Les journaux ont publie le telegramme adresse a Victor Hugo par les democrates italiens. Victor Hugo leur a repondu:
Je remercie mes freres les democrates d'Italie.
Esperons tous la grande delivrance. L'Italie et la France ont la meme ame, l'ame romaine, la republique. La republique, qui est le passe de l'Italie, est l'avenir de la France et de l'Europe. Vouloir la republique d'Europe, c'est vouloir la federation des peuples; et la federation des peuples, c'est la plus haute realisation de l'ordre dans la liberte, c'est la paix.
Ordre, liberte, paix; ce que la monarchie cherche, la republique le trouve.
(Fevrier 1875.)
Il est desirable que le fait qu'on va lire ne passe point inapercu.
Un soldat, nomme Blanc, fusilier au 112e de ligne, en garnison a Aix, vient d'etre condamne a mort "pour insulte grave envers son superieur".
On annonce la prochaine execution de ce soldat.
Cette execution me semble impossible.
Pourquoi? Le voici:
Le 10 decembre 1873, les chefs de l'armee, siegeant a Trianon en haute cour de justice militaire, ont fait un acte considerable.
Ils ont aboli la peine de mort dans l'armee.
Un homme etait devant eux; un soldat, un soldat responsable entre tous, un marechal de France. Ce soldat, a l'heure supreme des catastrophes, avait deserte le devoir; il avait jete bas la France devant la Prusse; il avait passe a l'ennemi de cette facon epouvantable que, pouvant vaincre, il s'etait laisse battre; il tenait une forteresse, la plus forte de l'Europe, il l'avait donnee; il avait des drapeaux, les plus fiers drapeaux de l'histoire, il les avait livres; il commandait une armee, la derniere qui restat a l'honneur national, il l'avait garrottee et offerte aux coups de plat de sabre des allemands; il avait envoye, prisonniere de guerre, aux casemates de Spandau et de Magdebourg, la gloire de la France, les bras lies derriere le dos; pouvant sauver son pays, il l'avait perdu; en livrant Metz, la cite vierge, il avait livre Paris, la ville heroique; cet homme avait assassine la patrie.
Le haut conseil de guerre a juge qu'il meritait la mort, et a declare qu'il devait vivre. En faisant cela, qu'a fait le conseil de guerre? je le repete, il a aboli dans l'armee la peine de mort. Il a decide que desormais ni la trahison, ni la desertion a l'ennemi, ni le parricide, car tuer sa patrie, c'est tuer sa mere, ne seraient punis de mort.
Le conseil de guerre a bien fait; et nous le felicitons hautement.
Certes, bien des raisons pouvaient conseiller a ces sages et vaillants officiers le maintien de la peine de mort militaire. Il y a une guerre dans l'avenir; pour cette guerre il faut une armee; pour l'armee il faut la discipline; la plus haute des disciplines, c'est la loyaute; la plus inviolable des subordinations, c'est la fidelite au drapeau; le plus monstrueux des crimes, c'est la felonie. Qui frappera-t-on si ce n'est le traitre? quel soldat sera puni si ce n'est le general? qui sera foudroye par la loi si ce n'est le chef? Ou est l'exemple s'il n'est en haut? Ces juges se sont dit tout cela; mais ils ont pense, et nous les en louons, que l'exemple pouvait se faire autrement; que le moment etait venu de remplacer dans le code de l'armee l'intimidation par un sentiment plus digne du soldat, de relever l'ideal militaire, et de substituer a la question de la vie la question de l'honneur.
Profond progres d'ou sortira, pour les besoins du prochain avenir, un nouveau code militaire, plus efficace que l'ancien.
La peine morale substituee a la peine materielle est plus terrible.Preuve: Bazaine.
Oui, la degradation suffit. Ou la honte coule, le sang verse est inutile. La punition assaisonnee de cette hautaine clemence est plus redoutable. Laissez cet homme a son abime. C'est toujours la sombre et grande histoire de Cain. Bazaine mis a mort laisse derriere lui une legende; Bazaine vivant traine la nuit.
Donc le conseil de guerre a bien fait.
Qu'ajouter maintenant?
Le marechal disparait, voici un soldat.
Nous avons devant les yeux, non plus le haut dignitaire, non plus le grand-croix de la legion d'honneur, non plus le senateur de l'empire, non plus le general d'armee; mais un paysan. Non plus le vieux chef plein d'aventures et d'annees; mais un jeune homme. Non plus l'experience, mais l'ignorance.
Ayant epargne celui-ci, allez-vous frapper celui-la?
De tels contrastes sont-ils possibles? Est-il utile de proposer a l'intelligence des hommes de telles enigmes?
Ce rapprochement n'est-il pas effrayant? Est-il bon de contraindre la profonde honnetete du peuple a des confrontations de cette nature: avoir vendu son drapeau, avoir livre son armee, avoir trahi son pays, la vie; avoir soufflete son caporal, la mort!
La societe n'est pas vide; il y a quelqu'un; il y a des ministres, il y a un gouvernement, il y a une assemblee, et, au-dessus des ministres, au-dessus du gouvernement, au-dessus de l'assemblee, au-dessus de tout, il y a la droiture publique; c'est a cela que je m'adresse.
L'impot du sang paye a outrance, c'etait la loi des regimes anciens; ce ne peut etre la loi de la civilisation nouvelle. Autrefois, la chaumiere etait sans defense, les larmes des meres et des fiancees ne comptaient pas, les veuves sanglotaient dans la surdite publique, l'accablement des penalites etait inexprimable; ces moeurs ne sont plus les notres. Aujourd'hui, la pitie existe; l'ecrasement de ce qui est dans l'ombre repugne a une societe qui ne marche plus qu'en avant; on comprend mieux le grand devoir fraternel; on sent le besoin, non d'extirper, mais d'eclairer. Du reste, disons-le, c'est une erreur de croire que la revolution a pour resultat l'amoindrissement de l'energie sociale; loin de la, qui dit societe libre dit societe forte. La magistrature peut se transformer, mais pour croitre en dignite et en justice; l'armee peut se modifier, mais pour grandir en honneur. La puissance sociale est une necessite; l'armee et la magistrature sont une vaste protection; mais qui doit-on proteger d'abord? Ceux qui ne peuvent se proteger eux-memes; ceux qui sont en bas, ceux sur qui tout pese; ceux qui ignorent, ceux qui souffrent. Oui, codes, chambres, tribunaux, cet ensemble est utile; oui, cet ensemble est bon et beau, a la condition que toute cette force ait pour loi morale un majestueux respect des faibles.
Autrefois, il n'y avait que les grands, maintenant il y a les petits.
Je me resume.
On n'a pas fusille le marechal de France; fusillera-t-on le soldat?
Je le repete, cela est impossible.
J'eusse intercede pour Bazaine, j'intercede pour Blanc.
J'eusse demande la vie du miserable, je demande la vie du malheureux.
Si l'on veut savoir de quel droit j'interviens dans cette douloureuse affaire, je reponds: De l'immense droit du premier venu. Le premier venu, c'est la conscience humaine.
* * * * *
Le 26 fevrier 1875, Victor Hugo publia cette reclamation, et attendit.
En 1854, quand Victor Hugo, proscrit, etait intervenu pour le condamne Tapner, les journaux bonapartistes avaient declare que, puisque Victor Hugo demandait la vie de Tapner, Tapner devait etre execute. A l'occasion du soldat Blanc, ce fait monstrueux se renouvela. Certaines feuilles reactionnaires intimerent au gouvernement l'ordre de resister a "la pression de M. Victor Hugo", et dirent hautement que, puisque M. Victor Hugo intercedait pour le soldat Blanc, il fallait fusiller le soldat Blanc.
Ces journaux n'eurent pas en 1875 le meme succes qu'en 1854. Tapner avait ete pendu, Blanc ne fut pas fusille. Il eut grace de la vie. Sa peine fut commuee en cinq ans de prison, sans degradation militaire.
(29 mars 1875.)
