1852
Commencement de l'exil. Belgique.—Depart de Belgique.—Angleterre. Arrivee a Jersey. Declaration de guerre des proscrits a l'empire. Fraternite des vaincus de France et des vaincus de Pologne.
A Anvers, le 1er aout 1852.
En decembre 1851, Victor Hugo fut un des cinq representants du peuple elus par la gauche pour diriger la resistance et combattre le coup d'etat. Ce comite des Cinq lutta depuis le 2 decembre jusqu'au 6, et dut changer vingt-sept fois d'asile. Le massacre des boulevards, le jeudi 4, assura la victoire du crime et ota toute chance de succes aux defenseurs de la loi. Victor Hugo, cache dans Paris, et en communication avec les principaux hommes des faubourgs, voulut rester le plus longtemps possible a la disposition du peuple et epuiser jusqu'a la derniere chance de resistance. Le 11, tout espoir etait evanoui. Victor Hugo ne quitta Paris que ce jour-la. Il alla a Bruxelles. La il ecrivitl'Histoire d'un crimeetNapoleon le Petit. Ceci fit faire au gouvernement belge une loi, la loi Faider. Cette loi, faite expres pour Victor Hugo, decretait des penalites contre la pensee libre et declarait sacres et inviolables en Belgique tous les princes, crimes compris. Elle s'appela du nom de son inventeur, un nomme Faider. Ce Faider etait, a ce qu'il parait, magistrat. Victor Hugo dut chercher un autre asile. Le 1er aout, il s'embarqua a Anvers pour l'Angleterre. Les proscrits francais, refugies en Belgique, vinrent l'accompagner jusqu'a l'embarquement. L'elite des liberaux belges se joignit aux proscrits francais. Il y eut une sorte de separation solennelle entre ces hommes, dont plusieurs devaient mourir dans l'exil. On adressa a Victor Hugo des paroles d'adieu, auxquelles il repondit:
Freres proscrits, amis belges,
En repondant a tant de cordiales paroles qui s'adressent a moi, souffrez que je ne parle pas de moi et trouvez bon que je m'oublie. Qu'importe ce qui m'arrive! J'ai ete exile de France pour avoir combattu le guet-apens de decembre et m'etre collete avec la trahison; je suis exile de Belgique pour avoir faitNapoleon le Petit. Eh bien! je suis banni deux fois, voila tout. M. Bonaparte m'a traque a Paris, il me traque a Bruxelles; le crime se defend; c'est tout simple. J'ai fait mon devoir, et je continuerai de faire mon devoir. N'en parlons plus. Certes, je souffre de vous quitter, mais est-ce que nous ne sommes pas faits pour souffrir? Mon coeur saigne; laissons-le saigner. Ne nous appelons-nous pas les sacrifies?
Permettez donc que je laisse de cote, ce qui me touche, pour remercier Madier-Montjau de ses genereuses effusions, Charras de ses grandes et belles paroles, Deschanel de sa noble et charmante eloquence, Dussoubs et Agricol Perdiguier de leur adieu touchant, et vous-memes, nos amis de Belgique, de vos fraternelles sympathies si fermement exprimees; je ne sache rien de mieux, au moment de quitter cette terre hospitaliere, au moment de nous separer peut-etre pour ne plus nous revoir, qu'une derniere malediction a Louis Bonaparte et une derniere acclamation a la republique.
Vive la republique, amis!
(On crie de toutes parts: Vive la republique!L'orateur reprend:)
Il y a des gens qui disent: La republique est morte. Eh bien! si elle est morte, que le monde, absorbe a cette heure dans l'assouvissement joyeux et brutal des interets materiels, detourne un moment la tete, et qu'il regarde l'exil saluer le tombeau!
Proscrits, si la republique est morte, veillons le cadavre! allumons nos ames, et laissons-les se consumer comme des cierges autour du cercueil; restons inclines devant l'idee morte, et, apres avoir ete ses soldats pour la defendre, soyons ses pretres pour l'ensevelir.
Mais non, la republique n'est pas morte!
Citoyens, je le declare, elle n'a jamais ete plus vivante. Elle est dans les catacombes, ce qui est bon. Ceux-la seuls la croient morte qui prennent les catacombes pour le tombeau. Amis, les catacombes ne sont pas le sepulcre, les catacombes sont le berceau. Le christianisme en est sorti la tiare en tete; la republique en sortira l'aureole au front. La republique morte, grand Dieu! mais elle est immortelle! Mais a quel moment dit-on cela! au moment ou elle a, en France seulement, deux mille massacres, douze cents supplicies, dix mille deportes, quarante mille proscrits! La republique morte! mais regardez donc autour de vous. La terre d'exil, les pontons, les bagnes, Bellisle, Mazas, l'Afrique, Cayenne, les fosses du Champ de Mars, le cimetiere Montmartre, sont pleins de sa vie! Citoyens, la democratie, la liberte, la republique est notre religion a nous. Eh bien! passez-moi cette expression, les martyrs sont le combustible des religions. Plus il y en a dans le brasier, plus la flamme monte, plus l'idee grandit, plus, la verite illumine. A cette heure, proscrits, je le repete, la republique est plus vivante et plus eblouissante que jamais, ayant pour splendeur toutes vos miseres.
Et, au besoin, je n'en voudrais pas d'autre preuve que ce reflet d'on ne sait quelle aurore qui eclaire en ce moment tous vos visages, a vous, bannis, qui m'entourez. Qu'y a-t-il en effet dans vos yeux et sur vos fronts? La joie. La sainte joie des victimes. Sans compter la ville natale evanouie, la fortune perdue, le travail brise, le pain qui manque, les habitudes rompues, le foyer detruit, chacun de vous a au coeur un pere, une mere, des freres, des enfants, dont il a fallu se separer, une femme aimee et quittee, quelque amour meurtri et saignant; vous souffrez, vous vous tordez sur ces charbons ardents; mais vous levez la tete, et votre oeil dit: nous sommes contents. C'est que vous savez que la republique, votre foi, votre idee-patrie, puise une vie nouvelle dans vos tortures. Vos douleurs sont une affirmation. Le bucher flamboie; le martyr rayonne.
Vive la republique, citoyens!
(On crie: Vive la republique!Une voix dit: Un mot aux amis belges!Victor Hugo continue:)
Je viens d'entendre une voix me crier: un mot aux amis belges! Est-ce que vous croyez par hasard que je vais les oublier? (Non! non!) Les oublier dans cet adieu! eux qui nous ont suivis jusqu'ici, eux qui nous entourent a cette heure de leur foule intelligente et cordiale, eux qui blament si energiquement les faiblesses de leur gouvernement, les oublier! jamais! Petite nation, ils se sont conduits comme un grand peuple. Ils sont accourus au-devant de nous,—vous vous en souvenez, bannis!—quand nous arrivions a leur frontiere apres le 2 decembre, proscrits, chasses, poursuivis, la sueur au front, l'oreille encore pleine de la rumeur du combat, la glorieuse boue des barricades a nos habits! ils n'ont pas repousse notre adversite; ils n'ont pas eu peur de notre contagion; gloire a eux! ils ont fait, grandement et simplement, asseoir a leur foyer cette espece de pestiferes qu'on appelle les vaincus.
Amis belges, j'arrive donc a vous sans transition. Vous etes nos hotes, c'est-a-dire nos freres. On n'a pas besoin de transition pour tendre la main a des freres.
L'un de vous, tout a l'heure, ce vaillant Louis Labarre, songeant a M. Bonaparte, attestait en termes eloquents votre nationalite, et jurait de mourir pour la defendre. C'est bien; je l'approuve. Nous tous francais qui sommes ici, nous l'approuvons.
