GARM

GARM

Un soir, il y a de cela très longtemps, je me rendais en voiture dans un cantonnement militaire indien appelé Mian Mir, pour y assister à une représentation d'amateurs. Derrière la caserne d'infanterie, un soldat, le bonnet sur l'œil, se jeta à la tête des chevaux en se donnant à tue-tête pour un dangereux voleur de grand chemin. En réalité, c'était un de mes amis; aussi, lui conseillai-je de rentrer avant qu'on l'aperçût; mais il tomba sous le timon, et j'entendis une patrouille en quête de quelqu'un.

Le cocher et moi réussîmes à le faire monter en voiture, pour rentrer promptement, le déshabiller et le mettre au lit, où il se réveilla, le lendemain matin, avec un fort mal de tête et tout confus.

Une fois son uniforme nettoyé et séché, et lorsqu'on l'eut lui-même rasé, lavé et remis d'aplomb, je le ramenai à la caserne, le bras dans une belle écharpe blanche, et racontai que je l'avais accidentellement renversé. Ce n'est pointau sergent de mon ami, personne hostile et incrédule, que je narrai cette histoire, mais à son lieutenant, qui ne nous connaissait pas tout à fait aussi bien.

Trois jours plus tard, mon ami vint me rendre visite, et sur ses talons bavait et rampait l'un des plus irréprochables bull-terriers—de l'espèce démodée, deux tiers bull et un tiers terrier—qui eussent jamais attiré mes regards. Il était blanc pur, orné d'une selle fauve juste derrière le cou, et d'un carreau fauve à la racine de son fin fouet de queue. Je l'admirais à distance depuis plus d'un an, et Vixen, mon fox-terrier, à moi, le connaissait aussi, sans toutefois manifester d'opinion.

«Voilà pour vous, dit mon ami, lequel, toutefois, ne semblait pas fort goûter la séparation.

—Quelle folie! Ce chien vaut mieux que la plupart des hommes, Stanley, répondis-je.

—Je vous crois. Garde à vôôô..!»

Le chien se dressa sur ses pattes de derrière, et resta debout toute une longue minute.

«Le regard à droite!»

Il s'assit sur ses hanches et tourna la tête vivement à droite. Sur un signe il se redressa et aboya trois fois. Puis il donna la poignée de main avec la patte droite et sauta légèrement sur mon épaule.Là, il se mit en cravate, flasque et inerte, pendant de chaque côté de mon cou. On me pria de l'y ramasser pour le jeter en l'air. Il retomba en hurlant, et montra la patte.

«Cela fait partie du tour, dit son propriétaire. A présent, vous allez mourir. Veuillez creuser votre petite tombe et fermer ce petit œil-là.»

Toujours boitant, le chien se traîna jusqu'à la lisière du jardin, creusa un trou et se coucha dedans. Averti bientôt qu'il était guéri, il sauta dehors, en remuant la queue, et en pleurnichant pour qu'on l'applaudit. On lui fit accomplir une demi-douzaine d'autres tours, comme de montrer qu'il savait tenir un homme en respect (ce fut moi l'homme, en face de qui il s'assit, les dents à nu, prêt à bondir), et cesser de manger au commandement. Je n'avais pas plus tôt fini de le complimenter, que mon ami, d'un geste, l'immobilisa comme si on l'eût frappé d'une balle, prit dans son casque une feuille de papier de cantine réglé de bleu, me la tendit et se sauva, tandis que le chien, le suivant des yeux, se mettait à hurler. Je lus:

Monsieur,Je vous fais cadeau du chien à cause que vous m'avez tiré d'affaire. C'est le meilleur que je connaisse, car c'est moi l'auteur, et il vaut un homme. S'il vous plaît, ne lui donnez pas trop à manger,et, s'il vous plaît, ne me le rendez pas, car je ne le reprends pas, si vous voulez bien le garder. Donc, s'il vous plaît, n'essayez plus jamais de me le rendre. J'ai gardé pour moi son nom, de manière que vous pouvez l'appeler n'importe comment, et il répondra, mais, s'il vous plaît, ne le rendez pas. Il peut tuer son homme en cinq sec, mais, s'il vous plaît, ne lui donnez pas trop de viande. Il en sait plus qu'un homme.

Monsieur,

Je vous fais cadeau du chien à cause que vous m'avez tiré d'affaire. C'est le meilleur que je connaisse, car c'est moi l'auteur, et il vaut un homme. S'il vous plaît, ne lui donnez pas trop à manger,et, s'il vous plaît, ne me le rendez pas, car je ne le reprends pas, si vous voulez bien le garder. Donc, s'il vous plaît, n'essayez plus jamais de me le rendre. J'ai gardé pour moi son nom, de manière que vous pouvez l'appeler n'importe comment, et il répondra, mais, s'il vous plaît, ne le rendez pas. Il peut tuer son homme en cinq sec, mais, s'il vous plaît, ne lui donnez pas trop de viande. Il en sait plus qu'un homme.

Vixen, en forme de sympathie, joignit son aigre petit jappement au cri de désespoir du bull-terrier, et je demeurai fort ennuyé, sachant qu'aimer les chiens est une chose, mais qu'aimer un chien en est tout à fait une autre. Les chiens ne sont guère, à tout prendre, que des vagabonds, des sacs à puces, des gratteurs de cuir et des mange-de-tout, impurs selon la loi de Moïse et de Mahomet; mais un chien avec qui l'on vit seul durant au moins six mois de l'année; un être libre, si étroitement attaché à vous par l'amour que sans vous il ne bougera ni ne prendra de l'exercice; une créature douée de patience, de réserve, d'humour, de sagesse, qui vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même, n'est pas à proprement parler un chien.

