L'HABITATION FORCÉE

L'HABITATION FORCÉE

Cela vint sans avertir, à l'heure même où sa main étendue allait ne faire qu'un chiffon de laHolz and Gunsberg Combine. Les médecins de New-York traitèrent cela de «surmenage», et il resta allongé dans une chambre aux rideaux tirés, les chevilles croisées, la langue incrustée dans le palais, à se demander si la prochaine vague cérébrale de feux armés d'ardillons n'allait point faire chasser son âme sur la dernière de ses ancres.

Ils finirent par se prononcer. «Avec des soins, il pourrait, au bout de deux ans, rentrer dans l'arène; mais, pour le présent, il lui fallait s'en aller de l'autre côté de l'Atlantique, et ne se livrer à aucun genre de travail. Il accepta les conditions. C'était la capitulation; mais laCombine, qui avait frissonné sous le froid de son étreinte, lui accorda tous les honneurs de la guerre. Gunsberg lui-même, débordant de condoléances, vint aupaquebot remplir la suite de cabines des Chapin d'écrasants ouvrages en fleurs.

«Des smilax! dit George Chapin en les apercevant. Fitz a raison: je suis mort. Seulement, je ne vois pas pourquoi il a omis l'inscription sur les rubans!

—Allons donc!» fit sa femme.

Et lui versant sa teinture:

«Vous serez de retour bien plus tôt que vous ne pensez.»

Il se regarda dans la glace, surpris que ses traits eussent passé, sans se flétrir, par l'enfer des derniers trois mois. Le bruit des ponts l'importuna, et il s'allongea, la langue seulement un peu pressée contre le palais.

Une heure plus tard, il dit:

«Sophie, je suis vraiment désolé de vous enlever comme cela à toutes vos habitudes. Je... je suppose que nous sommes, ce soir, les deux êtres les plus isolés de la création.

—«N'est-ce donc rien pour vous de nous en aller ensemble?» repartit Sophie, sa femme, en l'embrassant.

—Ils dérivèrent de par l'Europe durant des mois, parfois seuls, parfois en compagnie de bohèmes de rencontre de leur pays. Du Cap Nord à la Grotte d'Azur ils errèrent, parce que le prochain paquebotprenait ce chemin-là, ou que quelqu'un les avait mis sur la route. Les médecins avaient averti Sophie que Chapin ne devait pas prendre intérêt même aux intérêts des autres; d'ailleurs, la sensation familière qu'il éprouva à la nuque au bout d'une heure de vive conversation avec un magnat des chemins de fer de Nauheimed la délivra de tout souci à cet égard. Il en pleura presque.

«Et j'ai à peine trente ans! s'écria-t-il. Avec tout ce que je comptais faire!

—Nous appellerons cela une lune de miel, dit Sophie. Savez-vous que, depuis six ans que nous sommes mariés, vous ne m'avez jamais dit ce que vous comptiez faire de votre existence?

—De mon existence? A quoi bon? Elle est maintenant fichue. (Sophie leva vivement les yeux de dessus la Baie de Naples.) Du train dont va mon affaire, je n'ai plus qu'à vivre de mes rentes, comme cet architecte, à Saint-Moritz.

—C'est en ne vous tracassant pas, que votre santé s'améliorera; et, en admettant que cela demande du temps, il y a des choses pires que... Combien avez-vous?

—Entre quatre et cinq millions de dollars. Mais ce n'est pas la question d'argent. Vous le savez bien. C'est la question de principe. Quel respect auriez-vous pour moi? Vous n'en avez eu, la première année de notre mariage, que lorsque je me suismis au travail comme les autres. La tradition comme l'éducation, pour nous, s'y opposent. Nous ne saurions accepter ce genre d'idéal.

—Soit, je suppose que je vous ai épousé pour un genre quelconque d'idéal.»

Et ils réintégrèrent leur quarante-troisième hôtel.

En Angleterre, il leur manqua ces langues étrangères des rues continentales, qui leur rappelaient leurs cités polyglottes. En Angleterre, tout le monde parlait une seule et même langue, semblable, d'apparence, à l'américain pour l'oreille, mais, en y réfléchissant, inintelligible.

«Ah, mais vous n'avez pas vu l'Angleterre,» dit une dame aux cheveux gris d'acier.

Ils l'avaient rencontrée, cette dame, à Vienne, à Bayreuth et à Florence, et s'estimaient heureux de la retrouver au Claridge, attendu qu'elle commandait des positions, et savait où les ordonnances se préparent avec le plus de soin.

«Vous devriez prendre intérêt au logis de nos ancêtres... comme je fais.

—J'ai essayé toute une semaine, Mrs. Shonts, repartit Sophie, mais je n'ai guère jamais fait plus que graisser la patte aux garçons d'hôtel allemands.

—Ce n'est pas là en effet la vraie façon, poursuivitMrs. Shonts. Je sais où vous devriez aller.»

Chapin dressa l'oreille, impatient de fuir n'importe où des rues où des hommes ardents quelque peu de sa trempe accomplissaient la besogne qui lui était refusée.

«Nous oyons et obéissons, Mrs. Shonts,» dit Sophie, qui sentait l'agitation de son époux en train de boire le thé britannique abhorré.

Mrs. Shonts sourit et se chargea d'eux. Elle écrivit à la ronde et télégraphia au loin en leur faveur jusqu'au jour où, armée de sa lettre d'introduction, elle les poussa dans ces solitudes que l'on atteint en partant d'une gare à l'aspect de baril de cendre, appelée Charing Cross. Il leur fallait aller à Rocketts—la ferme d'un nommé Cloke, dans les comtés du Sud—où, leur assura-t-elle, ils rencontreraient la pure Angleterre du folklore et de la chanson.

Ils découvrirent Rocketts au bout de quelques heures, à quatre milles d'une station, et, autant qu'ils purent en juger dans l'obscurité cahotante, à deux fois la même distance de toute espèce de route. Les arbres, les vaches et le contour des granges se profilaient dans l'ombre en ombres autour d'eux, lorsqu'ils mirent pied à terre, et Mr. et Mrs. Cloke, à la porte ouverte d'une profonde cuisine dallée, leur souhaitèrent gravement la bienvenue. Ils reposèrent, sous un plafond gondolé,blanchi à la chaux, en une chambre mansardée, où, parce qu'il pleuvait, on avait allumé un feu de bois dans une corbeille de fer, sur un foyer de briques; et, c'est au pépiement des souris et au pleurnichement des flammes qu'ils s'endormirent.