Oui, si M. Bonaparte arrive, si M. Bonaparte vous envahit, s'il vient une nuit,—c'est son heure,—heurter vos frontieres, trainant a sa suite, ou, pour mieux dire, poussant devant lui,—marcher en tete n'est pas sa maniere,—poussant devant lui ce qu'il appelle aujourd'hui la France, cette armee maintenant denationalisee, ces regiments dont il a fait des hordes, ces pretoriens qui ont viole l'assemblee nationale, ces janissaires qui ont sabre la constitution, ces soldats du boulevard Montmartre, qui auraient pu etre des heros et dont il a fait des brigands; s'il arrive a vos frontieres, cet homme, declarant la Belgique pachalik, vous apportant la honte a vous qui etes l'honneur, vous apportant l'esclavage a vous qui etes la liberte, vous apportant le vol a vous qui etes la probite, oh! levez-vous, belges, levez-vous tous! recevez Louis Bonaparte comme vos aieux les nerviens ont recu Caligula! courez aux fourches, aux pierres, aux faulx, aux socs de vos charrues; prenez vos couteaux, prenez vos fusils, prenez vos carabines; sautez sur la vieille epee d'Arteveld, sautez sur le vieux baton ferre de Coppenole, remettez, s'il le faut, des boulets de marbre dans la grosse couleuvrine de Gand; vous en trouverez a Notre-Dame de Hal! criez aux armes! ce n'est pas Annibal qui est aux portes, c'est Schinderhannes! Sonnez le tocsin, battez le rappel; faites la guerre des plaines, faites la guerre des murailles, faites la guerre des buissons; luttez pied a pied, defendez-vous, frappez, mourez; souvenez-vous de vos peres qui ont voulu vous leguer la gloire, souvenez-vous de vos enfants auxquels vous devez leguer la liberte! Empruntez a Waterloo son cri funebre: la Belgique meurt et ne se rend pas!
Si le Bonaparte vient, faites cela!
Mais, belges, si, un jour, le front dans la lumiere, agitant au vent joyeux des revolutions un drapeau d'une seule couleur sur lequel, vous lirez:Fraternite des Peuples. Etats-Unis d'Europe,—grande, libre, fiere, tendre, sereine, des epis et des lauriers dans les mains, la France, la vraie France vient a vous, oh! levez-vous encore cette fois, belges, mais pour remplacer le baton ferre par le rameau fleuri! levez-vous, mais pour aller au-devant de la France, et pour lui dire: Salut!
Levez-vous pour lui tendre la main, a notre mere, comme nous, ses fils, nous vous la tendons, et pour lui ouvrir les bras comme nous vous les ouvrons. Car cette France-la, ce ne sera pas la conquerante, ce sera l'initiatrice; ce ne sera pas la France qui subjugue, ce sera la France qui delivre; ce ne sera pas la France des Bonapartes, ce sera la France des nations!
Recevez-la comme une grande amie. Accueillez-la, cette victorieuse, comme, proscrite, vous l'avez accueillie. Car c'est elle que vous acclamez en ce moment; car c'est la France qui est ici. C'est elle qui, a cette heure, quelquefois meurtrie par vos gouvernants, toujours relevee et consolee par vous, pleure a la porte de vos villes sous la blouse de l'ouvrier ou sous le sarrau de toile du laboureur exile.
Amis, la persecution et la douleur, c'est aujourd'hui; les Etats-Unis d'Europe, les Peuples-Freres, c'est demain. Lendemain inevitable pour nos ennemis, infaillible pour nous. Amis, quelles que soient les angoisses et les duretes du moment qui passe, fixons notre pensee sur ce lendemain splendide, deja visible pour elle, sur cette immense echeance de la liberte et de la fraternite. C'est dans cette contemplation que vous puisez votre calme, proscrits de France. Quelquefois, comme je vous le rappelais tout a l'heure, dans la nuit lugubre ou vous etes, on s'etonne de voir dans vos yeux tant de lumiere. Cette lumiere, c'est la clarte de l'avenir dont vous etes pleins.
Citoyens francais et belges, en face des tyrans, levons haut les nationalites; en presence de la democratie, inclinons-les. La democratie, c'est la grande patrie. Republique universelle, c'est patrie universelle. Au jour venu, contre les despotes, les nationalites et les patries devront pousser le cri de guerre; l'oeuvre faite, l'unite, la sainte unite humaine deposera au front de toutes les nations le baiser de paix. Montons d'echelon en echelon, d'initiation en initiation, de douleur en douleur, de misere en misere, aux grandes formules. Que chaque degre franchi elargisse l'horizon. Il y a quelque chose qui est au-dessus de l'allemand, du belge, de l'italien, de l'anglais, du francais, c'est le citoyen; il y a quelque chose qui est au-dessus du citoyen, c'est l'homme. La fin des nations, c'est l'unite, comme la fin des racines, c'est l'arbre, comme la fin des vents, c'est le ciel, comme la fin des fleuves, c'est la mer. Peuples! il n'y a qu'un peuple. Vive la republique universelle!
Le 5 aout 1852.
Victor Hugo ne fit que traverser l'Angleterre. Le 5 aout, il debarqua a Jersey. Il fut recu a son arrivee par le groupe des proscrits francais, qui l'attendaient sur le quai de Saint-Helier.
Citoyens,
Je vous remercie de votre fraternelle bienvenue. Je la rapproche avec attendrissement de l'adieu de nos amis de Belgique. J'ai quitte la France sur le quai d'Anvers, je la retrouve sur la jetee de Saint-Helier.
Amis, je viens de voir en Belgique un touchant spectacle: toutes les divisions oubliees, toutes les nuances republicaines reconciliees; une concorde profonde, tous les systemes rallies au drapeau de l'Idee, le rapprochement des proscrits dans les bras de l'affliction; chacun cherchant son adversaire pour en faire son ami, et son ennemi, pour en faire son frere; toutes les rancunes evanouies dans le doux et fier sourire du malheur; j'ai vu cela, j'en viens, j'en ai le coeur plein, c'est beau. Oui, toutes les mains venant les unes au-devant des autres, tous les democrates et tous les socialistes ne faisant plus qu'un seul republicain; pas un regard farouche, pas un front a l'ecart; nulle exclusion; tous les passes honnetes s'acceptant, toutes les dates de l'epreuve fraternisant, toutes les natures les plus diverses mises d'accord, toutes, depuis les militants jusqu'aux philosophes, depuis Charras, l'homme de guerre, jusqu'a Agricol Perdiguier, l'homme de paix; depuis ceux qui, enfants de troupe de l'Idee, ont eu le bonheur de naitre et de grandir dans la foi republicaine, jusqu'a ceux qui, comme moi, nes dans d'autres rangs, ont monte de progres en progres, d'horizon en horizon, de sacrifice en sacrifice, a la democratie pure.
J'ai vu cela, je le repete, et c'est a nous, les nouveaux venus, d'en feliciter la republique.
Je dis les nouveaux venus, car nous autres, les republicains d'apres Fevrier, nous sommes, je le sais et j'y insiste, les ouvriers de la derniere heure; mais on peut s'en vanter, quand cette derniere heure a ete l'heure de la persecution, l'heure des larmes, l'heure du sang, l'heure du combat, l'heure de l'exil.
J'ai vu en Belgique l'admirable spectacle de la souffrance doucement et fermement supportee. Tous prennent part aux amertumes de l'epreuve comme a un banquet commun. Ils s'aiment et ils croient. Oh! vous qui etes leurs freres, laissez-moi, par une derniere illusion, prolonger ici l'adieu que je leur ai fait! Laissez-moi glorifier ces hommes qui souffrent si bien! ces ouvriers arraches a la ville qui nourrissait leur corps et illuminait leur intelligence, ces paysans deracines du champ natal; et les autres non moins meritants, lettres, professeurs, artistes, avocats, notaires, medecins, car toutes les professions ont eu tous les courages; laissez-moi glorifier ces bannis, ces chasses, ces persecutes, et, au milieu de tous, ces representants du peuple qui, apres avoir lutte trois ans a la tribune contre une coalition de reactions, de trahisons et de haines, ont lutte quatre jours dans la rue contre une armee! Ces representants, je les ai connus, ils sont mes amis, laissez-moi vous en parler, permettez-moi ces effusions, je les ai vus dans les melees; je les ai vus sur le penchant des catastrophes; j'ai vu leur calme dans les barricades; j'ai vu, ce qui est plus rare que le courage militaire, leur front intrepide dans les luttes parlementaires, pendant que l'avenir mysterieux les menacait, pendant que les fureurs de la majorite s'acharnaient sur eux, pendant que la presse monarchique, c'est-a-dire anarchique, les insultait, que les journaux bonapartistes, complices des premeditations sinistres de l'Elysee, leur prodiguaient a dessein la boue et l'injure, et que la calomnie les faisait bons pour la proscription.
Je les ai vus ensuite apres l'ecroulement, dans la peine, dans la grande epreuve, conduisant au desert de l'exil la lugubre colonne des sacrifies, et, moi qui les aimais, je les ai admires.
Voila ce que j'ai vu en Belgique, voila, je le sais, ce que je vais revoir ici. Car ce grand exemple de la concorde des proscrits, dont la France a besoin, ce beau spectacle de la fraternite pratiquee devant lequel tombent les calomnies, la Belgique, certes, n'est point la seule a le donner. Il se retrouve sur tous les autres radeaux de la Meduse, sur tous les autres points ou les naufrages de la proscription se sont groupes; il se retrouve particulierement a Jersey. Je vous en remercie, amis, au nom de notre malheur!
