II

Paris, 5 novembre 1871.

Monsieur,

J'ai lu votre memoire; il est excellent, j'applaudis a vos genereux efforts. L'adhesion que vous desirez de moi, vous l'avez entiere. Je vais meme plus loin que vous.

La question que vous voyez en legiste, je la vois en philosophe. Le probleme que vous elucidez si parfaitement, et avec une logique eloquente, au point de vue du droit ecrit, est eclaire pour moi d'une lumiere plus haute et plus complete encore par le droit naturel. A une certaine profondeur, le droit naturel se confond avec le droit social.

Vous plaidez pour Maroteau, pour ce jeune homme, qui, poete a dix-sept ans, soldat patriote a vingt ans, a eu, dans le funebre printemps de 1871, un acces de fievre, a ecrit le cauchemar de cette fievre, et aujourd'hui, pour cette page fatale, va, a vingt-deux ans, si l'on n'y met ordre, etre fusille, et mourir avant presque d'avoir vecu. Un homme condamne a mort pour un article de journal, cela ne s'etait pas encore vu. Vous demandez la vie pour ce condamne.

Moi, je la demande pour tous. Je demande la vie pour Maroteau; je demande la vie pour Rossel, pour Ferre, pour Lullier, pour Cremieux; je demande la vie pour ces trois malheureuses femmes, Marchais, Suetens et Papavoine, tout en reconnaissant que, dans ma faible intelligence, il est prouve qu'elles ont porte des echarpes rouges, que Papavoine est un nom effroyable, et qu'on les a vues dans les barricades, pour combattre, selon leurs accusateurs, pour ramasser les blesses, selon elles. Une chose m'est prouvee encore, c'est que l'une d'elles est mere et que, devant son arret de mort, elle a dit:C'est bien, mais qui est-ce qui nourrira mon enfant?

Je demande la vie pour cet enfant.

Laissez-moi m'arreter un instant.

Qui est-ce qui nourrira mon enfant?Toute la plaie sociale est dans ce mot. Je sais que j'ai ete ridicule la semaine derniere en demandant, en presence des malheurs de la France, l'union entre les francais, et que je vais etre ridicule cette semaine en demandant la vie pour des condamnes. Je m'y resigne. Ainsi voila une mere qui va mourir, et voila un petit enfant qui va mourir aussi, par contre-coup. Notre justice a de ces reussites. La mere est-elle coupable? Repondez oui ou non. L'enfant l'est-il? Essayez de repondre oui.

Je le declare, je suis trouble a l'idee de cette innocence qui va etre punie de nos fautes; la seule excuse de la penalite irreparable, c'est la justesse; rien n'est sinistre comme la loi frappant a cote. La justice humaine tarissant brusquement les sources de la vie aux levres d'un enfant etonne la justice divine; ce dementi donne a l'ordre au nom de l'ordre est etrange; il n'est pas bon que nos chetifs codes transitoires et nos sentences myopes d'ici-bas indignent la-haut les lois eternelles; on n'a pas le droit de frapper la mere quand on frappe en meme temps l'enfant. Il me semble entendre la profonde voix de l'inconnu dire aux hommes:Eh bien, qu est-ce que vous faites donc la? Et je suis inquiet quand je vois se tourner avec stupeur vers la societe le sombre regard de la nature.

Je quitte ce petit condamne, et je reviens aux autres.

Aux yeux de ceux a qui l'apparence de l'ordre suffit, les arrets de mort ont un avantage; c'est qu'ils font le silence. Pas toujours. Il est perilleux de produire violemment un faux calme. Les executions politiques prolongent souterrainement la guerre civile.

Mais on me dit:—Ces etres miserables, dont la mise a mort vous preoccupe, n'ont rien a voir avec la politique, la-dessus tout le monde est d'accord; ce sont des delinquants vulgaires, coupables de mefaits ordinaires, prevus par la loi penale de tous les temps.

Entendons-nous.

Que tout le monde soit d'accord sur l'excellence de ces condamnations, peu m'importe. Quand il s'agit de juger un ennemi, mettons-nous en garde contre les consentements furieux de la foule et contre les acclamations de notre propre parti; examinons autour de nous l'etat de rage, qui est un etat de folie; ne nous laissons pas pousser meme vers les severites que nous souhaitons; craignons la complaisance de la colere publique. Defions-nous de certains mots, tels quedelits ordinaires, crimes communs, mots souples et faciles a ajuster a des sentences excessives; ces mots-la ont l'inconvenient d'etre commodes; en politique, ce qui est commode est dangereux. N'acceptons pas les services que peuvent rendre des definitions mal faites; l'elasticite des mots correspond a la lachete des hommes. Cela obeit trop.

Confondre Marat avec Lacenaire est aise et mene loin.

Certes, la Chambre introuvable, je parle de celle de 1815, si elle fut arrivee vingt ans plus tot, et si le hasard l'eut faite victorieuse de la Convention, aurait trouve d'excellentes raisons pour declarer la republique scelerate; 1815 eut declare 93 justiciable de la penalite ordinaire; les massacres de septembre, les meurtres d'eveques et de pretres, la destruction des monuments publics, l'atteinte aux proprietes privees, n'eussent point fait defaut a son requisitoire; la Terreur blanche eut instrumente judiciairement contre la Terreur rouge; la chambre royaliste eut proclame les conventionnels atteints et convaincus de delits communs prevus et punis par le code criminel; elle les eut envoyes a la potence et a la roue, supplices restaures avec la monarchie; elle aurait vu en Danton un egorgeur, en Camille Desmoulins un provocateur au meurtre, en Saint-Just un assassin, en Robespierre un malfaiteur pur et simple; elle leur eut crie a tous: Vous n'etes pas des hommes politiques! Et l'opinion publique aurait dit: C'est vrai! jusqu'au jour ou la conscience humaine aurait dit: C'est faux!

Il ne suffit pas qu'une assemblee ou un tribunal, meme trainant des sabres, dise:—Une chose est,—pour qu'elle soit. On n'introduit pas de decret dans la conscience de l'homme. Le premier etourdissement passe, elle se recueille et examine. Les faits mixtes ne peuvent etre apprecies comme des faits simples; le mot,troubles publics, n'est pas vide de sens; il y a des evenements complexes ou a une certaine quantite d'attentat se mele une certaine quantite de droit. Quand la commotion a cesse, quand les fluctuations sont finies, l'histoire arrive avec son instrument de precision, la raison, et repond ceci aux premiers juges:—93 a sauve le territoire, la Terreur a empeche la trahison, Robespierre a fait echec a la Vendee et Danton a l'Europe, le regicide a tue la monarchie, le supplice de Louis XVI a rendu impossible dans l'avenir le supplice de Damiens, la spoliation des emigres a restitue le champ au laboureur et la terre au peuple, Lyon et Toulon foudroyes ont cimente l'unite nationale; vingt crimes, total: un bienfait, la Revolution francaise.

J'entends garder les proportions, et je n'assimile les condamnes d'aujourd'hui aux gigantesques lutteurs d'autrefois qu'en ce point: eux aussi sont des combattants revolutionnaires; a eux aussi on ne peut reprocher que des faits politiques; l'histoire ecartera d'eux ces qualifications,delits communs, crimes ordinaires;et, en leur infligeant la peine capitale, que fait-on? on retablit l'echafaud politique.

Ceci est effrayant.

Pas en arriere. Dementi au progres. Babeuf, Arena, Ceracchi,Topino-Lebrun, Georges Cadoudal, Mallet, Lahorie, Guidal, Ney,Labedoyere, Didier, les freres Faucher, Pleignier, Carbonneau,Tolleron, les quatre sergents de la Rochelle, Alibaud, Cirasse,Charlet, Cuisinier, Orsini, reparaissent. Rentree des spectres.