Lorsqu'ils s'éveillèrent, c'était par une belle journée, pleine de bruits d'oiseaux, des senteurs du buis, de la lavande et du jambon grillé, mêlées d'une senteur élémentaire qu'ils n'avaient jamais rencontrée nulle part.

«Voici, dit Sophie, laquelle faillit faire sortir de ses gonds le frêle châssis, en essayant de voir par l'encoignure, voici qui n'est pas,—comment a dit le cocher au porteur du chemin de fer à propos de ma malle?—de la petite bière?

—Non,du chiqué. Je ne me suis jamais de ma vie senti si loin de tout. Il s'agit de découvrir où perche le bureau du télégraphe.

—A quoi bon?» repartit Sophie, en se promenant de droite et de gauche, sa brosse à tête en main, pour admirer les images d'hebdomadaires illustrés collées sur la porte et le placard.

Mais l'âme exotique n'eut pas de cesse qu'elle ne se fût assurée du bureau de télégraphe. L'Américain questionna à ce sujet la fille des Cloke, en train de servir le petit déjeuner, tandis que Sophie s'enfouissait le visage dans le buisson de lavande qui fleurissait à l'extérieur de la fenêtre basse.

«Allez jusqu'à la barrière, en haut du champ à Barne, dit Mary, et regardez de l'autre côté de Friars Pardon, le clocher le plus proche. C'est droit dessous. Vous ne pouvez pas le manquer... si vous ne vous écartez pas du sentier. C'est ma sœur, la télégraphiste. Mais vous êtes dans le rayon de trois milles, monsieur. Le gamin distribue les télégrammes du village de Friars Pardon directement jusqu'à notre porte.

—Il n'y a pas mal de choses à mettre en trust, dans ce pays», murmura-t-il.

Sophie regarda l'herbe broutée, que balafraient seulement les roues de la veille au soir, deux ornières qui s'enroulaient autour d'une cour à foins, et l'enceinte de verger tranquille à l'entour de la maison mi-partie en charpente.

«Qu'est-ce qu'il y a? dit-elle. Télégrammes distribués dans la Vallée d'Avalon! Naturellement!»

Et elle fit signe d'entrer à un chien de chasse aux yeux ardents, aux façons engageantes, et libre d'engagements, qui répondait, parfois, au nom de Rambler. Il les conduisit, après le petit déjeuner, jusqu'à cette montée, derrière la maison, où cette barrière se profilait sur le ciel, et:

«Je me demande ce que nous allons trouver maintenant», dit Sophie en se pavanant franchement de joie sur l'herbe.

C'était tout un versant de champs aux haiestrouées de brèches, et dont le centre, à chacun, était la proie de grosses masses de ronces. Les barrières manquaient, et les poteaux, sapés par les lapins, rabotés par le bétail, penchaient de ci de là. Un étroit sentier serpentait parmi les buissons, des douzaines de queues blanches scintillaient devant le chien en pleine course, et un épervier s'envola avec un sifflement perçant.

«Pas de routes, pas rien! dit Sophie, sa jupe courte accrochée par les ronces. Moi qui croyais que toute l'Angleterre n'était qu'un jardin. Le voilà, votre clocher, George, de l'autre côté de la vallée. Est-ce drôle!»

Ils se dirigèrent vers lui à travers une lande tout abandonnée. Ici, c'était le spectre d'une pièce de luzerne qui s'était refusée à mourir; là, quelque âpre jachère livrée à des chardons d'un mètre de haut; et là, un carré de kelk luxuriant, aux airs de moisson légitime. Dans les herbages non pâturés ils se prenaient les pieds dans des rangées de choses fauchées et mortes, par-dessous quoi le sol rayonnait de sueur. Au fond de la vallée un petit ruisseau avait miné sa passerelle, et bouillonnait dans les débris. Mais de grands bois se dressaient là-bas au delà, sur les pentes—vieux, hauts, éclatants, tels des tapisseries restées intactes aux murs d'une maison en ruines.

«Tout cela, à moins de cent milles de Londres!dit-il. Ne croirait-on pas que cela souffre aussi du repos forcé?»

Le sentier contournait l'épaule d'un versant, à travers un fourré de rhododendrons en désordre, pour croiser ce qui, jadis, avait été un chemin carrossable et se terminait dans l'ombre de deux gigantesques chênes verts.

«Une maison! dit tout bas Sophie, une maisoncoloniale[1]!»

[1]Les Américains appellent stylecolonialle style anglaisgeorgien, époque de 1750, où les Etats-Unis étaient encore colonies britanniques.

[1]Les Américains appellent stylecolonialle style anglaisgeorgien, époque de 1750, où les Etats-Unis étaient encore colonies britanniques.

Derrière le vert-bleu des arbres jumeaux s'élevait une construction en briques bleuâtre sombre, de style georgien, pourvue d'une imposte en coquille au-dessus de sa porte à colonnes. Le chien s'en était allé sur de folles et secrètes pistes. A part quelque agitation dans les branches et la fuite de quatre pies effarouchées, nul bruit ne dénotait la vie autour de la maison carrée, laquelle, toutefois, par ses longues fenêtres, vous regardait le plus tendrement du monde.

«Cha...armée de vous rencontrer, pour sûr, dit Sophie, en faisant la révérence jusqu'à terre. George, voici de l'histoire que je comprends. C'est ici quenousavons commencé.»

Elle fit une seconde révérence.

Le soleil de juin étincelait sur toutes les vitres.C'était comme si quelque vieille dame, sage de l'expérience de trois générations, mais assise pour le présent à l'écart, se fût penchée afin d'écouter son arrière-petite-fille tout émue et curieuse.

«Ilfautque je regarde! (Sophie s'en alla, sur la pointe du pied, à une fenêtre, et de la main s'abrita les yeux.) Oh, la pièce est à moitié pleine de balles de coton... ou plutôt, de laine, je suppose. Mais j'aperçois un coin de la cheminée. George, venez donc! N'est-ce pas quelqu'un?»

