Ellen Lashmar, ob. 1796. œtat. 27.
Ellen Lashmar, ob. 1796. œtat. 27.
Elle fit du coude à George, et du doigt montra la chose. Agenouillés à l'abri, comme ils étaient, ils cherchèrent de plus amples renseignements; mais le reste de la plaque était tout uni.
«Jamais entendu parler d'elle? chuchota-t-il.
—Jamais appris qu'aucun de nous soit venu d'ici. Simple coïncidence.
—Peut-être. Mais cela me fait sentir mieux.»
Elle sourit, et, d'un clignement de paupière, chassa une larme qui lui pendait aux cils; puis elle luiprit la main, tandis qu'on priait pourles femmes en labeur d'enfant—non pasen mal d'enfant; et des moineaux, qui avaient trouvé le moyen de s'introduire entre les vitraux et leurs grillages protecteurs, gazouillèrent au-dessus de l'arbre généalogique d'albâtre et de vieille dorure des Conants.
Le banc du baronnet se trouvait à droite de la nef. Après le service, ses habitants prirent la direction de la sortie sans se hâter, mais de façon à barrer, comme il convenait, le passage à un individu bronzé, accompagné d'une nombreuse famille, lequel rongeait son frein sur leurs talons.
«Les épices, je pense, dit Sophie profondément charmée, tandis que les Sangres se faufilaient derrière les Conant. Laissez-les s'en aller, George.»
Mais, lorsqu'à leur tour ils sortirent, quantité de gens, dont les yeux semblaient ne former qu'un œil unique, s'attardaient encore à la barrière surmontée d'un porche.
«Je veux voir s'il y a d'autres Lashmars enterrés ici, dit Sophie.
—Pas maintenant. Cela me paraît jour d'exhibition. Rentrons vite,» répliqua-t-il.
Un groupe de familles, les Cloke un peu à part, s'ouvrit pour les laisser passer. Les hommes saluèrent d'un coup de tête saccadé; les femmes, avec les restes d'une révérence. Seul, le fils d'Iggulden,sa mère à son bras, leva son chapeau au passage de Sophie.
«Vos gens, lui dit à l'oreille la voix claire de Lady Conant.
—Je le suppose, repartit Sophie, en rougissant, car ils étaient à pas deux mètres d'elle.
—Et cette enfant, elle m'a tout l'air de venir avec les oreillons. Vous devriez dire à la mère de ne pas l'amener à l'église.
—Je ne pouvons pas la laisser derrière, milady, déclara la femme. Elle serait pas longue à mettre le feu à la maison. Elle est si tellement hardie avec les allumettes. C'est-y vrai, ma petite Maudette?
—Le Dr. Dallas l'a-t-il vue?
—Pas encore, milady.
—Il faut qu'il la voie. Vous ne pouvez pas vous absenter, cela va sans dire. Mum! Mon imbécile de bonne vient le trouver pour ses dents demain à midi. Elle la prendra en passant... à Gale Anstey, n'est-ce pas?... à onze heures.
—Oui, merci beaucoup, milady.
—Je n'aurais pas dû le faire, dit Lady Conant en manière d'excuse. Mais Friars Pardon est resté si longtemps sans personne que vous me passerez ce petit braconnage. Maintenant, ne pouvez-vous pas déjeuner avec nous? Le pasteur vient d'habitude aussi. Je ne me sers pas des chevaux ledimanche (elle lança un coup d'œil sur le carrosse doré sur tranche du Brésilien). Ce n'est qu'à un mille à travers champs.
—Vous... vous êtes trop aimable, dit Sophie, qui s'en voulait de sentir sa lèvre trembler.
—Ma chère petite (le ton de contrainte se changea en un murmure flatteur), croyez-vous que je ne sais pas ce qu'on éprouve lorsqu'on arrive dans un comté étranger—une contrée étrangère, devrais-je dire—loin de tout son monde? La première fois que j'ai quitté le Shropshire—d'où je suis, vous savez—j'ai passé tout un jour et une nuit à pleurer. Mais ce n'est pas de se faire de la bile, qui améliore la solitude. Oh, voici Dora! Elle s'était bien, en effet, donné une entorse, ce jour-là.
—Je cloche encore du pied, dit d'une voix franche la grande jeune fille. Vous devriez sortir avec les otter-hounds, Mrs. Chapin; je crois qu'on explore l'eau chez vous la semaine prochaine.»
Sir Walter avait déjà emmené George, et le pasteur s'en vint de l'autre côté de Sophie. Il ne fallait pas songer à échapper au prompt cortège plus qu'au lunch prolongé, où la conversation ne fit qu'aller et venir en remous à voix basse, qui avaient le village pour centre. Sophie entendit le pasteur et Sir Walter s'adresser gaiement à son mari en l'appelant «Chapin» tout court! (Elle serappela, par ailleurs, avoir connu dans une vie précédente nombre de femmes qui, s'adressant à leur mari, l'appelaient habituellement Monsieur Un Tel.) Après le lunch, Lady Conant lui parla en termes explicites de la maternité, telle qu'on l'entend dans les cottages et les fermes éloignés de tout secours, et du devoir, en cela, de la maîtresse de Friars Pardon.