Oh! scellons, consolidons, cimentons cette concorde! abjurons toute dissidence et tout desaccord! puisque nous n'avons plus qu'une couleur a notre drapeau, la pourpre, n'ayons plus qu'un sentiment dans nos ames, la fraternite! La France, je le repete, a besoin de nous savoir unis. Divises, nous la troublons; unis, nous la rassurons. Soyons unis pour etre forts, et soyons unis pour etre heureux!
Heureux! quel mot! Et peut-on le prononcer, helas, quand la patrie est loin, quand la liberte est morte? Oui, si l'on aime. S'aimer dans l'affliction, c'est le bonheur du malheur.
Et comment ne nous aimerions-nous pas? Y a-t-il quelque douleur qui n'ait pas ete egalement partagee a tous? Nous avons le meme malheur et la meme esperance. Nous avons sur la tete le meme ciel et le meme exil. Ce que vous pleurez, je le pleure; ce que vous regrettez, je le regrette; ce que vous esperez, je l'attends. Etant pareils par le sort, comment ne serions-nous pas freres par l'esprit? La larme que nous avons dans les yeux s'appelle France, le rayon que nous avons dans la pensee s'appelle republique. Aimons-nous! Souffrir ensemble, c'est deja s'aimer. L'adversite, en percant nos coeurs du meme glaive, les a traverses du meme amour.
Aimons-nous pour la patrie absente! aimons-nous pour la republique egorgee! aimons-nous contre l'ennemi commun!
Notre but, c'est un seul peuple; notre point de depart, ce doit etre une seule ame. Ebauchons l'unite par l'union.
Citoyens, vive la republique! Proscrits, vive la France!
Jersey, 31 octobre 1852.
Citoyens,
L'empire va se faire. Faut-il voter? Faut-il continuer de s'abstenir?Telle est la question qu'on nous adresse.
Dans le departement de la Seine, un certain nombre de republicains, de ceux qui, jusqu'a ce jour, se sont abstenus, comme ils le devaient, de prendre part, sous quelque forme que ce fut, aux actes du gouvernement de M. Bonaparte, sembleraient aujourd'hui ne pas etre eloignes de penser qu'a l'occasion de l'empire une manifestation opposante de la ville de Paris, par la voie du scrutin, pourrait etre utile, et que le moment serait peut-etre venu d'intervenir dans le vote. Ils ajoutent que, dans tous les cas, le vote pourrait etre un moyen de recensement pour le parti republicain; grace au vote, on se compterait.
Ils nous demandent conseil.
Notre reponse sera simple; et ce que nous dirons pour Paris, peut etre dit pour tous les departements.
Nous ne nous arreterons point a faire remarquer que M. Bonaparte ne s'est pas decide a se declarer empereur sans avoir au prealable arrete avec ses complices le nombre de voix dont il lui convient de depasser les 7,500,000 de son 20 decembre. A l'heure qu'il est, huit millions, neuf millions, dix millions, son chiffre est fait. Le scrutin n'y changera rien. Nous ne prendrons pas la peine de vous rappeler ce que c'est que le "suffrage universel" de M. Bonaparte, ce que c'est que les scrutins de M. Bonaparte. Manifestation de la ville de Paris ou de la ville de Lyon, recensement du parti republicain, est-ce que cela est possible? Ou sont les garanties du scrutin? ou est le controle? ou sont les scrutateurs? ou est la liberte? Songez a toutes ces derisions. Qu'est-ce qui sort de l'urne? la volonte de M. Bonaparte. Pas autre chose. M. Bonaparte a les clefs des boites dans sa main, les Oui et les Non dans sa main, le vote dans sa main. Apres le travail des prefets et des maires termine, ce gouvernant de grands chemins s'enferme tete-a-tete avec le scrutin, et le depouille. Pour lui, ajouter ou retrancher des voix, alterer un proces-verbal, inventer un total, fabriquer un chiffre, qu'est-ce que c'est? un mensonge, c'est-a-dire peu de chose; un faux, c'est-a-dire rien.
Restons dans les principes, citoyens. Ce que nous avons a vous dire, le voici:
M. Bonaparte trouve que l'instant est venu de s'appeler majeste. Il n'a pas restaure un pape pour le laisser a rien faire; il entend etre sacre et couronne. Depuis le 2 decembre, il a le fait, le despotisme; maintenant il veut le mot, l'empire. Soit.
Nous, republicains, quelle est notre fonction? quelle doit etre notre attitude?
Citoyens, Louis Bonaparte est hors la loi; Louis Bonaparte est hors l'humanite. Depuis dix mois que ce malfaiteur regne, le droit a l'insurrection est en permanence et domine toute la situation. A l'heure ou nous sommes, un perpetuel appel aux armes est au fond des consciences. Or, soyons tranquilles, ce qui se revolte dans toutes les consciences arrive bien vite a armer tous les bras.
Amis et freres! en presence de ce gouvernement infame, negation de toute morale, obstacle a tout progres social, en presence de ce gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la republique et violateur des lois, de ce gouvernement ne de la force et qui doit perir par la force, de ce gouvernement eleve par le crime et qui doit etre terrasse par le droit, le francais digne du nom de citoyen ne sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des semblants de scrutin, des comedies de suffrage universel et des parodies d'appel a la nation; il ne s'informe pas s'il y a des hommes qui votent et des hommes qui font voter, s'il y a un troupeau qu'on appelle le senat et qui delibere et un autre troupeau qu'on appelle le peuple et qui obeit; il ne s'informe pas si le pape va sacrer au maitre-autel de Notre-Dame l'homme qui,—n'en doutez pas, ceci est l'avenir inevitable,—sera ferre au poteau par le bourreau;—en presence de M. Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne fait qu'une chose et n'a qu'une chose a faire: charger son fusil et attendre l'heure.
29 novembre 1852.
Proscrits de Pologne,
Vous prononcez mon nom au milieu de cette fete, destinee a honorer vos grandes luttes. Vous me faites appel. Je me leve.
Cette solennite m'est chere. Elle m'est chere doublement, et savez-vous pourquoi, citoyens? ce n'est pas seulement parce qu'elle rappelle a nos memoires votre heroique reveil de 1830, c'est aussi, c'est surtout parce qu'elle glorifie une revolution, au jour, presqu'a l'heure ou la servitude vote l'empire.
Oui, ceci me plait, ceci me convient. Cette communion, a laquelle j'assiste, cette communion de la France exilee et de la Pologne proscrite dans un illustre souvenir, dans une date memorable, a le haut caractere d'un acte de foi. Oui, citoyens, c'est au moment ou il semble que les cercueils se ferment qu'il faut affirmer la vie.
Qu'aujourd'hui, ici, dans cette ile, a l'instant ou, en France, on salue empereur le bandit du 2 decembre, que vos voix genereuses, que vos paroles inspirees, que vos chants patriotiques repondent, comme un echo de la conscience humaine, a ces acclamations infames!
Et maintenant, permettez-moi de me recueillir en presence de la date qui nous rassemble et que je vois inscrite sur ce mur.
La Pologne! le 29 novembre 1830! quelle nation! quel anniversaire! Citoyens, aujourd'hui, tout au travers de cet amas enorme de contrats execrables qui constituent ce que les chancelleries appellent le droit public actuel de l'Europe, au milieu de ces brocantages de territoires, de ces achats de peuples, de ces ventes de nations, au milieu de ce tas odieux de parchemins scelles de tous les sceaux imperiaux et royaux qui a pour premiere page le traite de partage, de 1772 et pour derniere page le traite de partage de 1815, on voit un trou, un trou profond, terrible, menacant, une plaie beante qui perce la liasse de part en part. Et ce trou, qui l'a fait? le sabre de la Pologne. En combien de coups? en un seul. Et quel jour? le 29 novembre 1830.
Le 29 novembre 1830, la Pologne a senti que le moment etait venu d'empecher la prescription de sa nationalite, et ce jour-la, elle a donne ce coup de sabre effrayant.
Depuis, ce sabre a ete brise.L'ordre, on a dit ce mot hideux,l'ordre a regne a Varsovie!Ce peuple, qui etait un heros, est redevenu un esclave et a repris sa souquenille de galerien. Des princes dignes du bagne ont remis a la chaine ce forcat digne de l'aureole.
