LE «DÉSESPOIR DU SINGE»
Je n'avais pas vu Penfentenyou depuis 189., alors qu'il était ministre des Chemins et des Bois dans la première Administration de De Thouar. L'été dernier, quoique nominalement il détînt le même portefeuille, il était, sauf de nom, le Premier de sa Colonie[28]et l'idole de sa province, laquelle a deux fois et demie la taille de l'Angleterre. En matière politique, ses convictions se bornaient à voir prospérer sa colonie, et c'est pourquoi il s'en vint en Angleterre développer une Grande Idée au profit d'icelle.
[28]Nous supposerons qu'il s'agit du Canada, colonie de plusieurs provinces. Ainsi se trouveront expliqués les noms français.
[28]Nous supposerons qu'il s'agit du Canada, colonie de plusieurs provinces. Ainsi se trouveront expliqués les noms français.
Croyant qu'il avait mis cette idée en train, je m'empressai de l'accueillir chez moi pour une semaine.
S'il fut poursuivi en automobile jusqu'à ma porte par son propre Représentant Général[29]; s'ils changèrent mon cabinet de travail en Chambrede Réunion, où je n'eus pas mes entrées; si le télégraphe de l'endroit faillit rester court sous l'affluence des câblogrammes chiffrés de cent mots, et si, en fin de compte, je violai le domicile d'autrui pour procurer au personnage les facilités du téléphone un dimanche, ce sont choses que je passe sous silence. Ce que je lui reprochai, ce fut son ingratitude, tandis que je mettais de cette façon l'Angleterre en pièces pour lui venir en aide. Aussi lui dis-je:
[29]Toute colonie anglaise possède à Londres un représentant général.
[29]Toute colonie anglaise possède à Londres un représentant général.
«Pourquoi diable n'êtes-vous pas allé voir votre Alter Ego de Londres, au lieu d'apporter votre travail de bureau ici?
—Hein? Qui? fit-il, enlevant les yeux de dessus son quatrième câblogramme depuis le déjeuner.
—Voir le ministre anglais des Chemins et des Bois.
—Je l'ai vu,» répondit Penfentenyou, sans enthousiasme.
Il était, paraît-il, allé deux fois chez le monsieur, mais sans avoir pris de rendez-vous—(«je croyais que, si je n'étais pas d'assez grande importance, mon affaire l'était»)—et chaque fois l'avait trouvé occupé. Une troisième partie, intervenant, avait suggéré qu'on pourrait, en prévenant dans les formes, se voir ménager une entrevue.
«Alors, dit Penfentenyou, je suis allé au ministère à dix heures!
—Mais ils étaient encore au lit! m'écriai-je.
—Un des blancs-becs était réveillé. Il me dit que... qu'on ne traitait mon genre de questions (il claqua de la main la pile de câblogrammes) que de onze à deux. Sur quoi, j'attendis.
—Et quand vous en êtes venu à l'affaire?» demandai-je.
Il eut un geste de désespoir.
«Ce fut comme si je m'adressais à des enfants. Ils n'en avaient jamais entendu parler.
—Et votre Alter Ego?»
Penfentenyou en traça le portrait.
«Chut! Ne parlez pas comme cela! fis-je en frissonnant. C'est le meilleur type du monde. Il faut seulement le connaître.
—C'est aussi ce que je fais, repartit Penfentenyou. Et vous?
—Le Ciel m'en préserve! m'écriai-je. Mais c'est bien le mot qui convient.
—Oh! pour lui, il les a dits tous, les mots qui conviennent. Seulement, je croyais, comme ceci était l'Angleterre, qu'ils seraient plus ou moins au courant de mon Idée. Mais il me fallut l'expliquer depuis le commencement.
—Ah! Ils avaient probablement égaré les papiers,» dis-je.
Et je lui contai l'histoire d'une insurrection du prix de trois millions de livres sterling causée parun Sous-Secrétaire qui s'assit sur un monceau de correspondance étiquetée de vert[30]au lieu de la lire.
[30]L'étiquette verte, au Colonial Office (Ministère des Colonies) indique que l'affaire est urgente.
[30]L'étiquette verte, au Colonial Office (Ministère des Colonies) indique que l'affaire est urgente.
«Je m'étonne que cela n'arrive pas toutes les semaines, répliqua-t-il. Cela ne vous ferait-il rien que j'aie encore ce soir le Représentant Général à dîner? Je n'ai qu'à lui télégraphier, et il peut venir en auto.»
