XIII

A la fin de mars 1873, Victor Hugo, etant a Guernesey, recevait deLyon les deux lettres suivantes:

Illustre citoyen Victor Hugo,

Au nom d'un groupe de citoyens radicaux du sixieme arrondissement de Lyon, nous avons l'honneur de vous proposer la candidature a la deputation du Rhone, aux elections partielles, en remplacement de M. de Laprade, demissionnaire.

Nous sommes surs du succes de votre candidature, et pensons que toutes celles qui pourraient se produire s'effaceront devant l'autorite de votre nom, si cher a la democratie francaise.

Nous pensons que vous etes toujours dans les memes vues que l'an dernier relativement au mandat contractuel.

Agreez, citoyen, nos salutations fraternelles.

Les delegues charges de la redaction.

(Suivent les signatures.)

Au citoyen Victor Hugo.

Cher et illustre citoyen,

Les democrates lyonnais vous saluent.

La democratie lyonnaise, depuis longtemps, fait son possible pour marcher a la tete du mouvement social, et vous etes le representant le plus illustre de ses principes.

Vous avez eu des consolations pour tous les proscrits et des indignations contre tous les proscripteurs.

Nous avons garde le souvenir de votre noble conduite a Bruxelles envers les refugies.

Nous n'avons pas oublie que vous avez accepte le contrat qui lie le deputes et ses mandants.

Cher et illustre citoyen, la periode que nous traversons est ardue et solennelle.

Les principes de la democratie radicale, d'ou est sortie la revolution francaise, les partisans du servage et de l'ignorance s'efforcent d'en retarder l'avenement. Apres avoir essaye de nous compromettre, ils s'evertuent a nous diviser.

Devant le scrutin qui demain va s'ouvrir, il ne faut pas que notre imposante majorite soit scindee par des divisions.

Nous avons voulu faire un choix devant lequel toute competition s'efface; nous avons resolu de vous offrir nos suffrages pour le siege vacant dans le departement du Rhone.

Cette candidature, qui vous est offerte par la democratie lyonnaise et radicale, veuillez nous faire connaitre si vous l'acceptez.

Recevez, cher et illustre citoyen, le salut fraternel que nous vous adressons.

(Suivent les signatures.)

M. Victor Hugo a repondu:

Hauteville-House, 30 mars 1873.

Honorables et chers concitoyens,

Je tiendrais a un haut prix l'honneur de representer l'illustre ville de Lyon, si utile dans la civilisation, si grande dans la democratie.

J'ai ecrit:Paris est la capitale de l'Europe, Lyon est la capitale de la France.

La lettre collective que vous m'adressez m'honore; je vous remercie avec emotion. Etre l'elu du peuple de Lyon serait pour moi une gloire.

Mais, a l'heure presente, ma rentree dans l'Assemblee serait-elle opportune?

Je ne le pense pas.

Si mon nom signifie quelque chose en ces annees fatales ou nous sommes, il signifieamnistie. Je ne pourrais reparaitre dans l'Assemblee que pour demander l'amnistie pleine et entiere; car l'amnistie restreinte n'est pas plus l'amnistie que le suffrage mutile n'est le suffrage universel.

Cette amnistie, l'assemblee actuelle l'accorderait-elle? Evidemment non. Qui se meurt ne donne pas la vie.

Un vote hostile prejugerait la question; un precedent facheux serait cree, et la reaction l'invoquerait plus tard. L'amnistie serait compromise.

Pour que l'amnistie triomphe, il faut que la question arrive neuve devant une assemblee nouvelle.

Dans ces conditions, l'amnistie l'emportera. L'amnistie, d'ou naitra l'apaisement et d'ou sortira la reconciliation, est le grand interet actuel de la republique.

Ma presence a la tribune aujourd'hui ne pouvant avoir le resultat qu'on en attendrait, il est utile que je reste a cette heure en dehors de l'Assemblee.

Toute consideration de detail doit disparaitre devant l'interet de la republique.

C'est pour mieux la servir que je crois devoir effacer ma personnalite en ce moment.

Vous m'approuverez, je n'en doute pas; je reste profondement touche de votre offre fraternelle; quoi qu'il arrive desormais, je me considererai comme ayant, sinon les droits, du moins les devoirs d'un representant de Lyon, et je vous envoie, citoyens, ainsi qu'au genereux peuple lyonnais, mon remerciement cordial.

M. Victor Hugo a ecrit a M. le duc de Broglie la lettre suivante:

Auteuil, villa Montmorency, 8 aout 1873.

Monsieur le duc et tres honorable confrere,

C'est au membre de l'academie francaise que j'ecris. Un fait d'une gravite extreme est au moment de s'accomplir. Un des ecrivains les plus celebres de ce temps, M. Henri Rochefort, frappe d'une condamnation politique, va, dit-on, etre transporte dans la Nouvelle-Caledonie. Quiconque connait M. Henri Rochefort peut affirmer que sa constitution tres delicate ne resistera pas a cette transportation, soit que le long et affreux voyage le brise, soit que le climat le devore, soit que la nostalgie le tue. M. Henri Rochefort est pere de famille, et laisse derriere lui trois enfants, dont une fille de dix-sept ans.

La sentence qui frappe M. Henri Rochefort n'atteint que sa liberte, le mode d'execution de cette sentence atteint sa vie. Pourquoi Noumea? Les iles Sainte-Marguerite suffiraient. La sentence n'exige point Noumea. Par la detention aux iles Sainte-Marguerite la sentence serait executee, et non aggravee. Le transport dans la Nouvelle-Caledonie est une exageration de la peine prononcee contre M. Henri Rochefort. Cette peine est commuee en peine de mort. Je signale a votre attention ce nouveau genre de commutation.

Le jour ou la France apprendrait que le tombeau s'est ouvert pour ce brillant et vaillant esprit serait pour elle un jour de deuil.

Il s'agit d'un ecrivain, et d'un ecrivain original et rare. Vous etes ministre et vous etes academicien, vos deux devoirs sont ici d'accord et s'entr'aident. Vous partageriez la responsabilite de la catastrophe prevue et annoncee, vous pouvez et vous devez intervenir, vous vous honorerez en prenant cette genereuse initiative, et, en dehors de toute opinion et de toute passion politique, au nom des lettres auxquelles nous appartenons vous et moi, je vous demande, monsieur et cher confrere, de proteger dans ce moment decisif, M. Henri Rochefort, et d'empecher son depart, qui serait sa mort.

Recevez, monsieur le ministre et cher confrere, l'assurance de ma haute consideration.

M. le duc de Broglie a repondu:

Monsieur et cher confrere,

J'ai recu, durant une courte excursion qui m'eloigne de Paris, la lettre que vous voulez bien m'ecrire et je m'empresse de la transmettre a M. Beule.

M. Rochefort a du etre l'objet (si les intentions du gouvernement ont ete suivies) d'une inspection medicale faite avec une attention toute particuliere, et l'ordre de depart n'a du etre donne que s'il est certain que l'execution de la loi ne met en peril ni la vie ni la sante du condamne.

Dans ce cas, vous jugerez sans doute que les facultes intellectuelles dont M. Rochefort est doue accroissent sa responsabilite, et ne peuvent servir de motif pour attenuer le chatiment du a la gravite de son crime. Des malheureux ignorants ou egares, que sa parole a pu seduire, et qui laissent derriere eux des familles vouees a la misere, auraient droit a plus d'indulgence.

Veuillez agreer, monsieur et cher confrere, l'assurance de ma haute consideration.