Je viens, devant cette fosse ouverte, saluer une grande ame.
Nous vivons dans un temps ou abondent glorieusement les ecrivains et les philosophes. La pensee humaine a de tres hautes cimes dans notre epoque, et, parmi ces cimes, Edgar Quinet est un sommet. La clarte sereine du vrai est sur le front de ce penseur. C'est pourquoi je le salue.
Je le salue parce qu'il a ete citoyen, patriote, homme; triple vertu; le penseur doit dilater sa fraternite de la famille a la patrie et de la patrie a l'humanite; c'est par ces elargissements d'horizon que le philosophe devient apotre. Je salue Edgar Quinet parce qu'il a ete genereux et utile, vaillant et clement, convaincu et persistant, homme de principes et homme de douceur; tendre et altier; altier devant ceux qui regnent, tendre pour ceux qui souffrent. (Applaudissements.—Cris de: Vive la republique!)
L'oeuvre d'Edgar Quinet est illustre et vaste. Elle a le double aspect, ce qu'on pourrait appeler le double versant, politique et litteraire, et par consequent la double utilite dont notre siecle a besoin; d'un cote le droit, de l'autre l'art; d'un cote l'absolu, de l'autre l'ideal.
Au point de vue purement litteraire, elle charme en meme temps qu'elle enseigne; elle emeut en meme temps qu'elle conseille. Le style d'Edgar Quinet est robuste et grave, ce qui ne l'empeche pas d'etre penetrant. On ne sait quoi d'affectueux lui concilie le lecteur. Une profondeur melee de bonte fait l'autorite de cet ecrivain. On l'aime. Quinet est un de ces philosophes qui se font comprendre jusqu'a se faire obeir. C'est un sage parce que c'est un juste.
Le poete en lui s'ajoutait a l'historien. Ce qui caracterise les vrais penseurs, c'est un melange de mystere et de clarte. Ce don profond de la pensee entrevue, Quinet l'avait. On sent qu'il pense, pour ainsi dire, au dela meme de la pensee. (Mouvement.) Tels sont les ecrivains de la grande race.
Quinet etait un esprit; c'est-a-dire un de ces etres pour qui la vieillesse n'est pas, et qui s'accroissent par l'accroissement des annees. Ainsi ses dernieres oeuvres sont les plus belles. Ses deux ouvrages les plus recents, laCreationet l'Esprit nouveau, offrent au plus haut degre ce double caractere actuel et prophetique qui est le signe des grandes oeuvres. Dans l'un et dans l'autre de ces ouvrages, il y a la Revolution qui fait les livres vivants, et la poesie qui fait les livres immortels. (Bravos.) C'est ainsi qu'un ecrivain existe a la fois pour le present et pour l'avenir.
Il ne suffit pas de faire une oeuvre, il faut en faire la preuve. L'oeuvre est faite par l'ecrivain, la preuve est faite par l'homme. La preuve d'une oeuvre, c'est la souffrance acceptee.
Quinet a eu cet honneur, d'etre exile, et cette grandeur, d'aimer l'exil. Cette douleur a ete pour lui la bien venue. Etre genant au tyran plait aux fieres ames. (Sensation.) Il y a de l'election dans la proscription. Etre proscrit, c'est etre choisi par le crime pour representer le droit. (Acclamations.—Cris de:Vive la republique! vive Victor Hugo!) Le crime se connait en vertu; le proscrit est l'elu du maudit. Il semble que le maudit lui dise: Sois mon contraire. De la une fonction.
Cette fonction, Quinet l'a superbement remplie. Il a dignement vecu dans cette ombre tragique de l'exil ou Louis Blanc a rayonne, ou Barbes est mort. (Profonde emotion.)
Ne plaignez pas ces hommes; ils ont fait le devoir. Etre la France hors de France, etre vaincu et pourtant vainqueur, souffrir pour ceux qui croient prosperer, feconder la solitude insultee et saine du proscrit, subir utilement la nostalgie, avoir une plaie qu'on peut offrir a la patrie, adorer son pays accable et amoindri, en avoir d'autant plus l'orgueil que l'etranger veut en avoir le dedain (applaudissements), representer, debout, ce qui est tombe, l'honneur, la justice, le droit, la loi; oui, cela est bon et doux, oui, c'est le grand devoir, et a qui le remplit qu'importe la souffrance, l'isolement, l'abandon! Avec quelle joie, pour servir son pays de cette facon austere, on accepte, pendant dix ans, pendant vingt ans, toute la vie, la confrontation severe des montagnes ou la sinistre vision de la mer! (Sensation profonde.)
Adieu, Quinet. Tu as ete utile et grand. C'est bien, et ta vie a ete bonne. Entre dans toutes les memoires, ombre venerable. Sois aime du peuple que tu as aime.
Adieu.
Un dernier mot.
La tombe est severe. Elle nous prend ce que nous aimons, elle nous prend ce que nous admirons. Qu'elle nous serve du moins a dire les choses necessaires. Ou la parole sera-t-elle haute et sincere si ce n'est devant la mort? Profitons de notre douleur pour jeter des clartes dans les ames. Les hommes comme Edgar Quinet sont des exemples; par leurs epreuves comme par leurs travaux, ils ont aide, dans la vaste marche des idees, le progres, la democratie, la fraternite. L'emancipation des peuples est une oeuvre sacree. En presence de la tombe, glorifions cette oeuvre. Que la realite celeste nous aide a attester la realite terrestre. Devant cette delivrance, la mort, affirmons cette autre delivrance, la Revolution. (Applaudissements.—Vive la republique!) Quinet y a travaille. Disons-le ici, avec douceur, mais avec hauteur, disons-le a ceux qui meconnaissent le present, disons-le a ceux qui nient l'avenir, disons-le a tant d'ingrats delivres malgre eux (mouvement), car c'est au profit de tous que le passe a ete vaincu, oui, les magnanimes lutteurs comme Quinet ont bien merite du genre humain. Devant un tel sepulcre, affirmons les hautes lois morales. Ecoutes par l'ombre genereuse qui est ici, disons que le devoir est beau, que la probite est sainte, que le sacrifice est auguste, qu'il y a des moments ou le penseur est un heros, que les revolutions sont faites par les esprits, sous la conduite de Dieu, et que ce sont les hommes justes qui font les peuples libres. (Bravos.) Disons que la verite, c'est la liberte. Le tombeau, precisement parce qu'il est obscur, a cause de sa noirceur meme, a une majeste utile a la proclamation des grandes realites de la conscience humaine, et le meilleur emploi qu'on puisse faire de ces tenebres, c'est d'en tirer cette lumiere. (Acclamations unanimes.—Cris de:Vive Victor Hugo! Vive la republique!)
Victor Hugo, invite en septembre 1875 a adherer au Congres de la paix, a repondu:
Le Congres de la paix veut bien se souvenir de moi et me faire appel.J'en suis profondement touche.
Je ne puis que redire a mes concitoyens d'Europe ce que je leur ai dit deja plusieurs fois depuis l'annee 1871, si fatale pour l'univers entier. Mes esperances ne sont pas ebranlees, mais sont ajournees.
Il y a actuellement deux efforts dans la civilisation; l'un pour, l'autre contre; l'effort de la France et l'effort de l'Allemagne. Chacune veut creer un monde. Ce que l'Allemagne veut faire, c'est l'Allemagne; ce que la France veut faire, c'est l'Europe.
Faire l'Allemagne, c'est construire l'empire, c'est-a-dire la nuit; faire l'Europe, c'est enfanter la democratie, c'est-a-dire la lumiere.
N'en doutez pas, entre les deux mondes, l'un tenebreux, l'autre radieux, l'un faux, l'autre vrai, le choix de l'avenir est fait.
L'avenir departagera l'Allemagne et la France; il rendra a l'une sa part du Danube, a l'autre sa part du Rhin, et il fera a toutes deux ce don magnifique, l'Europe, c'est-a-dire la grande republique federale du continent.