Le Représentant Général arriva deux heures plus tard—personnage patient et à remontrances, visiblement pris entre une Colonie exubérante et une Angleterre drapée d'indifférence. Mais, Penfentenyou derrière lui, il avait travaillé; car il nous raconta que Lord Lundie—le Law Lord—représentait l'autorité suprême aux points de vue légal et constitutionnel de la Grande Idée, et que c'était à lui qu'on en devait référer.
«Grand Dieu vivant! tonna Penfentenyou. Je vous avais dit de faire en sorte que tout fût arrangé à Noël dernier.
—C'était en pleine saison des réunions de famille, répondit avec douceur le Représentant Général. Lord Lundie est à Credence Green, en ce moment... c'est là qu'il passe ses vacances. Ce n'est guère à plus de quarante milles d'ici.
—Ne troublerai-je point Sa Grandeur? dit Penfentenyou d'une voix grave. Peut-êtremon genre de questions(il renifla) ne doit-il être discuté qu'à minuit.
—Oh, ne faites pas l'enfant, repartis-je.
—Ce qu'il faut, à ce pays-ci, dit Penfentenyou, c'est...»
Et durant dix minutes il trompeta la rébellion.
«Ce qu'il vous faut, à vous, c'est payer votre protection,» interrompis-je, lorsqu'il reprit haleine.
Et je lui montrai un papier jaunâtre, offert à titre gracieux par le Gouvernement, et que l'on appelle Cédule D. A ma grande joie, c'était la première fois qu'il voyait la chose, et je complétai ma victoire sur lui et l'Empire en général par unNaval Annual[31]de Brassey et unStatesman's Year Book[32].
[31]Annuaire Naval.
[31]Annuaire Naval.
[32]Recueil annuel de l'Homme d'État.
[32]Recueil annuel de l'Homme d'État.
Le Représentant Général intervint avec des Représentantgénéralités (lesquelles étaient d'ailleurs purement provocatrices) sur les Liens du Sentiment[33].
[33]Qui devaient attacher la colonie à la Grande-Bretagne.
[33]Qui devaient attacher la colonie à la Grande-Bretagne.
«Qu'ils aillent au diable! s'écria Penfentenyou. A quoi rime le sentiment lorsqu'il s'agit d'un Kindergarten?
—Parfaitement. Les liens de la frousse commune, voilà ce qui nous attache ensemble; et plus tôt, vous autres nouvelles nations, vous vous en rendrez compte, mieux cela vaudra. Ce qu'il vous faut, c'est une invasion annuelle. Alors, vous grandiriez.
—Merci! Merci! s'écria le Représentant Général. C'est ce que je me tue à tâcher de faire comprendre à mes gens.
—Mais, mon pauvre ami, pleura presque Penfentenyou, allez-vous me prétendre que ces amateurs à doigts de banane aient grandi?
—Vous me faites suer, avec votre sérieux, rétorquai-je. Si vous les prenez de cette façon, vous allez causer le naufrage de votre Grande Idée.
—Voulez-vous le mener chez Lord Lundie demain? s'empressa de dire le Représentant Général.
—Je suppose qu'il me le faut, repartis-je, à moins que vous ne le fassiez.
—Moi! Ah! non! Je rentre,» fit le Représentant Général, lequel opéra son départ.
Je suis bien content de n'être le Représentant Général d'aucune colonie.
Penfentenyou continua à discuter à propos des contributions navales jusqu'à une heure et quart du matin, quoique, dès le début, fût-ce à moi qu'échut la victoire.
A dix heures, je le mis dans l'automobile, lui etsa correspondance; et il eut le bon goût de demander s'il s'était montré inélégant la veille au soir. Je répondis que j'attendais qu'il fît amende honorable. Il se servit de cela comme excuse pour recommencer la discussion, et prit texte des moindres incidents de la route pour prouver la décadence de l'Angleterre.
Comme exemple nous crevâmes un bandage à moins d'un mille de Credence Green, et, afin d'épargner du temps, gagnâmes à pied le petit village admirablement tenu. Son regard fut attiré par une construction de fer gaufré bleu pâle, portant, barbouillé au poncis,Chapelle Calviniste, devant les fenêtres aux volets fermés de laquelle un joueur d'orgue italien à singe enjuponné jouait Dolly Grey[34].
[34]Chanson des rues, il y a quelques années.
[34]Chanson des rues, il y a quelques années.
«Oui. C'est cela même! fit l'égoïste d'un ton sec. C'est bien là une parabole de la situation générale en Angleterre. Et regardez-moi ces brutes!»
Une immense voiture de déménagement stationnait devant un cabaret. Les hommes qui en étaient chargés buvaient de la bière à même des pots bleu et blanc. Ce n'était à mes yeux qu'un joli tableau, mais Penfentenyou déclara que cela représentait Notre Attitude Nationale.
