LES PETITS RENARDS[38]

LES PETITS RENARDS[38]

[38]Prenez-nous les renards et les petits renards qui gâtent les vignes, depuis que nos vignes ont des grappes.—Cantique des Cantiques, ch. II, vers. 15.

[38]Prenez-nous les renards et les petits renards qui gâtent les vignes, depuis que nos vignes ont des grappes.—Cantique des Cantiques, ch. II, vers. 15.

Un renard sortit de son terrier sur les rives du grand fleuve Gihon, qui arrose l'Ethiopie. Il vit un blanc qui passait à cheval à travers les tiges de durrha sèches, et, pour accomplir ses destinées, glapit après lui.

Le cavalier retint les rênes au milieu des villageois qui se pressaient autour de son étrier.

«Qu'est-ce que cela? dit-il.

—Cela, repartit le cheik du village, c'est un renard, ô Excellence Notre Gouverneur!

—Ce n'est pas, alors, un chacal?

—Rien du chacal, mais Abu Hussein, le père de la ruse!

—En outre (le blanc parla à mi-voix), je suis Mudir de cette province.

—C'est vrai, s'écrièrent-ils. Ya, Saart el Mudir (O Excellence Notre Gouverneur).»

Le grand fleuve Gihon, trop accoutumé à l'humeur des rois, continua de couler entre ses rives espacées d'un mille vers la mer, tandis que le Gouverneurlouait Dieu en un cri strident et interrogateur encore ignoré de ces parages.

Lorsqu'il eut abaissé son index droit de derrière son oreille droite, les villageois lui parlèrent de leurs récoltes: orge, durrha, millet, oignons, et le reste. Le Gouverneur se dressa debout sur ses étriers. Il regarda au nord une bandelette de culture verte, large de quelques centaines de mètres, qui se déroulait comme un tapis entre le fleuve et la ligne fauve du désert. Elle s'étendait, en vérité, cette bandelette, à soixante milles devant lui et tout autant derrière. A chaque moitié de mille, une roue hydraulique soulevait en grinçant l'eau bienfaisante jusqu'aux récoltes, au moyen d'un aqueduc en argile. Le caniveau avait environ un pied de large; la levée de terre sur laquelle il courait, au moins cinq pieds de haut, et large en proportion, était la base de cette dernière. Abu Hussein, nommé à tort le Père de la Ruse, buvait à même le fleuve au-dessous de son terrier, et son ombre s'allongeait sous le soleil bas. Il ne pouvait comprendre le cri strident qu'avait poussé le Gouverneur.

Le cheik du village parla des récoltes dont les maîtres de toutes terres devraient tirer revenu; mais les yeux du Gouverneur étaient fixés, entre les oreilles de son cheval, sur le caniveau le plus rapproché.

«On dirait un fossé d'Irlande,» murmura-t-il.

Et il sourit, rêvant à certain talus dont il entrevoyait l'arête de rasoir dans le lointain Kildare.

Encouragé par ce sourire, le cheik continua:

«Lorsque la récolte manque, on est obligé d'opérer un dégrèvement d'impôts. C'est donc une bonne chose, ô Excellence Notre Gouverneur, que vous veniez voir les récoltes qui ont manqué, et constatiez que nous n'avons pas menti.

—Assurément.»

Le Gouverneur ajusta ses rênes. Le cheval partit au petit galop, s'enleva sur le remblai du caniveau, fit au sommet un savant changement de pied, et sautilla en bas dans un nuage de poussière dorée.

Abu Hussein, de son terrier, regardait avec intérêt. Il n'avait jamais encore rien vu de semblable.

«Assurément, répéta le Gouverneur. (Et il revint, accompagné du cheik, par où il était allé.) Il vaut toujours mieux s'assurer par soi-même.»

Un vieux steamer à roues à l'arrière, encore moucheté de balles, une gabare amarrée au flanc, apparut au détour du fleuve. Il siffla pour avertir le Gouverneur que son dîner l'attendait, et le cheval, voyant son fourrage empilé sur la gabare, hennit en réponse.

«En outre, ajouta le cheik, au temps de l'Oppression, les Emirs et leurs créatures dépossédèrent beaucoup de gens de leurs terres. Du haut en basdu fleuve nos gens attendent qu'on les fasse rentrer en possession de leurs champs légitimes.

—On a désigné des juges pour arranger le différend, repartit le Gouverneur. Ils vont bientôt arriver en bateau à vapeur pour entendre les témoins.

—A quoi bon? Sont-ce les juges qui ont tué les Emirs? Nous préférerions être jugés par les hommes qui exécutèrent le jugement de Dieu sur les Emirs. Nous nous en rapporterions plutôt à votre décision, ô Excellence Notre Gouverneur!»

Le Gouverneur hocha la tête. Un an s'était écoulé depuis qu'il avait vu les Emirs étendus côte à côte, immobiles, autour de la peau de mouton rougie sur laquelle gisait El Mahdi, le Prophète de Dieu. Il ne restait plus maintenant d'autre trace de leur domination que le vieux steamer, jadis unité d'une flottille derviche, qui lui tenait lieu de maison et de bureau. Ce steamer s'approcha tant bien que mal du rivage, abaissa une planche, et le Gouverneur suivit son cheval à bord.

Jusqu'à une heure avancée, on put y voir briller des lumières, que réfléchissait maussadement le fleuve en tiraillant sur les amarres. Le Gouverneur lut, non point pour la première fois, les rapports plus ou moins administratifs de certain John Jorrocks, M.F.H.[39].

[39]Master of Fox Hounds.Maître d'équipage de chasse au renard.

[39]Master of Fox Hounds.Maître d'équipage de chasse au renard.

«Il nous faudra environ dix couples, dit-il soudain à son Inspecteur. Je me les procurerai quand j'irai au pays. Vous serezwhip[40], Baker?»

[40]Valet de chiens, à la chasse au renard.

[40]Valet de chiens, à la chasse au renard.

L'Inspecteur, qui n'avait point encore atteint ses vingt-cinq ans, signifia son assentiment à la manière usuelle en pareille matière, c'est-à-dire en levant la main, tandis qu'Abu Hussein glapissait à la grande lune du désert.