Retourner vers les tenebres, faire retrograder l'immense marche humaine, rien de plus insense. En civilisation, on ne recule jamais que vers le precipice.

Certes, Rossel, Maroteau, Gaston Cremieux et les autres, ces creatures humaines en peril, cela m'emeut; mais ce qui m'emeut plus encore, c'est la civilisation en danger.

Mais, reprend-on, c'est justement pour eviter le precipice que nous reculons. Vous le voyez derriere, nous le voyons devant. Pour nous comme pour vous, il s'agit du salut social. Vous le voyez dans la clemence, nous le voyons dans le chatiment.

Soit. J'accepte la discussion posee ainsi.

C'est la vieille querelle du juste et de l'utile. Nous avons pour nous le juste, cherchons si vous avez pour vous l'utile.

Voila des condamnes a mort. Qu'en va-t-on faire? Les executer?

Il s'agit du salut public, dites-vous. Placons-nous a ce point de vue. De deux choses l'une: ou cette execution est necessaire, ou elle ne l'est pas.

Si elle, n'est pas necessaire, de quel nom la qualifier? La mort pour la mort, l'echafaud pour l'echafaud, histoire de s'entretenir la main, l'art pour l'art, c'est hideux.

Si elle est necessaire, c'est qu'elle sauve la societe.

Examinons.

A l'heure qu'il est, quatre questions sont pendantes, la question monetaire, la question politique, la question nationale, la question sociale; c'est-a-dire que les quatre equilibres, qui sont notre vie meme, sont compromis, l'equilibre financier par la question monetaire, l'equilibre legal par la question politique, l'equilibre exterieur par la question nationale, l'equilibre interieur par la question sociale. La civilisation a ses quatre vents; les voila qui soufflent tous a la fois. Immense ebranlement. On entend le craquement de l'edifice; les fondations se lezardent, les colonnes plient, les piliers chancellent, toute la charpente penche; les anxietes sont inouies. La question politique et la question nationale s'enchevetrent; nos frontieres perdues exigent la suppression de toutes les frontieres; la federation des peuples seule peut le faire pacifiquement, les Etats-Unis d'Europe sont la solution, et la France ne reprendra sa suprematie que par la republique francaise transformee en republique continentale; but sublime, ascension vertigineuse, sommet de civilisation; comment y atteindre? En meme temps, le probleme monetaire complique le probleme social; des perspectives obscures s'ouvrent de toutes parts, d'un cote les colonisations lointaines, la recherche des pays de l'or, l'Australie, la Californie, les transmigrations, les deplacements de peuples; de l'autre cote, la monnaie fiduciaire, le billet de banque a revenu, la propriete democratisee, la reconciliation du travail avec le capital par le billet a rente; difficultes sans nombre, qui se resoudront un jour en bien-etre et en lumiere, et qui a cette heure se resument en miseres et en souffrances. Telle est la situation. Et maintenant voici le remede: tuer Maroteau, tuer Lullier, tuer Ferre, tuer Rossel, tuer Cremieux; tuer ces trois malheureuses, Suetens, Marchais et Papavoine; il n'y a entre l'avenir et nous que l'epaisseur de quelques cadavres utiles a la prosperite publique; et plus rien ne fremira, et le credit s'affermira, et la confiance renaitra, et les inquietudes s'evanouiront, et l'ordre sera fonde, et la France sera rassuree quand on entendra la voix d'un petit enfant appeler sa mere morte dans les tenebres.

Ainsi, a cette heure tellement extraordinaire qu'aucun peuple n'en a jamais eu de pareille, sept ou huit tombes, voila notre ressource; et quand l'homme d'etat, accoude sur sa table, la tete dans ses mains, epelant des chiffres terribles, etudiant une carte dechiree, sondant les defaites, les catastrophes, les deroutes, les capitulations, les trahisons, les ignominies, les affreuses paix signees, la France epuisee d'or par les cinq milliards extorques et de sang par les deux provinces arrachees, le profond tremblement de terre de Paris, les ecroulements, les engloutissements, les desastres, les decombres qui pendent, l'ignorance, la misere, les menaces des ruines, songe a l'effrayant avenir; quand, pensif devant tant d'abimes, il demande secours a l'inconnu; quand il reclame le Turgot qu'il faudrait a nos finances, le Mirabeau qu'il faudrait a nos assemblees, l'Aristide qu'il faudrait a notre magistrature, l'Annibal qu'il faudrait a nos armees, le Christ qu'il faudrait a notre societe; quand il se penche sur l'ombre et la supplie de lui envoyer la verite, la sagesse, la lumiere, le conseil, la science, le genie; quand il evoque dans sa pensee leDeus ex machina, le pilote supreme des grands naufrages, le guerisseur des plaies populaires, l'archange des nations en detresse, le sauveur; il voit apparaitre qui? un fossoyeur, la pelle sur l'epaule.

Paris, 2 decembre 1871.

Mon vaillant confrere, les souvenirs que vous me rappelez sont graves en moi; depuis longtemps je vous connais et je vous estime. Vous avez ete l'ami de l'exil; vous etes aujourd'hui le combattant de la verite et de la liberte. Votre talent et votre courage sont pour votre journal, laDemocratie du Midi, un double gage de succes.

Nous traversons une crise fatale. Apres l'invasion, le terrorisme reactionnaire. 1871 est un 1815, pire. Apres les massacres, voici l'echafaud politique retabli. Quels revenants funestes! Trestaillon avait reparu en juin, Bellart reparait en novembre. A l'odieux assassinat de Clement Thomas et de Lecomte, a l'abominable meurtre des otages, quelles repliques sanglantes! Quel grossissement de l'horreur par l'horreur! Quelle calamite pour la France que ce duel de la Commune et de l'Assemblee!

La civilisation est en danger; nous sentons un affreux glissement sur la pente feroce. J'ai ecrit:

Personne n'est mechant, et que de mal on fait!

Avertissons toutes ces pauvres consciences troublees. Si le gouvernement est myope, tachons qu'il ne soit pas sourd. Crions: Amnistie! amnistie! assez de sang! assez de victimes! qu'on fasse enfin grace a la France! c'est elle qui saigne.—On a ote la parole auRappel; vous tous qui l'avez encore, repetez son vaillant cri: Pitie! pardon! fraternite! Ne nous lassons pas, recommencons sans cesse. Demandons la paix et donnons l'alarme. Sonnons le tocsin de la clemence.

Je m'apercois que c'est aujourd'hui le 2 decembre. Il y a vingt ans a pareille heure, je luttais contre un crime, j'etais traque, et averti que, si l'on me prenait, on me fusillerait. Tout est bien, luttons.

Cher confrere, je vous serre la main.

Le 19 decembre, M. Victor Hugo recut la lettre qu'on va lire:

Paris, le 19 decembre 1871.

Monsieur,

En face d'une Assemblee qui meconnait le mandat dont elle a ete revetue, il est necessaire de faire passer dans les moeurs un grand principe, lemandat imperatif.

A vous, la premiere gloire de la France, il appartient de donner au monde un grand exemple et de frapper un grand coup sur nos vieilles institutions. [Note: Les honorables signataires nous pardonneront d'omettre ici les quelques lignes ou leur sympathie pour M. Victor Hugo est le plus vivement exprimee.]

* * * * *

Vous penserez sans doute que votre acceptation du mandat imperatif serait un grand acte de patriotisme et assurerait pour toujours le triomphe de cette institution.

