Émile Augier a pris la parole au nom de l'académie française. Il a dit:—«Au souverain poète la France rend aujourd'hui les honneurs souverains … Ce n'est pas à des funérailles que nous assistons, c'est à un sacre.»
Au nom de la ville de Paris, M. Michelin, président du conseil municipal, a dit «quels liens indissolubles unissaient Victor Hugo à Paris», à Paris qu'il a toujours aimé, célébré, servi, et qui l'a toujours choisi pour son représentant dans les assemblées. M. Lefèvre, président du conseil général, a rappelé avec quels sentiments d'enthousiasme et de reconnaissance pour le justicier desChâtimentset del'Année terriblele département de la Seine l'a acclamé sénateur.
Le cortège.
Il est onze heures et demie. Pendant que la musique militaire joue laMarseillaiseet leChant du départ, douze employés des pompes funèbres, conduits par un officier des cérémonies, viennent chercher le corps sous le catafalque. Tous les fronts sont découverts. Vingt jeunes gens de la Jeune France font une escorte d'honneur au cercueil jusqu'au corbillard.
C'est le corbillard des pauvres, le corbillard demandé par le poète dans son testament. Pour tout ornement, on pend derrière la simple voiture noire deux petites couronnes de roses blanches, apportées par George et Jeanne.
Le cortège se met en marche.
Marche triomphale! Le soleil, juste à ce moment-là, fend les nuages et donne au prodigieux tableau tout son éclat. Par intervalles le canon tonne.
En tête, le général Saussier, gouverneur de Paris, avec un brillant état-major, précédé d'un escadron de la garde municipale et suivi d'un régiment de cuirassiers, dont les casques, les cuirasses polies et les sabres resplendissent au soleil.
Puis viennent les tambours des trois régiments qui font la haie le long du parcours, leurs tambours voilés de crêpes et battant lugubrement.
Onze chars à quatre et six chevaux, conduits à la main par des piqueurs, et chargés des couronnes et des trophées de fleurs. C'est un éblouissement.
Les chars sont encadrés par les enfants des lycées et des écoles.
Vient la députation de la ville de Besançon, avec une belle couronne, violettes et muguet. Suivent les délégations de la presse; chaque journal est représenté par sa couronne; les journalistes ont donné la première place auRappel, dont la couronne est faite de palmes vertes et dorées, avec un semé d'orchidées. La Société des auteurs dramatiques et les théâtres ont aussi chacun leur couronne; la Comédie-Française apporte une lyre d'argent aux cordes d'or, oeuvre de Froment-Meurice. La Société des gens de lettres ferme cette première partie du cortège, qu'escortent dans un ordre parfait, sur deux haies par rangs de quatre, les jeunes gens des bataillons scolaires.
Le corbillard.
Autour du corbillard, six amis désignés; à droite, MM. Catulle Mendès,Gustave Rivet, Gustave Ollendorf; à gauche, MM. Amaury de Lacretelle,George Payelle et Pierre Lefèvre.
Derrière le corbillard, George Hugo.
A quelque distance, les parents et les amis.
La maison militaire du président de la République.
Les autorités militaires, auxquelles se sont joints quantité d'officiers, parmi lesquels beaucoup d'officiers de l'armée territoriale.
Le conseil d'état, précédé de ses huissiers, en gilet rouge.
Les membres de l'Institut, en habit à palmes vertes; M. de Lesseps à leur tête.
Cent quatrevingt-cinq délégations de municipalités de Paris et de la province. La couronne du seizième arrondissement de Paris est si grosse qu'il a fallu la faire porter sur un char. Toulouse a envoyé une grande lyre faite avec des roses. Saint-Étienne a fait sa couronne avec ses rubans de soie, Calais avec ses dentelles. Les enfants de Veules ont envoyé une immense gerbe de toutes les roses du pays, célèbre par ses roses.
Les délégations des colonies. Le char de l'Algérie porte une couronne énorme entourant une urne funéraire, de laquelle s'échappent des flammes rouges et vertes; sur les trois faces du char, les armes des trois grandes villes de l'Algérie, Alger, Constantine, Oran. Des arabes tiennent les cordons du char. Un arabe en turban marche devant, portant un étendard.
Les proscrits de 1851. Une couronne portée sur un socle rouge. On lit sur leur bannière:Histoire d'un crime, Napoléon le Petit, les Châtiments.
La Ligue des patriotes, avec un étendard portant en guise d'inscription: 1870-18 … Une nombreuse délégation d'alsaciens-lorrains, très émus, très émouvants. Le drapeau de Thionville 1792, qui a figuré à la fête du 27 février 1881.
Cent sept sociétés de tir et de gymnastique défilent au son des clairons et des tambours. Leurs couleurs variées sont de l'effet le plus pittoresque.
Les délégations des écoles. Les élèves de l'École polytechnique ouvrent la marche; viennent ensuite l'École normale supérieure, l'École centrale, les étudiants. Les étudiantes polonaises portent une couronne d'immortelles.
Les six Facultés sont représentées par des porteurs de palmes vertes. Les couronnes des institutrices et de la Société pour l'instruction élémentaire, dont Victor Hugo était le président d'honneur, sont portées par des jeunes filles.
On admire le bouquet monumental des jardiniers, la couronne en camélias blancs des étudiants hellènes, dont le ruban azur porte: «A l'auteur desOrientales»; les couronnes de la république d'Haïti, de la colonie italienne; la couronne des Monuments historiques; la couronne des éditeurs Hetzel et Quantin et celle de l'Édition nationale; la couronne des belges, avec cette inscription: «A Victor Hugo, les Belges protestant contre l'arrêté royal de 1871»; la couronne blanche de la Franche-Comté, portée par quatre enfants; une couronne de roses blanches, avec cette inscription: «Les femmes et les mères de France à Victor Hugo».
Il faut clore ce dénombrement homérique. On a calculé que Paris et laFrance avaient dépensé, ce jour-là, un, million en fleurs.
Le défilé des corporations venait à la fin, innombrable. L'armée deParis et un escadron de garde républicaine fermaient le cortège.
Il était quatre heures quand cette troupe a défilé devant le catafalque. Le corbillard était arrivé depuis deux heures au Panthéon.
Le défilé
Paris s'est versé tout entier sur le parcours du cortège. Le reste de la grande ville est un désert. De rares passants dans les rues silencieuses; pas de voitures; les boutiques fermées; sur la devanture de la plupart, un écriteau porte: «Fermé pour deuil national».
De l'Étoile, c'était un prodigieux panorama de contempler, tout le long de l'avenue, cet énorme cortège, tout bigarré de couleurs vives par les fleurs et les dorures, tout étincelant des reflets dont le soleil pique l'acier des armes.