La maison dont Lord Lundie avait fait pour l'étéson lieu de repos était, nous l'apprîmes, une ferme située un peu en dehors du village, sur une colline autour de laquelle s'enroulait une route bordée d'une haute haie. Seuls, quelques initiés passaient leurs vacances à Credence Green, et ils avaient habitué les logeurs à faire en sorte que l'endroit restât un lieu de choix. Penfentenyou n'omit d'en faire un grief, tandis que nous montions le sentier, suivis à distance par le joueur d'orgue.
«Supposez qu'il ait une réunion de famille, dit-il. Tout est possible dans ce pays insensé.»
Juste à ce moment-là, nous nous trouvâmes en face d'une villa inoccupée. Le toit en était d'ardoise noire, pourvu d'un bel enfaîtement tout battant neuf; les murs, de brique couleur de sang, en étaient bordés, encadrés, de stuc vermiculé, et, de chaque côté de la porte d'entrée, étincelaient des vitres bleu cobalt, rouge magenta et du plus beau vert pomme. Le tout était séparé de la route par un mur bas, en silex, à piliers de briques, surmonté d'une grille gothique en fonte, retouchée de bleu et d'or.
De sévères corbeilles de géranium, de calcéolaire et de lobélie marquetaient le tapis de gazon, au centre duquel s'élevait l'un des plus beaux araucarias (son autre nom en passant estdésespoir du singe) qu'il m'ait jamais été donné de voir. Il devaitêtre haut de trente pieds au moins, et son feuillage répondait de façon exquise aux parapets de fer. Ce nec plus ultra des bijoux, paré de tant d'aménités, ne transpire guère, je le fis remarquer à Penfentenyou, en dehors de l'Angleterre.
Une haie, tournant à angle droit, flanquait le jardin, et, au-dessus d'elle, sur un versant de prairies pointillées de pâquerettes, se voyait la ferme estivale, couverte de tuiles et à charpente apparente, de Lord Lundie. Tout à coup, nous entendîmes des voix derrière l'arbre—les beaux accents pleins d'Anglais bien à l'aise qui parlent à des égaux—passer au travers de la haie comme du grésil à travers des chevrons.
«Ce n'est pas pour rien qu'on donne à cela le nom dedésespoir du singe, je le concède,—(c'était une intonation riche et ronflante)—mais, d'un autre côté...
—Vu, mylord, que le nom implique la possibilité pour un singe, à la rigueur, d'en faire l'ascension, et non pas que l'ascension en est une impossibilité physique. Pour moi, je prétends que l'un de nos singes-araignées du Sud-Amérique n'hésiterait pas... Ma parole, cela vaudrait la peine d'essayer, si...»
C'était une voix plus cassante que la première. Une troisième, de diapason plus élevé, et maniérée au possible, interrompit.
«Oh, personnes pratiques, il n'y a pas le moindre singe ici! Pourquoi perdre une journée du Seigneur en discussions oiseuses? Donnez-moi une allumette!
—J'ai bonne envie de vous faire faire en personne la démonstration. Venez, Bubbles! Nous allons faire grimper Jimmy!»
Il y eut un bruit de lutte, interrompu par les cris de Jimmy à la voix de fausset. Je me retournai et tirai Penfentenyou à couvert dans la haie de flanc. Je me rappelais avoir lu dans un journal mondain que le sobriquet de Lord Lundie était Bubbles.
—Qu'est-ce qu'ils font? dit aigrement Penfentenyou. Ivres?
—Histoire de faire la bête! La surabondante vitalité de la Race, vous savez. Nous allons voir,» répondis-je.
Le bruit cessa.
«Ouf! me voici sauvé! soupira convulsivement Jimmy. Heureusement que je suis le seul à parler napolitain. Lai...ez-boi aller le cou!»
Il cria à tue-tête dans une langue étrangère, et on lui répondit de la grille.
«C'est le joueur d'orgue de la Chapelle Calviniste, murmurai-je. (J'avais déjà trouvé une brèche praticable au fond de la haie.) Ils vont essayer, je crois, de faire grimper le singe.
—Attendez... laissez-moi voir.»
Penfentenyou se jeta à plat ventre, et fougea jusqu'à ce qu'il se fût, lui aussi, ouvert un Judas. Nous étions étendus côte à côte, commandant tout le jardin à une portée de dix mètres.
«Vous les connaissez? demanda Penfentenyou, comme je faisais un bruit quelconque.
—De vue seulement. Le grand zigue en costume de flanelle est Lord Lundie. Le poids-léger à la barbe jaune a fait son portrait pour le dernier salon; c'est un gommeux de la Royal Academy: James Loman.
—Et le type brun aux grandes pattes?
