Il y en a beaucoup qui meurent trop tard et quelques-uns qui meurent trop tôt. La doctrine qui dit: "Meurs à temps!" semble encore étrange.

Meurs à temps: voilà ce qu'enseigne Zarathoustra.

Il est vrai que celui qui n'a jamais vécu à temps ne saurait mourir à temps. Qu'il ne soit donc jamais né! - Voilà ce que je conseille aux superflus.

Mais les superflus eux-mêmes font les importants avec leur mort, et la noix la plus creuse prétend être cassée.

Ils accordent tous de l'importance à la mort: mais pour eux la mort n'est pas encore une fête. Les hommes ne savent point encore comment on consacre les plus belles fêtes.

Je vous montre la mort qui consacre, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse.

L'accomplisseur meurt desamort, victorieux, entouré de ceux qui espèrent et qui promettent.

C'est ainsi qu'il faudrait apprendre à mourir; et il ne devrait pas y avoir de fête, sans qu'un tel mourant ne sanctifie les serments des vivants!

Mourir ainsi est la meilleure chose; mais la seconde est celle-ci: mourir au combat et répandre une grande âme.

Mais haïe tant par le combattant que par le victorieux et votre mort grimaçante qui s'avance en rampant, comme un voleur - et qui pourtant vient en maître.

Je vous fait l'éloge de ma mort, de la mort volontaire, qui me vient puisquejeveux.

Et quand voudrais-je? - Celui qui a un but et un héritier, veut pour but et héritier la mort à temps.

Et, par respect pour le but et l'héritier, il ne suspendra plus de couronnes fanées dans le sanctuaire de la vie.

En vérité, je ne veux pas ressembler aux cordiers: ils tirent leur fils en longueur et vont eux-mêmes toujours en arrière.

Il y en a aussi qui deviennent trop vieux pour leurs vérités et leurs victoires; une bouche édentée n'as plus droit à toutes les vérités.

Et tous ceux qui cherchent la gloire doivent au bon moment prendre congé de l'honneur, et exercer l'art difficile de s'en aller à temps.

Il faut cesser de se faire manger, au moment où l'on vous trouve le plus de goût: ceux-là le savent qui veulent être aimés longtemps.

Il y a bien aussi des pommes aigres dont la destinée est d'attendre jusqu'au dernier jour de l'automne. Et elles deviennent en même temps mûres jaunes et ridées.

Chez les uns le coeur vieillit d'abord, chez d'autres l'esprit. Et quelques-uns sont vieux dans leur jeunesse: mais quand on est jeune très tard, on reste jeune très longtemps.

Il y en a qui manquent leur vie: un ver venimeux leur ronge le coeur. Qu'ils tâchent au moins de mieux réussir dans leur mort.

Il y en a qui ne prennent jamais de saveur, ils pourrissent déjà en été. C'est la lâcheté qui les retient à leur branche.

Il y en a beaucoup trop qui vivent et trop longtemps ils restent suspendus à leur branche. Qu'une tempête vienne et secoue de l'arbre tout ce qui est pourri et mangé par le ver?

Viennent les prédicateurs de la mortrapide! Ce seraient eux les vraies tempêtes qui secoueraient l'arbre de la vie! Mais je n'entends prêcher que la mort lente et la patience avec tout ce qui est "terrestre".

Hélas! vous prêchez la patience avec ce qui est terrestre? C'est le terrestre qui a trop de patience avec vous, blasphémateurs!

En vérité, il est mort trop tôt, cet Hébreu qu'honorent les prédicateurs de la mort lente, et pour un grand nombre, depuis, ce fut une fatalité qu'il mourût trop tôt.

Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l'Hébreu, ainsi que la haine des bons et des justes, - cet Hébreu Jésus: et voici que le désir de la mort le saisit à l'improviste.

Pourquoi n'est-il pas resté au désert, loin des bons et des justes! Peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre - et aussi le rire!

Croyez-m'en, mes frères! Il est mort trop tôt; il aurait lui-même rétracté sa doctrine, s'il avait vécu jusqu'à mon âge! Il était assez noble pour se rétracter!

Mais il n'était pas encore mûr. L'amour du jeune homme manque de maturité, voilà pourquoi il hait les hommes et la terre. Chez lui l'âme et les ailes de la pensée sont encore liées et pesantes.

Mais il y a de l'enfant dans l'homme plus que dans le jeune homme, et moins de tristesse: l'homme comprend mieux la mort et la vie.

Libre pour la mort et libre dans la mort, divin négateur, s'il n'est plus temps d'affirmer: ainsi il comprend la vie et la mort.

Que votre mort ne soit pas un blasphème sur l'homme et la terre, ô mes amis: telle est la grâce que j'implore du miel de votre âme.

Que dans votre agonie votre esprit et votre vertu jettent encore une dernière lueur, comme la rougeur du couchant enflamme la terre: si non, votre mort vous aura mal réussi.

C'est ainsi que je veux mourir moi-même, afin que vous aimiez davantage la terre à cause de moi, ô mes amis; et je veux revenir à la terre pour que je retrouve mon repos en celle qui m'a engendré.

En vérité, Zarathoustra avait un but, il a lancé sa balle; maintenant, ô mes amis, vous héritez de mon but, c'est à vous que je lance la balle dorée.

Plus que toute autre chose, j'aime à vous voir lancer la balle dorée, ô mes amis! Et c'est pourquoi je demeure encore un peu sur la terre: pardonnez-le-moi!

Ainsi parlait Zarathoustra.

1

Lorsque Zarathoustra eut pris congé de la ville que son coeur aimait, et dont le nom est "la Vache multicolore", - beaucoup de ceux qui s'appelaient ses disciples l'accompagnèrent et lui firent la reconduite. C'est ainsi qu'ils arrivèrent à un carrefour: alors Zarathoustra leur dit qu'il voulait continuer seul la route, car il était ami des marches solitaires. Ses disciples, cependant, en lui disant adieu, lui firent hommage d'un bâton dont la poignée d'or était un serpent s'enroulant autour du soleil. Zarathoustra se réjouit du bâton et s'appuya dessus; puis il dit à ses disciples:

Dites-moi donc, pourquoi l'or est-il devenu la plus haute valeur? C'est parce qu'il est rare et inutile, étincelant et doux dans son éclat: il se donne toujours.

Ce n'est que comme symbole de la plus haute vertu que l'or atteignit la plus haute valeur. Luisant comme de l'or est le regard de celui qui donne. L'éclat de l'or conclut la paix entre la lune et le soleil.

La plus haute vertu est rare et inutile, elle est étincelante et d'un doux éclat: une vertu qui donne est la plus haute vertu.

En vérité, je vous devine, mes disciples: vous aspirez comme moi à la vertu qui donne. Qu'auriez-vous de commun avec les chats et les loups?

Vous avez soif de devenir vous-mêmes des offrandes et des présents: c'est pourquoi vous avez soif d'amasser toutes les richesses dans vos âmes.