Elle se replia derrière son mari. La porte de devant s'ouvrit lentement, pour montrer le chien, le nez tout blanc de lait, sous la garde d'un ancien des jours, revêtu d'un éphod de toile bleue bizarrement froncé sur la poitrine et les épaules.

«Certainement, fit George, presque à haute voix, le Temps en personne. C'est ici qu'il réside, Sophie.

—C'est nous, dit Sophie timidement. Peut-on voir la maison? J'ai peur que ce ne soit notre chien.

—Non, c'est Rambler, repartit le vieillard. Il est encore allé dans mon seau aux eaux grasses. Vous restez à Rocketts, n'est-ce pas? Entrez. Ah! espèce de renégat!»

Le chien lui échappa, et le vieillard s'en alla tout chancelant après lui sur le chemin. Ils pénétrèrent dans le vestibule—absolument le vestibulehaut et clair que devait recéler telle maison. Un escalier, large et facile, à la rampe élancée, et qui jadis avait été blanc crème, en montait sous une longue fenêtre ovale. De chaque côté, des portes à fines moulures donnaient sur des pièces encombrées de laine, pièces dont les cheminées vert céladon étaient ornées de nymphes, d'enroulements et de Cupidons en bas-relief.

«Quelle est la maison qui a fait cela? s'écria Sophie dans le ravissement. Oh, j'oubliais! Ce doivent être les originaux. De l'Adams, peut-être? Je n'ai jamais rien rêvé de comparable à ce garde-feu en fer forgé. Est-ce que l'homme veut bien que nous allions partout?

—Il est en train de courir après le chien, répondit George, en regardant dehors. Nous ne comptons pas.»

Ils explorèrent le premier étage ou rez-de-chaussée, ravis comme des enfants qui jouent aux voleurs.

«C'est comme toute l'Angleterre, finit-elle par dire. Etonnant, mais pas d'explication. On s'attend toujours à ce que vous connaissiez tout à l'avance. A présent, voyons en haut.»

Les escaliers ne crièrent pas sous leurs pieds. Du vaste palier ils pénétrèrent dans une longue pièce aux panneaux verts, éclairée par trois portes-fenêtres, qui donnaient sur les restes délaissés d'unjardin en terrasse, et, au delà, sur des versants boisés.

«Le salon, cela va sans dire. (Sophie nagea du haut en bas de la pièce.) Cette cheminée—Orphée et Eurydice—est un morceau unique. Une merveille, dites?—Ma foi, la pièce, sans rien, paraît meublée!—Comment cela se fait-il, George?

—Ce sont les proportions. Je l'ai remarqué.

—J'ai vu jadis une chaise longue de Heppelwhite. (Sophie porta un doigt à sa joue enflammée, et réfléchit.) Avec deux de ces chaises longues... une de chaque côté... pas besoin d'autre chose. Sauf... une simple et unique glace, irréprochable, au-dessus de cette cheminée.

—Regardez-moi cette vue. C'est un Constable encadré! s'écria son mari.

—Non; c'est un Morland. Mais, à propos de cette chaise longue, George, ne croyez-vous pas que l'Empire ferait mieux que le Heppelwhite? L'or mat sur ce vert pâle? Quel dommage que de nos jours on ne fabrique plus d'épinettes!

—Je crois qu'on peut s'en procurer. Regardez-moi ce bois de chênes derrière les pins.

—While you sat and played toccatas stately at the clavichord»[2], fredonna Sophie.

[2]Robert Browning (A toccata of GalluppisdansDramata lyrics—Old Pictures in Florence.)

[2]Robert Browning (A toccata of GalluppisdansDramata lyrics—Old Pictures in Florence.)

Sur quoi, la tête penchée de côté, elle la hochadans la direction de l'endroit où aurait dû pendre le miroir irréprochable.

Puis ils découvrirent des chambres à coucher avec cabinets de toilette et cabinets à poudrer, et des marches qui montaient, descendaient... à des boîtes de chambres, rondes, carrées, octogones, aux plafonds enrichis et aux serrures ciselées.

«Maintenant, les domestiques. Oh!»

D'un trait elle avait atteint par le dernier escalier les ténèbres entrecoupées de lumière de l'étage situé sous les combles, où des tuiles gisaient détachées parmi des lattes brisées, où les murs étaient barbouillés de sentences et de comptes de houblon.

«On a élevé des pigeons ici, s'écria-t-elle.

—Et il n'est pas un coin du toit où l'on ne pourrait faire passer un buggy tout attelé, dit George.

—C'est ce que je me tue de dire! cria le vieux, au-dessous d'eux, dans l'escalier. Pas le plus petit coin sec pour mes pigeons.

—Mais, pourquoi l'a-t-on laissé tomber en cet état? demanda Sophie.

—Les maisons, c'est comme les dents, répliqua-t-il. Si vous laissez les choses aller trop loin, y a plus rien à faire. Y a eu un temps où ils avaient idée de la vendre, mais personne voulait acheter. Elle était ben trop loin de tout. Y a eu un temps où ils auraient voulu l'habiter eux-mêmes, mais v'là qu'ils se sont mis à mourir.

—Ici?»

Sophie bougea sous la lumière d'un trou du toit.

«Nenni—personne ne meurt ici, sauf de tomber des meules de foin et toutes choses comme cela. C'est à Londres, qu'ils sont morts. (Il cueillit un flocon de laine sur sa blouse bleue.) Ça n'avait pas de fond—pas plus les Elphicks que les Moones. Guère solide, tout ce monde-là. Il y a dix-sept ans qu'ils sont morts; car il y en a vingt-cinq que je suis gardien ici.

—A qui appartient toute cette laine, en bas? demanda George.

—A la propriété. Je vais vous montrer la partie de derrière, si vous voulez. Vous venez d'Amérique, à ce que je vois. J'y ai eu un fils moi-même, dans le temps.»

Ils se mirent à descendre derrière lui l'escalier principal. Il s'arrêta au tournant, et, du geste, balaya le mur:

«De la place, ici, pour que votre cercueil descende. Sept pieds de long et trois hommes à chaque bout n'effleureraient pas la peinture. Moi, si je meurs dans mon lit, on sera obligé de me mettre droit debout comme une boîte à lait. Tous les bonheurs, vous voyez?»