Je possédais Vixen, qui était tout mon chien, à moi; et je sentais ce que devait avoir senti mon ami, en s'arrachant le cœur de cette façon pourle laisser dans mon jardin. Toutefois, le chien comprit assez clairement que j'étais son maître, et ne suivit pas le soldat. Dès qu'il eut repris haleine, je lui fis des mamours, et Vixen, glapissant de jalousie, s'élança sur lui. Eût-elle été de son sexe, il se serait peut-être consolé par quelque bataille, mais elle eut beau mordiller l'acier de ses flancs profonds, il n'en parut qu'importuné, et se contenta de poser sa lourde tête sur mon genou pour hurler de rechef. Je comptais, ce soir-là, dîner au cercle; mais comme, sous les ténèbres en train de s'accumuler, le chien allait en flairant par la maison vide, tel un enfant qui essaie de se remettre d'une crise de sanglots, je sentis que je ne pouvais pas le laisser supporter son premier soir tout seul. De sorte que nous mangeâmes à la maison, Vixen à ma droite et le chien-étranger à ma gauche, elle attentive à chaque bouchée qu'il avalait, et disant nettement ce qu'elle pensait de ses manières à table, bien meilleures que les siennes propres. C'était l'habitude de Vixen, jusqu'aux grandes chaleurs, de coucher dans mon lit, la tête sur l'oreiller comme une chrétienne; et, quand venait le matin, je m'apercevais toujours que la petite bête avait raidi ses pattes contre le mur et m'avait poussé jusqu'à l'extrême bord du lit. Ce soir-là, elle se hâta de se coucher, remplie d'intentions, tout le poil hérissé, un œil sur l'étranger, lequel s'étaitlaissé tomber sur une natte d'un air d'abandon et de désespoir, les quatre pattes étirées, avec de gros soupirs. Elle installa et réinstalla sa tête sur l'oreiller, pour se donner de petits airs, montrer ses petites grâces, et entonna la complainte qu'elle psalmodiait d'habitude avant de s'endormir. Le chien-étranger obliqua tout doucement vers moi. Je sortis ma main, et il la lécha. Aussitôt, mon poignet fut entre les dents de Vixen, dont leaarh!d'avertissement déclara tout aussi clairement que la parole que si je prêtais plus ample attention à l'étranger, elle allait mordre.

Je la saisis de la main gauche, derrière son cou potelé, la secouai sévèrement, et dis:

«Vixen, si vous recommencez, on va vous mettre dans la véranda. Maintenant, gare à vous!»

Elle comprit parfaitement, mais dès l'instant où je la lâchai, elle saisit encore mon poignet droit dans sa gueule, et attendit, les oreilles couchées et tout le corps aplati, prête à mordre. La queue du gros chien frappa le plancher, d'humble et conciliante manière.

J'empoignai Vixen une seconde fois, l'enlevai du lit comme un lapin (procédé qui la fit glapir d'horreur), et, comme je l'avais promis, allai l'installer dans la véranda, seule avec les chauves-souris et le clair de lune. Là-dessus, elle se mit à hurler. Puis elle se répandit en propos injurieux—nonpas à mon adresse, mais à celle du bull-terrier—jusqu'à en perdre la voix. Puis elle courut tout autour de la maison, essayant de chaque porte. Puis elle s'en alla aux écuries aboyer comme si l'on volait les chevaux, ce qui était une de ses vieilles ruses. Elle finit par revenir, et son jappement nasillard disait: «Je serai bien sage! Laisse-moi rentrer, et je serai bien sage!»

Admise à rentrer, elle s'élança sur son oreiller. Lorsqu'elle fut calmée, je murmurai à l'autre chien:

«Tu peux te coucher sur le pied du lit.»

Le bull bondit aussitôt, et Vixen, quoique je la sentisse frémir de rage, se garda de protester. C'est ainsi que nous dormîmes jusqu'au matin.

Ils prirent le premier déjeuner avec moi, morceau à l'un, morceau à l'autre, jusqu'au moment où, le cheval étant arrivé, nous partîmes pour la promenade. Je ne crois pas que le bull eût jamais encore suivi un cheval. Il se montra hors de lui, pendant que Vixen, à son ordinaire, criait, se démenait, s'élançait, pour finalement se charger du cortège.

Il y avait près de là un coin de village qu'en général nous passions avec précaution, attendu que tous les parias de chiens jaunes de l'endroit s'y donnaient rendez-vous. C'étaient de ces bêtes à demi sauvages, mourant de faim, qui, tout en étant de la dernière poltronnerie, ne se feront pasfaute, si elles sont rassemblées neuf ou dix, de houspiller, tuer, et boulotter un chien anglais. J'avais toujours avec moi, à leur intention, un fouet à longue mèche. Ce matin-là, ils attaquèrent Vixen, laquelle, peut-être à dessein, avait quitté l'ombre de mon cheval.

Le bull s'en venait, à cinquante mètres derrière, labourant la poussière, boulant de côté, et souriant à la façon de ceux de son espèce. J'entendis Vixen piailler; une demi-douzaine de ces mâtins s'étaient refermés sur elle; un sillage blanc se dessina derrière moi; un nuage de poussière s'éleva près de Vixen, et, lorsqu'il se dissipa, je vis un grand paria qui gisait le dos brisé, et le bull qui en secouait un autre à terre. Vixen se retira sous la protection de mon fouet, et le bull revint en pagayant, plus souriant que jamais, et couvert du sang de ses ennemis. Cela me décida à l'appeler «Garm au Poitrail Sanglant[8]», lequel, en son temps, fut un grand personnage, ou «Garm» tout court; sur quoi je me penchai en avant, pour lui dire quel serait son nom tout au moins provisoire. Il leva les yeux tandis que je le répétais, puis s'éloigna au galop. Je criai:

[8]Le Cerbère de Hel (Enfer), des légendes scandinaves.