Une barrière dans une haie de hêtre, qu'ils atteignirent à travers de triples pelouses, les mit dehors, avant l'heure du thé, dans la partie sud et mal peignée de leur terre.
«Il me faut votre main, s'il vous plaît, dit Sophie, dès qu'ils furent à l'abri parmi les troncs de hêtres et les houx désordonnés. Vous rappelez-vous la vieille fille deProvidence and the Guitar[6], qui, ayant entendu le commissaire jurer, eut peine, dans la suite, à se croire vierge? Parce que je me sens avec elle des liens de parenté. Lady Conant est...
[6]Robert-Louis Stevenson.
[6]Robert-Louis Stevenson.
—Avez-vous découvert quelque chose sur les Lashmars? interrompit-il.
—Je n'ai pas demandé. Je vais d'abord écrire à tante Sydney à ce sujet. Oh! Lady Conant a parlé, à déjeuner, de terre qu'ils auraient achetée à des Lashmars il y a quelques années. J'ai découvert qu'en fait c'était au commencement du siècle dernier.
—Qu'avez-vous dit?
—J'ai dit: «Vraiment; mais c'est fort intéressant!» Comme cela. Je ne veux pas avoir l'air de chercher à me pousser. J'ai entendu parler des efforts de Mr. Sangres dans cet ordre d'idées. Et vous? Je ne pouvais pas vous voir derrière les fleurs. Le terrain était-il difficile, mon ami?»
George épongea un front déjà bruni par le grand air.
«Oh non... tout ce qu'il y a de plus facile. J'ai acheté Friars Pardon pour empêcher les oiseaux de Sir Walter de s'égarer.»
Un coq faisan fit bruire les feuilles mortes, et se leva presque sous leurs pieds. Sophie sauta en l'air.
«C'en est un, fit George avec calme.
—Ma foi, vos nerfs vont mieux, en tout cas, reprit-elle. Leur avez-vous dit que vous aviez acheté la chose pour en faire joujou avec?
—Non. C'est là que j'ai manqué de nerf. Je n'ai commis qu'une seule gaffe... je crois. J'ai dit que je ne comprenais pas pourquoi louer de la terre à des gens pour l'exploiter ne constituait pas une offre d'affaire comme une autre.
—Et qu'ont-ils répondu?
—Ils ont souri. Je finirai bien par savoir ce que ce sourire signifie. Ce ne sont pas gens à les gaspiller, leurs sourires. Voyez-vous ce sentier, près de Gale Anstey?»
Leurs regards plongeaient du haut de la pente sur un creux en forme de coupe. Par deux et par trois, des gens endimanchés suivaient lentement les chemins qui conduisaient d'une ferme à l'autre.
«J'en ai déjà vu je ne sais combien sur notre terre, dit Sophie. Eh bien, quoi?
—Cela vous montre que nous ne devons pas les priver de leurs droits de passage.
—Ces sentiers à vaches, dont nous nous sommes servis, en croisent des quantités! dit énergiquement Sophie.
—Oui. Eh bien, n'importe lequel d'entre eux nous coûterait, en frais judiciaires, deux mille livres à clore.
—Mais nous n'avons nulle intention de le faire.
—Toute la population entrerait en lutte, si nous le faisions.
—Mais, c'est notre terre, pourtant. Nous pouvons faire ce que nous voulons.
—Cen'est pasnotre terre. Nous n'avons fait que la payer. Nous lui appartenons, et elle appartient aux gens... nos gens, comme on les appelle. Ce n'est pas pour rien que je viens de déjeuner avec des Anglais.»
Ils passèrent lentement d'un champ pointillé de fougères au suivant—tout émus de l'orgueil du propriétaire, projetant à chaque détour changements et restaurations, s'arrêtant dans leurs sentierspour discuter, s'écartant l'un de l'autre pour embrasser deux points de vue à la fois, ou se rapprochant pour en examiner un seul. Des couples se dérangeaient pour les laisser passer, tout en souriant secrètement.
«Nous en commettrons, des impairs, finit-il par dire.
—Ensemble, en tout cas. Vous n'allez pas laisser personne s'en mêler, dites-moi?
—Que les entrepreneurs. (Il lui serra la main.) Ce petit syndicat que voici ne compte que sur lui-même.
—Mais vous pourriez sentir le besoin de quelqu'un, insista-t-elle.
—Oui... mais ce sera vous. C'est une affaire, Sophie; mais cela va être amusant.
—Dieu le veuille!» repartit-elle en rougissant.
Et elle se cria à elle-même, comme ils rentraient pour le thé:
«Cela en vaut la peine. Oui, cela en vaut la peine!»
La mise en état et l'emménagement de Friars Pardon fut une besogne des plus minutieuses, mais tout entière accomplie selon le mode anglais, sans frottement. Le temps et l'argent seuls furent mis en réquisition. Le reste demeura aux mains de bienfaisants conseillers de Londres, ou de génies, mâles et femelles, évoqués par Mr. et Mrs. Clokedu désert des fermes. Au centre se tenaient George et Sophie, un peu effarés, leurs intérêts s'étendant de jour en jour de tous les côtés.
«Je ne veux pas parler contre les Londoniens, déclara Cloke, promu par lui-même aux fonctions de commis des travaux extérieurs, d'ingénieur consultant, de chef du bureau de l'immigration, et d'inspecteur des eaux et forêts; mais vos gens, à vous, ne voudraient pas avoir l'air, pourtant, de trop vous écorcher.