Nous vous prions de vouloir bien nous donner votre adhesion.Les membres du Comite electoral de la rue Brea,DE LAVENAT, E. DIVE, BASSET, J.-C. CHAIGNEAU, EDOUARD DE LUZE, PAULIAT, MONPROFIT, ROSEL.

M. Victor Hugo ne pouvait accepter lemandat imperatif, la conscience ne recoit pas d'ordres; mais il pouvait et il sentit qu'il devait prendre l'initiative de la transformation dumandat imperatifenmandat contractuel, c'est-a-dire realiser plus surement le progres electoral par le contrat librement debattu et consenti entre le mandant et le mandataire.

Ne voulant pas influencer le choix du peuple, il s'abstint de paraitre aux reunions electorales, l'etat de siege otant d'ailleurs toute liberte a ces reunions.

La declaration suivante y fut lue en son nom:

Je suis de ceux qui pensent qu'aucune pression ne doit etre exercee sur le choix du peuple.

Plus le choix sera libre, plus il sera grand.

Plus le choix sera spontane, plus il sera significatif.

Le bon citoyen ne s'offre ni ne se refuse. Il est a la disposition du devoir.

Les devoirs d'un representant du peuple et surtout d'un representant de l'admirable peuple de Paris sont aujourd'hui plus serieux que jamais.

J'en comprends toute l'etendue.

Je suis pret, quant a moi, a donner l'exemple de l'acceptation dumandat contractuel, bien autrement efficace et obligatoire que lemandat imperatif.

Le mandat contractuel, c'est-a-dire le contrat synallagmatique entre le mandant et le mandataire, cree, entre l'electeur et l'elu, l'identite absolue du but et des principes.

Le choix que le peuple de Paris fera le 7 janvier doit signifier: republique, negation de toute monarchie sous quelque forme que ce soit; amnistie; abolition de la peine de mort en matiere politique et en toute matiere; rentree de l'Assemblee a Paris; levee de l'etat de siege; dissolution de l'Assemblee dans le plus bref delai possible.

Le devoir est la loi de ma vie. Je le ferai hors de l'Assemblee comme dans l'Assemblee.

28 decembre 1871.

* * * * *

En meme temps furent publiees, par les soins des comites, les deux pieces suivantes:

Le grand citoyen qui s'est fait, depuis vingt ans, le champion le plus ardent de la democratie, vient d'accomplir l'un des actes les plus considerables de sa vie. Le premier, Victor Hugo avait pris la defense de Paris contre les violences de la reaction; le premier, il avait reclame l'amnistie et proteste, au nom du droit d'asile, contre la coupable faiblesse de la Belgique; plus tard, il implorait la grace des condamnes a mort.

Aujourd'hui Victor Hugo vient de signer avec le peuple de Paris un contrat qui en fait son representant necessaire.

Victor Hugo et Paris, la grande ville et le grand poete, ne font plus qu'un.

Parisiens! et vous surtout, travailleurs! vous n'avez qu'un nom a deposer dans l'urne; il faut que ce nom soit celui de VICTOR HUGO.

Considerant que le mandat contractuel est le seul moyen qui mette en evidence la volonte ferme et nette du college electoral,

Les electeurs ont arrete le programme suivant qui est adopte par le representant qui sera nomme le 7 janvier 1872:

1. Amnistie pour tous les crimes et delits politiques.—Enquete sur les evenements de mai et juin 1871.—Abolition de la peine de mort en toutes matieres.

2. Proclamation definitive de la republique.—Dissolution dans le plus bref delai de l'assemblee actuelle et nomination d'une assemblee constituante chargee de faire une constitution republicaine.

3. Retour a Paris du gouvernement et de l'Assemblee.— Levee de l'etat de siege a Paris et dans les departements.

4. Service militaire obligatoire et personnel pour tout citoyen de la republique francaise, sauf les seuls cas d'incapacite physique.

5. Instruction primaire, gratuite, obligatoire et laique.— Instruction secondaire, gratuite et laique.

6. Separation absolue de l'eglise et de l'etat.—Retribution des ministres de tout culte a la charge exclusive de ceux qui les emploient.

7. Liberte absolue d'association.—Liberte de reunion.— Liberte de la presse.—Abolition des proces de presse, excepte en matiere civile.

8. Nomination a l'election des maires et adjoints de toutes les communes, sans aucune exception.

9. Restitution au departement, a l'arrondissement, au canton et a la commune de tout ce qui est de leur ressort.

10. Reforme de la magistrature.—Suppression de l'inamovibilite.—Extension des attributions du jury.

11. Impot vraiment proportionnel sur le revenu.

12. Exclusion de toutes les monarchies, sous quelque forme qu'elles se presentent.

13. Le programme ci-dessus constitue un mandat contractuel, que le representant a accepte et signe.

l4. La sanction qui doit consacrer le mandat contractuel sera la demission du representant, qui pourra, dans le cas d'infraction au present contrat, lui etre demandee par un jury d'honneur tire au sort parmi les representants republicains de l'Assemblee, ayant signe, eux aussi, le mandat contractuel. Paris, le 28 decembre 1871.

Les delegues du comite electoral de la rue Brea,

Les delegues du comite electoral des travailleurs,

Resultat du scrutin

M. Vautrain 122,435 voix.

M. Victor Hugo 95,900—

* * * * *

Le lendemain de l'election, le 8 janvier, M. Victor Hugo adressa au peuple de Paris les paroles qu'on va lire:

Paris ne peut echouer. Les echecs apparents couvrent des triomphes definitifs. Les hommes passent, le peuple reste. La ville que l'Allemagne n'a pu vaincre ne sera pas vaincue par la reaction.

A de certaines epoques etranges, la societe a peur et demande secours aux impitoyables. La violence seule a la parole, les implacables sont les sauveurs; etre sanguinaire, c'est avoir du bon sens. Levae victisdevient la raison d'etat; la compassion semble une trahison, et on lui impute les catastrophes. On tient pour ennemi public l'homme atteint de cette folie, la clemence; Beccaria epouvante, et Las Casas fait l'effet de Marat.

Ces crises ou la peur engendre la terreur durent peu; leur emportement meme les precipite. Au bout de peu de temps, l'ordre faux que fait le sabre est vaincu par l'ordre vrai que fait la liberte. Pour obtenir cette victoire, aucune lutte violente n'est necessaire. La marche en avant du genre humain ebranle pacifiquement ce qui doit tomber. Le pas grave et mesure du progres suffit pour l'ecroulement des choses fausses.

Ce que Paris veut sera. Des problemes sont poses; ils auront leur solution, et cette solution sera fraternelle. Paris veut l'apaisement, la concorde, la guerison des plaies sociales. Paris veut la fin des guerres civiles. La fin des guerres ne s'obtient que par la fin des haines. Comment finissent les haines? Par l'amnistie.

L'amnistie, aujourd'hui, est la condition profonde de l'ordre.

Le grand peuple de Paris, meconnu et calomnie a cause de sa grandeur meme, aura raison de tous les obstacles. Il triomphera par le calme et la volonte. Le suffrage universel a beau avoir des eclipses, il est l'unique mode de gouvernement; le suffrage universel, c'est la puissance, bien superieure a la force. Desormais, tout par le vote, rien par le fusil. La justice et la verite ont une clarte souveraine. Le passe ne se tient pas debout en face de l'avenir. Une ville comme Versailles, qui represente la royaute, ne peut etre longtemps regardee fixement par une ville comme Paris, qui personnifie la republique.

Paris, 8 janvier 1871.