Votre âme est insatiable à désirer des trésors et des joyaux, puisque votre vertu est insatiable dans sa volonté de donner.

Vous contraignez toutes choses à s'approcher et à entrer en vous, afin qu'elles rejaillissent de votre source, comme les dons de votre amour.

En vérité, il faut qu'un tel amour qui donne se fasse le brigand de toutes les valeurs; mais j'appelle sain et sacré cet égoïsme.

Il y a un autre égoïsme, trop pauvre celui-là, et toujours affamé, un égoïsme qui veut toujours voler, c'est l'égoïsme des malades, l'égoïsme malade.

Avec les yeux du voleur, il garde tout ce qui brille, avec l'avidité de la faim, il mesure celui qui a largement de quoi manger, et toujours il rampe autour de la table de celui qui donne.

Une telle envie est la voix de la maladie, la voix d'une invisible dégénérescence; dans cet égoïsme l'envie de voler témoigne d'un corps malade.

Dites-moi, mes frères, quelle chose nous semble mauvaise pour nous et la plus mauvaise de toutes? N'est-ce pas ladégénérescence? - Et nous concluons toujours à la dégénérescence quand l'âme qui donne est absente.

Notre chemin va vers les hauteurs, de l'espèce à l'espèce supérieure. Mais nous frémissons lorsque parle le sens dégénéré, le sens qui dit: "Tout pour moi."

Notre sens vole vers les hauteurs: c'est ainsi qu'il est un symbole de notre corps, le symbole d'une élévation. Les symboles de ces élévations portent les noms des vertus.

Ainsi le corps traverse l'histoire, il devient et lutte. Et l'esprit - qu'est-il pour le corps? Il est le héraut des luttes et des victoires du corps, son compagnon et son écho.

Tous les noms du bien et du mal sont des symboles: ils n'exprimaient point, ils font signe. Est fou qui veut leur demander la connaissance!

Mes frères, prenez garde aux heures où votre esprit veut parler en symboles: c'est là qu'est l'origine de votre vertu.

C'est là que votre corps est élevé et ressuscité; il ravit l'esprit de sa félicité, afin qu'il devienne créateur, qu'il évalue et qu'il aime, qu'il soit le bienfaiteur de toutes choses.

Quand votre coeur bouillonne, large et plein, pareil au grand fleuve, bénédiction et danger pour les riverains: c'est alors l'origine de votre vertu.

Quand vous vous élevez au-dessus de la louange et du blâme, et quand votre volonté, la volonté d'un homme qui aime, veut commander à toutes choses: c'est là l'origine de votre vertu.

Quand vous méprisez ce qui est agréable, la couche molle, et quand vous ne pouvez pas vous reposer assez loin de la mollesse: c'est là l'origine de votre vertu.

Quand vous n'avez plus qu'une seule volonté et quand ce changement de toute peine s'appelle nécessité pour vous: c'est là l'origine de votre vertu.

En vérité, c'est là un nouveau "bien et mal"! En vérité, c'est un nouveau murmure profond et la voix d'une source nouvelle!

Elle donne la puissance, cette nouvelle vertu; elle est une pensée régnante et, autour de cette pensée, une âme avisée: un soleil doré et autour de lui le serpent de la connaissance.

2

Ici Zarathoustra se tut quelque temps et il regarda ses disciples avec amour. Puis il continua à parler ainsi, - et sa voix s'était transformée:

Mes frères, restez fidèles à la terre, avec toute la puissance de votre vertu! Que votre amour qui donne et votre connaissance servent le sens de la terre. Je vous en prie et vous en conjure.

Ne laissez pas votre vertu s'envoler des choses terrestres et battre des ailes contre des murs éternels! Hélas! il y eut toujours tant de vertu égarée!

Ramenez, comme moi, la vertu égarée sur la terre - oui, ramenez-la vers le corps et vers la vie; afin qu'elle donne un sens à la terre, un sens humain!

L'esprit et la vertu se sont égarés et mépris de mille façons différentes. Hélas! dans notre corps habite maintenant encore cette folie et cette méprise: elles sont devenues corps et volonté!

L'esprit et la vertu se sont essayés et égarés de mille façons différentes. Oui, l'homme était une tentative. Hélas! combien d'ignorances et d'erreurs se sont incorporées en nous!

Ce n'est pas seulement la raison des millénaires, c'est aussi leur folie qui éclate en nous. Il est dangereux d'être héritier.

Nous luttons encore pied à pied avec le géant hasard et, sur toute l'humanité, jusqu'à présent le non-sens régnait encore.

Que votre esprit et votre vertu servent le sens de la terre, mes frères: et la valeur de toutes choses se renouvellera par vous! C'est pourquoi vous devez être des créateurs.

Le corps se purifie par le savoir; il s'élève en essayant avec science; pour celui qui cherche la connaissance tous les instincts se sanctifient; l'âme de celui qui est élevé se réjouit.

Médecin, aide-toi toi-même et tu sauras secourir ton malade. Que ce soit son meilleur secours de voir, de ses propres yeux, celui qui se guérit lui-même.

Il y a mille sentiers qui n'ont jamais été parcourus, mille santés et mille terres cachées de la vie. L'homme et la terre des hommes n'ont pas encore été découverts et épuisés.

Veillez et écoutez, solitaires. Des souffles aux essors secrets viennent de l'avenir; un joyeux messager cherche de fines oreilles.

Solitaires d'aujourd'hui, vous qui vivez séparés, vous serez un jour un peuple. Vous qui vous êtes choisis vous-mêmes, vous formerez un jour un peuple choisi - et c'est de ce peuple que naîtra le Surhumain.

En vérité, la terre deviendra un jour un lieu de guérison! Et déjà une odeur nouvelle l'enveloppe, une odeur salutaire, - et un nouvel espoir!

3

Quand Zarathoustra eut prononcé ces paroles, il se tut, comme quelqu'un qui n'a pas dit son dernier mot. Longtemps il soupesa son bâton avec hésitation. Enfin il parla ainsi et sa voix était transformée:

Je m'en vais seul maintenant, mes disciples! Vous aussi, vous partirez seuls! Je le veux ainsi.

En vérité, je vous conseille: éloignez-vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra! Et mieux encore: ayez honte de lui! Peut-être vous a-t-il trompés.

L'homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, mais aussi haïr ses amis.

On n'a que peu de reconnaissance pour un maître, quand on reste toujours élève. Et pourquoi ne voulez-vous pas déchirer ma couronne?

Vous me vénérez; mais que serait-ce si votre vénération s'écroulait un jour? Prenez garde à ne pas être tués par une statue!

Vous dites que vous croyez en Zarathoustra? Mais qu'importe Zarathoustra! Vous êtes mes croyants: mais qu'importent tous les croyants!

Vous ne vous étiez pas encore cherchés: alors vous m'avez trouvé. Ainsi font tous les croyants; c'est pourquoi la foi est si peu de chose.

Maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver vous-mêmes; et ce n'est que quand vous m'aurez tous renié que je reviendrai parmi vous.