[8]Le Cerbère de Hel (Enfer), des légendes scandinaves.

«Garm!»

Il s'arrêta, revint toujours courant, et s'approcha pour s'informer de mes désirs.

Alors, je vis que mon ami, le soldat, avait raison, et que ce chien en savait plus et valait mieux qu'un homme.

A la fin de la promenade, je donnai un ordre, que Vixen connaissait autant que détestait:

«Allez vous faire laver!»

Garm en comprit une partie, Vixen interpréta le reste, et tous deux s'en allèrent de conserve, à un trot modéré. Lorsque je me rendis à la véranda de derrière, Vixen, lavée et blanche comme neige, s'en montrait fière, mais le boy ne voulait pour rien au monde toucher à Garm, à moins que je ne fusse présent. De sorte que je restai là pendant qu'on le débarbouillait, et que, le savon formant crème au sommet de sa large tête, il me regardait demandant si c'était bien à cela que je m'attendais pour lui. Le boy, il le savait bien, ne faisait qu'exécuter des ordres.

«La prochaine fois, dis-je au boy, tu laveras le grand chien avec Vixen, quand je les renverrai.

—Est-ce qu'il le sait?—demanda le boy, lequel était au courant des façons de la gent canine.

—Garm, fis-je, la prochaine fois, on vous lavera en même temps que Vixen.»

Je vis que Garm avait compris. En effet, au jour de bain suivant, tandis que Vixen se sauvait comme d'habitude sous mon lit, Garm fixa les yeux sur le boy, qui se tenait quelque peu indécisdans la véranda, marcha noblement jusqu'à la place où on l'avait lavé la dernière fois, et se tint roide dans le tub.

Mais les longues journées de mon bureau furent pour lui une amère épreuve. Nous partions tous les trois en voiture le matin, à huit heures et demie, pour ne rentrer qu'à six heures au plus tôt. Vixen, instruite de cette routine, s'en allait dormir sous ma table; mais, pour Garm, la réclusion lui rongea l'âme. Il restait généralement assis dans la véranda, l'œil au guet sur le Mail; et je savais trop bien ce qu'il attendait.

Parfois une compagnie de soldats s'avançait, en route pour le Fort, et Garm roulait les inspecter; ou bien un officier en uniforme entrait au bureau, et c'était pitié de voir la fête que faisait le pauvre Garm à l'habit—non pas à l'homme. Il sautait tout autour, reniflait et aboyait joyeusement, puis courait à la porte et revenait.

Un après-midi, je l'entendis aboyer à pleine gorge—chose que je ne l'avais pas encore entendu faire—et il disparut. Lorsqu'à la fin du jour je rentrai en voiture dans mon jardin, un soldat en uniforme blanc escalada le mur à l'autre bout, et le Garm qui vint à ma rencontre était un chien joyeux. Le fait se reproduisit deux ou trois fois par semaine dans le courant d'un mois.

Je fis semblant de ne rien voir, mais Garm savait, et Vixen, aussi, savait. Il se glissait hors du bureau vers quatre heures, comme s'il allait regarder le paysage; mais c'était pour retourner à la maison; et il faisait cela si tranquillement que sans Vixen je ne m'en serais pas aperçu. La jalouse petite chienne reniflait et ronflait sous la table, tout juste assez haut pour appeler mon attention sur la fuite. Garm aurait pu sortir quarante fois par jour, sans que Vixen bougeât, mais, lorsqu'il s'esquivait pour aller revoir son vrai maître dans mon jardin, elle me le disait en son langage. C'était sa seule façon de marquer que Garm ne faisait pas tout à fait partie de la famille. Ils se montraient, en tous temps, les meilleurs amis de la terre;maisVixen expliquait que Garm, je ne devais jamais l'oublier, ne m'aimait pas autant qu'elle m'aimait.

Je n'y comptais nullement. Le chien n'était pas mon chien—ne pourrait jamais devenir mon chien—et je le savais tout aussi malheureux que son maître, lequel faisait à pied huit milles par jour pour le voir. Aussi me sembla-t-il que plus tôt ils seraient tous deux réunis, mieux cela vaudrait pour tout le monde.

Un après-midi, je renvoyai Vixen seule à la maison dans le dogcart (Garm était parti devant), et m'en allai à cheval aux cantonnements trouver un autre de mes amis, Mulvaney, soldat irlandais, grand ami du maître du chien.

Je lui expliquai toute l'affaire, et conclus:

«Et à l'heure qu'il est, Stanley est dans mon jardin à pleurer sur son chien. Pourquoi ne le reprend-il pas? Ils sont malheureux l'un et l'autre.

—Malheureux!... Dites que l'homme en a perdu le sens!... Mais, c'est son idée.

—Quelle idée? Il fait cinquante milles par semaine pour voir la bête, et a l'air de ne pas me reconnaître quand il me rencontre sur la route. Et je suis aussi malheureux que lui. Tâche qu'il reprenne le chien.

—C'est la pénitence qu'il s'est imposée. Je lui ai dit, comme ça, pour rigoler, après que vous aviez passé si à propos sur lui, ce soir où il était ivre—je lui ai dit que si c'était un catholique comme moi[9], il devrait faire pénitence. Le v'là-t-il qui part avec cette idée en tête et une bonne dose de fièvre, sans plus vouloir entendre parler que de vous donner le chien en gage!

[9]Mulvaney, soldat irlandais, est catholique, alors que son camarade est protestant.

[9]Mulvaney, soldat irlandais, est catholique, alors que son camarade est protestant.

—Un gage! A quel propos? Je n'ai pas de gages à recevoir de Stanley.