Alexandre Dumas etait mort pendant le siege de Paris, hors de Paris.Le 16 avril 1872, son cercueil fut transporte a Villers-Cotterets,lieu de sa naissance. A cette occasion, M. Victor Hugo adressa a M.Alexandre Dumas fils la lettre qu'on va lire:

Paris, 15 avril 1872.

Mon cher confrere,

J'apprends par les journaux que demain 16 avril doivent avoir lieu aVillers-Cotterets les funerailles d'Alexandre Dumas.

Je suis retenu pres d'un enfant malade, et je ne pourrai aller aVillers-Cotterets. C'est pour moi un regret profond.

Mais, je veux du moins etre pres de vous et avec vous par le coeur. Dans cette douloureuse ceremonie, je ne sais si j'aurais pu parler, les emotions poignantes s'accumulent dans ma tete, et voila bien des tombeaux qui s'ouvrent coup sur coup devant moi; j'aurais essaye pourtant de dire quelques mots. Ce que j'aurais voulu dire, laissez-moi vous l'ecrire.

Aucune popularite, en ce siecle, n'a depasse celle d'Alexandre Dumas; ses succes sont mieux que des succes, ce sont des triomphes; ils ont l'eclat de la fanfare. Le nom d'Alexandre Dumas est plus que francais, il est europeen; il est plus qu'europeen, il est universel. Son theatre a ete affiche dans le monde entier; ses romans ont ete traduits dans toutes les langues.

Alexandre Dumas est un de ces hommes qu'on pourrait appeler les semeurs de civilisation; il assainit et ameliore les esprits par on ne sait quelle clarte gaie et forte; il feconde les ames, les cerveaux, les intelligences; il cree la soif de lire; il creuse le coeur humain, et il l'ensemence. Ce qu'il seme, c'est l'idee francaise. L'idee francaise contient une quantite d'humanite telle, que partout ou elle penetre, elle produit le progres. De la, l'immense popularite des hommes comme Alexandre Dumas.

Alexandre Dumas seduit, fascine, interesse, amuse, enseigne. De tous ses ouvrages, si multiples, si varies, si vivants, si charmants, si puissants, sort l'espece de lumiere propre a la France.

Toutes les emotions les plus pathetiques du drame, toutes les ironies et toutes les profondeurs de la comedie, toutes les analyses du roman, toutes les intuitions de l'histoire, sont dans l'oeuvre surprenante construite par ce vaste et agile architecte.

Il n'y a pas de tenebres dans cette oeuvre, pas de mystere, pas de souterrain; pas d'enigme, pas de vertige; rien de Dante, tout de Voltaire et de Moliere; partout le rayonnement, partout le plein midi, partout la penetration de la clarte. Les qualites sont de toute sorte, et innombrables. Pendant quarante ans, cet esprit s'est depense comme un prodige.

Rien ne lui a manque, ni le combat, qui est le devoir, ni la victoire, qui est le bonheur.

Cet esprit etait capable de tous les miracles, meme de se leguer, meme de se survivre. En partant, il a trouve moyen de rester. Cet esprit, nous ne l'avons pas perdu. Vous l'avez.

Votre pere est en vous, votre renommee continue sa gloire.

Alexandre Dumas et moi, nous avions ete jeunes ensemble. Je l'aimais et il m'aimait. Alexandre Dumas n'etait pas moins haut par le coeur que par l'esprit. C'etait une grande ame bonne.

Je ne l'avais pas vu depuis 1857; il etait venu s'asseoir a mon foyer de proscrit, a Guernesey, et nous nous etions donne rendez-vous dans l'avenir et dans la patrie.

En septembre 1870, le moment est venu, le devoir s'est transforme pour moi; j'ai du retourner en France.

Helas! le meme coup de vent a des effets contraires.

Comme je rentrais dans Paris, Alexandre Dumas venait d'en sortir. Je n'ai pas eu son dernier serrement de main.

Aujourd'hui je manque a son dernier cortege. Mais son ame voit la mienne. Avant peu de jours,—bientot je le pourrai, j'espere,—je ferai ce que je n'ai pu faire en ce moment, j'irai, solitaire, dans ce champ ou il repose, et cette visite qu'il a faite a mon exil, je la rendrai a son tombeau.

Cher confrere, fils de mon ami, je vous embrasse.

Paris, 1er mai 1872.

Mes jeunes confreres,

Ce serrement de main que vous me demandez, je vous l'envoie avec joie. Courage! Vous reussirez. Vous n'etes pas seulement des talents, vous etes des consciences; vous n'etes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous etes de fermes coeurs. C'est de cela que l'heure actuelle a besoin.

Je resume d'un mot l'avenir de votre oeuvre collective: devoir accompli, succes assure.

Nous venons d'assister a des deroutes d'armees; le moment est arrive ou la legion des esprits doit donner. Il faut que l'indomptable pensee francaise se reveille et combatte sous toutes les formes. L'esprit francais possede cette grande arme, la langue francaise, c'est-a-dire l'idiome universel. La France a pour auditoire le monde civilise. Qui a l'oreille prend l'ame. La France vaincra. On brise une epee, on ne brise pas une idee. Courage donc, vous, combattants de l'esprit!

Le monde a pu croire un instant a sa propre agonie. La civilisation sous sa forme la plus haute, qui est la republique, a ete terrassee par la barbarie sous sa forme la plus tenebreuse, qui est l'empire germanique. Eclipse de quelques minutes. L'enormite meme de la victoire la complique d'absurdite. Quand c'est le moyen age qui met la griffe sur la revolution, quand c'est le passe qui se substitue a l'avenir, l'impossibilite est melee au succes, et l'ahurissement du triomphe s'ajoute a la stupidite du vainqueur. La revanche est fatale. La force des choses l'amene. Ce grand dix-neuvieme siecle, momentanement interrompu, doit reprendre et reprendra son oeuvre; et son oeuvre, c'est le progres par l'ideal. Tache superbe. L'art est l'outil, les esprits sont les ouvriers.

Faites votre travail, qui fait partie du travail universel.

J'aime le groupe des talents nouveaux. Il y a aujourd'hui un beau phenomene litteraire qui rappelle un magnifique moment du seizieme siecle. Toute une generation de poetes fait son entree. C'est, apres trois cents ans, dans le couchant du dix-neuvieme siecle, la pleiade qui reparait. Les poetes nouveaux sont fideles a leur siecle; de la leur force. Ils ont en eux la grande lumiere de 1830; de la leur eclat. Moi qui approche de la sortie, je salue avec bonheur le lever de cette constellation d'esprits sur l'horizon.

Oui, mes jeunes confreres, oui, vous serez fideles a votre siecle et a votre France. Vous ferez un journal vivant, puissant, exquis. Vous etes de ceux qui combattent quand ils raillent, et votre rire mord. Rien ne vous distraira du devoir. Meme quand vous en semblerez le plus eloignes, vous ne perdrez jamais de vue le grand but: venger la France par la fraternite des peuples, defaire les empires, faire l'Europe. Vous ne parlerez jamais de defaillance ni de decadence. Les poetes n'ont pas le droit de dire des mots d'hommes fatigues.

Je suivrai des yeux votre effort, votre lutte, votre succes. C'est par le journal envole en feuilles innombrables que la civilisation essaime. Vous vous en irez par le monde, cherchant le miel, aimant les fleurs, mais armes. Un journal comme le votre, c'est de la France qui se repand, c'est de la colere spirituelle et lumineuse qui se disperse; et ce journal sera, certes, importun a la pesante masse tudesque victorieuse, s'il la rencontre sur son passage; la legerete de l'aile sert la furie de l'aiguillon; qui est agile est terrible; et, dans sa Foret-Noire, le lourd caporalisme allemand, assailli par toutes les fleches qui sortent du bourdonnement parisien, pourra bien connaitre le repentir que donnent a l'ours les ruches irritees.