De chaque côté de l'avenue se presse le flot du peuple, maintenu par la ligne et les escouades des gardiens de la paix. C'est un fourmillement de têtes. Au-dessus s'étagent d'autres groupes, juchés sur des pliants, sur les degrés des échelles, sur des estrades faites à la hâte, le long des colonnes des réverbères, aux saillies des fontaines Wallace, sur les branches des arbres de l'avenue, formant partout de véritables grappes humaines. Toutes les fenêtres de chaque côté de l'avenue sont garnies de spectateurs; les toits, les cheminées mêmes en sont bondés. C'est un tableau vertigineux.
L'affluence est plus considérable au débouché des rues. La rue Balzac est une avalanche vivante. Les voitures, les tapissières ont été arrêtées, réquisitionnées, envahies.
Détail curieux: les agents qui maintiennent la foule sont espacés de vingt en vingt mètres; quoique compacte et pressée, la masse ne tente sur aucun point de dépasser la ligne qui lui est assignée.
Une maison en réparation, en face de la rue de La Boëtie, a été prise d'assaut. Les échafaudages sont couverts de gens en veston et en blouse. Rue Marbeuf, la foule s'étend sur une largeur de plus de vingt mètres.
Au rond-point des Champs Élysées, toutes les avenues qui y débouchent sont littéralement obstruées; les balcons des cafés et des restaurants sont combles; il n'est pas jusqu'aux vasques des squares qui ne soient occupées. La toiture du Cirque et celle du Diorama sont diaprées de groupes humains émergeant du feuillage vert des arbres.
Un incident émouvant se produit au moment où le corbillard passe devant le Palais de l'Industrie. Sur la place, se dresse le groupe de l'Immortalité, tout enguirlandé de fleurs et de feuillages, et au pied duquel trois couronnes d'immortelles, cravatées de crêpe, ont été déposées; autour du monument, des cuirassiers forment la garde d'honneur. Le corbillard s'arrête une minute. La figure de l'Immortalité semble tendre sa palme au poète; les clairons sonnent aux champs; une grande rumeur court parmi la foule qui, respectueuse, se découvre.
Sur la place de la Concorde, deux pelotons de dragons, sabre au clair, mousquet au dos, forment la haie. Le tableau ici est indescriptible. Les statues des villes sont voilées bien moins par les crêpes dont on les a couvertes que par les groupes des spectateurs qui s'y sont hissés. Les bassins pleins d'eau sont mêmes envahis.
Au pont de la Concorde, cent cinquante pigeons sont mis en liberté et s'envolent à tire-d'aile au-dessus du cortège; gracieuse idée de Léopold Hugo, le neveu du poète, en souvenir de l'affection que portait le maître aux pigeons messagers, depuis le siège de Paris.
Les abords du Palais législatif et le boulevard Saint-Germain continuent les entassements humains jusque sur les toits, sur les cheminées. Tous les édifices publics et le plus grand nombre des maisons sont pavoisés de décorations funèbres, de drapeaux mis en berne ou cravatés d'un crêpe.
Devant l'église Saint-Germain-des-Prés jusqu'au boulevardSaint-Michel, l'affluence est telle qu'elle a débordé sur la chaussée.Avant l'arrivée du cortège, la garde républicaine à cheval refoulelentement cette masse devant elle.
Elle est tumultueuse, cette foule; elle applaudit au passage les groupes, les journaux, les personnalités qui lui sont sympathiques: le général Saussier, l'école polytechnique, les bataillons scolaires, les étudiants, les proscrits, les alsaciens-lorrains…. Mais, quand le corbillard passe, tout se tait, les fronts se découvrent, il se fait un religieux silence, que rompt seulement le cri incrédule à la mort: Vive Victor Hugo!
A deux heures moins vingt minutes, la tête du cortège arrive devant le Panthéon tendu de noir. La troupe s'est rangée sur la droite du monument; les bataillons scolaires et les députations des écoles gardent la gauche.
Les corps constitués ont pris place sur les degrés.
Au Panthéon.
A deux heures, le corbillard arrive à la grille du Panthéon.
Le cercueil est descendu et déposé au pied d'un grand catafalque dressé sous le porche.
Là, de nouveaux orateurs prennent la parole. Ceux de l'Arc de Triomphe avaient embrassé dans leur ensemble l'oeuvre et l'action du poète. Ceux du Panthéon le prennent sous chacun de ses aspects et détaillent, pour ainsi dire, sa gloire.
Le sénateur Oudet parle au nom de Besançon, à qui nulle autre ville ne peut disputer l'honneur d'avoir vu naître notre Homère; Henri de Bornier, au nom des auteurs dramatiques, s'émeut des grands drames,Hernani, Ruy Blas, les Burgraves; Jules Claretie, pour les gens de lettres, énumère les combats et les victoires du grand lutteur pour la liberté de la forme et de la pensée; Leconte de l'Isle, voix autorisée, salue au nom des poètes «le plus grand des poètes, celui dont la voix sublime ne se taira plus parmi les hommes».
Louis Ulbach, au nom de l'Association littéraire internationale, dit ce qu'est, à l'étranger, Victor Hugo, «l'écrivain français le plus admiré hors de France»; Philippe Jourde, pour la presse parisienne, revendique en Victor Hugo le journaliste, le rédacteur duConservateur littéraire, le conducteur del'Événementet duRappel; Madier de Montjau, au nom des proscrits de 1851, rappelle en paroles émues comment Victor Hugo fut la consolation et la lumière de ses compagnons d'exil; le statuaire Guillaume, au nom des artistes français, glorifie, dans le poète desOrientales, «l'artiste le plus grand du siècle, le maître souverain de l'idée et de la forme». M. Delcambre, au nom de l'Association des étudiants de Paris, dit comment Victor Hugo a été «pour tous les jeunes gens, l'initiateur et le bon guide». Got, le grand comédien, remercie Victor Hugo, au nom de son théâtre, des grands drames dont il a honoré et enrichi la Comédie-Française.
C'est le tour des étrangers. M. Tullo Massaroni et M. Raqueni viennent associer au deuil de la France le deuil de l'Italie; M. Boland, au nom du peuple de Guernesey, vient dire quelle trace lumineuse et douce laissera dans l'île la grande mémoire de l'exilé; M. Lemat, un des défenseurs de Charlestown, apporte le témoignage de «la douloureuse émotion ressentie d'un bout à l'autre des États-Unis à la nouvelle de la mort de Victor Hugo, l'homme considérable dont la perte a rempli d'unanimes regrets l'âme du monde civilisé.» La race noire, dans la personne de M. Édouard, représentant de la République d'Haïti, «salue Victor Hugo et la grande nation française», et jette ce cri: «Jamais Athènes et Rome n'ont été le théâtre d'une si imposante solennité! Paris dépasse aujourd'hui Rome et Athènes!»
Pendant tous ces discours, l'immense cortège n'a pas cessé de se dérouler devant le Panthéon.