Les rois s'allient pour se combattre et font entre eux des traites de paix qui aboutissent a des cas de guerre; de la ces monstrueuses ententes des forces monarchiques contre tous les progres sociaux, contre la Revolution francaise, contre la liberte des peuples. De la Wellington et Blucher, Pitt et Cobourg; de la ce crime, dit la Sainte-Alliance; qui dit alliance de rois dit alliance de vautours. Cette fraternite fratricide finira; et a l'Europe des Rois-Coalises succedera l'Europe des Peuples-Unis.
Aujourd'hui? non. Demain? oui.
Donc, ayons foi et attendons l'avenir.
Pas de paix jusque-la. Je le dis avec douleur, mais avec fermete.
La France demembree est une calamite humaine. La France n'est pas a la France, elle est au monde; pour que la croissance humaine soit normale, il faut que la France soit entiere; une province qui manque a la France, c'est une force qui manque au progres, c'est un organe qui manque au genre humain; c'est pourquoi la France ne peut rien conceder de la France. Sa mutilation mutile la civilisation.
D'ailleurs il y a des fractures partout, et en ce moment vous en entendez une crier, l'Herzegovine. Helas! aucun sommeil n'est possible avec des plaies comme celles-ci: la Pologne, la Crete, Metz et Strasbourg, et apres des affronts comme ceux-ci: l'empire germanique retabli en plein dix-neuvieme siecle, Paris viole par Berlin, la ville de Frederic II insultant la ville de Voltaire, la saintete de la force et l'equite de la violence proclamees, le progres soufflete sur la joue de la France. On ne met point la paix la-dessus. Pour pacifier, il faut apaiser; pour apaiser, il faut satisfaire. La fraternite n'est pas un fait de surface. La paix n'est pas une superposition.
La paix est une resultante. On ne decrete pas plus la paix qu'on ne decrete l'aurore. Quand la conscience humaine se sent en equilibre avec la realite sociale; quand le morcellement des peuples a fait place a l'unite des continents; quand l'empietement appele conquete et l'usurpation appelee royaute ont disparu; quand aucune morsure n'est faite, soit a un individu, soit a une nationalite, par aucun voisinage; quand le pauvre comprend la necessite du travail et quand le riche en comprend la majeste; quand le cote matiere de l'homme se subordonne au cote esprit; quand l'appetit se laisse museler par la raison; quand a la vieille loi, prendre, succede la nouvelle loi, comprendre; quand la fraternite entre les ames s'appuie sur l'harmonie entre les sexes; quand le pere est respecte par l'enfant et quand l'enfant est venere par le pere; quand il n'y a plus d'autre autorite que l'auteur; quand aucun homme ne peut dire a aucun homme: Tu es mon betail; quand le pasteur fait place au docteur, et la bergerie (qui dit bergerie dit boucherie) a l'ecole; quand il y a identite entre l'honnetete politique et l'honnetete sociale; quand un Bonaparte n'est pas plus possible en haut qu'un Troppmann en bas; quand le pretre se sent juge et quand le juge se sent pretre, c'est-a-dire quand la religion est integre et quand la justice est vraie; quand les frontieres s'effacent entre une nation et une nation, et se retablissent entre le bien et le mal; quand chaque homme se fait de sa propre probite une sorte de patrie interieure; alors, de la meme facon que le jour se fait, la paix se fait; le jour par le lever de l'astre, la paix par l'ascension du droit.
Tel est l'avenir. Je le salue.
Paris, 9 septembre 1875.
Le 16 janvier 1876, Victor Hugo fut nomme, par le Conseil municipal,Delegue de Paris aux elections senatoriales.
Il adressa immediatement a ses collegues, les Delegues de toutes les communes de France, la lettre publique qu'on va lire.
Electeurs des communes de France,
Voici ce que Paris attend de vous:
Elle a bien souffert, la noble ville. Elle avait pourtant accompli son devoir. L'empire, en decembre 1851, l'avait prise de force, et, apres avoir tout fait pour la vaincre, avait tout fait pour la corrompre; corrompre est la vraie victoire des despotes; degrader les consciences, amollir les coeurs, diminuer les ames, bon moyen de regner; le crime devient vice et passe dans le sang des peuples; dans un temps donne, le cesarisme finit par faire de la cite supreme une Rome qui indigne Tacite; la violence degeneree en corruption, pas de joug plus funeste; ce joug, Paris l'avait endure vingt ans; l'empoisonnement avait eu le temps de reussir. Un jour, il y a cinq annees de cela, jugeant l'heure favorable, estimant que le 2 Decembre devait avoir acheve son oeuvre d'abaissement, les ennemis violerent la France prise au piege, et, apres avoir souffle sur l'empire qui disparut, se ruerent sur Paris. Ils croyaient rencontrer Sodome. Ils trouverent Sparte. Quelle Sparte? Une Sparte de deux millions d'hommes; un prodige; ce que l'histoire n'avait jamais vu; Babylone ayant l'heroisme de Saragosse. Un investissement sauvage, le bombardement, toutes les brutalites vandales, Paris, cette commune qui vous parle en ce moment, o communes de France, Paris a tout subi; ces deux millions d'hommes ont montre a quel point la patrie est une ame, car ils ont ete un seul coeur. Cinq mois d'un hiver polaire, que ces peuples du nord semblaient avoir amene avec eux, ont passe sur la resistance des parisiens sans la lasser. On avait froid, on avait faim, on etait heureux de sentir qu'on sauvait l'honneur de la France et que le Paris de 1871 continuait le Paris de 1792; et, le jour ou de faibles chefs militaires ont fait capituler Paris, toute autre ville eut pousse un cri de joie, Paris a pousse un cri de douleur.
Comment cette ville a-t-elle ete recompensee? Par tous les outrages. Aucun martyre n'a ete epargne a la cite sublime. Qui dit martyre dit le supplice plus l'insulte. Elle seule avait desormais droit a l'Arc de Triomphe. C'est par l'Arc de Triomphe que la France, representee par son assemblee, eut voulu rentrer dans Paris, tete nue. La France eut voulu s'honorer en honorant Paris. Le contraire a ete fait. Je ne juge pas, je constate. L'avenir prononcera son verdict.
Quoi qu'il en soit, et sans insister, Paris a ete meconnu. Paris, chose triste, a eu des ennemis ailleurs qu'a l'etranger. On a accable de calomnies cette incomparable ville qui avait fait front dans le desastre, qui avait arrete et deconcerte l'Allemagne, et qui, aidee par l'intrepide et puissante assistance du gouvernement de Tours, aurait, si la resistance eut dure un mois de plus, change l'invasion en deroute. A ce Paris qui meritait toutes les venerations, on a jete tous les affronts. On a mesure la quantite d'insulte prodiguee a la quantite de respect du. Qu'importe d'ailleurs? En lui otant son diademe de capitale de la France, ses ennemis ont mis a nu son cerveau de capitale du monde. Ce grand front de Paris est maintenant tout a fait visible, d'autant plus rayonnant qu'il est decouronne. Desormais les peuples unanimes reconnaissent Paris pour le chef-lieu du genre humain.
Electeurs des communes, aujourd'hui une grande heure sonne, la parole est donnee au peuple, et, apres tant de combats, tant de souffrances, tant d'injustices, tant de tortures, l'heroique ville, encore a ce moment frappee d'ostracisme, vient a vous. Que vous demande-t-elle? Rien pour elle, tout pour la patrie.