Encore une fois, courage, amis!

Chers amis,

Depuis trois ans, avec leRappel, vous parlez au peuple. Avec votre nouveau journal, vous allez lui parler de plus pres encore.

Parler au peuple sans cesse, et tacher de lui parler toujours de plus en plus pres, c'est un devoir, et vous faites bien de le remplir.

Je me suis souvent figure un immense livre pour le peuple. Ce livre serait le livre du fait, rien de plus en apparence, et en realite le livre de l'idee. Le fait est identique au nuage; il sort de nous et plane sur nous; c'est une forme flottante propre a notre milieu, qui passe, qui contient de l'ascension et de la chute, qui resulte de nous et retombe sur nous, en ombre, en pluie, en tempete, en fecondation, en devastation, en enseignement. Le livre que je m'imagine saisirait cet enseignement, il preciserait le contour et l'ombre de chaque fait. Il conclurait. Conclure est donne a l'homme. Creer, l'oeil fixe sur l'ideal; conclure, l'oeil fixe sur l'absolu; c'est a peu pres la toute notre puissance. Ce livre serait le registre de la vie populaire, et, en marge de ce que fait la destinee, il mettrait ce que dit la conscience. De la loi de tout il deduirait la loi de tous. Il semerait la crainte utile de l'erreur. Il inquieterait le legislateur, il inquieterait le jure; il deconseillerait l'irrevocable et avertirait le pretre; il deconseillerait l'irreparable et avertirait le juge. Rapidement, par le simple recit et par la seule facon de presenter le fait, il en montrerait le sens philosophique et social. D'une audience de cour d'assises, il extrairait l'horreur de la peine de mort; d'un debat parlementaire, il extrairait l'amour de la liberte. D'une defaite nationale, il extrairait de la volonte et de la fierte; car, pour un peuple qui a sa regeneration morale a operer, il vaut mieux etre vaincu que vainqueur; un vaincu est force de perir ou de grandir. La stagnation de la gloire se comprend, la stagnation de la honte, non. Ce livre dirait cela. Ce livre n'admettrait aucun empietement, pas plus sur une idee que sur un territoire. En meme temps qu'il deshonorerait les conquetes, il ferait obstacle aux damnations. Il rehabiliterait et rassurerait. Il dirait, redirait et redirait la parole de mansuetude et de clemence; il parlerait a ceux qui sont en liberte de ceux qui sont en prison; il serait importun aux heureux par le rappel des miserables; il empecherait l'oubli de ce qui est lointain et de ce qui semble perdu; il n'accepterait pas les fausses guerisons; il ne laisserait pas se fermer les ulceres sous une peau malsaine; il panserait la plaie, dut-il indigner le blesse; il tacherait d'inspirer au fort le respect du faible, a l'homme le respect de la femme, au couronne le respect du calomnie, a l'usurpateur le respect du souverain, a la societe le respect de la nature, a la loi le respect du droit. Ce livre hairait la haine. Il reconcilierait le frere avec le frere, l'aine avec le puine, le bourgeois avec l'ouvrier, le capital avec le travail, l'outil avec la main. Il aurait pour effort de produire la vertu d'abord, la richesse ensuite, le bien-etre materiel etant vain s'il ne contient le bien-etre moral, aucune bourse pleine ne suppleant a l'ame vide. Ce livre observerait, veillerait, epierait; il ferait le guet autour de la civilisation; il n'annoncerait la guerre qu'en denoncant la monarchie; il dresserait le bilan de faillite de chaque bataille, supputerait les millions, compterait les cadavres, cuberait le sang verse, et ne montrerait jamais les morts sans montrer les rois. Ce livre saisirait au passage, coordonnerait, grouperait tout ce que l'epoque a de grand, le devouement heroique, l'oeuvre celebre, la parole eclatante, le vers illustre, et ferait voir le profond lien entre un mot de Corneille et une action de Danton. Dans l'interet de tous et pour le bien de tous, il offrirait des modeles et il ferait des exemples; il eclairerait, malgre elle et malgre lui, la vertu qui aime l'ombre et le crime qui cherche les tenebres; il serait le livre du bien devoile et du mal demasque. Ce livre serait a lui seul presque une bibliotheque. Il n'aurait pour ainsi dire pas de commencement, se rattachant a tout le passe, et pas de fin, se ramifiant dans tout l'avenir. Telle serait cette bible immense. Est-ce une chimere qu'un tel livre? Non, car vous allez le faire.

Qu'est-ce que c'est que le journal a un sou? C'est une page de ce livre.

Certes, le mot bible n'est pas de trop. La page, c'est le jour; le volume, c'est l'annee; le livre, c'est le siecle. Toute l'histoire batie, heure par heure, par les evenements, toute la parole dite par tous les verbes, mille langues confuses degageant les idees nettes. Sorte de bonne Babel de l'esprit humain.

Telle est la grandeur de ce qu'on appelle le petit journal.

Le journal a un sou, tel que vous le comprenez, c'est la realite racontee comme La Fontaine raconte la fable, avec la moralite en regard; c'est l'erreur raturee, c'est l'iniquite soulignee, c'est la torsion du vrai redressee; c'est un registre de justice ouvert a la confrontation de tous les faits; c'est une vaste enquete quotidienne, politique, sociale, humaine; c'est le flocon de blancheur et de purete qui passe; c'est la manne, la graine, la semence utilement jetee au vent; c'est la verite eternelle emiettee jour par jour. Oeuvre excellente qui a pour but de condenser le collectif dans l'individuel, et de donner a tout peuple un coeur d'honnete homme, et a tout homme une ame de grand peuple.

Faites cela, amis. Je vous serre la main.

Paris, 14 mai 1872.

En mai 1872, le peuple romain fit une adresse au peuple francais. Victor Hugo fut choisi par les romains comme intermediaire entre les deux peuples.

En cette qualite, il dut repondre. Voici sa reponse:

Citoyens de Rome et du monde,

Vous venez de faire du haut du Janicule une grande chose.

Vous, peuple romain, par-dessus tous les abimes qui separent aujourd'hui les nations, vous avez tendu la main au peuple francais.

C'est-a-dire qu'en presence de ces trois empires monstres, l'un qui porte le glaive et qui est la guerre, l'autre qui porte le knout et qui est la barbarie, l'autre qui porte la tiare et qui est la nuit, en presence de ces trois formes spectrales du moyen age reparues sur l'horizon, la civilisation vient de s'affirmer La mere, qui est l'Italie, a embrasse la fille, qui est la France; le Capitole a acclame l'Hotel de Ville; le mont Aventin a fraternise avec Montmartre et lui a conseille l'apaisement; Caton a fait un pas vers Barbes; Rienzi a pris le bras de Danton; le monde romain s'est incline devant les Etats-Unis d'Europe; et l'illustre republique du passe a salue l'auguste republique de l'avenir. A de certaines heures sinistres, ou l'obscurite monte, ou le silence se fait, ou il semble qu'on assiste a on ne sait quelle coalition des tenebres, il est bon que les puissants echos de l'histoire s'eveillent et se repondent; il est bon que les tombeaux prouvent qu'ils contiennent de l'aurore; il est bon que le rayon sorti des sepulcres s'ajoute au rayon sorti des berceaux; il est bon que toutes les formes de la lumiere se melent et s'entr'aident; et chez vous, italiens, toutes les clartes sont vivantes; et lorsqu'il s'agit d'attester la pensee, qui est divine, et la liberte, qui est humaine, lorsqu'il s'agit de chasser les prejuges et les tyrans, lorsqu'il s'agit de manifester a la fois l'esprit humain et le droit populaire, qui donc prendra la parole si ce n'est cettealma parensqui, en fait de genies, a Dante egal a Homere, et, en fait de heros, Garibaldi egal a Thrasybule?