—Comment le savoir? dit George.
—Dans cinq années d'ici, ou quelque chose d'approchant, admettons, vous serez en train de jeter un coup d'œil sur vos comptes de la première année, et, sachant ce que vous saurez alors, vous direz: «Oui-da, Billy Beartup—ou, cela se pourrait, le vieux Cloke—m'en a fait de belles quand j'étais nouveau venu!...» On n'aime pas se sentir cela en réserve contre soi.
—Je crois comprendre, repartit George.
—Mais, cinq années, c'est prévoir bien longtemps à l'avance.
—Je crains ben que ce chêne que Billy Beartup a abattu dans Reuben's Ghyll n'en mette pas moins de sept à être bon pour le plancher du salon, dit Cloke d'une voix traînante.
—Oui? Cela me regarde, déclara Sophie. (Billy Beartup, de Griffons, bûcheron d'éducation et denaissance, fermier par infortune de mariage, avait déposé sa hache à leurs pieds un mois auparavant.) Désolée si je vous ai engagé dans une autre éternité!
—Et nous ne saurons même pas, d'ici ce temps-là non plus, si nous ne nous sommes pas mis dedans avecvotrenouveau chemin de voitures», dit Cloke, toujours soucieux de tenir la balance exacte—avec une once ou deux en faveur de Sophie.
Les quatre mois passés avaient habitué George à ne pas répliquer. Le chemin carrossable, qui montait en lacets au haut de la colline, absorbait présentement tout son intérêt. Ils se mirent en route pour aller y jeter un coup d'œil, ainsi qu'à la machine à ébouer importée d'Amérique, laquelle avait comme frappé d'insolation l'âme guère ensoleillée de Skim Winch, le charretier. Mais le jeune Iggulden était appointé maintenant, et, sous sa direction,BulleretRoberts, les grands chevaux, remuaient des montagnes.
«Vous la levez comme ceci, et puis lui donnez une petite tape comme cela, expliqua-t-il à l'équipe. Mon oncle a été maître de route au Connecticut.
—Il y a donc des routes, là-bas? demanda Skim, assis sous les lauriers.
—Guère plus que des chemins d'intérêt commun. De la saleté. Cela vous irait bien, Skim.
—Pourquoi? demanda l'imprudent.
—Parce que vous ne ramasseriez pas de beignes, quand vous tombez saoul de votre charrette le samedi.
—Je n'en ai pas ramassé, la dernière fois, en tout cas», gronda Skim.
L'explosion de rire une fois calmée, le vieux Whybarne, de Gale Anstey, dit d'une petite voix flûtée:
«Qu'on dise ce qu'on voudra, il n'y a pas à nier que Chapin sait reconnaître la bonne ouvrage. Il ne construit pas un jour pour démolir le lendemain, comme ce nègre de Sangres.
—C'estelle, qui sait ce qu'elle veut, dit Pinky, le frère de Skim Winch, véritable Napoléon parmi les charretiers qui avaient aidé à apporter le grand piano à travers champs sous les pluies d'automne.
—Elle a de bonnes raisons pour cela, déclara Iggulden. Hôôô là, Buller! C'est une Lashmar. Ils ne s'y sont jamais repris à deux fois pour penser.
—Oh, vous avez découvert cela? Est-ce que la réponse de votre oncle est arrivée?» demanda Skim, lequel doutait qu'un pays aussi éloigné que l'Amérique fût pourvu de postes.
Les autres le regardèrent d'un air méprisant. Skim était toujours d'un siècle en arrière.
Iggulden se reposa de ses travaux.
«C'est une Lashmar, comme qui dirait toutdrait. J'ai sauté sur la plume pour écrire de suiteà mon oncle—moins d'un mois après qu'elle avait dit que sa famille venait de Veering Hollow.
—Où il n'y a pas de routes? interrompit Skim, sans que personne se mît à rire.
—Mon oncle s'est marié en secondes noces à une Américaine, qui s'en est tirée comme un... comme le coroner. C'est une Lashmar, de la vieille terre des Lashmars, avant qu'ils l'aient vendue aux Conants. C'est pas une Lashmar de Toot Hill, ni une de la famille des Crayfords. Son monde sort de la terre d'ici, ni craie ni forêt, mais de vrais vagabonds. Ils se sont embarqués pour l'Amérique—j'ai eu tout cela écrit par la femme de mon oncle—en dix-huit cent tout rond. Mon oncle dit qu'ils sont tous longs à faire des enfants.
—Cela ne serait-y pas aussi des nobles, là-bas, maintenant? demanda Skim.
—Non... y a pas de nobles en Amérique, n'importe depuis combien de temps vous y êtes. C'est contre leur loi. Y a d'autorisés que les riches et les pauvres. Ils sont hommes de loi et tout cela, là-bas, depuis deux cents ans... mais y a pas à dire, elle, c'est une Lashmar.
—Seigneur! Qu'est-ce que c'estbenque cent ans? dit Whybarne, qui en avait soixante-dix-huit.
