J'ai dit cela dans l'exil: Je suis parti de la condition heureuse et je suis monté jusqu'au malheur qui est la conséquence du devoir accompli, de la conscience obéie. (Applaudissements.) Je ne veux pas supprimer les premières années de ma vie.
Mais je vais bien plus loin, je dis: il ne dépend pas de l'auteur de faire une rature dans son oeuvre quand il l'a publiée. Il peut faire une correction de style, il ne peut pas faire une rature de conscience. Pourquoi? Parce que l'autre personnage, le public, a pris possession de son oeuvre.
Il m'est arrivé quelquefois d'écrire des paroles sévères, que plus tard j'aurais voulu, par un sentiment de mansuétude, effacer. Il m'est arrivé un jour … je puis vous dire cela, de flétrir le nom d'un homme très coupable; et j'ai certes bien fait de flétrir ce nom. Cet homme avait un fils. Ce fils a eu une fin héroïque, il est mort pour son pays. Alors j'ai usé de mon droit, j'ai interdit que ce nom fût prononcé sur les théâtres de Paris où on lisait publiquement les pièces dont je viens de vous parler. Mais il n'a pas été en mon pouvoir d'effacer de l'oeuvre le nom déshonoré. L'héroïsme du fils n'a pas pu effacer la faute du père. (Bravos.)
Je voudrais le faire, je ne le pourrais pas. Si je l'avais pu, je l'aurais fait.
Vous voyez donc à quel point le public, la conscience humaine, l'intelligence humaine, l'esprit humain, cet autre personnage qui est en présence de l'auteur, a un droit absolu, droit auquel on ne peut toucher. Tout ce que l'auteur peut faire, c'est d'écrire loyalement. Quant à moi, j'ai la paix et la sérénité de la conscience. Cela me suffit. (Applaudissements.)
Laissons notre devoir et laissons l'avenir juger. Une fois l'auteur mort, une fois l'auteur disparu, son oeuvre n'appartient plus qu'à sa mémoire, qu'elle flétrira ou glorifiera. (C'est vrai! Très bien!)
Je déclare, que s'il me fallait choisir entre le droit de l'écrivain et le droit du domaine public, je choisirais le droit du domaine public. Avant tout, nous sommes des hommes de dévouement et de sacrifice. Nous devons travailler pour tous avant de travailler pour nous.
Cela dit, arrive un troisième personnage, une troisième unité à laquelle je prends le plus profond intérêt; c'est l'héritier, c'est l'enfant. Ici se pose la question très délicate, très curieuse, très intéressante, de l'hérédité littéraire, et de la forme qu'elle devrait avoir.
Je vous demande la permission de vous soumettre rapidement, à ce nouveau point de vue, les idées qui me paraissent résulter de l'examen attentif que j'ai fait de cette question.
L'auteur a donné le livre.
La société l'a accepté.
L'héritier n'a pas à intervenir. Cela ne le regarde pas.
Joseph de Maistre, héritier de Voltaire, n'aurait pas le droit de dire: Je m'y connais.
L'héritier n'a pas le droit de faire une rature, de supprimer une ligne; il n'a pas le droit de retarder d'une minute ni d'amoindrir d'un exemplaire la publication de l'oeuvre de son ascendant. (Bravo! bravo! Très bien!)
Il n'a qu'un droit: vivre de la part d'héritage que son ascendant lui a léguée.
Messieurs, je le dis tout net, je considère toutes les formes de la législation actuelle qui constituent le droit de l'héritier pour un temps déterminé comme détestables. Elles lui accordent une autorité qu'elles n'ont pas le droit de lui donner, et elles lui accordent le droit de publication pour un temps limité; ce qui est en partie sans utilité: la loi est très aisément éludée.
L'héritier, selon moi, n'a qu'un droit, je le répète: vivre de l'oeuvre de son ascendant; ce droit est sacré, et certes il ne serait pas facile de me faire déshériter nos enfants et nos petits-enfants. Nous travaillons d'abord pour tous les hommes, ensuite pour nos enfants.
Mais ce que nous voulons fermement, c'est que le droit de publication reste absolu et entier à la société. C'est le droit de l'intelligence humaine.
C'est pour cela qu'il y a beaucoup d'années—je suis de ceux qui ont la tristesse de remonter loin dans leurs souvenirs—j'ai proposé un mécanisme très simple qui me paraissait, et me paraît encore, avoir l'avantage de concilier tous les droits des trois personnages, l'auteur, le domaine public, l'héritier. Voici ce système: L'auteur mort, son livre appartient au domaine public; n'importe qui peut le publier immédiatement, en pleine liberté, car je suis pour la liberté. A quelles conditions? Je vais vous le dire.
Il existe dans nos lois un article qui n'a pas de sanction, ce qui fait qu'il a été très souvent violé. C'est un article qui exige que tout éditeur, avant de publier une oeuvre, fasse à la direction de la librairie, au ministère de l'intérieur, une déclaration portant sur les points que voici:
Quel est le livre qu'il va publier;
Quel en est l'imprimeur;
Quel sera le format;
Quel est le nom de l'auteur.
Ici s'arrête la déclaration exigée par la loi. Je voudrais qu'on y ajoutât deux autres indications que je vais vous dire.
L'éditeur serait tenu de déclarer quel serait le prix de revient pour chaque exemplaire du livre qu'il entend publier et quel est le prix auquel il entend le vendre. Entre ces deux prix, dans cet intervalle, est inclus le bénéfice de l'éditeur.
Cela étant, vous avez des données certaines: le nombre d'exemplaires, le prix de revient et le prix de vente, et vous pouvez, de la façon la plus simple, évaluer le bénéfice.
Ici on va me dire: Vous établissez le bénéfice de l'éditeur sur sa simple déclaration et sans savoir s'il vendra son édition? Non, je veux que la loi soit absolument juste. Je veux même qu'elle incline plutôt en faveur du domaine public que des héritiers. Aussi je vous dis: l'éditeur ne sera tenu de rendre compte du bénéfice qu'il aura fait que lorsqu'il viendra déposer une nouvelle déclaration. Alors on lui dit: Vous avez vendu la première édition, puisque vous voulez en publier une seconde, vous devez aux héritiers leurs droits. Ce droit, messieurs, ne l'oubliez pas, doit être très modéré, car il faut que jamais le droit de l'héritier ne puisse être une entrave au droit du domaine public, une entrave à la diffusion des livres. Je ne demanderais qu'une redevance de cinq ou dix pour cent sur le bénéfice réalisé.
Aucune objection possible. L'éditeur ne peut pas trouver onéreuse une condition qui s'applique à des bénéfices acquis et d'une telle modération; car s'il a gagné mille francs on ne lui demande que cent francs et on lui laisse neuf cents francs. Vous voyez à quel point lui est avantageuse la loi que je propose et que je voudrais voir voter.
Je répète que ceci est une simple conversation. Je cherche, nous cherchons tous, mutuellement, à nous éclairer. J'ai beaucoup étudié cette question dans l'intérêt de la lumière et de la liberté.