En vérité, mes frères, je chercherai alors d'un autre oeil mes brebis perdues; je vous aimerai alors d'un autre amour.

Et un jour vous devrez être encore mes amis et les enfants d'une seule espérance: alors je veux être auprès de vous, une troisième fois, pour fêter, avec vous, le grand midi.

Et ce sera le grand midi, quand l'homme sera au milieu de sa route entre la bête et le Surhumain, quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène à un nouveau matin.

Alors celui qui disparaît se bénira lui-même, afin de passer de l'autre côté; et le soleil de sa connaissance sera dans son midi.

"Tous les dieux sont morts: nous voulons, maintenant, que le surhumain vive!" Que ceci soit un jour, au grand midi, notre dernière volonté! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

"-et ce n'est que quand vous m'aurez tous renié que je reviendrai parmi vous.En vérité, mes frères, je chercherai alors d'un autre oeil mes brebis perdues; je vous aimerai alors d'un autre amour."

Zarathoustra,De la vertu qui donne.

Alors Zarathoustra retourna dans les montagnes et dans la solitude de sa caverne pour se dérober aux hommes, pareil au semeur qui, après avoir répandu sa graine dans les sillons, attend que la semence lève. Mais son âme s'emplit d'impatience et du désir de ceux qu'il aimait, car il avait encore beaucoup de choses à leur donner. Or, voici la chose la plus difficile: fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en donnant.

Ainsi s'écoulèrent pour le solitaire des mois et des années; mais sa sagesse grandissait et elle le faisait souffrir par sa plénitude.

Un matin cependant, réveillé avant l'aurore, il se mit à réfléchir longtemps, étendu sur sa couche, et finit par dire à son coeur:

"Pourquoi me suis-je tant effrayé dans mon rêve et par quoi ai-je été réveillé? Un enfant qui portait un miroir ne s'est-il pas approché de moi?

"O Zarathoustra - me disait l'enfant - regarde-toi dans la glace!"

Mais lorsque j'ai regardé dans le miroir, j'ai poussé un cri et mon coeur s'est ébranlé: car ce n'était pas moi que j'y avais vu, mais la face grimaçante et le rire sarcastique d'un démon.

En vérité, je comprends trop bien le sens et l'avertissement du rêve: madoctrineest en danger, l'ivraie veut s'appeler froment.

Mes ennemis sont devenus puissants et ils ont défiguré l'image de ma doctrine, en sorte que mes préférés ont eu honte des présents que je leur ai faits.

J'ai perdu mes amis; l'heure est venue de chercher ceux que j'ai perdus!" -

En prononçant ces mots, Zarathoustra se leva en sursaut, non comme quelqu'un qui est angoissé par la peur, mais plutôt comme un visionnaire et un barde dont s'empare l'Esprit. Etonnés, son aigle et son serpent regardèrent de son côté: car, semblable à l'aurore, un bonheur prochain reposait sur son visage.

Que m'est-il donc arrivé, ô mes animaux? - dit Zarathoustra. Ne suis-je pas transformé! La félicité n'est-elle pas venue pour moi comme une tempête?

Mon bonheur est fou et il ne dira que des folies: il est trop jeune encore - ayez donc patience avec lui!

Je suis meurtri par mon bonheur: que tous ceux qui souffrent soient mes médecins!

Je puis redescendre auprès de mes amis et aussi auprès de mes ennemis! Zarathoustra peut de nouveau parler et répandre et faire du bien à ses bien-aimés!

Mon impatient amour déborde comme un torrent, s'écoulant des hauteurs dans les profondeurs, du lever au couchant. Mon âme bouillonne dans les vallées, quittant les montagnes silencieuses et les orages de la douleur.

J'ai trop longtemps langui et regardé dans le lointain. Trop longtemps la solitude m'a possédé: ainsi j'ai désappris le silence.

Je suis devenu tout entier tel une bouche et tel le mugissement d'une rivière qui jaillit des hauts rochers: je veux précipiter mes paroles dans les vallées.

Et que le fleuve de mon amour coule à travers les voies impraticables! Comment un fleuve ne trouverait-il pas enfin le chemin de la mer?

Il y a bien un lac en moi, un lac solitaire qui se suffit à lui-même; mais le torrent de mon amour l'entraîne avec lui vers la plaine - jusqu'à la mer!

Je suis des voies nouvelles et il me vient un langage nouveau; pareil à tous les créateurs je fus fatigué des langues anciennes. Mon esprit ne veut plus courir sur des semelles usées.

Tout langage parle trop lentement pour moi: - je saute dans ton carrosse, tempête! Et, toi aussi, je veux encore te fouetter de ma malice!

Je veux passer sur de vastes mers, comme une exclamation ou un cri de joie, jusqu'à ce que je trouves lesIles Bienheureuses, où demeurent mes amis: -

Et mes ennemis parmi eux! Comme j'aime maintenant chacun de ceux à qui je puis parler! Mes ennemis, eux aussi, contribuent à ma félicité.

Et quand je veux monter sur mon coursier le plus fougueux, c'est ma lance qui m'y aide le mieux: elle est toujours prête à seconder mon pied: -

La lance dont je menace mes ennemis! Combien je rends grâce à mes ennemis de pouvoir enfin la jeter!

Trop grande était l'impatience de mon nuage: parmi les rires des éclairs, je veux lancer dans les profondeurs des frissons de grêle.

Formidable, se soulèvera ma poitrine, formidable elle soufflera sa tempête sur les montagnes: c'est ainsi qu'elle sera soulagée.

En vérité, mon bonheur et ma liberté s'élancent pareils à une tempête! Mais je veux que mes ennemis se figurent que c'est l'Esprit du malqui fait rage au-dessus de leurs têtes.

Oui, vous aussi, mes amis, vous serez frappés d'effroi devant ma sagesse sauvage; et peut-être fuirez-vous devant elle tout comme mes ennemis.

Hélas! que ne sais-je vous rappeler avec des flûtes de bergers! Que ma lionne sagesse apprenne à rugir avec tendresse! Nous avons appris tant de choses ensemble!

Ma sagesse sauvage a été fécondée sur les montagnes solitaires; sur les pierres arides elle enfanta le plus jeune de ses petits.

Maintenant, dans sa folie, elle parcourt le désert stérile à la recherche des molles pelouses - ma vieille sagesse sauvage!

C'est sur la molle pelouse de vos coeurs, mes amis! - sur votre amour, qu'elle aimerait à abriter ce qu'elle a de plus cher! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et savoureuses; et tandis qu'elles tombent, leur pelure rouge se déchire. Je suis un vent du nord pour les figues mûres.

Ainsi, semblables à des figues, ces enseignements tombent vers vous, mes amis: prenez-en la saveur et la chair exquise! Autour de nous c'est l'automne, et le ciel clair, et l'après-midi.

Voyez quelle abondance il y a autour de nous! Et qu'y a-t-il de plus beau, dans le superflu, que de regarder au dehors, sur les mers lointaines.