O polonais, vous avez presque le droit de vous tourner vers nous, fils de l'Europe, avec amertume. Mon coeur se serre en songeant a vous. Le traite de 1772, perpetre et commis a la face de la France, en pleine lumiere de la philosophie et de la civilisation, dans ce plein midi que Voltaire et Rousseau faisaient sur le monde, le traite de 1772 est la grande tache du dix-huitieme siecle comme le 2 decembre est la grande honte du dix-neuvieme. Pendant toute une longue periode historique,—et je n'ai pas attendu ce jour pour le dire, je le rappelais le 19 mars 1846 a l'assemblee politique dont je faisais partie,—depuis les premieres annees de Henri II jusqu'aux dernieres annees de Louis XIV, la Pologne a couvert le continent, periodiquement epouvante par la crue formidable des turcs. L'Europe a vecu, a grandi, a pense, s'est developpee, a ete heureuse, est devenue Europe derriere ce boulevard. La barbarie, maree montante, ecumait sur la Pologne comme l'ocean sur la falaise, et la Pologne disait a la barbarie comme la falaise a l'ocean: tu n'iras pas plus loin. Cela a dure trois cents ans.
Quelle a ete la recompense? Un beau jour, l'Europe, que la Pologne avait sauvee de la Turquie, a livre la Pologne a la Russie. Et, aveuglement qui est un chatiment! en commettant un crime, l'Europe ne s'est pas apercue qu'elle faisait une sottise. La situation continentale avait change; la menace ne venait plus du meme cote. Le dix-huitieme siecle, preparation en toute chose du dix-neuvieme, est marque par la decroissance du sultan et par la croissance du czar. L'Europe ne s'etait pas rendu compte de ce phenomene. Pierre Ier, et son rude precepteur Charles XII, avaient change la Moscovie en Russie. Dans la seconde moitie du dix-huitieme siecle, la Turquie s'en allait, la Russie arrivait. La gueule ouverte desormais, ce n'etait plus la Turquie, c'etait la Russie. Le rugissement sourd qu'on entendait ne venait plus de Stamboul, il venait de Petersbourg. Le peril s'etait deplace, mais la Pologne etait restee. Chose frappante, elle etait providentiellement placee aussi bien pour resister aux russes que pour repousser les turcs. Cette situation etant donnee, en 1772, qu'a fait l'Europe? La Pologne etait la sentinelle. L'Europe l'a livree. A qui? a l'ennemi.
Et qui a fait cette chose sans nom? les diplomates, les cervelles politiques du temps, les hommes d'etat de profession. Or, ce n'est pas seulement ingrat, c'est inepte. Ce n'est pas seulement infame, c'est bete.
Aujourd'hui, l'Europe porte la peine du crime. A son tour, le cadavre de la Pologne livre l'Europe a la Russie.
Et la Russie, citoyens, est un bien autre peril que n'etait la Turquie. Toutes deux sont l'Asie; mais la Turquie etait l'Asie chaude, coloree, ardente, la lave qui met le feu, mais qui peut feconder; la Russie est l'Asie froide, l'Asie pale et glacee, l'Asie morte, la pierre du sepulcre qui tombe et ne se releve plus. La Turquie, ce n'etait que l'islamisme; c'etait feroce, mais cela n'avait pas de systeme. La Russie est quelque chose d'autrement redoutable, c'est le passe debout, qui s'obstine a vivre et a epouser le present. Mieux vaut la morsure d'un leopard que l'etreinte d'un spectre. La Turquie n'attaquait qu'une forme de civilisation, le christianisme, forme dont la face catholique est deja morte; la Russie, elle, veut etouffer toute la civilisation d'un coup et a la fois dans la democratie. Ce qu'elle veut tuer, c'est la revolution, c'est le progres, c'est l'avenir. Il semble que le despotisme russe se soit dit: j'ai un ennemi, l'esprit humain.
Je resume ceci d'un mot. Apres les turcs, la Grece a survecu; l'Europe ne survivrait pas apres les russes.
O polonais, je vous le dis du fond de l'ame, je vous admire. Vous etes les aines de la persecution. Cette coupe d'amertume ou nous buvons aujourd'hui, nous y trouvons la trace de vos levres. Vous portez les chevrons de l'exil. Vos freres sont en Siberie comme les notres sont en Afrique. Bannis de Pologne, les proscrits de France vous saluent.
Nous saluons ton histoire, peuple polonais, bon peuple! Leve la tete dans ton accablement. Tu es grand, gisant sur le fumier russe. O Job des nations, tes plaies, sont des gloires.
Nous saluons ton histoire et l'histoire de tous les peuples qui ont souffert et qui ont lutte.
Cette reunion, cette date auguste, 29 novembre 1830, evoquent a nos yeux tous les grands souvenirs revolutionnaires, tous les grands hommes liberateurs, et, dans notre reconnaissance religieuse et profonde, nous convions Kosciuszko, Washington, Bolivar, Botzaris, tous les vaillants lutteurs du progres, tous les glorieux martyrs de l'idee, a ces saintes agapes de la proscription. Ici, dans cette salle, est-ce qu'il ne vous semble pas comme a moi les voir au-dessus de nos tetes? Est-ce qu'il n'y a pas la, autour de cette date splendide, comme une nuee lumineuse ou ces triomphateurs, nos vrais ancetres, nous apparaissent et nous sourient? Regardez-les, contemplez-les comme moi, ces transfigures! Eux aussi ont souffert. Au jour mysterieux qui sort de la tombe, ceux qui n'etaient que des hommes deviennent des demi-dieux, et les couronnes d'epines qui faisaient saigner le front des vivants se changent en couronnes de lauriers et font rayonner le front des fantomes.
Citoyens, cinq nations sont ici representees, la Pologne, la Hongrie, l'Allemagne, l'Italie et la France, cinq nations illustres devant le genre humain, aujourd'hui couchees dans la fosse.
Les hommes de despotisme en fremissent de joie. Leur joie a tort. Je ne me lasserai jamais de le redire, quoique assassinees, ces grandes nations ne sont pas mortes. Les tyrans, qui n'ont pas d'ame, ne savent pas que les peuples en ont une.
Quand les tyrans ont scelle sur un peuple la pierre du tombeau, qu'est-ce qu'ils ont fait? Ils croient avoir enferme une nation dans la tombe, ils y ont enferme une idee. Or, la tombe ne fait rien a qui ne meurt pas, et l'idee est immortelle. Citoyens, un peuple n'est pas une chair; un peuple est une pensee! Qu'est-ce que la Pologne? c'est l'independance. Qu'est-ce que l'Allemagne? c'est la vertu. Qu'est-ce que la Hongrie? c'est l'heroisme. Qu'est-ce que l'Italie? c'est la gloire. Qu'est-ce que la France? c'est la liberte. Citoyens, le jour ou l'independance, la vertu, l'heroisme, la gloire et la liberte mourront, ce jour-la, ce jour-la seulement, la Pologne, l'Allemagne, la Hongrie, l'Italie et la France seront mortes.
Ce jour-la, citoyens, l'ame du monde aurait disparu.
Or, l'ame du monde, c'est Dieu.
Citoyens, buvons a l'idee qui ne meurt pas! buvons aux peuples qui ressuscitent!
1853
Les proscrits meurent.—La guerre eclate. Paroles d'esperance sur les tombeaux et sur les peuples.
20 avril 1853.
Victor Hugo a Jersey habitait une solitude, une maison appeleeMarine-Terrace, isolee au bord de la mer.
Cependant les proscrits commencaient a mourir. Un homme ne doit pas etre mis dans la tombe sans qu'une parole soit dite qui aille de lui a Dieu.
Les proscrits vinrent trouver Victor Hugo, et lui demanderent de dire, au nom de tous, cette parole.
Citoyens,
L'homme auquel nous sommes venus dire l'adieu supreme, Jean Bousquet, de Tarn-et-Garonne, fut un energique soldat de la democratie. Nous l'avons vu, proscrit inflexible, deperir douloureusement au milieu de nous. Le mal le rongeait; il se sentait lentement empoisonne par le souvenir de tout ce qu'on laisse derriere soi; il pouvait revoir les etres absents, les lieux aimes, sa ville, sa maison; il pouvait revoir la France, il n'avait qu'un mot a dire, cette humiliation execrable que M. Bonaparte appelle amnistie ou grace s'offrait a lui, il l'a chastement repoussee, et il est mort. Il avait trente-quatre ans. Maintenant le voila! (L'orateur montre la fosse.)
Je n'ajouterai pas un eloge a cette simple vie, a cette grande mort. Qu'il repose en paix, dans cette fosse obscure ou la terre va le couvrir, et ou son ame est allee retrouver les esperances eternelles du tombeau!