—Un gage de bonne conduite. Il marche droit, pour le quart d'heure, au point que c'est pas un plaisir de vivre avec lui!

—S'est-il donc affilié à quelque société de tempérance?

—S'il n'y avait que ça, je m'en moquerais pas mal. On peut rester trois mois à faire partie d'une société de tempérance, et bonsoir! Il dit qu'il ne reverra jamais le chien, et comme cela, remarquez bien, qu'il marchera droit ad vitam æternam. Vous connaissez ses idées? Eh bien, en v'là une. Et le chien, comment prend-il la chose?

—Comme un homme. C'est le meilleur chien de toute l'Inde. Ne peux-tu pas faire en sorte que Stanley le reprenne?

—Je ne peux pas faire plus que j'ai fait. Mais vous connaissez ses idées. Il accomplit sa pénitence, et v'là tout. Qu'est-ce qu'il va devenir, quand il va aller dans les Montagnes? Le major l'a mis sur la liste.»

C'est la coutume, aux Indes, de prendre dans chaque régiment un certain nombre de malades, pour les envoyer dans les stations de l'Himalaya au moment des chaleurs; et, malgré la fraîcheur et le bien-être dont les hommes devraient y jouir, la société de la caserne qui est là, en bas, leur manque au point qu'ils font tout leur possible pour redescendre, sinon même pour éviter d'y aller. Je sentis que ce déplacement amènerait une solution. Aussi étais-je plein d'espoir quand je quittai Mulvaney lequel, toutefois, me rappela.

«Il ne reprendra jamais le chien, môssieu. Vouspouvez bien parier un mois de votre paye! Vous connaissez ses idées.»

Je n'avais nullement la prétention de comprendre le fusilier Stanley; aussi fis-je la seule chose à faire: je le laissai tranquille.

Cet été-là, les malades du régiment auquel appartenait mon ami reçurent de bonne heure l'ordre de se rendre dans les Montagnes, les docteurs pensant que la marche ne pourrait que leur faire du bien tandis que les jours étaient encore frais. Leur route filait vers le sud jusqu'en un endroit appelé Umballa, à cent vingt milles ou davantage. Ils devaient alors tourner à l'est et continuer d'avancer dans les Montagnes jusqu'à Kasauli, Dugshai ou Sabathoo. La veille de leur départ, je dînai avec les officiers—ils se mettaient en route à cinq heures du matin. Il était minuit; quand je pénétrai en voiture dans mon jardin, et surpris une forme blanche qui se sauvait par-dessus le mur.

«Cet homme est ici depuis neuf heures du soir, dit mon majordome, à tenir conversation avec ce chien. Il est complètement fou. Je ne lui ai pas dit de s'en aller, parce que ce n'est pas la première fois qu'il vient ici, et que le boy m'a prévenu que si je lui disais cela, je me ferais immédiatement égorger par ce grand chien-là. Il n'a pas demandé à parler au Protecteur du Pauvre, pas plus qu'il n'a réclamé à manger ni à boire.

—Kadir Ruksh, répondis-je, tu as bien fait, car le chien t'aurait certainement tué. Mais je ne pense pas que le soldat blanc revienne jamais, maintenant.»

Garm dormit mal cette nuit-là, et geignit dans ses rêves. Il lui arriva, une fois, de sauter sur pattes avec un aboi clair et retentissant, et je l'entendis remuer la queue jusqu'au moment où cela le réveilla et où l'aboi mourut en un hurlement. Il avait rêvé qu'il se retrouvait avec son maître, et je faillis en pleurer. Tout cela, de la faute de cet imbécile de Stanley!

La première halte que fit le détachement des malades fut à quelques milles de leur caserne, sur le chemin d'Amritsar, et à dix milles de ma maison. Par hasard, l'un des officiers revint en voiture pour bien dîner encore une fois au cercle (la cuisine, en route, est toujours mauvaise), et je l'y rencontrai. C'était un de mes amis personnels, et je savais qu'il savait ce que c'était que d'aimer, ce qui s'appelle aimer, un chien. Son favori était un gros et gras retriever, qui allait dans les montagnes pour sa santé; et, quoiqu'on fût encore en avril, la brune et ronde bête soufflait et suffoquait dans la véranda du cercle au point d'en éclater.

«C'est étonnant, dit l'officier, les ruses que mes sacrés malades inventent pour revenir à lacaserne. Est-ce qu'un homme de ma compagnie ne me demandait pas tout à l'heure une permission pour revenir au cantonnement payer une dette oubliée? Cette idée m'a tellement séduit que je l'ai laissé aller, et il est parti, content comme Polichinelle, dans le bruit de grelots d'unekka. Dix milles pour payer une dette! Je me demande ce qu'il y avait là-dessous.

—Si vous voulez me ramener en voiture chez moi, je crois bien que je pourrais vous le montrer,» repartis-je.

Sur quoi nous nous rendîmes chez moi en dog-cart, avec le retriever; et, en route, je lui racontai l'histoire de Garm.

—Je me demandais où était passée la bête. C'est ce que le régiment a de mieux comme chien, dit mon ami. J'en ai offert vingt roupies au petit type, il y a un mois. Mais c'est un gage, dites-vous, de bonne conduite pour Stanley? Stanley est un de mes meilleurs hommes—quand il veut.

—Justement! répliquai-je. Un homme de second ordre n'eût pas pris les choses à cœur autant que lui.»

Nous entrâmes sans bruit en voiture par l'extrémité opposée du jardin, et fîmes à pas de loup le tour de la maison. Il y avait contre le mur un endroit planté de tamaris, où je savais que Garm cachait ses os. Vixen elle-même n'était pointautorisée à stationner par là. Dans le beau clair de lune indien, je vis un uniforme blanc penché sur le chien.