Chaque groupe, en passant, laisse sur les marches sa couronne ou son trophée de fleurs. Les degrés du vaste édifice en sont bientôt couverts du haut en bas, et jusque sur les faces latérales.
Paris viendra en pèlerinage, pendant bien des jours suivants, s'émerveiller devant cet amoncellement de fleurs.
Il est six heures et demie quand le dernier groupe a passé.
Le corps de Victor Hugo accompagné par la famille et les amis les plus proches, est alors descendu dans les cryptes du Panthéon.
Telle fut la splendeur de cette journée, qui restera comme l'une des plus belles et des plus pures de notre histoire de France.
«Cette journée parisienne, écrit le soir même Albert Wolff, apparaîtra à la postérité comme une légende invraisemblable. Si loin qu'on retourne dans le passé, elle n'a pas de précédent, et qui sait si jamais elle trouvera un pendant? On peut dire que le peuple français tout entier a conduit aujourd'hui Victor Hugo à sa dernière demeure. La manifestation est d'une telle grandeur que notre fierté chasse la mélancolie et que le deuil prend les proportions d'une apothéose. Il meurt à peine un homme par siècle qui puisse réunir autour de son cercueil, dans un même sentiment de respect pour son génie, deux millions d'hommes résumant dans leur ensemble, par la pensée ou le travail, le génie d'une nation.
«Cette journée n'est pas triste, elle est radieuse! A travers le deuil des parents et des innombrables amis, elle répand un sourire de satisfaction sur la grande ville qui a pu faire à Victor Hugo des funérailles dignes de son nom.»
1876-1885
Un cercle des écoles est en voie de formation. Le comité d'organisation adresse à Victor Hugo la lettre suivante:
Illustre Maître,
«Un grand nombre d'étudiants républicains et anticléricaux ont résolu de fonder un cercle des écoles, dans le but de s'entr'aider fraternellement pendant le cours de leurs études.
«Ils croient faire en cela une oeuvre utile et généreuse.
«Dans l'application de cette idée si éminemment républicaine, et surtout toute de fraternité, ils ont voulu s'assurer un concours: celui du poète qui, dans les pages palpitantes desMisérables, a si magnifiquement personnifié la jeunesse des écoles.
«Ils sont donc venus à lui.
«En se plaçant sous le haut patronage de son nom, ils veulent bien préciser les sentiments qui les animent et faire en quelque sorte, une déclaration de principes. Qui dit Victor Hugo, dit Justice, république, libre pensée.
«Maître, vous entendrez notre appel!
«Notre oeuvre est en bonne voie; un mot de vous et le succès nous est assuré.
«Nous vous prions d'agréer, cher et illustré Maître, l'hommage respectueux de notre profonde admiration.
Ont signé: L. DEMAY, A. DUT, H. GALICHEL, P. HELLET, TOUTÉS.
Victor Hugo a répondu:
Paris, 26 février 1877.
Mes jeunes et chers concitoyens,
Je vous approuve.
Votre fondation est excellente. La fraternité dans la jeunesse, c'est une force à la fois grande et douce. Cette force, vous l'aurez.
Toute la clarté delà conscience est dans votre généreux âge.
Vous serez la coalition des coeurs droits et des esprits vaillants, contre le despotisme et le mensonge, pour la liberté et la lumière.
Vous continuerez et vous achèverez la grande oeuvre de nos pères: la délivrance humaine.
Courage!
Soyez les serviteurs du droit et les esclaves du devoir.
Votre ami,
Victor Hugo écrit à M. Léon Richer, à l'occasion de son livre,laFemme libre.
5 août 1877.
Mon cher confrère,
J'ai enfin, malgré les préoccupations et les travaux de nos heures troublées, pu lire votre livre excellent. Vous avez fait oeuvre de talent et de courage.
Il faut du courage, en effet, cela est triste à dire, pour être juste, hélas! envers le faible. L'être faible, c'est la femme. Notre société mal équilibrée semble vouloir lui retirer tout ce que la nature lui a donné. Dans nos codes, il y a une chose à refaire, c'est ce que j'appelle «la loi de la femme».
L'homme a sa loi; il se l'est faite à lui-même; la femme n'a pas d'autre loi que la loi de l'homme. La femme est civilement mineure et moralement esclave. Son éducation est frappée de ce double caractère d'infériorité. De là tant de souffrances, dont l'homme a sa part; ce qui est juste.
Une réforme est nécessaire. Elle se fera au profit de la civilisation, de la vérité et de la lumière. Les livres sérieux et forts comme le vôtre y aideront puissamment; je vous remercie de vos nobles travaux, en ma qualité de philosophe, et je vous serre la main, mon cher confrère.
Un meeting pour la paix est tenu à Paris, sur l'initiative de l'Association anglaise pour la paix.
M. Tolain, président, lit cette lettre, que Victor Hugo adresse deGuernesey au meeting:
Guernesey, 20 août 1878.
Mes chers compatriotes d'Europe,
Je ne puis en ce moment, à mon grand regret, aller vous présider. Je demande ce que vous demandez. Je veux ce que vous voulez. Notre alliance est le commencement de l'unité.
Hors de nous, les gouvernements tentent quelque chose, mais rien de ce qu'ils tâchent de faire ne réussira contre votre décision, contre votre liberté, contre votre souveraineté. Regardez-les faire sans inquiétude, toujours avec douceur, quelquefois avec un sourire. Le suprême avenir est en vous.
Tout ce qu'on fait, même contre vous, vous servira. Continuez de marcher, de travailler et de penser. Vous êtes un seul peuple, l'Europe, et vous voulez une seule chose, la Paix.
Votre ami,
Victor Hugo adresse la lettre suivante aux rédacteurs du journallePetit Nord, qui se publie à Lille:
Paris, 29 novembre 1878.
Messieurs,
Je vous vois avec joie entrer dans la grande cause, comme des combattants de tous les jours.
Vous avez le talent, vous aurez le succès.
Servir le pauvre, aider le faible, renseigner le citoyen, affermir la République, en un mot, agrandir la France, déjà si grande, tel sera votre but; d'avance j'applaudis.
Donnez au peuple tout l'appui paternel qu'il réclame et qu'il mérite; traitez-le doucement, car il est souffrant, et grandement, car il est souverain.
Suaviter et granditer, cette vieille loi des anciennes républiques est toute neuve pour les jeunes démocraties.
Je vous envoie tous mes voeux de succès.
La lettre qui suit est adressée par Victor Hugo au Cercle républicain de Saint-Quentin:
Paris, le 17 janvier 1880.
Chers citoyens de Saint Quentin,
M. Anatole de La Forge va vous revoir; il va constater une fois de plus la profonde adoption qui le lie à votre cité. Votre cité, dans une occasion suprême, a trouvé en lui, dans l'écrivain et dans le préfet, les deux hommes nécessaires aux temps sérieux où nous vivons: l'homme éloquent et l'homme vaillant.