—Et ils écrivent aussi de là-bas—la femme de mon oncle, je veux dire—qu'on peut encore les reconnaître à la tête. Ils ont encore les cheveuxcouleur queue de vache... et, en marchant, ils jettent la jambe en dehors. Lui, il a les pieds en dedans... il marche comme un bohémien; mais elle, regardez-la, et vous la verrez jeter la jambe en dehors... comme un pur sang.
—Attention! Ferme cela!»
Les larges oreilles de Pinky avaient saisi un bruit de voix, et, au moment où le couple émergea des lauriers, les hommes étaient tout à la besogne, les yeux sur les pieds de Sophie.
Elle avait eu moins de bonheur qu'Iggulden dans son enquête, attendu que sa tante Sydney de Meriden répondit à ses questions par un discours de deux pages sur le patriotisme, les prospectus d'une Société de Progrès de Village, dont elle était présidente, et par une demande de souscription en retard pour un Cercle de Lecture de Filles de Fabrique. Sophie brûla le tout dans la cheminée d'Orphée et Eurydice, sans souffler mot.
«Ce que je voudrais bien savoir, dit George, lorsque le printemps se fit sentir, et que les jardins demandèrent réflexion, c'est qui est-ce qui me paiera jamais de mon travail? J'ai mis déjà là-dedans la valeur d'au moins un demi-million de dollars.
—Sûr que vous ne vous dépensez pas trop? demanda sa femme.
—Oh, non; je n'ai pas, de tout l'hiver, songé un seul instant à moi. (Il regarda ses brunesguêtres anglaises, et sourit.) Tout cela est derrière moi, maintenant. Je crois que je pourrais bien m'asseoir pour y réfléchir, à ces derniers mois, vous savez, avant de nous embarquer.
—Non... ah, non, tout, mais pas cela! s'écria-t-elle.
—Mais il faut bien que je rentre, un jour. Vous n'avez pas la prétention de me tenir pour toujours éloigné des affaires... ou bien, quoi?»
Il termina sur un éclat de rire nerveux.
Sophie soupira, tout en tirant du râtelier du hall son rejeton de frêne, celui que le vieil Iggulden avait coupé à son intention.
«Et vous-même, n'en faites-vous pas trop aussi? Vous paraissez un peu fatiguée, dit-il.
—C'est vous, qui me fatiguez. Je m'en vais à Rocketts, voir Mrs. Cloke au sujet de Mary. (C'était la sœur de la télégraphiste, sur le point d'être promue au grade de femme de chambre-couturière à Friars Pardon.) Vous venez?
—Je suis en retard pour aller à Burnt House examiner la question du nouveau puits. A propos, il y a un peu de mal de gorge à Gale Anstey.
—C'est mon département. Ne vous en mêlez pas. Les petits Whybarne ont toujours la gorge sensible. C'est pour avoir du jujube.
—Tenez-vous éloignée de Gale Anstey jusqu'àce que je sois sûr, mon petit chat. Cloke aurait dû me dire.
—Ces gens-là ne disent pas. Etes-vous encore à l'apprendre? Mais, j'obéirai, mon seigneur et maître. Jusques au revoir!»
Elle partit à pied, car en deçà des trois grand'routes qui limitaient le vague triangle du domaine (même de nuit c'est à peine si l'on pouvait entendre y passer les charrettes), on n'employait de véhicules que pour le travail de la ferme. Les sentiers servaient à tous autres usages. Et, quoique tout d'abord les deux époux eussent projeté des améliorations, ils n'avaient pas tardé à se conformer aux habitudes de leur secret royaume, et hantaient les chemins feutrés sous le couvert des bois, soit le long des haies, soit au plus épais des fourrés, aussi librement que les lapins. Oui, Sophie se promenait la plupart du temps tête nue sous le casque de ses cheveux châtains; mais elle se sentait, tous ces derniers temps, tracassée par de vagues maux de dents, qu'elle expliqua à Mrs. Cloke, laquelle lui posa quelques questions. Comment cela se fit-il? Jamais Sophie ne le sut; mais, un instant après, voici que le bras de Mrs. Cloke lui entourait la taille, et qu'elle se trouvait la tête appuyée contre ce vaste sein, derrière la porte de la cuisine fermée.
«Ma chère petite! Ma chère petite! sanglota presquel'athée. Et prétendez-vous me dire que vous ne vous en doutiez pas? Voyons... voyons... où est-ce qu'on vous appris la moindre chose? Naturellement, c'est cela. Des fois et des fois, j'ai dit à Lady... (Elle s'arrêta.) Et maintenant, nous serons tous comme ça doit être.
—Mais... mais... mais..., gémit Sophie.
—Et vous voir si affairés à vous bâtir votre nid—les pianos et les livres—sans jamais penser à la chambre des petiots!
—Moi toute la première. (Sophie s'assit droite comme un I, et se prit à rire.)
—Il y a encore le temps. (Les doigts tapotèrent pensivement sur les vastes genoux.) Mais... mais cela doit être du monde qu'a un drôle d'esprit, par là-bas avec vous! Avez-vous pensé à envoyer chercher Madame votre mère?... Elle est morte? Ma chère petite! Ma chère petite! Ne vous inquiétez pas! Elle est tout de même heureuse de le savoir où elle est. C'est de l'ouvrage du Bon Dieu. Et nous étions là, que nous n'attendions plus que cela; car vous n'avez encore jamais failli à votre tâche. C'est pas dans votre nature. Qu'est-ce que vous disiez au sujet de ce que fait ma Mary? (La physionomie de Mrs. Cloke durcit, tandis qu'elle poussait son menton sur le front de Sophie.) Si la moindre de vos filles s'imagine de faire ses volontés, maintenant, c'est à moi... Mais elles n'oseraient pas, ma chèrepetite. Je vais veiller à ce qu'elles aussi elles fassent leur devoir. Soyez sûre que vous n'aurez pas d'ennuis.»