«Ah, dit le Gouverneur, qui se montra en pyjama sur le pont, encore trois mois, et nous te donnerons quelque chose pour ton rhume, mon ami.»

En fait, il s'en écoula quatre avant qu'un steamer, accompagné d'une pleine et mélodieuse gabare de chiens courants, mouillât à ce débarcadère. L'Inspecteur sauta au milieu d'eux, et les pauvres gueux, que rongeait le mal du pays, le reçurent comme un frère.

«Tout le monde, à bord du paquebot, leur a fourré n'importe quoi à manger, mais c'est le nanan du nanan, expliqua le Gouverneur. C'est Royal, que vous tenez... la perle du lot... et la chienne qui vous tient... elle est un peu excitée... c'est May Queen. Merriman, de Maudlin du Cottesmore[41], vous savez.

[41]C'est-à-dire May Queen, fille du chien Merriman, issu de la chienne Maudlin, de l'équipage célèbre qui a nom Cottesmore.

[41]C'est-à-dire May Queen, fille du chien Merriman, issu de la chienne Maudlin, de l'équipage célèbre qui a nom Cottesmore.

—Je sais. Cette splendide chienne aux points de feu sur les yeux, roucoula l'Inspecteur. Oh, Ben, je vais prendre intérêt à la vie, maintenant. Ecoutez-moi cela! Oh, écoutez!»

Abu Hussein, au pied du haut talus, s'en alla à ses occupations nocturnes. Un remous apporta sa piste à la gabare, et trois villages entendirent le fracas de musique qui s'ensuivit. Pour une fois encore, Abu Hussein ne sut mieux faire que de glapir en réponse.

«Eh bien, que dites-vous de ma Province? demanda le Gouverneur.

—Pas si mal, répondit l'Inspecteur, la tête de Royal entre les genoux. Il va sans dire que tous les villages demandent un dégrèvement d'impôts; mais, autant que je peux voir, tout le pays pue le renard. La difficulté sera de les broquer dans le couvert. J'ai oublié la liste des seuls villages ayant des titres à un dégrèvement quelconque. Comment appelez-vous cette bête efflanquée, tachetée de bleu, avec le fanon?

—Beagle-boy. Il ne me dit rien qui vaille. Croyez-vous que nous puissions avoir deux jours par semaine?

—Facilement; et autant de lendemains que vous voudrez. Le cheik de ce village-ci me raconte que son orge a manqué, et il réclame un dégrèvement de cinquante pour cent.

—Nous commencerons par lui demain, et verrons ses récoltes en passant. Rien comme l'inspection qu'on fait en personne,» déclara le Gouverneur.

Ils commencèrent au lever du soleil. La meute s'élança de la gabare dans toutes les directions, et, après de folles gambades, se mit à fouiller comme autant de fox-terriers aux nombreux gîtes d'Abu Hussein. Puis les drôles se saoulèrent à s'en gonfler de l'eau de Gihon, tandis que le Gouverneur et l'Inspecteur les châtiaient du fouet.Les scorpions s'y ajoutèrent[42], car May Queen, en ayant flairé un, dut être transportée pleine de lamentations dans la gabare. Mystery, un chiot, hélas! fit la rencontre d'un serpent, et le Beagle-boy moucheté de bleu, nanan peu difficile, mangea de ce à côté de quoi il eût dû passer. Seul, Royal, à la tête fauve Belvoir[43], et aux yeux graves et interrogateurs, fit tout ce qu'il pouvait pour soutenir l'honneur de l'Angleterre devant le village attentif.

[42]Bible.Rois, 1erlivre, ch. XII, v. XI.

[42]Bible.Rois, 1erlivre, ch. XII, v. XI.

[43]Célèbre meute anglaise.

[43]Célèbre meute anglaise.

«On ne peut pas tout avoir, déclara le Gouverneur après le premier déjeuner.

—Nous avons eu tout, cependant... tout, sauf les renards. Avez-vous vu le nez de May Queen? repartit l'Inspecteur.

—Et Mystery est mort. Nous les laisserons accouplés, la prochaine fois, jusqu'à ce que nous soyons bien au milieu des récoltes. Dites donc, un joli vampire, ce Beagle-boy, et bavard par-dessus le marché! Il mériterait une pierre au cou!

—Ils ont un tel chic par ici, pour vous enterrer les gens au petit bonheur. Attendez à plus tard, plaida l'Inspecteur, sans savoir qu'il verrait le jour où il se repentirait amèrement de ce mot.

—A propos, dit le Gouverneur, ce cheik ment, lorsqu'il dit que son orge n'a pas réussi. Si cette orge est assez haute pour cacher un chien courant à cette époque de l'année, c'est que tout va bien. Et il réclame un dégrèvement de cinquante pour cent, disiez-vous?

—Vous n'êtes pas allé jusque passé ce carré de melons, où j'ai essayé d'«arrêter» Wanderer. C'est tout brûlé à partir de là jusqu'au désert. De plus, son autre roue hydraulique s'est brisée, répondit l'Inspecteur.

—Très bien. Nous couperons la paille en deux, et lui allouerons vingt-cinq pour cent. Où le rendez-vous, demain?

—Il y a des difficultés dans les villages en aval du fleuve à propos de leurs titres de propriété. C'est aussi un bon terrain pour le cheval, par là,» dit l'Inspecteur.

Le prochain rendez-vous eut donc lieu à unevingtaine de milles en aval du fleuve, et on ne découpla qu'une fois bien dans les champs. Abu Hussein était là en force—au nombre de quatre. Quatre chasses délirantes de quatre minutes chacune—quatre chiens par renard—terminées par... quatre terrés sur la berge même. Tout le village regarda.

«Nous avions oublié les terriers. Les talus en sont criblés. Cela nous jouera des tours, dit l'Inspecteur.

—Attendez un moment! (Le Gouverneur tira à lui un chien tout éternuant.) Il me souvient que je suis Gouverneur de ces régions.

—Levez donc un bataillon noir pour nous boucher les trous. Nous en aurons besoin, mon vieux.»

Le Gouverneur se redressa de toute sa hauteur:

«Prête l'oreille, ô peuple! cria-t-il. J'édicte une nouvelle loi.»