Y a-t-il des objections? j'avoue que je ne les trouve pas. Je vois s'écrouler toutes les objections à l'ancien système; tout ce qui a été dit sur la volonté bonne ou mauvaise d'un héritier, sur un évêque confisquant Voltaire, cela a été excellemment dit, cela était juste dans l'ancien système; dans le mien cela s'évanouit.
L'héritier n'existe que comme partie prenante, prélevant une redevance très faible sur le produit de l'oeuvre de son ascendant. Sauf les concessions faites et stipulées par l'auteur de son vivant, contrats qui font loi, sauf ces réserves, l'éditeur peut publier l'oeuvre à autant d'exemplaires qu'il lui convient, dans le format qu'il lui plaît; il fait sa déclaration, il paie la redevance et tout est dit.
Ici une objection, c'est que notre loi a une lacune. Il y a dans cette assemblée des jurisconsultes; ils savent qu'il n'y a pas de prescription sans sanction; or, la prescription relative à la déclaration n'a pas de sanction. L'éditeur fait la déclaration qui lui est imposée par la loi, s'il le veut. De là beaucoup de fraudes dont les auteurs dès à présent sont victimes. Il faudrait que la loi attachât une sanction à cette obligation.
Je désirerais que les jurisconsultes voulussent bien l'indiquer eux-mêmes. Il me semble qu'on pourrait assimiler la fausse déclaration faite par un éditeur à un faux en écriture publique ou privée. Ce qui est certain, c'est qu'il faut une sanction; ce n'est, à mon sens, qu'à cette condition qu'on pourra utiliser le système que j'ai l'honneur de vous expliquer, et que j'ai proposé il y a de longues années.
Ce système a été repris avec beaucoup de loyauté et de compétence par un éditeur distingué que je regrette de ne pas voir ici, M. Hetzel; il a publié sur ce sujet un excellent écrit.
Une telle loi à mon avis serait utile. Je ne dispose certainement pas de l'opinion des écrivains très considérables qui m'écoutent, mais il serait très utile que dans leurs résolutions ils se préoccupassent de ce que j'ai eu l'honneur de leur dire:
1° Il n'y a que deux intéressés véritables: l'écrivain et la société; l'intérêt de l'héritier, quoique très respectable, doit passer après.
2° L'intérêt de l'héritier doit être sauvegardé, mais dans des conditions tellement modérées que, dans aucun cas, cet intérêt ne passe avant l'intérêt social.
Je suis sûr que l'avenir appartient à la solution que je vous ai proposée.
Si vous ne l'acceptez pas, l'avenir est patient, il a le temps, il attendra. (Applaudissements prolongés.—L'assemblée vote, à l'unanimité, l'impression de ce discours.)
Présidence de Victor Hugo.
Messieurs, permettez-moi d'entrer en toute liberté dans la discussion. Je ne comprends rien à la déclaration de guerre qu'on fait au domaine public.
Comment! on ne publie donc pas les oeuvres de Corneille, de LaFontaine, de Racine, de Molière? Le domaine public n'existe donc pas?Où sont, dans le présent, ces inconvénients, ces dangers, tout ce dontle Cercle de la librairie nous menace pour l'avenir?
Toutes, ces objections, on peut les faire au domaine public tel qu'il existe aujourd'hui.
Le domaine public est détestable, dit-on, à la mort de l'auteur, mais il est excellent aussitôt qu'arrivé l'expiration … de quoi? De la plus étrange rêverie que jamais des législateurs aient appliquée à un mode de propriété, du délai fixé pour l'expropriation d'un livre.
Vous entrez là dans la fantaisie irréfléchie de gens qui ne s'y connaissent pas. Je parle des législateurs, et j'ai le droit d'en parler avec quelque liberté. Les hommes qui font des lois quelquefois s'y connaissent; ils ne s'y connaissent pas en matière littéraire. (Rires approbatifs.)
Sont-ils d'accord au moins entre eux? Non. Le délai de protection qu'ils accordent est ici de dix ans, là de vingt ans, plus loin de cinquante ans; ils vont même jusqu'à quatrevingts ans. Pourquoi? Ils n'en savent rien. Je les défie de donner une raison.
Et c'est sur cette ignorance absolue des législateurs que vous voulez fonder, vous qui vous y connaissez, une législation! Vous qui êtes compétents, vous accepterez l'arrêt rendu par des incompétents!
Qui expliquera les motifs pour lesquels, dans tous les pays civilisés, la législation attribue à l'héritier, après la mort de son auteur, un laps de temps variable, pendant lequel l'héritier, absolu maître de l'oeuvre, peut la publier ou ne pas la publier? Qui expliquera l'écart que les diverses législations ont mis entre la mort de l'auteur et l'entrée en possession du domaine public?
Il s'agit de détruire cette capricieuse et bizarre invention de législateurs ignorants. C'est à vous, législateurs indirects mais compétents, qu'il appartient d'accomplir cette tâche.
En réalité, qu'ont-ils considéré, ces législateurs qui, avec une légèreté incompréhensible, ont légiféré sur ces matières? Qu'ont-ils pensé? Ont-ils cru entrevoir que l'héritier du sang était l'héritier de l'esprit? Ont-ils cru entrevoir que l'héritier du sang devait avoir la connaissance de la chose dont il héritait, et que, par conséquent, en lui remettant le droit d'en disposer, ils faisaient une loi juste et intelligente?
Voilà où ils se sont largement trompés. L'héritier du sang est l'héritier du sang. L'écrivain, en tant qu'écrivain, n'a qu'un héritier, c'est l'héritier de l'esprit, c'est l'esprit humain, c'est le domaine public. Voilà la vérité absolue.
Les législateurs ont attribué à l'héritier du sang une faculté qui est pleine d'inconvénients, celle d'administrer une propriété qu'il ne connaît pas, ou du moins qu'il peut ne pas connaître. L'héritier du sang est le plus souvent à la discrétion de son éditeur. Que l'on conserve à l'héritier du sang son droit, et que l'on donne à l'héritier de l'esprit ce qui lui appartient, en établissant le domaine public payant, immédiat.
Eh quoi! immédiat?—Ici arrive une objection, qui n'en est pas une. Ceux qui l'ont faite n'avaient pas entendu mes paroles. On me dit: Comment! le domaine public s'emparera immédiatement de l'oeuvre? Mais si l'auteur l'a vendue pour dix ans, pour vingt ans, celui qui l'a achetée va donc être dépossédé? Aucun éditeur ne voudra plus acheter une oeuvre.
J'avais dit précisément le contraire, le texte est là. J'avais dit: «Sauf réserve des concessions faites par l'auteur de son vivant, et des contrats qu'il aura signés.»
Il en résulte que si vous avez vendu à un éditeur pour un laps de temps déterminé la propriété d'une de vos oeuvres, le domaine public ne prendra possession de cette oeuvre qu'après le délai fixé par vous.