Elle vous demande de mettre hors de question l'avenir. Elle vous demande de fonder la verite politique, de fonder la verite sociale, de fonder la democratie, de fonder la France. Elle vous demande de faire sortir de la solennite du vote la satisfaction des interets et des consciences, la republique indestructible, le travail honore et delivre, l'impot diminue dans l'ensemble et proportionne dans le detail, le revenu social degage des parasitismes, le suffrage universel complete, la penalite rectifiee, l'enseignement pour tous, le droit pour tous. Electeurs des communes, Paris, la commune supreme, vous demande, votre vote etant un decret, de decreter, par la signification de vos choix, la fin des abus par l'avenement des verites, la fin de la monarchie par la federation des peuples, la fin de la guerre etrangere par l'arbitrage, la fin de la guerre civile par l'amnistie, la fin de la misere par la fin de l'ignorance. Paris vous demande la fermeture des plaies. A cette heure, ou tant de forces hostiles sont encore debout et menacent, il vous demande de donner confiance au progres; il vous demande d'affirmer le droit devant la force, d'affirmer la France devant le germanisme, d'affirmer Paris devant Rome, d'affirmer la lumiere devant la nuit.
Vous le ferez.
Un mot encore.
Dissipons les illusions. Dissipons-les sans colere, avec le calme de la certitude. Ceux qui revent d'abolir legalement dans un temps quelconque la republique, se trompent. La republique preexiste. Elle est de droit naturel. On ne vote pas pour ou contre l'air qu'on respire. On ne met pas aux voix la loi de croissance du genre humain.
Les monarchies, comme les tutelles, peuvent avoir leur raison d'etre, tant que le peuple est petit. Parvenu a une certaine taille, le peuple se sent de force a marcher seul, et il marche. Une republique, c'est une nation qui se declare majeure. La revolution francaise, c'est la civilisation emancipee. Ces verites sont simples.
La croissance est une delivrance. Cette delivrance ne depend de personne; pas meme de vous. Mettez-vous aux voix l'heure ou vous avez vingt et un ans? Le peuple francais est majeur. Modifier sa constitution est possible. Changer son age, non. Le remettre en monarchie, ce serait le remettre en tutelle. Il est trop grand pour cela.
Qu'on renonce donc aux chimeres.
Acceptons la virilite. La virilite, c'est la republique. Acceptons-la pour nous, desirons-la pour les autres. Souhaitons aux autres peuples la pleine possession d'eux-memes. Offrons-leur cette inebranlable base de paix, la federation. La France aime profondement les nations; elle se sent soeur ainee. On la frappe, on la traite comme une enclume, mais elle etincelle sous la haine; a ceux qui veulent lui faire une blessure, elle envoie une clarte; c'est sa facon de rendre coup pour coup. Faire du continent une famille; delivrer le commerce que les frontieres entravent, l'industrie que les prohibitions paralysent, le travail que les parasitismes exploitent, la propriete que les impots accablent, la pensee que les despotismes muselent, la conscience que les dogmes garrottent; tel est le but de la France. Y parviendra-t-elle? Oui. Ce que la France fonde en ce moment, c'est la liberte des peuples; elle la fonde pacifiquement, par l'exemple; l'oeuvre est plus que nationale, elle est continentale; l'Europe libre sera l'Europe immense; elle n'aura plus d'autre travail que sa propre prosperite; et, par la paix que la fraternite donne, elle atteindra la plus haute stature que puisse avoir la civilisation humaine.
On nous accuse de mediter une revanche; on a raison; nous meditons une revanche en effet, une revanche profonde. Il y a cinq ans, l'Europe semblait n'avoir qu'une pensee, amoindrir la France; la France aujourd'hui lui replique, et elle aussi n'a qu'une pensee, grandir l'Europe.
La republique n'est autre chose qu'un grand desarmement; a ce desarmement, il n'est mis qu'une condition, le respect reciproque du droit. Ce que la France veut, un mot suffit a l'exprimer, un mot sublime, la paix. De la paix sortira l'arbitrage, et de l'arbitrage sortiront les restitutions necessaires et legitimes. Nous n'en doutons pas. La France veut la paix dans les consciences, la paix dans les interets, la paix dans les nations; la paix dans les consciences par la justice, la paix dans les interets par le progres, la paix dans les nations par la fraternite.
Cette volonte de la France est la votre, electeurs des communes. Achevez la fondation de la republique. Faites pour le senat de la France de tels choix qu'il en sorte la paix du monde. Vaincre est quelque chose, pacifier est tout. Faites, en presence de la civilisation qui vous regarde, une republique desirable, une republique sans etat de siege, sans baillon, sans exils, sans bagnes politiques, sans joug militaire, sans joug clerical, une republique de verite et de liberte. Tournez-vous vers les hommes eclaires. Envoyez-les au senat, ils savent ce qu'il faut a la France. C'est de lumiere que l'ordre est fait. La paix est une clarte. L'heure des violences est passee. Les penseurs sont plus utiles que les soldats; par l'epee on discipline, mais par l'idee on civilise. Quelqu'un est plus grand que Themistocle, c'est Socrate; quelqu'un est plus grand que Cesar, c'est Virgile; quelqu'un est plus grand que Napoleon, c'est Voltaire.
Extrait duRappel:
"Le grand peuple de Paris a fait au grand artiste qu'il vient de perdre des funerailles dignes de tous deux. Paris sait honorer ses morts comme il convient. A l'acteur sans maitre comme sans rival, qui faisait courir tout Paris quand il interpretait si superbement les heros des grands drames d'autrefois, Paris reconnaissant a fait un cortege supreme comme n'en ont pas les rois.
"Toutes les illustrations dans les lettres, dans les arts, tous les artistes de tous les theatres de Paris etaient la; plus cinquante mille inconnus. On a vu la comme Frederick etait avant tout l'artiste populaire.
"Des le matin, une foule considerable se portait aux abords du numero 15 de la rue de Bondy, ou le corps etait expose. Vers onze heures, les abords de la petite eglise de la rue des Marais devenaient difficiles. De nombreux agents s'echelonnaient, barrant le passage et faisant circuler les groupes qui se formaient. Heureusement, a quelques metres de l'eglise, la rue des Marais debouche sur le boulevard Magenta et forme une sorte de place irreguliere avec terre-plein plante d'arbres. La foule s'est refugiee la.
"A midi precis, le corbillard quittait la maison mortuaire. Le fils de Frederick a prie Victor Hugo, qui arrivait en ce moment, de vouloir bien tenir un des cordons du char funebre. "De tout mon coeur", a repondu Victor Hugo. Et il a tenu l'un des cordons jusqu'a l'eglise, avec MM. Taylor, Halanzier, Dumaine, Febvre et Laferriere.
"Le service religieux s'est prolonge jusqu'a une heure et demie. Faure a rendu ce dernier hommage a son camarade mort, d'interpreter leRequiemdevant son cercueil, avec cette ampleur de voix et cette surete de style qui font de lui l'un des premiers chanteurs de l'Europe. Bosquin et Menu ont ensuite chante, l'un lePie Jesu, et l'autre l'Agnus Dei.
"A deux heures moins un quart, le char se mettait en marche avec difficulte au milieu des flots profonds de la foule. Les maisons etaient garnies jusque sur les toits, et cela tout le long de la route. La circulation des voitures s'arretait jusqu'au boulevard Magenta. Des deux cotes de la chaussee, une haie compacte sur cinq ou six rangs.
"Le cortege est arrive a deux heures et demie, par le boulevardMagenta et les boulevards Rochechouart et Clichy, au cimetiereMontmartre. Une foule nouvelle attendait la.
"Frederick devait etre inhume dans le caveau ou l'avait precede son fils, le malheureux Charles Lemaitre, qui s'est, comme on sait, precipite d'une fenetre dans un acces de fievre chaude. Les abords de la tombe etaient gardes depuis deux heures par plusieurs centaines de personnes. Les agents du cimetiere et un officier de paix suivi de gardiens ont eu toutes les peines du monde a faire ouvrir un passage au corps.
"Au sortir de l'eglise, M. Frederick-Lemaitre fils avait prie encoreVictor Hugo de dire quelques paroles sur la tombe de son pere; etVictor Hugo, quoique pris a l'improviste, n'avait pas voulu refuser derendre ce supreme hommage au magnifique createur du role de Ruy-Blas.