—Tomling, Sir Christopher Tomling, l'ingénieur du Sud-Amérique, qui a bâti le...
—Viaduc de San Juan. Je sais, repartit Penfentenyou. Nous aurions dû l'avoir avecnous autres... Croyez-vous qu'un singe grimperait à l'arbre?»
Le joueur d'orgue, qui était à la grille, défendit d'un bras sa bête, tandis que Jimmy parlait.
«Ne faites pas montre de vos petits talents, dit Lord Lundie. Dites-lui qu'il s'agit d'une expérience. Intéressez-le!
—La ferme, Bubbles! Vous n'êtes pas au tribunal, répliqua Jimmy. Cela demande de la délicatesse. Giuseppe dit...
—Intéressez le singe, interrompit l'ingénieur brun. Il ne grimpera pas pour le plaisir. Courez à la maison chercher des biscuits, Bubbles... des glacés... et une orange ou deux. Pas besoin de rien dire à nos femmes.»
Le grand personnage détala à un trot qui n'aurait pas déshonoré un gamin de dix-sept ans. Je crus comprendre, à un mot de Jimmy, que tous trois avaient été ensemble à Harrow[35].
[35]Harrow, école publique anglaise.
[35]Harrow, école publique anglaise.
«Ce Tomling n'est déjà pas si bête, murmura Penfentenyou. Malheur que nous ne l'ayons pas eu pour la Colonie. Mais la question est: le singe grimpera-t-il?
—Faites vite, Jimmy. Dites à l'homme que nous lui donnerons cent sous pour le prêt de la bête. Maintenant, roulez l'orgue sous l'arbre, que nous allons orner quand Bubbles va revenir, cria Sir Christopher.
—Je me suis souvent demandé, dit Penfentenyou, si cela pouvait vraiment faire le désespoir d'un singe?»
Ardemment occupé de ses doigts à écarter les souches d'épines, il avait oublié les nécessités de sa Colonie en Progrès.
Giuseppe et Jimmy firent comme on leur disait,le singe les suivant d'un œil circonspect et malicieux.
«Voici une découverte, dit Jimmy. La partie musiquante de cet orgue s'enlève des roues. (Il parla avec volubilité au propriétaire.) Oh, c'est afin que Giuseppe puisse l'emporter le soir dans sa chambre... et en jouer. Vous entendez? L'Italien, après sa journée de crime, joue de sa maudite machine pour le plaisir. Pour le plaisir, Christopher! Et Michel-Ange fut l'un deux!
—Ne dites pas de bêtises! Priez-le d'enlever à l'animal son petit jupon,» dit Sir Christopher Tomling.
Lord Lundie revint, fort peu essoufflé, par une brèche de la haie.
«Tout le monde est sorti, Dieu merci! cria-t-il. Mais j'ai razzié tout ce que j'ai pu. Marrons glacés, fruits confits, et tout un sac d'oranges.
—Parfait! déclara l'ingénieur universellement renommé. Jimmy, vous qui êtes le poids-léger, sautez sur l'orgue, et, au fur et à mesure que je vais vous les passer, empalez-nous toutes ces choses-là sur les feuilles!
—Je comprends, repartit Jimmy, en bondissant comme une gazelle. Toujours plus haut, toujours de l'avant, hein?Quo non ascendam!D'abord il va tâcher d'atteindre... sacrés piquants, va!... ce biscuit. Puis, nous allons l'attirer... c'est à peuprès à portée de son bras... avec le marron glacé, après quoi, il fera la découverte de cette orange. Est-ce assez humain! Cela ressemble-t-il assez à votre ignoble carrière, Bubbles!»
A force de soin et de travail, ils réussirent, avec les biscuits, les oranges, les morceaux de banane et les marrons glacés, à faire des branches basses de l'arbre un vrai sentier du Paradis des singes.
«Présentez le phénomène en liberté», dit Sir Christopher avec autorité.
Giuseppe plaça le singe sur le sommet de l'orgue, où la bête, se méprenant, se mit debout sur la tête.
«Il s'en remet à la décision de la cour, mylord! dit Jimmy. Non... le voilà qui ouvre l'œil. Le voilà qui cherche à atteindre l'au-delà. Que ne donnerais-je pour avoir... (ici il cita un nom qui jouit d'une certaine réputation dans l'Art Britannique[36]). L'Ambition cueillant les pommes de Sodome! (Le singe s'était piqué, et jurait.) Le Génie empêché par la convention! Oh, il y a là-dedans tout un boisseau d'allégories!
[36]L'auteur fait allusion à un peintre de sujets allégoriques.
[36]L'auteur fait allusion à un peintre de sujets allégoriques.