Il les conduisit, toujours de l'avant, à travers un dédale d'arrière-cuisines, de laiteries, de garde-manger et de laveries, qui, le long de chemins couverts,se fondaient en une maison de ferme, visiblement plus ancienne que les bâtiments principaux, lesquels recommençaient à vagabonder en granges, crèches, porcheries, étables et écuries, pour aboutir aux champs dénudés par derrière.

«N'importe comment, dit Sophie, en s'asseyant exténuée sur une ancienne margelle de puits—n'importe comment, on ne devrait pas insulter à ces adorables vieilles choses, en les remplissant de foin.»

George regarda de longs murs en pierre, qui supportaient de véritables étendues essentées de chêne aux reflets d'argent; des contre-forts de cailloux et briques mêlés; des escaliers extérieurs en arches sur arches de pierre; des cintres de chaume où l'herbe croissait; des poivrières aux tuiles revêtues de joubarbes, et une immense cour pavée que peuplaient deux vaches et Rambler repentant. Il y avait pour le moins deux heures et demie qu'il n'avait pas plus pensé à lui-même qu'au bureau de télégraphe.

«Mais pourquoi, demanda Sophie, comme ils s'en retournaient par le cratère des champs rasés,—pourquoi, en Angleterre, s'attend-on toujours à ce que vous sachiez tout? Pourquoi n'explique-t-on jamais?

—Vous voulez dire à propos des Elphicks et des Moones?

—Oui... et des hommes d'affaires et de la propriété. Qui est-ce? Je me demande si ces planchers peints, dans la chambre verte, sont bien en chêne. Ne trouvez-vous pas plaisir à explorer tout cela ensemble... plus qu'à Pompéi?»

George se retourna encore une fois pour regarder la vue.

«Il y a huit cents acres dépendant de la propriété—m'a dit le vieux. Cinq fermes en tout. Rocketts en fait partie.

—J'adore Mrs. Cloke. Mais comment s'appelle la vieille maison?»

George se mit à rire.

«C'est une des choses qu'on s'attend à ce que vous sachiez. Il ne l'a pas dit une seule fois.»

Les Cloke furent plus communicatifs. Ce soir-là, et les jours suivants durant une semaine, ils débitèrent aux Chapin toute l'histoire officielle, telle qu'on la débite aux hôtes de passage, de Friars Pardon, la maison et ses cinq fermes. Mais Sophie posa tant de questions, et George témoigna d'une si sincère curiosité, que, la confiance venant, ils se lancèrent, sans omettre le détail transmis et observé, dans le récit de la vie, de la mort et des hauts faits des Elphicks, des Moones, et de leurs collatéraux, les Haylings et les Torrells. Ce fut une histoire racontée avec suite au prochain numéro, par Cloke dans la grange, ou sa femme dans la laiterie,les derniers chapitres réservés pour les soirs à la cuisine, au coin du grand feu, lorsque le couple avait passé la moitié de la journée à explorer la maison où le vieil Iggulden à la blouse bleue ricanait et s'esclaffait de les voir. Les motifs qui avaient régi les caractères étaient en dehors de leur compréhension; les destinées qui les déroutaient, autant de dieux qu'ils n'avaient jamais affrontés; les jours de côté que Mrs. Cloke projetait sur tel acte ou tel incident dépassaient en chose stupéfiante tout ce qu'on pouvait se rappeler. Aussi les Chapin écoutaient-ils avec délices, bénissant Mrs. Shonts.

«Mais pourquoi—pourquoi—pourquoi—Un Tel faisait-il comme ceci ou comme cela?» interrogeait Sophie de son siège près de la crémaillère; et Mrs. Cloke de répondre en se lissant les genoux: «Pour la terre.»

«J'y renonce, fit George, un soir, dans leur chambre. On dirait que dans ce pays les gens ne sont rien en comparaison du lieu qu'ils habitent. A l'entendre, Friars Pardon fut une sorte de Moloch.

—Pauvre vieille chose! (Ils venaient, comme d'habitude, de faire le tour des fermes avant le thé.) Pas étonnant, s'ils l'aimaient. Pensez aux sacrifices qu'ils ont faits pour elle! Jane Elphick a épousé le second Torrell afin de la garder dans la famille. Le salon octogone, au plafond à moulures, contiguà la grande chambre à coucher, était le sien. Mais lui, que vous a-t-il raconté en donnant à manger à ses cochons? demanda Sophie.

—C'est à propos des cousins Torrell et de l'oncle qui est mort à Java. Ils habitaient à Burnt House—derrière High Pardons, là où il y a ce ruisseau tout obstrué.

—Non. Burnt House est sous le bois de High Pardons,avantd'arriver à Gale Anstey, corrigea Sophie.

—Soit. Le vieux Cloke disait...»

Sophie ouvrit la porte toute grande, et d'en haut cria dans la cuisine, où les Cloke étaient en train de couvrir le feu:

«Mrs. Cloke, est-ce que Burnt House n'est pas sous High Pardons?

—Oui, ma chère petite, cela va sans dire, repartit distraitement la voix aux accents mollets. (Une petite toux.) Je vous demande pardon, madame. Qu'est-ce que c'était donc, que vous disiez?

—Rien. Je préfère la première manière, répondit Sophie en riant.

—Et George lui resservit le chapitre manquant, tandis qu'elle écoutait, assise sur le lit.

—Ici aujourd'hui, et demain ailleurs, fit Cloke, d'un ton sentencieux. Ils ont payé leur premier mois, mais nous n'avons pour garantie que cette lettre de Mrs. Shonts.

—Personne de ceux qu'elle a envoyés ne nous a encore trompés. Cela m'a échappé, tout à l'heure. C'est une jeune dame fort honnête. Ils vont s'en aller d'ici peu. Et vous aussi, vous avez parlé beaucoup trop, Alfred!

—Oui, mais les Elphicks sont tous morts. Personne n'est plus là pour me retourner les paroles que je lâche. Mais pourquoi qu'ils continuent à rester et rester comme cela?»