Qu'il dorme ici, ce republicain, et que le peuple sache qu'il y a encore des coeurs fiers et purs, devoues a sa cause! Que la republique sache qu'on meurt plutot que de l'abandonner! Que la France sache qu'on meurt parce qu'on ne la voit plus!
Qu'il dorme, ce patriote, au pays de l'etranger! Et nous, ses compagnons de lutte et d'adversite, nous qui lui avons ferme les yeux, a sa ville natale, a sa famille, a ses amis, s'ils nous demandent: Ou est-il? nous repondrons: Mort dans l'exil! comme les soldats repondaient au nom de Latour d'Auvergne: Mort au champ d'honneur!
Citoyens! aujourd'hui, en France, les apostasies sont en joie. La vieille terre du 14 juillet et du 10 aout assiste a l'epanouissement hideux des turpitudes et a la marche triomphale des traitres. Pas une indignite qui ne recoive immediatement une recompense. Ce maire a viole la loi, on le fait prefet; ce soldat a deshonore le drapeau, on le fait general; ce pretre a vendu la religion, on le fait eveque; ce juge a prostitue la justice, on le fait senateur; cet aventurier, ce prince a commis tous les crimes, depuis les vilenies devant lesquelles reculerait un filou jusqu'aux horreurs devant lesquelles reculerait un assassin, il passe empereur. Autour de ces hommes, tout est fanfares, banquets, danses, harangues, applaudissements, genuflexions. Les servilites viennent feliciter les ignominies. Citoyens, ces hommes ont leurs fetes; eh bien! nous aussi nous avons les notres. Quand un de nos compagnons de bannissement, devore par la nostalgie, epuise par la fievre lente des habitudes rompues et des affections brisees, apres avoir bu jusqu'a la lie toutes les agonies de la proscription, succombe enfin et meurt, nous suivons sa biere couverte d'un drap noir; nous venons au bord de la fosse; nous nous mettons a genoux, nous aussi, non devant le succes, mais devant le tombeau; nous nous penchons sur notre frere enseveli et nous lui disons:—Ami! nous te felicitons d'avoir ete vaillant, nous te felicitons d'avoir ete genereux et intrepide, nous te felicitons d'avoir ete fidele, nous te felicitons d'avoir donne a ta foi jusqu'au dernier souffle de ta bouche, jusqu'au dernier battement de ton coeur, nous te felicitons d'avoir souffert, nous te felicitons d'etre mort!—Puis nous relevons la tete, et nous nous en allons le coeur plein d'une sombre joie. Ce sont la les fetes de l'exil.
Telle est la pensee austere et sereine qui est au fond de toutes nos ames; et devant ce sepulcre, devant ce gouffre ou il semble que l'homme s'engloutit, devant cette sinistre apparence du neant, nous nous sentons consolides dans nos principes et dans nos certitudes; l'homme convaincu n'a jamais le pied plus ferme que sur la terre, mouvante du tombeau; et, l'oeil fixe sur ce mort, sur cet etre evanoui, sur cette ombre qui a passe, croyants inebranlables, nous glorifions celle qui est immortelle et celui qui est eternel, la liberte et Dieu!
Oui, Dieu! Jamais une tombe ne doit se fermer sans que ce grand mot, sans que ce mot vivant y soit tombe. Les morts le reclament, et ce n'est pas nous qui le leur refuserons. Que le peuple religieux et libre au milieu duquel nous vivons le comprenne bien, les hommes du progres, les hommes de la democratie, les hommes de la revolution savent que la destinee de l'ame est double, et l'abnegation qu'ils montrent dans cette vie prouve combien ils comptent profondement sur l'autre. Leur foi dans ce grand et mysterieux avenir resiste meme au spectacle repoussant que nous donne depuis le 2 decembre le clerge catholique asservi. Le papisme romain en ce moment epouvante la conscience humaine. Ah! je le dis, et j'ai le coeur plein d'amertume, en songeant a tant d'abjection et de honte, ces pretres, qui, pour de l'argent, pour des palais, des mitres et des crosses, pour l'amour des biens temporels, benissent et glorifient le parjure, le meurtre et la trahison, ces eglises ou l'on chanteTe Deumau crime couronne, oui, ces eglises, oui, ces pretres suffiraient pour ebranler les plus fermes convictions dans les ames les plus profondes, si l'on n'apercevait, au-dessus de l'eglise, le ciel, et, au-dessus du pretre, Dieu!
Et ici, citoyens, sur le seuil de cette tombe ouverte, au milieu de cette foule recueillie qui environne cette fosse, le moment est venu de semer, pour qu'elle germe dans toutes les consciences, une grave et solennelle parole.
Citoyens, a l'heure ou nous sommes, heure fatale et qui sera comptee dans les siecles, le principe absolutiste, le vieux principe du passe, triomphe par toute l'Europe; il triomphe comme il lui convient de triompher, par le glaive, par la hache, par la corde et le billot, par les massacres, par les fusillades, par les tortures, par les supplices. Le despotisme, ce Moloch entoure d'ossements, celebre a la face du soleil ses effroyables mysteres sous le pontificat sanglant des Haynau, des Bonaparte et des Radetzky. Potences en Hongrie, potences en Lombardie, potences en Sicile; en France, la guillotine, la deportation et l'exil. Rien que dans les etats du pape, et je cite le pape qui s'intitulele roi de douceur, rien que dans les etats du pape, dis-je, depuis trois ans, seize cent quarante-quatre patriotes, le chiffre est authentique, sont morts fusilles ou pendus, sans compter les innombrables morts ensevelis vivants dans les cachots et les oubliettes. Au moment ou je parle, le continent, comme aux plus odieux temps de l'histoire, est encombre d'echafauds et de cadavres; et, le jour ou la revolution voudrait se faire un drapeau des linceuls de toutes les victimes, l'ombre de ce drapeau noir couvrirait l'Europe.
Ce sang, tout ce sang qui coule, de toutes parts, a ruisseaux, a torrents, democrates, c'est le votre.
Eh bien, citoyens, en presence de cette saturnale de massacre et de meurtre, en presence de ces infames tribunaux ou siegent des assassins en robe de juges, en presence de tous ces cadavres chers et sacres, en presence de cette lugubre et feroce victoire des reactions, je le declare solennellement, au nom des proscrits de Jersey qui m'en ont donne le mandat, et j'ajoute au nom de tous les proscrits republicains, car pas une voix de vrai republicain ayant quelque autorite ne me dementira, je le declare devant ce cercueil d'un proscrit, le deuxieme que nous descendons dans la fosse depuis dix jours, nous les exiles, nous les victimes, nous abjurons, au jour inevitable et prochain du grand denument revolutionnaire, nous abjurons toute volonte, tout sentiment, toute idee de represailles sanglantes!
Les coupables seront chaties, certes, tous les coupables, et chaties severement, il le faut; mais pas une tete ne tombera; pas une goutte de sang, pas une eclaboussure d'echafaud ne tachera la robe immaculee de la republique de Fevrier. La tete meme du brigand de decembre sera respectee avec horreur par le progres. La revolution fera de cet homme un plus grand exemple en remplacant sa pourpre d'empereur par la casaque de forcat. Non, nous ne repliquerons pas a l'echafaud par l'echafaud. Nous repudions la vieille et inepte loi du talion. Comme la monarchie, le talion fait partie du passe; nous repudions le passe. La peine de mort, glorieusement abolie par la republique en 1848, odieusement retablie par Louis Bonaparte, reste abolie pour nous, abolie a jamais. Nous avons emporte dans l'exil le depot sacre du progres; nous le rapporterons a la France fidelement. Ce que nous demandons a l'avenir, ce que nous voulons de lui, c'est la justice, ce n'est pas la vengeance. D'ailleurs, de meme que pour avoir a jamais le degout des orgies, il suffisait aux spartiates d'avoir vu des esclaves ivres de vin, a nous republicains, pour avoir a jamais horreur des echafauds, il nous suffit de voir les rois ivres de sang.
Oui, nous le declarons, et nous attestons cette mer qui lie Jersey a la France, ces champs, cette calme nature qui nous entoure, cette libre Angleterre qui nous ecoute, les hommes de la revolution, quoi qu'en disent les abominables calomnies bonapartistes, rentreront en France, non comme des exterminateurs, mais comme des freres! Nous prenons a temoin de nos paroles ce ciel sacre qui rayonne au-dessus de nos tetes et qui ne verse dans nos ames que des pensees de concorde et de paix! nous attestons ce mort qui est la dans cette fosse et qui, pendant que je parle, murmure a voix basse dans son suaire: Oui, freres, repoussez la mort! je l'ai acceptee pour moi, je n'en veux pas pour autrui!