«Adieu, mon vieux. (Nous ne pouvions pas ne pas entendre la voix de Stanley.) Pour l'amour du Ciel, ne va pas te faire mordre par quelque galeux de chien pour devenir enragé. Toi, tu peux bien prendre garde à toi, mon vieux. C'est pas toi qui t'en vas te saouler pour aller après cela cogner dans tes amis. Toi, tu te contentes d'emporter tes os et de manger ton biscuit, et de tuer ton ennemi comme un gentleman. Je m'en vais—n'hurle pas—je m'en vais à Kasauli, où je ne te verrai plus.»

Je l'entendis tenir le nez de Garm, au moment où le chien jetait ce nez en l'air, aux étoiles.

«Tu vas rester ici à te conduire de première, hein? Et je vais m'en aller pour tâcher, moi, de bien me conduire, et je ne sais pas comment faire pour te quitter. Je ne sais pas.

—Je crois que tout cela est sacrément idiot, fit l'officier, en flattant son grand vieux joufflu de retriever.»

Il appela le fantassin, lequel sauta sur ses pieds, fit trois pas en avant, et salua.

«Vous, ici? dit l'officier, en détournant la tête.

—Oui, mon capitaine, mais j'allais juste m'en aller.

—Je vais partir à onze heures dans ma charrette. Vous viendrez avec moi. Je ne peux pas avoir des malades à courir partout comme cela. Présentez-vous à onze heures, ici.»

Nous n'en dîmes pas bien long une fois rentrés dans la maison, et l'officier se contenta de marmonner, tout en tirant sur les oreilles de son retriever.

C'était un vieux honteux paillasson de chien, trop nourri; et lorsqu'il se rendit, en se dandinant, à ma cuisine pour s'y faire donner à manger, je fus pris d'une idée géniale.

A onze heures, le chien de cet officier n'était trouvable nulle part, et il fallait entendre le beau tapage que fit son maître. Ce dernier appela, cria, tempêta, et passa une demi-heure à fourrager dans le jardin.

Je finis par dire:

«C'est sûr qu'il reviendra demain matin. Expédiez un homme par le chemin de fer; je vais retrouver la bête et vous la renvoyer.

—La bête? repartit l'officier. Je fais beaucoup plus de cas de ce chien que d'aucun homme de ma connaissance. Vous en parlez à votre aise—vous avez votre chien ici.»

Vixen était là, en effet—sous mes pieds—et, eût-elle été marquée manquante, qu'il n'eût plus été question de boire ni de manger dans ma maisonjusqu'à son retour. Mais il y a des gens pour s'amouracher de chiens tout au plus dignes d'un coup de fouet.

Mon ami dut enfin repartir avec Stanley sur le siège de derrière. Et le boy me dit alors:

«Quel drôle d'animal que le chien de Bullen Sahib? Venez voir!»

J'allai dans la case du boy. Le vieux gros vaurien était là, couché sur une natte, soigneusement enchaîné. Il devait avoir entendu son maître appeler pendant vingt minutes, mais n'avait pas même cherché à le rejoindre.

«Cela n'a pas de cœur, dit le boy sur un ton de mépris. C'est unpunniar-kooter(un chien couchant). Il n'a pas seulement essayé de s'ôter ce chiffon de la gueule quand son maître l'a appelé. Vixen-baba aurait sauté par la fenêtre, elle, et ce grand chien m'aurait étranglé, malgré toutes les muselières. C'est vrai qu'il y a chien et chien.»

Le lendemain soir, qui s'en revint, si ce n'est Stanley? L'officier lui avait fait reparcourir quatorze milles en chemin de fer, avec un mot pour me prier de rendre le retriever si je l'avais retrouvé; sinon, d'offrir les plus fortes récompenses. Le dernier train pour le camp partait à dix heures et demie, et Stanley resta jusqu'à dix heures à tenir conversation avec Garm. J'argumentai, je suppliai, j'allai jusqu'à menacer de tuer d'uneballe le bull-terrier, mais le petit homme resta ferme comme un roc, malgré le bon dîner que je lui offris et la sévérité du ton sur lequel je lui parlai. Garm savait tout aussi bien que moi que c'était la dernière fois qu'il pouvait espérer de voir son homme, et suivait Stanley comme une ombre. Le retriever ne dit rien, et se contenta de se lécher les babines après son repas, pour se retirer en se dandinant, sans même dire merci au boy absolument dégoûté.

Ainsi se trouvait avoir pris fin cette dernière entrevue, après quoi je me sentais aussi désemparé que Garm, lequel, toute la nuit, ne cessa de gémir dans son sommeil.

Quand nous allâmes au bureau, le lendemain, il trouva une place sous la table, contre Vixen, et, s'y laissant tomber à plat, ne bougea plus jusqu'à l'heure de rentrer.

Fini, de courir dans les vérandas, fini, de s'esquiver pour des conversations furtives avec Stanley! Le temps devenant plus chaud, les chiens reçurent défense de trotter aux côtés de la charrette, et prirent place auprès de moi sur le siège, Vixen la tête sous le creux de mon bras gauche, et Garm calé plus loin contre l'accotoir.

Là, Vixen était toujours à son affaire. Elle avait à s'occuper de tout le va et vient du trafic, tel queles charrettes à bœufs qui barraient la route, les chameaux, les poneys menés en main, aussi bien qu'à garder toute sa dignité lorsqu'elle passait d'humbles amis courant dans la poussière. Elle ne jappait jamais pour le plaisir de japper, mais sa voix perçante, altière, était connue tout le long du Mail, et les terriers d'autrui répondaient sur le même ton, et les conducteurs de bœufs, regardant par-dessus leur épaule, nous cédaient la route en souriant.