Jadis on disait Dieu, lorsque l'on regardait sur les mers lointaines; mais maintenant je vous ai appris à dire: Surhumain.

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture n'aille pas plus loin que votre volonté créatrice.

Sauriez-vouscréerun Dieu? - Ne me parlez donc plus de tous les Dieux! Cependant vous pourriez créer le Surhumain.

Ce ne sera peut-être pas vous-mêmes, mes frères! Mais vous pourriez vous transformer en pères et en ancêtres du Surhumain: que ceci soit votre meilleure création! -

Dieu est une conjecture: mais je veux que votre conjecture soit limitée dans l'imaginable.

Sauriez-vousimaginerun Dieu? - Mais que ceci signifie pour vous la volonté du vrai que tout soit transformé pour vous en ce que l'homme peut imaginer, voir et sentir! Votre imagination doit aller jusqu'à la limite de vos sens!

Et ce que vous appeliez monde doit être d'abord créé par vous: votre raison, votre imagination, votre volonté, votre amour doivent devenir votre monde même! Et, vraiment, ce sera pour votre félicité, vous qui cherchez la connaissance!

Et comment supporteriez-vous la vie sans cet espoir, vous qui cherchez la connaissance? Vous ne devriez être invétérés ni dans ce qui est incompréhensible, ni dans ce qui est irraisonnable.

Mais je veux vous ouvrir entièrement mon coeur, ô mes amis:s'ilexistait des Dieux, comment supporterais-je de n'être point Dieu!Doncil n'y a point de Dieux.

C'est moi qui ai tiré cette conséquence, en vérité; mais maintenant elle me tire moi-même.-

Dieu est une conjecture: mais qui donc absorberait sans en mourir tous les tourments de cette conjecture? Veut-on prendre sa foi au créateur, et à l'aigle son essor dans l'immensité?

Dieu est une croyance qui brise tout ce qui est droit, qui fait tourner tout ce qui est debout. Comment? Le temps n'existerait-il plus et tout ce qui est périssable serait mensonge?

De telles pensées ne sont que tourbillon et vertige des ossements humains et l'estomac en prend des nausées: en vérité de pareilles conjectures feraient avoir le tournis.

J'appelle méchant et inhumain tout cet enseignement d'un être unique, et absolu, inébranlable, suffisant et immuable.

Tout ce qui est immuable - n'est que symbole! Et les poètes mentent trop.

Mais les meilleures paraboles doivent parler du temps et du devenir: elles doivent être une louange et une justification de tout ce qui est périssable!

Créer - c'est la grande délivrance de la douleur, et l'allègement de la vie. Mais afin que naisse le créateur, il faut beaucoup de douleurs et de métamorphoses.

Oui, il faut qu'il y ait dans votre vie beaucoup de morts amères, ô créateurs! Ainsi vous serez les défenseurs et les justificateurs de tout ce qui est périssable.

Pour que le créateur soit lui-même l'enfant qui renaît, il faut qu'il ait la volonté de celle qui enfante, avec les douleurs de l'enfantement.

En vérité, j'ai suivi mon chemin à travers cent âmes, cent berceaux et cent douleurs de l'enfantement. Mainte fois j'ai pris congé, je connais les dernières heures qui brisent le coeur.

Mais ainsi le veut ma volonté créatrice, ma destinée. Ou bien, pour parler plus franchement: c'est cette destinée que veut ma volonté.

Tous mes sentiments souffrent en moi et sont prisonniers: mais mon vouloir arrive toujours libérateur et messager de joie.

"Vouloir" affranchit: c'est là la vraie doctrine de la volonté et de la liberté - c'est ainsi que vous l'enseigne Zarathoustra.

Ne plus vouloir, et ne plus évaluer, et ne plus créer! ô que cette grande lassitude reste toujours loin de moi.

Dans la recherche de la connaissance, ce n'est encore que la joie de la volonté, la joie d'engendrer et de devenir que je sens en moi; et s'il y a de l'innocence dans ma connaissance, c'est parce qu'il y a en elle de la volonté d'engendrer.

Cette volonté m'a attiré loin de Dieu et des Dieux; qu'y aurait-il donc à créer, s'il y avait des Dieux?

Mais mon ardente volonté de créer me pousse sans cesse vers les hommes; ainsi le marteau est poussé vers la pierre.

Hélas! ô hommes, une statue sommeille pour moi dans la pierre, la statue de mes statues! Hélas! pourquoi faut-il qu'elle dorme dans la pierre la plus affreuse et la plus dure!

Maintenant mon marteau frappe cruellement contre cette prison. La pierre se morcelle: que m'importe?

Je veux achever cette statue: car une ombre m'a visité - la chose la plus silencieuse et la plus légère est venue auprès de moi!

La beauté du Surhumain m'a visité comme une ombre. Hélas, mes frères! Que m'importent encore - les Dieux! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Mes amis, des paroles moqueuses sont venues aux oreilles de votre ami: "Voyez donc Zarathoustra! Ne passe-t-il pas au milieu de nous comme si nous étions des bêtes?"

Mais vaudrait mieux dire: "Celui qui cherche la connaissance passe au milieu des hommes, comme on passe parmi les bêtes."

Celui qui cherche la connaissance appelle l'homme: la bête aux joues rouges.

Pourquoi lui a-t-il donné ce nom? N'est-ce pas parce l'homme a eu honte trop souvent?

mes amis! Ainsi parle celui qui cherche la connaissance: honte, honte, honte - c'est là l'histoire de l'homme!

Et c'est pourquoi l'homme noble s'impose de ne pas humilier les autres hommes: il s'impose la pudeur de tout ce qui souffre.

En vérité, je ne les aime pas, les miséricordieux qui cherchent la béatitude dans leur pitié: ils sont trop dépourvus de pudeur.

S'il faut que je sois miséricordieux, je ne veux au moins pas que l'on dise que je le suis; et quand je le suis que ce soit à distance seulement.

J'aime bien aussi à voiler ma face et à m'enfuir avant d'être reconnu: faites de même, mes amis!

Que ma destinée m'amène toujours sur mon chemin de ceux qui, comme vous, ne souffrent pas, et de ceux aussi avec qui jepuissepartager espoirs, repas et miel!

En vérité, j'ai fait ceci et cela pour ceux qui souffrent: mais il m'a toujours semblé faire mieux, quand j'apprenais à mieux me réjouir.

Depuis qu'il y a des hommes, l'homme s'est trop peu réjoui. Ceci seul, mes frères, est notre péché originel.

Et lorsque nous apprenons à mieux nous réjouir, c'est alors que nous désapprenons de faire du mal aux autres et d'inventer des douleurs.

C'est pourquoi je me lave les mains quand elles ont aidé celui qui souffre. C'est pourquoi je m'essuie aussi l'âme.

Car j'ai honte, à cause de sa honte, de ce que j'ai vu souffrir celui qui souffre; et lorsque je lui suis venu en aide, j'ai blessé durement sa fierté.