La republique, c'est l'union, l'unite, l'harmonie, la lumiere, le travail creant le bien-etre, la suppression des conflits d'homme a homme et de nation a nation, la fin des exploitations inhumaines, l'abolition de la loi de mort, et l'etablissement de la loi de vie.
Citoyens, cette pensee est dans vos esprits, et je n'en suis que l'interprete; le temps des sanglantes et terribles necessites revolutionnaires est passe; pour ce qui reste a faire, l'indomptable loi du progres suffit. D'ailleurs, soyons tranquilles, tout combat avec nous dans les grandes batailles qui nous restent a livrer; batailles dont l'evidente necessite n'altere pas la serenite des penseurs; batailles dans lesquelles l'energie revolutionnaire egalera l'acharnement monarchique; batailles dans lesquelles la force unie au droit terrassera la violence alliee a l'usurpation; batailles superbes, glorieuses, enthousiastes, decisives, dont l'issue n'est pas douteuse, et qui seront les Tolbiac, les Hastings et les Austerlitz de la democratie. Citoyens, l'epoque de la dissolution du vieux monde est arrivee. Les antiques despotismes sont condamnes par la loi providentielle; le temps, ce fossoyeur courbe dans l'ombre, les ensevelit; chaque jour qui tombe les enfouit plus avant dans le neant. Dieu jette les annees sur les trones comme nous jetons les pelletees de terre sur les cercueils.
Et maintenant, freres, au moment de nous separer, poussons le cri de triomphe, poussons le cri du reveil; comme je vous le disais il y a quelques mois a propos de la Pologne, c'est sur les tombes qu'il faut parler de resurrection. Certes, l'avenir, un avenir prochain, je le repete, nous promet en France la victoire de l'idee democratique, l'avenir nous promet la victoire de l'idee sociale; mais il nous promet plus encore, il nous promet sous tous les climats, sous tous les soleils, dans tous les continents, en Amerique aussi bien qu'en Europe, la fin de toutes les oppressions et de tous les esclavages. Apres les rudes epreuves que nous subissons, ce qu'il nous faut, ce n'est pas seulement l'emancipation de telle ou telle classe qui a souffert trop longtemps, l'abolition de tel ou tel privilege, la consecration de tel ou tel droit; cela, nous l'aurons; mais cela ne nous suffit pas; ce qu'il nous faut, ce que nous obtiendrons, n'en doutez pas, ce que pour ma part, du fond de cette nuit sombre de l'exil, je contemple d'avance avec l'eblouissement de la joie, citoyens, c'est la delivrance de tous les peuples, c'est l'affranchissement de tous les hommes! Amis, nos souffrances engagent Dieu. Il nous en doit le prix. Il est debiteur fidele, il s'acquittera. Ayons donc une foi virile, et faisons avec transport notre sacrifice. Opprimes de toutes les nations, offrez vos plaies; polonais, offrez vos miseres; hongrois, offrez votre gibet; italiens, offrez votre croix; heroiques deportes de Cayenne et d'Afrique, nos freres, offrez votre chaine; proscrits, offrez votre proscription; et toi, martyr, offre ta mort a la liberte du genre humain.
26 juillet 1853.
Citoyens,
Trois cercueils en quatre mois.
La mort se hate, et Dieu nous delivre un a un.
Nous ne t'accusons pas, nous te remercions, Dieu puissant qui nous rouvres, a nous exiles, les portes de la patrie eternelle!
Cette fois, l'etre inanime et cher que nous apportons a la tombe, c'est une femme.
Le 21 janvier dernier, une femme fut arretee chez elle par le sieur Boudrot, commissaire de police a Paris. Cette femme, jeune encore, elle avait trente-cinq ans; mais estropiee et infirme, fut envoyee a la prefecture et enfermee dans la cellule no. 1, ditecellule d'essai. Cette cellule, sorte de cage de sept a huit pieds carres a peu pres, sans air et sans jour, la malheureuse prisonniere l'a peinte d'un mot; elle l'appelle:cellule-tombeau; elle dit, je cite ses propres paroles: " C'est dans cette cellule-tombeau, qu'estropiee, malade, j'ai passe vingt et un jours, collant mes levres d'heure en heure contre le treillage pour aspirer un peu d'air vital et ne pas mourir." [Note: Voirles Bagnes d'Afrique et la Transportation de decembre, par Ch. Ribeyrolles, p. 199.]—Au bout de ces vingt et un jours, le 14 fevrier, le gouvernement de decembre mit cette femme dehors et l'expulsa. Il la jeta a la fois hors de la prison et hors de la patrie. La proscrite sortait du cachot d'essai avec les germes de la phthisie. Elle quitta la France et gagna la Belgique. Le denument la forca de voyager toussant, crachant le sang, les poumons malades, en plein hiver, dans le nord, sous la pluie et la neige, dans ces affreux wagons decouverts qui deshonorent les riches entreprises des chemins de fer. Elle arriva a Ostende; elle etait chassee de France, la Belgique la chassa. Elle passa en Angleterre. A peine debarquee a Londres, elle se mit au lit. La maladie contractee dans le cachot, aggravee par le voyage force de l'exil, etait devenue menacante. La proscrite, je devrais dire la condamnee a mort, resta gisante deux mois et demi. Puis, esperant un peu de printemps et de soleil, elle vint a Jersey. On se souvient encore de l'y avoir vue arriver par une froide matinee pluvieuse, a travers les brumes de la mer, ralant et grelottant sous sa pauvre robe de toile toute mouillee. Peu de jours apres son arrivee, elle se coucha; elle ne s'est plus relevee.
Il y a trois jours elle est morte.
Vous me demanderez ce qu'etait cette femme et ce qu'elle avait fait pour etre traitee ainsi; je vais vous le dire.
Cette femme, par des chansons patriotiques, par de sympathiques et cordiales paroles, par de bonnes et civiques actions, avait rendu celebre, dans les faubourgs de Paris, le nom de Louise Julien sous lequel le peuple la connaissait et la saluait. Ouvriere, elle avait nourri sa mere malade; elle l'a soignee et soutenue dix ans. Dans les jours de lutte civile, elle faisait de la charpie; et, boiteuse et se trainant, elle allait dans les ambulances, et secourait les blesses de tous les partis. Cette femme du peuple etait un poete, cette femme du peuple etait un esprit; elle chantait la republique, elle aimait la liberte, elle appelait ardemment l'avenir fraternel de toutes les nations et de tous les hommes; elle croyait a Dieu, au peuple, au progres, a la France; elle versait autour d'elle, comme un vase, dans les esprits des proletaires, son grand coeur plein d'amour et de foi. Voila ce que faisait cette femme. M. Bonaparte l'a tuee.
Ah! une telle tombe n'est pas muette; elle est pleine de sanglots, de gemissements et de clameurs.
Citoyens, les peuples, dans le legitime orgueil de leur toute-puissance et de leur droit, construisent avec le granit et le marbre des edifices sonores, des enceintes majestueuses, des estrades sublimes, du haut desquelles parle leur genie, du haut desquelles se repandent a flots dans les ames les eloquences saintes du patriotisme, du progres et de la liberte; les peuples, s'imaginant qu'il suffit d'etre souverains pour etre invincibles, croient inaccessibles et imprenables ces citadelles de la parole, ces forteresses sacrees de l'intelligence humaine et de la civilisation, et ils disent: la tribune est indestructible. Ils se trompent; ces tribunes-la peuvent etre renversees. Un traitre vient, des soldats arrivent, une bande de brigands se concerte, se demasque, fait feu, et le sanctuaire est envahi, et la pierre et le marbre sont disperses, et le palais, et le temple, ou la grande nation parlait au monde, s'ecroule, et l'immonde tyran vainqueur s'applaudit, bat des mains, et dit: C'est fini. Personne ne parlera plus. Pas une voix ne s'elevera desormais. Le silence est fait.—Citoyens! a son tour le tyran se trompe. Dieu ne veut pas que le silence se fasse; Dieu ne veut pas que la liberte, qui est son verbe, se taise. Citoyens! au moment ou les despotes triomphants croient la leur avoir otee a jamais, Dieu redonne la parole aux idees. Cette tribune detruite, il la reconstruit. Non au milieu de la place publique, non avec le granit et le marbre, il n'en a pas besoin. Il la reconstruit dans la solitude; il la reconstruit avec l'herbe du cimetiere, avec l'ombre des cypres, avec le monticule sinistre que font les cercueils caches sous terre; et de cette solitude, de cette herbe, de ces cypres, de ces cercueils disparus, savez-vous ce qui sort, citoyens? Il en sort le cri dechirant de l'humanite, il en sort la denonciation et le temoignage, il en sort l'accusation inexorable qui fait palir l'accuse couronne, il en sort la formidable protestation des morts! Il en sort la voix vengeresse, la voix inextinguible, la voix qu'on n'etouffe pas, la voix qu'on ne baillonne pas!—Ah! M. Bonaparte a fait taire la tribune; c'est bien; maintenant qu'il fasse donc taire le tombeau!