Mais ce délai peut-il être illimité? Non. Vous savez, messieurs, que la propriété, toute sacrée qu'elle est, admet cependant des limites. Je vous dis une chose élémentaire en vous disant: on ne possède pas une maison comme on possède une mine, une forêt, comme un littoral, un cours d'eau, comme un champ. La propriété, il y a des jurisconsultes qui m'entendent, est limitée selon que l'objet appartient, dans une mesure plus ou moins grande, à l'intérêt général. Eh bien, la propriété littéraire appartient plus que toute autre à l'intérêt général; elle doit subir aussi des limites. La loi peut très bien interdire la vente absolue, et accorder à l'auteur, par exemple, au maximum cinquante ans. Je crois qu'il n'y a pas d'auteur qui ne se contente d'une possession de cinquante ans.
Voilà donc un argument qui s'écroule. Le domaine public payant immédiat ne supprime pas la faculté qu'un auteur a de vendre son livre pour un temps déterminé; l'auteur conserve tous ses droits.
Second argument: Le domaine public payant immédiat, en créant une concurrence énorme, nuira à la fois aux auteurs et aux éditeurs. Les livres ne trouveront plus d'éditeurs sérieux.
Je suis étonné que les honorables représentants de la librairie qui sont ici soutiennent une thèse semblable et fassent «comme s'ils ne savaient pas». Je vais leur rappeler ce qu'ils savent très bien, ce qui arrive tous les jours. Un auteur vend, de son vivant, l'exploitation d'un livre, sous telle forme, à tel nombre d'exemplaires, pendant tel temps, et stipule le format et quelquefois même le prix de vente du livre. En même temps, à un autre éditeur, il vend un autre format, dans d'autres conditions. A un autre, un mode de publication différent; par exemple, une édition illustrée à deux sous. Il y a quelqu'un qui vous parle ici et qui a sept éditeurs.
Aussi, quand j'entends des hommes que je sais compétents, des hommes que j'honore et que j'estime, quand je les entends dire:—On ne trouvera pas d'éditeurs, en présence de la concurrence et de la liberté illimitée de publication, pour acheter et éditer un livre, —je m'étonne. Je n'ai proposé rien de nouveau; tous les jours, on a vu, on voit, du vivant de l'auteur et de son consentement, plusieurs éditeurs, sans se nuire entre eux, et même en se servant entre eux, publier le même livre. Et ces concurrences profitent à tous, au public, aux écrivains, aux libraires.
Est-ce que vous voyez une interruption dans la publication des grandes oeuvres des grands écrivains français? Est-ce que ce n'est pas là le domaine le plus exploité de la librairie? (Marques d'approbation.)
Maintenant qu'il est bien entendu que l'entrée en possession du domaine public ne gène pas l'auteur et lui laisse le droit de vendre la propriété de son oeuvre; maintenant qu'il me semble également démontré que la concurrence peut s'établir utilement sur les livres, après la mort de l'auteur aussi bien que pendant sa vie,—revenons à la chose en elle-même.
Supposons le domaine public payant, immédiat, établi.
Il paie une redevance. J'ai dit que cette redevance devrait être légère. J'ajoute qu'elle devrait être perpétuelle. Je m'explique.
S'il y a un héritier direct, le domaine public paie à cet héritier direct la redevance; car remarquez que nous ne stipulons que pour l'héritier direct, et que tous les arguments qu'on fait valoir au sujet des héritiers collatéraux et de la difficulté qu'on aurait à les découvrir, s'évanouissent.
Mais, à l'extinction des héritiers directs, que se passe-t-il?
Le domaine public va-t-il continuer d'exploiter l'oeuvre sans payer de droits, puisqu'il n'y a plus d'héritiers directs? Non; selon moi, il continuerait d'exploiter l'oeuvre en continuant de payer la redevance.
A qui?
C'est ici, messieurs, qu'apparaît surtout l'utilité de la redevance perpétuelle.
Rien ne serait plus utile, en effet, qu'une sorte de fonds commun, un capital considérable, des revenus solides, appliqués aux besoins de la littérature en continuelle voie de formation. Il y a beaucoup de jeunes écrivains, de jeunes esprits, de jeunes auteurs, qui sont pleins de talent et d'avenir, et qui rencontrent, au début, d'immenses difficultés. Quelques-uns ne percent pas, l'appui leur a manqué, le pain leur a manqué. Les gouvernements, je l'ai expliqué dans mes premières paroles publiques, ont créé le système des pensions, système stérile pour les écrivains. Mais supposez que la littérature française, par sa propre force, par ce décime prélevé sur l'immense produit du domaine public, possède un vaste fonds littéraire, administré par un syndicat d'écrivains, par cette société des gens de lettres qui représente le grand mouvement intellectuel de l'époque; supposez que votre comité ait cette très grande fonction d'administrer ce que j'appellerai la liste civile de la littérature. Connaissez-vous rien de plus beau que ceci: toutes les oeuvres qui n'ont plus d'héritiers directs tombent dans le domaine public payant, et le produit sert à encourager, à vivifier, à féconder les jeunes esprits! (Adhésion unanime.)
Y aurait-il rien de plus grand que ce secours admirable, que cet auguste héritage, légué par les illustres écrivains morts aux jeunes écrivains vivants?
Est-ce que vous ne croyez pas qu'au lieu de recevoir tristement, petitement, une espèce d'aumône royale, le jeune écrivain entrant dans la carrière ne se sentirait pas grandi en se voyant soutenu dans son oeuvre par ces tout-puissants génies, Corneille et Molière? (Applaudissements prolongés.)
C'est là votre indépendance, votre fortune. L'émancipation, la mise en liberté des écrivains, elle est dans la création de ce glorieux patrimoine. Nous sommes tous une famille, les morts appartiennent aux vivants, les vivants doivent être protégés par les morts. Quelle plus belle protection pourriez-vous souhaiter? (Explosion de bravos.)
Je vous demande avec instance de créer le domaine public payant dans les conditions que j'ai indiquées. Il n'y a aucun motif pour retarder d'une heure la prise de possession de l'esprit humain (Longue salve d'applaudissements.)
1879
Le 28 janvier 1879, Victor Hugo avait déposé au Sénat une proposition d'amnistie pleine et entière, ainsi conçue:
«Les soussignés,
«Voulant effacer toutes les traces de la guerre civile, ont l'honneur de présenter la proposition suivante:
«Article premier.—Sont amnistiés tous les condamnés pour actes relatifs aux événements de mars, avril et mai 1871. Les poursuites, pour faits se rapportant aux dits événements, sont et demeurent non avenues.
«Art. 2.—Cette amnistie pleine et entière est étendue à toutes condamnations politiques prononcées depuis la dernière amnistie de 1870.
«Ont signé: MM. Victor Hugo, Schoelcher, Peyrat, Corbon,Laurent-Pichat, Scheurer-Kestner, Barne, Ferrouillat, Romet, Massé,Demôle, Lelièvre, Combescure, Ronjat, Tolain, Griffe, Ch. Brun, LaServe.»