De grandes obligations ne rendent pas reconnaissant, mais vindicatif; et si l'on n'oublie pas le petit bienfait, il finit par devenir un ver rongeur.

"N'acceptez qu'avec réserve! Distinguez en prenant!" - c'est ce que je conseille à ceux qui n'ont rien à donner.

Mais moi je suis de ceux qui donnent: j'aime à donner, en ami, aux amis. Pourtant que les étrangers et les pauvres cueillent eux-mêmes le fruit de mon arbre: cela est moins humiliant pour eux.

Mais on devrait entièrement supprimer les mendiants! En vérité, on se fâche de leur donner et l'on se fâche de ne pas leur donner.

Il en est de même des pécheurs et des mauvaises consciences! Croyez-moi, mes amis, les remords poussent à mordre.

Mais ce qu'il y a de pire, ce sont les pensées mesquines. En vérité, il vaut mieux faire mal que de penser petitement.

Vous dites, il est vrai: "La joie des petites méchancetés nous épargne mainte grande mauvaise action." Mais en cela on ne devrait pas vouloir économiser.

La mauvaise action est comme un ulcère: elle démange et irrite et fait irruption, - elle parle franchement.

"Voici, je suis une maladie" - ainsi parle la mauvaise action; ceci est sa franchise.

Mais la petite pensée est pareille au champignon; elle se dérobe et se cache et ne veut être nulle part - jusqu'à ce que tout le corps soit rongé et flétri par les petits champignons.

Cependant, je glisse cette parole à l'oreille de celui qui est possédé du démon: "Il vaut mieux laisser grandir ton démon! Pour toi aussi, il existe un chemin de la grandeur!"

Hélas, mes frères! Chez chacun il vaudrait mieux ignorer quelque chose? Et il y en a qui deviennent transparents pour nous, mais ce n'est pas encore une raison pour que nous puissions pénétrer leurs desseins.

Il est difficile de vivre avec les hommes, puisqu'il est difficile de garder le silence.

Et ce n'est pas envers celui qui nous est antipathique que nous sommes le plus injustes, mais envers celui qui ne nous regarde en rien.

Cependant, si tu as un ami qui souffre, sois un asile pour sa souffrance, mais sois en quelque sorte un lit dur, un lit de camp: c'est ainsi que tu lui seras le plus utile.

Et si un ami te fait du mal, dis-lui: "Je te pardonne ce que tu m'as fait; mais que tu te le sois faità toi,comment saurais-je pardonner cela!"

Ainsi parle tout grand amour: il surmonte même le pardon et la pitié.

Il faut contenir son coeur; car si on le laisse aller, combien vite on perd la tête!

Hélas! où fit-on sur la terre plus de folies que parmi les miséricordieux, et qu'est-ce qui fit plus de mal sur la terre que la folie des miséricordieux?

Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus de leur pitié!

Ainsi me dit un jour le diable: "Dieu aussi a son enfer: c'est son amour des hommes."

Et dernièrement je l'ai entendu dire ces mots: "Dieux est mort; c'est sa pitié des hommes qui a tué Dieux." -

Gardez-vous donc de la pitié: c'estellequi finira par amasser sur l'homme un lourd nuage! En vérité, je connais les signes du temps!

Retenez aussi cette parole: tout grand amour est au-dessus de sa pitié: car ce qu'il aime, il veut aussi le - créer!

"Je m'offre moi-même à mon amour, et mon prochain tout comme moi" - ainsi parlent tous les créateurs.

Cependant, tous les créateurs sont durs. -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Un jour Zarathoustra fit une parabole à ses disciples et il leur parla ainsi:

"Voici des prêtres: et bien que ce soient mes ennemis, passez devant eux silencieusement et l'épée au fourreau!

Parmi eux aussi il y a des héros; beaucoup d'entre eux ont trop souffert -: c'est pourquoi ils veulent faire souffrir les autres.

Ils sont de dangereux ennemis: rien n'est plus vindicatif que leur humilité. Et il peut arriver que celui qui les attaque se souille lui-même.

Mais mon sang est parent du leur; et je veux que mon sang soit honoré même dans le leur." -

Et lorsqu'ils eurent passé, Zarathoustra fut saisi de douleur; puis, après avoir lutté quelque temps avec sa douleur, il commença à parler ainsi:

Ces prêtres me font pitié. Ils me sont encore antipathiques: mais depuis que je suis parmi les hommes, c'est là pour moi la moindre des choses.

Pourtant je souffre et j'ai souffert avec eux: prisonniers, à mes yeux, ils portent la marque des réprouvés. Celui qu'ils appellent Sauveur les a mis aux fers: -

Aux fers des valeurs fausses et des paroles illusoires! Ah, que quelqu'un les sauve de leur Sauveur!

Alors que la mer les démontait, ils crurent un jour atterrir à une île; mais voici, c'était un monstre endormi!

Les fausses valeurs et les paroles illusoires: voilà, pour les mortels, les monstres les plus dangereux, - longtemps la destinée sommeille et attend en eux.

Mais enfin elle s'est éveillée, elle s'approche et dévore ce qui sur elle s'est construit des demeures.

Oh! voyez donc les demeures que ces prêtres se sont construites! Ils appellent églises leurs cavernes aux odeurs fades.

Oh! cette lumière factice, cet air épaissi! Ici l'âme ne peut pas s'élever jusqu'a sa propre hauteur.

Car leur croyance ordonne ceci: "Montez les marches à genoux, vous qui êtes pécheurs!"

En vérité, je préfère voir un regard impudique, que les yeux battus de leur honte et de leur dévotion.

Qui donc s'est créé de pareilles cavernes et de tels degrés de pénitence? N'était-ce pas ceux qui voulaient se cacher et qui avaient honte du ciel pur?

Et ce n'est que quand le ciel pur traversa les voûtes brisées, quand il contemplera l'herbe et les pavots rouges qui croissent sur les murs en ruines, que j'inclinerai de nouveau mon coeur vers les demeures de ce Dieu.

Ils pensèrent vivre en cadavres, ils drapèrent de noir leurs cadavres; et même dans leurs discours je sens la mauvaise odeur des chambres mortuaires.

Et celui qui habite près d'eux habite près de noirs étangs, d'où l'on entend chanter la douce mélancolie du crapaud sonneur.

Il faudrait qu'ils me chantassent de meilleurs chants pour que j'apprenne à croire en leur Sauveur: il faudrait que ses disciples aient un air plus sauvé!

Je voudrais les voir nus: car seule la beauté devrait prêcher le repentir. Mais qui donc pourrait être convaincu par cette affliction masquée!

En vérité, leurs sauveurs eux-mêmes n'étaient pas issus de la liberté et du septième ciel de la liberté! En vérité, ils ne marchèrent jamais sur les tapis de la connaissance.

L'esprit de ces sauveurs était fait de lacunes; mais dans chaque lacune ils avaient placé leur folie, leur bouche-trou qu'ils ont appelé Dieu.