Lorsque Sophie revint à travers champs, le ciel et la terre prirent une autre apparence autour d'elle, comme le jour de la mort du vieil Iggulden. Un instant, elle pensa au large tournant de l'escalier, ainsi qu'à la nouvelle peinture blanc ivoire que nul coin de cercueil ne pouvait écorcher; mais voici que l'image s'effaça pour se changer en un pur étonnement, un pur effarement, qui la firent chanceler. Elle s'appuya contre l'une des barrières neuves, et resta encore un instant à parcourir du regard leurs terres.
«Allons, dit-elle d'un ton résigné, presque à haute voix, il faut que nous tâchions de lui faire sentir qu'il n'est pas en tiers dans la partie.»
Et elle tourna le coin qui commandait la vue sur Friars Pardon, étourdie, malade et sans force.
Tout à coup, la maison qu'ils avaient achetée par l'effet d'un caprice se présentait sous une nouvelle apparence à ses yeux, basse de façade, large d'ailes, ample, préparée par le cours des générations pour toutes choses de ce genre. De même que son aspect l'avait raffermie, lorsqu'elle gisait là, morne et désolée; de même, maintenant que ces quelques mois de vie entre ses murs lui donnaient un sens, elle prenait un pouvoir calmant et promettait du bon.Sophie se dépêcha d'entrer seule dans le hall, et baisa l'un et l'autre montants de porte:
«Soyez-moi propices. Vous savez, vous! Vous n'avez jamais encore failli à votre devoir.»
Lorsqu'on expliqua l'affaire à George, la première idée de celui-ci fut de s'embarquer aussitôt pour leur pays, mais ce fut chose à laquelle Sophie s'opposa.
«Je n'ai nul besoin de la science, dit-elle. Je n'ai besoin que de me sentir aimée, et, chez nous, on n'a pas le temps de cela. En outre, ajouta-t-elle en regardant par la fenêtre, ce serait une désertion.»
George fut forcé de se calmer en reliant Friars Pardon au système télégraphique de la Grande-Bretagne par téléphone—trois quarts de mille de poteaux, plantés par Whybarne et quelques-uns des amis de ce dernier. L'un de ceux-ci était un étranger, venu de la paroisse voisine. Il dit, pendant qu'on posait la ligne:
«Il y a un vieil ormeau, à droite, sur notre route. Allons-nous le jeter bas[7]?
[7]En Angleterre, on fabrique de préférence les cercueils avec l'orme. Les paysans préfèrent attendre que Sophie soit accouchée, pour abattre un arbre de cette essence.
[7]En Angleterre, on fabrique de préférence les cercueils avec l'orme. Les paysans préfèrent attendre que Sophie soit accouchée, pour abattre un arbre de cette essence.
—Les gens de la paroisse de Toot-Hill, ni grâce ni chance, Dieu les garde! (Le vieux Whybarne cria le proverbe local de trois poteaux plus bas sur la ligne.) Non, nous n'allons pas, pour ce qui estde nous, mettre ici la hache dans du bois à cercueil... pas jusqu'à ce que nous sachions où nous en sommes encore. Faites le tour, faites le tour!»
C'est ainsi que, jusqu'à ce jour, cette boucle imprévue dans la ligne droite qui traverse l'herbage au-dessus reste un mystère pour Sophie et George. Pas plus ne sauraient-ils dire pourquoi Skim Winsh, qui, tous les samedis soirs, à dix heures quarante-cinq, rentrait on ne peut plus mélodieusement ivre à son cottage situé au-dessus du petit bois de Dutton, comme son père avait fait avant lui, ne chantait plus au bas des marches du jardin, où Sophie craignait toujours qu'il ne se cassât le cou. Le sentier était, cela ne faisait pas de doute, un ancien droit de passage, et, à dix heures quarante-cinq, le samedi, Skim se rappelait qu'il était de son devoir, vis-à-vis de la postérité, d'en assurer l'observance—jusqu'au jour où Mrs. Cloke lui dit un mot—un seul mot. Elle dit ce mot de même à sa propre fille Mary, femme de chambre-couturière à Friars-Pardon, et à la meilleure et nouvelle amie de Mary, la servante de cinq pieds sept pouces, importée de Londres, qui apprenait à Mary à garnir les chapeaux, et trouvait que le pays manquait un peu de gaîté.
Mais on n'entendait pas de bruit—en aucun temps le moindre bruit,—et, lorsque Sophie se promenait dehors à pied, elle ne rencontrait personnesur son chemin, à moins d'avoir exprimé quelque désir contraire. Alors, ils semblèrent tous protester que tout allait pour le mieux en ce qui les concernait, eux, et leurs enfants, leurs poules, leurs toits, leur approvisionnement d'eau et leurs fils placés dans la police ou le service des chemins de fer.