Le gouvernement proposa par contre une amnistie partielle.
Le projet de loi vint en discussion à la séance du 28 février.
Victor Hugo prit la parole:
J'occuperai cette tribune peu d'instants. Tout ce qui pouvait être dit pour ou contre l'amnistie a été dit. Je n'ajouterai rien. Je ne répéterai rien de ce que vous avez entendu.
Le pouvoir exécutif intervient cette fois, et il vous dit: La grâce dépend de moi, l'amnistie dépend de vous. Combinez ces deux solutions; faites des catégories: ici les amnistiés; là les commués; au fond, les non graciés. La peine d'un côté, l'effacement de l'autre.
Messieurs, composez ainsi le pour et le contre; vous verrez tous ces demi-pansements s'irriter, toutes ces plaies saigner, toutes ces douleurs gémir. La question se plaindra jusqu'à ce qu'elle revienne.
Si, au contraire, vous acceptez la grande solution, la solution vraie, l'amnistie totale, générale, sans réserve, sans condition, sans restriction, l'amnistie pleine et entière, alors la paix naîtra, et vous n'entendrez plus rien que le bruit immense et profond de la guerre civile qui se ferme. (Applaudissements.)
Les guerres civiles ne sont finies qu'apaisées.
En politique, oublier c'est la grande loi.
Un vent fatal a soufflé; des malheureux ont été entraînés, vous les avez saisis, vous les avez punis. Il y a de cela huit ans.
La guerre civile est une faute. Qui l'a commise? Tout le monde et personne. (Bruits à droite.) Sur une vaste faute, il faut un vaste oubli.
Ce vaste oubli, c'est l'amnistie.
Vous êtes un gouvernement nouveau, établissez-vous par des actes considérables. Faites voir aux vieux gouvernements comment vous montez pendant qu'ils descendent; enseignez-leur l'art de sortir des précipices.
Quel précipice fut plus profond que le vôtre? quelle sortie est plus éclatante? Continuez cette sortie admirable. Montrez comment un peuple magnanime sait préférer à la haine la fraternité, à la mort la vie, à la guerre la paix.
Il est bon qu'après tant de luttes et d'angoisses, une puissante nation sache prouver au monde qu'elle répond par la grandeur de ses actes à la grandeur de ses institutions.
Quel mal y aurait-il à ce qu'on pût dire: La France a eu un moment terrible; il y avait d'un côté la commune, menaçant la magnifique fondation de 93, l'unité nationale; il y avait de l'autre côté trois monarchies et le pouvoir clérical; ces forces obscures se sont livré bataille…. Vous êtes alors intervenus; vous avez saisi les deux forces et les avez brisées l'une sur l'autre, et vous en avez extrait la clémence, la vraie clémence,—l'oubli. Et c'est ainsi que, dans l'ombre et dans la nuit, la république, la république souveraine, la république toute-puissante, a su, du choc de deux blocs de ténèbres, faire jaillir la lumière. (Applaudissements à gauche.)
Le dimanche 18 mai 1879, un banquet commémoratif de l'abolition de l'esclavage réunissait, chez Bonvalet, cent vingt convives.
Victor Hugo présidait. Il avait à sa droite MM. Schoelcher, l'auteur principal du décret de 1848 abolissant l'esclavage, et Emmanuel Arago, fils du grand savant républicain qui l'a signé comme ministre de la marine; à sa gauche, MM. Crémieux et Jules Simon.
On remarquait dans l'assistance des sénateurs, des députés, des journalistes, des artistes.
Il y a eu un incident touchant. Un nègre aveugle s'est fait conduire à Victor Hugo. C'est un nègre qui a été esclave et qui doit à la France d'être un homme.
Au dessert, M. Victor Schoelcher a dit les paroles suivantes:
Cher grand Victor Hugo,
La bienveillance de mes amis, en me donnant la présidence honoraire du comité organisateur de notre fête de famille, m'a réservé un honneur et un plaisir bien précieux pour moi, l'honneur et le plaisir de vous exprimer combien nous sommes heureux que vous ayez accepté de nous présider. Au nom de tous ceux qui viennent d'acclamer si chaleureusement votre entrée, au nom des vétérans anglais et français de l'abolition de l'esclavage, des créoles blancs qui se sont noblement affranchis des vieux préjugés de leur caste, des créoles noirs et de couleur qui peuplent nos écoles ou qui sont déjà lancés dans la carrière, au nom de ces hommes de toute classe, réunis pour célébrer fraternellement l'anniversaire de l'émancipation,—je vous remercie d'avoir bien voulu répondre à notre appel.
Vous, Victor Hugo, qui avez survécu à la race des géants, vous le grand poète et le grand prosateur, chef de la littérature moderne, vous êtes aussi le défenseur puissant de tous les déshérités, de tous les faibles, de tous les opprimés de ce monde, le glorieux apôtre du droit sacré du genre humain. La cause des nègres que nous soutenons, et envers lesquels les nations chrétiennes ont tant à se reprocher, devait avoir votre sympathie; nous vous sommes reconnaissants de l'attester par votre présence au milieu de nous.
Cher Victor Hugo, en vous voyant ici, et sachant que nous vous entendrons, nous avons plus que jamais confiance, courage et espoir. Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier; de cette étroite enceinte où nous sommes enfermés, elle pénétrera jusqu'au coeur de l'Afrique, sur les routes qu'y fraient incessamment d'intrépides voyageurs, pour porter la lumière à des populations encore dans l'enfance, et leur enseigner la liberté, l'horreur de l'esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine; votre parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation; elle aidera ce magnifique mouvement philanthropique qui semble, en tournant aujourd'hui l'intérêt de l'Europe vers le pays des hommes noirs, vouloir y réparer le mal qu'elle lui a fait. Ce mouvement sera une gloire de plus pour le dix-neuvième siècle, ce siècle qui vous a vu naître, qui a établi la république en France, et qui ne finira pas sans voir proclamer la fraternité de toutes les races humaines.
Victor Hugo, cher hôte vénéré et admiré, nous saluons encore votre bienvenue ici, avec émotion.
Après ces paroles, dont l'impression a été profonde, Victor Hugo s'est levé et une immense acclamation a salué longtemps celui qui a toujours mis son génie au service de toutes les souffrances.
Le silence s'est fait, et Victor Hugo a prononcé les paroles qui suivent:
Messieurs,
Je préside, c'est-à-dire j'obéis; le vrai président d'une réunion comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l'homme qui a eu l'immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine blanche pour dire à la race humaine noire: Tu es libre. Cet homme, vous le nommez tous, messieurs, c'est Schoelcher. Si je suis à cette place, c'est lui qui l'a voulu. Je lui ai obéi.
Du reste, une douceur est mêlée à cette obéissance, la douceur de me trouver au milieu de vous. C'est une joie pour moi de pouvoir presser en ce moment les mains de tant d'hommes considérables qui ont laissé un bon souvenir dans la mémorable libération humaine que nous célébrons.