Les villageois se rapprochèrent. Il annonça:

«Désormais je donnerai un dollar à celui sur la terre duquel on trouvera Abu Hussein. Et un autre dollar (il montra la pièce) à celui sur la terre duquel ces chiens que voici le tueront. Mais pour celui sur la terre duquel Abu Hussein disparaîtra dans un trou comme celui-ci, je ne lui donnerai pas de dollar, mais la plus mémorable des raclées. Est-ce compris?

—Notre Excellence (un homme s'avança), c'est sur ma terre qu'on a trouvé Abu Hussein, ce matin. Est-ce vrai, mes frères?»

Personne ne contredit. Le Gouverneur, sans un mot, lui jeta quatre dollars, un dollar par renard.

«C'est sur ma terre qu'ils sont tous rentrés dans leurs trous, cria un autre. En conséquence, il faut qu'on me batte.

—Non pas. La terre est à moi, et c'est pour moi les coups.»

Ce second orateur poussa en avant ses épaules déjà mises à nu, et les villageois applaudirent bruyamment.

«Tiens! Deux hommes qui réclament pour qu'on leur flanque une rossée? La terre doit être l'objet de quelque filouterie,» dit le Gouverneur.

Puis, dans le langage du pays:

«Quels sont tes droits à la correction?»

Tel se métamorphose un coude de rivière sous un rayon de soleil, telle se changea la troupe éparpillée des villageois en une cour de la plus ancienne justice. Les chiens grattèrent et gémirent au seuil d'Abu Hussein, sans plus attirer l'attention parmi les jambes des témoins, et Gihon, lui aussi accoutumé aux lois, fila le ronron de son approbation.

«Vous ne voulez pas attendre que les jugesremontent le fleuve pour régler le différend? demanda enfin le Gouverneur.

—Non! cria d'une seule voix le village (à part l'homme qui le premier avait demandé à être battu).

—Nous nous en tiendrons à la décision de Notre Excellence. Que Notre Excellence mette à la porte les créatures des Emirs, qui nous ont volé notre terre au temps de l'Oppression.

—Et tu dis?»

Le Gouverneur se tourna vers l'homme qui, le premier, avait demandé à être battu.

«Je dis que, moi, j'attendrai que les Juges circonspects s'en viennent dans le steamer. Alors, j'amènerai tout ce que j'ai de témoins, répliqua-t-il.

—Il est riche. Il amènera de nombreux témoins, marmotta le cheik du village.

—Inutile. Ta propre bouche te condamne! s'écria le Gouverneur. Quel est l'homme qui, ayant des titres légitimes à sa terre, attendrait une heure avant d'entrer dessus? Retire-toi!»

L'homme recula sous la risée du village.

Le second plaignant se courba vivement sous la menace du fouet de chasse. Le village se réjouit.

«O Un Tel, fils d'Un Tel, dit le Gouverneur, soufflé par le cheik, apprends, du jour où j'en donne l'ordre, à boucher tous les trous où Abu Hussein peut se cacher—sur—ta—terre!»

Les légers coups de fouet cessèrent. L'homme se redressa, triomphant. Le Gouvernement suprême avait, par cette accolade, reconnu son titre aux yeux de tous.

Pendant que le village louait la perspicacité du Gouverneur, un enfant nu, marqué de la petite vérole, fit une grande enjambée du côté du terrier, et resta là, planté sur une jambe, avec toute l'insouciance d'une jeune cigogne.

«Ah! fit-il, les mains derrière le dos. Il faudrait boucher ceci avec des bottes de paille de dhurra—ou mieux encore, des bottes d'épines.

—Des épines, de préférence, déclara le Gouverneur. Le gros bout à l'intérieur.»

L'enfant hocha gravement la tête, et s'accroupit sur le sable.

«Une sale journée pour toi, Abu Hussein! piaula-t-il par l'ouverture du terrier. Toute une journée d'embêtements à tes retours scélérats du matin.

—Qu'est-ce que c'est? demanda le Gouverneur. Cela raisonne?

—Farag l'Orphelin. Les siens ont été égorgés, au temps de l'Oppression. L'homme à qui Votre Excellence a décerné la terre est comme qui dirait son oncle maternel.

—Cela viendrait-il avec moi pour donner àmanger aux gros chiens?» reprit le Gouverneur.

Les autres petits curieux reculèrent.

«Sauvons-nous! crièrent-ils. Notre Excellence va donner Farag à manger aux gros chiens.

—Je vais venir, déclara Farag. Et je ne m'en irai jamais.»

Il jeta son bras autour du cou de Royal, et la bête intelligente se mit à lui lécher le visage. Après quoi Farag, adressant de la main un vague adieu à son oncle, entraîna Royal vers la gabare, et le reste de la meute suivit.

Gihon, qui avait assisté à nombre de sports, apprit à bien connaître la gabare de chasse. Il la trouva opérant ses tournants par des aubes grises de décembre, aux sons d'une musique aussi sauvage et lamentable que le roulement presque oublié des tambours derviches, lorsque, bien au-dessus du timbre de ténor de Royal, d'un ton de voix plus strident que le fausset de ce menteur de Beagle-boy, Farag chantait la guerre à mort contre Abu Hussein et son engeance. Au lever du soleil, le fleuve épaulait soigneusement l'embarcation à l'endroit voulu, pour écouter l'élan de la meute franchissant pêle-mêle la passerelle, et le pas de l'arabe du Gouverneur derrière eux. Ils passaient par-dessus le sommet de la dune dans les récoltes veuves de rosée, où il n'était plus possible pourGihon, accroupi, étranglé, en son lit, de savoir ce qu'ils faisaient jusqu'à l'instant où Abu Hussein, volant en bas du talus, venait gratter à un terrier bouché, pour revoler dans l'orge. Ainsi que Farag l'avait prédit, ce furent de mauvais jours pour Abu Hussein, tant qu'il ne sut prendre les précautions nécessaires et s'échapper, sans plus. Parfois, Gihon voyait tout le cortège de la chasse en silhouette sur le bleu du matin lui tenir compagnie durant nombre de joyeux milles. A chaque moitié de mille, chevaux et baudets sautaient les caniveaux—hop, allons, changez de pied, et de l'avant!—comme les images d'un zootrope, jusqu'au moment où ils se rapetissaient le long de la ligne des roues hydrauliques. Alors, Gihon attendait le frémissement de leur retour à travers les récoltes, et les prenait au repos sur son sein à dix heures. Pendant que les chevaux mangeaient, et que Farag dormait, la tête sur le flanc de Royal, le Gouverneur et son Inspecteur peinaient pour le bien de la chasse et de la Province.