«Mais vous ne trouvez pas cela un peu triste, ma chérie? demanda George, en faisant loyalement de son mieux pour ne pas se tourmenter, au fur et à mesure que les mois passaient.
—J'ai été si occupée à mettre ma maison en ordre, que je n'ai pas eu le temps de penser, répondit-elle. Vous, oui?
—Non... non. Si je pouvais seulement être sûr de vous.»
Elle se retourna sur la chaise longue verte du salon (laquelle en fin de compte, était Empire et non Heppelwhite), et mit de côté une liste de linge et de couvertures.
«Cela a tout changé, n'est-ce pas? murmura-t-elle.
—Oh, Dieu, oui! Mais je crois encore que si nous retournions à Baltimore...
—Et manquions notre premier véritable été ensemble. Non, merci, mon mari.
—Mais nous sommes absolument seuls.
—N'est-ce pas à cela que je suis en train de fairede mon mieux pour remédier? Ne vous tourmentez pas. Elle me plaît... me plaît jusque dans la moëlle des os. Vous ne vous rendez pas compte de ce qu'est sa maison pour une femme. Nous croyions, l'an dernier, l'habiter, alors que nous n'avions pas commencé à le faire. N'êtes-vous pas heureux dans votre cabinet, George?
—Je préfère être ici avec vous. (Il s'assit par terre contre la chaise longue, et prit la main de sa femme.)
—Sept heures, dit-elle, comme la pendule de Boule sonnait. Il y a deux ans, ce serait l'heure où vous rentreriez du bureau.»
Il tressaillit à ce souvenir, et se mit à rire.
«Le bureau! J'ai été au travail dix grandes heures aujourd'hui.
—Où avez-vous déjeuné? Avec les Conant?
—Non; à Dutton Shaw, assis sur un tronc d'arbre, les pieds dans un marais. Mais nous avons retrouvé l'ancienne source, et allons en amener l'eau à Gale Anstey l'an prochain.
—J'irai voir cela demain. Oh! je vous en prie, ouvrez donc la porte, cher ami. J'ai besoin de regarder le long du corridor. N'est-ce pas adorable, ce coin près de la descente de l'escalier, où donne le soleil? (Elle regarda d'entre ses paupières mi-closes la perspective de blanc ivoire et de vert pâle toute baignée d'or liquide.)
—Il y a une marche pour sortir de la chambre à coucher de Jane Elphick, poursuivit-elle... et le premier pas qu'il fera dans le monde devrait être pour monter. Je ne m'étonnerais nullement que ces gens l'aient mise là tout exprès. George, cela vous fera-il une différence, si ce garçon est une fille?»
Il répondit, comme il avait déjà fait maintes fois, que tout ce qui l'intéressait, c'était sa femme, non point l'enfant.
«Alors, vous êtes la seule personne à penser comme cela. (Elle se mit à rire.) Ne faites pas le benêt, mon ami. On s'y attend. Je sais, moi. C'est mon devoir. Je ne pourrais plus regarder nos gens en face, si j'y manquais.
—De quoi se mêlent-ils! Le diable les emporte!
—Vous verrez. Heureusement, la tradition de la maison est pour les garçons, déclare Mrs. Cloke; aussi suis-je garantie. Arriverez-vous jamais à comprendre ces gens-là? Moi, non.
—Et nous avons acheté cela pour rire... pour rire, grogna-t-il. Et nous voici bouclés ici pour Dieu sait combien de temps!
—Mais, songiez-vous à la revendre? (Il ne répondit pas.) Vous souvenez-vous de la seconde Mrs. Chapin?»
Il s'agissait d'une petite femme aux sourcils noirs, hardie, effrontée—veuve, de préférence—qui,à la mort de Sophie, devait astucieusement épouser George pour sa fortune, et le ruiner en un an. George étant occupé, Sophie l'avait inventée de toutes pièces quelque deux ans après leur mariage, et s'imaginait être la seule femme à avoir eu cette idée.
«Vous n'allez pas la resservir? demanda-t-il d'un air anxieux.
—Je voulais seulement dire que je haïrais quiconque achèterait Friars Pardon, dix fois plus que je ne haïssais la seconde Mrs. Chapin. Songez à tout ce que nous y avons mis de nous deux.
—Une couple de millions de dollars pour le moins. Je sais que j'aurais pu... (Il s'interrompit.)
—Les animaux! poursuivit-elle. Ils construiraient sûrement une loge de concierge en briques rouges à la grille, et dépéceraient la pelouse pour y mettre des corbeilles. Il faut que vous laissiez des instructions dans votre testament pour qu'ilne s'avise jamais de faire cela, George, n'est-ce pas?»
Il se mit à rire, et lui prit de nouveau la main, mais ne dit plus un mot jusqu'à l'heure de s'habiller. Alors, il bougonna:
«Que diable est pour un homme un pays où il ne peut faire d'affaires?»
Friars Pardon resta fidèle à sa tradition. Entemps révolu, naquit, non point ce tiers vis-à-vis de qui Sophie voulait se montrer si bienveillante, mais un jeune dieu, surpassant, c'était manifeste, Eros en beauté, comme en sagesse Confucius; un rehaut de délices, un renouveau de camaraderies—interprète de la Destinée. Cette dernière chose, George ne s'en aperçut qu'en rencontrant, peu de jours après l'événement, lady Conant qui traversait à grandes enjambées le petit bois de Dutton.