Leur esprit était noyé dans la pitié et quand ils enflaient et se gonflaient de pitié, toujours une grande folie nageait à la surface.

Ils ont chassé leur troupeau dans le sentier, avec empressement, en poussant des cris: comme s'il n'y avait qu'un seul sentier qui mène à l'avenir! En vérité, ces bergers, eux aussi, faisaient encore partie des brebis!

Ces bergers avaient des esprits étroits et des âmes spacieuses; mais, mes frères, quels pays étroits furent, jusqu'à présent, même les âmes les plus spacieuses!

Sur le chemin qu'ils suivaient, ils ont inscrit les signes du sang, et leur folie enseignait qu'avec le sang on témoigne de la vérité.

Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité; le sang empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en haine des coeurs.

Et lorsque quelqu'un traverse le feu pour sa doctrine, - qu'est-ce que cela prouve? C'est bien autre chose, en vérité, quand du propre incendie surgit la propre doctrine.

Le coeur en ébullition et la tête froide: quand ces deux choses se rencontrent, naît le tourbillon que l'on appelle "Sauveur".

En vérité, il y eut des hommes plus grands et de naissance plus haute que ceux que le peuple appelle sauveurs, ces tourbillons entraînants!

Et il faut que vous soyez sauvés et délivrés d'hommes plus grands encore que de ceux qui étaient les sauveurs, mes frères, si vous voulez trouver le chemin de la liberté.

Jamais encore il n'y a eu de Surhumain. Je les ai vu nus tous les deux, le plus grand et le plus petit homme: -

Ils se ressemblent encore trop. En vérité, j'ai trouvé que même le plus grand était - trop humain!

Ainsi parlait Zarathoustra.

C'est à coups de tonnerre et de feux d'artifice célestes qu'il faut parler aux sens flasques et endormis.

Mais la voix de la beauté parle bas: elle ne s'insinue que dans les âmes les plus éveillées.

Aujourd'hui mon bouclier s'est mis à vibrer doucement et à rire, c'était le frisson et le rire sacré de la beauté!

C'est de vous, ô vertueux, que ma beauté riait aujourd'hui! Et ainsi m'arrivait sa voix: "Ils veulent encore être - payés!"

Vous voulez encore être payés, ô vertueux! Vous voulez être récompensés de votre vertu, avoir le ciel en place de la terre, et l'éternité en place de votre aujourd'hui?

Et maintenant vous m'en voulez de ce que j'enseigne qu'il n'y a ni rétributeur ni comptable? Et, en vérité, je n'enseigne même pas que la vertu soit sa propre récompense.

Hélas! c'est là mon chagrin: astucieusement on a introduit au fond des choses la récompense et le châtiment - et même encore au fond de vos âmes, ô vertueux!

Mais, pareille au boutoir de sanglier, ma parole doit déchirer le fond de vos âmes; je veux être pour vous un soc de charrue.

Que tous les secrets de votre âme paraissent à la lumière; et quand vous serez étendus au soleil, dépouillés et brisés, votre mensonge aussi sera séparé de votre vérité.

Car ceci est votre vérité: vous êtes trop propres pour la souillure de ces mots: vengeance, punition, récompense, représailles.

Vous aimez votre vertu, comme la mère aime son enfant; mais quand donc entendit-on qu'une mère voulût être payée de son amour?

Votre vertu, c'est votre "moi" qui vous est le plus cher. Vous avez en vous le désir de l'anneau: c'est pour revenir sur lui-même que tout anneau s'annelle et se tord.

Et toute oeuvre de votre vertu est semblable à une étoile qui s'éteint: sa lumière est encore en route, parcourant sa voie stellaire, - et quand ne sera-t-elle plus en route?

Ainsi la lumière de votre vertu est encore en route, même quand l'oeuvre est accomplie. Que l'oeuvre soit donc oubliée et morte: son rayon de lumière persiste toujours.

Que votre vertu soit identique à votre "moi" et non pas quelque chose d'étranger, un épiderme et un manteau: voilà la vérité sur le fond de votre âme, ô vertueux! -

Mais il y en a certains aussi pour qui la vertu s'appelle un spasme sous le coup de fouet: et vous avez trop écouté les cris de ceux-là!

Et il en est d'autres qui appellent vertu la paresse de leur vice; et quand une fois leur haine et leur jalousie s'étirent les membres, leur "justice" se réveille et se frotte les yeux pleins de sommeil.

Et il en est d'autres qui sont attirés vers en bas: leurs démons les attirent. Mais plus ils enfoncent, plus ils ont l'oeil brillant et plus leur désir convoite leur Dieu.

Hélas! le cri de ceux-là parvint aussi à votre oreille, ô vertueux, le cri de ceux qui disent: "Tout ce que je ne suis pas, est pour moi Dieu et vertu!"

Et il en est d'autres qui s'avancent lourdement et en grinçant comme des chariots qui portent des pierres vers la vallée: ils parlent beaucoup de dignité et de vertu, - c'est leur frein qu'ils appellent vertu.

Et il en est d'autres qui sont semblables à des pendules que l'on remonte; ils font leur tic-tac et veulent que l'on appelle tic-tac - vertu.

En vérité, ceux-ci m'amusent: partout où je rencontrerai de ces pendules, je leur en remontrerai avec mon ironie; et il faudra bien qu'elles se mettent à dodiner.

Et d'autres sont fiers d'une parcelle de justice, et à cause de cette parcelle, ils blasphèment toutes choses: de sorte que le monde se noie dans leur injustice.

Hélas, quelle nausée, quand le mot vertu leur coule de la bouche! Et quand ils disent: "Je suis juste", cela sonne toujours comme: "Je suis vengé!"

Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu; et ils ne s'élèvent que pour abaisser les autres.

Et il en est d'autres encore qui croupissent dans leur marécage et qui, tapis parmi les roseaux, se mettent à dire: "Vertu - c'est se tenir tranquille dans le marécage."

Nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre; et en toutes choses nous sommes de l'avis que l'on nous donne."

Et il en est d'autres encore qui aiment les gestes et qui pensent: la vertu est une sorte de geste.

Leurs genoux sont toujours prosternés et leurs mains se joignent à la louange de la vertu, mais leur coeur ne sait rien de cela.

Et il en est d'autres de nouveau qui croient qu'il est vertueux de dire: "La vertu est nécessaire"; mais au fond ils ne croient qu'une seule chose, c'est que la police est nécessaire.

Et quelques-uns, qui ne savent voir ce qu'il y a d'élevé dans l'homme, parlent de vertu quand ils voient de trop près la bassesse de l'homme: ainsi ils appellent "vertu" leur mauvais oeil.

Les uns veulent être édifiés et redressés et appellent cela de la vertu et les autres veulent être renversés - et cela aussi ils l'appellent de la vertu.

Et ainsi presque tous croient avoir quelque part à la vertu; et tous veulent pour le moins s'y connaître en "bien" et en "mal".