Votre nom et le sien sont liés ensemble, et glorieusement, aux jours terribles de l'invasion vandale.
Il va vous parler de moi. Je ne puis l'en empêcher; d'ailleurs, j'appartiens à tous, et le peu que je vaux vient de là. Qu'il accomplisse donc sa pensée; mais, quelle que soit la puissance de sa parole, jamais il ne vous dira assez combien j'honore en vous le double sentiment qui fait de votre cité une ville charmante parmi les villes littéraires, et une ville héroïque parmi les villes patriotes.
Je presse vos mains cordiales,
Le gouvernement russe réclamait du gouvernement français l'extradition du nihiliste Hartmann.
Victor Hugo intervient:
Vous êtes un gouvernement loyal. Vous ne pouvez pas livrer cet homme.
La loi est entre vous et lui.
Et, au-dessus de la loi, il y a le droit.
Le despotisme et le nihilisme sont les deux aspects monstrueux du même fait, qui est un fait politique. Les Lois d'extradition s'arrêtent devant les faits politiques. Ces lois, toutes les nations les observent; la France les observera.
Vous ne livrerez pas cet homme.
27 février 1880.
A l'occasion du centenaire de Camoëns, Victor Hugo, sollicité par la comité des fêtes d'apporter son témoignage au poète portugais, répond ce qui suit:
Paris, le 2 juin 1880
Camoëns est le poète du Portugal. Camoëns est la plus haute expression de ce peuple extraordinaire qui, à peine compté sur le globe, a su se faire compter dans l'histoire, qui a su saisir la terre comme l'Espagne et la mer comme l'Angleterre, qui n'a reculé devant aucune aventure et fléchi devant aucun obstacle, et qui, parti de peu, a su faire la conquête de tout.
Nous saluons Camoëns.
Un architecte de la Ville veut démolir la tour du Vertbois, à Paris.
M. Romain-Boulenger appelle au secours de l'édifice menacé l'auteur deGuerre aux démolisseurs, qui lui répond:
5 octobre 1880.
Démolir la tour? Non. Démolir l'architecte? Oui. Cet homme doit être immédiatement changé. Il ne comprend rien à l'histoire et, par conséquent, rien à l'architecture.
Sur pied la tour! à terre l'architecte! Telle est ma réponse à votre question, monsieur.
La tour Saint-Jacques de Nicolas Flamel a, elle aussi, été condamnée. Arago me l'a signalée. Je l'ai sauvée. Me le reproche-t-on aujourd'hui?
Je suis en proie à des travaux qui dépassent mes forces et auxquels je ne puis rien ajouter. Mais vous, monsieur, faites, continuez; vous avez prouvé votre compétence par votre excellent travail sur lesMusées, qui est un vrai livre.
Prenez cette base: tous les vieux vestiges de Paris doivent être conservés désormais.
Paris est la ville de l'avenir. Pourquoi? Parce qu'il est la ville du passé.
Milan donne de grandes fêtes pour recevoir Garibaldi et pour inaugurer le monument consacré aux «tombes de Mentana.»
Le Comité convie à ces fêtes Victor Hugo, qui répond:
Paris, 29 octobre 1880.
Mes chers et vaillants amis,
Je vous remercie. Votre généreux appel me va au coeur. Je ne puis quitter Paris en ce moment, mais je serai moralement à Milan, et mon âme s'unit aux vôtres.
Nous sommes tous, France, Italie, Espagne, la même famille. Les enfants de ces nobles pays sont frères; ils ont la même mère: l'antique République romaine.
Je serre vos mains cordiales,
Il y a doute et débat sur la conservation des Arènes de Lutèce VictorHugo invoqué écrit au conseil municipal de Paris:
Monsieur le Président du conseil municipal,
Il n'est pas possible que Paris, la ville de l'avenir, renonce à la preuve vivante qu'elle a été la ville du passé. Le passé amène l'avenir.
Les Arènes sont l'antique marque de la grande ville. Elles sont un monument unique. Le conseil municipal qui les détruirait se détruirait en quelque sorte lui-même.
Conservez les Arènes de Lutèce. Conservez-les à tout prix. Vous ferez une action utile, et, ce qui vaut mieux, vous donnerez un grand exemple.
27 juillet 1883.
L'irlandais O'Donnell est condamné pour avoir frappé un traître et s'être fait justicier par patriotisme.
Victor Hugo demande sa grâce à la reine d'Angleterre.
Paris, 14 décembre 1883.
La reine d'Angleterre a montré plus d'une fois la grandeur de son coeur. La reine d'Angleterre fera grâce de la vie au condamné O'Donnell, et acceptera le remerciement unanime et profond du monde civilisé.
L'appel n'a pas été entendu, O'Donnell a été exécuté.
Le mont Saint-Michel, s'il n'est consolidé et restauré, est menacé de ruine et par le temps et par l'océan.
Victor Hugo proteste:
Le mont Saint-Michel est pour la France ce que la grande pyramide est pour l'Egypte.
Il faut le préserver de toute mutilation.
Il faut que le mont Saint-Michel reste une île.
Il faut conserver à tout prix cette double oeuvre de la nature et de l'art.
14 janvier 1884.
Dans un banquet présidé par Victor Schoelcher, on fête l'abolition de l'esclavage dans une province brésilienne, Victor Hugo écrit:
Une province du Brésil vient de déclarer l'esclavage aboli.
C'est là une grande nouvelle.
L'esclavage, c'est l'homme remplacé dans l'homme par la bête; ce qui peut rester d'intelligence humaine dans cette vie animale de l'homme appartient au maître, selon sa volonté et son caprice. De là des circonstances horribles.
Le Brésil a porté à l'esclavage un coup décisif. Le Brésil a un empereur; cet empereur est plus qu'un empereur, il est un homme. Nous le félicitons et nous l'honorons. Avant la fin du siècle l'esclavage aura disparu de la terre.
25 mars 1884.
A l'occasion d'un banquet donné pour célébrer le soixante-troisième anniversaire de la délivrance de la Grèce, Victor Hugo écrit:
5 avril 1884.
Je serai par le coeur avec vous. Personne ne peut manquer à la célébration de la délivrance des Grecs. Il y a des titres sacrés.
J'ai autrefois, dans les jours de combat, fait ce vers dont le souvenir me revient au jour de la victoire:
L'Italie est la mère et la Grèce est l'aïeule.
Le 10 août 1884, la statue de George Sand est inaugurée à La Châtre.