Au bout de quelque temps, il n'y eut plus besoin de battre personne pour négligence des terriers. La destination du steamer fut télégraphiée de roue hydraulique en roue hydraulique, et les villageois bouchèrent et se mirent à l'œuvre en conséquence. Un terrier se trouvait-il négligé, que le fait impliquait un différend quant à la propriétéde la terre. Sur quoi, la chasse s'arrêtait net pour le régler de la façon suivante: le Gouverneur et l'Inspecteur l'un à côté de l'autre, mais, le second, à une demi-longueur de cheval en arrière; les deux adversaires, les épaules nues, bien en avant; les villageois en demi-lune derrière eux; et Farag avec la meute, qui l'un comme l'autre comprenaient fort bien toute la petite comédie, formant parterre. Vingt minutes suffisaient à régler le cas le plus compliqué; car, ainsi que le déclara le Gouverneur à un juge sur le steamer:

«On arrive à la vérité sur le terrain de chasse des tas de fois plus vite que devant vos tribunaux.

—Et lorsqu'il y a contradiction en matière de preuve? objecta le juge.

—Regardez les gens. Ils donneront de la voix à s'en égosiller, si vous êtes sur une mauvaise piste. Vous n'avez jamais encore vu en appeler d'un seul de mes jugements.»

Les cheiks à cheval—les gens de moindre importance sur d'intelligents baudets—les enfants si méprisés de Farag—ne tardèrent pas à comprendre que les villages qui réparaient les roues hydrauliques et leurs canaux, occupaient une haute place dans la faveur du Gouverneur. Il leur acheta leur orge pour ses chevaux.

«Les canaux, dit-il, sont nécessaires, pour que nous puissions tous les sauter. Ils sont nécessaires,en outre, aux récoltes. Qu'il y ait donc beaucoup de roues et de bons canaux... et beaucoup de bonne orge.

—Sans argent, repartit un cheik sur le retour, il n'y a pas de roues hydrauliques.

—J'avancerai l'argent, répliqua le Gouverneur.

—A quel intérêt, ô Notre Excellence?

—Prenez deux des petits de May Queen pour les élever dans votre village, en ayant soin qu'ils ne mangent pas de charogne, ne perdent pas leur poil, n'attrapent pas la fièvre en se couchant au soleil, mais deviennent de beaux et bons chiens courants.

—Comme Ray-yal... pas comme Bigglebai?»

C'était déjà une insulte, le long du Fleuve, de comparer un homme à cet anthropophage tacheté de bleu.

«Certainement, comme Ray-yal... et pas du tout comme Bigglebai. Ce sera, cela, l'intérêt du prêt. Que les chiots prospèrent, qu'on construise la roue hydraulique, c'est tout ce que je demande, déclara le Gouverneur.

—La roue sera construite. Mais, ô Notre Excellence, si, grâce à la faveur de Dieu, les chiots arrivent à devenir de bons flaireurs, non pas des mangeurs de charogne, inaccoutumés à leurs noms, et sans foi ni loi, qui leur rendra ainsi qu'àmoi justice, lorsque viendra le moment de juger les chiots?

—Chiens de meute, mon brave, les chiens de meute! C'est chiens de meute, ô cheik, que nous les appelons en leur virilité.

—Les chiens de meute, lorsqu'ils seront jugés au Sha-ho. J'ai des ennemis en aval du fleuve, des ennemis à qui Notre Excellence a aussi confié des chiens de meute à élever.

—Des chiots, l'ami! Des chi-ots, nous les appelons, ô cheik, en leur enfance!

—Des chi-ots. Mes ennemis peuvent juger mes chi-ots injustement au Sha-ho. Cela demande considération.

—Je vois l'obstacle. Ecoute donc! Si la nouvelle roue hydraulique est construite dans un mois, sans oppression, tu seras, ô cheik, nommé l'un des juges destinés à juger les chi-ots au Sha-ho. Est-ce entendu?

—Entendu. Nous construirons la roue. Moi et mon engeance sommes responsables du remboursement du prêt. Où sont mes chi-ots? S'ils mangent des poulets, peuvent-ils manger les plumes avec?

—Jamais de la vie les plumes. D'ailleurs, Farag, qui est dans la gabare, te dira leur manière de vivre.»

On ne saurait rien trouver de répréhensible dans les prêts personnels et non autorisés du Gouverneur, ces prêts qui lui valurent le surnom de Pèredes Roues Hydrauliques. Mais la première exposition de chiots dans la capitale demanda énormément de tact, ainsi que la présence d'un bataillon noir faisant ostensiblement l'exercice dans la cour de la caserne, afin de prévenir les troubles qu'eût pu entraîner la remise des prix.

Mais qui saurait consigner les gloires de la chasse de Gihon—ou ses hontes? Qui se rappelle l'hallali sur la place du marché, lorsque le Gouverneur pria les cheiks et guerriers assemblés de remarquer comme quoi les chiens allaient instantanément dévorer le corps d'Abu Hussein; mais comme quoi, lorsqu'il eut donné le signe de la curée, suivant toutes les règles de l'art, la meute éreintée s'en détourna avec dégoût, et Farag pleura parce que, dit-il, on avait noirci la face du monde? Qui ne se rappelle cette course nocturne prenant fin—Beagle-boy, cela va sans dire, en tête—parmi les tombes; la prompte volée de coups de fouet, et le serment, prêté au-dessus des ossements, de laisser de côté la curée? La randonnée du désert, lorsque Abu Hussein, délaissant les cultures, fit six milles de ligne droite, tout droit à son terrier, dans un khor désolé—où d'étranges cavaliers en armes, montés sur des chameaux, apparurent au sortir d'un ravin, et, au lieu de livrer bataille, s'offrirent à ramener sur leurs bêtes les chiens fatigués? Ce que firent, et s'évanouirent.

