniment, alors il y aurait un exemple utile. Et c'est dans ce but de propagande que j'ai consenti a laisser se repandre un peu de publicite sur le Diner des enfants pauvres institue a Hauteville-House.
Cette petite fondation a donc deux buts principaux, un but d'hygiene et un but de propagande.
Au point de vue de l'hygiene, reussit-elle? Oui. La preuve la voici: depuis six ans que ce Diner des enfants pauvres est fonde a Hauteville-House, sur quarante enfants qui y prennent part, deux seulement sont morts. Deux en six ans! Je livre ce fait aux reflexions des hygienistes et des medecins.
Au point de vue de la propagande, reussit-elle? Oui. Des Diners hebdomadaires pour l'enfance pauvre, fondes sur le modele de celui-ci, commencent a s'etablir un peu partout; en Suisse, en Angleterre, surtout en Amerique. J'ai recu hier un journal anglais, leLeith Pilot, qui en recommande vivement l'etablissement.
L'an dernier je vous lisais une lettre, inseree dans leTimes, annoncant a Londres la fondation d'un diner de 320 enfants. Aujourd'hui voici une lettre que m'ecrit lady Thompson, tresoriere d'un Diner d'enfants pauvres dans la paroisse de Marylebone, ou sont admis 6,000 enfants. De 300 a 6,000, c'est la une progression magnifique, d'une annee a l'autre. Je felicite et je remercie ma noble correspondante, lady Thompson. Grace a elle et a ses honorables amis, l'idee du solitaire a fructifie. Le petit ruisseau de Guernesey est devenu a Londres un grand fleuve.
Un dernier mot.
Tous, tant que nous sommes, nous avons ici-bas des devoirs de diverses sortes. Dieu nous impose d'abord les devoirs severes. Nous devons, dans l'interet de tous les hommes, lutter; nous devons combattre les forts et les puissants, les forts quand ils abusent de la force, les puissants quand ils emploient au mal la puissance; nous devons prendre au collet le despote, quel qu'il soit, depuis le charretier qui maltraite un cheval jusqu'au roi qui opprime un peuple. Resister et lutter, ce sont de rudes necessites. La vie serait dure si elle ne se composait que de cela.
Quelquefois, a bout de forces, on demande, en quelque sorte, grace au devoir. On se tourne vers la conscience: Que veux-tu que j'y fasse? repond la conscience; le devoir est de continuer. Pourtant on interrompt un moment la lutte, on se met a contempler les enfants, les pauvres petits, les frais visages que fait lumineux et roses l'aube auguste de la vie, on se sent emu, on passe de l'indignation a l'attendrissement, et alors on comprend la vie entiere, et l'on remercie Dieu, qui, s'il nous donne les puissants et les mechants a combattre, nous donne aussi les innocents et les faibles a soulager, et qui, a cote des devoirs severes, a place les devoirs charmants. Les derniers consolent des premiers.
1868
Manin au tombeau.—Flourens en prison. La liberte, comprimee en Crete, reparait en Espagne. Apres le devoir envers les hommes, le devoir envers les enfants.
Victor Hugo, invite par les patriotes venitiens a venir assister a la ceremonie de la translation des cendres de Manin a Venise, repondit par la lettre suivante:
Hauteville-House, 16 mars 1868.
On m'ecrit de Venise, et l'on me demande si j'ai une parole a dire dans cette illustre journee du 22 mars.
Oui. Et cette parole, la voici:
Venise a ete arrachee a Manin comme Rome a Garibaldi.
Manin mort reprend possession de Venise. Garibaldi vivant rentrera aRome.
La France n'a pas plus le droit de peser sur Rome que l'Autriche n'a eu le droit de peser sur Venise.
Meme usurpation, qui aura le meme denoument.
Ce denoument, qui accroitra l'Italie, grandira la France.
Car toutes les choses justes que fait un peuple sont des choses grandes.
La France libre tendra la main a l'Italie complete.
Et les deux nations s'aimeront. Je dis ceci avec une joie profonde, moi qui suis fils de la France et petit-fils de l'Italie.
Le triomphe de Manin aujourd'hui predit le triomphe de Garibaldi demain.
Ce jour du 22 mars est un jour precurseur.
De tels sepulcres sont pleins de promesses. Manin fut un combattant et un proscrit du droit; il a lutte pour les principes; il a tenu haut l'epee de lumiere. Il a eu, comme Garibaldi, la douceur heroique. La liberte de l'Italie, visible, quoique voilee, est debout derriere son cercueil. Elle otera son voile.
Et alors elle deviendra la paix tout en restant la liberte.
Voila ce qu'annonce Manin rentrant a Venise.
Dans un mort comme Manin il y a de l'esperance.
En presence de certains faits, un cri d'indignation echappe.