Oui, la civilisation vous remercie. Le peuple romain fait bien de serrer la main au peuple francais; cette fraternite de geants est belle. Aucun decouragement n'est possible devant de telles initiatives prises par de telles nations. On sent dans cette volonte de concorde l'immense paix de l'avenir. De tels symptomes font naitre dans les coeurs toutes les bonnes certitudes.

Oui, le progres sera; oui, le jour luira; oui, la delivrance viendra; oui, la conscience universelle aura raison de tous les clerges, aussi bien de ceux qui s'appuient sur les codes que de ceux qui s'appuient sur les dogmes; oui, les soi-disant hommes impeccables, pretres ou juges, les infaillibles comme les inamovibles, confesseront la faiblesse humaine devant l'eternelle verite et l'eternelle justice; oui, l'irrevocable, l'irreparable et l'inintelligible disparaitront; oui, l'echafaud et la guerre s'evanouiront; oui, le bagne sera ote de la vie et l'enfer sera ote de la mort. Courage! Espoir! Il est admirable que, devant les alliances malsaines des rois, les deux capitales des peuples s'entendent; et l'humanite tout entiere, consolee et rassuree, tressaille quand la grande voix de Rome parle a la grande ame de Paris.

Paris, 20 mai 1872.

Sec. 1.—L'Enfant.

A M. TREBOIS,President de la Societe des ecoles laiques.

Monsieur, Vous avez raison de le penser, j'adhere completement a l'eloquente et irrefutable lettre que vous a adressee Louis Blanc. Je n'ai rien a y ajouter que ma signature. Louis Blanc est dans le vrai absolu et pose les reels principes de l'instruction laique, aussi bien pour les femmes que pour les hommes.

Quant a moi, je vois clairement deux faits distincts, l'education et l'instruction. L'education, c'est la famille qui la donne; l'instruction, c'est l'etat qui la doit. L'enfant veut etre eleve par la famille et instruit par la patrie. Le pere donne a l'enfant sa foi ou sa philosophie; l'etat donne a l'enfant l'enseignement positif.

De la, cette evidence que l'education peut etre religieuse et que l'instruction doit etre laique. Le domaine de l'education, c'est la conscience; le domaine de l'instruction, c'est la science. Plus tard, dans l'homme fait, ces deux lumieres se completent l'une par l'autre.

Votre fondation d'enseignement laique pour les jeunes filles est une oeuvre logique et utile, et je vous applaudis.

Paris, 2 juin 1872.

* * * * *

Sec. 2.—La Femme.

A M. LEON RICHER, _Redacteur en chef de l'_Avenir des Femmes.

Paris, le 8 juin 1872.

Monsieur,

Je m'associe du fond du coeur a votre utile manifestation. Depuis quarante ans, je plaide la grande cause sociale a laquelle vous vous devouez noblement.

Il est douloureux de le dire, dans la civilisation actuelle, il y a une esclave. La loi a des euphemismes; ce que j'appelle une esclave, elle l'appelle une mineure. Cette mineure selon la loi, cette esclave selon la realite, c'est la femme. L'homme a charge inegalement les deux plateaux du code, dont l'equilibre importe a la conscience humaine; l'homme a fait verser tous les droits de son cote et tous les devoirs du cote de la femme. De la un trouble profond. De la la servitude de la femme. Dans notre legislation telle qu'elle est, la femme ne possede pas, elle n'este pas en justice, elle ne vote pas, elle ne compte pas, elle n'est pas. Il y a des citoyens, il n'y a pas de citoyennes. C'est la un etat violent; il faut qu'il cesse.

Je sais que les philosophes vont vite et que les gouvernants vont lentement; cela tient a ce que les philosophes sont dans l'absolu, et les gouvernants dans le relatif; cependant, il faut que les gouvernants finissent par rejoindre les philosophes. Quand cette jonction est faite a temps, le progres est obtenu et les revolutions sont evitees. Si la jonction tarde, il y a peril.

Sur beaucoup de questions a cette heure, les gouvernants sont en retard. Voyez les hesitations de l'Assemblee a propos de la peine de mort. En attendant, l'echafaud sevit.

Dans la question de l'education, comme dans la question de la repression, dans la question de l'irrevocable qu'il faut oter du mariage et de l'irreparable qu'il faut oter de la penalite, dans la question de l'enseignement obligatoire, gratuit et laique, dans la question de la femme, dans la question de l'enfant, il est temps que les gouvernants avisent. Il est urgent que les legislateurs prennent conseil des penseurs, que les hommes d'etat, trop souvent superficiels, tiennent compte du profond travail des ecrivains, et que ceux qui font les lois obeissent a ceux qui font les moeurs. La paix sociale est a ce prix.

Nous philosophes, nous contemplateurs de l'ideal social, ne nous lassons pas. Continuons notre oeuvre. Etudions sous toutes ses faces, et avec une bonne volonte croissante, ce pathetique probleme de la femme dont la solution resoudrait presque la question sociale tout entiere. Apportons dans l'etude de ce probleme plus meme que la justice; apportons-y la veneration; apportons-y la compassion. Quoi! il y a un etre, un etre sacre, qui nous a formes de sa chair, vivifies de son sang, nourris de son lait, remplis de son coeur, illumines de son ame, et cet etre souffre, et cet etre saigne, pleure, languit, tremble. Ah! devouons-nous, servons-le, defendons-le, secourons-le, protegeons-le! Baisons les pieds de notre mere!

Avant peu, n'en doutons pas, justice sera rendue et justice sera faite. L'homme a lui seul n'est pas l'homme; l'homme, plus la femme, plus l'enfant, cette creature une et triple constitue la vraie unite humaine. Toute l'organisation sociale doit decouler de la. Assurer le droit de l'homme sous cette triple forme, tel doit etre le but de cette providence d'en bas que nous appelons la loi.

Redoublons de perseverance et d'efforts. On en viendra, esperons-le, a comprendre qu'une societe est mal faite quand l'enfant est laisse sans lumiere, quand la femme est maintenue sans initiative, quand la servitude se deguise sous le nom de tutelle, quand la charge est d'autant plus lourde que l'epaule est plus faible; et l'on reconnaitra que, meme au point de vue de notre egoisme, il est difficile de composer le bonheur de l'homme avec la souffrance de la femme.

* * * * *

Les dames faisant partie du comite de laSociete pour l'amelioration du sort des femmesecrivent a Victor Hugo:

"Illustre maitre,

Vous avez, a toutes les epoques de votre vie, dans toutes les occasions, sous toutes les formes, pris le parti des faibles. Il n'est pas une liberte que vous n'ayez revendiquee, pas une cause juste que vous n'ayez defendue, pas une oppression contre laquelle vous ne vous soyez eloquemment eleve.

Votre oeuvre n'est qu'une longue et infatigable protestation contre l'abus de la force. Il y a dans votre coeur une commiseration profonde pour tous les miserables. S'agit-il d'un peuple? s'agit-il d'une classe? s'agit-il d'un individu? peu vous importe. Toute souffrance vous atteint et vous touche. Le droit est viole quelque part, en quelqu'un; cela vous suffit.

Pourquoi? Parce que vous etes l'homme du devoir.