Mais Garm ne faisait aucune attention à tout cela. Ses gros yeux contemplaient l'horizon, et sa gueule terrible restait close. Il y avait, au bureau, un autre chien qui appartenait à mon chef. Nous l'appelions «Bob le Bibliothécaire», parce qu'il entendait toujours des rats imaginaires derrière les rayons de livres, et qu'en voulant leur faire la chasse il entraînait la moitié des files de vieux journaux. Bob était l'idiot le mieux intentionné du monde, mais Garm ne l'encourageait pas. Bob montrait la tête au coin de la porte, en haletant: «Au rat! Viens donc, Garm!» Sur quoi Garm, décroisant et recroisant ses pattes, se mettait en rond et laissait Bob pleurnicher sur le plus indifférent des dos de chien. En ce temps-là, le bureau eut à peu près la gaieté d'un tombeau.

Une fois, une seule et unique fois, vis-je Garm un peu content de ce qui l'entourait. Il était allésans autorisation, un dimanche matin, de bonne heure, se promener en compagnie de Vixen, et un imbécile de tout jeune artilleur (sa batterie venait de se transporter en cette partie du monde) essaya de les voler tous les deux. Vixen, cela va sans dire, n'était pas si sotte que d'accepter à manger de la part des soldats; et, d'ailleurs, elle venait d'achever son petit déjeuner. De sorte qu'elle revint au trot, traînant un gros morceau de ce mouton que l'on distribue à nos troupes, le déposa dans ma véranda, et leva les yeux pour voir ce que j'en pensais. Je lui demandai où était Garm, et elle courut devant le cheval pour me montrer le chemin.

A un mille environ sur la route, nous tombâmes sur notre artilleur, assis tout raide sur le regard d'un aqueduc, un mouchoir graisseux en travers des genoux. Garm se tenait vis-à-vis, l'air plutôt satisfait. Pour peu que l'homme remuât bras ou jambe, Garm découvrait ses dents en silence. Le bout d'une ficelle cassée pendait au collier du chien, et l'autre moitié gisait, toute chaude, dans la main inerte de l'artilleur.

Ce dernier m'expliqua, sans cesser de tenir les yeux droit devant lui, qu'il avait rencontré ce chien (il le gratifia de noms terribles) errant tout seul, et qu'il l'emmenait au Fort pour le faire abattre comme un paria sans maître qu'il était.

Je déclarai que, pour moi, Garm ne ressemblait guère à un paria, mais que, si l'artilleur croyait devoir le faire, il était libre de l'emmener au Fort. Il répondit qu'il n'y tenait pas plus que cela. Je lui dis alors de s'en aller au Fort tout seul. Il repartit qu'il n'avait pas besoin d'y aller à cette heure-là, mais que pourtant il allait suivre mon conseil dès que j'aurais rappelé le chien. J'avertis Garm d'avoir à le conduire au Fort, et Garm le fit avancer solennellement, durant un mille et demi sous un soleil torride, jusqu'à la grille, où je racontai au poste ce qui s'était passé; sous les rires, le jeune artilleur fit montre de plus de colère qu'il n'était absolument besoin. Plusieurs régiments, lui dit-on, avaient essayé de voler Garm en leur temps.

Ce mois-là, la chaleur s'établit sérieusement, et les chiens couchèrent dans la salle de bains, sur les carreaux frais et humides où l'on installe le tub. Chaque matin, dès que l'homme remplissait mon tub, les deux amis sautaient dedans, et chaque matin l'homme remplissait le tub une seconde fois. Je lui dis qu'il pourrait tout aussi bien mettre de l'eau dans un petit baquet exprès pour les chiens.

«Non pas, répondit-il en souriant, ce n'est pas leur habitude. Ils ne comprendraient pas. D'ailleurs, ils ont plus de place dans le grand bain.»

Les coolies de punkah, qui tirent sur les punkahs nuit et jour, finirent par connaître Garm intimement. Celui-ci observa que, si le va et vient de l'éventail s'arrêtait, j'appelais le coolie et le priais de tirer d'un coup plus allongé. Si l'homme continuait de dormir, je le réveillais. Garm découvrit également que c'était bon de s'étendre dans la vague d'air, sous le punkah. Il se peut que Stanley lui eût appris tout cela naguère, à la caserne. Toujours est-il que lorsque le punkah s'arrêtait, Garm commençait par grommeler et braquer l'œil sur la corde; si cela n'éveillait pas l'homme—presque toujours cela l'éveillait—il s'en allait sur la pointe du pied parler à l'oreille du dormeur. Vixen était une petite chienne fort intelligente, mais elle ne parvint jamais à relier le punkah au coolie; aussi Garm me procura-t-il des heures délicieuses de frais sommeil. Toutefois, il était foncièrement malheureux—désemparé tout comme un être humain; et, dans sa misère, il s'attachait à moi si étroitement que d'autres le remarquèrent et en conçurent de l'envie. Si je passais d'une pièce dans une autre, Garm me suivait; si ma plume s'arrêtait de gratter, la tête de Garm se fourrait dans ma main; si je me retournais, à demi éveillé, sur l'oreiller, Garm était debout, à mon côté; car il savait que j'étais le seul chaînon le rattachant à son maître, et jour et nuit, et nuit et jour, ses yeux posaient une question—uneseule question.—«Quand tout cela va-t-il finir?»

Vivant avec le chien comme je faisais, je ne pris pas garde que les chaleurs l'éprouvaient plus que de raison, jusqu'au jour où quelqu'un, au cercle, me dit:

«Mais votre chien n'en a pas pour une semaine ou deux. Ce n'est plus qu'une ombre.»