M. Gustave Flourens est un jeune ecrivain de talent. Fils d'un pere devoue a la science, il est devoue au progres. Quand l'insurrection de Crete a eclate, il est alle en Crete. La nature l'avait fait penseur, la liberte l'a fait soldat. Il a epouse la cause cretoise, il a lutte pour la reunion de la Crete a la Grece; il a finalement adopte cette Candie heroique; il a saigne et souffert sur cette terre infortunee, il y a eu chaud et froid, faim et soif; il a guerroye, ce parisien, dans les monts Blancs de Sphakia, il a subi les durs etes et les rudes hivers, il a connu les sombres champs de bataille, et plus d'une fois, apres le combat, il a dormi dans la neige a cote de ceux qui dormaient dans la mort. Il a donne son sang, il a donne son argent. Detail touchant, il lui est arrive de preter trois cents francs a ce gouvernement de Crete, dedaigne, on le comprend, des gouvernements qui s'endettent de treize milliards [note: C'etait a cette epoque la dette de la France sous l'empire. Depuis, Sedan et ses suites ont accru cette dette de dix milliards. Grace a l'aventure finale de l'empire, la France doit dix milliards de plus; il est vrai qu'elle a deux provinces de moins.]. Apres des annees d'un opiniatre devouement, ce francais a ete fait cretois. L'assemblee nationale candiote s'est adjoint M. Gustave Flourens; elle l'a envoye en Grece faire acte de fraternite, et l'a charge d'introduire les deputes cretois au parlement hellenique. A Athenes, M. Gustave Flourens a voulu voir Georges de Danemark, qui est roi de Grece, a ce qu'il parait. M. Gustave Flourens a ete arrete.
Francais, il avait un droit; cretois, il avait un devoir. Devoir et droit ont ete meconnus. Le gouvernement grec et le gouvernement francais, deux complices, l'ont embarque sur un paquebot de passage, et il a ete apporte de force a Marseille. La, il etait difficile de ne pas le laisser libre; on a du le lacher. Mis en liberte, M. Gustave Flourens est immediatement reparti pour la Grece. Moins de huit jours apres avoir ete expulse d'Athenes, il y rentrait. C'etait son devoir. M. Gustave Flourens a accepte une mission sacree, il est le depute d'un peuple qui expire, il est porteur d'un cri d'agonie, il est depositaire du plus auguste des fideicommis, du droit d'une nation; ce fideicommis, il veut y faire honneur; cette mission, il veut la remplir. De la son obstination intrepide. Or, sous de certains regnes, qui fait son devoir, fait un crime. A cette heure, M. Gustave Flourens est hors la loi. Le gouvernement grec le traque, le gouvernement francais le livre, et voici ce que ce lutteur stoique m'ecrit d'Athenes, ou il est cache:Si je suis pris, je m'attends au poison dans quelque cachot.
Dans une autre lettre, qu'on nous ecrit de Grece, nous lisons:Gustave Flourens est abandonne.
Non, il n'est pas abandonne. Que les gouvernements le sachent, ceux qui se croient forts comme la Russie, et ceux qui se sentent faibles comme la Grece, ceux qui torturent la Pologne, comme ceux qui trahissent la Crete, qu'ils le sachent, et qu'ils y songent, la France est une immense force inconnue. La France n'est pas un empire, la France n'est pas une armee, la France n'est pas une circonscription geographique, la France n'est pas meme une masse de trente-huit millions d'hommes plus ou moins distraits du droit par la fatigue; la France est une ame. Ou est-elle? Partout. Peut-etre meme en ce moment est-elle plutot ailleurs qu'en France. Il arrive quelquefois a une patrie d'etre exilee. Une nation comme la France est un principe, et son vrai territoire c'est le droit. C'est la qu'elle se refugie, laissant la terre, devenue glebe, au joug, et le domaine materiel a l'oppression materielle. Non, la Crete, qu'on met hors les nations, n'est pas abandonnee. Non, son depute et son soldat, Gustave Flourens, qu'on met hors la loi, n'est pas abandonne. La verite, cette grande menace, est la, et veille. Les gouvernements dorment ou font semblant, mais il y a quelque part des yeux ouverts. Ces yeux voient et jugent. Ces yeux fixes sont redoutables. Une prunelle ou est la lumiere est une attaque continue a tout ce qui est faux, inique et nocturne. Sait-on pourquoi les cesars, les sultans, les vieux rois, les vieux codes et les vieux dogmes se sont ecroules? C'est parce qu'ils avaient sur eux cette lumiere. Sait-on pourquoi Napoleon est tombe? C'est parce que la justice, debout dans l'ombre, le regardait.
Hauteville-House, 9 juillet 1868.
Trois semaines apres la publication de cette lettre, Victor Hugo recut le billet que voici:
Naples, 25 juillet 1868.
"Maitre,
"Grace a vous je suis hors de prison et de danger. Les gouvernements ont ete forces, par la conscience publique, de lacher l'homme reclame par Victor Hugo. Barbes vous a du la vie; je vous dois la liberte.