En ce siecle d'anarchie morale, ou le privilege—contradiction bizarre!—survit aux causes qui l'avaient produit et socialement consacre, vous proclamez l'egalite de tous et de toutes, vous affirmez la liberte individuelle et collective, vous affirmez la raison, vous affirmez l'inviolabilite de la conscience humaine.

Et nous hesiterions—nous dont l'idee de justice est meconnue, a solliciter de votre devouement l'appui que vous ne refusez a personne,—pas meme aux ignorants, ces attardes! pas meme aux coupables, ces autres ignorants! Ce serait meconnaitre tout a la fois l'irresistible puissance de votre parole et l'incommensurable generosite de votre coeur.

Personne mieux que vous n'a fait ressortir l'iniquite legale qui fait de chaque femme une mineure. Mere de famille, la femme est sans droit, ses enfants meme ne lui appartiennent pas; epouse, elle a un tuteur, presque un maitre; celibataire ou veuve, elle est assimilee par le code aux voleurs et aux assassins.

Politiquement elle ne compte pas.

Nos lois la mettent hors la loi.

… Bientot, peut-etre, une Assemblee republicaine sera saisie de nos legitimes revendications. Mais nous devons preparer l'opinion publique. L'opinion publique est le moule par ou doivent passer d'abord, pour y etre etudiees, les reformes jugees necessaires. Il n'y a de lois durables, d'institutions solidement assises—qu'il s'agisse de l'organisation de la famille ou de l'organisation de l'etat—que les institutions et les lois d'accord avec le sentiment universel.

Nous l'avons compris. Et pour bien faire penetrer dans l'esprit des masses l'importance sociale de la grande cause a laquelle nous sommes attachees, nous avons, a l'exemple de l'Amerique, de l'Angleterre, de la Suisse, de l'Italie, fonde en France une Societe a laquelle viendront apporter leur concours tous ceux qui pensent que le temps est venu de donner a la femme, dans la famille et ailleurs, la place qui lui est due….

… Notre humble Societe a besoin d'etre consacree. Une adhesion de vous aux reformes qu'elle poursuit serait, pour toutes les femmes intelligentes, pour tous les hommes de coeur, un encouragement a nous seconder….

Dites un mot et daignez nous tendre la main.

Agreez, illustre maitre, l'hommage de notre profond respect.

Les dames membres du comite.STELLA BLANDY, MARIA DERAISME,HUBERTINE AUCLERT, J. RICHER, veuve FERESSE-DERAISME, ANNA HOURY, M.BRUCKER, HENRIETTE CAROSTE, LOUISE LAFFITE, JULIE THOMAS, PAULINECHANLIAC.

* * * * *

Victor Hugo a repondu:

Paris, le 31 mars 1875.

Mesdames,

Je recois votre lettre. Elle m'honore. Je connais vos nobles et legitimes revendications. Dans notre societe telle qu'elle est faite, les femmes subissent et souffrent; elles ont raison de reclamer un sort meilleur. Je ne suis rien qu'une conscience, mais je comprends leur droit, et j'en compose mon devoir, et tout l'effort de ma vie est de leur cote. Vous avez raison de voir en moi un auxiliaire de bonne volonte.

L'homme a ete le probleme du dix-huitieme siecle; la femme est le probleme du dix-neuvieme. Et qui dit la femme, dit l'enfant, c'est-a-dire l'avenir. La question ainsi posee apparait dans toute sa profondeur. C'est dans la solution de cette question qu'est le supreme apaisement social. Situation etrange et violente! Au fond, les hommes dependent de vous, la femme tient le coeur de l'homme. Devant la loi, elle est mineure, elle est incapable, elle est sans action civile, elle est sans droit politique, elle n'est rien; devant la famille, elle est tout, car elle est la mere. Le foyer domestique est ce qu'elle le fait; elle est dans la maison la maitresse du bien et du mal; souverainete compliquee d'oppression. La femme peut tout contre l'homme et rien pour elle.

Les lois sont imprudentes de la faire si faible quand elle est si puissante. Reconnaissons cette faiblesse et protegeons-la; reconnaissons cette puissance et conseillons-la. La est le devoir de l'homme; la aussi est son interet.

Je ne me lasserai pas de le redire, le probleme est pose, il faut le resoudre; qui porte sa part du fardeau doit avoir sa part du droit; une moitie de l'espece humaine est hors de l'egalite, il faut l'y faire rentrer. Ce sera la une des grandes gloires de notre grand siecle: donner pour contre-poids au droit de l'homme le droit de la femme; c'est-a-dire mettre les lois en equilibre avec les moeurs.

Agreez, mesdames, tous mes respects.

On lit dansle Rappeldu 24 septembre 1872:

"Un banquet prive, mais solennel, devait reunir de nombreux republicains de Paris, desireux de celebrer la date du 21 septembre 1792, c'est-a-dire l'anniversaire de la premiere republique francaise, de la republique victorieuse des rois. Cela a deplu a l'autorite militaire qui est notre maitresse souveraine de par l'etat de siege, et l'autorite civile a cru devoir consacrer les ordres de l'autorite militaire.

Elle a commis une faute sur laquelle nous aurons a revenir, une de ces fautes difficiles a justifier, parce qu'elles n'offensent pas seulement le droit des citoyens, mais le bon sens public. Dans tous les cas, les organisateurs du banquet ont tenu a donner une lecon de sagesse a leurs adversaires, et le banquet a ete decommande.

Mais quelques republicains ont voulu neanmoins echanger les idees et les sentiments qu'une si grande date leur inspirait. Ils le voulaient d'autant plus qu'un groupe de republicains anglais leur avait delegue un de ses membres les plus connus et les plus sympathiques, M. le professeur Beesly.

Le banquet ne devait reunir qu'un petit nombre de convives.

On remarquait parmi eux deux representants de la deputation de Paris, MM. Peyrat et Farcy; un conseiller general de la Seine, M. Lesage; plusieurs membres du conseil municipal de Paris, MM. Allain-Targe, Jobbe-Duval, Loiseau-Pinson; plusieurs publicistes de la presse republicaine, MM. Frederic Morin, Ernes, Lefevre, Guillemet, Lemer, Sourd, Adam, Charles Quentin; enfin quelques membres des divers groupes republicains, MM. Harant Olive, etc. M. le docteur Robinet presidait.

Victor Hugo et Louis Blanc avaient ete invites. Victor Hugo, qui est actuellement a Guernesey, et Louis Blanc, qui est a Londres, n'avaient pu se rendre a cet appel. Mais ils avaient envoye des lettres qui ont ete lues au milieu des applaudissements enthousiastes.

Voici la lettre de Victor Hugo:

Mes chers concitoyens,

Vous voulez bien desirer ma presence a votre banquet. Ma presence, c'est ma pensee. Laissez-moi donc prendre un moment la parole au milieu de vous.

Amis, ayons confiance. Nous ne sommes pas si vaincus qu'on le suppose.

A trois empereurs, opposons trois dates: le 14 juillet, le 10 aout, le 21 septembre. Le 14 juillet a demoli la Bastille et signifie Liberte; le 10 aout a decouronne les Tuileries et signifie Egalite; le 21 septembre a proclame la republique et signifie Fraternite. Ces trois idees peuvent triompher de trois armees. Elles sont de taille a colleter tous les monstres; elles se resument en ce mot, Revolution. La Revolution, c'est le grand dompteur, et si la monarchie a les lions et les tigres, nous avons, nous, le belluaire.