—Donnez-lui le temps. Il est en train de peser le pour et le contre,» dit Lord Lundie.
Tous trois se refermèrent autour du singe, suspendus à chacun de ses mouvements avec uneattention presque égale à la nôtre. La tête du grand juge—front vertical coupé d'un pli, bouche de fer, mâchoire inférieure en pointe, tout cela campé sur ce gros cou émergeant du col de flanelle blanche—se découpait sur la soie verte froncée du devant de l'orgue, à l'instar d'un camée de Titus. Jimmy, les yeux en l'air et les lèvres entr'ouvertes, se passait les doigts dans sa barbe châtain grisonnante, et je me trouvais assez près pour remarquer la beauté signalée de ses mains. Sir Christopher se tenait un peu à part, les bras croisés derrière le dos, un lourd soulier jaune jeté en avant, le menton rentré et comme gourmé, et ses noirs sourcils froncés pour abriter les yeux attentifs.
Le visage sombre de Giuseppe entre les anneaux d'oreille étincelants, un chiffon de soie rouge et jaune tordu autour de la gorge, allait du singe tout tendu par l'effort et le désir aux biscuits rose et blanc piqués sur le feuillage d'airain. Et sur le tout dardait le soleil grave et utilitaire d'un après-midi d'été anglais.
«Fils de saint Louis, montez au ciel!» dit tout à coup Lord Lundie d'une voix qui me fit songer au prononcé d'un arrêt de mort.
Je ne sais ce à quoi le singe, lui, songea, attendu qu'en cet instant il sauta de l'orgue, et disparut.
On entendit un fracas de verre brisé derrière l'arbre.
La face du singe, tordue de colère, apparut à une fenêtre haute de la maison, et le trou étoilé de la fenêtre en verre de couleur, à gauche de la porte d'entrée, montrait le premier pas de son chemin ascensionnel.
«Nous n'avons plus qu'à courir après, cria Sir Christopher. Venez!»
Ils assaillirent la porte, qui n'était pas fermée à clef.
«Oui. Mais examinez le côté moral de l'affaire, dit Jimmy. N'est-ce pas de l'effraction ou quelque chose d'approchant, Bubbles?
—Vous résoudrez la question une fois qu'on l'aura pris, déclara Sir Christopher. Nous sommes responsables de l'animal.»
Un carillon endiablé de sonnettes jaillit de la maison vide, suivi de gargouillements et de coups de trompette assourdis.
«Que diable se passe-t-il? demandai-je presque à haute voix.
—Les robinets, cela va sans dire, répondit Penfentenyou. Quel malheur! Je crois qu'il aurait grimpé, si Lord Lundie ne l'avait fait détaler!
—Attendez un moment, Christopher,» cria Jimmy l'interprète. Il se peut, déclare Giuseppe, qu'il réponde à la musique de son enfance. Giuseppe va donc entrer avec l'orgue. Orphée avec son luth, vous comprenez.Avante, Orphée! Il n'y a pas denapolitain pour salle de bain; mais c'est là, j'imagine, qu'est votre ami.
—Je n'entre pas dans la maison d'autrui orgue de barbarie en tête,» dit Lord Lundie, en battant en retraite, tandis que Giuseppe débarquait de ses roues le mécanisme de l'orgue (il déploya une jambe pendante), se glissait une courroie autour des épaules et imprimait un tour à la manivelle.
—Ne faites pas l'imbécile, Bubbles, repartit Jimmy. Vous ne pourriez pas nous laissez maintenant, fussiez-vous sur le Sac de Laine[37]. Joue, Orphée! La Loi te couvre.»
[37]Siège du Lord Chancelier.
[37]Siège du Lord Chancelier.
Huée, rumeur, et fracas de l'orgue, qui surgit à la vie sous la main de Giuseppe; et le cortège passa par la porte d'entrée peinte genre noyer. Un moment plus tard, nous voyions le singe s'ébattre sur le toit.
«Il va être sur tout le territoire d'ici une minute, si nous ne le dirigeons pas,» dit Penfentenyou, en sautant sur pied, et en faisant irruption dans le jardin.
Nous le dirigeâmes en lui jetant des cailloux, jusqu'à ce qu'il battit en retraite par une fenêtre, au rappel harmonieux qu'il avait laissé tout un lot de petites choses derrière lui. Comme nous passions devant la porte d'entrée, elle s'ouvrit toutegrande, montrant Jimmy, l'artiste, assis au pied d'un escalier fraîchement ciré. Il agita ses mains vers nous; et, lorsque nous entrâmes, nous nous aperçûmes que l'homme avait perdu la parole. Ses yeux se firent rouges—rouges comme ceux d'un furet—et le peu de souffle qui lui restait siffla d'un ton perçant. Nous prîmes d'abord cela pour une attaque; puis nous comprîmes que c'était de la gaîté—l'inopportune gaîté du Tempérament Artistique.