Messieurs, le moment actuel sera compté dans ce siècle. C'est un point d'arrivée, c'est un point de départ. Il a sa physionomie: au nord le despotisme, au sud la liberté; au nord la tempête, au sud l'apaisement.
Quant à nous, puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai, puisque nous sommes des songeurs, des écrivains, des philosophes attentifs; puisque nous sommes assemblés ici autour d'une pensée unique, l'amélioration de la race humaine; puisque nous sommes, en un mot, des hommes passionnément occupés de ce grand sujet, l'homme, profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l'avenir; demandons-nous ce que fera le vingtième siècle. (Mouvement d'attention.)
Politiquement, vous le pressentez, je n'ai pas besoin de vous le dire. Géographiquement,—permettez que je me borne à cette indication,—la destinée des hommes est au sud.
Le moment est venu de donner au vieux monde cet avertissement: il faut être un nouveau monde. Le moment est venu de faire remarquer à l'Europe qu'elle a à côté d'elle l'Afrique. Le moment est venu de dire aux quatre nations d'où sort l'histoire moderne, la Grèce, l'Italie, l'Espagne, la France, qu'elles sont toujours là, que leur mission s'est modifiée sans se transformer, qu'elles ont toujours la même situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été entrevu par Virgile et qui s'est montré digne de ce grand regard, l'Angleterre, on a, à peu près, tout l'effort de l'antique genre humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l'unité, qui est la vie.
La Méditerranée est un lac de civilisation; ce n'est certes pas pour rien que la Méditerranée a sur l'un de ses bords le vieil univers et sur l'autre l'univers ignoré, c'est-à-dire d'un côté toute la civilisation et de l'autre toute la barbarie.
Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations:Unissez-vous! allez au sud.
Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est là, devant vous, ce bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux Cham qui arrête Sem par son énormité,—l'Afrique.
Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amérique a son histoire, l'Australie elle-même a son histoire; l'Afrique n'a pas d'histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l'enveloppe. Rome l'a touchée, pour la supprimer; et, quand elle s'est crue délivrée de l'Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes qui ne se traduisent pas:Africa portentosa!(Applaudissements.) C'est plus et moins que le prodige. C'est ce qui est absolu dans l'horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c'est l'Afrique. Il semble que voir l'Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil est un excès de nuit.
Eh bien, cet effroi va disparaître.
Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail colossal. L'Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l'unité des peuples se révèle en tout. L'Afrique importe à l'univers. Une telle suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle, et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un cinquième du globe paralysé.
De hardis pionniers se s'ont risqués, et, dès leurs premiers pas, ce sol étrange est apparu réel; ces paysages lunaires deviennent des paysages terrestres. La France est prête à y apporter une mer. Cette Afrique farouche n'a que deux aspects: peuplée, c'est la barbarie; déserte, c'est la sauvagerie; mais elle ne se dérobe plus; les lieux réputés inhabitables sont des climats possibles; on trouve partout des fleuves navigables; des forêts se dressent, de vastes branchages encombrent çà et là l'horizon; quelle sera l'attitude de la civilisation devant cette faune et cette flore inconnues? Des lacs sont aperçus, qui sait? peut-être cette mer Nagaïn dont parle la Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont préparés par la nature et attendent l'homme; on voit les points où germeront des villes; on devine les communications; des chaînes de montagnes se dessinent; des cols, des passages, des détroits sont praticables; cet univers, qui effrayait les romains, attire les français.
Remarquez avec quelle majesté les grandes choses s'accomplissent. Les obstacles existent; comme je l'ai dit déjà, ils font leur devoir, qui est de se laisser vaincre. Ce n'est pas sans difficulté.
Au nord, j'y insiste, un mouvement s'opère, ledivide ut regnesexécute un colossal effort, les suprêmes phénomènes monarchiques se produisent. L'empire germanique unit contre ce qu'il suppose l'esprit moderne toutes ses forces; l'empire moscovite offre un tableau plus émouvant encore. A l'autorité sans borne résiste quelque chose qui n'a pas non plus de limite; au despotisme omnipotent qui livre des millions d'hommes à l'individu, qui crie: Je veux tout, je prends tout! j'ai tout!—le gouffre fait cette réponse terrible:Nihil. Et aujourd'hui nous assistons à la lutte épouvantable de ce Rien avec ce Tout. (Sensation.)
Spectacle digne de méditation! le néant engendrant le chaos.
La question sociale n'a jamais été posée d'une façon si tragique, mais la fureur n'est pas une solution. Aussi espérons-nous que le vaste souffle du dix-neuvième siècle se fera sentir jusque dans ces régions lointaines, et substituera à la convulsion belliqueuse la conclusion pacifique.
Cependant, si le nord est inquiétant, le midi est rassurant. Au sud, un lien étroit s'accroît et se fortifie entre la France, l'Italie et l'Espagne. C'est au fond le même peuple, et la Grèce s'y rattache, car à l'origine latine se superpose l'origine grecque. Ces nations ont la Méditerranée, et l'Angleterre a trop besoin de la Méditerranée pour se séparer des quatre peuples qui en sont maîtres. Déjà les États-Unis du Sud s'esquissent ébauche évidente des États-Unis d'Europe. (Bravos.) Nulle haine, nulle violence, nulle colère. C'est la grande marche tranquille vers l'harmonie, la fraternité et la paix.
Aux faits populaires viennent s'ajouter les faits humains; la forme définitive s'entrevoit; le groupe gigantesque se devine; et, pour ne pas sortir des frontières que vous vous tracez à vous-mêmes, pour rester dans l'ordre des choses où il convient que je m'enferme, je me borne, et ce sera mon dernier mot, à constater ce détail, qui n'est qu'un détail, mais qui est immense: au dix-neuvième siècle, le blanc a fait du noir un homme; au vingtième siècle, l'Europe fera de l'Afrique un monde. (Applaudissements.)
Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation, tel est le problème. L'Europe le résoudra.
Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui? à personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes, Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la bataille, mais pour l'industrie; non pour la conquête, mais pour la fraternité. (Applaudissements prolongés.)
Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires. Allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes; croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre, de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l'Esprit divin s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la liberté!
Ce discours, constamment couvert d'applaudissements enthousiastes, a été suivi d'une explosion de cris de: Vive Victor Hugo! vive la république!
M. Jules Simon, invité par l'assemblée à remercier son glorieux président, s'est acquitté de la tâche dans une improvisation, d'abord familière et spirituelle, et qui s'est élevée à une vraie éloquence lorsqu'il a dit que c'était aux émancipés, qui avaient tant souffert du préjugé et de l'oppression, à combattre plus que personne à l'avant-garde de la vérité et du droit.