Lui et ses pareils n'auront rien fait tant qu'on entendra sortir un soupir d'une tombe, et tant qu'on verra rouler une larme dans les yeux augustes de la pitie.
Pitie! ce mot que je viens de prononcer, il a jailli du plus profond de mes entrailles devant ce cercueil, cercueil d'une femme, cercueil d'une soeur, cercueil d'une martyre! Pauline Roland en Afrique, Louise Julien a Jersey, Francesca Maderspach a Temeswar, Blanca Teleki a Pesth, tant d'autres, Rosalie Gobert, Eugenie Guillemot, Augustine Pean, Blanche Clouart, Josephine Prabeil, Elisabeth Parles, Marie Reviel, Claudine Hibruit, Anne Sangla, veuve Combescure, Armantine Huet, et tant d'autres encore, soeurs, meres, filles, epouses, proscrites, exilees, transportees, torturees, suppliciees, crucifiees, o pauvres femmes! Oh! quel sujet de larmes profondes et d'inexprimables attendrissements! Faibles, souffrantes, malades, arrachees a leurs familles, a leurs maris, a leurs parents, a leurs soutiens, vieilles quelquefois et brisees par l'age, toutes ont ete des heroines, plusieurs ont ete des heros! Oh! ma pensee en ce moment se precipite dans ce sepulcre et baise les pieds froids de cette morte dans son cercueil! Ce n'est pas une femme que je venere dans Louise Julien, c'est la femme; la femme de nos jours, la femme digne de devenir citoyenne; la femme telle que nous la voyons autour de nous, dans tout son devouement, dans toute sa douceur, dans tout son sacrifice, dans toute sa majeste! Amis, dans les temps futurs, dans cette belle, et paisible, et tendre, et fraternelle republique sociale de l'avenir, le role de la femme sera grand; mais quel magnifique prelude a ce role que de tels martyres si vaillamment endures! Hommes et citoyens, nous avons dit plus d'une fois dans notre orgueil:—Le dix-huitieme siecle a proclame le droit de l'homme; le dix-neuvieme proclamera le droit de la femme;—mais, il faut l'avouer, citoyens, nous ne nous sommes point hates; beaucoup, de considerations, qui etaient graves, j'en conviens, et qui voulaient etre murement examinees, nous ont arretes; et a l'instant ou je parle, au point meme ou le progres est parvenu, parmi les meilleurs republicains, parmi les democrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits excellents hesitent encore a admettre dans l'homme et dans la femme l'egalite de l'ame humaine, et, par consequent, l'assimilation, sinon l'identite complete, des droits civiques. Disons-le bien haut, citoyens, tant que la prosperite a dure, tant que la republique a ete debout, les femmes, oubliees par nous, se sont oubliees elles-memes; elles se sont bornees a rayonner comme la lumiere; a echauffer les esprits, a attendrir les coeurs, a eveiller les enthousiasmes, a montrer du doigt a tous le bon, le juste, le grand et le vrai. Elles n'ont rien ambitionne au dela. Elles qui, par moment, sont, l'image, de la patrie vivante, elles qui pouvaient etre l'ame de la cite, elles ont ete simplement l'ame de la famille. A l'heure de l'adversite, leur attitude a change, elles ont cesse d'etre modestes; a l'heure de l'adversite, elles nous ont dit:—Nous ne savons pas si nous, avons droit a votre puissance, a votre liberte, a votre grandeur; mais ce que nous savons, c'est que nous avons droit a votre misere. Partager vos souffrances, vos accablements, vos denuments, vos detresses, vos renoncements, vos exils, votre abandon si vous etes sans asile, votre faim si vous etes sans pain, c'est la le droit de la femme, et nous le reclamons.—O mes freres! et les voila qui nous suivent dans le combat, qui nous accompagnent dans la proscription, et qui nous devancent dans le tombeau!
Citoyens, puisque cette fois encore vous avez voulu que je parlasse en votre nom, puisque votre mandat donne a ma voix l'autorite qui manquerait a une parole isolee; sur la tombe de Louise Julien, comme il y a trois mois, sur la tombe de Jean Bousquet, le dernier cri que je veux jeter, c'est le cri de courage, d'insurrection et d'esperance!
Oui, des cercueils comme celui de cette noble femme qui est la signifient et predisent la chute prochaine des bourreaux, l'inevitable ecroulement des despotismes et des despotes. Les proscrits meurent l'un apres l'autre; le tyran creuse leur fosse; mais a un jour venu, citoyens, la fosse tout a coup attire et engloutit le fossoyeur!
O morts qui m'entourez et qui m'ecoutez, malediction a Louis Bonaparte! O morts, execration a cet homme! Pas d'echafauds quand viendra la victoire, mais une longue et infamante expiation a ce miserable! Malediction sous tous les cieux, sous tous les climats, en France, en Autriche, en Lombardie, en Sicile, a Rome, en Pologne, en Hongrie, malediction aux violateurs du droit humain et de la loi divine! Malediction aux pourvoyeurs des pontons, aux dresseurs des gibets, aux destructeurs des familles, aux tourmenteurs des peuples! Malediction aux proscripteurs des peres, des meres et des enfants! Malediction aux fouetteurs de femmes! Proscrits! soyons implacables dans ces solennelles et religieuses revendications du droit et de l'humanite. Le genre humain a besoin de ces cris terribles; la conscience universelle a besoin de ces saintes indignations de la pitie. Execrer les bourreaux, c'est consoler les victimes. Maudire les tyrans, c'est benir les nations.
29 novembre 1853, a Jersey.
Proscrits, mes freres!
Tout marche, tout avance, tout approche, et, je vous le dis avec une joie profonde, deja se font jour et deviennent visibles les symptomes precurseurs du grand avenement. Oui, rejouissez-vous, proscrits de toutes les nations, ou, pour mieux dire, proscrits de la grande nation unique, de cette nation qui sera le genre humain et qui s'appellera Republique universelle.—Rejouissez-vous! l'an dernier, nous ne pouvions qu'invoquer l'esperance; cette annee, nous pouvons presque attester la realite. L'an dernier, a pareille epoque, a pareil jour, nous nous bornions a dire: l'Idee ressuscitera. Cette annee, nous pouvons dire: l'Idee ressuscite!
Et comment ressuscite-t-elle? de quelle facon? par qui? c'est la ce qu'il faut admirer.
Citoyens, il y a en Europe un homme qui pese sur l'Europe; qui est tout ensemble prince spirituel, seigneur temporel, despote, autocrate, obei dans la caserne, adore dans le monastere, chef de la consigne et du dogme, et qui met en mouvement, pour l'ecrasement des libertes du continent, un empire de la force de soixante millions d'hommes. Ces soixante millions d'hommes, il les tient dans sa main, non comme des hommes, mais comme des brutes, non comme des esprits, mais comme des outils. En sa double qualite ecclesiastique et militaire, il met un uniforme a leurs ames comme a leurs corps; il dit: marchez! et il faut marcher; il dit: croyez! et il faut croire. Cet homme s'appelle en politique l'Absolu, et en religion l'Orthodoxe; il est l'expression supreme de la toute-puissance humaine; il torture, comme bon lui semble, des peuples entiers; il n'a qu'a faire un signe, et il le fait, pour vider la Pologne dans la Siberie; il croise, mele et noue tous les fils de la grande conspiration des princes contre les hommes; il a ete a Rome, et lui, pape grec, il a donne le baiser d'alliance au pape latin; il regne a Berlin, a Munich, a Dresde, a Stuttgart, a Vienne, comme a Saint-Petersbourg; il est l'ame de l'empereur d'Autriche et la volonte du roi de Prusse; la vieille Allemagne n'est plus que sa remorque. Cet homme est quelque chose qui ressemble a l'ancien roi des rois; c'est l'Agamemnon de cette guerre de Troie que les hommes du passe font aux hommes de l'avenir; c'est la menace sauvage de l'ombre a la lumiere, du nord au midi. Je viens de vous le dire, et je resume d'un mot ce monstre de l'omnipotence: empereur comme Charles-Quint, pape comme Gregoire VII, il tient dans ses mains une croix qui se termine en glaive et un sceptre qui se termine en knout.