Extrait duRappeldu 18 aout 1873:

"On se souvient qu'il y a deux ans, Victor Hugo fut expulse de Belgique pour avoir offert sa maison aux refugies francais. A cette occasion, une adresse lui fut envoyee de Trieste pour le feliciter d'avoir defendu le droit d'asile. Cette adresse et la liste des signataires emplissaient un elegant cahier artistement relie en velours, et sur la premiere page duquel etaient peintes les armes de Trieste. Par un long retard qu'explique le va-et-vient de Victor Hugo de Bruxelles a Guernesey, de Guernesey a Paris, l'envoi n'est arrive a sa destination que ces jours derniers. Le destinataire n'a pas cru que ce fut une raison de ne pas remercier les signataires, et il vient d'ecrire au maire de Trieste la lettre suivante:

Paris, 17 aout 1873.

Monsieur le maire de la ville de Trieste,

Je trouve en rentrant a Paris, apres une longue absence, une adresse de vos honorables concitoyens. Cette adresse, envoyee d'abord a Guernesey, puis a Paris, ne me parvient qu'aujourd'hui. Cette adresse, revetue de plus de trois cents signatures, est datee de juin 1871. Je suis penetre de l'honneur et confus du retard. Il est neanmoins toujours temps d'etre reconnaissant. Aucune lettre d'envoi n'accompagnait cette adresse. C'est donc a vous, monsieur le maire, que j'ai recours pour exprimer aux signataires, vos concitoyens, ma gratitude et mon emotion.

C'est a l'occasion de mon expulsion de Belgique que cette manifestation a ete faite par les genereux hommes de Trieste. Avoir offert un asile aux vaincus, c'etait la tout mon merite; je n'avais fait qu'une chose bien simple; vos honorables concitoyens m'en recompensent magnifiquement. Je les remercie.

Cette manifestation eloquente sera desormais toujours presente a ma pensee. J'oublie aisement les haines, mais je n'oublie jamais les sympathies. Elle est digne d'ailleurs de votre illustre cite, qu'illumine le soleil de Grece et d'Italie. Vous etes trop le pays de la lumiere pour n'etre pas le pays de la liberte.

Je salue en votre personne, monsieur le maire, la noble ville deTrieste.

Je ne me trouve pas delivre. Non, j'ai beauMe dresser, je me heurte au plafond du tombeau,J'etouffe, j'ai sur moi l'enormite terrible.Si quelque soupirail blanchit la nuit visible,J'apercois la-bas Metz, la-bas Strasbourg, la-basNotre honneur, et l'approche obscure des combats,Et les beaux enfants blonds, berces dans les chimeres,Souriants, et je songe a vous, o pauvres meres.Je consens, si l'on veut, a regarder; je voisCeux-ci rire, ceux-la chanter a pleine voix,La moisson d'or, l'ete, les fleurs, et la patrieSinistre, une bataille etant sa reverie.Avant peu l'Archer noir embouchera le cor;Je calcule combien il faut de temps encor;Je pense a la melee affreuse des epees.Quand des frontieres sont par la force usurpees,Quand un peuple gisant se voit le flanc ouvert,Avril peut rayonner, le bois peut etre vert,L'arbre peut etre plein de nids et de bruits d'ailes;Mais les tas de boulets, noirs dans les citadelles,Ont l'air de faire un songe et de fremir parfois,Mais les canons muets ecoutent une voixLeur parler bas dans l'ombre, et l'avenir tragiqueSouffle a tout cet airain farouche sa logique.

Quoi! vous n'entendez pas, tandis que vous chantez,Mes freres, le sanglot profond des deux cites!Quoi, vous ne voyez pas, foule aisement sereine,L'Alsace en frissonnant regarder la Lorraine!O soeur, on nous oublie! on est content sans nous!Non, nous n'oublions pas! nous sommes a genouxDevant votre supplice, o villes! Quoi! nous croireAffranchis, lorsqu'on met au bagne notre gloire,Quand on coupe a la France un pan de son manteau,Quand l'Alsace au carcan, la Lorraine au poteau,Pleurent, tordent leurs bras sacres, et nous appellent,Quand nos frais ecoliers, ivres de rage, epellentQuatrevingt-douze, afin d'apprendre quel eclairJaillit du coeur de Hoche et du front de Kleber,Et de quelle facon, dans ce siecle, ou nous sommes,On fait la guerre aux rois d'ou sort la paix des hommes!Non, remparts, non, clochers superbes, non jamaisJe n'oublierai Strasbourg et je n'oublierai Metz.L'horrible aigle des nuits nous etreint dans ses serres,Villes! nous ne pouvons, nous francais, nous vos freres,Nous qui vivons par vous, nous par qui vous vivrez,Etre que par Strasbourg et par Metz delivres!Toute autre delivrance est un leurre; et la honte,Tache qui croit sans cesse, ombre qui toujours monte,Reste au front rougissant de notre histoire en deuil,Peuple, et nous avons tous un pied dans le cercueil,Et pas une cite n'est entiere, et j'estimeQue Verdun est aux fers, que Belfort est victime,Et que Paris se traine, humble, amoindri, plaintif,Tant que Strasbourg est pris et que Metz est captif.Rien ne nous fait le coeur plus rude et plus sauvageQue de voir cette voute infame, l'esclavage,S'etendre et remplacer au-dessus de nos yeuxLe soleil, les oiseaux chantants, les vastes cieux!Non, je ne suis pas libre. 0 tremblement de terre!J'entrevois sur ma tete un nuage, un cratere,Et l'apre eruption des peuples, fleuve ardent;Je rale sous le poids de l'avenir grondant,J'ecoute bouillonner la lave sous-marine,Et je me sens toujours l'Etna sur la poitrine!

* * * * *

Et puisque vous voulez que je vous dise tout,Je dis qu'on n'est point grand tant qu'on n'est pas debout,Et qu'on n'est pas debout tant qu'on traine une chaine;J'envie aux vieux romains leurs couronnes de chene;Je veux qu'on soit modeste et hautain; quant a moi,Je declare qu'apres tant d'opprobre et d'effroi,Lorsqu'a peine nos murs chancelants se soutiennent,Sans me preoccuper si des rois vont et viennent,S'ils arrivent du Caire ou bien de Teheran,Si l'un est un bourreau, si l'autre est un tyran,Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurentDans une ombre hideuse ou des nations meurent,Si c'est au diable ou bien a Dieu qu'ils sont devots,S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux,Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire,Tant que je ne pourrais faire au soleil reluireQue des guidons qu'agite un lugubre frisson,Et des clairons sortis a peine de prison,Tant que je n'aurais pas, rugissant de colere,Lave dans un immense Austerlitz populaireSedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux fremissants,Je ne montrerais point notre armee aux passants!

O peuple, toi qui fus si beau, toi qui, naguere,Ouvrais si largement tes ailes dans la guerre,Toi de qui l'envergure effrayante couvritBerlin, Rome, Memphis, Vienne, Moscou, Madrid,Toi qui soufflas le vent des tempetes sur l'ondeEt qui fis du chaos naitre l'aurore blonde,Toi qui seul eus l'honneur de tenir dans ta mainEt de pouvoir lacher ce grand oiseau, Demain,Toi qui balayas tout, l'azur, les etendues,Les espaces, chasseur des fuites eperdues,Toi qui fus le meilleur, toi qui fus le premier,O peuple, maintenant, assis sur ton fumier,Racle avec un tesson le pus de tes ulceres,Et songe.

La defaite a des conseils sinceres;La beaute du malheur farouche, c'est d'avoirUne fraternite sombre avec le devoir;Le devoir aujourd'hui, c'est de se laisser croitreSans bruit, et d'enfermer, comme une vierge au cloitre,Sa haine, et de nourrir les noirs ressentiments.A quoi bon etaler deja nos regiments?A quoi bon galoper devant l'Europe hostile?Ne point faire envoler de poussiere inutileEst sage; un jour viendra d'eclore et d'eclater;Et je crois qu'il vaut mieux ne pas tant se hater.

Car il faut, lorsqu'on voit les soldats de la France,Qu'on dise:—C'est la gloire et c'est la delivrance!C'est Jemmapes, l'Argonne, Ulm, Iena, Fleurus!C'est un tas de lauriers au soleil apparus!Regardez. Ils ont fait les choses impossibles.Ce sont les bienfaisants, ce sont les invincibles.Ils ont pour murs les monts et le Rhin pour fosse.En les voyant, il faut qu'on dise:—Ils ont chasseLes rois du nord, les rois du sud, les rois de l'ombre,Cette armee est le roc vainqueur des flots sans nombre,Et leur nom resplendit du zenith au nadir!—Il faut que les tyrans tremblent, loin d'applaudir.Il faut qu'on dise:—Ils sont les amis venerablesDes pauvres, des damnes, des serfs, des miserables,Les grands spoliateurs des trones, arrachantSceptre, glaive et puissance a quiconque est mechant;Ils sont les bienvenus partout ou quelqu'un souffre.Ils ont l'aile de flamme habituee au gouffre.Ils sont l'essaim d'eclairs qui traverse la nuit.Ils vont, meme quand c'est la mort qui les conduit.Ils sont beaux, souriants, joyeux, pleins de lumiere;Athene en serait folle et Sparte en serait fiere.—Il faut qu'on dise:—Ils sont d'accord avec les cieux!Et que l'homme, adorant leur pas audacieux,Croie entendre, au-dessus de ces legionnairesQui roulent leurs canons, Dieu rouler ses tonnerres!

C'est pourquoi j'attendrais.

* * * * *

Qu'attends-tu?—Je reponds:J'attends l'aube; j'attends que tous disent:—Frappons!Levons-nous! et donnons a Sedan pour repliqueL'Europe en liberte!—J'attends la republique!J'attends l'emportement de tout le genre humain!Tant qu'a ce siecle auguste on barre le chemin,Tant que la Prusse tient prisonniere la France,Penser est un affront, vivre est une souffrance.

Je sens, comme Isaie insurge pour Sion,Gronder le profond vers de l'indignation,Et la colere en moi n'est pas plus epuisableQue le flot dans la mer immense et que le sableDans l'orageux desert remue par les vents.

Ce que j'attends? J'attends que les os soient vivants!Je suis spectre, et je reve, et la cendre me couvre,Et j'ecoute; et j'attends que le sepulcre s'ouvre.J'attends que dans les coeurs il s'eleve des voix,Que sous les conquerants s'ecroulent les pavois,Et qu'a l'extremite du malheur, du desastre,De l'ombre et de la honte, on voie un lever d'astre!

Jusqu'a cet instant-la, gardons superbement,O peuple, la fureur de notre abaissement,Et que tout l'alimente et que tout l'exaspere.Etant petit, j'ai vu quelqu'un de grand, mon pere.Je m'en souviens; c'etait un soldat, rien de plus,Mais il avait mele son ame aux fiers reflux,Aux revanches, aux cris de guerre, aux nobles fetes,Et l'eclair de son sabre etait dans nos tempetes.Oh! je ne vous veux pas dissimuler l'ennui,A vous, fameux hier, d'etre obscurs aujourd'hui,O nos soldats, lutteurs infortunes, phalangeQu'illumina jadis la gloire sans melange;L'etranger a cette heure, helas! heros trahis,Marche sur votre histoire et sur votre pays;Oui, vous avez laisse ces reitres aux mains vilesVoler nos champs, voler nos murs, voler nos villes,Et completer leur gloire avec nos sacs d'ecus;Oui, vous futes captifs; oui, vous etes vaincus;Vous etes dans le puits des chutes insondables.Mais c'est votre destin d'en sortir formidables,Mais vous vous dresserez, mais vous vous leverez,Mais vous serez ainsi que la faulx dans les pres;L'hercule celte en vous, la hache sur l'epaule,Revivra, vous rendrez sa frontiere a la Gaule,Vous foulerez aux pieds Fritz, Guillaume, Attila,Schinderhanne et Bismarck, et j'attends ce jour-la!

Oui, les hommes d'Eylau vous diront: Camarades!

Et jusque-la soyez pensifs loin des parades,Loin des vaines rumeurs, loin des faux cliquetis,Et regardez grandir nos fils encor petits.

* * * * *

Je vis desormais, l'oeil fixe sur nos deux villes.

Non, je ne pense pas que les rois soient tranquilles;Je n'ai plus qu'une joie au monde, leur souci.Rois, vous avez vaincu, Vous avez reussi,Vous batissez, avec toutes sortes de crimes,Un edifice infame au haut des monts sublimes;Vous avez entre l'homme et vous construit un mur,Soit; un palais enorme, eblouissant, obscur,D'ou sort l'eclair, ou pas une lumiere n'entre,Et c'est un temple, a moins que ce ne soit un antre.Pourtant, eut-on pour soi l'armee et le senat,Ne point laisser de trace apres l'assassinat,Rajuster son exploit, bien laver la victoire,Nettoyer le cote malpropre de la gloire,Est prudent. Le sort a des retours tortueux,Songez-y.—J'en conviens, vous etes monstrueux;Vous et vos chanceliers, vous et vos connetables,Vous etes satisfaits, vous etes redoutables;Vous avez, joyeux, forts, servis par ce qui nuit,Entrepris le recul du monde vers la nuit;Vous faites chaque jour faire un progres a l'ombre;Vous avez, sous le ciel d'heure en heure plus sombre,Princes, de tels succes a nous faire envierQue vous pouvez railler le vingt et un janvier,Le quatorze juillet, le dix aout, ces journeesTragiques, d'ou sortaient les grandes destinees;Que vous pouvez penser que le Rhin, ce ruisseau,Suffit pour arreter Jourdan, Brune et Marceau,Et que vous pouvez rire en vos banquets sonoresDe tous nos ouragans, de toutes nos aurores,Et des vastes efforts des titans endormis.Tout est bien; vous vivez, vous etes bons amis,Rois, et vous n'etes point de notre or economes;Vous en etes venus a vous donner les hommes;Vous vous faites cadeau d'un peuple apres souper;L'aigle est fait pour planer et l'homme pour ramper;L'Europe est le reptile et vous etes les aigles;Vos caprices, voila nos lois, nos droits, nos regles;La terre encor n'a vu sous le bleu firmamentRien qui puisse egaler votre assouvissement;Et le destin pour vous s'epuise en politesses;Devant vos majestes et devant vos altessesLes pretres mettent Dieu stupefait a genoux;Jamais rien n'a semble plus eternel que vous;Votre toute-puissance aujourd'hui seule existe.Mais, rois, tout cela tremble, et votre gloire tristeDevine le refus profond de l'avenir;Car sur tous ces bonheurs que vous croyez tenir,Sur vos arcs triomphaux, sur vos splendeurs hautaines,Sur tout ce qui compose, o rois, o capitaines,L'amas prodigieux de vos prosperites,Sur ce que vous revez, sur ce que vous tentez,Sur votre ambition et sur votre esperance,On voit la grande main sanglante de la France.

16 septembre 1873.

On lit dans leRappeldu 27 decembre 1873:

"Nous avons la profonde douleur d'annoncer a nos lecteurs la mort de notre bien cher Francois-Victor Hugo. Il a succombe, hier a midi, a la maladie dont il souffrait depuis seize mois. Nous le conduirons demain ou nous avons conduit son frere il y a deux ans.

"Ceux qui l'ont connu comprendront ce que nous eprouvons. Ils savent quelle brave et douce nature c'etait. Pour ses lecteurs, c'etait un ecrivain d'une gravite presque severe, historien plus encore que journaliste; pour ses amis, c'etait une ame charmante, un etre affectueux et bon, l'amabilite et la grace memes. Personne n'avait son egalite d'humeur, ni son sourire. Et il avait plus de merite qu'un autre a etre tel, ayant subi des epreuves d'ou plus d'un serait sorti amer et hostile.

"Tout jeune, il avait eu une maladie de poitrine, qui n'avait cede qu'a son energie et a sa volonte de vivre; mais il y avait perdu un poumon, et il s'en ressentait toujours. Puis, a peine avait-il eu age d'homme, qu'un article de journal ou il demandait que la France restat hospitaliere aux proscrits, lui avait valu neuf mois de Conciergerie. Quand il etait sorti de prison, le coup d'etat l'avait jete en exil. Il y etait reste dix-huit ans.

"Il sortit de France a vingt-quatre ans, il y rentra a quarante-deux. Ces dix-huit annees, toute la jeunesse, le meilleur de la vie, les annees qui ont droit au bonheur, il les passa hors de France, loin de ses habitudes et de ses gouts, dans un pays froid aux etrangers, plus froid aux vaincus. Il lui fallut pour cela un grand courage, car il adorait Paris; mais il s'etait dit qu'il ne reviendrait pas tant que l'empire durerait, et il serait mort avant de se manquer de parole. Il employa genereusement ces dures annees a son admirable traduction de Shakespeare, et rien n'etait plus touchant que de le voir a cette oeuvre, ou l'Angleterre etait melee a la France, et qui etait en meme temps le payement de l'hospitalite et le don de l'expatrie a la patrie.

"Le 4 septembre le ramena. Alors, Paris etait menace, les prussiens arrivaient, beaucoup s'en allaient a l'etranger; lui, il vint de l'etranger. Il vint prendre sa part du peril, du froid, de la faim, du bombardement. Il s'engagea dans l'artillerie de la garde nationale. Il eut la douleur commune de nos desastres et la douleur personnelle de la mort de son frere.

"On aurait pu croire que c'etait suffisant, et qu'apres la prison, apres l'exil, apres le deuil patriotique, apres le deuil fraternel, il etait assez puni d'avoir ete bon, honnete et vaillant toute sa vie. On aurait pu croire qu'il avait bien gagne un peu de joie, de bien-etre et de sante. La France ressuscitait peu a peu, et il aurait pu etre heureux quelque temps sans remords. Alors la maladie l'a saisi, et l'a cloue dans son lit pendant un an avant de le clouer pour toujours dans le cercueil.

"Son frere est mort foudroye; lui, il a expire lentement. La mort a plusieurs facons de frapper les peres. Pendant plus d'un an, son lit a ete sa premiere tombe, la tombe d'un vivant, car il a eu, jusqu'au dernier jour, jusqu'a la derniere heure, toute sa lucidite d'esprit. Il s'interessait a tout, lisait les journaux; seulement, il lui etait impossible d'ecrire une ligne; son intelligence si droite, sa raison si ferme, ses longues etudes d'histoire, son talent si serieux et si fort, a quoi bon maintenant? Ce supplice de l'impuissance intelligente, de la volonte prisonniere, de la vie dans la mort, il l'a subi seize mois. Et puis, une pulmonie s'est declaree et l'a emporte dans l'inconnu.

"La mort, soit. Mais cette longue agonie, pourquoi? Un jour, il etait mieux, et nous le croyions deja gueri; puis il retombait, pour remonter, et pour retomber encore. Pourquoi ces sursis successifs, puisqu'il etait condamne a mort? Pourquoi la destinee, puisqu'elle avait decide de le tuer, n'en a-t-elle pas fini tout de suite, et qui donc prend plaisir a prolonger ainsi notre execution, et a nous faire mourir tant de fois?

"Pauvre cher Victor! que j'ai vu si enfant, et que j'allais chercher, le dimanche, a sa pension!

"Et son pere! Ses ennemis eux-memes diront que c'est trop. D'abord, c'a ete sa fille,—et toi, mon Charles! Puis, il y a deux ans, c'a ete son fils aine. Et maintenant, c'est le dernier. Quel bonheur pour leur mere d'etre morte! C'est la que les genies ne sont plus que des peres. Tous s'en sont alles, l'un apres l'autre, le laissant seul. Lui si pere! Oh! ses chers petits enfants desFeuilles d'automne!On lui dira qu'il a d'autres enfants, nous tous, ses fils intellectuels, tous ceux qui sont nes de lui, et tous ceux qui en naitront, et que ceux-la ne lui manqueront ni aujourd'hui, ni demain, ni jamais, et que la mort aura beau faire, ils seront plus nombreux d'age en age. D'autres lui diront cela; mais moi, j'etais le frere de celui qui est mort, et je ne puis que pleurer.

* * * * *

Bien avant l'heure indiquee, la foule etait deja telle dans la rue Drouot, qu'il etait difficile d'arriver a la maison mortuaire. Un registre ouvert dans une petite cour recevait les noms de ceux qui voulaient temoigner leur douloureuse sympathie au pere si cruellement frappe.

Un peu apres midi, on a descendu le corps. C'a ete une chose bien triste a voir, le pere au bas de l'escalier regardant descendre la biere de son dernier fils.

Un autre moment navrant, c'a ete quand Mme Charles Hugo a passe, prete a s'evanouir a chaque instant et si faible qu'on la portait plus qu'on ne la soutenait. Il y a deux ans, elle enterrait son mari; hier, son beau-frere. Avec quel tendre devouement et quelle admirable perseverance elle a soigne ce frere pendant cette longue maladie, passant les nuits, lui sacrifiant tout, ne vivant que pour lui, c'est ce que n'oublieront jamais le pere ni les amis du mort. Elle a voulu absolument l'accompagner jusqu'au bout, et ne l'a quitte que lorsqu'on l'a arrachee de la tombe.

L'enterrement etait au cimetiere de l'Est. Le convoi a suivi les grands boulevards, puis le boulevard Voltaire.

Derriere le corbillard, marchait le pere desole. Lui aussi, ses amis auraient voulu qu'il s'epargnat ce supplice, rude a tous les ages. Mais Victor Hugo accepte virilement toutes les epreuves, il n'a pas voulu fuir celle-la, et c'etait aussi beau que triste de voir derriere ce corbillard cette tete blanche que le sort a frappee tant de fois sans parvenir a la courber.

Derriere le pere, venaient MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie, PaulFoucher, oncle du mort, et Leopold Hugo, son cousin. Puis le docteurAllix et M. Armand Gouzien, qui avaient bien le droit de se dire de lafamille, apres les soins fraternels qu'ils ont prodigues au malade.

Puis, les amis et les admirateurs du pere, tous ceux, deputes, journalistes, litterateurs, artistes, ouvriers, qui avaient voulu s'associer a ce grand deuil: MM. Gambetta, Cremieux, Eugene Pelletan, Arago, Spuller, Lockroy, Jules Simon, Alexandre Dumas, Flaubert, Nefftzer, Martin Bernard … mais il faudrait citer tout ce qui a un nom. Ce cortege innombrable passait entre deux haies epaisses qui couvraient les deux trottoirs du boulevard et qui n'ont pas cesse jusqu'au cimetiere.

A mesure que le convoi avancait, une partie de la haie se detachait pour s'ajouter au cortege, qui grossissait de moment en moment et que la chaussee avait peine a contenir. Et quand cet enorme cortege est arrive au cimetiere, il l'a trouve deja plein d'une foule egalement innombrable, et ce n'est pas sans difficulte qu'on a pu faire ouvrir passage meme au cercueil.

Le tombeau de famille de Victor Hugo n'ayant plus de place, helas, on a depose le corps dans un caveau provisoire. Quand il y a ete descendu, il s'est fait un grand silence, et Louis Blanc a dit les belles et touchantes paroles qui suivent :

Messieurs,

Des deux fils de Victor Hugo, le plus jeune va rejoindre l'aine. Il y a trois ans, ils etaient tous les deux pleins de vie. La mort, qui les avait separes depuis, vient les reunir.

Lorsque leur pere ecrivait:

Aujourd'hui, je n'ai plus de tout ce que j'avaisQu'un fils et qu'une fille,Me voila presque seul! Dans cette ombre ou je vais,Dieu m'ote la famille!

Lorsque ce cri d'angoisse sortait de son grand coeur dechire:

Oh! demeurez, vous deux qui me restez!….,

prevoyait-il que, pour lui, la nature serait a ce point inexorable? Prevoyait-il que lamaison sans enfantsallait etre la sienne?—Comme si la destinee avait voulu, proportionnant sa part de souffrance a sa gloire, lui faire un malheur egal a son genie!

Ah! ceux-la seuls comprendront l'etendue de ce deuil, qui ont connu l'etre aime que nous confions a la terre. Il etait si affectueux, si attentif au bonheur des autres! Et ce qui donnait a sa bonte je ne sais quel charme attendrissant, c'etait le fond de tristesse dont temoignaient ses habitudes de reserve, ses manieres toujours graves, son sourire toujours pensif. Rien qu'a le voir, on sentait qu'il avait souffert, et la douceur de son commerce n'en etait que plus penetrante.

Dans les relations ordinaires de la vie, il apportait un calme que son age rendait tout a fait caracteristique. On aurait pu croire qu'en cela il etait different de son frere, nature ardente et passionnee; mais ce calme cachait un pouvoir singulier d'emotion et d'indignation, qui se revelait toutes les fois qu'il y avait le mal a combattre, l'iniquite a fletrir, la verite et le peuple a venger. (Applaudissements.)

Il etait alors eloquent et d'une eloquence qui partait des entrailles. Rien de plus vehement, rien de plus pathetique, que les articles publies par lui dans leRappelsur l'impunite des coupables d'en haut comparee a la rigueur dont on a coutume de s'armer contre les coupables d'en bas. (Profonde emotion.)

L'amour de la justice, voila ce qui remuait dans ses plus intimes profondeurs cette ame genereuse, vaillante et tendre.

Il est des hommes a qui l'occasion manque pour montrer dans ce qu'ils ont fait ce qu'ils ont ete. Cela ne peut pas se dire de Francois-Victor Hugo. Ses actes le definissent. Une invocation genereuse au genie hospitalier de la France lui valut neuf mois de prison avant le 2 decembre; apres le 2 decembre, il a eu dix-huit annees d'exil, et, dans sa derniere partie, d'exil volontaire….

Volontaire? je me trompe!

Danton disait: "On n'emporte pas la patrie a la semelle de ses souliers." Mais c'est parce qu'on l'emporte au fond de son coeur que l'exil a tant d'amertume. Oh! non, il n'y a pas d'exil volontaire. L'exil est toujours force; il l'est surtout quand il est prescrit par la seule autorite qui ait un droit absolu de commandement sur les ames fieres, c'est-a-dire la conscience. (Applaudissements.)

Francois-Victor aimait la France, comme son pere; comme son pere, il l'a quittee le jour ou elle cessa d'etre libre, et, comme lui, ce fut en la servant qu'il acquit la force de vivre loin d'elle. Je dis en la servant, parce que, suivant une belle remarque de Victor Hugo, traduire un poete etranger, c'est accroitre la poesie nationale. Et quel poete que celui que Francois-Victor Hugo entreprit de faire connaitre a la France!

Pour y reussir pleinement, il fallait pouvoir transporter dans notre langue, sans offenser la pruderie de notre gout, tout ce que le style de Shakespeare a de hardi dans sa vigueur, d'etrange dans sa sublimite; il fallait pouvoir decouvrir et devoiler les procedes de ce merveilleux esprit, montrer l'etonnante originalite de ses imitations, indiquer les sources ou il puisa tant de choses devenues si completement siennes; etudier, comparer, juger ses nombreux commentateurs; en un mot, il fallait pouvoir prendre la mesure de ce genie universel. Eh bien, c'est cet effrayant labeur que Francois-Victor Hugo, que le fils de notre Shakespeare a nous … (applaudissements) aborda et sut terminer a un age ou la plupart des hommes, dans sa situation, ne s'occupent que de leurs plaisirs. Les trente-six introductions aux trente-six drames de Shakespeare suffiraient pour lui donner une place parmi les hommes litteraires les plus distingues de notre temps.

Elles disent assez, a part meme le merite de sa traduction, la meilleure qui existe, quelle perte le monde des lettres et le monde de la science ont faite en le perdant.

Et la republique! Elle a aussi le droit de porter son deuil. Car ce fut au signal donne par elle qu'il accourut avec son pere et son frere,—d'autant plus impatients de venir s'enfermer dans la capitale, qu'il y avait la, en ce moment, d'affreuses privations a subir et le peril a braver. On sait avec quelle fermete ils traverserent les horreurs d'un siege qui sera l'eternelle gloire de ce grand peuple de Paris.

Mais d'autres epreuves les attendaient. Bientot, l'auteur de l'Annee terribleeut a pleurer la mort d'un de ses fils et a trembler pour la vie de l'autre. Pendant seize mois, Francois-Victor Hugo a ete torture par la maladie qui nous l'enleve. Entoure par l'affection paternelle de soins assidus, dispute a la mort chaque jour, a chaque heure, par un ange de devouement, la veuve de son frere, son energie secondait si bien leurs efforts, qu'il aurait ete sauve s'il avait pu l'etre.

Sa tranquillite etait si constante, sa serenite avait quelque chose de si indomptable, que, malgre l'empreinte de la mort, depuis longtemps marquee sur son visage, nous nous prenions quelquefois a esperer….

Esperait-il lui-meme, lorsqu'il nous parlait de l'avenir, et qu'il s'efforcait de sourire? Ou bien voulait-il, par une inspiration digne de son ame, nous donner des illusions qu'il n'avait pas, et tromper nos inquietudes? Ce qui est certain, c'est que, pendant toute une annee, il a, selon le mot de Montaigne, "vecu de la mort", jusqu'au moment ou, toujours calme, il s'est endormi pour la derniere fois, laissant apres lui ce qui ne meurt pas, le souvenir et l'exemple du devoir accompli.

Quant au vieillard illustre que tant de malheurs accablent, il lui reste, pour l'aider a porter jusqu'a la fin le poids des jours, la conviction qu'il a si bien formulee dans ces beaux vers:

C'est un prolongement sublime que la tombe.On y monte, etonne d'avoir cru qu'on y tombe.

Dans la derniere lettre que j'ai recue de lui, qui fut la derniere ecrite par lui, Barbes me disait: "Je vais mourir, et toi tu vas avoir de moins un ami sur la terre. Je voudrais que le systeme de Reynaud fut vrai, pour qu'il nous fut donne de nous revoir ailleurs."

Nous revoir ailleurs! De l'espoir que ces mots expriment venait la foi de Barbes dans la permanence de l'etre, dans la continuite de son developpement progressif. Il n'admettait pas l'idee des separations absolues, definitives. Victor Hugo ne l'admet pas, lui non plus, cette idee redoutable. Il croit a Dieu eternel, il croit a l'ame immortelle. C'est la ce qui le rendra capable, tout meurtri qu'il est, de vivre pour son autre famille, celle a qui appartient la vie des grands hommes, l'humanite. (Applaudissements prolonges.)

Apres ce discours, d'une eloquence si forte et si emue, et qui a profondement touche toute cette grande foule, Victor Hugo a embrasse Louis Blanc; puis ses amis l'ont enleve de la fosse. Alors c'a ete a qui se precipiterait vers lui et lui prendrait la main. Amis connus ou inconnus, hommes, femmes, tous se pressaient sur son passage; on voyait la quel coeur est celui de ce peuple de Paris, si reconnaissant a ceux qui l'aiment; les femmes pleuraient; et tout a coup le sentiment de tous a eclate dans l'explosion de ce cri prolonge et repete: Vive Victor Hugo! Vive la republique!

Victor Hugo a pu enfin monter en voiture, avec Louis Blanc. Mais pendant longtemps encore la voiture n'a pu aller qu'au pas, a cause de la foule, et les mains continuaient a se tendre par la portiere. Louis Blanc avait sa part de ces touchantes manifestations.

Et, en revenant, nous nous redisions la strophe desFeuilles d'automne:

Seigneur! preservez-moi, preservez ceux que j'aime,Mes parents, mes amis, et mes ennemis memeDans le mal triomphants,De jamais voir, Seigneur, l'ete sans fleurs vermeilles,La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,La maison sans enfants!

Dieu n'a pas exauce le poete. Les oiseaux sont envoles, la maison est vide. Mais Louis Blanc a raison, il reste au malheureux pere encore une famille. Il l'a vue aujourd'hui, elle l'a accompagne et soutenu, elle a pleure avec lui. Et, s'il n'y a pas de consolations a de telles douleurs, c'est un adoucissement pourtant que de sentir autour de soi tant de respect affectueux et cette admiration universelle.

Malgre l'enormite de la foule, il n'y a pas eu le moindre desordre, ni le moindre accident. Cette manifestation imposante s'est faite avec une gravite et une tranquillite profondes.

Il est impossible d'enumerer tous les noms connus des ecrivains, des hommes politiques, des artistes qui se pressaient dans la foule.

Les anciens collegues de Victor Hugo a l'Assemblee nationale etaient venus en grand nombre. Citons parmi eux MM. Louis Blanc, Gambetta, Cremieux, Emmanuel Arago, Jules Simon, Victor Schoelcher, Peyrat, Edmond Adam, Eugene Pelletan, Lepere, Laurent Pichat, Henri de Lacretelle, Noel Parfait, Alfred Naquet, Tirard, Henri Martin, Georges Perin, Jules Ferry, Germain Casse, Henri Brisson, Arnaud (de l'Ariege), Millaud, Martin-Bernard, Ordinaire, Melvil-Bloncourt, Eugene Farcy, Bamberger, Charles Rolland, Escarguel, Caduc, Daumas, Jules Barni, Lefevre, Corbon, Simiot, Greppo, Lafon de Fongaufier, etc., etc.

Nommons ensuite, au hasard, MM. Alexandre Dumas fils, GustaveFlaubert, Felicien David, Charles Blanc, Louis Ulbach, Monselet,Theodore de Banville; Leon Valade, Philippe Burty, Nefftzer, docteurSee, Emile Perrin, Ritt, Larochelle, Duquesnel, Aime Millet, EdouardManet, Bracquemond, Jacquemart, Andre Gill, Carjat, Nadar, Henri Rogerde Beauvoir, les freres Lionnet, Delaunay, Dumaine, Taillade, PierreBerton, Andre Lefevre, Mario Proth, E. Tarbe, Frederic Thomas, docteurMandl, Ernest Hamel, Pierre Veron, Edouard Plouvier, Alfred Quidant,Pradilla Para, consul de Colombie, Etienne Arago, Lecanu, MarioUchard, Hippolyte Lucas, Amedee Pommier, Mme Blanchecotte, Kaempfen,Lechevalier, Hetzel, Michel Levy freres, Emile de la Bedolliere,Robert Mitchell, Catalan, professeur a l'universite de Liege, E.Deschanel, Jules Claretie, Eugene Manuel, duc de Bellune, EdouardLaferriere, Paul Arene, docteur Faivre, Leon Dierx, Catulle Mendes,Emile Daclin, Victor Cochinat, Mayrargue, Louis Leroy, Maurice Bixio,Adolphe Michel, Michaelis, Antonin Proust, Louis Asseline, A. de laFizeliere, Maracineano de Bucharest, Louis Lacombe, Armand Lapointe,Denis de la Garde, Louis Ratisbonne, Leon Cladel, Tony Revillon,Charles Chassin, Emmanuel Gonzales, Louis Koch, Agricol Perdiguier,Andre Roussel, Ferdinand Dugue, Schiller, P. Deloir, Dommartin,Habeneck, Ginesta, Lepelletier, Rollinat, Richard Lesclide, Coedes,Busnach, Edg. Hement, Yves Guyot, Valbregue, Elzear Bornier, Pothay,Barbieux, Montrosier, Lacroix, Adrien Huart, George Richard, Rey (del'Odeon), Balitout, Allain-Targe, Spuller, Nadaud, Ollive, Perrinelle,conseiller general de la Seine, J.-A. Lafont, Gabriel Guillemot, etc.,etc.

LeRappeletait la tout entier: MM. Auguste Vacquerie, Paul Meurice,Edouard Lockroy, Frederic Morin, Gaulier, Camille Pelletan, C.Quentin, Victor Meunier, Ernest Lefevre; Ernest Blum, d'Hervilly,Emile Blemont, L. Constant, Barberet, Lemay, Luthereau, Feron,Pelleport, Destrem, Am. Blondeau, etc., les compositeurs et imprimeursduRappel.

(LeRappeldu 30 decembre 1873.)

Victor Hugo, a l'occasion des fetes du centenaire de Petrarque, a recu l'invitation suivante:

Avignon, 14 juillet 1874.

Cher et grand citoyen,

Le 18 juillet, Avignon officiel va donner de grandes fetes en l'honneur de Petrarque, a l'occasion du cinquieme centenaire de sa mort.

Plusieurs villes et plusieurs societes savantes de l'Italie se font representer a ces fetes par des delegues. M. Nigra sera parmi nous.

Or, dans notre ville, le conseil municipal elu a ete remplace par une commission municipale triee, selon l'usage, par un des plus celebres prefets de l'ordre moral. C'est ce monde-la qui va recevoir les patriotes que l'Italie nous envoie.

Il importe donc, selon nous, qu'une main glorieuse et veritablement fraternelle puisse, au nom des republicains de France, serrer la main que vont nous tendre les enfants d'une nation a laquelle nous voudrions temoigner de sinceres sentiments de sympathie.

Nous serions fiers qu'Avignon put parler par la voix de notre plus grand poete aux concitoyens du poete et du patriote Petrarque.

L'Italie, alors, entendrait un langage veritablement francais, et l'echange des sentiments qui doivent unir les deux grandes nations serait dignement exprime.

C'est dans ces circonstances, c'est dans cette pensee, et pour donner, nous, a ces fetes officielles leur veritable portee, qu'un groupe considerable d'amis,—qui representent toute la democratie avignonnaise et la jeunesse republicaine du pays,—m'ont charge de vous adresser la presente lettre, pour vous inviter a venir passer au milieu de nous les journees des 18, 19 et 20 juillet. La vraie fete aura lieu si vous daignez accepter cette invitation, et votre visite aurait, pour tout le midi de la France, une grande, une feconde signification.

Permettez-nous d'esperer que notre invitation sera par vous acceptee, et de nous en rejouir d'avance; et veuillez, cher et grand citoyen, recevoir, au nom de mes amis ainsi qu'en mon nom personnel, l'expression de notre respectueuse et profonde admiration.

Conseiller general de Vaucluse, ex-redacteur en chef de laDemocratie du Midi.

* * * * *

Victor Hugo a repondu:

Paris, 18 juillet 1874.

Mon honorable concitoyen,

La noble et glorieuse invitation que vous voulez bien me transmettre me touche profondement. J'ai le chagrin de ne pouvoir m'y rendre, etant en ce moment retenu pres de mon petit-fils, convalescent d'une grave maladie.

Je suis heureux du souvenir que veut bien me garder cette vaillante democratie du midi, qui est comme l'avant-garde de la democratie universelle, et a laquelle le monde pense toutes les fois qu'il entend laMarseillaise.

LaMarseillaise, c'est la voix du midi; c'est aussi la voix de l'avenir.

Je regrette d'etre absent du milieu de vous. J'eusse ete fier de souhaiter, en votre nom a tous, la bienvenue a ces freres, a ces genereux italiens, qui viennent feter Petrarque dans le pays de Voltaire. Mais de loin j'assisterai, emu, a vos solennites. Elles fixeront l'attention du monde civilise. Petrarque, qui a ete l'aureole d'un siecle tenebreux, ne perd rien de sa clarte dans ce plein midi du progres qu'on nomme le dix-neuvieme siecle.