En temps voulu, George et Sophie se posaient réciproquement cette question, puis la laissaient de côté. Ils prétendaient que le climat—un composé gris-perle, sans rien de commun avec les brûlantes et froides férocités de leur pays natal—leur convenait, de même que convenait certainement à George le lourd calme des nuits. Il lui était épargné jusqu'à la vue d'une de ces routes empierrées, qui, menant, selon toutes probabilités, aux affaires, éveillent le désir chez un homme; et le bureau de télégraphe du village de Friars Pardon, où l'on vendait des cartes postales illustrées et des toupies, se trouvait distant de deux milles à pied à travers bois et champs. Pour tout ce qui concernait son passé parmi ses semblables, ou le souvenir que ceux-ci avaient conservé de lui, il eût tout aussi bien pu habiter une autre planète; et Sophie, dont la vie s'était fort amplement dépensée parmi des femmes aussi dépourvues de mari que pourvuesde superbe idéal, n'éprouvait nul désir de quitter ce qu'elle considérait comme un présent de Dieu. Les repas non précipités, la connaissance des heures délicieusement désœuvrées qui suivraient, les étendues de ciel tendre sous lesquelles ils se promenaient ensemble et ne comptaient le temps qu'au gré de leur faim ou de leur soif; sous les pieds, cette bonne herbe qui se riait des milles; leurs découvertes, toujours ensemble, dans les fermes—Griffons, Rocketts, Burnt House, Gale Anstey, et la ferme de la maison, où Iggulden à la blouse bleue les guettant au passage, ils fouillaient encore une fois la vieille demeure; les longs après-midi de pluie, où ils s'allongeaient les pieds sur le rebord profond de la fenêtre, vis-à-vis des pommiers, et causaient ensemble comme jamais jusqu'alors ils n'avaient encore trouvé le temps de causer—tout cela contentait l'âme de la jeune femme, et son corps en profitait.

«Vous rendez-vous compte, demanda-t-elle un matin, que voilà trente-quatre jours que nous sommes ici absolument seuls?

—Les avez-vous comptés? demanda-t-il pour toute réponse.

—Vous ont-ils plu? répliqua-t-elle.

—Sans doute. Je n'y ai guère réfléchi. Oui, cependant. Il y a six mois, je me serais rongé à en être malade. Vous vous rappelez, au Caire? Je n'aieu que deux ou trois mauvais moments. Vais-je mieux, ou est-ce la décrépitude finale?

—Le climat, rien que le climat.

Sophie, assise sur la barrière d'où le regard dominait Friars Pardon, derrière la grange des Cloke, balança ses bottines anglaises neuves.

—Il faut cependant faire quelque chose, ici-bas, dit-il, quand ce ne serait qu'histoire de ne pas se perdre la main. (Ses yeux, en parcourant les champs dépouillés, ne vacillaient plus.) Est-ce vrai?

—Organisez un golf sur Gale Anstey. Je suppose qu'il vous serait possible de louer Gale Anstey.

—Non, je ne suis pas Anglais à ce point. Cloke prétend que, si l'on voulait, toutes les fermes d'ici pourraient rapporter.

—Soit, je suis Anastasie duTreasure of Franchard[3]. Je me contente de vivre et de faire ronron. Rien ne presse.

[3]Robert-Louis Stevenson. Voir le volume intituléThe Merry Men.

[3]Robert-Louis Stevenson. Voir le volume intituléThe Merry Men.

—Non. (Il sourit.) En attendant, je m'en vais voir mon courrier.

—Vous aviez promis de n'en pas avoir.

—Une affaire se présente, qui m'amuse. Parole d'honneur. Elle ne me porte pas du tout sur les nerfs.

—Besoin d'un secrétaire?

—Non, merci, ma vieille! N'est-ce pas, cela, on ne peut plus anglais?

—Trop anglais! Allez-vous-en. (Mais elle n'en rendit pas moins carrément le baiser.) Je m'en vais à Friars Pardon. Il y a bien une semaine que je n'ai mis le pied dans la maison.

—Comment avez-vous décidé de meubler la chambre de Jane Elphick? demanda-t-il en riant. (Car c'en était devenu entre eux un château en Espagne de tous les instants.)

—Meubles chinois en bois noir et brocart de soie jaune,» répondit-elle.

Sur quoi elle descendit la pente en courant. A l'aide d'un rejeton de frêne qu'Iggulden avait coupé pour elle une semaine auparavant, elle fit le moulinet, afin de disperser quelques vaches, aux approches d'un trou de haie, et, tout en chantant, comme elle passait sous les chênes verts, se rendit à la maison de ferme, derrière Friars Pardon. Le vieillard restant introuvable, elle frappa à sa porte à demi ouverte, car il le lui fallait pour occuper son après-midi désœuvré. Un chien de berger, aux yeux bleus, un nouvel ami, vieil ennemi de Rambler, sortit en rampant, et la supplia d'entrer.

Iggulden était assis dans son fauteuil, près du feu, un sarcloir entre les genoux, tête baissée. Quoiqu'elle n'eût jamais encore vu la mort, soncœur, qui ne perçut pas le moindre battement, lui dit qu'il était mort. Sans un mot, sans un cri, elle resta là, de l'autre côté de la porte, tandis que le chien lui léchait la main. Lorsque ce dernier dressa le nez en l'air, elle s'entendit lui dire:

«Ne hurle pas! Je t'en prie, ne hurle pas, Scottie; sans quoi je vais me sauver!»

Elle tint bon, tandis que, dans la cour, les ombres s'avançaient vers midi; elle s'assit, au bout de quelques instants, sur les marches, près de la porte, les bras autour du cou du chien, attendant la venue de quelqu'un. Elle regarda les cheminées sans fumée de Friars Pardon balafrer d'ombre les toits de la grande demeure, et la fumée du dernier feu d'Iggulden se raréfier, puis cesser. Contre toute volonté elle se mit à se demander à combien de Moones, d'Elphicks et de Torrells on avait fait passer le tournant du grand escalier. Alors, elle se rappela le mot du vieillard: «Droit debout comme une boîte à lait», et se cacha le visage sur le cou de Scottie. A la fin, les sabots d'un cheval résonnèrent sur les dalles, firent bruire la vieille paille grise de la cour, et elle se trouva en face du pasteur—personnage qu'elle avait vu à l'église déclamer des impossibilités (Sophie était Unitaire) d'une voix qui manquait de naturel.

«Il est mort, dit-elle sans préambule.

—Le vieil Iggulden? Moi qui venais causer aveclui! (Le pasteur entra, tête découverte.) Ah! l'entendit-elle prononcer. Un arrêt du cœur! Depuis combien de temps êtes-vous ici?