Mieux que tout, qui se rappelle la mort de Royal, lorsque certain cheik pleura sur le corps du chien sans peur et sans reproche, comme il l'eût pu faire sur celui d'un fils—et, ce jour-là, ils ne chassèrent pas plus avant. La chronique mal faite en parla peu, mais, à la fin de leur seconde saison (quatre-vingt-seize renards au tableau), apparaît la sombre inscription: «Salement besoin d'infuser du sang nouveau. Ils commencent à écouter Beagle-boy.»

L'Inspecteur s'occupa de la chose dès qu'échut son congé.

«Rappelez-vous, dit le Gouverneur, qu'il faut nous procurer la meilleure race d'Angleterre... de vrais chiens de meute, du nanan... sans marchander. Mais ne vous en rapportez pas à vous seul. Présentez mes lettres d'introduction, et prenez ce qu'on vous donnera.»

L'Inspecteur présenta ses lettres dans un milieu où l'on fait grand cas des chevaux, plus encore des chiens de meute, et où l'on reçoit assez bien les gens qui savent ce que c'est qu'une selle. On se le passa de maison en maison, le fit monter suivant ses mérites, et le nourrit, après cinq années de côtelettes de bouc et de Worcester sauce, peut-être une idée trop plantureusement.

La demeure, ou château, où il opéra son grandcoup n'importe guère. Quatre M.F.H. étaient présents à table; et, dans une heure d'épanchement, l'Inspecteur leur raconta des histoires de la Chasse de Gihon. Il conclut:

«Ben a dit que je ne devais pas m'en rapporter à moi seul à propos des chiens de meute; mais je pense, en tout cas, qu'il devrait y avoir un tarif spécial pour les bâtisseurs d'Empires.»

Dès que ses hôtes purent parler, ils le rassurèrent sur ce point.

«Et maintenant, racontez-nous encore une fois toute l'histoire de votre première exposition de chiots, dit l'un d'eux.

—Et celle du bouchage des terriers. Est-ce que tout cela était de l'invention de Ben? interrogea un autre.

—Attendez un moment, dit du bout de la table un homme tout rasé—pas un M.F.H. Est-ce dans les habitudes de votre Gouverneur de battre vos villageois lorsqu'ils oublient de boucher les trous de renards?»

Le ton et la phrase eussent été suffisants, même si, comme l'Inspecteur le confessa plus tard, le gros homme à double menton bleu n'eût pas tant ressemblé à Beagle-Boy. Il prit sur lui de le faire marcher pour l'honneur de l'Ethiopie.

«Nous ne chassons que deux jours par semaine..... rarement trois. Ne crois guère qu'on aitjamais exercé le châtiment plus de quatre fois dans une semaine... à moins de jours d'extra.»

Le gros homme (personnage à lèvre pendante) jeta sa serviette, fit le tour de la table, s'effondra sur la chaise voisine de l'Inspecteur, et se pencha avidement en avant, de façon à souffler au visage de ce dernier.

«Châtié avec quoi?

—Avec lekourbash... sur les pieds. Lekourbashest une lanière de peau d'hippopotame bien tannée, taillée d'un côté en forme de quille, comme le tranchant d'une défense de sanglier. Mais nous employons le côté arrondi, lorsqu'il s'agit d'un premier délit.

—Et ce genre de chose n'a pas de conséquences fâcheuses? Pour la victime, j'entends... pas pour vous?

—Bi-en rarement. Soyons juste. Je n'ai jamais vu mourir un homme sous le fouet, mais la gangrène peut se déclarer si lekourbasha été mariné.

—Mariné dans quoi?»

Toute la table était silencieuse et attentive.

«Dans la couperose, naturellement. Vous ne saviez pascela? dit l'Inspecteur.

—Dieu merci, non!»

Le gros homme lança de visibles postillons.

L'Inspecteur, s'essuyant le visage, s'enhardit.

«N'allez pas croire que nous nous montrionsnégligents vis-à-vis de nos boucheurs de terriers. Nous avons un fonds de chasse pour le goudron chaud. Le goudron est un pansement merveilleux lorsque les ongles des doigts de pied ne sont pas partis sous les coups. Mais, chassant sur d'aussi grandes étendues que les nôtres, nous ne pouvons être de retour dans le village avant un mois, et, si l'on ne renouvelle pas les pansements et que la gangrène se déclare, on trouve plus souvent qu'on ne pense son homme en train de pilonner sur ses moignons. Nous avons un mot du cru bien connu pour les désigner tout le long du fleuve. Nous les appelons les Grues de Mudir. Vous comprenez, j'ai persuadé au Gouverneur de ne les bâtonner que sur un seul pied.

—Sur un seul pied? Les Grues de Mudir!»

Le gros homme devint pourpre jusqu'au sommet de sa tête chauve.

«Cela vous serait-il égal de me donner le mot du cru pour les Grues de Mudir?»

Du fond d'une mémoire trop bien garnie, l'Inspecteur tira un mot court et bien senti qui eût surpris en lui-même jusqu'aux effrontés Ethiopiens. Il l'épela, vit le gros homme l'écrire sur sa manchette et se retirer. Alors, l'Inspecteur traduisit quelques-unes de ses significations et sous-entendus aux quatre maîtres d'équipage. Il partit trois jours plus tard avec huit couples des meilleurs chiens demeute d'Angleterre—présent royal et généreux, tout autant qu'amical, de quatre meutes à la Chasse de Gihon. Il avait eu honnêtement l'intention de détromper le gros homme tacheté de bleu, mais, de façon ou d'autre, perdit la chose de vue.