«Mon gaillard! s'écria-t-elle. (Et elle lui appliqua sur le dos une tape cordiale.) Je ne peux pas vous dire combien nous sommes tous contents.—Oh, tout ira bien pour elle! La naissance d'un héritier n'a jamais été cause d'aucun ennui à Friars Pardon... Voyons, où diable l'ai-je mis? (Elle fouilla à pleine main dans sa jupe bordée de cuir, et en sortit un petit gobelet d'argent.) J'ai envoyé un mot à votre femme, mais mon âne de groom a oublié de prendre ceci. Vous allez m'éviter un voyage. Faites-lui mes amitiés.»
Elle décampa au milieu de son escorte d'airedales.
Le gobelet était usé et cabossé. Au-dessus des initiales entrelacées G. L., on voyait en cimier un oiseau sans pattes et la devise:Demorez ung poï—Demorez ung poï.
«Voici l'explication de l'énigme, murmura Sophie, lorsqu'il la vit, ce soir-là. Lisez son mot. Il n'y aque les Anglais pour savoir tourner de si jolis billets.»
La plus chaude des bienvenues à votre petit homme. J'espère qu'il saura apprécier son pays natal, maintenant que l'y voici arrivé. Quoique vous n'ayez rien dit, nous ne pouvons naturellement pas le considérer comme un étranger; c'est pourquoi je lui envoie le vieux gobelet de baptême des Lashmars. Il est chez nous depuis que Gregory Lashmar, le frère de votre arrière-grand'mère...
La plus chaude des bienvenues à votre petit homme. J'espère qu'il saura apprécier son pays natal, maintenant que l'y voici arrivé. Quoique vous n'ayez rien dit, nous ne pouvons naturellement pas le considérer comme un étranger; c'est pourquoi je lui envoie le vieux gobelet de baptême des Lashmars. Il est chez nous depuis que Gregory Lashmar, le frère de votre arrière-grand'mère...
George regarda sa femme.
«Continuez», fit-elle d'un clignement de paupières, du fond des oreillers.
... arrière-grand'mère vendit son bien à la famille de Walter. Nous avons, semble-t-il, acquis à ce moment-là quelques-uns de vos dieux-lares; mais seuls en subsistent le gobelet ainsi que le vieux berceau que j'ai découvert dans la resserre, et que je vous fais remettre en état. J'espère que le petit George... Lashmar, il le sera aussi, n'est-ce pas?... verra ses petits-enfants se faire les dents sur son gobelet.Affectueusement vôtre,ALICE CONANT.P.S.T. Avez-vous été assez cachotiers sur tout cela!
... arrière-grand'mère vendit son bien à la famille de Walter. Nous avons, semble-t-il, acquis à ce moment-là quelques-uns de vos dieux-lares; mais seuls en subsistent le gobelet ainsi que le vieux berceau que j'ai découvert dans la resserre, et que je vous fais remettre en état. J'espère que le petit George... Lashmar, il le sera aussi, n'est-ce pas?... verra ses petits-enfants se faire les dents sur son gobelet.
Affectueusement vôtre,
ALICE CONANT.
P.S.T. Avez-vous été assez cachotiers sur tout cela!
«Ma foi, le di...
—Pas de gros mots, dit Sophie, c'est d'un mauvais exemple pour le petit.
—Mais comment, ma parole, y est-elle parvenue?Avez-vous jamais dit un mot concernant les Lashmars?
—Vous savez la seule fois... au jeune Iggulden, à Rocketts... lorsque Iggulden est mort.
—Le frère de votre arrière-grand'mère! Elle est remontée dans toute la parenté... mieux que votre tante Sydney ne l'eût pu faire. Que veut-elle dire à propos de notre silence?»
Les yeux de Sophie étincelèrent.
«J'y ai réfléchi aussi. Nous tenons enfin les Anglais. Vous ne voyez pas que, d'après elle, nous pensions qu'il s'agissait là d'une de ces choses que les Anglais découvriraient bien tout seuls, et que cela lui a fait impression? (Elle tourna le gobelet dans ses mains diaphanes, et soupira profondément.)Demorez ung poï—Demorez ung poï.Ce n'est pas une si mauvaise devise, George. Cela en valait la peine.
—Mais je ne vois pas encore bien...
—Je ne serais pas surprise qu'à leurs yeux notre venue ici fasse partie d'un plan bien ourdi pour nous retrouver auprès de nos ancêtres. C'est chose qu'ils comprendraient, eux. Et voyez comme tous, ils nous ont acceptés.
—Sommes-nous donc gens si peu désirables par nous-mêmes? grommela George.
—Soyez juste, Monsieur mon mari. Ce vilain homme de Sangres a deux fois plus d'argent quenous. Vous ne voyez pas la maman Conan lui appliquant une tape entre les épaules? Quand ce serait pour tout l'or du monde! Le pauvre être n'existe pas!
—Vous pensez alors que c'est cela? (Il regarda du côté de la bercelonnette installée près du feu, où ronflait le jeune Dieu.)