LA 100e REPRÉSENTATION DE NOTRE-DAME DE PARIS
Extrait duRappel:
La centième représentation deNotre-Dame de Parisa eu l'éclat de la première. On savait que Victor Hugo y assisterait, et la foule était accourue au théâtre des Nations avec un double empressement pour le drame et pour le poète. Les artistes ont joué avec leur talent, et on peut dire de tout leur coeur. Jamais Mme Laurent n'avait été plus tragique dans la Sachette, jamais Mlle Alice Lody plus charmante dans la Esmeralda, jamais Lacressonnière plus profondément touchant dans Quasimodo. Après le dernier acte, la toile s'est relevée, tous les acteurs de la pièce, petits et grands, étaient en scène, et Mme Laurent a dit ces beaux vers de Théodore de Banville:
O peuple frissonnant, ému comme une femmeHeureux de savourer la douleur et l'effroi.Tu vins cent fois de suite applaudir notre drameOù l'âme de Hugo pleure et gémit sur toi.Esmeralda, si belle en sa parure folleQue les anges du ciel la regardent marcher,Domptant les noirs truands par sa douce paroleEt dévorant des yeux Phoebus, le bel archer;
Esmeralda, rayon, chant, vision, chimère!Jeune fille sur qui la lumière tombait,Et qu'un bourreau vient prendre aux baisers de sa mèrePour l'unir, éperdue, avec l'affreux gibet!
Le prêtre méditant son infâme caresse,Et le pauvre Jehan brisé comme un fruit mûr;Quasimodo tout plein de rage et de tendresse,Masse difforme ayant en elle de l'azur;
Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles,Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les toursD'où s'enfuit à l'aurore un vol de tourterelles,Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours;
Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime,Et qui semble un miroir magique où tu te vois,O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-même,Et ton espoir immense a passé dans sa voix.
C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne.Sans le lasser, le temps a blanchi ses cheveux.Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne.Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux!
Lui! le chanteur divin béni par les érablesEt les chênes touffus dans la noire forêt,Il dit: «Laissez venir à moi les misérables!»Et son front calme et doux comme un lys apparaît.
Il vient coller sa lèvre a toute âme tuée;Il vient, plein de pitié, de ferveur et d'émoi,Relever le laquais et la prostituée,Et dire au mendiant: «Mon frère, embrasse-moi.»
O Job mourant, sa bouche a baisé ton ulcère!Et cependant un jour, parmi les deuils amers,L'exil, le noir exil l'emporta dans sa serreEt le laissa, pensif, au bord des sombres mers.Il méditait, privé de la douce patrie;Et, lui que cette France avait vu triomphant,Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie,S'agenouiller dans l'herbe où dormait son enfant!
A ses côtés pourtant, invisible et farouche,Némésis, au courroux redoutable et serein,Épouvantant les flots du souffle de sa bouche,Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain
Mais, le jour où la Guerre entoura nos murailles,Où le vaillant Paris, agonisant enfin,Succombait et sentait le vide en ses entrailles,Il revint, il voulut comme nous avoir faim!
Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,Quand Paris désolé, grand comme un Ilion,Proie auguste, servit de pâture à l'histoire,On revit parmi nous sa face de lion.
Et puis enfin l'aurore éclata sur nos cimes!Le rêve affreux s'enfuit, par le vent emporté,Et, frémissante encor, de nouveau nous revîmesFleurir la poésie avec la liberté.
Et ce fut une joie immense, un pur délire,Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas!Reparurent divins, avec leur chant de lyre,Hernani, Marion de Lorme, et toi, Ruy Blas!
Et nous-mêmes, dont l'âme à la Muse se livre,Apportant nos efforts, nos coeurs, nos humbles voix,Nous avons évoqué le drame et le grand livreQue tu viens d'applaudir pour la centième fois.
O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure,Charment, quand ton Orphée, avec ses rimes d'or,Te prodigue l'ivresse adorable, savoureCette ambroisie, et toi, poète, chante encor!
Homère d'un héros vivant, plus grand qu'Achille,Sous le tragique azur empli d'astres et d'yeux,Chante! et console encor ton Prométhée, Eschyle,Sur le rocher sanglant où l'insultent les dieux!Parle! toi qui toujours soutenant ce qui penche,Opposas la Justice à la Fatalité,Toi qui sous le laurier lèves ta tête blanche,Génie entré vivant dans l'immortalité!
Une demi-heure après, la fête était au Grand-Hôtel, où un souper réunissait les artistes et les représentants de la presse théâtrale, sans distinction d'opinion.
Au dessert, le directeur du théâtre des Nations, M. Bertrand, a remercié en paroles émues l'auteur deNotre-Dame de Paris.
Mme Laurent a dû redire les vers de Théodore de Banville.
Alors Victor Hugo s'est levé et a dit:
Je ne dirai que peu de mots.
Tous les remerciements, c'est moi qui les dois. Je ne suis pas l'auteur du drame, je ne suis que l'auteur du livre.
Mon âge accepte; l'acceptation est une forme de la déférence. Cette grande poésie qu'on vient d'entendre, cette affection dont on m'a donné tant d'éloquents témoignages, j'accepte tout, et je m'incline. Mais acceptez aussi mon émotion et ma reconnaissance. Je les offre à votre cordialité, messieurs; je les dépose à vos pieds, mesdames.
Je rends à mon admirable ami Paul Meurice ce qui lui est dû.
Chers confrères, chers auxiliaires, donnons à tout ce qui est en dehors de nous le spectacle utile et doux de notre union profonde. Cela apaise les colères de voir des sourires.
Qu'au-dessus et au delà des discussions religieuses et des haines politiques on sente notre intime fraternité littéraire. Nous faisons de la civilisation.
Il existe une tradition, la plus antique de toutes, ce n'est pas ici le lieu de la critiquer, mais, dans tous les cas, cette tradition est un beau symbole, la voici:Le Verbe a créé le monde. Eh bien, s'il est vrai, comme on l'a dit, et comme je le crois, que Dieu et le Peuple soient d'accord, la littérature est le verbe du peuple.
Insistons-y, c'est la littérature qui fait les nations grandes. Trois villes, seules dans l'histoire, ont mérité ce nom:urbs, qui semble résumer la totalité de l'esprit humain à un moment donné. Ces trois villes sont: Athènes, Rome, Paris. Eh bien, c'est par Homère et Eschyle qu'Athènes existe, c'est par Tacite et Juvénal que Rome domine, c'est par Rabelais, Molière et Voltaire que Paris règne. Toute l'Italie s'exprime par ce mot: Dante. Toute l'Angleterre s'exprime par ce mot: Shakespeare. Saluons ces résultats superbes; ce que le verbe a commencé, la littérature le continue. Après le fait créateur, constatons le fait civilisateur.
Je bois à la santé de vous tous, c'est-à-dire je bois à la littérature française.
1880
Extrait duRappel:
Nous sortons d'un banquet dont se souviendront longtemps tous ceux qui ont eu l'honneur et le bonheur d'y assister.
On rendait à Victor Hugo, à l'occasion du soixante-dix-huitième anniversaire de sa naissance et du cinquantenaire d'Hernani, le dîner qu'il avait donné à la centième représentation de la dernière reprise du chef-d'oeuvre qui ne quittera plus le répertoire du Théâtre-Français.
La plus grande salle de l'hôtel Continental était aussi pleine qu'elle peut l'être.