Toute la maison palpitait d'une infâme mélodie, que ponctuait de son clopinement le cylindre de l'orgue unijambé, au fur et à mesure que Giuseppe, au-dessus, passait de chambre en chambre à la poursuite de son esclave rebelle. De temps à autre, quelque plancher branlait un peu sous les efforts combinés de Lord Lundie et Sir Christopher Tomling, lesquels se répandaient en ordres aussi nombreux que contradictoires, et, dès qu'ils le pouvaient, maudissaient Jimmy de la plus splendide façon.
«Avez-vous quelque chose à faire avec la maison? finit par dire Jimmy d'une voix entrecoupée. Parce que, pour le moment, nous nous en servons. (Il hoqueta.) Et c'est moi... ah... qui suis chargé de monter la garde.
—Très bien, repartit Penfentenyou, lequel referma la porte du vestibule.
—Jimmy, espèce de bandit! Jimmy, vilain roquet! Vilain lâche! (La voix de Lord Lundie domina le flot de musique.) Montez ici! Giuseppe dit quelque chose que nous ne comprenons pas.»
Jimmy écouta, et interpréta tant bien que mal entre les hoquets.
«Il dit que vous feriez mieux de faire marcher l'orgue, Bubbles, et de le laisser faire la chasse, attendu que le singe le connaît, lui.»
—Ma parole, il a raison, déclara Sir Christopher du haut du palier. Prenez l'orgue, Bubbles, tout de suite!
—«Mon Dieu!» s'écria Lord Lundie terrifié.
La poursuite se répercuta au-dessus de nos têtes, des mansardes au premier étage,et vice versâ. Corps et voix entrèrent en collision et discussion. L'orgue, par deux ou trois fois, heurta murs et portes. Puis il partit sur un rythme nouveau.
«C'estluiqui joue, dit Jimmy. Je reconnais sa fine oreille justinienne. Aimez-vous la musique?
—Il me semble que Lord Lundie joue fort bien pour un débutant, hasardai-je.
—Ah! Affaire d'entraînement chez un esprit juridique. Comme de venir à bout d'un dossier. J'en serais bien incapable.»
Il s'essuya les yeux et resta secoué par le rire.
«Hé! dit Penfentenyou, en regardant par lafenêtre en verre de couleur au fond du jardin. Qu'est-ce qui se passe!»
Une voiture de déménagement, sous la conduite de quatre hommes, avait fait halte à la grille. Un mari et sa femme—les maîtres de la maison, cela ne faisait aucun doute—montèrent d'un pas tremblant et indécis le sentier. Lui, paraissait fatigué. Elle, était certainement de mauvaise humeur. En tout cet ici-bas de pur hasard, le dernier couple à comprendre une expérience scientifique.
J'empoignai Jimmy—le vacarme, au-dessus, couvrant la parole—et, avec l'aide de Penfentenyou, l'étayai comme un parapluie contre la fenêtre, afin de lui faire voir.
Il vit, hocha la tête, tomba comme peut un parapluie tomber, et, s'agenouillant, battit du front contre la porte fermée. Penfentenyou poussa le verrou.
Les déménageurs vinrent renforcer les deux personnages du sentier, et avancèrent en large déploiement.
«N'aurait-il pas mieux valu les prévenir, là-haut? suggérai-je.
—Non. Plutôt mourir! fit Jimmy. Je n'en suis guère loin, pour le quart d'heure. D'ailleurs, ils m'ont insulté.»
Je me tournai de l'Artiste vers l'Administrateur.
«Si cela vous est égal, je crois que le mieux serait de nous en aller,» dit Penfentenyou, fournisseur de crises.
—Em... emmenez-moi, dit Jimmy. Je n'ai pas de réputation à perdre, mais je voudrais les regarder de... heu... l'extérieur du tableau.
—Il y a toujours unmodus vivendi,» murmura Penfentenyou, lequel s'en alla sur la pointe du pied le long du vestibule jusqu'à une porte de derrière, qu'il ouvrit sans le moindre bruit.
Nous passâmes dans un labyrinthe de buissons de groseilliers à maquereau, où, à son exemple d'homme d'Etat, nous rampâmes à quatre pattes et regagnâmes la haie. Là, nous reprîmes haleine, sûrs de notre alibi.
«Mais, votre patron... (la femme se lamentait auprès des déménageurs), votre patron m'avaitpromisque tout serait emménagé hier. Et nous sommes à aujourd'hui! C'est hier que vous auriez du être ici!