Paul Meurice lit, à la cérémonie de l'inauguration, cette lettre deVictor Hugo:
Il y a quelque vingt-cinq ans, la grande et illustre femme que nous célébrons aujourd'hui fut un moment l'objet des attaques les plus vives et les plus imméritées. J'eus alors l'occasion d'écrire à notre ami commun Jules Hetzel une lettre, qu'il fit reproduire dans un journal du temps, et où je lui disais:
«Je vous applaudis de toutes mes forces et je vous remercie d'avoir glorifié George Sand, cette belle renommée, cet éminent esprit, ce noble et illustre écrivain.
«George Sand est un coeur lumineux, une belle âme, un généreux combattant du progrès, une flamme dans notre temps. C'est un bien plus vrai et bien plus puissant philosophe que certains bonshommes plus ou moins fameux du quart d'heure que nous traversons. Et voilà ce penseur, ce poëte, cette femme, en proie à je ne sais quelle aveugle réaction. Quant à moi, je n'ai jamais plus senti le besoin d'honorer George Sand qu'à cette heure où on l'insulte.»
J'écrivais cela en 1859. Ce que je disais à l'heure où on insultait George Sand, il m'a semblé que je n'avais qu'à le répéter à l'heure où on la glorifie.
Dans la grande journée du 27 février 1881, à côté de la fête populaire, la fête littéraire se poursuivait au Trocadéro.
Dès six heures du matin la place est envahie par une foule énorme massée autour du bassin et devant la façade du palais. Toutes les avenues voisines sont en fête. Maisons pavoisées et décorées de drapeaux, de fleurs et d'emblèmes. On achète de petites médailles frappées à l'effigie du poète et chacun en orne sa boutonnière.
A une heure, les portes du palais sont ouvertes. On s'y précipite, et le vaste édifice est bientôt rempli. À deux heures, la salle est comble. On n'eût pas trouvé un coin inoccupé.
Le coup d'oeil offert par la salle est splendide. Sur l'estrade, décorée de trophées aux armes de la République, autour du buste couronné de Victor Hugo, ont pris place les membres d'honneur du comité, les représentants de la presse, les délégués de la province et de l'étranger.
Louis Blanc préside. A côté de lui, M. Salmon, ancien président de laRépublique espagnole.
Louis Blanc se lève, salué par de très vifs applaudissements, et prononce l'allocution suivante:
«Il a été donné à peu de grands hommes d'entrer vivants dans leur immortalité. Voltaire a eu ce bonheur dans le dix-huitième siècle, Victor Hugo dans le dix neuvième, et tous les deux l'ont bien mérité; l'un pour avoir déshonoré à jamais l'intolérance religieuse; l'autre pour avoir, avec un éclat incomparable, servi l'humanité.
«Les membres du comité d'organisation ont compris ce que doit être le caractère de cette fête, lorsqu'ils ont appelé à y concourir des hommes appartenant à des opinions diverses. Que la pratique de la vie publique donne naissance à des divisions profondes, il ne faut ni s'en étonner ni s'en plaindre; la justice et la vérité ont plus à y gagner qu'à y perdre. Mais c'est la puissance du génie employé au bien, de réunir dans un même sentiment d'admiration reconnaissante les hommes qui, sous d'autres rapports, auraient le plus de peine à s'accorder, et rien n'est plus propre à mettre en relief cette puissance que des solennités semblables à celle d'aujourd'hui.
«L'idée d'union est, en effet, inséparable de toute grande fête.
«C'est cette idée qu'exprimaient dans la Grèce antique les fêtes de Minerve, de Cérès, de Bacchus, et ces jeux célèbres dont les Grecs firent le signal de latrêve olympique, et qui étaient considérés comme un lien presque aussi fort que la race et le langage.
«C'est cette idée d'union qui rendit si touchante la plus mémorable des fêtes de la Révolution française: la Fédération. Assez de jours dans l'année sont donnés à ce qui sépare les hommes; il est bon qu'on donne quelques heures à ce qui les rapproche. Et quelle plus belle occasion pour cela que la fête de celui qui est, en même temps qu'un poète sans égal, le plus éloquent apôtre de la fraternité humaine! Car, si grand que soit le génie de Victor Hugo, il y a quelque chose de plus grand encore que son génie, c'est l'emploi qu'il en a fait, et l'unité de sa vie est dans l'ascension continuelle de son esprit vers la lumière.»
M. Coquelin dit alors, ces belles strophes de Théodore de Banville:
Père! doux au malheur, au deuil, à la souffrance!A l'ombre du laurier dans la lutte conquis,Viens sentir sur tes mains le baiser de la France,Heureuse de fêter le jour où tu naquis!
Victor Hugo! la voix de la Lyre étoufféeSe réveilla par toi, plaignant les maux soufferts,Et tu connus, ainsi que ton aïeul Orphée,L'âpre exil, et ton chant ravit les noirs enfers.
Mais tu vis à présent dans la sereine gloire,Calme, heureux, contemplé par le ciel souriant,Ainsi qu'Homère assis sur son trône d'ivoire,Rayonnant et les yeux tournés vers l'orient.
Et tu vois à tes pieds la fille de Pindare,L'Ode qui vole et plane au fond des firmaments,L'Épopée et l'éclair de son glaive barbare,Et la Satire, aux yeux pleins de fiers châtiments;
Et le Drame, charmeur de la foule pensive,Qui, du peuple agitant et contenant les flots,Sur tous les parias répand, comme une eau vive,Sa plainte gémissante et ses amers sanglots.
Mais, ô consolateur de tous les misérables!Tu détournes les yeux du crime châtié,Pour ne plus voir que l'Ange aux larmes adorablesQu'au ciel et sur la terre on nomme: la Pitié!
O Père! s'envolant sur le divin PégaseA travers l'infini sublime et radieux,Ce génie effrayant, ta Pensée en extase,A tout vu, le passé, les mystères, les Dieux;
Elle a vu le charnier funèbre de l'Histoire,Les sages poursuivant le but essentiel,Et les démons forgeant dans leur caverne noire,Les brasiers de l'aurore et les saphirs du ciel;
Elle a vu les combats, les horreurs, les désastres,Les exilés pleurant les paradis perdus,Et les fouets acharnés sur le troupeau des astres;Et, lorsqu'elle revient des gouffres éperdus,
Lorsque nous lui disons: «Parle. Que faut-il faire?Enseigne-nous le vrai chemin. D'où vient le jour?Pour nous sauver, faut-il qu'on lutte ou qu'on diffère?»Elle répond: «Le mot du problème est Amour!
«Aimez-vous!» Ces deux mots qui changèrent le mondeEt vainquirent le Mal et ses rébellions,Comme autrefois, redits avec ta voix profonde,Émeuvent les rochers et domptent les lions.
Oh! parle! que ton chant merveilleux retentisse!Dis-nous en tes récits, pleins de charmants effrois,Comment quelque Roland armé pour la justicePour sauver un enfant égorge un tas de rois!