Citons, au hasard de la mémoire, les noms des convives qui nous reviennent.
Victor Hugo avait à sa droite doña Sol, Mlle Sarah Bernhardt.
La Comédie-Française était représentée par Mlle Sarah Bernhardt et parMM. Mounet-Sully, Worms, Maubant, etc.
L'administrateur général, M. Émile Perrin, avait été retenu par un deuil de famille.
La politique avait pour représentants: MM. Louis Blanc, LaurentPichat, Édouard Lockroy, Clémenceau, Georges Périn, Spuller, EmmanuelArago, Émile Deschanel, Camille Sée, Noël Parfait, Laisant, Henri deLacretelle, etc.
LeRappely était dans la personne de MM. Auguste Vacquerie, PaulMeurice, Ernest d'Hervilly, Ernest Blum, Émile Blémont.
Les autres journaux avaient pour les représenter MM. FrancisqueSarcey, Jourde, Isambert, Hébrard, Henri Martin, Edmond Texier, HenryMaret, Camille Pelletan, Jules Claretie, Pierre Véron, Charles Bigot,Edmond About, de Molinari, Louis Ulbach, Auguste Vitu, AurélienScholl, Dalloz, Adolphe Michel, Escoffier, Léon Bienvenu, CharlesMonselet, Arnold Mortier, Maurice Talmeyr, Armand Gouzien, LeReboullet, Alexis Bouvier, Louis Leroy, Charles Canivet, ÉdouardFournier, Stoullig, Paul Foucher, Clément Caraguel, Mayer, Bonboure,Gaston Bérardi, Dumont, Paul Démény, Jean Walter, Achille Denis, HenriSalles, Eugène Montrosier, Raoul Toché, Renaut, René de Pontjest,Émile Abraham, A. Spoll, etc.
Nous n'avons garde d'oublier MM. Émile Augier, Paul de Saint-Victor,Théodore de Banville, François Coppée, Alphonse Daudet, Henri deBornier, Arsène et Henri Houssaye, Édouard Thierry, Calmann Lévy, A.Quantin, Lemerre, Méaulle, Jacques Normand, Voillemot, Catulle Mendès,Hetzel, Carjat, Eugène Ritt, Paul Deroulède, le comte d'Ideville, leprince Lubomirsky, Pierre Elzéar, Jean Aicard, Benjamin Constant,Alfred Gassier, Philippe Burty, Émile Allix, Lecanu, Paul Viguier,Édouard Blau, E. Wittmann, Moreau-Châlon, Léon Bocher, Georges Peyrat,de Reinach, Gustave Rivet, Paul Bourdon, Clovis Hugues, Alfred Talon,Adolfo Calzado, Bertie Marriott, Crawford, Alphonse Duchemin, Duret,Campbell-Clarke, Mme Edmond Adam.
En face de Victor Hugo était son petit-fils Georges, avec Pierre et Jacques Lefèvre, les deux fils d'Ernest Lefèvre et les deux petits-neveux d'Auguste Vacquerie.
Au dessert, M. Émile Augier s'est levé et a prononcé le toast suivant:
Cher et glorieux maître,
Combien, parmi ceux qui vous offrent cette fête, combien n'avaient pas atteint l'âge d'homme, combien même n'étaient pas nés le jour où éclatait sur la scène française l'oeuvre immortelle dont nous célébrons aujourd'hui le cinquantième anniversaire.
Les premiers artistes qui ont eu l'honneur de l'interpréter ont tous disparu; ils ont été deux fois et brillamment remplacés; les générations se sont succédé, les gouvernements sont tombés, les révolutions se sont multipliées; l'oeuvre a survécu à tout et à tous, de plus en plus acclamée, de plus en plus jeune….
Et il semble qu'elle ait communiqué au poète quelque chose de son éternelle jeunesse! Le temps n'a pas pas de prise sur vous, cher maître; vous ne connaissez pas de déclin; vous traversez tous les âges de la vie sans sortir de l'âge viril; l'imperturbable fécondité de votre génie, depuis un demi-siècle et plus, a couvert le monde de sa marée toujours montante; les résistances furieuses de la première heure, les aigres rébellions de la seconde se sont fondues dans une admiration universelle; les derniers réfractaires sont rentrés au giron; et vous donnez aujourd'hui ce rare et magnifique spectacle d'un grand homme assistant à sa propre apothéose et conduisant lui-même le char du triomphe définitif que ne poursuit plus l'insulteur.
Quand La Bruyère, en pleine Académie, saluait Bossuet père de l'Église, il parlait d'avance le langage de la postérité; vous, cher maître, c'est la postérité même qui vous entoure ici, c'est elle qui vous salue et vous porte ce toast:
Au père!
Il nous serait impossible de rendre l'émotion produite par ces belles et généreuses paroles. Quand l'auteur de tant d'oeuvres applaudies, et si justement, a si modestement et si dignement parlé des «réfractaires rentrés au giron», il y a eu, dans l'explosion des applaudissements, en même temps qu'une vive admiration pour l'orateur, une profonde cordialité pour l'homme.
Le deuxième toast a été porté, au nom de la Comédie-Française, par M.Delaunay:
Messieurs,
En l'absence du notre administrateur général, retenu par un deuil de famille, permettez-moi, comme l'un des doyens de la compagnie, de prendre la parole au nom de la Comédie-Française et de porter un toast à l'hôte illustre qui a bien voulu se rendre à notre appel.
Que souhaiter à M. Victor Hugo? Il a lassé la renommée, on a épuisé pour lui toutes les formules de la louange, il a touché à tous les sommets. Qu'il ajoute de longues années à cette longue et prodigieuse carrière faite de gloire et de génie! Tel doit être le seul voeu de tous nos coeurs.
Il en est bien encore un autre! Mais j'ose à peine le formuler, messieurs, et pourtant il aurait, j'en suis sûr, votre approbation unanime. Aux drames merveilleux, à ces chefs-d'oeuvre qui sont dans toutes les mémoires, le maître en a ajouté d'autres qu'il tient secrets et qu'il dérobe à notre admiration. Qu'il entende au moins une fois l'immense cri de joie qui saluerait l'apparition d'une nouvelle oeuvre dramatique signée de ce nom resplendissant:Victor Hugo!
Voulez-vous vous unir à moi, messieurs? C'est peut-être un moment unique et favorable pour lui demander, pour le supplier d'ouvrir, ne fût-ce qu'une fois, la porte de son trésor.
Les applaudissements ont associé tout l'auditoire au voeu si bien exprimé par l'éminent comédien qui a tant de titres à parler au nom de la Comédie-Française.
Les battements de mains n'avaient pas cessé, lorsque M. FrancisqueSarcey a repris pour son compte le voeu que venaient d'exprimer M.Delaunay par son discours et tous les assistants par leurs battementsde mains.
