Chapter 14

[44]Psaumes, ch. LXXIV, v. 20.

[44]Psaumes, ch. LXXIV, v. 20.

Il s'essuya le visage, et s'écria, étendant les bras:

«Dites-leur, oh! dites aux pauvres serfs de ne pas avoir peur de moi. Dites-leur que je viens en redresseur de torts... et non pas, Dieu sait, ajouter à leur fardeau.»

Le glouglou bien aspiré de l'orateur exercé leur plut grandement.

«C'est comme cela que le robinet coule dans le chenil, dit Farag. L'Excellence Notre Gouverneurle reçoit pour qu'il lui donne ainsi la comédie. Fais-lui répéter le discours à pouffer de rire.

—Qu'a-t-il dit à propos de mes titres de propriété?»

L'oncle de Farag n'était point de ceux qui se laissent troubler.

«Il dit, interpréta Farag, qu'il ne désire rien tant que de vous voir vivre en paix sur vos terres. Il parle comme s'il se croyait lui-même Gouverneur.

—Allons. Nous sommes tous ici témoins de ce qu'il a dit. Maintenant, en avant la représentation. (L'oncle de Farag tira sur les plis de ses vêtements.) Avec quelle diversité Allah a fait les créatures! A l'une Il accorde la force d'égorger les Emirs; l'autre, Il l'a fait devenir démente, et puis errer au soleil, tels les enfants affligés de Melik-meid.

—Oui, et lancer de la salive par la bouche, comme l'Inspecteur nous l'a dit. Tout arrivera comme Monsieur l'Inspecteur l'a prédit, déclara Farag. Je n'ai jamais encore vu Monsieur l'Inspecteur perdre la chasse dans une randonnée.

—Je crois (Abdul tira Mr. Groombride par les manches), je crois, moussu, que c'est peut-être le moment de leur débiter votre joli petit discours en langage du pays. Eux ne pas comprendre anglais, mais très beaucoup contents de votre condescendance.

—Condescendance?... (Mr. Groombride tourna sur ses talons). Si seulement ils savaient ce que mon cœur ressent pour eux. Si je pouvais exprimer la dixième partie de mes sentiments! Il faut que je reste ici pour apprendre leur langue. Tenez le parasol droit, Abdul. Je crois, par mon petit discours, leur montrer que je connais quelque chose de leurvie intime[45].»

[45]En français, dans le texte.

[45]En français, dans le texte.

Ce fut une courte et simple allocution, soigneusement apprise par cœur, et dont l'accent, objet de la sollicitude d'Abdul sur le steamer, permit aux auditeurs de deviner le sens. Il s'agissait d'une requête tendant à voir un spécimen des Grues de Mudir; attendu que, selon l'orateur, tout le désir de sa vie, l'objet auquel il consacrait ses jours, c'était d'améliorer le sort des Grues de Mudir. Mais il fallait d'abord qu'il les vît de ses propres yeux. Ses frères, qu'il chérissait déjà, voulaient-ils lui montrer une de ces Grues de Mudir qu'il demandait à chérir?

Une fois, deux fois, et encore répéta-t-il sa demande dans sa péroraison, en employant toujours—de façon à leur montrer que leur argot lui était familier—en employant toujours, dis-je, le mot que l'Inspecteur lui avait donné en Angleterre, il y avait longtemps—le mot court et bien senti qui surprend jusqu'à l'Ethiopie éhontée.

Il y a des limites à la sublime politesse d'un peuple antique. Un gros homme au menton bleu, en vêtements blancs, avec les initiales de son nom en rouge barrant la partie inférieure de son devant de chemise, qui bredouille de dessous un parasol bordé de vert de presque larmoyantes supplications pour se voir présenter l'Imprésentable; qui nomme à haute voix l'Innommable; qui saute pour ainsi dire de joie perverse à la seule mention de Ce Qu'on Ne Mentionne Pas—rencontra ces limites. Il y eut un moment de silence; et, alors, une explosion de gaîté telle que Gihon, au cours de ses siècles d'existence, n'en avait jamais entendu de semblable—un rugissement pareil au rugissement de ses propres cataractes en temps d'inondation. Les enfants se jetèrent sur le sol, et se roulèrent de droite et de gauche dans un pêle-mêle de huées et de vivats; les adultes, le visage caché dans leurs vêtements, restèrent penchés en silence, jusqu'au moment où le supplice, devenant intolérable, ils renversèrent d'un seul coup la tête et semblèrent aboyer au soleil; les femmes, les mères, les vierges glapirent à qui mieux mieux et se tapèrent sur la cuisse, au point qu'on eût cru entendre une décharge de mousqueterie. Lorsqu'ils essayaient de reprendre haleine, quelque voix à demi étranglée nasillait le mot, et le vacarme reprenait de plus belle. Le dernier à succomber fut Abdul,élevé à la ville. Il tint bon jusqu'aux limites de l'apoplexie, puis s'effondra, en jetant au loin le parasol.

Il ne faudrait pas juger trop sévèrement Mr. Groombride. L'exercice et l'émotion violente sous un soleil brûlant, la secousse occasionnée par l'ingratitude publique lui troublèrent sur le moment l'esprit. Il ramassa le parasol, le ferma, et s'en servit pour battre Abdul à terre, en criant qu'on l'avait trahi.

En quelle posture l'Inspecteur, à cheval, suivi du Gouverneur, le découvrit soudain.

«Tout cela est fort bien, dit l'Inspecteur, après avoir reçu la déposition tragique de ce coquin d'Abdul sur le steamer, mais on n'a pas le droit de taper sur un indigène comme sur une enclume parce qu'il se moque de vous. Je ne vois rien à faire qu'à laisser la loi suivre son cours.

—Vous pouvez réduire l'accusation à... heu... avoir... circonvenu un interprète,» dit le Gouverneur.

Mr. Groombride était trop abattu pour se voir consolé.

«C'est la publicité que je crains, gémit-il. N'y a-t-il aucun moyen possible d'étouffer l'affaire? Vous ne savez pas ce que c'est qu'une interpellation... une simple interpellation, à la Chambre des Communes,pour un homme dans ma position... la ruine de ma carrière politique, je vous assure.

—Je ne l'eusse jamais cru, repartit d'un air pensif le Gouverneur.

—Et, bien que peut-être je ne devrais pas le dire, je ne suis pas sans considération dans mon pays... ni influence. Un mot à propos, comme le sait Votre Excellence, cela peut mener loin un fonctionnaire.»

Le Gouverneur frissonna.

«Oui, cela devait venir aussi, se dit-il. Eh bien, écoutez donc, alors. Si je conseille à votre homme de retirer sa plainte contre vous, vous pouvez aller au diable, pour ce que je m'en moque. La seule condition que j'y mets, c'est que si vous écrivez... je suppose que cela fait partie de votre besogne... quelque relation de voyage, vous ne fassiez pasmonéloge.»

Mr. Groombride est resté, jusqu'ici, scrupuleusement fidèle à cet accord.


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