—Dès que je serai remise, je saurai par Mrs. Cloke ce que les Lashmars distribuent en largesses... c'est plus joli que pourboires... toutes les fois qu'un petit Lashmar vient au monde. Jusqu'ici, j'ai fait mon devoir, mais on attend beaucoup de moi.»
Sur ce, entra Mrs. Cloke, laquelle resta penchée en adoration sur le berceau. On lui montra le gobelet, et sa face devint radieuse.
«Oh! maintenant que Lady Conant l'a envoyé, tout marchera bien, pas vrai?George, naturellement, il le faut; mais vu ce qu'il est, nous espérions... tout votre monde espérait... que ce serait aussi unLashmar, et que cela arrondirait les choses. Un bien beau gobelet... y a pas son pareil, j'imagine.Demorez ung poï—Demorez ung poï!D'après ce que j'ai entendu, cela voudrait direAttendez un peu. Eh bien! c'est vrai pour les Lashmars, à ce qu'on prétend. Ils mettent du temps à remplir leurs maisons, oui-da. Tout probable que Master George, là-bas, ne se décidera qu'à la trentaine.
—Pauvre agneau! s'écria Sophie. Mais comment avez-vous su que les miens étaient des Lashmars?»
Mrs. Cloke réfléchit profondément.
«C'est sûr, que je ne saurais bien vous dire, madame; mais j'ai vaguement idée que c'est quelque parole que vous avez laissé échapper devant le jeune Iggulden, quand vous étiez à Rocketts. Cela se pourrait, que ce soit cela qui nous a mis la puce à l'oreille. Et c'est de cette façon-là que c'est venu, une parole amenant l'autre, tout en bavardant. Et ces gens d'Amérique, à Veering Hollow, ont été très obligeants de nouvelles, à ce qu'on m'a dit, madame.
—Mazette! dit George tout bas. Et c'est cela, le simple paysan!
—Oui, poursuivit Mrs. Cloke. Et Cloke se demandait, justement cet après-midi—votre oreiller a glissé, ma chère petite, c'est pas comme cela qu'il faut se mettre. Là!—histoire de dire quelque chose, si vous ne penseriez pas, à c't heure, à racheter les fermes Lashmar, monsieur. Elles n'arrondissent pas bien la propriété de Sir Walter. Elles s'en viennent de biais par chez nous. Cloke serait content de vous montrer cela un de ces jours.
—Mais, Sir Walter ne tient pas à vendre, n'est-ce pas?
—Nous pouvons le savoir par son intendant, monsieur, mais (d'un ton de mépris) je crois quevoilà cette garde-malade de Londres qui remonte de dîner; aussi, j'ai peur que nous soyons obligées de vous prier, monsieur... Allons, Master George... faites risette, mon poulot! Réveillons-nous une toute petite minute, mon agnelet!»
Quelques mois plus tard, ils étaient tous trois en bas, au ruisseau, dans les bois de Gale Anstey, en train de réfléchir à la reconstruction d'une passerelle emportée par les crues du printemps. George Lashmar, ce jour-là, demandait toutes les jacinthes de la terre du Bon Dieu à manger, et Sophie l'adorait d'une voix qu'on eût prise pour le roucoulement d'une colombe; aussi, la besogne se trouvait-elle retardée.
«Voici l'emplacement, finit-il par dire du milieu des myosotis. Mais où diable sont les poteaux de mélèze, Cloke? Je vous avais dit de les faire descendre tout prêts.
—Nous les descendrons, si vous le dites, répondit Cloke, avec un mouvement de la lèvre inférieure que le couple connaissait bien.
—Mais, je l'ai dit. Pourquoi faire, saprelotte! avez-vous apporté ici une pareille charretée de bois? Nous n'allons pas construire un pont de chemin de fer. Allons donc! En Amérique, une demi-douzaine de morceaux de cinq sur dix seraient largement suffisants.
—Je ne prétends pas le contraire, repartitCloke, et j'ai rien à dire contre le mélèze...sic'est votre idée de faire de l'ouvrage provisoire avec. J'suis pas ici, monsieur, pour vous raconter ce qui n'est pas; et vous ne pouvez pas dire que j'ai jamais cherché à vous supplanter en rien, ni à essayer de vous entraîner plus loin que vous ne vous êtes fixé...»
Un an auparavant, George eût bouilli d'impatience. Aujourd'hui, il se contenta de gratter de l'extrémité de son sarcloir un peu de la boue qui salissait ses vieilles guêtres, et attendit.
«Tout ce que je prétends, c'est que vous pouvez mettre du mélèze et faire de l'ouvrage provisoire avec; et d'ici à ce que le jeune maître se marie, tout sera à recommencer. Pour ce qui est de moi, j'ai descendu une couple de billes de chêne de quinze sur vingt, comme nous n'en avons jamais encore traîné de si coquet. Vous plantez cela, et vous v'là débarrassé de la question pour de bon. De l'autre façon—je ne dis pas que c'est pas cela, je dis seulement ce que je pense—eh bien, de l'autre façon, il ne sera pas plus tôt marié que nous aurons tout à refaire. Rien ne vous force à écouter ce que je dis, mais vous ne pouvez pas sortir de là.
—Non, répliqua George, après un instant de silence; il y a déjà quelque temps que je m'en rends compte. Va pour le chêne, alors; il n'y a pas à en sortir.»