Sur quoi je bourrai Garm de fer et de quinine, ce qui ne lui plut guère; et je restai fort inquiet. Il perdit l'appétit, et Vixen fut autorisée à manger le dîner du pauvre Garm sous ses yeux. Cela même n'arriva pas à le faire avaler, et l'on se réunit en consultation à son sujet: le meilleur docteur mâle de l'endroit; une doctoresse qui soignait des femmes de rois; et l'Inspecteur Général Adjoint du service vétérinaire de toute l'Inde. Ils se prononcèrent sur les symptômes, et je leur racontai l'histoire. Et Garm était là, couché sur le divan, à me lécher la main.

«Il se meurt de chagrin, dit tout à coup la doctoresse.

—Ma parole, repartit l'Inspecteur Général Adjoint, je crois que Mrs. Macræ a parfaitement raison—comme toujours.»

Le meilleur docteur mâle de l'endroit rédigea une ordonnance, que l'Inspecteur Général Adjoint du service vétérinaire parcourut ensuite, afin de s'assurerque les médicaments étaient dans de convenables proportions de chien; ce fut la première fois de sa vie que notre docteur souffrit de voir reviser ses prescriptions. Il s'agissait d'un tonique puissant, qui remit sur pied le pauvre bonhomme durant une semaine ou deux; après quoi il recommença de maigrir. Je demandai à un homme de ma connaissance, lequel se rendait dans les Montagnes, de l'emmener avec lui. L'homme s'en vint à la porte, son fourniment empaqueté sur le haut de la voiture. D'un seul et rouge coup d'œil, Garm embrassa toute la situation. Le poil se hérissa tout le long de son dos, et il s'assit en face de moi pour émettre le plus terrible grondement que j'aie jamais entendu dans la gueule d'un chien. Je criai à mon ami de partir aussitôt; et, dès que la voiture fut hors du jardin, Garm, posant sa tête sur mon genou, se mit à geindre. Ainsi connus-je sa réponse, et ne pensai plus qu'à me procurer l'adresse de Stanley dans les Montagnes.

Mon tour d'aller prendre le frais arriva tard en août. On nous octroyait trente jours de congé par an, si personne ne tombait malade, et nous les prenions suivant les nécessités du service. Mon chef et Bob le Bibliothécaire s'octroyèrent leurs vacances les premiers; et, lorsqu'ils furent partis, jefis, comme d'habitude, un calendrier que je pendis à la tête de mon lit, pour en arracher jour par jour un feuillet jusqu'à leur retour. Vixen était allée déjà cinq fois aux Montagnes avec moi; et elle en appréciait le froid, l'humidité et les beaux feux de bois presque autant que je faisais.

«Garm, fis-je, nous nous en allons retrouver Stanley à Kasauli. Kasauli, Stanley... Stanley, Kasauli.»

Et je répétai cela vingt fois.

Il ne s'agissait pas, en réalité, de Kasauli, mais d'un autre endroit. Toutefois, me rappelant ce que Stanley avait dit dans mon jardin, la nuit en question, je n'osais pas changer le nom. Alors, Garm se mit à trembler; puis, il aboya; puis, il sauta après moi, frétillant de joie et remuant la queue.

«Pas encore, fis-je, en levant la main. Quand je dirai: «Nous partons», nous partirons, Garm.»

Je sortis le petit paletot et le collier à pointes, que portait toujours Vixen là-haut dans les Montagnes, pour la protéger contre les refroidissements soudains et ces brigands de léopards, et je laissai les deux camarades les sentir et en causer. Ce qu'ils dirent, je n'en sais rien, naturellement; mais cela fit de Garm un tout autre chien. Il avait les yeux brillants, et il aboyait joyeusement quand je lui parlais. Il mangea sa pitance, et tua ses ratsdurant les trois semaines suivantes; et, s'il commençait à geindre, je n'avais qu'à lui dire: «Stanley, Kasauli... Kasauli, Stanley,» pour lui remonter le moral. Je regrettais de n'y avoir pas pensé plus tôt.

Mon chef revint, tout halé par le grand air, et fort irrité de trouver une telle chaleur dans les Plaines. Ce même après-midi, nous commençâmes tous les trois, en compagnie de Kadir Buksh, à faire nos paquets pour notre mois de vacances, Vixen ne cessant d'entrer dans la malle de bât et d'en sortir comme un boulet, et Garm grimaçant tout partout et cognant de la queue sur le plancher. Vixen connaissait toute cette routine du voyage, comme elle connaissait mon travail de bureau. Elle se rendit à la gare, en chantonnant sur le siège de devant de la voiture, tandis que Garm était assis à côté de moi. Elle se précipita dans le compartiment de chemin de fer, regarda Kadir Buksh y faire mon lit pour la nuit, but sa lampée d'eau, et se coucha en rond, son tape-à-l'œil sur le tumulte du quai. Garm la suivit (la foule lui ouvrit un passage tout spécial), et il s'assit sur les coussins, les yeux flamboyants, la queue en halo derrière lui.

Nous arrivâmes à Umballa au lever du jour brûlant et brumeux, quatre ou cinq hommes qui avions pioché ferme durant onze mois, réclamantà tue-tête nos dâks—ces voitures de voyage, à deux chevaux, qui devaient nous emmener là-haut, à Kalka, au pied des Montagnes. Tout cela était nouveau pour Garm. Il n'avait aucune idée de voitures où l'on s'étend de tout son long sur sa literie; ce n'était pas comme Vixen, qui, d'un bond, fut à sa place, suivie d'ailleurs par lui. La Route de Kalka, avant la construction du chemin de fer, avait environ quarante-sept milles de long, et on changeait de chevaux tous les huit milles. La plupart refusaient, ruaient, plongeaient, mais il leur fallait marcher, et plutôt mieux que de coutume, avec l'aboi profond de Garm à leurs trousses.