Le nouveau détachement marque un nouveau chapitre dans l'histoire de la Chasse. De phénomène isolé dans une gabare, cela devint une véritable institution avec chenils en brique sur la terre ferme, et une influence sociale, politique et administrative, qui n'avait pour limites que celles de la province. Ben, le Gouverneur, vit son tour arriver de retourner en Angleterre, où il eut une meute, à lui, de chiens qui pouvaient, cette fois, passer pour du vrai nanan, mais ne cessa de soupirer après le vieux tas de gueux sans foi ni loi. Ses successeurs se trouvèrentipso factoM.F.H. de la Chasse de Gihon, comme tous les Inspecteurs se trouvèrentwhips. Pour ceci, d'abord, que Farag, le premier piqueur, en khaki et puttees, n'eût obéi à rien qui fût d'un rang moindre que celui d'Excellence, et que les chiens n'obéissaient à personne qu'à Farag; pour ce second motif, que la meilleure façon d'estimer le montant et le revenu des récoltes était de n'avoir point froid aux yeux; pour un troisième, que, bien que les juges d'en bas du fleuve délivrassent des titres de propriétésignés et porteurs d'un sceau à tous propriétaires légitimes, l'opinion publique, tout le long des rives, ne tenait cependant nul titre pour valable qu'il n'eût été confirmé, suivant les précédents, par le simulacre du Gouverneur, dans le feu de la chasse, au-dessus du terrier négligé à dessein. La cérémonie, c'est vrai, avait été réduite à trois simples tapes sur l'épaule, mais les gouverneurs qui essayèrent d'éluder même cela se trouvèrent, eux et leur bureau, environnés d'une véritable nuée de témoins qui leur prenaient tout leur temps en procès, et, pis encore, négligeaient les chiots. Les vieux cheiks, il est vrai, tenaient ferme pour lesmémorables racléesde l'ancien temps—plus rude le châtiment, prétendaient-ils, plus sûr le titre; mais, ici, la main du progrès fut contre eux, et ils se contentèrent de raconter des légendes sur Ben, le premier Gouverneur, qu'ils appelaient le Père des Roues Hydrauliques, et sur ce temps héroïque où hommes, chevaux et chiens valaient qu'on les suivît.

Ce même Progrès Moderne, qui apportait le biscuit de chiens et les robinets de cuivre aux chenils, était à l'œuvre par le monde entier. Forces, activités, mouvements, sourdaient, s'agitaient, se fondaient, et, en une avalanche politique, débordaient une Angleterre effarée et qui n'en pouvait mais. Les Echos de l'Ere Nouvelle se trouvaient portésdans la Province sur les ailes de câblogrammes sans queue ni tête. La Chasse de Gihon lut des discours, des sentiments, une politique qui l'étonnèrent, et remercia Dieu, prématurément, de ce que sa Province fût trop loin, trop chaude et trop difficile à administrer, pour que l'atteignissent ces orateurs ou leur politique. Mais, avec bien d'autres, elle ne se rendit nul compte du but et de la portée de l'Ere Nouvelle.

Une par une les Provinces de l'Empire furent traînées devant la justice, et gourmandées, saisies et maintenues, fouettées sous le ventre et reculées, pour l'amusement de leurs nouveaux maîtres en la paroisse de Westminster. Une par une elles se retirèrent, blessées et fâchées, pour échanger leurs impressions aux confins de la terre saisie de malaise. Même alors, la Chasse de Gihon, comme jadis Abu Hussein, ne comprit pas; sur quoi leur parvint la nouvelle, par la voie de la presse, qu'ils avaient l'habitude de fouetter à mort les bons cultivateurs à rendement qui négligeaient de boucher les terriers; mais que le petit, très petit nombre de ceux qui ne mouraient pas sous les fouets de peau d'hippopotame imbibés de couperose circulaient sur leurs moignons gangrenés, et se voyaient affubler du nom de Grues de Mudir. L'accusation trouvait pour garant dans la Chambre des Communes certain Mr. Lethabie Groombride, lequel avait forméun Comité, et inondait le monde de ses brochures. La Province gémit, l'Inspecteur—maintenant Inspecteur d'Inspecteurs—sifflota. Il avait oublié le monsieur qui lançait des postillons au visage des gens.

«Pourquoi aussi ressemblait-il tellement à Beagle-boy? dit-il pour sa seule défense, lorsqu'il rencontra le Gouverneur à déjeuner, sur le steamer, à la suite d'un rendez-vous.

—Vous n'auriez pas dû plaisanter avec un animal de cette catégorie-là, repartit le Gouverneur. Regardez ce que Farag vient de m'apporter!»

C'était une brochure, signée au nom d'un Comité par une dame secrétaire, mais rédigée par quelqu'un qui connaissait à fond la langue de la Province. Après avoir raconté l'histoire des coups de fouet, il recommandait à tous les gens battus d'instruire une procédure criminelle contre leur Gouverneur, et, dès que faire se pourrait, de s'élever contre l'oppression et la tyrannie anglaises. Tels documents étaient du nouveau pour l'Ethiopie, en ce temps-là.

L'Inspecteur lut la dernière demi-page:

«Mais... mais, balbutia-t-il, c'est impossible. Les blancs n'écrivent pas de ces machines-là.

—Vous croyez cela, vous? dit le Gouverneur. C'est comme cela, en outre, qu'ils se font nommer ministres. Je suis allé au pays, l'an dernier. Je sais ce que je dis.

—Cela tombera de soi-même, répliqua faiblement l'Inspecteur.

—Pas du tout. Groombride arrive ici dans quelques jours pour procéder à une enquête.

—Pour son compte personnel?

—Il a le Gouvernement Impérial derrière lui. Voulez-vous voir les instructions que j'ai reçues?»

Le Gouverneur posa sur la table un câblogramme en clair, lequel disait en substance: «Vous accorderez à Mr. Groombride toutes facilités pour son enquête, et veillerez, sous votre responsabilité, à ce qu'il ne soit apporté aucune entrave à quelque interrogatoire de témoins qu'il juge nécessaire, aussi minutieux que soit cet interrogatoire, et quels que soient les témoins. Il sera accompagné de son propre interprète, qu'il ne s'agit pas de circonvenir.»

«Et cela, à moi... Gouverneur de la Province! fit le Gouverneur.

—Cela, c'est le comble!» repartit l'Inspecteur.

Farag, le piqueur, entra dans le salon, suivant son privilège.

«Mon oncle, qui fut battu par le Père des Roues Hydrauliques, voudrait approcher, ô Excellence, dit-il, et il y en a d'autres sur la berge.

—Laisse entrer,» répondit le Gouverneur.

Sur quoi s'en vinrent à bord cheiks et villageois, au nombre de dix-sept. A la main de chacunse voyait un exemplaire de la brochure; dans l'œil de chacun, cette terreur et cette gêne que les Gouverneurs consument et le temps et eux-mêmes à dissiper. L'oncle de Farag, maintenant cheik du village, prit la parole:

«Il est écrit dans ce livre, ô Excellence, que les coups grâce auxquels nous tenons nos terres sont tous sans valeur. Il est écrit que tout homme qui a reçu de tels coups de la part du Père des Roues Hydrauliques, lequel nous débarrassa des Emirs, doit immédiatement engager un procès, attendu que le titre à sa terre n'est pas valable.