Mais Zarathoustra n'est pas venu pour dire à tous ces menteurs et à ces insensés: "Que savez-vous de la vertu? Que pourriez-vous savoir de la vertu?" -

Il est venu, mes amis, pour que vous vous fatiguiez des vieilles paroles que vous avez apprises des menteurs et des insensés:

pour que vous vous fatiguiez des mots "récompense", "représailles', "punition", "vengeance dans la justice" -

pour que vous vous fatiguiez de dire "une action est bonne, parce qu'elle est désintéressée".

Hélas, mes amis! Que votre "moi" soit dans l'action, ce que la mère est dans l'enfant: que ceci soit votre parole de vertu!

Vraiment, je vous ai bien arraché cent paroles et les plus chers hochets de votre vertu; et maintenant vous me boudez comme boudent des enfants.

Ils jouaient près de la mer, - et la vague est venue, emportant leurs jouets dans les profondeurs. Les voilà qui se mettent à pleurer.

Mais la même vague doit leur apporter de nouveaux jouets et répandre devant eux de nouveaux coquillages bariolés.

Ainsi ils seront consolés; et comme eux, vous aussi, mes amis, vous aurez vos consolations - et de nouveaux coquillages bariolés! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

La vie est une source de joie, mais partout où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées.

J'aime tout ce qui est propre; puis je ne puis voir les gueules grimaçantes et la soif des gens impurs.

Ils ont jeté leur regard au fond du puits, maintenant leur sourire odieux se reflète au fond du puits et me regarde.

Ils ont empoisonné par leur concupiscence l'eau sainte; et, en appelant joie leurs rêves malpropres, ils ont empoisonné même le langage.

La flamme s'indigne lorsqu'ils mettent au feu leur coeur humide; l'esprit lui-même bouillonne et fume quand la canaille s'approche du feu.

Le fruit devient douceâtre et blet dans leurs mains; leur regard évente et dessèche l'arbre fruitier.

Et plus d'un de ceux qui se détournèrent de la vie ne s'est détourné que de la canaille: il ne voulait point partager avec la canaille l'eau, la flamme et le fruit.

Et plus d'un s'en fut au désert et y souffrit la soif parmi les bêtes sauvages, pour ne points s'asseoir autour de la citerne en compagnie de chameliers malpropres.

Et plus d'un, qui arrivait en exterminateur et en coup de grêle pour les champs de blé, voulait seulement pousser son pied dans la gueule de la canaille, afin de lui boucher le gosier.

Et ce n'est point là le morceau qui me fut le plus dur à avaler: la conviction que la vie elle-même a besoin d'inimitié, de trépas et de croix de martyrs: -

Mais j'ai demandé un jour, et j'étouffai presque de ma question: comment? la vie aurait-elle besoin de la canaille?

Les fontaines empoisonnées, les feux puants, les rêves souillés et les vers dans le pain sont-ils nécessaires?

Ce n'est pas ma haine, mais mon dégoût qui dévorait ma vie! Hélas! souvent je me suis fatigué de l'esprit, lorsque je trouvais que la canaille était spirituelle, elle aussi!

Et j'ai tourné le dos aux dominateurs, lorsque je vis ce qu'ils appellent aujourd'hui dominer: trafiquer et marchander la puissance - avec la canaille!

J'ai demeuré parmi les peuples, étranger de langue et les oreilles closes, afin que le langage de leur trafic et leur marchandage pour la puissance me restassent étrangers.

Et, en me bouchant le nez, j'ai traversé, plein de découragement, le passé et l'avenir; en vérité, le passé et l'avenir sentent la populace écrivassière!

Semblable à un estropié devenu sourd, aveugle et muet: tel j'ai vécu longtemps pour ne pas vivre avec la canaille du pouvoir, de la plume et de la joie.

Péniblement et avec prudence mon esprit a monté des degrés; les aumônes de la joie furent sa consolation; la vie de l'aveugle s'écoulait, appuyée sur un bâton.

Que m'est-il donc arrivé? Comment me suis-je délivré du dégoût? Qui a rajeuni mes yeux? Comment me suis-je envolé vers les hauteurs où il n'y a plus de canaille assise à la fontaine?

Mon dégoût lui-même m'a-t-il créé des ailes et les forces qui pressentaient les sources? En vérité, j'ai dû voler au plus haut pour retrouver la fontaine de la joie!

Oh! je l'ai trouvée, mes frères! Ici, au plus haut jaillit pour moi la fontaine de la joie! Et il y a une vie où l'on s'abreuve sans la canaille!

Tu jaillis presque avec trop de violence, source de joie! Et souvent tu renverses de nouveau la coupe en voulant la remplir!

Il faut que j'apprenne à t'approcher plus modestement: avec trop de violence mon coeur afflue à ta rencontre: -

Mon coeur où se consume mon été, cet été court, chaud, mélancolique et bienheureux: combien mon coeur estival désire ta fraîcheur, source de joie!

Passée, l'hésitante affliction de mon printemps! Passée, la méchanceté de mes flocons de neige en juin! Je devins estival tout entier, tout entier après-midi d'été!

Un été dans les plus grandes hauteurs, avec de froides sources et une bienheureuse tranquillité: venez, ô mes amis, que ce calme grandisse en félicité!

Car ceci est notre hauteur et notre patrie: notre demeure est trop haute et trop escarpée pour tous les impurs et la soif des impurs.

Jetez donc vos purs regards dans la source de ma joie, amis! Comment s'en troublerait-elle? Elle vous sourira avec sa pureté.

Nous bâtirons notre nid sur l'arbre de l'avenir; des aigles nous apporterons la nourriture, dans leurs becs, à nous autres solitaires!

En vérité, ce ne seront point des nourritures que les impurs pourront partager! Car les impurs s'imagineraient dévorer du feu et se brûler la gueule!

En vérité, ici nous ne préparons point de demeures pour les impurs. Notre bonheur semblerait glacial à leur corps et à leur esprit!

Et nous voulons vivre au-dessus d'eux comme des vents forts, voisins des aigles, voisins du soleil: ainsi vivent les vents forts.

Et, semblable au vent, je soufflerai un jour parmi eux, à leur esprit je couperai la respiration, avec mon esprit: ainsi le veut mon avenir.

En vérité, Zarathoustra est un vent fort pour tous les bas-fonds; et il donne ce conseil à ses ennemis et à tout ce qui crache et vomit: "Gardez-vous de cracher contre le vent!"

Ainsi parlait Zarathoustra.

Regarde, voici le repaire de la tarentule! Veux-tu voir la tarentule? Voici la toile qu'elle a tissée: touche-la, pour qu'elle se mette à s'agiter.

Elle vient sans se faire prier, la voici: sois la bienvenue, tarentule! Le signe qui est sur ton dos est triangulaire et noir; et je sais aussi ce qu'il y a dans ton âme.

Il y a de la vengeance dans ton âme: partout où tu mords il se forme une croûte noire; c'est le poison de ta vengeance qui fait tourner l'âme!