—Depuis onze heures moins le quart. (Elle regarda attentivement à sa montre, et s'aperçut que sa main ne tremblait pas.)

—Je vais rester avec lui, maintenant, jusqu'à l'arrivée du docteur. Croyez-vous pouvoir le prévenir, et... oui, Mrs. Betts, dans le cottage à la glycine, près du forgeron? J'ai peur que cela ne vous ait plutôt causé quelque saisissement.»

Elle fit oui de la tête, et s'enfuit dans la direction du village. Un moment, les forces lui manquèrent; elle se laissa tomber au pied d'une haie, et jeta derrière elle un regard sur la maison. De façon ou d'autre le silence et l'impassibilité de cette dernière la raidirent, et elle put s'acquitter de sa commission.

Mrs. Betts, petite brune aux yeux noirs, montra presque autant d'insensibilité que Friars Pardon.

«Oui donc, oui donc, naturellement. Pensez! Ma foi, cet Iggulden, il aurait pu mourir à la même époque que mon père. Muriel, va me chercher mon petit sac bleu, s'il te plaît. Oui, madame. Ils tombent comme des branches d'ormeau en l'absence de vent. Comme cela, sans avertir. Muriel, ma bicyclette est derrière le poulailler. Je vais prévenir le Dr. Dallas, madame.»

Elle partit d'un tour de roue, telle une brune abeille, tandis que Sophie—le ciel en haut et la terre en bas[4]changés—retournait d'un pas rapide au logis, pour aller, dans le désordre du rire et des pleurs, s'affaler sur George, tout entier à ses lettres.

[4]Deutéronome, v. 8.

[4]Deutéronome, v. 8.

«Tout cela leur semble on ne peut plus naturel, dit-elle d'une voix entrecoupée.Ils tombent comme des branches d'ormeau en l'absence de vent.Oui, madame.Non, il n'y avait rien du tout d'horrible, seulement... seulement, oh, George, son pauvre bâton luisant entre ses pauvres genoux si maigres! Je n'aurais pas pu le supporter si Scottie avait hurlé. Je ne savais pas que le pauvre pasteur était si... si sensible. Il m'a exprimé sa crainte que cela ne m'eût cau... causé quelque saisissement. Mrs. Betts m'a conseillé de rentrer; j'ai cru que j'allais m'écrouler sur son plancher. Mais je ne me suis pas déshonorée. Je... je ne pouvais pas le laisser... n'est-ce pas?

—Vous êtes sûre de ne pas vous être fait du mal? s'écria Mrs. Cloke, qui avait appris la nouvelle par la télégraphie des fermes, plus ancienne, mais plus prompte, que celle de Marconi.

—Non. Je suis en parfaite santé, affirma Sophie.

—Couchez-vous jusqu'à l'heure du thé. (Mrs.Cloke lui donna une petite tape sur l'épaule.) Ils vous sauront beaucoup du gré, quoique voilà vingt ans qu'elle n'a plus l'esprit bien d'aplomb.»

Ilsarrivèrent avant la tombée de la nuit—un homme à barbe noire, au large pantalon de velours, et une petite vieille toute tremblotante, qui pépiait comme un roitelet.

«C'est moi son fils! dit l'homme à Sophie, parmi les touffes de lavande. On a eu des difficultés, il y a de cela vingt ans, et on ne s'est pas reparlé depuis. Mais je suis son fils tout de même, et nous vous remercions bien de l'avoir veillé.

—C'est moi qui ne suis que trop contente de m'être trouvée là, répondit-elle. (Et elle était sincère.)

—Nous avons entendu dire qu'il parlait beaucoup de vous de temps à autre depuis que vous êtes ici. Nous vous remercions de bon cœur, ajouta l'homme.

—Est-ce vous, le fils qui était en Amérique? demanda-t-elle.

—Oui, ma-ame. Sur la ferme de mon oncle, dans le Connecticut. Il était ce qu'on appelle là-baschef de route.

—Où, cela, dans le Connecticut? demanda George par-dessus l'épaule de sa femme.

—Veering Hollow, qu'on appelait cela. Je suis resté là six ans avec mon oncle.

—Comme le monde est petit! s'écria Sophie. Mais toute la famille de ma mère vient de Veering Hollow. Il doit y en avoir encore là-bas... les Lahsmars. Vous n'avez jamais entendu parler d'eux?

—Je me rappelle avoir entendu ce nom-là, à ce qu'il me semble,» répondit-il.

Mais son visage resta tout aussi impassible qu'un dos de bêche.

Un peu avant la nuit, une femme en gris, faisant des enjambées de fantassin, et portant sur son bras un long bâton ferré, traversa le verger à grand fracas, en criant pour avoir à manger. George, sur qui l'anglais à brûle-pourpoint exerçait une mystérieuse fatigue, s'enfuit dans la salle, tandis que Mrs. Cloke s'avançait toute rayonnante. Quant à Sophie, elle ne pouvait s'échapper.

«Nous venons de l'apprendre à l'instant, dit l'étrangère, en la prenant à partie. Je suis restée dehors toute la journée avec les otter-hounds[5]. Quelque chose de pas ordinaire...»

[5]Otter-hounds, chiens avec lesquels on chasse la loutre.

[5]Otter-hounds, chiens avec lesquels on chasse la loutre.

—Avez-vous... heu... tué?» demanda Sophie.

Elle savait, grâce à ses lectures, qu'ici elle ne pouvait s'égarer bien loin.

«Oui, une femelle sèche... dix-sept livres, lui fut-il répondu. Quelque chose de pas ordinaire,que vous avez fait là. Pauvre vieil Iggulden...

—Oh... c'est cela! fit Sophie illuminée.

—S'il y avait eu du monde à Friars Pardon, cela ne serait jamais arrivé. On aurait veillé sur lui. Mais, qu'est-ce que vous voulez attendre d'un tas de solicitors de Londres?»

Mrs. Cloke murmura quelque chose.

«Non. Je suis trempée jusqu'aux genoux. Si je m'éternise en route, je vais attraper froid. Une tasse de thé, Mrs. Cloke, et puis rien qu'un de vos sandwichs, que je mangerai tout en marchant. (A l'aide d'un mouchoir de soie vert et jaune elle essuya son visage hâlé.)