—C'est écrit. Nous ne voulons pas de procès. Nous voulons tenir la terre comme elle nous a été donnée après le temps de l'Oppression!» s'écrièrent-ils.

Le Gouverneur lança un regard à l'Inspecteur. Celui-ci avait pris un air grave. Jeter le doute sur la propriété de la terre, en Ethiopie, c'est ouvrir les écluses et rassembler les troupes.

«Vos titres sont bons,» dit le Gouverneur.

L'Inspecteur confirma d'un signe de tête.

«Alors, que veulent dire ces écrits qui viennent d'en bas du Fleuve où sont les Juges? (L'oncle de Farag brandit son exemplaire.) Sur l'ordre de qui veut-on que nous vous égorgions, ô Excellence Notre Gouverneur?

—Il n'est pas écrit que vous deviez m'égorger.

—Pas en propres termes; mais si nous laissons un terrier sans le boucher, c'est comme si nous voulions sauver Abu Hussein des chiens. Ces écrits disent: «Supprimez vos gouvernants.» Comment supprimer sans tuer? La rumeur rapporte qu'il en va venir un, bientôt, du bas du fleuve pour nous mener à la tuerie.

—Imbéciles! repartit le Gouverneur. Vos titres sont bons. C'est de la démence.

—C'est écrit, répondirent-ils comme un seul homme.

—Ecoutez, reprit doucement l'Inspecteur. Je sais qui est cause que ces écrits ont été écrits et envoyés. C'est un homme aux joues tachetées de bleu, ayant l'aspect de Bigglebai qui mangeait des malpropretés. Il va remonter le fleuve pour aboyer au sujet des châtiments.

—Va-t-il attaquer nos titres de propriété?... Un mauvais jour pour lui!

—Doucement, Baker, murmura le Gouverneur. Ils le tueront, s'ils prennent peur au sujet de leurs terres.

—Je raconte une parabole. (L'Inspecteur alluma une cigarette.) Dites lequel d'entre vous a emmené se promener les petits de Milkmaid?

—Melik-meid Première ou Seconde? demanda vivement Farag.

—Seconde... celle qui boitait à cause de l'épine.

—Non... non. Melik-meid Seconde s'est forcé l'épaule en sautant mon caniveau, cria un cheik. Melik-meid Première a boité à cause des épines le jour où Notre Excellence est tombée trois fois.

—C'est vrai... c'est vrai. Le second mâle de Melik-meid a été Malvolio, le chien pie, dit l'Inspecteur.

—J'ai eu deux des chiots de la seconde Melik-meid, déclara l'oncle de Farag. Ils sont morts de la rage en leur neuvième mois.

—Et comment ont-ils fait avant de mourir? demanda l'Inspecteur.

—Ils s'en sont allés courant de tous côtés au soleil et bavant de la bouche jusqu'à ce que mort s'ensuive.

—Pourquoi?

—Dieu sait. Il a envoyé la démence. Ce n'était pas ma faute.

—Ta propre bouche t'a répondu. (L'Inspecteur se mit à rire.) Il en va pour les hommes comme pour les chiens. Dieu en frappe certains de la démence. Ce n'est pas notre faute si ces hommes-là s'en vont courant de tous côtés au soleil, la bave à la bouche. L'homme qui vient lancera de la salive par la bouche en parlant, et ne cessera de s'avancer et de se pousser vers ceux qui l'écouteront. En le voyant et en l'écoutant, vous comprendrez qu'ilest affligé de Dieu, qu'il est dément. Il est dans la main de Dieu.

—Mais nos titres... nos titres concernant nos terres sont-ils bons? répéta l'assemblée.

—Vos titres sont dans mes mains... ils sont bons, déclara le Gouverneur.

—Et celui qui a écrit les papiers est un affligé de Dieu? demanda l'oncle de Farag.

—L'Inspecteur l'a dit, cria le Gouverneur. Vous le verrez, quand l'homme va venir. O cheiks et villageois, avons-nous chevauché ensemble et promené ensemble des chiots, et acheté et vendu de l'orge pour les chevaux... pour qu'après tant d'années nous suivions à l'aveugle une fausse piste sur les traces d'un dément... d'un affligé de Dieu?

—Mais la chasse nous paye pour tuer les chacals enragés, dit l'oncle de Farag. Et celui qui met en doute mes titres à ma terre...

—Aahh! Pas de blague! (Le fouet de chasse du Gouverneur claqua comme un pierrier.) Par Allah, tonna-t-il, s'il arrive de par vous le moindre mal aux affligés de Dieu, je tuerai de ma main chiens et chiots, l'un après l'autre, et c'en sera fait de la chasse. Maintenant, je m'en lave les mains. Allez en paix, et dites cela aux autres.

—C'en sera fait de la chasse, répéta l'oncle de Farag. Alors, comment sera gouverné le pays? Non... non, ô Excellence Notre Gouverneur, nousne ferons pas de mal à un cheveu de la tête de l'affligé de Dieu. Il sera pour nous ce qu'est la femme d'Abu Hussein dans la saison sacrée.»

Lorsqu'ils furent partis, le Gouverneur s'épongea le front.

«Il faut mettre une poignée de soldats dans chacun des villages que visite ce Groombride, Baker. Dites-leur de ne pas trop se montrer, tout en ayant l'œil sur les villageois. Il les pousse vraiment trop loin.

—O Excellence, dit la voix insinuante de Farag, lequel posa leFieldet leCountry Lifeavec ostentation sur la table, est-ce que l'affligé de Dieu, qui ressemble à Bigglebai, est le même homme que Monsieur l'Inspecteur a rencontré dans la grande maison en Angleterre, et à qui il a raconté l'histoire des Grues de Mudir?

—Le même, Farag, répondit l'Inspecteur.

—J'ai souvent entendu Monsieur l'Inspecteur raconter l'histoire à Notre Excellence, à l'heure de la soupe dans les chenils; mais, puisque je suis au service du Gouvernement, je n'en ai pas parlé aux miens. Faut-il répandre cette histoire dans les villages?»