O maître bien-aimé, qui sans cesse t'élèves,La France acclame en toi le plus grand de ses fils!Elle bénit ton front plein d'espoir et de rêves!Et tes cheveux pareils à la neige des lys!
Ton oeuvre, dont le Temps a soulevé les voiles,S'est déroulée ainsi que de riches colliers,Comme, après des milliers et des milliers d'étoiles,Des étoiles au ciel s'allument par milliers.
Oh! parle! ravis-nous, poète! chante encore,Effaçant nos malheurs, nos deuils, l'antique affront;Et donne-nous l'immense orgueil de voir écloreLes chefs-d'oeuvre futurs qui germent sous ton front!
Mmes Croizette, Bartet, Barretta, Dudlay, MM. Mounet-Sully, Lafontaine, Worms, Maubant, Porel, Albert Lambert, lisent des vers de Victor Hugo. M. Faure chante leCrucifix. Et ce sont des acclamations et des rappels sans fin.
Dans la soirée, la louange du poète a retenti sur toutes les grandes scènes de Paris: poésie d'Ernest d'Hervilly à l'Odéon, d'Émile Blémont à la Gaîté, de Gustave Rivet au Châtelet, de Bertrand Millanvoye au théâtre des Nations.
A la maison de Victor Hugo, ce sont des vers d'Armand Silvestre et d'Henri de Bornier qui arrivent, avec les adresses de toutes les villes de la France, de l'Europe et du Nouveau-Monde.
Séance du22mai1883.
La nouvelle de la mort de Victor Hugo était connue au Luxembourg un peu avant l'ouverture de la séance.
M. le président se lève et dit:
Messieurs les sénateurs, Victor Hugo n'est plus! (Mouvement prolongé.)
Celui qui, depuis soixante années, provoquait l'admiration du monde et le légitimé orgueil de la France, est entré dans l'immortalité. (Très bien! très bien!)
Je ne vous retracerai pas sa vie; chacun de vous la connaît; sa gloire, elle n'appartient à aucun parti, à aucune opinion (Vive approbation sur tous les bancs); elle est l'apanage et l'héritage de tous. (Nouvelle approbation.)
Je n'ai qu'à constater la profonde et douloureuse émotion de tous et, en même temps, l'unanimité de nos regrets.
En signe de deuil, j'ai l'honneur de proposer au Sénat de lever la séance. (Approbation unanime.)
M. BRISSON, président du conseil, garde des sceaux, ministre de la justice.—Je demande la parole.
M. LE PRESIDENT.—La parole est à M. le président du conseil.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL.—Messieurs, le gouvernement s'associe aux nobles paroles qui viennent d'être prononcées par M. le président du Sénat.
Comme il l'a dit, c'est la France entière qui est en deuil. Demain, le gouvernement aura l'honneur de présenter aux chambres un projet de loi pour que des funérailles nationales soient faites à Victor Hugo. (Très bien! très bien!)
La séance est immédiatement levée.
Séance du 23 mai.
M. HENRI BRISSON, président du conseil:
Messieurs, Victor Hugo n'est plus. Il était entré vivant dans l'immortalité. La mort elle-même, qui grandit souvent les hommes, ne pouvait plus rien pour sa gloire.
Son génie domine notre siècle. La France, par lui, rayonnait sur le monde. Les lettres ne sont pas seules en deuil, mais aussi la patrie et l'humanité, quiconque lit et pense dans l'univers entier.
Pour nous, Français, depuis soixante-cinq ans, sa voix se mêle à notre vie morale intérieure et à notre existence nationale, à ce qu'elle eut de plus doux ou de plus brillant, de plus poignant et de plus haut, à l'histoire intime et à l'histoire publique de cette longue série de générations qu'il a charmées, consolées, embrasées de pitié ou d'indignation, éclairées et échauffées de sa flamme. (Applaudissements.) Quelle âme en notre temps, ne lui a été redevable et des plus nobles jouissances de l'art et des plus fortes émotions?
Notre démocratie le pleure: il a chanté toutes ses grandeurs, il s'est attendri sur toutes ses misères. Les petits et les humbles chérissaient et vénéraient son nom; ils savaient que ce grand homme les portait dans son coeur. (Nouveaux applaudissements.) C'est tout un peuple qui conduira ses funérailles. (Applaudissements.)
Le gouvernement de la République a l'honneur de vous présenter le projet de loi suivant:
Le président de la République française,
Décrète:
Le projet de loi dont la teneur suit sera présenté à la chambre des députés par le président du conseil, ministre de la justice, et par les ministres de l'intérieur et des finances, qui sont chargés d'en exposer les motifs et d'en soutenir la discussion.
Art. premier.—Des funérailles nationales seront faites à Victor Hugo.
Art. 2.—Un crédit de vingt mille francs est ouvert à cet effet au budget du ministère de l'intérieur sur l'exercice 1885.
Fait à Paris, le 23 mai 1885.
Le président de la République, Signé: JULES GREVY.
Par le président de la République:Le président du conseil, ministre de la justice, Signé: HENRI BRISSON.
Le ministre de l'intérieur,Signé: ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances,Signé: SADI CARNOT.
Le président du conseil demande l'urgence et la discussion immédiate.
La commission des finances se réunit immédiatement.
Quelques instants après, elle revient, et M. Dauphin fait en son nom le rapport suivant:
Messieurs, le génie qui fut et qui restera la grande gloire du dix-neuvième siècle vient, suivant la belle expression de M. le président du conseil, d'entrer dans l'immortalité.
Le gouvernement vous propose de décider que des funérailles nationales seront faites à Victor Hugo aux frais l'État.
Ce n'est qu'un faible témoignage du double sentiment de douleur et de fierté qui anime le pays.
Mais la France, plus puissante que ses représentants, rend à cette heure, par un deuil public, un solennel hommage au poète inimitable, au profond penseur, au grand patriote qu'elle a perdu. (Vive approbation.)
Votre commission des finances vous propose à l'unanimité de voter le projet de loi dont lecture a été donnée par M. le président du conseil.
Le projet est voté par 219 voix sur 220 votants.
M. DE FREYCINET, ministre des affaires étrangères:
Je crois devoir donner lecture au Sénat d'un télégramme que j'ai reçu hier de notre ambassadeur à Rome à l'occasion de notre deuil national.
«Rome, 22 mai 1885.
«La mort de Victor Hugo a donné lieu, à la Chambre des députés d'Italie, à une imposante manifestation.
«M. Crispi, après avoir fait l'éloge du grand poète que la France a perdu, a dit que la mort de Victor Hugo était un deuil pour toutes les nations civilisées. (Applaudissements.) Il a demandé que M. le président de la Chambre voulût bien associer la nation italienne au deuil de la France.