"Il a donc pris le premier la parole, et prononce, d'une voix emue, mais nette et forte, l'adieu que voici:
On me demande de dire un mot. Je ne m'attendais pas a l'honneur qu'on me fait de desirer ma parole; je suis bien emu pour parler: j'essayerai pourtant. Je salue dans cette tombe le plus grand acteur de ce siecle; le plus merveilleux comedien peut-etre de tous les temps.
Il y a comme une famille d'esprits puissants et singuliers qui se succedent et qui ont le privilege de reverberer pour la foule et de faire vivre et marcher sur le theatre les grandes creations des poetes; cette serie superbe commence par Thespis, traverse Roscius et arrive jusqu'a nous par Talma; Frederick-Lemaitre en a ete, dans notre siecle, le continuateur eclatant. Il est le dernier de ces grands acteurs par la date, le premier par la gloire. Aucun comedien ne l'a egale, parce qu'aucun n'a pu l'egaler. Les autres acteurs, ses predecesseurs, ont represente les rois, les pontifes, les capitaines, ce qu'on appelle les heros, ce qu'on appelle les dieux; lui, grace a l'epoque ou il est ne, il a ete le peuple. (Mouvement.) Pas d'incarnation plus feconde et plus haute. Etant le peuple, il a ete le drame; il a eu toutes les facultes, toutes les forces et toutes les graces du peuple; il a ete indomptable, robuste, pathetique, orageux, charmant. Comme le peuple, il a ete la tragedie et il a ete aussi la comedie. De la sa toute-puissance; car l'epouvante et la pitie sont d'autant plus tragiques qu'elles sont melees a la poignante ironie humaine. Aristophane complete Eschyle; et, ce qui emeut le plus completement les foules, c'est la terreur doublee du rire. Frederick-Lemaitre avait ce double don; c'est pourquoi il a ete, parmi tous les artistes dramatiques de son epoque, le comedien supreme. Il a ete l'acteur sans pair. Il a eu tout le triomphe possible dans son art et dans son temps; il a eu aussi l'insulte, ce qui est l'autre forme du triomphe.
Il est mort. Saluons cette tombe. Que reste-t-il de lui aujourd'hui?Ici-bas un genie. La-haut une ame.
Le genie de l'acteur est une lueur qui s'efface; il ne laisse qu'un souvenir. L'immortalite qui appartient a Moliere poete, n'appartient pas a Moliere comedien. Mais, disons-le, la memoire qui survivra a Frederick-Lemaitre sera magnifique; il est destine a laisser au sommet de son art un souvenir souverain.
Je salue et je remercie Frederick-Lemaitre. Je salue le prodigieux artiste; je remercie mon fidele et superbe auxiliaire dans ma longue vie de combat. Adieu, Frederick-Lemaitre!
Je salue en meme temps, car votre emotion profonde, a vous tous qui etes ici, m'emplit et me deborde moi-meme, je salue ce peuple qui m'entoure et qui m'ecoute. Je salue en ce peuple le grand Paris. Paris, quelque effort qu'on fasse pour l'amoindrir, reste la ville incomparable. Il a cette double qualite, d'etre la ville de la revolution et d'etre la ville de la civilisation, et il les tempere l'une par l'autre. Paris est comme une ame immense ou tout peut tenir. Rien ne l'absorbe tout a fait, et il donne aux nations tous les spectacles. Hier il avait la fievre des agitations politiques; aujourd'hui le voila tout entier a l'emotion litteraire. A l'heure la plus decisive et la plus grave, au milieu des preoccupations les plus severes, il se derange de sa haute et laborieuse pensee pour s'attendrir sur un grand artiste mort. Disons-le bien haut, d'une telle ville on doit tout esperer et ne rien craindre; elle aura toujours en elle la mesure civilisatrice; car elle a tous les dons et toutes les puissances. Paris est la seule cite sur la terre qui ait le don de transformation, qui, devant l'ennemi a repousser, sache etre Sparte, qui devant le monde a dominer, sache etre Rome, et qui, devant l'art et l'ideal a honorer, sache etre Athenes. (Profonde sensation.)
Le 30 janvier 1876, Victor Hugo fut nomme membre du senat par les electeurs privilegies, dits electeurs senatoriaux.
Ces electeurs nommerent les senateurs de Paris, dans l'ordre suivant:
M. Victor Hugo a recu la lettre suivante:
Paris, 1er fevrier 1876.
Monsieur,
C'est une infortune qui vient a vous, certaine que ma douleur trouvera un echo dans votre coeur.
J'ai demande la grace de mon pauvre ami a tous ceux qui auraient du m'entendre, mais toutes les portes m'ont ete fermees. J'ai ecrit partout et je n'ai obtenu aucune reponse. Le seul crime de mon mari est d'avoir pris part a l'insurrection du 18 Mars. Il a ete condamne pour ce fait (arrete depuis une annee seulement), comme tant d'autres malheureux, a la deportation simple.
Quoique tout prouvat, au jugement, qu'il s'etait conduit en honnete homme, rien n'y a fait, il a ete condamne. En m'adressant a vous, monsieur, je sais bien que je ne pourrai avoir la grace de mon mari, mais cette pensee-la m'est venue; mon mari professait un veritable culte pour vous; il avait foi dans votre grand et genereux coeur, qui a toujours plaide en faveur des plus humbles et des plus malheureux. Il vous appelait le grand medecin de l'humanite. C'est pourquoi je vous adresse ma priere.
Un navire va partir de Saint-Brieuc le 1er mars prochain pour la Nouvelle-Caledonie, contenant tous prisonniers politiques, et mon mari en fait partie. Jugez de ma douleur. Si je le suis, comme c'est mon devoir, je laisse mon pere et ma mere sans ressources, trop vieux pour gagner leur vie; je suis leur seul soutien, puisqu'il n'est plus la.
Au nom de votre petite Jeanne, que vous aimez tant, je vous implore; faites entendre votre grande voix pour empecher que ce dernier depart ait lieu.
Depuis cinq ans, ne devrait-il pas y avoir un pardon, apres tout ce que nous avons souffert?
Pardonnez ma lettre, monsieur, la main me tremble en pensant que j'ose vous ecrire, vous si illustre, moi si humble. Je ne suis qu'une pauvre ouvriere, mais je vous sais si bon! et je sais que ma lettre trouvera le chemin de votre coeur, car je vous ecris avec mes larmes, non seulement pour moi, mais aussi pour tous les malheureux qui souffrent de ma douleur. Si Dieu voulait que par votre genereuse intervention vous puissiez les sauver de cette affreuse mer qui doit les emporter loin de leur patrie!
J'espere, car je crois en vous.
Agreez, monsieur, l'expression de ma vive reconnaissance.
Celle qui vous honore et qui vous benit,
rue Leregrattier, 2 (ile Saint-Louis).
M. Victor Hugo a repondu:
Paris, 2 fevrier 1876.
Ne desesperez pas, madame. L'amnistie approche. En attendant, je ferai tous mes efforts pour empecher ce fatal depart du 1er mars. Comptez sur moi.
Agreez, madame, l'hommage de mon respect,
Informations prises, et un depart de condamnes politiques devant en effet avoir lieu le 1er mars, M. Victor Hugo a ecrit au president de la republique la lettre qui suit:
Paris, 7 fevrier 1876.
Monsieur le president de la republique,
La femme d'un condamne politique qui n'a pas encore quitte la France me fait l'honneur de m'ecrire. Je mets la lettre sous vos yeux.
En l'absence de la commission des graces, c'est a vous que je crois devoir m'adresser. Ce condamne fait partie d'un convoi de transportes qui doit partir pour la Nouvelle-Caledonie le 1er mars.
C'est huit jours apres, le 8 mars, que les Chambres nouvelles entreront en fonction. Je suis de ceux qui pensent qu'elles voudront signaler leur avenement par l'amnistie. Ce grand acte d'apaisement est attendu par la France.
En presence de cette eventualite, et pour toutes les raisons reunies, vous jugerez sans doute, monsieur le marechal, qu'il conviendrait que le depart du 1er mars fut ajourne jusqu'a la decision des Chambres.