Ce prince, ce souverain, puisque les peuples permettent a des hommes de prendre ce nom, ce Nicolas de Russie est a cette heure l'homme veritable du despotisme. Il en est la tete; Louis Bonaparte n'en est que le masque.
Dans ce dilemme qui a toute la rigueur d'un decret du destin,Europe republicaine ou Europe cosaque, c'est Nicolas de Russie qui incarne l'Europe cosaque. Nicolas de Russie est le vis-a-vis de la Revolution.
Citoyens, c'est ici qu'il faut se recueillir. Les choses necessaires arrivent toujours; mais par quelle voie? c'est la ce qui est admirable, et j'appelle sur ceci votre attention.
Nicolas de Russie semblait avoir triomphe; le despotisme, vieil edifice restaure, dominait de nouveau l'Europe, plus solide en apparence que jamais, avec le meurtre de dix nations pour base et le crime de Bonaparte pour couronnement. La France, que le grand poete anglais, que Shakespeare appelle le "soldat de Dieu ", la France etait a terre, desarmee, garrottee, vaincue. Il paraissait qu'il n'y avait plus qu'a jouir de la victoire. Mais, depuis Pierre, les czars ont deux pensees, l'absolutisme et la conquete. La premiere satisfaite, Nicolas a songe a la seconde. Il avait a cote de lui, a son ombre, j'ai presque dit a ses pieds, un prince amoindri, un empire vieillissant, un peuple affaibli par son peu d'adherence a la civilisation europeenne. Il s'est dit: c'est le moment; et il a etendu son bras vers Constantinople, et il a allonge sa serre vers cette proie. Oubliant toute dignite, toute pudeur, tout respect de lui-meme et d'autrui, il a montre brusquement a l'Europe les plus cyniques nudites de l'ambition. Lui, colosse, il s'est acharne sur une ruine; il s'est rue sur ce qui tombait, et il s'est dit avec joie: Prenons Constantinople; c'est facile, injuste et utile.
Citoyens, qu'est-il arrive?
Le sultan s'est dresse.
Nicolas, par sa ruse et sa violence, s'est donne pour adversaire le desespoir, cette grande force. La revolution, foudre endormie, etait la. Or,—ecoutez ceci, car c'est grand:—il s'est trouve que, froisse, humilie, navre, pousse a bout, ce turc, ce prince chetif, ce prince debile, ce moribond, ce fantome sur lequel le czar n'avait qu'a souffler, ce petit sultan, soufflete par Mentschikoff et cravache par Gortschakoff, s'est jete sur la foudre et l'a saisie.
Et maintenant il la tient, il la secoue au-dessus de sa tete, et les roles sont changes, et voici Nicolas qui tremble!—et voici les trones qui s'emeuvent, et voici les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse qui s'en vont de Constantinople, et voici les legions polonaise, hongroise et italienne qui se forment, et voici la Roumanie, la Transylvanie, la Hongrie qui fremissent, voici la Circassie qui se leve, voici la Pologne qui frissonne; car tous, peuples et rois, ont reconnu cette chose eclatante qui flamboie et qui rayonne a l'orient, et ils savent bien que ce qui brille en ce moment dans la main desesperee de la Turquie, ce n'est pas le vieux sabre ebreche d'Othman, c'est l'eclair splendide des revolutions!
Oui, citoyens, c'est la revolution qui vient de passer le Danube!
Le Rhin, le Tibre, la Vistule et la Seine en ont tressailli.
Proscrits, combattants de toutes les dates, martyrs de toutes les luttes, battez des mains a cet ebranlement immense qui commence a peine, et que rien maintenant n'arretera. Toutes les nations qu'on croyait mortes dressent la tete en ce moment. Reveil des peuples, reveil de lions.
Cette guerre a eclate au sujet d'un sepulcre dont tout le monde voulait les clefs. Quel sepulcre et quelles clefs? C'est la ce que les rois ignorent. Citoyens, ce sepulcre, c'est la grande tombe ou est enfermee la Republique, deja debout dans les tenebres et toute prete a sortir. Et ces clefs qui ouvriront ce sepulcre, dans quelles mains tomberont-elles? Amis, ce sont les rois qui se les disputent, mais c'est le peuple qui les aura.
C'est fini, j'y insiste, desormais les negociations, les notes, les protocoles, les ultimatum, les armistices, les platrages de paix eux-memes n'y peuvent rien. Ce qui est fait est fait. Ce qui est entame s'achevera. Le sultan, dans son desespoir, a saisi la revolution, et la revolution le tient. Il ne depend plus de lui-meme a present de se delivrer de l'aide redoutable qu'il s'est donnee. Il le voudrait qu'il ne le pourrait. Quand un homme prend un archange pour auxiliaire, l'archange l'emporte sur ses ailes.
Chose frappante! il est peut-etre dans la destinee du sultan de faire crouler tous les trones. (Une voix: Y compris le sien.)
Et cette oeuvre a laquelle on contraint le sultan, ce sera le czar qui l'aura provoquee! Cet ecroulement des trones, d'ou sortira la confederation des Peuples-Unis, ce sera le czar, je ne dirai pas qui l'aura voulu, mais qui l'aura cause. L'Europe cosaque aura fait surgir l'Europe republicaine. A l'heure qu'il est, citoyens, le grand revolutionnaire de l'Europe,—c'est Nicolas de Russie.
N'avais-je pas raison de vous dire: admirez de quelle facon la providence s'y prend!
Oui, la providence nous emporte vers l'avenir a travers l'ombre. Regardez, ecoutez, est-ce que vraiment vous ne voyez pas que le mouvement de tout commence a devenir formidable? Le sinistre sabbat de l'absolutisme passe comme une vision de nuit. Les rangees de gibets chancellent a l'horizon, les cimetieres entrevus paraissent et disparaissent, les fosses ou sont les martyrs se soulevent, tout se hate dans ce tourbillon de tenebres. Il semble qu'on entend ce cri mysterieux: "Hourrah! hourrah! les rois vont vite!"
Proscrits, attendons l'heure. Elle va bientot sonner, preparons-nous. Elle va sonner pour les nations, elle va sonner pour nous-memes. Alors, pas un coeur ne faiblira. Alors nous sortirons, nous aussi, de cette tombe qu'on appelle l'exil; nous agiterons tous les sanglants et sacres souvenirs, et, dans les dernieres profondeurs, les masses se leveront contre les despotes, et le droit et la justice et le progres vaincront; car le plus auguste et le plus terrible des drapeaux, c'est le suaire dans lequel les rois ont essaye d'ensevelir la liberte!
Citoyens, du fond de cette adversite ou nous sommes encore, envoyons une acclamation a l'avenir. Saluons, au dela de toutes ces convulsions et de toutes ces guerres, saluons l'aube benie des Etats-Unis d'Europe! Oh! ce sera la une realisation splendide! Plus de frontieres, plus de douanes, plus de guerres, plus d'armees, plus de proletariat, plus d'ignorance, plus de misere; toutes les exploitations coupables supprimees, toutes les usurpations abolies; la richesse decuplee, le probleme du bien-etre resolu par la science; le travail, droit et devoir; la concorde entre les peuples, l'amour entre les hommes; la penalite resorbee par l'education; le glaive brise comme le sabre; tous les droits proclames et mis hors d'atteinte, le droit de l'homme a la souverainete, le droit de la femme a l'egalite, le droit de l'enfant a la lumiere; la pensee, moteur unique, la matiere, esclave unique; le gouvernement resultant de la superposition des lois de la societe aux lois de la nature, c'est-a-dire pas d'autre gouvernement que le droit de l'Homme;—voila ce que sera l'Europe demain peut-etre, citoyens, et ce tableau qui vous fait tressaillir de joie n'est qu'une ebauche tronquee et rapide. O proscrits, benissons nos peres dans leurs tombes, benissons ces dates glorieuses qui rayonnent sur ces murailles, benissons la sainte marche des idees. Le passe appartient aux princes; il s'appelle Barbarie; l'avenir appartient aux peuples; il s'appelle Humanite!
1854
La peine de mort.—Un gibet a Guernesey. Complaisances anglaises. —Evocation de l'avenir. Misere.—Nostalgie. Encore un qui meurt. —Desastres en Crimee. Bassesse dans le parlement. Attitude du proscrit devant le proscripteur.