—Oui, mylady!»

Mrs. Cloke s'échappa pour revenir promptement.

«Notre terre est mitoyenne avec Friars Pardon sur une longueur d'un mille en descendant vers le sud, expliqua-t-elle, en brandissant la tasse pleine; mais on a bien assez à faire avec son monde à soi, sans aller braconner en terre d'autrui. Pourtant, si j'avais su, j'aurais envoyé Dora, cela va sans dire. L'avez-vous vue, cet après-midi, Mrs. Cloke? Non? Je me demande si cette fille ne s'est pas donné une entorse. Merci.»

Formidable fut le quignon de pain accompagné de lard que lui présenta Mrs. Cloke.

«Comme je le disais, Friars Pardon est une honte! Laisser le monde mourir comme des chiens!Il devrait y avoir là des gens pour accomplir leur devoir. Vous avez accompli le vôtre, quoique rien ne vous y obligeât. Bonsoir. Dites à Dora, si elle vient, que j'ai filé devant.»

Elle s'éloigna à grands pas, en mâchant sa croûte, et Sophie, qui suffoquait, s'en alla d'un pas chancelant, dans la salle, secouer George, que le rire déjà suffisamment secouait.

«Pourquoi êtes-vous resté là derrière la persienne à guetter mon regard? Pourquoi n'êtes-vous pas venu accomplir le vôtre, de devoir?

—Parce que j'aurais éclaté. Avez-vous vu cette joue toute crottée? dit-il.

—D'abord, oui. Et puis je n'ai plus osé regarder de nouveau. Qui est-ce?

—Dieu... ou, si vous aimez mieux, une déité locale. En tout cas, c'est encore une de ces choses qu'on s'attend à ce que vous sachiez d'instinct.»

Mrs. Cloke, choquée de leur légèreté, leur raconta que c'était Lady Conant, femme de Sir Walter Conant, baronnet, grand propriétaire du voisinage, et, sinon Dieu, du moins Sa visible Providence.

«Le rire, déclara Sophie plus tard dans leur chambre, est l'insigne du sauvage. Vous ne pouviez donc pas conserver plus d'empire sur vous-même? Pour elle, tout cela est arrivé.

—Tout celaest arrivépour moi. Voilà ce quime tracasse, répondit-il sur un ton de voix bizarre. En tout cas, c'est assezarrivépour servir à tuer le temps. Ne croyez-vous pas?

—Que voulez-vous dire? demanda-t-elle vivement, quoique, à sa voix, elle devinât.

—Que je vais mieux. Me voici en état de rouspéter.

—Contre quoi?

—Ceci! (Il promena la main autour de l'unique pièce.) Il me faut quelque chose pour faire joujou jusqu'à ce que je sois de nouveau vraiment d'attaque.

—Ah! (Elle s'assit sur le lit, et se pencha en avant, les mains croisées). Je me demande si c'est bien bon pour vous.

—Nous nous sommes trouvés mieux ici que n'importe où, poursuivit-il lentement. On pourrait toujours revendre.»

Elle hocha la tête gravement, tandis que ses yeux étincelaient.

«La seule chose qui m'ennuie, c'est ce qui est arrivé ce matin. Je veux savoir ce que vous éprouvez à ce sujet. Si cela vous a pris sur les nerfs le moins du monde, nous pouvons faire démolir la vieille ferme, derrière la maison... à moins, peut-être, que cela n'ait gâté toute l'idée pour vous?

—La démolir? s'écria-t-elle. Vous n'entendez rien aux affaires. Mais c'est là que nous pourrionshabiter pendant que nous ferons mettre en état la maison. C'est presque sous le même toit. Non! Ce qui est arrivé ce matin m'a paru plutôt une... une indication qu'autre chose. Il devrait y avoir du monde à Friars Pardon. Lady Conant a parfaitement raison.

—Je pensais surtout aux bois et aux routes. Je pourrais doubler la valeur de l'endroit en six mois.

—Combien en demandent-ils?»

Elle secoua la tête, et ses cheveux dénoués lui tombèrent en auréole sur les joues.

«Soixante-quinze mille dollars. Ils en accepteront soixante-huit.

—Pas la moitié de ce que nous avons payé notre vieux yacht, lors de notre mariage. Et nous n'avons guère eu de bon temps dessus. Vous étiez...

—Eh bien, quoi? Je m'aperçus que j'étais trop Américain pour me contenter d'être le fils d'un homme riche. Vous n'allez pas m'en blâmer?

—Non, certes; seulement, ce fut ce qu'on pourrait appeler une lune de miel d'affaires. Où en êtes-vous, de ce marché, George?

—Je peux expédier par la poste les arrhes sur le prix d'achat dès demain matin, et nous pouvons bâcler le tout d'ici une quinzaine de jours ou tout au plus trois semaines... si vous dites oui.

—Friars Pardon! Friars Pardon! chanta Sophie transportée, ses yeux gris sombre agrandis par la joie. Toutes les fermes? Gale Anstey, Burnt House, Rocketts, la Ferme de la Maison, et Griffons? Sûr, que vous les avez toutes?

—Sûr. (Il sourit.)

—Et les bois? Le Bois de High Pardons, celui de Lower Pardon, de Suttons, et Duton's Shaw, Reuben's Ghyll, Maxey's Ghyll et les deux Oak Hangers? Sûr, que vous les avez tous?

—Jusqu'à la dernière brindille. Mais, vous les connaissez aussi bien que moi. (Il se mit à rire.) On dit qu'il y a cinq mille dollars... mille livres sterling, je veux dire, de bois de charpente, rien que dans les Hangers.

—La première chose à faire, c'est de réparer le fourneau de Mrs. Cloke, et le toit de la cuisine. Je crois que je vais faire blanchir tout cela à la chaux, interrompit Sophie, en désignant le plafond. C'est partout une honte. Lady Conant a parfaitement raison. George, quand avez-vous commencé à devenir amoureux de la maison? Dans la chambre verte... ce premier jour? Moi, oui.

—Je n'en suis nullement amoureux. Il faut bien faire quelque chose pour tuer le temps jusqu'à ce qu'on soit en état de travailler.

—Ou quand nous étions là debout sous les chênes, et que la porte s'est ouverte? Oh! Devrai-jealler à l'enterrement du pauvre Iggulden? (Elle soupira de contentement parfait.)