«M. Biancheri, président de la Chambre, a dit que le génie de Victor Hugo n'illustre pas seulement la France, mais honore aussi l'humanité, et que la douleur de la France est commune à toutes les nations. Il a ajouté que ce ne serait pas le dernier titre de gloire de Victor Hugo d'avoir été toujours le défenseur de la liberté et de l'indépendance des peuples, et que l'Italie n'oubliera pas que, dans ses jours de malheur, elle eut toujours en Victor Hugo un ami bienveillant et un ardent défenseur de la sainteté de ses droits.» (Applaudissements.)
Je crois être l'interprète du Sénat et du Parlement tout entier, en déclarant que la France est profondément sensible à ces témoignages de sympathie de l'Italie et qu'elle l'en remercie solennellement. (Acclamations prolongées.)
Séance du 23 mai.
A l'ouverture de la séance, M. Charles Floquet, président de laChambre, se lève et dit:
Mes chers collègues, le monde vient de perdre un grand homme; la France pleure un de ses meilleurs citoyens, un fils qui a enrichi l'antique trésor de notre gloire nationale. (Très bien! très bien!) Le dix-neuvième siècle n'entendra plus la voix de son contemporain, de celui qui a été l'écho sonore de ses joies et de ses douleurs, le témoin passionné de ses grandeurs et de ses désastres.
Le poète, celui qu'on appelait l'enfant sublime, avait charmé jusqu'au ravissement la jeunesse brillante de ce siècle. Aux heures sombres, le penseur avait soutenu les consciences, relevé les courages. (Applaudissements.) Et, dans les dernières années, le vieillard auguste nous était revenu, apportant au milieu de nos malheurs et de nos luttes l'esprit de concorde et la tolérance de celui qui peut tout comprendre et tout concilier, ayant tout souffert pour la République. (Vifs applaudissements.)
Nous nous étions habitués à le croire immortel dans sa laborieuse et indomptable vieillesse; désormais il vivra dans l'éternelle admiration de la postérité, dans le cercle lumineux des esprits souverains qui imposent leur nom à leur âge. (Applaudissements.)
Victor Hugo n'a pas seulement ciselé et fait resplendir notre langue comme une merveille de l'art; il l'a forgée comme une arme de combat, comme un outil de propagande. (Nouveaux et vifs applaudissements.)
Cette arme, il l'a vaillamment tournée, pendant plus de soixante années, contre toutes les tyrannies de la force. (Applaudissements.) Pendant plus de soixante années, la propagande de ce héros de l'humanité a été en faveur des faibles, des humbles, des déshérités, pour la défense du pauvre, de la femme, de l'enfant, pour le respect inviolable de la vie, pour la miséricorde envers ceux qui s'égarent et qu'il appelait à la lumière et au devoir. (Applaudissements répétés.)
C'est pourquoi le nom de Victor Hugo doit être proclamé, non seulement dans l'enceinte des académies où s'inscrit la renommée des artistes, des poètes, des philosophes, mais dans toutes les assemblées où s'élabore la loi moderne, à laquelle l'illustre élu de Paris voulait donner pour règles supérieures les inspirations de son génie prodigieux fait de toute puissance et de toute bonté. (Double salve d'applaudissements.—Acclamations prolongées.)
Je vais donner la parole au gouvernement qui l'a demandée et, après que la Chambre aura statué sur les résolutions qui lui seront proposées, je pense que je répondrai au voeu de toute la Chambre en lui demandant de lever la séance en signe de deuil national. (Applaudissements.)
Le président du conseil présente, dans les mêmes termes qu'au Sénat, la proposition de funérailles nationales.
Elle est votée par 415 voix contre 3.
M. Anatole de La Forge dépose alors la proposition qui suit:
«Le Panthéon est rendu à sa destination première et légale.
«Le corps de Victor Hugo sera transporté au Panthéon.»
Il demande l'urgence, qui est votée.
La discussion est remise à mardi.
Séance du 22 mai.
La nouvelle de la mort de Victor Hugo est apportée au milieu de la séance.
M. LE PRÉSIDENT.—Messieurs, j'apprends comme vous tous, le deuil que frappe la patrie.
Victor Hugo est mort! Je vous propose de lever la séance. (Assentiment unanime.)
M. PICHON.—Messieurs, je n'ajoute qu'un mot aux paroles que vous venez d'entendre.
Je demande que le conseil municipal décide qu'il se rendra en corps, et immédiatement, à la demeure de Victor Hugo, pour exprimer à la famille du plus grand de tous les poètes les sentiments de sympathie et de condoléance profonde des représentants de la ville de Paris. (Très bien! très bien!)
La proposition de M. Pichon est adoptée.
M. DESCHAMPS.—J'ai l'honneur, au nom de plusieurs de mes amis et au mien de déposer la proposition suivante:
«Le conseil,
«Émet le voeu:
«Que le Panthéon soit rendu à sa destination primitive et que le corps de Victor Hugo y soit inhumé. (Assentiment sur un grand nombre de bancs.)
«Signé: Deschamps, Cattiaux, Boué, Rousselle, Chassaing, Guichard,Muzet, Voisin, Mesureur, Jacques, Maillard, Mayer, Cernesson,Simoneau, Dujarrier, Braleret, Songeon, Delhomme, Hubbard, Navarre,Marsoulan, Millerand, Dreyfus, Curé, Chantemps, Darlot, Monteil,Strauss, Pichon.»
Je demande l'urgence.
L'urgence, mise aux voix, est adoptée.
La proposition de M. Deschamps est adoptée.
M. MONTEIL.—J'ai l'honneur de déposer la proposition suivante, pour laquelle je demande l'urgence:
«Le conseil délibère:
«Article premier.—Le nom de Victor Hugo sera donné à la place d'Eylau jusqu'à l'Arc de Triomphe.
«Art. 2.—Les plaques seront posées immédiatement. (Approbation.)
«Signé: Monteil Deschamps, G. Hubbard, Strauss, Michelin.»
L'urgence, mise aux voix, est adoptée.
La proposition de M. Monteil est adoptée.
M. SONGEON.—Messieurs, vous venez d'arrêter que vous vous rendriez immédiatement en corps auprès de la famille du grand citoyen qui vient de disparaître. Je vous propose de décider que tous, également en corps, vous assisterez aux obsèques.
Cette proposition est adoptée.
La séance est levée et le conseil municipal se rend en corps à la maison mortuaire.
LeJournal officieldu 28 mai 1885 publie le rapport suivant adressé au président de la République par les ministres de l'intérieur, de l'instruction publique et des finances:
Monsieur le président,
Le Panthéon, commencé sous le règne de Louis XV et terminé seulement sous la Restauration, a subi, même avant son achèvement définitif, des affectations diverses.
Par le décret-loi des 4-10 avril 1791, l'Assemblée nationale décida que «le nouvel édifice serait destiné à recevoir les cendres des grands hommes à dater de l'époque de la liberté française»; elle décerna immédiatement cet honneur à Mirabeau.