Un ordre de vous suffirait pour faire surseoir au depart. J'espere cet ordre de votre humanite, et je serais heureux d'y applaudir.
Recevez, monsieur le president de la republique, l'assurance de ma haute consideration.
Malgre cette reclamation, l'ordre du depart fut maintenu par M. le president de la republique, alors conseille par M. Buffet. Deux semaines apres, les electeurs du suffrage universel et les electeurs du suffrage restreint, cette fois d'accord, destituerent M. Buffet, et, l'excluant du Senat et de l'Assemblee legislative, le mirent hors de la vie politique.
Depuis, M. Buffet y est rentre; mais pas par une tres grande porte.
(Salle du Chateau-d'Eau.)
Amis et concitoyens.
La pensee qui se degage du milieu de nous en ce moment est la plus sainte pensee de concorde et d'harmonie que puissent avoir les peuples. La civilisation a ses hauts faits; et entre tous eclate cette Exposition de Philadelphie a laquelle, dans deux ans, repondra l'Exposition de Paris. Nous faisons ici l'annonce de ces grands evenements pacifiques. Nous venons proclamer l'auguste amitie des deux mondes, et affirmer l'alliance entre les deux vastes groupes d'hommes que l'Atlantique separe par la tempete et unit par la navigation. Dans une epoque inquiete et troublee, cela est bon a dire et beau a voir.
Nous, citoyens, nous n'avons ni trouble ni inquietude, et en entrant dans cette enceinte avec la serenite de l'esperance, avec un ferme desir et un ferme dessein d'apaisement universel, sachant que nous ne voulons que le juste, l'honnete et le vrai, resolus a glorifier le travail qui est la grande probite civique, nous constatons que la France est plus que jamais en equilibre avec le monde civilise, et nous sommes heureux de sentir que nous avons en nous la conscience du genre humain.
Ce que nous celebrons aujourd'hui, c'est la communion des nations; nous acceptons la solennite de ce jour, et nous l'augmentons par la fraternite. De la paque chretienne, nous faisons la paque populaire. (Applaudissements prolonges.)
Nous venons ici confiants et paisibles. Quel motif de trouble ou de crainte aurions-nous? Aucun. Nous sommes une France nouvelle. Une ere de stabilite s'ouvre. Les catastrophes ont passe, mais elles nous ont laisse notre ame. La monarchie est morte et la patrie est vivante. (Acclamation. Cris de Vive la republique!)
Il ne sortira pas de nos levres une parole de rancune et de colere. Ce que fait l'histoire est bien fait. Dix-huit siecles de monarchie finissent par creer une force des choses, et, a un moment donne, cette force des choses abat l'oppression, detrone l'usurpation, et releve cet immense vaincu, le peuple. Elle fait plus que le relever, elle le couronne. C'est ce couronnement du peuple qu'on appelle la republique. La souverainete legitime est aujourd'hui fondee. Au sacre d'un homme, fait par un pretre, Dieu, l'eternel juste, a substitue le sacre d'une nation, fait par le droit. (Mouvement.)
Cela est grand, et nous sommes contents.
Maintenant, que voulons-nous? La paix.
La paix entre les nations par le travail feconde, la paix entre les hommes par le devoir accompli.
Devoir et travail, tout est la.
Nous entrons resolument dans la vie fiere et tranquille des peuples majeurs.
Citoyens, en affirmant ces verites, je vous sens d'accord avec moi. Ce que j'ai a vous dire, vous le devinez d'avance; car vos consciences et la mienne se penetrent et se melent; c'est ma pensee qui est dans votre coeur et c'est votre parole qui est dans ma bouche.
Hommes de Paris, c'est avec une emotion profonde que je vous parle. Vous etes les initiateurs du progres. Vous etes le peuple des peuples. Apres avoir repousse l'invasion militaire, qui est la barbarie, vous allez accepter chez vous et porter chez les autres l'invasion industrielle, qui est la civilisation. Apres avoir bravement fait la guerre, vous allez faire magnifiquement la paix. (Applaudissements repetes.) Vous etes la vaillante jeunesse de l'humanite nouvelle. La vieillesse a le droit de saluer la jeunesse. Laissez-moi vous saluer. Laissez celui qui s'en va souhaiter la bienvenue a vous qui arrivez. (Mouvement.) Non, je ne me lasserai pas de vous rendre temoignage. J'ai ete dix-neuf ans absent; j'ai passe ces dix-neuf annees dans l'isolement de la mer, en contemplation devant les heroiques et sublimes spectacles de la nature, et, quand il m'a ete donne enfin de revenir dans mon pays, quand je suis sorti de la tempete des flots pour rentrer dans la tempete des hommes, j'ai pu comparer a la grandeur de l'ocean devant l'ouragan et le tonnerre la grandeur de Paris devant l'ennemi. (Longs applaudissements.) De la mon orgueil quand je suis parmi vous. Hommes de Paris, femmes de Paris, enfants de Paris, soyez glorifies et remercies par le solitaire en cheveux blancs; il a partage vos epreuves, et dans ses angoisses vos ames ont secouru son ame; il vous sert depuis quarante ans, et il est heureux d'user ses dernieres forces a vous servir encore; il rend graces a la destinee qui lui a accorde un moment supreme pour vous seconder et vous defendre, et qui lui a permis de faire pour cela une halte entre l'exil et la tombe. (Profonde sensation. Vive Victor Hugo!)
Citoyens, nous sommes dans la voie juste, continuons. Perseverer, c'est vaincre. O peuple calomnie et meconnu, ne vous decouragez pas; soyez toujours le peuple superbe et bon qui fonde l'ordre sur le devoir et la liberte sur le travail. Soyez cette elite humaine qui a toutes les volontes honnetes, qui enseigne et qui conseille, qui marche sans cesse, qui lutte sans cesse, et qui fait tous ses efforts pour ne hair personne. Helas! cela est quelquefois difficile. N'importe, o mes freres, soutenons ceux qui chancellent, rassurons ceux qui tremblent, assistons ceux qui souffrent, aimons ceux qui aiment, et, quant a ceux qui ne pardonnent pas,—pardonnons-leur! (Vive emotion. Applaudissements prolonges.)
N'ayons aucune defaillance. J'en conviens, l'histoire par moments semble pleine de tenebres. On dirait que le vieil effort du mal contre le bien va reussir. Les hommes du passe, ceux qu'on appelle empereurs, papes et rois, qui se croient les maitres du monde, et qui ne sont pas meme les maitres de leur berceau ni de leur tombeau (mouvement), les hommes du passe font un travail terrible. Pendant que nous tachons de creer la vie, ils font la guerre, c'est-a-dire la mort. Faire la mort, quelle sombre folie! Les hommes regnants, si differents des hommes pensants, travaillent pendant que nous travaillons. Ils ont leur fecondite a eux, qui est la destruction; ils ont, eux aussi, leurs inventions, leurs perfectionnements, leurs decouvertes; ils inventent quoi? le canon Krupp; ils perfectionnent, quoi? la mitrailleuse; ils decouvrent, quoi? le Syllabus. (Explosion de bravos.) Ils ont pour epee la force et pour cuirasse l'ignorance; ils tournent dans le cercle vicieux des batailles; ils cherchent la pierre philosophale de l'armement invincible et definitif; ils depensent des millions pour faire des navires que ne peut trouer aucun projectile, puis ils depensent d'autres millions pour faire des projectiles qui peuvent trouer tous les navires (rires et bravos prolonges); cela fait, ils recommencent; leurs pugilats et leurs carnages vont de la Crimee au Mexique et du Mexique a la Chine; ils ont Inkermann, ils ont Balaklava, ils ont Sadowa, et Puebla qui a pour contre-coup Queretaro, et Rosbach qui a pour replique Iena, et Iena qui a pour replique Sedan (sensation, bravos); triste chaine sans fin de victoires, c'est-a-dire de catastrophes; ils s'arrachent des provinces; ils ecrasent les armees par les armees; ils multiplient les frontieres, les prohibitions, les prejuges, les obstacles; ils mettent le plus de muraille possible entre l'homme et l'homme; ici la vieille muraille romaine, la la vieille muraille germanique; ici Pierre, la Cesar; et, quand ils croient avoir bien separe les nations des nations, bien rebati le moyen age sur la revolution, bien tire de la maxime diviser pour regner tout ce qu'elle contient de monarchie et de haine, bien fonde la discorde a jamais, bien dissipe tous les reves de paix universelle, quand ils sont satisfaits et triomphants dans la certitude de la guerre eternelle, quand ils disent: c'est fini!—tout a coup, on voit, aux deux extremites de la terre, se lever, l'une a l'orient, l'autre a l'occident, deux mains immenses qui se tendent l'une vers l'autre, et se joignent et s'etreignent par-dessus l'ocean; c'est l'Europe qui fraternise avec l'Amerique. (Longs applaudissements.]
C'est le genre humain qui dit: Aimons-nous!
L'avenir est des a present visible; il appartient a la democratie une et pacifique; et, vous, nos delegues a l'Exposition de Philadelphie, vous ebauchez sous nos yeux ce fait superbe que le vingtieme siecle verra, l'embrassement des Etats-Unis d'Amerique et des Etats-Unis d'Europe. (Applaudissements.)
Allez, travailleurs de France, allez, ouvriers de Paris qui savez penser, allez, ouvrieres de Paris qui savez combattre, hommes utiles, femmes vaillantes, allez porter la bonne nouvelle, allez dire au nouveau monde que le vieux monde est jeune. Vous etes les ambassadeurs de la fraternite. Vous etes les representants de Gutenberg chez Franklin et de Papin chez Fulton; vous etes les deputes de Voltaire dans le pays de Washington. Dans cette illustre Amerique, vous arriverez de l'orient; vous aurez pour etendard l'aurore; vous serez des hommes eclairants; les porte-drapeau d'aujourd'hui sont les porte-lumiere. Soyez suivis et benis par l'acclamation humaine, vous qui, apres tant de desastres et tant de violences, le flambeau de la civilisation a la main, allez de la terre ou naquit Jesus-Christ a la terre ou naquit John Brown!
Que la civilisation, qui se compose d'activite, de concorde et de mansuetude, soit satisfaite. Le rapprochement des deux grandes republiques ne sera pas perdu; notre politique s'en ameliorera. Un souffle de clemence dilatera les coeurs. Les deux continents echangeront non seulement leurs produits, leurs commerces, leurs industries, mais leurs idees, et les progres dans la justice aussi bien que les progres dans la prosperite. L'Amerique, en presence des esclaves, a imite de nous ce grand exemple, la delivrance; et nous, en presence des condamnes de la guerre civile, nous imiterons de l'Amerique ce grand exemple, l'amnistie. (Sensation.—Applaudissements.—Vive l'amnistie!)
Que la paix soit entre les hommes! (Longue acclamation. —Vive VictorHugo!—Vive la republique!)
On lit dans leRappel:
"Bien longtemps avant l'heure indiquee, les abords du n deg. 96 de la rue de Rivoli etaient encombres d'une foule qui grossissait de moment en moment, et qui debordait sur le boulevard Sebastopol et sur le square de la tour Saint-Jacques.
"Le cercueil, couvert de couronnes d'immortelles et de gros bouquets de lilas blancs, etait expose dans l'allee.
"Les amis intimes qui montaient etaient recus par M. Charles Blanc. Dans une chambre reculee, Louis Blanc, desespere; sanglotait. Victor Hugo lui disait de grandes et profondes paroles, qui auraient ete des consolations, s'il y en avait. Mme Charles Hugo, Mme Menard-Dorian, MM. Gambetta, Cremieux, Paul Meurice, etc., etaient venus donner au grand citoyen si cruellement eprouve un temoignage de leur douloureuse amitie.
"A une heure un quart, le corps a ete place sur le corbillard, et le cortege s'est mis en marche.
"Louis Blanc, si souffrant qu'il fut, moins de sa maladie que de son malheur, avait voulu suivre a pied. Il marchait derriere le char, donnant le bras a son frere.
"Le cortege a pris la rue de Rivoli et s'est dirige vers le cimetiere du Pere-Lachaise par la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille et la rue de la Roquette. Sur tout ce parcours, les trottoirs et la chaussee etaient couverts d'une multitude respectueuse et cordiale.
"Quant au cortege, il se composait de tout ce qu'il y a de republicains dans les deux Chambres, dans le conseil municipal et dans la presse. Nous n'avons pas besoin de dire que la redaction duRappely etait au complet.
"Sur tout le trajet, Victor Hugo a ete l'objet de l'ovation que le peuple ne manque jamais de lui faire. Il etait dans une des voitures de deuil. Pendant quelque temps, la police a pu empecher la foule de trop s'approcher des roues. Mais a partir de la place de la Bastille, rien n'a pu retenir hommes et femmes de se presser a la portiere, de serrer la main qui a ecrit lesChatimentsetQuatrevingt-Treize, de faire embrasser au grand poete les petits enfants.
"De la place de la Bastille au cimetiere, c'a ete une acclamation non interrompue: "Vive Victor Hugo! Vive la republique! Vive l'amnistie!" Devant la prison de la Roquette, une femme a crie: "Vive l'abolition de la peine de mort!"
"Lorsqu'on est arrive au cimetiere, l'immense foule qui suivait le corbillard y a trouve une nouvelle foule non moins immense. Ce n'est pas sans difficulte que le cortege a pu arriver a la fosse, creusee tout en haut du cimetiere, derriere la chapelle.
"Le corps descendu dans la fosse, M. le pasteur Auguste Dide a pris la parole, Mme Louis Blanc etait de la religion reformee. M. Dide a dit avec eloquence ce qu'a ete pour Louis Blanc celle qu'il a perdue, dans la proscription, pendant le siege et depuis.
"La chaleureuse harangue de M. Dide a produit une vive et universelle impression."
Ensuite Victor Hugo a parle:
Ce que Louis Blanc a fait pour moi il y a deux ans, je le fais aujourd'hui pour lui. Je viens dire en son nom l'adieu supreme a un etre aime. L'ami qui a encore la force de parler supplee l'ami qui ne sait meme plus s'il a encore la force de vivre. Ces douloureux serrements de main au bord des tombes font partie de la destinee humaine.
Madame Louis Blanc fut la compagne modeste d'un illustre exil. Louis Blanc proscrit trouva cette ame. La providence reserve de ces rencontres aux hommes justes; la vie portee a deux, c'est la vie heureuse. Madame Louis Blanc fut une figure sereine et calme, entrevue dans cette lumiere orageuse qui de nos jours se mele aux renommees. Madame Louis Blanc disparaissait dans le rayonnement de son glorieux mari, plus fiere de disparaitre que lui de rayonner. Il etait sa gloire, elle etait sa joie. Elle remplissait la grande fonction obscure de la femme, qui est d'aimer.
L'homme s'efforce, invente, cree, seme et moissonne, detruit et construit, pense, combat, contemple; la femme aime. Et que fait-elle avec son amour? Elle fait la force de l'homme. Le travailleur a besoin d'une vie accompagnee. Plus le travailleur est grand, plus la compagne doit etre douce.
Madame Louis Blanc avait cette douceur. Louis Blanc est un apotre de l'ideal; c'est le philosophe dans lequel il y a un tribun, c'est le grand orateur, c'est le grand citoyen, c'est l'honnete homme belligerant, c'est l'historien qui creuse dans le passe le sillon de l'avenir. De la une vie insultee et tourmentee. Quand Louis Blanc, dans sa lutte pour le juste et pour le vrai, en proie a toutes les haines et a tous les outrages, avait bien employe sa journee et bien fait dans la tempete son fier travail d'esprit combattant, il se tournait vers cette humble et noble femme, et se reposait dans son sourire. (Sensation.)