—Les derniers occupants ne sont pas encore partis, madame,» répondit l'un d'eux.
Lord Lundie faisait de rapides progrès dans son art, quoique l'orgue de Barbarie, différent de la Jurisprudence, soit plutôt affaire de vocation que de métier, et il lui arrivait de rester parfois sur un point mort. Giuseppe, je crois, chantait; mais je n'arrivais pas à comprendre le sens des remarquesde Sir Christopher. C'était de l'espagnol sud-américain.
La femme dit quelque chose que nous ne saisîmes pas.
«Il se pourrait que vous l'ayez sous-louée, insista l'homme. Ou bien votre mari qu'est ici.
—Mais ce n'est pas le cas. Envoyez immédiatement chercher la Police.
—A votre place, je ne le ferais pas, maâme. Ce ne sont que des cueilleurs de fruits pour les marchés. Ça ne regarde pas où ça couche.
—Prétendez-vous dire qu'ils y ont couché? Moi qui l'ai fait nettoyer la semaine passée! Faites-les sortir.
—Oh, si vous le dites, ça ne va pas être long. Alfred, va me chercher le palonnier de réserve.
—Ah, non! Vous allez abîmer la peinture de la porte. Faites-les sortir!
—Et qu'est-ce que, Dieu me pardonne! je suis donc en train de faire pour vous, maâme?» repartit l'homme d'un ton déconcerté.
Mais la femme fit demi-tour vers son époux.
«Edward! Ils sont tous ivres, ici; et là, ils sont tous fous. Faites quelque chose!» dit-elle.
Edward esquissa un demi-pas en avant, et soupira:
«Eh là!» dans la direction de la maison en rumeur.
La femme se mit à marcher de long en large, véritable image de la Tragédie Domestique. Les déménageurs évoluèrent un peu sur leurs talons, et...
«Je le tiens!»
Le cri retentit par toutes les fenêtres à la fois, suivi de l'aboiement de limier que poussa Sir Christopher, d'un enragé prestissimo sur l'orgue de Barbarie, et de cris à tue-tête pour appeler Jimmy. Mais Jimmy, à côté de moi, roula ses prunelles congestionnées, à la façon d'un hibou.
«Je n'ai jamais connu ces gens-là, dit-il. Je ne suis qu'un pauvre petit orphelin.»
La porte d'entrée s'ouvrit, et tous trois s'avancèrent au-devant d'un triomphe de courte durée. C'était la première fois que je voyais un «Law Lord» vêtu comme pour jouer au tennis, avec, en bandoulière, un cylindre d'orgue de Barbarie à béquille. A vrai dire, sous ce plumage, c'est un oiseau timide. Lord Lundie tâcha de se débarrasser de son équipement, un peu comme un chien savant mal dressé essaie d'échapper en arrière à son affublement. Sir Christopher, tout blanc de plâtre, soignait un pouce rouge de sang, et le singe, presque en démence, piochait à même la tignasse de Giuseppe.
Les hommes, de part et d'autre, restèrent vacillants. Mais la femme se tenait sur son terrain.
«Imbéciles!» dit-elle.
Et une fois encore:
«Imbéciles!»
J'eusse fait le bonheur de plus d'un forçat de ma connaissance avec une photographie de Lord Lundie prise en cet instant.
«Madame, commença-t-il, tout en conservant à miracle l'emphase de sa voix, c'était un singe.»
Sir Christopher suça son pouce, et opina de la tête.
«Emportez-le, et vous avec! repartit-elle. Et vous avec!»
Moi, je serais parti, et avec joie, sur telle permission. Mais il faut que ces hommes forts malgré tout soient toujours à se justifier. Lord Lundie se tourna vers le mari, qui, pour la première fois, parla.
«J'ai pris cette maison à bail. J'emménage, dit-il.
—Nous aurions dû y être hier, interrompit la femme.
—Oui. Nous aurions dû y être hier. Y avez-vous couché, cette nuit? demanda le mari d'un ton maussade.
—Non, je vous affirme que non, répondit Lord Lundie.
—Alors, allez-vous-en. Allez-vous-en pour de bon,» cria la femme.
Ils s'en allèrent... en file indienne, le long du sentier. Ils s'en allèrent silencieusement, en rattachant l'orgue de Barbarie sur ses roues, et renchaînant le singe à l'orgue de Barbarie.
«Que le diable m'emporte! dit Penfentenyou. Ils savent affronter lamusique, et ne pas se lâcher... dans la vie privée!
—Les Liens de la Frousse Commune», repartis-je.
Giuseppe courut à la grille, et réintégra le monde des possibilités. Lord Lundie et Sir Christopher, esclaves de la tradition, se retirèrent lentement.
Or, il arriva que la femme, qui marchait sur leurs talons, levant les yeux, aperçut l'arbre dont ils avaient fait la toilette.
«Arrêtez!» cria-t-elle.
Et ils s'arrêtèrent.
«Qui est-ce qui a fait cela?»
La question resta sans réponse. L'Eternel Mauvais Garnement qui réside en tout homme baissa la tête devant l'Eternelle Mère qui réside en toute femme.
«Qui est-ce qui a mis là toutes ces horreurs?» répéta-t-elle.
Soudain, Penfentenyou, Premier de sa Colonie en tout, sauf de nom, nous quitta, Jimmy et moi, et apparut à la grille. (S'il n'est pas congédié d'office,c'est de cette façon-là qu'il apparaîtra au jour d'Armageddon.)
«Bravo!» cria-t-il avec feu.
Après quoi, se découvrant devant la femme:
«Avez-vous des enfants, madame? demanda-t-il.
—Oui, deux. Ils devraient être ici aujourd'hui. Le déménageur avait promis...
—Alors, il n'était que temps. Ce singe... s'est échappé. C'était un animal fort dangereux. Il aurait pu faire tourner les sens à vos enfants. Tout cela, la faute du joueur d'orgue! C'est fort heureux que ces messieurs aient rattrapé l'animal comme ils ont fait. J'espère que vous n'avez pas été par trop malmené, Sir Christopher?»
Tout prêt à étouffer que je fusse (je dus m'éloigner pour rire), je ne pus qu'admirer l'adresse consommée avec laquelle le gredin joua ce second et très gros atout. Un âne eût présenté Lord Lundie, et on ne l'eût pas cru.
Cela fit la levée. Le couple sourit, et se répandit en respectueux remerciements pour avoir été, par de semblables mains, délivré d'un semblable péril.
«Pas le moins du monde, repartit Lord Lundie. N'importe qui... n'importe quel père de famille... en eût fait tout autant... je vous en prie, trêve d'excuses... votre méprise était toute naturelle.»
Un déménageur se mit, ici, à rire sous cape; sur quoi Lord Lundie foudroya leurs lignes du regard.
«A propos, si ces personnages-là vous causaient quelque ennui... ils me semblent ne s'être privés de rien... je vous en prie, avertissez-moi. Heu... Bonjour!»
Ils tournèrent dans le chemin.
«Cieux! dit Jimmy, en s'essuyant du haut en bas. Pardieu, voilà un gaillard!»
Et nous nous précipitâmes sur leurs traces, car ils couraient tant bien que mal, et, tout en courant, s'esclaffaient de rire. Nous les rejoignîmes à un demi-mille sur la route, dans un petit bois de noyers où ils avaient tourné et où ils déambulaient. Sur quoi nous déambulâmes tous de conserve pour ne nous arrêter que lorsque nous fûmes arrivés aux extrêmes limites de l'épuisement.
«Vous... vous avez tout vu, alors?» demanda Lord Lundie, en reboutonnant son col de dix-neuf pouces de tour.
—J'ai vu, de prime abord, qu'il s'agissait d'une question capitale, répondit Penfentenyou, lequel se moucha.
—C'en était une. A propos, vous serait-il égal de me dire votre nom?»
Epilogue.—La Grande Idée de Penfentenyou a vu enfin le jour, un peu ébréchée aux bords, mais sous une forme on ne peut plus belle et d'on ne peut plus belle portée. L'Alter Ego y a travaillécomme une mule—une mule effarée, battue par derrière, caressée par devant, et étayée de chaque côté par Lord Lundie, Lord Lundie à la bouche comprimée et à la langue de fer rouge.
On a enlevé Sir Christopher Tomling à l'Argentine, où il ne faisait, après tout, que préparer des routes commerciales pour des peuples hostiles, et il fait aujourd'hui le plus bel ornement du Conseil de Contrôle de Penfentenyou. Ceci fut un extra imprévu, de même que le grandeur nature qu'a fait gratis Jimmy (et destiné au Salon de cette année) de Penfentenyou, lequel est retourné dans sa sphère d'action.
De temps à autre, de tout là-bas, parmi le glissement et le heurt de ses changements de décor, ses effets de projecteurs et le roulement savant de son tonnerre de fer blanc, je saisis sa voix qui s'élève en forme d'encouragement et de conseil à ses compatriotes. Il est tout ce qu'il y a de mieux éclairé sur les Liens du Sentiment, et—seul parmi les Hommes d'Etat Coloniaux—se hasarde à parler des Liens de la Frousse Commune.
C'est en cela que j'ai ma récompense.