En 1806, le décret du 20 février décida que l'église Sainte-Geneviève serait affectée au culte et confia au chapitre de Notre-Dame, augmenté à cet effet de six chapelains, le soin de desservir cette église. Il en remit la garde à un archiprêtre choisi par les chanoines. Il ordonnait la célébration de services solennels à certains anniversaires, notamment à la date de la bataille d'Austerlitz. Toutefois, ce décret, qui ne devait entrer en vigueur qu'après l'achèvement complet de la construction, ne fut pas exécuté.
L'ordonnance du 12 décembre 1821 rendit l'église au culte public et la mit à la disposition de l'archevêque de Paris pour être provisoirement desservie par des prêtres que ce prélat était chargé de désigner. La même ordonnance portait qu'il serait ultérieurement statué sur le service régulier et perpétuel qui devrait être fait dans ladite église et sur la nature de ce service. Cependant aucune décision n'intervint à cet égard, et l'église ne fut érigée ni en cure ni en succursale de la cure voisine. Elle n'avait donc encore reçu aucun titre légal lors de la révolution de 1830.
L'ordonnance du 26 août 1830 statua en ces termes:
«Louis-Philippe,
«Vu la loi des 4-10 avril 1791;
«Vu le décret du 20 février 1806 et l'ordonnance du 12 décembre 1821;
«Notre conseil entendu,
«Considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes qui ont bien mérité de la patrie, en contribuant à sa gloire, reçoivent après leur mort un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publiques;
«Considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur,
«Décrète:
«Article premier.—Le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale; l'inscription:Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante, sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui ont bien mérité de la patrie y seront déposés.
«Art. 2.—Il sera pris des mesures pour déterminer à quelles conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance nationale sera décerné au nom de la patrie.
«Une commission sera immédiatement chargée de préparer un projet de loi à cet effet.
«Art. 3.—Le décret du 20 février 1806 et l'ordonnance du 12 décembre 1821 sont rapportés.»
Ainsi, l'ordonnance qui précède faisait du Panthéon un lieu de sépulture non confessionnel, comme l'avait voulu l'Assemblée nationale. L'édifice était laïcisé.
Au lendemain du coup d'État, le décret du 6 décembre 1851 vint encore une fois rendre au culte l'ancienne église.
Ce décret porte:
«L'ancienne église de Sainte-Geneviève est rendue au culte, conformément à l'intention de son fondateur, sous l'invocation de sainte Geneviève, patronne de Paris.
«Il sera pris ultérieurement des mesures pour régler l'exercice permanent du culte catholique dans cette église.»
Un décret du 22 mars 1852 remit en vigueur les dispositions de celui de 1806 et reconstitua la communauté des chapelains de Sainte-Geneviève recrutée au concours avec traitement alloué par l'État.
A la suite de la loi de finances du 29 juillet 1831, qui supprima cette allocation, le chapitre a cessé de se compléter lors des vacances et ne contient plus que trois membres, lesquels ne reçoivent aucun traitement de l'État.
En résumé, le Panthéon n'est, comme la basilique de Saint-Denis, ni un édifice diocésain, ni un édifice paroissial. Il ne rentre pas dans la catégorie de ceux qui, aux termes de l'article 75 de la loi du 18 germinal an X, ont dû être mis à la disposition des évêques à raison d'un édifice par cure et par succursale. Le culte ne s'y célèbre pas d'une manière régulière et légale. Ce n'est la paroisse d'aucun citoyen français. Il n'a aucune existence comme circonscription ecclésiastique.
Comme monument, il appartient incontestablement au domaine de l'État et, dès lors, il rentre dans vos attributions, monsieur le président, conformément aux dispositions de l'arrêté des consuls du 13 messidor an X et à l'ordonnance du 14 juin 1833, d'affecter cet édifice à un nouveau service public.
Il nous a paru que le moment était venu de donner satisfaction au voeu déjà formulé par le Parlement en 1881 et de restituer au Panthéon sa destination première. Si ces vues sont agréées par vous, monsieur le président, nous avons l'honneur de vous prier de vouloir bien revêtir de votre signature le décret ci-joint.
Nous vous prions d'agréer, monsieur le président, l'hommage de notre profond respect.
Le ministre de l'instruction publique,des beaux-arts et des cultes,RENÉ GOBLET.
Le ministre de l'intérieur,H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances,SADI CARNOT.
A la suite de ce rapport, leJournal officielpublie le décret suivant, rendu sur les conclusions conformes des ministres:
Le président de la République française,
Sur le rapport des ministres de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, de l'intérieur et des finances,
Vu la loi des 4-10 avril 1791;
Vu le décret du 20 février 1806;
Vu l'ordonnance du 12 décembre 1821;
Vu l'ordonnance du 26 août 1830;
Vu le décret des 6-12 décembre 1851;
Vu les décrets des 22 mars 1852 et 26 juillet 1867;
Vu l'arrêté du gouvernement du 13 messidor an X et l'ordonnance du 4 juin 1833;
Considérant que la France a le devoir de consacrer, par une sépulture nationale, la mémoire des grands hommes qui ont honoré la patrie, et qu'il convient, à cet effet, de rendre le Panthéon à la destination que lui avait donnée la loi des 4-10 avril 1791,
Décrète:
Article premier.—Le Panthéon est rendu à sa destination primitive et légale. Les restes des grands hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale y seront déposés.
Art. 2.—La proposition qui précède est applicable aux citoyens à qui une loi aura décerné les funérailles nationales. Un décret du président de la République ordonnera la translation de leurs restes au Panthéon.
Art. 3.—Sont rapportés le décret des 6-12 décembre 1851, le décret du 26 février 1806, l'ordonnance du 12 décembre 1821, les décrets des 23 mars 1852 et 26 juillet 1867, ainsi que toutes les dispositions réglementaires contraires au présent décret.
Art. 4.—Les ministres de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes, de l'intérieur et des finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret,
Fait à Paris, le 26 mai 1885.
Par le président de la République:Le ministre de l'instruction publique,des beaux-arts et des cultes,RENÉ GOBLET.
Le ministre de l'intérieur,H. ALLAIN-TARGÉ.
Le ministre des finances,SADI CARNOT.
Le _Journal officiel publie également le décret suivant:
Le président de la République française,
Sur le rapport des ministres de l'intérieur, de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes,
Vu le décret du 26 mai 1885;
Vu la loi du 24 mai 1885, décernant à Victor Hugo des funérailles nationales,
Décrète:
Article premier.—A la suite des obsèques ordonnées par la loi du 21 mai 1885, le corps de Victor Hugo sera déposé au Panthéon.
Art. 2:—Le ministre de l'intérieur et le ministre de l'instruction publique, des beaux-arts et des cultes sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret.