O solitude! Toi ma patrie, solitude! Trop longtemps j'ai vécu sauvage en de sauvages pays étrangers, pour ne pas retourner à toi avec des larmes!

Maintenant menace-moi du doigt, ainsi qu'une mère menace, et souris-moi comme sourit une mère, dis-moi seulement: "Qui était-il celui qui jadis s'est échappé loin de moi comme un tourbillon? - celui qui, en s'en allant, s'est écrié: trop longtemps j'ai tenu compagnie à la solitude, alors j'ai désappris le silence! C'est cela - que tu as sans doute appris maintenant?

"O Zarathoustra, je sais tout: et que tu te sentais plus abandonné dans la multitude, toi l'unique, que jamais tu ne l'as été avec moi!

"Autre chose est l'abandon, autre chose la solitude: C'est cela - que tu as appris maintenant! Et que parmi les hommes tu seras toujours sauvage et étranger:

" - sauvage et étranger, même quand ils t'aiment, car avant tout ils veulent être ménagés!

"Mais ici tu es chez toi et dans ta demeure; ici tu peux tout dire et t'épancher tout entier, ici nul n'a honte des sentiments cachés et tenaces.

"Ici toutes choses s'approchent à ta parole, elles te cajolent et te prodiguent leurs caresses: car elles veulent monter sur ton dos. Monté sur tous les symboles tu chevauches ici vers toutes les vérités.

"Avec droiture et franchise, tu peux parler ici à toutes choses: et, en vérité, elles croient recevoir des louanges, lorsqu'on parle à toutes choses - avec droiture.

"Autre chose, cependant, est l'abandon. Car te souviens-tu, ô Zarathoustra? Lorsque ton oiseau se mit à crier au-dessus de toi, lorsque tu étais dans la forêt, sans savoir où aller, incertain, tout près d'un cadavre: - lorsque tu disais: que mes animaux me conduisent! J'ai trouvé plus de danger parmi les hommes que parmi les animaux: - c'était là de l'abandon!

"Et te souviens-tu, ô Zarathoustra? Lorsque tu étais assis sur ton île, fontaine de vin parmi les seaux vides, donnant à ceux qui ont soif et le répandant sans compter: - jusqu'à ce que tu fus enfin seul altéré parmi les hommes ivres et que tu te plaignis nuitamment: "N'y a-t-il pas plus de bonheur à prendre qu'à donner? Et n'y a-t-il pas plus de bonheur encore à voler qu'à prendre?" - C'était là de l'abandon!

"Et te souviens-tu, ô Zarathoustra? Lorsque vint ton heure la plus silencieuse qui te chassa de toi-même, lorsqu'elle te dit avec de méchants chuchotements: "Parle et détruis!" - lorsqu'elle te dégoûta de ton attente et de ton silence et qu'elle découragea ton humble courage: c'était là de l'abandon! "-

O solitude! Toi ma patrie, solitude! Comme ta voix me parle, bienheureuse tendre!

Nous ne nous questionnons point, nous ne nous plaignons point l'un à l'autre, ouvertement nous passons ensemble les portes ouvertes.

Car tout est ouvert chez toi et il fait clair; et les heures, elles aussi, s'écoulent ici plus légères. Car dans l'obscurité, te temps vous paraît plus lourd à porter qu'à la lumière.

Ici se révèle à moi l'essence et l'expression de tout ce qui est: tout ce qui est veut s'exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre de moi à parler.

Là-bas cependant - tout discours est vain! La meilleure sagesse c'est d'oublier et de passer: - c'est là ce que j'ai appris!

Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout prendre. Mais pour cela j'ai les mains trop propres.

Je suis dégoûté rien qu'à respirer leur haleine; hélas! pourquoi ai-je vécu si longtemps parmi leur bruit et leur mauvaise haleine!

O bienheureuse solitude qui m'enveloppe! O pures odeurs autour de moi! O comme ce silence fait aspirer l'air pur à pleins poumons! O comme il écoute, ce silence bienheureux!

Là-bas cependant - tout parle et rien n'est entendu. Si l'on annonce sa sagesse à sons de cloches: les épiciers sur la place publique en couvriront le son par le bruit des gros sous!

Chez eux tout parle, personne ne sait plus comprendre. Tout tombe à l'eau, rien ne tombe plus dans de profondes fontaines.

Chez eux tout parle, rien ne réussit et ne s'achève plus. Tout caquette, mais qui veut encore rester au nid à couver ses oeufs?

Chez eux tout parle, tout est dilué. Et ce qui hier était encore trop dur, pour le temps lui-même et pour les dents du temps, pend aujourd'hui, déchiqueté et rongé, à la bouche des hommes d'aujourd'hui.

Chez eux tout parle, tout est divulgué. Et ce qui jadis était appelé mystère et secret des âmes profondes appartient aujourd'hui aux trompettes des rues et à d'autres tapageurs.

O nature humaine! chose singulière! bruit dans les rues obscures! Te voilà derrière moi: - mon plus grand danger est resté derrière moi!

Les ménagements et la pitié furent toujours mon plus grand danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et pris en pitié.

Gardant mes vérités au fond du coeur, les mains agitées comme celles d'un fou et le coeur affolé en petits mensonges de la pitié: - ainsi j'ai toujours vécu parmi les hommes.

J'étais assis parmi eux, déguisé, prêt à me méconnaître pour les supporter, aimant à me dire pour me persuader: "Fou que tu es, tu ne connais pas les hommes!"

On désapprend ce que l'on sait des hommes quand on vit parmi les hommes. Il y a trop de premiers plans chez les hommes, - que peuvent faire là les vues lointaines et perçantes!

Et s'ils me méconnaissaient: dans ma folie, je les ménageais plus que moi-même à cause de cela: habitué que j'étais à la dureté enversmoi-même, et me vengeant souvent sur moi-même de ce ménagement.

Piqué de mouches venimeuses, et rongé comme la pierre, par les nombreuses gouttes de la méchanceté, ainsi j'étais parmi eux et je me disais encore: "Tout ce qui est petit est innocent de sa petitesse!"

C'est surtout ceux qui s'appelaient "les bons" que j'ai trouvés être les mouches les plus venimeuses: ils piquent en toute innocence; ils mentent en toute innocence; comment sauraient-ils être - justes envers moi!

La pitié enseigne à mentir à ceux qui vivent parmi les bons. La pitié rend l'air lourd à toutes les âmes libres. Car la bêtise des bons est insondable.

Me cacher moi-même et ma richesse - voilà ce que j'ai appris à faire là-bas: car j'ai trouvé chacun riche pauvre d'esprit. Ce fut là le mensonge de ma pitié de savoir chez chacun, de voir et de sentir chez chacun ce qui était pour lui assez d'esprit, ce qui était trop d'esprit pour lui!

Leurs sages rigides, je les ai appelés sages, non rigides, - c'est ainsi que j'ai appris à avaler les mots. Leurs fossoyeurs: je les ai appelés chercheurs et savants, - c'est ainsi que j'ai appris à changer les mots.

Les fossoyeurs prennent les maladies à force de creuser des fosses. Sous de vieux décombres dorment des exhalaisons malsaines. Il ne faut pas remuer le marais. Il faut vivre sur les montagnes.

C'est avec des narines heureuses que je respire de nouveau la liberté des montagnes! mon nez est enfin délivré de l'odeur de tous les être humains!

Chatouillée par l'air vif, comme par des vins mousseux, mon âme éternue, - et s'acclame en criant: "A ta santé!"

Ainsi parlait Zarathoustra.

1.

En rêve, dans mon dernier rêve du matin, je me trouvais aujourd'hui sur un promontoire, au delà du monde, je tenais une balance dans la main et je pesais le monde.

O pourquoi l'aurore est-elle venue trop tôt pour moi? son ardeur m'a réveillé, la jalousie! Elle est toujours jalouse de l'ardeur de mes rêves du matin.

Mesurable pour celui qui a le temps, pesable pour un bon peseur, attingible pour les ailes vigoureuses, devinable pour de divins amateurs de problèmes: ainsi mon rêve a trouvé le monde: -

Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme le papillon, impatient comme le faucon: quelle patience et quel loisir il a eu aujourd'hui pour pouvoir peser le monde!

Ma sagesse lui aurait-elle parlé en secret, ma sagesse du jour, riante et éveillée, qui se moque de tous les "mondes infinis"? Car elle dit: "Où il y a de la force, le nombre finit par devenir maître, car c'est lui qui a le plus de force."

Avec quelle certitude mon rêve a regardé ce monde fini! Ce n'était de sa part ni curiosité, ni indiscrétion, ni crainte, ni prière: - comme si une grosse pomme s'offrait à ma main, une pomme d'or, mûre, à pelure fraîche et veloutée - ainsi s'offrit à moi le monde: - comme si un arbre me faisait signe, un arbre à larges branches, ferme dans sa volonté, courbé et tordu en appui et en reposoir pour le voyageur fatigué: ainsi le monde était placé sur mon promontoire: - comme si des mains gracieuses portaient un coffret à ma rencontre, - un coffret ouvert pour le ravissement des yeux pudiques et vénérateurs: ainsi le monde se porte à ma rencontre: - pas assez énigme pour chasser l'amour des hommes, pas assez intelligible pour endormir la sagesse des hommes: - une chose humainement bonne, tel me fut aujourd'hui le monde que l'on calomnie tant!

Combien je suis reconnaissant à mon rêve du matin d'avoir ainsi pesé le monde à la première heure! Il est venu à moi comme une chose humainement bonne, ce rêve et ce consolateur de coeur!

Et, afin que je fasse comme lui, maintenant que c'est le jour, et pour que ce qu'il y a de meilleur me serve d'exemple: je veux mettre maintenant dans la balance les trois plus grands maux et peser humainement bien. -

Celui qui enseigna à bénir enseigna aussi à maudire: quelles sont les trois choses les plus maudites sur terre? Ce sont elles que je veux mettre sur la balance.

La volupté, le désir de domination, l'égoïsme: ces trois choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu'à présent, - ce sont ces trois choses que je veux peser humainement bien.

Eh bine! Voici mon promontoire et voilà la mer:elleroule vers moi, moutonneuse, caressante, cette vieille et fidèle chienne, ce monstre à cent têtes que j'aime.

Eh bien! C'est ici que je veux tenir la balance sur la mer houleuse, et je choisis aussi un témoin qui regarde, - c'est toi, arbre solitaire, toi dont la couronne est vaste et le parfum puissant, arbre que j'aime! -

Sur quel pont le présent va-t-il vers l'avenir? Quelle est la force qui contraint ce qui est haut à s'abaisser vers ce qui est bas? Et qu'est-ce qui force la chose la plus haute - à grandir encore davantage?

Maintenant la balance se tient immobile et en équilibre: j'y ai jeté trois lourdes questions, l'autre plateau porte trois lourdes réponses.

2.

Volupté - c'est pour tous les pénitents en silice qui méprisent le corps, l'aiguillon et la mortification, c'est le "monde" maudit chez tous les hallucinés de l'arrière-monde: car elle nargue et éconduit tous les hérétiques.

Volupté - c'est pour la canaille le feu lent où l'on brûle la canaille; pour tout le bois vermoulu et les torchons nauséabonds le grand fourneau ardent.

Volupté - c'est pour les coeurs libres quelque chose d'innocent et de libre, le bonheur du jardin de la terre, la débordante reconnaissance de l'avenir pour le présent.