—Ne prendrait-on pas cela pour une liberté...maintenant? dit-il.

—Mais, je l'aimais.

—Mais vous ne le possédiez pas à la date de sa mort.

—Cela ne saurait me tenir à l'écart. Seulement, ils ont fait un tel embarras parce que je l'ai veillé (elle reprit sa respiration), que cela pourrait, à ce point de vue, passer aussi pour de l'ostentation. Oh, George (elle tendit sa main en quête de celle de son mari), nous sommes deux petits orphelins en train de s'agiter dans des mondes dont ils n'ont aucune idée, et nous commettrons plus d'un impair! Mais jamais nous ne nous serons autant amusés.

—Nous courrons à Londres demain matin, pour voir s'il est possible de presser ces... solicitors anglais. J'ai besoin de me mettre au travail.»

Ils partirent, et passèrent par nombre de tortures avant de rentrer en fiacre à travers champs, un samedi soir, pressant contre leur cœur une boîte de deux pieds sur deux pieds et demi, remplie de chartes et de cartes,—légitimes propriétaires de Friars Pardon, y compris ses cinq fermes délabrées.

«J'espère on ne peut plus sincèrement, Madame,et j'ai la conviction, que c'est pour votre bonheur, soupira Mrs. Cloke, lorsqu'on lui annonça la nouvelle près du feu de la cuisine.

—Ciel! Ce n'est pas un mariage! se récria Sophie, quelque peu effarée.

—Si on envisage la chose à son point de vue exact...»

L'œil de Mrs. Cloke se tourna vers son fourneau.

«Envoyez-le réparer demain, chuchota Sophie.

—Nous n'avons pu nous empêcher de remarquer, dit Cloke lentement, par le nombre de fois que vous y êtes allés, que vous et votre dame, vous vous sentiez attirés par elle, mais... mais je ne sais pas si nous avons jamais précisément pensé...»

Le regard de sa femme l'arrêta.

«Que nous étions ce genre de monde-là, dit George. Nous n'en sommes pas encore bien sûrs nous-mêmes.

—Peut-être ben, dit Cloke, en se frottant les genoux, peut-être ben, histoire de parler, que vous allez laparquer?

—Qu'est-ce que c'est que cela? demanda George.

—Transformer tout en un beau parc comme Violet Hill (il tourna le pouce vers l'ouest), que Mr. Sangres a acheté. C'était quatre fermes, et Mr. Sangres en a fait un beau parc, avec un troupeau de daims.

—Alors, ce ne serait plus Friars Pardon, dit Sophie. N'est-ce pas?

—Je ne sais pas si j'ai jamais entendu dire que Friars Pardon ait jamais été autre chose que du blé et de la laine. Seulement, il y a des messieurs qui assurent que les parcs, cela cause moins d'ennui que les locataires. (Il eut un petit rire nerveux.) Mais le vrai monde, naturellement, il continue à peu près comme il est accoutumé à faire.

—Je comprends, dit Sophie. Comment Mr. Sangres a-t-il gagné sa fortune?

—Je n'avons jamais ben su. C'était le poivre et les épices, ou c'était peut-être ben les gants. Non, les gants, c'était Sir Reginald Liss, à Marley End. Les épices, c'était Mr. Sangres. C'est un monsieur brésilien—très comme qui dirait brûlé du soleil.

—Soyez sûrs, en tout cas, d'une chose. Vous n'aurez pas le moindre ennui,» dit Mrs. Cloke, au moment où ils s'en allaient se coucher.

Or, la nouvelle de l'achat fut donnée aux seuls Mr. et Mrs. Cloke, à huit heures du soir, un samedi. Pas une âme ne quitta la ferme jusqu'au moment où ils se mirent en route pour se rendre à l'office, le lendemain matin. Malgré quoi, lorsqu'ils arrivèrent à l'église et firent mine de se glisser de côté à leurs places habituelles, un peu plus loin que les fonts baptismaux, où l'on voyait le bout fourré de rouge des cordes de cloches bouger et virer auxheures sonnantes, ils se trouvèrent irrésistiblement portés en avant, un Cloke sur chaque flanc (et cependant ils n'avaient pas fait route avec les Cloke), sur le sein toujours reculant d'un bedeau en robe noire, lequel les introduisit dans un banc fermé, en tête du bas-côté gauche, sous la chaire.

«C'est, soupira-t-il d'un accent de reproche, le Banc de Friars Pardon», et les y enferma.

Ils ne pouvaient guère voir plus que les enfants de chœur dans le sanctuaire; mais, jusqu'à la racine des cheveux de la nuque, ils sentaient que l'auditoire, par derrière, les dévorait impitoyablement du regard.

«Lorsque l'impie aura quitté son impiété...»

La voix forte et étrangère du prêtre vibra sous la voûte à consoles, et une sensation d'isolement encore inconnu leur submergea le cœur, tandis que, peu familiarisés avec le service de l'Eglise d'Angleterre, ils cherchaient dans leurs livres les endroits où l'on en était. La prière: «Notre Père quies»—au lieu de «Notre Père quiêtes»—mit le comble à cette désolation. Sophie se prit à penser comme quoi, en d'autres pays, leur achat, longtemps avant cela, eût été discuté à tous les points de vue dans une douzaine de feuilles, oubliant que George, depuis des mois, ne s'était pas vu autorisé à parcourir de l'œil ces titres courants noirs et rugissants. Ici, rien que silence—pas même d'hostilité!La partie était engagée pour eux; les autres joueurs cachaient leurs cartes, et attendaient. Il y avait, elle le sentait, comme quelque chose en suspens dans l'air, et, lorsque sa vue s'éclaircit, ce fut pour tomber, oui, sur une tablette murale qui représentait un oiseau sans pattes planant sur la devise:Demorez ung poï—Demorez ung poï.

A la litanie, George eut maille à partir avec un agenouilloir instable, et glissa la bande de tapis sous la banquette. Sophie repoussa aussi en arrière le bout qui était de son côté, et ferma les yeux sous une sensation de brûlure qui ressemblait fort à celle des larmes. Lorsqu'elle les rouvrit, elle regardait le nom de jeune fille de sa mère, bel et bien gravé sur une dalle bleue, par terre, dans le banc:


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