Puisqu'on est en train de faire des denombrements, faisons le notre. Il y a d'un cote trois hommes, et de l'autre tous les peuples. Ces trois hommes, il est vrai, sont trois Tout-Puissants. Ils ont tout ce qui constitue et caracterise le droit divin; ils ont le glaive, le sceptre, la loi ecrite, chacun leur dieu, chacun leurs pretres; ils ont les juges, les bourreaux, les supplices, et l'art de fonder l'esclavage sur la force meme des esclaves. Avez-vous lu l'epouvantable code militaire prussien? Donc, ces tout-puissants-la sont les Dieux; nous n'avons, nous, que ceci pour nous d'etre les Hommes. A l'antique monarchie qui est le passe vivant, et vivant de la vie terrible des morts, aux rois spectres, au vieux despotisme qui peut d'un geste tirer quatre millions de sabres du fourreau, qui declare la force superieure au droit, qui restaure l'ancien crime appele la conquete, qui egorge, massacre, pille, extermine, pousse d'innombrables masses a l'abattoir, ne se refuse aucune infamie profitable, et vole une province dans la patrie et une pendule dans la maison, a cette formidable coalition des tenebres, a ce pouvoir compacte, nocturne, enorme, qu'avons-nous a opposer? un rayon d'aurore. Et qui est-ce qui vaincra? la Lumiere.

Amis, n'en doutez pas. Oui, la France vaincra. Une trinite d'empereurs peut etre une trinite comme une autre, mais elle n'est pas l'unite. Tout ce qui n'est pas un se divise. Il y a une premiere chance, c'est qu'ils se devoreront entre eux; et puis il y en a une seconde, c'est que la terre tremblera. Pour faire trembler la terre sous les rois, il suffit de certaines voix tonnantes. Ces voix sont chez nous. Elles s'appellent Voltaire, Rousseau, Mirabeau. Non, le grand continent, tour a tour eclaire par la Grece, l'Italie et la France, ne retombera pas dans la nuit; non, un retour offensif des vandales contre la civilisation n'est pas possible. Pour defendre le monde, il suffit d'une ville; cette ville, nous l'avons. Les bouchers pasteurs de peuples ayant pour moyen la barbarie et pour but le sauvagisme, les fleaux du destin, les conducteurs aveugles de multitudes sourdes, les irruptions, les invasions, les deluges d'armees submergeant les nations, tout cela c'est le passe, mais ce n'est point l'avenir; refaire Cambyse et Nemrod est absurde, ressusciter les fantomes est impossible, remettre l'univers sous le glaive est un essai insense; nous sommes le dix-neuvieme siecle, fils du dix-huitieme, et, soit par l'idee, soit par l'epee, le Paris de Danton aura raison de l'Europe d'Attila.

Je l'affirme, et, certes, vous n'en doutez point.

Maintenant je propose un toast.

Que nos gouvernants momentanes ne l'oublient pas, la preuve de la monarchie se fait par la Siberie, par le Spielberg, par Spandau, par Lambessa et Cayenne. La preuve de la republique se fait par l'amnistie.

Je porte un toast a l'amnistie qui fera freres tous les francais, et a la republique qui fera freres tous les peuples.

Les organisateurs du Congres de la Paix, qui s'est tenu, en 1872, aLugano, avaient ecrit a Victor Hugo pour lui demander de s'y rendre.Victor Hugo, retenu a Guernesey, leur a repondu la lettre suivante:

Aux membres du Congres de la Paix, a Lugano.

Hauteville-House, 20 septembre 1872.

Mes compatriotes europeens,

Votre sympathique invitation me touche. Je ne puis assister a votre congres. C'est un regret pour moi; mais ce que je vous eusse dit, permettez-moi de vous l'ecrire.

A l'heure ou nous sommes, la guerre vient d'achever un travail sinistre qui remet la civilisation en question. Une haine immense emplit l'avenir. Le moment semble etrange pour parler de la paix. Eh bien! jamais ce mot: Paix, n'a pu etre plus utilement prononce qu'aujourd'hui. La paix, c'est l'inevitable but. Le genre humain marche sans cesse vers la paix, meme par la guerre. Quant a moi, des a present, a travers la vaste animosite regnante, j'entrevois distinctement la fraternite universelle. Les heures fatales sont une clairevoie et ne peuvent empecher le rayon divin de passer a travers elles.

Depuis deux ans, des evenements considerables se sont accomplis. La France a eu des aventures; une heureuse, sa delivrance; une terrible, son demembrement. Dieu l'a traitee a la fois par le bonheur et par le malheur. Procede de guerison efficace, mais inexorable. L'empire de moins, c'est le triomphe; l'Alsace et la Lorraine de moins, c'est la catastrophe. Il y a la on ne sait quel melange de redressement et d'abaissement. On se sent fier d'etre libre, et humilie d'etre moindre. Telle est aujourd'hui la situation de la France qu'il faut qu'elle reste libre et redevienne grande. Le contre-coup de notre destinee atteindra la civilisation tout entiere, car ce qui arrive a la France arrive au monde. De la une anxiete generale, de la une attente immense; de la, devant tous les peuples, l'inconnu.

On s'effraie de cet inconnu. Eh bien, je dis qu'on s'effraie a tort.

Loin de craindre, il faut esperer.

Pourquoi?

Le voici.

La France, je viens de le dire, a ete delivree et demembree. Son demembrement a rompu l'equilibre europeen, sa delivrance a fonde la republique.

Effrayante fracture a l'Europe; mais avec la fracture le remede.

Je m'explique.

L'equilibre rompu d'un continent ne peut se reformer que par une transformation. Cette transformation peut se faire en avant ou en arriere, dans le mal ou dans le bien, par le retour aux tenebres ou par l'entree dans l'aurore. Le dilemme supreme est pose. Desormais, il n'y a plus de possible pour l'Europe que deux avenirs: devenir Allemagne ou France, je veux dire etre un empire ou etre une republique.

C'est ce que le solitaire fatal de Sainte-Helene avait predit, avec une precision etrange, il y a cinquante-deux ans, sans se douter qu'il serait l'instrument indirect de cette transformation, et qu'il y aurait un Deux-Decembre pour aggraver le Dix-Huit-Brumaire, un Sedan pour depasser Waterloo, et un Napoleon le Petit pour detruire Napoleon le Grand.

Seulement, si le cote noir de sa prophetie s'accomplissait, au lieu de l'Europe cosaque qu'il entrevoyait, nous aurions l'Europe vandale.

L'Europe empire ou l'Europe republique; l'un de ces deux avenirs est le passe.

Peut-on revivre le passe?

Evidemment non.

Donc nous aurons l'Europe republique.

Comment l'aurons-nous?

Par une guerre ou par une revolution.

Par une guerre, si l'Allemagne y force la France. Par une revolution, si les rois y forcent les peuples. Mais, a coup sur, cette chose immense, la Republique europeenne, nous l'aurons.

Nous aurons ces grands Etats-Unis d'Europe, qui couronneront le vieux monde comme les Etats-Unis d'Amerique couronnent le nouveau. Nous aurons l'esprit de conquete transfigure en esprit de decouverte; nous aurons la genereuse fraternite des nations au lieu de la fraternite feroce des empereurs; nous aurons la patrie sans la frontiere, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barriere, l'education sans l'abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l'echafaud, la vie sans le meurtre, la foret sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le baillon, la conscience sans le joug, la verite sans le dogme, Dieu sans le pretre, le ciel sans l'enfer, l'amour sans la haine. L'effroyable ligature de la civilisation sera defaite; l'isthme affreux qui separe ces deux mers, Humanite et Felicite, sera coupe. Il y aura sur le monde un flot de lumiere. Et qu'est-ce que c'est que toute cette lumiere? C'est la liberte. Et qu'est-ce que c'est que toute cette liberte? C'est la paix.


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