Volupté - ce n'est un poison doucereux que pour les flétris, mais pour ceux qui ont la volonté du lion, c'est le plus grand cordial, le vin des vins, que l'on ménage religieusement.

Volupté - c'est la plus grande félicité symbolique pour le bonheur et l'espoir supérieur. Car il y a bien des choses qui ont droit à l'union et plus qu'à l'union, - bien des choses qui se sont plus étrangères à elles-mêmes que ne l'est l'homme à la femme: et qui donc a jamais entièrement compris à quel point l'homme et la femme se sontétrangers?

Volupté - cependant je veux mettre des clôtures autour de mes pensées et aussi autour de mes paroles: pour que les cochons et les exaltées n'envahissent pas mes jardins! -

Désir de dominer - c'est le fouet cuisant pour les plus durs de tous les coeurs endurcis, l'épouvantable martyre qui réserve même au plus cruel la sombre flamme des bûchers vivants.

Désir de dominer - c'est le frein méchant mis aux peuples les plus vains, c'est lui qui raille toutes les vertus incertaines, à cheval sur toutes les fiertés.

Désir de dominer - c'est le tremblement de terre qui rompt et disjoint tout ce qui est caduc et creux, c'est le briseur irrité de tous les sépulcres blanchis qui gronde et punit, le point d'interrogation jaillissant à côté de réponses prématurées.

Désir de dominer - dont le regard fait ramper et se courber l'homme, qui l'asservit et l'abaisse au-dessous du serpent et du cochon: jusqu'à ce qu'enfin le grand mépris clame en lui.

Désir de dominer - c'est le terrible maître qui enseigne le grand mépris, qui prêche en face des villes et des empires: "Ote-toi!" - jusqu'à ce qu'enfin ils s'écrient eux-mêmes: "Que je m'ôtemoi!"

Désir de dominer - qui monte aussi vers les purs et les solitaires pour les attirer, qui monte vers les hauteurs de la satisfaction de soi, ardent comme un amour qui trace sur le ciel d'attirantes joies empourprées.

Désir de dominer - mais qui voudrais appeler cela undésir, quand c'est vers en bas que la hauteur aspire à la puissance! En vérité, il n'y a rien de fiévreux et de maladif dans de pareils désirs, dans de pareilles descentes!

Que la hauteur solitaire ne s'esseule pas éternellement et ne se contente pas de soi; que la montagne descende vers la vallée et les vents des hauteurs vers les terrains bas: - O qui donc trouverait le vrai nom pour baptiser et honorer un pareil désir! "Vertu qui donne" - c'est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable.

Et c'est alors qu'il arriva aussi - et, en vérité, ce fut pour la première fois! - que sa parole fit la louange del'égoïsme, le bon et sain égoïsme qui jaillit de l'âme puissante: - de l'âme puissante, unie au corps élevé, au corps beau, victorieux et réconfortant, autour de qui toute chose devient miroir: - le corps souple qui persuade, le danseur dont le symbole et l'expression est l'âme joyeuse d'elle-même. La joie égoïste de tels corps, de telles âmes s'appelle elle-même: "vertu".

Avec ce qu'elle dit du bon et du mauvais, cette joie égoïste se protège elle-même, comme si elle s'entourait d'un bois sacré; avec les noms de son bonheur, elle bannit loin d'elle tout ce qui est méprisable.

Elle bannit loin d'elle tout ce qui est lâche; elle dit: mauvais -c'est ce qui estlâche! Méprisable luit semble celui qui peine, soupire et se plaint toujours et qui ramasse même les plus petits avantages.

Elle méprise aussi toute sagesse lamentable: car, en vérité, il y a aussi la sagesse qui fleurit dans l'obscurité; une sagesse d'ombre nocturne qui soupire toujours: "Tout est vain!"