Je felicite Avignon. Avignon, pendant ces trois jours memorables, va donner un illustre spectacle. On pourrait dire que Rome et Paris vont s'y rencontrer; Rome qui a sacre Petrarque, Paris qui a jete bas la Bastille; Rome qui couronne les poetes, Paris qui detrone les rois; Rome qui glorifie la pensee humaine, Paris qui la delivre.

Cette accolade des deux cites meres est superbe. C'est l'embrassement de deux idees. Rien de plus pathetique et de plus rassurant. Rome et Paris fraternisant dans la sainte communion democratique, c'est beau. Vos acclamations donneront a cette rencontre toute sa signification. Avignon, ville pontificale et ville populaire, est un trait d'union entre les deux capitales du passe et de l'avenir.

Nous nous sentons tous bien representes par vous, hommes de Vaucluse, dans cette fete, nationale pour deux nations. Vous etes dignes de faire a l'Italie la salutation de la France.

Ainsi s'ebauche la majestueuse Republique federale du continent. Ces magnifiques melanges de peuples commencent les Etats-Unis d'Europe.

Petrarque est une lumiere dans son temps, et c'est une belle chose qu'une lumiere qui vient de l'amour. Il aima une femme et il charma le monde. Petrarque est une sorte de Platon de la poesie; il a ce qu'on pourrait appeler la subtilite du coeur, et en meme temps la profondeur de l'esprit; cet amant est un penseur, ce poete est un philosophe. Petrarque en somme est une ame eclatante.

Petrarque est un des rares exemples du poete heureux. Il fut compris de son vivant, privilege que n'eurent ni Homere, ni Eschyle, ni Shakespeare. Il n'a ete ni calomnie, ni hue, ni lapide. Petrarque a eu sur cette terre toutes les splendeurs, le respect des papes, l'enthousiasme des peuples, les pluies de fleurs sur son passage dans les rues, le laurier d'or au front comme un empereur, le Capitole comme un dieu. Disons virilement la verite, le malheur lui manque. Je prefere a cette robe de pourpre le baton d'Alighieri errant. Il manque a Petrarque cet on ne sait quoi de tragique qui ajoute a la grandeur des poetes une cime noire, et qui a toujours marque le plus haut sommet du genie. Il lui manque l'insulte, le deuil, l'affront, la persecution. Dans la gloire Petrarque est depasse par Dante, et le triomphe par l'exil.

Paris, 4 septembre 1874.

Chers concitoyens de la republique d'Europe,

Vous avez bien voulu desirer ma presence a votre congres de Geneve. C'est un regret pour moi de ne pouvoir me rendre a votre invitation qui m'honore. S'il m'etait donne de prononcer a cette heure quelques paroles parmi vous, j'ajouterais, et, je le pense, sans protestation de votre part, au sujet de cette grande question de la paix universelle, de nouvelles reserves a celles que j'indiquais, il y a cinq ans, au congres de Lausanne. Aujourd'hui, ce qui alors etait le mal est devenu le pire; une aggravation redoutable a eu lieu; le probleme de la paix se complique d'une immense enigme de guerre.

Lequidquid delirant regesa produit son effet.

Ajournement de toutes les fraternites; ou il y avait l'esperance, il y a la menace; on a devant soi une serie de catastrophes qui s'engendrent les unes des autres et qu'il est impossible de ne pas epuiser; il faudra aller jusqu'au bout de la chaine.

Cette chaine, deux hommes l'ont forgee, Louis Bonaparte et Guillaume, pseudonymes tous les deux, car derriere Guillaume il y a Bismarck et derriere Louis Bonaparte il y a Machiavel. La logique des faits violents ne se dement jamais, le despotisme s'est transforme, c'est-a-dire renouvele, et s'est deplace, c'est-a-dire fortifie; l'empire militaire a abouti a l'empire gothique, et de France a passe en Allemagne. C'est la qu'est aujourd'hui l'obstacle. Tout ce qui a ete fait doit etre defait. Necessite funeste. Il y a entre l'avenir et nous une interposition fatale. On ne peut plus entrevoir la paix qu'a travers un choc et au dela d'un inexorable combat. La paix, helas, c'est toujours l'avenir, mais ce n'est plus le present. Toute la situation actuelle est une sombre et sourde haine.

Haine du soufflet recu.

Qui a ete soufflete? Le monde entier. La France frappee a la face, c'est la rougeur au front de tous les peuples. C'est l'affront fait a la mere. De la la haine.

Haine de vaincus a vainqueurs, vieille haine eternelle; haine de peuples a rois, car les rois sont des vainqueurs dont les vaincus sont les peuples; haine reciproque, et sans autre issue qu'un duel.

Duel entre deux nations? Non. La France et l'Allemagne sont soeurs; mais duel entre deux principes, la republique et l'empire.

La question est posee: d'un cote la monarchie germanique, de l'autre, les Etats-Unis d'Europe; la rencontre des deux principes est inevitable; et des a present on distingue dans le profond avenir les deux fronts de bataille, d'un cote tous les royaumes, de l'autre toutes les patries.

Ce duel terrible, puisse-t-il etre longtemps retarde! Puisse une autre solution se faire jour! Si la grande bataille se livre, ce qu'il y aura des deux cotes, helas, ce sera des hommes. Conflit lamentable! Quelle extremite pour le genre humain! La France ne peut attaquer un peuple sans etre fratricide; un peuple ne peut attaquer la France sans etre parricide. Inexprimable serrement de coeur!

Nous, preparateurs des faits futurs, nous eussions desire une autre issue; mais les evenements ne nous ecoutent pas; ils vont au meme but que nous, mais par d'autres moyens. Ou nous emploierions la paix, ils emploient la guerre. Pour des motifs inconnus, ils preferent les solutions de haute lutte. Ce que nous ferions a l'amiable, ils le font par effraction. La providence a de ces brusqueries.

Mais il est impossible que le philosophe n'en soit pas profondement attriste.

Ce qu'il constate douloureusement, ce qu'il ne peut nier, c'est l'enchainement des faits, c'est leur necessite, c'est leur fatalite. II y a une algebre dans les desastres.

Ces faits, je les resume en quelques mots.

La France a ete diminuee. A cette heure, elle a une double plaie, plaie au territoire, plaie a l'honneur. Elle ne peut en rester la. On ne garde pas Sedan. On ne se rendort pas la-dessus.

Pas plus qu'on ne se rendort sur l'arrachement de Metz et deStrasbourg.

La guerre de 1870 a debute par un guet-apens et s'est terminee par une voie de fait. Ceux qui ont fait le coup n'ont pas vu le contre-coup. Ce sont la des fautes d'hommes d'etat. On se perd par l'eblouissement de sa victoire. Qui voit trop la force est aveugle au droit. Or la France a droit a l'Alsace et a la Lorraine. Pourquoi? parce que l'Alsace et la Lorraine ont droit a la France. Parce que les peuples ont droit a la lumiere et non a la nuit. Tout verse en ce moment du cote de l'Allemagne. Grave desordre. Cette rupture d'equilibre doit cesser. Tous les peuples le sentent et s'en inquietent. De la un malaise universel. Comme je l'ai dit a Bordeaux, a partir du traite de Paris, l'insomnie du monde a commence.

Le monde ne peut accepter la diminution de la France. La solidarite des peuples, qui eut fait la paix, fera la guerre. La France est une sorte de propriete humaine. Elle appartient a tous, comme autrefois Rome, comme autrefois Athenes. On ne saurait trop insister sur ces realites. Voyez comme la solidarite eclate. Le jour ou la France a du payer cinq milliards, le monde lui en a offert quarante-cinq. Ce fait est plus qu'un fait de credit, c'est un fait de civilisation. Apres les cinq milliards payes, Berlin n'est pas plus riche et Paris n'est pas plus pauvre. Pourquoi? Parce que Paris est necessaire et que Berlin ne l'est pas. Celui-la seul est riche qui est utile.