Helas! elle est morte.
Ah! venerons la femme. Sanctifions-la. Glorifions-la. La femme, c'est l'humanite vue par son cote tranquille; la femme, c'est le foyer, c'est la maison, c'est le centre des pensees paisibles. C'est le tendre conseil d'une voix innocente au milieu de tout ce qui nous emporte, nous courrouce et nous entraine. Souvent, autour de nous, tout est l'ennemi; la femme, c'est l'amie. Ah! protegeons-la. Rendons-lui ce qui lui est du. Donnons-lui dans la loi la place qu'elle a dans le droit. Honorons, o citoyens, cette mere, cette soeur, cette epouse. La femme contient le probleme social et le mystere humain. Elle semble la grande faiblesse, elle est la grande force. L'homme sur lequel s'appuie un peuple a besoin de s'appuyer sur une femme. Et le jour ou elle nous manque, tout nous manque. C'est nous qui sommes morts, c'est elle qui est vivante. Son souvenir prend possession de nous. Et quand nous sommes devant sa tombe, il nous semble que nous voyons notre ame y descendre et la sienne en sortir. (Vive emotion.)
Vous voila seul, o Louis Blanc.
O cher proscrit, c'est maintenant que l'exil commence.
Mais j'ai foi dans votre indomptable courage. J'ai foi dans votre ame illustre. Vous vaincrez. Vous vaincrez meme la douleur.
Vous savez bien que vous vous devez a la grande dispute du vrai, au droit, a la republique, a la liberte. Vous savez bien que vous avez en vous l'unique mandat imperatif, celui qu'aucune loi ne peut supprimer, la conscience. Vous dedierez a votre chere morte les vaillants efforts qui vous restent a faire. Vous vous sentirez regarde par elle. O mon ami, vivez, pleurez, perseverez. Les hommes tels que vous sont privilegies dans le sens redoutable du mot; ils resument en eux la douleur humaine; le sort leur fait une poignante et utile ressemblance avec ceux qu'ils doivent proteger et defendre; il leur impose l'affront continuel afin qu'ils s'interessent a ceux que l'on calomnie; il leur impose le combat perpetuel afin qu'ils s'interessent a tous ceux qui luttent; il leur impose le deuil eternel afin qu'ils s'interessent a tous ceux qui souffrent; comme si le mysterieux destin voulait, par cet incessant rappel a l'humanite, leur faire mesurer la grandeur de leur devoir a la grandeur de leur malheur. (Acclamation.}
Oh! tous, qui que nous soyons, o peuple, o citoyens, oublions nos douleurs, et ne songeons qu'a la patrie. Elle aussi, cette auguste France, elle est bien lugubrement accablee. Soyons-lui clements. Elle a des ennemis, helas! jusque parmi ses enfants! Les uns la couvrent de tenebres, les autres l'emplissent d'une implacable et sourde guerre. Elle a besoin de clarte, c'est-a-dire d'enseignement; elle a besoin d'union, c'est-a-dire d'apaisement; apportons-lui ce qu'elle demande. Eclairons-la, pacifions-la. Prenons conseil du grand lieu ou nous sommes; une fecondation profonde est dans tout, meme dans la mort, la mort etant une autre naissance. Oui, demandons aux choses sublimes qui nous entourent de nous donner pour la patrie ce que la patrie reclame; demandons-le aussi bien a ce tombeau qui est sous nos pieds, qu'a ce soleil qui est sur nos tetes; car ce qui sort du soleil, c'est la lumiere, et ce qui sort du tombeau, c'est la paix.
Paix et lumiere, c'est la vie. (Profonde sensation. Vive Victor Hugo!Vive Louis Blanc!}
Les obseques de Mme George Sand ont eu lieu a Nohant. M. Paul Meurice a lu sur sa tombe le discours de M. Victor Hugo.
Je pleure une morte, et je salue une immortelle.
Je l'ai aimee, je l'ai admiree, je l'ai veneree; aujourd'hui, dans l'auguste serenite de la mort, je la contemple.
Je la felicite parce que ce qu'elle a fait est grand, et je la remercie parce que ce qu'elle a fait est bon. Je me souviens qu'un jour je lui ai ecrit: "Je vous remercie d'etre une si grande ame."
Est-ce que nous l'avons perdue?
Non.
Ces hautes figures disparaissent, mais ne s'evanouissent pas. Loin de la; on pourrait presque dire qu'elles se realisent. En devenant invisibles sous une forme, elles deviennent visibles sous l'autre. Transfiguration sublime.
La forme humaine est une occultation. Elle masque le vrai visage divin qui est l'idee. George Sand etait une idee; elle est hors de la chair, la voila libre; elle est morte, la voila vivante.Patuit dea.
George Sand a dans notre temps une place unique. D'autres sont les grands hommes; elle est la grande femme.
Dans ce siecle qui a pour loi d'achever la revolution francaise et de commencer la revolution humaine, l'egalite des sexes faisant partie de l'egalite des hommes, une grande femme etait necessaire. Il fallait que la femme prouvat qu'elle peut avoir tous nos dons virils sans rien perdre de ses dons angeliques; etre forte sans cesser d'etre douce. George Sand est cette preuve.
Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui honore la France, puisque tant d'autres la deshonorent. George Sand sera un des orgueils de notre siecle et de notre pays. Rien n'a manque a cette femme pleine de gloire. Elle a ete un grand coeur comme Barbes, un grand esprit comme Balzac, une grande ame comme Lamartine. Elle avait en elle la lyre. Dans cette epoque ou Garibaldi a fait des prodiges, elle a fait des chefs-d'oeuvre.
Ces chefs-d'oeuvre, les enumerer est inutile. A quoi bon se faire le plagiaire de la memoire publique? Ce qui caracterise leur puissance, c'est la bonte. George Sand etait bonne; aussi a-t-elle ete haie. L'admiration a une doublure, la haine, et l'enthousiasme a un revers, l'outrage. La haine et l'outrage prouvent pour, en voulant prouver contre. La huee est comptee par la posterite comme un bruit de gloire. Qui est couronne est lapide. C'est une loi, et la bassesse des insultes prend mesure sur la grandeur des acclamations.
Les etres comme George Sand sont des bienfaiteurs publics. Ils passent, et a peine ont-ils passe que l'on voit a leur place, qui semblait vide, surgir une realisation nouvelle du progres.
Chaque fois que meurt une de ces puissantes creatures humaines, nous entendons comme un immense bruit d'ailes; quelque chose s'en va, quelque chose survient.
La terre comme le ciel a ses eclipses; mais, ici-bas comme la-haut, la reapparition suit la disparition. Le flambeau qui etait un homme ou une femme et qui s'est eteint sous cette forme, se rallume sous la forme idee. Alors on s'apercoit que ce qu'on croyait eteint etait inextinguible. Ce flambeau rayonne plus que jamais; il fait desormais partie de la civilisation; il entre dans la vaste clarte humaine; il s'y ajoute; et le salubre vent des revolutions l'agite, mais le fait croitre; car les mysterieux souffles qui eteignent les clartes fausses alimentent les vraies lumieres.
Le travailleur s'en est alle; mais son travail est fait.
Edgar Quinet meurt, mais la philosophie souveraine sort de sa tombe et, du haut de cette tombe, conseille les hommes. Michelet meurt, mais derriere lui se dresse l'histoire tracant l'itineraire de l'avenir. George Sand meurt, mais elle nous legue le droit de la femme puisant son evidence dans le genie de la femme. C'est ainsi que la revolution se complete. Pleurons les morts, mais constatons les avenements; les faits definitifs surviennent, grace a ces fiers esprits precurseurs. Toutes les verites et toutes les justices sont en route vers nous, et c'est la le bruit d'ailes que nous entendons. Acceptons ce que nous donnent en nous quittant nos morts illustres; et, tournes vers l'avenir, saluons, sereins et pensifs, les grandes arrivees que nous annoncent ces grands departs.