C'est ainsi que je vous parle en parabole, vous qui faites tourner l'âme, prédicateurs de l'égalité! vous êtes pour moi des tarentules avides de vengeances secrètes!

Mais je finirai par révéler vos cachettes: c'est pourquoi je vous ris au visage, avec mon rire de hauteurs!

C'est pourquoi je déchire votre toile pour que votre colère vous fasse sortir de votre caverne de mensonge, et que votre vengeance jaillisse derrière vos paroles de "justice".

Car il faut que l'homme soit sauvé de la vengeance: ceci est pour moi le pont qui mène aux plus hauts espoirs. C'est un arc-en-ciel après de longs orages.

Cependant les tarentules veulent qu'il en soit autrement. "C'est précisément ce que nous appelons justice, quand le monde se remplit des orages de notre vengeance" - ainsi parlent entre elles les tarentules.

"Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas à notre mesure et les couvrir de nos outrages" - c'est ce que jurent en leurs coeurs les tarentules.

Et encore: "Volonté d'égalité - c'est ainsi que nous nommerons dorénavant la vertu; et nous voulons élever nos cris contre tout ce qui est puissant!"

Prêtres de l'égalité, la tyrannique folie de votre impuissance réclame à grands cris l'"égalité": votre plus secrète concupiscence de tyrans se cache derrière des paroles de vertu!

Vanité aigrie, jalousie contenue, peut-être est-ce la vanité et la jalousie de vos pères, c'est de vous que sortent ces flammes et ces folies de vengeance.

Ce que le père a tu, le fils le proclame; et souvent j'ai trouvé révélé par le fils le secret du père.

Ils ressemblent aux enthousiastes; pourtant ce n'est pas le coeur qui les enflamme, - mais la vengeance. Et s'ils deviennent froids et subtils, ce n'est pas l'esprit, mais l'envie, qui les rend froids et subtils.

Leur jalousie les conduit aussi sur le chemin des penseurs; et ceci est le signe de leur jalousie - ils vont toujours trop loin: si bien que leur fatigue finit par s'endormir dans la neige.

Chacune de leurs plaintes a des accents de vengeance et chacune de leurs louanges à l'air de vouloir faire mal; pouvoir s'ériger en juges leur apparaît comme le comble du bonheur.

Voici cependant le conseil que je vous donne, mes amis, méfiez-vous de tous ceux dont l'instinct de punir est puissant!

C'est une mauvaise engeance et une mauvaise race; ils ont sur leur visage les traits du bourreau et du ratier.

Méfiez-vous de tous ceux qui parlent beaucoup de leur justice! En vérité, ce n'est pas seulement le miel qui manque à leurs âmes.

Et s'ils s'appellent eux-mêmes "les bons et les justes", n'oubliez pas qu'il ne leur manque que la puissance pour être des pharisiens!

Mes amis, je ne veux pas que l'on me mêle à d'autres et que l'on me confonde avec eux.

Il en a qui prêchent ma doctrine de la vie: mais ce sont en même temps des prédicateurs de l'égalité et des tarentules.

Elles parlent en faveur de la vie, ces araignées venimeuses: quoiqu'elles soient accroupies dans leurs cavernes et détournées de la vie, car c'est ainsi qu'elles veulent faire mal.

Elles veulent faire mal à ceux qui ont maintenant la puissance: car c'est à ceux-là que la prédication de la mort est le plus familière.

S'il en était autrement, les tarentules enseigneraient autrement: car c'est elles qui autrefois surent le mieux calomnier le monde et allumer les bûchers.

C'est avec ces prédicateurs de l'égalité que je ne veux pas être mêlé et confondu. Car ainsi me parle la justice: "Les hommes ne sont pas égaux."

Il ne faut pas non plus qu'ils le deviennent. Que serait donc mon amour du Surhumain si je parlais autrement?

C'est sur mille ponts et sur mille chemins qu'ils doivent se hâter vers l'avenir, et il faudra mettre entre eux toujours plus de guerres et d'inégalités: c'est ainsi que me fait parler mon grand amour!

Il faut qu'ils deviennent des inventeurs de statues et de fantômes par leurs inimitiés, et, avec leurs statues et leurs fantômes, ils combattront entre eux le plus grand combat!

Bon et mauvais, riche et pauvre, haut et bas et tous les noms de valeurs: autant d'armes et de symboles cliquetants pour indiquer que la vie doit toujours à nouveau se surmonter elle-même!

La vie veut elle-même s'élever dans les hauteurs avec des piliers et des degrés: elle veut scruter les horizons lointains et regarder au delà des beautés bienheureuses, - c'est pourquoi il lui faut des hauteurs!

Et puisqu'il faut des hauteurs, il lui faut des degrés et de l'opposition à ces degrés, l'opposition de ceux qui s'élèvent! La vie veut s'élever et, en s'élevant, elle veut se surmonter elle-même.

Et voyez donc, mes amis! voici la caverne de la tarentule, c'est ici que s'élèvent les ruines d'un vieux temple, - regardez donc avec des yeux illuminés!

En vérité Celui qui assembla jadis ses pensées en un édifice de pierre, dressé vers les hauteurs, connaissait le secret de la vie, comme le plus sage d'entre tous!

Il faut que dans la beauté, il y ait encore de la lutte et de l'inégalité et une guerre de puissance et de suprématie, c'est ce qu'Il nous enseigne ici dans le symbole le plus lumineux.

Ici les voûtes et les arceaux se brisent divinement dans la lutte: la lumière et l'ombre se combattent en un divin effort.-

De même, avec notre certitude et notre beauté, soyons ennemis, nous aussi, mes amis! Assemblons divinement nos efforts les uns contre les autres! -

Malheur! voilà que j'ai été moi-même mordu par la tarentule, ma vieille ennemie! Avec sa certitude et sa beauté divine elle m'a mordu au doigt!

"Il faut que l'on punisse, il faut que justice soit faite - ainsi pense-t-elle: ce n'est pas en vain que tu chantes ici des hymnes en l'honneur de l'inimitié!"

Oui, elle s'est vengée! Malheur! elle va me faire tourner l'âme avec de la vengeance!

Mais, afin que je ne me tourne point, mes amis, liez-moi fortement à cette colonne! J'aime encore mieux être un stylite qu'un tourbillon de vengeance!

En vérité, Zarathoustra n'est pas un tourbillon et une trombe; et s'il est danseur, ce n'est pas un danseur de tarentelle! -

Ainsi parlait Zarathoustra.

Vous avez servi le peuple et la superstition du peuple, vous tous, sages illustres! - vous n'avez pas servi la vérité! Et c'est précisément pourquoi l'on vous a honorés.

Et c'est pourquoi aussi on a supporté votre incrédulité, puisqu'elle était un bon mot et un détour vers le peuple. C'est ainsi que le maître laisse faire ses esclaves et il s'amuse de leur pétulance.

Mais celui qui est haï par le peuple comme le loup par les chiens: c'est l'esprit libre, l'ennemi des entraves, celui qui n'adore pas et qui hante les forêts.


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