Il y avait une rivière que l'on passait à gué, où quatre bœufs tirèrent la voiture, et où Vixen, après avoir fourré la tête par la portière à coulisses, faillit tomber dans l'eau en donnant ses indications. Garm, silencieux et curieux, éprouvait quelque peu le besoin de se voir rassuré au sujet de Stanley et Kasauli. C'est ainsi qu'aboyant et jappant nous arrivâmes à Kalka pour l'heure du lunch, où Garm mangea pour deux.

Après Kalka, la route serpentait entre les Montagnes, et nous prîmes une carriole attelée de poneys à demi dressés que l'on changeait tous les six milles. Personne, à cette époque, ne rêvait encore de chemin de fer allant à Simla, qui s'élevait àsept mille pieds en l'air. La route avait plus de cinquante milles de long, et l'allure réglementaire était celle que pouvait atteindre la vitesse des poneys. Ici encore, Vixen conduisit Garm d'une voiture à l'autre, sauta sur le siège de derrière, et chanta victoire. Un souffle frais venant des neiges nous accueillit à environ cinq milles au sortir de Kalka, et, redoutant sagement un refroidissement au foie, elle geignit après son paletot. J'en avais fait confectionner un pour Garm également; et, dès que nous atteignîmes les fraîches brises, je le lui mis. S'il le mâchonna avec l'air de ne pas comprendre, je crois qu'au fond il en fut reconnaissant.

«Haï-yaï-yaï-yaï!» chantait Vixen, comme nous opérions d'un trait les tournants. «Tout-tout-tout!» faisait la trompette du conducteur aux endroits dangereux, et «yaou! yaou! yaou» aboyait Garm. Kadir Buksh, sur le siège de devant, souriait. Il n'était pas jusqu'à lui qui ne se sentît bien aise d'échapper à la chaleur des Plaines en train de mijoter dans la buée derrière nous. De temps à autre nous rencontrions quelque connaissance en train de redescendre à son travail. «Quel temps fait-il, en bas?» demandait l'homme. Et je criais: «Plus chaud que la braise. Quel temps fait-il là-haut au-dessus?» «Délicieux!» criait-il derrière lui. Et nous continuions d'aller.

Tout à coup, Kadir Buksh dit par-dessus son épaule:

«Voici Solon!»

Et Garm, couché la tête sur mon genou, n'en continua pas moins de ronfler.

Solon est un petit cantonnement peu agréable, mais qui a l'avantage d'être frais et salubre. C'est un endroit tout nu, exposé aux vents; et l'on s'arrête généralement à une petite hôtellerie, près de là, pour manger quelque chose.

Je descendis et pris les deux chiens avec moi, pendant que Kadir Buksh préparait le thé. Un soldat nous avertit que nous trouverions Stanley «par là-bas», en désignant de la tête une colline nue et glaciale.

Quand nous en atteignîmes le sommet, nous aperçûmes ce Stanley, qui m'avait causé tout ce tracas, assis sur un rocher, le visage dans les mains, et son manteau flottant très lâche autour de lui. Jamais je ne vis rien de si abandonné, de si abattu, que ce pauvre petit homme, tout seul, tout recroquevillé et pensif, sur le grand versant morose.

Ici, Garm me quitta.

Il partit sans un mot, et, autant que je pus voir, sans remuer les pattes. Il vola à travers l'espace comme un météore, et j'entendis son «ploff», lorsqu'il s'abattit sur Stanley, renversant le petit homme les quatre fers en l'air. Ils roulèrent pêle-mêlesur le sol, criant, jappant et s'étreignant. Je ne sus plus distinguer l'homme du chien jusqu'au moment où Stanley se releva tout balbutiant.

Il me raconta qu'il avait souffert par ci par là de la fièvre, et qu'il était très faible. Il avait bien l'air de tout cela; mais, dans le temps où je les observais, l'homme et le chien parurent tous deux regrandir à leurs tailles naturelles, exactement comme des pommes séchées regonflent dans l'eau. Le chien était sur l'épaule de l'homme, sur sa poitrine et sur ses pieds tout à la fois, de sorte que la voix de Stanley n'arrivait qu'à travers un nuage de Garm—de Garm suffoquant, sanglotant, bavant. Stanley, d'ailleurs, ne dit rien de clair, à mon sens, sinon qu'il s'était cru sur le point de mourir, mais que maintenant il se sentait tout à fait bien, et n'allait plus renoncer à Garm en faveur de quiconque ne serait point Belzébuth en personne.

Puis il déclara qu'il avait faim, qu'il avait soif, et se sentait heureux.

Nous descendîmes prendre le thé à la petite hôtellerie, où Stanley se bourra de sardines et de gelée de framboises, de bière, de mouton froid et de pickles, dans les moments où Garm ne grimpait pas sur lui. Après quoi Vixen et moi nous nous apprêtâmes à poursuivre notre chemin.

Garm vit tout de suite ce qu'il en était. Il me dit adieu par trois fois, en me tendant les deuxpattes, l'une après l'autre, et en me sautant à l'épaule. Il nous escorta encore, en chantant des hosannas à tue-tête durant un mille sur la route. Après quoi il courut rejoindre son maître.

Vixen n'ouvrit pas la gueule; mais, le froid crépuscule arrivant, et comme on apercevait les lumières de Simla au loin dans la montagne, elle souffla du nez sur le devant de mon manteau. Je le déboutonnait, et la fourrai dedans. Elle eut alors un petit reniflement de béatitude, et tomba profondément endormie, la tête sur mon sein, jusqu'au moment où nous débarquâmes à Simla, deux des quatre plus heureuses gens du monde, ce soir-là.


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