En ecrivant ceci, je ne me sens pas francais, je me sens homme.

Voyons sans illusion comme sans colere la situation telle qu'elle est.On a dit:Delenda Carthago; il faut dire:Servanda Gallia.

Quand une plaie est faite a la France, c'est la civilisation qui saigne. La France diminuee, c'est la lumiere amoindrie. Un crime contre la France a ete commis; les rois ont fait subir a la France toute la quantite de meurtre possible contre un peuple. Cette mauvaise action des rois, il faut que les rois l'expient, et c'est de la que sortira la guerre; et il faut que les peuples la reparent, et c'est de la que sortira la fraternite. La reparation, ce sera la federation. Le denoument, le voici: Etats-Unis d'Europe. La fin sera au peuple, c'est-a-dire a la Liberte, et a Dieu, c'est-a-dire a la Paix.

Esperons.

Chers concitoyens de la patrie universelle, recevez mon salut cordial.

On lit dans leRappeldu 16 novembre 1874:

"Une foule considerable a conduit, hier, Mme Paul Meurice, a sa derniere demeure. Derriere le char funebre marchaient, d'abord celui qui reste seul, et a sa droite Victor Hugo, puis des deputes, des journalistes, des litterateurs, des artistes, en trop grand nombre pour que nous puissions les nommer, puis des milliers d'amis inconnus, car on aura beau faire, on n'empechera jamais ce genereux peuple de Paris d'aimer ceux qui l'aiment, et de le leur temoigner.

"On est alle directement de la maison mortuaire au Pere-Lachaise.

"Quand le corps a ete descendu dans le caveau, Victor Hugo a prononce les paroles suivantes:

La femme a laquelle nous venons faire la salutation supreme a honore son sexe; elle a ete vaillante et douce; elle a eu toutes les graces pour aimer, elle a eu toutes les forces pour souffrir. Elle laisse derriere elle le compagnon de sa vie, Paul Meurice, un esprit lumineux et fier, un des plus nobles hommes de notre temps. Inclinons-nous devant cette tombe venerable.

J'ai ete temoin de leur mariage. Ainsi s'en vont les jours. Je les ai vus tous les deux, jeunes, elle si belle, lui si rayonnant, associer, devant la loi humaine et devant la loi divine, leur avenir, et se donner la main dans l'esperance et dans l'aurore. J'ai vu cette entree de deux ames dans l'amour qui est la vraie entree dans la vie. Aujourd'hui, est-ce la sortie que nous voyons? Non. Car le coeur qui reste continue d'aimer et l'ame qui s'envole continue de vivre. La mort est une autre entree. Non dans plus d'amour, car l'amour des ici-bas est complet, mais dans plus de lumiere.

Depuis cette heure radieuse du commencement jusqu'a l'heure severe ou nous sommes, ces deux belles ames se sont appuyees l'une sur l'autre. La vie, quelle qu'elle soit, est bonne, traversee ainsi. Elle, cette admirable femme, peintre, musicienne, artiste, avait recu tous les dons et etait faite pour tous les orgueils, mais elle etait surtout fiere du reflet de sa renommee a lui; elle prenait sa part de ses succes; elle se sentait felicitee par les applaudissements qui le saluaient; elle assistait souriante a ces splendides fetes du theatre ou le nom de Meurice eclatait parmi les acclamations et les enthousiasmes; elle avait le doux orgueil de voir eclore pour l'avenir et triompher devant la foule cette serie d'oeuvres exquises et fortes qui auront dans la litterature de notre siecle une place de gloire et de lumiere. Puis sont venus les temps d'epreuve; elle les a accueillis stoiquement. De nos jours, l'ecrivain doit etre au besoin un combattant; malheur au talent a travers lequel on ne voit pas une conscience! Une poesie doit etre une vertu. Paul Meurice est une de ces ames transparentes au fond desquelles on voit le devoir. Paul Meurice veut la liberte, le progres, la verite et la justice; et il en subit les consequences. C'est pourquoi, un jour, il est alle en prison. Sa femme a compris cette nouvelle gloire, et, a partir de ce jour, elle qui jusque-la n'avait encore ete que bonne, elle est devenue grande.

Aussi plus tard, quand les desastres sont arrives, quand l'epreuve a pris les proportions d'une calamite publique, a-t-elle ete prete a toutes les abnegations et a tous les devouements.

L'histoire de ce siecle a des jours inoubliables. Par moments, dans l'humanite, une certaine sublimite de la femme apparait; aux heures ou l'histoire devient terrible, on dirait que l'ame de la femme saisit l'occasion et veut donner l'exemple a l'ame de l'homme. L'antiquite a eu la femme romaine; l'age moderne aura la femme francaise. Le siege de Paris nous a montre tout ce que peut etre la femme: dignite, fermete, acceptation des privations et des miseres, gaite dans les angoisses. Le fond de l'ame de la femme francaise, c'est un melange heroique de famille et de patrie.

La genereuse femme qui est dans cette tombe a eu toutes ces grandeurs-la. J'ai ete son hote dans ces jours tragiques; je l'ai vue. Pendant que son vaillant mari faisait sa double et rude tache d'ecrivain et de soldat, elle aussi se levait avant l'aube. Elle allait dans la nuit, sous la pluie, sous le givre, les pieds dans la neige, attendre pendant de longues heures, comme les autres nobles femmes du peuple, a la porte des bouchers et des boulangers, et elle nous rapportait du pain et de la joie. Car la plus vraie de toutes les joies, c'est le devoir accompli. Il y a un ideal de la femme dans Isaie, il y en a un autre dans Juvenal, les femmes de Paris ont realise ces deux ideals. Elles ont eu le courage qui est plus que la bravoure, et la patience qui est plus que le courage. Elles ont eu devant le peril de l'intrepidite et de la douceur. Elles donnaient aux combattants desesperes l'encouragement du sourire. Rien n'a pu les vaincre. Comme leurs maris, comme leurs enfants, elles ont voulu lutter jusqu'a la derniere heure, et, en face d'un ennemi sauvage, sous l'obus et sous la mitraille, sous la bise acharnee d'un hiver de cinq mois, elles ont refuse, meme a la Seine charriant des glacons, meme a la faim, meme a la mort, la reddition de leur ville. Ah! venerons ce Paris qui a produit de telles femmes et de tels hommes. Soyons a genoux devant la cite sacree. Paris, par sa prodigieuse resistance, a sauve la France que le deshonneur de Paris eut tuee, et l'Europe que la mort de la France eut deshonoree.

Quoique l'ennemi ait pu faire, il y a peut-etre un mysterieux retablissement d'equilibre dans ce fait: la France moindre, mais Paris plus grand.

Que la belle ame, envolee, mais presente, qui m'ecoute en ce moment, soit fiere; toutes les venerations entourent son cercueil. Du haut de la serenite inconnue, elle peut voir autour d'elle tous ces coeurs pleins d'elle, ces amis respectueux qui la glorifient, cet admirable mari qui la pleure. Son souvenir, a la fois douloureux et charmant, ne s'effacera pas. Il eclairera notre crepuscule. Une memoire est un rayonnement.

Que l'ame eternelle accueille dans la haute demeure cette ame immortelle! La vie, c'est le probleme, la mort c'est la solution. Je le repete, et c'est par la que je veux terminer cet adieu plein d'esperance, le tombeau n'est ni tenebreux, ni vide. C'est la qu'est la grande lueur. Qu'il soit permis a l'homme qui parle en ce moment de se tourner vers cette clarte. Celui qui n'existe plus pour ainsi dire ici-bas, celui dont toutes les ambitions sont dans la mort, a le droit de saluer au fond de l'infini, dans le sinistre et sublime eblouissement du sepulcre, l'astre immense, Dieu.


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