Le Gouverneur inclina la tête:

«Peut pas faire de mal.»

Les détails de l'arrivée de Mr. Groombride encompagnie de son interprète, qu'il proposa d'admettre avec lui à la table du Gouverneur, son allocution au Gouverneur sur le Mouvement Nouveau et sur les crimes de l'Impérialisme, je les omets à dessein. A trois heures de l'après-midi, Mr. Groombride déclara:

«Maintenant, je vais sortir et m'adresser à vos victimes de ce village.

—N'allez-vous pas trouver qu'il fait un peu chaud? demanda le Gouverneur. Ils font généralement la sieste jusqu'au coucher du soleil, à cette époque de l'année.»

Les grosses lèvres pendantes de Mr. Groombride firent mine de se serrer.

«Celaseul, répondit-il, en appuyant sur les mots, suffirait à me décider. Je crains que vous n'ayez pas tout à fait saisi le sens de vos instructions. Puis-je vous demander d'envoyer chercher mon interprète? J'espère qu'il n'a pas été travaillé par vos subordonnés?»

C'était un garçon olivâtre, appelé Abdul, qui avait bien mangé et bien bu en compagnie de Farag. L'Inspecteur, soit dit en passant, n'assistait point au repas.

«A tout risque, je m'en vais sans escorte, dit Mr. Groombride. Votre présence les gênerait pour faire leurs dépositions. Abdul, mon bon ami, voulez-vous avoir l'extrême bonté d'ouvrir le parasol?»

Il suivit la passerelle jusqu'au village, et, sans plus de préambule qu'un piquet de l'armée du Salut dans quelque mauvaise rue de Portsmouth, cria:

«O mes frères!»

Il ne devina pas comment la voie lui avait été préparée. Le village était bien éveillé. Farag, en vêtements lâches, flottants, n'ayant rien du khaki et des puttees du piqueur, était appuyé contre le mur de la maison de son oncle.

«Venez, cria-t-il d'une voix mélodieuse, voir l'affligé de Dieu, dont les traits, oui-da, ressemblent à ceux de Bigglebai.»

Le village arriva, et décida qu'en somme Farag avait raison.

«Je ne saisis pas très bien ce qu'ils disent, déclara Mr. Groombride.

—Eux dire avoir beaucoup plaisir vous voir, moussu, interpréta Abdul.

—Je pense, alors, qu'ils auraient pu envoyer une députation sur le steamer; mais je suppose qu'ils ont eu peur des personnages officiels. Dites-leur de ne pas avoir peur, Abdul.

—Il vous dit de ne pas avoir peur,» expliqua Abdul.

Sur quoi un enfant crachota en éclatant de rire.

«Gardez-vous de toute gaîté, cria Farag. L'affligé de Dieu est l'hôte de l'Excellence Notre Gouverneur.Nous sommes responsables du moindre cheveu de sa tête.

—Il n'en a pas, de cheveux, dit une voix. Il a la pelade.

—Dites-leur maintenant pourquoi je suis venu, Abdul; et, je vous en conjure, tenez le parasol bien droit. Je crois que je vais me réserver pour mon petit discours de la fin, en langage du pays.

—Approchez! Regardez! Ecoutez! chanta Abdul. L'affligé de Dieu va tout à l'heure vous donner une petite représentation. Il va parler dans votre langue, et vous faire mourir de rire. Voilà trois semaines que je suis son serviteur. Je vais vous raconter tout à propos de ses vêtements de dessous et des parfums qu'il emploie pour sa tête.»

Il leur en raconta de toutes les couleurs.

«Et te fais-tu ta part dans ses flacons de parfums? demanda Farag pour finir.

—Je suis son serviteur. Je lui en ai pris deux, répondit Abdul.

—Demande-lui, dit l'oncle de Farag, ce qu'il sait à propos de nos titres de propriété. Vous autres, les jeunes, vous êtes tous les mêmes.»

Il agita une des brochures. Mr. Groombride sourit de constater que la graine semée à Londres avait porté ses fruits sur les bords de Gihon. Voyez! Il n'était pas un ancien qui n'eût en main un exemplaire de la brochure.

«Il en sait moins qu'un buffle. Il m'a raconté sur le steamer qu'il avait été poussé à sortir de son pays par Demoh-Kraci, qui est un diable habitant les foules et les assemblées, dit Abdul.

—Allah soit entre nous et le Malin! caqueta une femme du fond de l'obscurité d'une hutte. Rentrez, enfants, peut-être a-t-il le Mauvais Œil.

—Non, ma tante, repartit Farag. Nul affligé de Dieu n'a le Mauvais Œil. Attendez le discours à pouffer de rire qu'il va débiter. Je l'ai entendu de la bouche d'Abdul.

—Ils m'ont l'air très prompts à saisir le point de vue. Où en êtes-vous, Abdul?

—Tout à l'histoire des coups, moussu. Eux très fort intéressés.

—N'oubliez pas de parler de l'autonomie, et, je vous en prie, tenez bien le parasol au-dessus de moi. Il est inutile de démolir, si l'on ne commence par édifier.

—Il se peut qu'il n'ait pas le Mauvais Œil, grogna l'oncle de Farag, mais son diable l'a trop certainement amené à mettre en doute mon titre de propriété. Demande-lui donc s'il doute encore de mon titre de propriété.

—Ou du mien, ou du mien? crièrent les anciens.

—A quoi bon? C'est un affligé de Dieu, cria Farag. Rappelez-vous l'histoire que je vous ai racontée.

—Oui, mais c'est un Anglais, et, sans doute, influent; sans quoi, Notre Excellence ne le recevrait pas. Prie cette bourrique de là-bas de le lui demander.

—Moussu, dit Abdul, ces gens beaucoup craindre être renvoyés de leurs terres en conséquence de vos remarques. C'est pourquoi eux demander faire promesse aucune mauvaise conséquence suivre votre visite.»

Mr. Groombride suffoqua, devint pourpre. Puis il frappa du pied.

«Dites-leur, s'écria-t-il, que si le moindre personnage officiel touche à un cheveu de la tête du moindre d'entre eux, toute l'Angleterre en retentira. Grand Dieu! Quel besoin d'oppression! La terre est couverte de ténèbres épaisses, et remplie de repaires de violence[44].»


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