Nous regrettons de n'avoir pas le texte du discours de l'éminent critique duTemps. Disons seulement qu'il a été spirituellement bon enfant quand il a reconnu avoir été un de ces réfractaires dont avait parlé Émile Augier, et qu'il a eu des paroles émues et touchantes quand il a déclaré que sa conviction, pour avoir été tardive, n'en était que plus raisonnée et plus inébranlable.
Après l'éloquente causerie de M. Francisque Sarcey, Mlle Sarah Bernhardt a redit les beaux vers de François Coppée, laBataille d'Hernani, qui ont eu à l'hôtel Continental le même succès qu'ils venaient d'avoir au Théâtre-Français.
On a acclamé ces vers si vrais:
Désormais tu confonds Chimène et doña Sol,Et tu sais bien, alors qu'un chef-d'oeuvre se trouve,Que Molière sourit et que Corneille approuve.Au firmament de l'art où tu les mets tous deux,Hugo depuis longtemps rayonne à côté d'eux.
Les applaudissements ont redoublé à ce beau vers:
Vieux chêne plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches!
Et à celui-ci:
Ton front marmoréen et fait pour le laurier.
Victor Hugo a pris alors la parole:
J'ai devant moi la grande presse française.
Les hommes considérables qui la représentent ici ont voulu prouver sa concorde souveraine et montrer son indestructible unité. Vous vous ralliez tous pour serrer la main du vieux combattant qui a commencé avec le siècle et qui continue avec lui. Je suis profondément ému. Je remercie.
Toutes ces grandes et nobles paroles que vous venez d'entendre ajoutent encore à mon émotion.
Les journaux, dans ces derniers jours, ont souvent répété certaines dates.—26février1802, naissance de l'homme qui parle à cette heure; 25février1830, bataille d'Hernani; 26février1880, la date actuelle. Autrefois, il y a cinquante ans, l'homme qui vous parle était haï; il était hué, exécré, maudit. Aujourd'hui … aujourd'hui, il remercie.
Quel a été, dans cette longue lutte, son grand et puissant auxiliaire?
C'est la presse française.
Messieurs, la presse française est une des maîtresses de l'esprit humain. Sa tâche est quotidienne, son oeuvre est colossale. Elle agit à la fois et à toute minute sur toutes les parties du monde civilisé; ses luttes, ses querelles, ses colères se résolvent en progrès, en harmonie et en paix. Dans ses préméditations, elle veut la vérité; par ses polémiques, elle fait étinceler la lumière.
Je bois à la presse française, qui rend de si grands services et qui remplit de si grands devoirs.
Les acclamations et les cris de: Vive Victor Hugo! qui avaient interrompu plusieurs fois le grand poète populaire et national, ont éclaté alors avec une énergie incomparable, et n'ont cessé que lorsqu'il a fallu se lever de table pour passer dans les salons, dont un était moins un salon qu'un jardin; M. Alphand, voulant participer à l'hommage qu'on rendait au génie, l'avait magnifiquement et artistement empli d'admirables fleurs.
On a complimenté les orateurs, on a causé, et ainsi s'est terminé ce banquet, qui est plus qu'un banquet exceptionnel, qui est un banquet unique.
Je ne veux dire qu'un mot.
J'ai souvent parlé de l'amnistie, et mes paroles ne sont peut-être pas complètement effacées de vos esprits; je ne les répéterai point.
Je vous laisse vous redire à vous-mêmes ce qui a été dit, dans tous les temps, contre l'amnistie et pour l'amnistie, dans les deux ordres de faits, dans l'ordre politique et dans l'ordre moral.—Dans l'ordre politique, toujours les mêmes crimes reprochés par un côté à l'autre côté; toujours, à toutes les époques, quels que soient les accusés, quels que soient les juges, les mêmes condamnations, sur lesquelles on entrevoit au fond de l'ombre ce mot tranquille et sinistre: les vainqueurs jugent les vaincus.—Dans l'ordre moral, toujours le même gémissement, toujours la même invocation, toujours les mêmes éloquences, irritées ou attendries, et, ce qui dépasse toute éloquence, des femmes qui lèvent les mains au ciel, des mères qui pleurent. (Sensation.)
J'appellerai seulement votre attention sur un fait.
Messieurs, le 14 juillet est la grande fête; votre vote aujourd'hui touche à cette fête.
Cette fête est une fête populaire; voyez la joie qui rayonne sur tous les visages, écoutez la rumeur qui sort de toutes les bouches. C'est plus qu'une fête populaire, c'est une fête nationale; regardez ces bannières, entendez ces acclamations. C'est plus qu'une fête nationale, c'est une fête universelle; constatez sur tous les fronts, anglais, hongrois, espagnols, italiens, le même enthousiasme; il n'y a plus d'étrangers.
Messieurs, le 14 juillet, c'est la fête humaine.
Cette gloire est donnée à la France, que la grande fête française, c'est la fête de toutes les nations.
Fête unique.
Ce jour-là, le 14 juillet, au-dessus de l'assemblée nationale, au-dessus de Paris victorieux, s'est dressée, dans un resplendissement suprême, une figure, plus grande que toi, Peuple, plus grande que toi, Patrie,—l'Humanité! (Applaudissements.)
Oui, la chute de cette Bastille, c'était la chute de toutes les bastilles. L'écroulement de cette citadelle, c'était l'écroulement de toutes les tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les oppressions. C'était la délivrance, la mise en lumière, toute la terre tirée de toute la nuit. C'était l'éclosion de l'homme. La destruction de cet édifice du mal, c'était la construction de l'édifice du bien. Ce jour-là, après un long supplice, après tant de siècles de torture, l'immense et vénérable Humanité s'est levée, avec ses chaînes sous ses pieds et sa couronne sur sa tête.
Le 14 juillet a marqué la fin de tous les esclavages. Ce grand effort humain a été un effort divin. Quand on comprendra, pour employer les mots dans leur sens absolu, que toute action humaine est une action divine, alors tout sera dit, le monde n'aura plus qu'à marcher dans le progrès tranquille vers l'avenir superbe.
Eh bien, messieurs, ce jour-là, on vous demande de le célébrer, cette année, de deux façons, toutes deux augustes. Vous ne manquerez ni à l'une ni à l'autre. Vous donnerez à l'armée le drapeau, qui exprime à la fois la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez à la nation l'amnistie, qui signifie concorde, oubli, conciliation, et qui, là-haut, dans la lumière, place au-dessus de la guerre civile la paix civile. (Très bien!—Bravos.)
Oui, ce sera un double don de paix que vous ferez à ce grand pays: le drapeau, qui exprime la fraternité du peuple et de l'armée; l'amnistie, qui exprime la fraternité de la France et de l'humanité.
Quant à moi,—laissez-moi terminer par ce souvenir,—il y a trente-quatre ans, je débutais à la tribune française,—à cette tribune. Dieu permettait que mes premières paroles fussent pour la marche en avant et pour la vérité; il permet aujourd'hui que celles-ci,—les dernières, si je songe à mon âge, que je prononcerai parmi vous peut-être,—soient pour la clémence et pour la justice. (Profonde émotion et vifs applaudissements.)