Elle ne tient pas en estime la craintive méfiance et ceux qui veulent des serments au lieu de regards et de mains tendues: et non plus la sagesse trop méfiante, - car c'est ainsi que font les âmes lâches.

L'obséquieux lui paraît plus bas encore, le chien qui se met tout de suite sur le dos, l'humble; et il y a aussi de la sagesse qui est humble, rampante, pieuse et obséquieuse.

Mais elle hait jusqu'au dégoût celui qui ne veut jamais se défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop patient qui supporte tout et se contente de tout; car ce sont là coutumes de valets.

Que quelqu'un soit servile devant les dieux et les coups de pieds divins ou devant des hommes et de stupides opinions d'hommes: àtouteservilité il crache au visage, ce bienheureux égoïsme!

Mauvais: - c'est ainsi qu'elle appelle tout ce qui est abaissé, cassé, chiche et servile, les yeux clignotants et soumis, les coeurs contrits, et ces créatures fausses et fléchissantes qui embrassent avec de larges lèvres peureuses.

Et sagesse fausse: - c'est ainsi qu'elle appelle tous les bons mots des valets, des vieillards et des épuisés; et surtout l'absurde folie pédante des prêtres!

Les faux sages, cependant, tous les prêtres, ceux qui sont fatigués du monde et ceux dont l'âme est pareille à celle des femmes et des valets, - ô comme leurs intrigues se sont toujours élevées contre l'égoïsme!

Et ceci précisément devait être la vertu et s'appeler vertu, qu'on s'élève contre l'égoïsme! Et "désintéressés" - c'est ainsi que souhaitaient d'être, avec de bonnes raisons, tous ces poltrons et toutes ces araignées de vivre!

Mais c'est pour eux tous que vient maintenant le jour, le changement, l'épée du jugement,le grand midi: c'est là que bien des choses seront manifestes!

Et celui qui glorifie le Moi et qui sanctifie l'égoïsme, celui-là en vérité dit ce qu'il sait, le devine"Voici, il vient, il s'approche, le grand midi!"

Ainsi parlait Zarathoustra.

1.

Ma bouche - est la bouche du peuple: je parle trop grossièrement et trop cordialement pour les élégants. Mais ma parole semble plus étrange encore aux écrivassiers et aux plumitifs.

Ma main - est une main de fou: malheur à toutes les tables et à toutes les murailles, et à tout ce qui peut donner place à des ornements et à des gribouillages de fou!

Mon pied - est un sabot de cheval; avec lui je trotte et je galope par monts et par vaux, de ci, de là, et le plaisir me met le diable au corps pendant ma course rapide.

Mon estomac - est peut-être l'estomac d'un aigle. Car il préfère à toute autre la chair de l'agneau. Mais certainement, c'est un estomac d'oiseau.

Nourri de choses innocentes et frugales, prêt à voler et impatient de m'envoler - c'est ainsi que je me plais à être; comment ne serais-je pas un peu comme un oiseau!

Et c'est surtout parce que je suis l'ennemi de l'esprit de lourdeur, que je suis comme un oiseau: ennemi à mort en vérité, ennemi juré, ennemi né! Où donc mon inimitié ne s'est-elle pas déjà envolée et égarée?

C'est là-dessus que je pourrais entonner un chant - et jeveuxl'entonner: quoique je sois seul dans une maison vide et qu'il faille que je chante à mes propres oreilles.

Il y a bien aussi d'autres chanteurs qui n'ont le gosier souple, la main éloquente, l'oeil expressif et le coeur éveillé que quand la maison est pleine: - je ne ressemble pas à ceux-là. -

2.

Celui qui apprendra à voler aux hommes de l'avenir aura déplacé toutes les bornes; pour lui les bornes mêmes s'envoleront dans l'air, il baptisera de nouveau la terre - il l'appellera "la légère".

L'autruche cour plus vite que le coursier le plus rapide, mais elle aussi fourre encore lourdement sa tête dans la lourde terre: ainsi l'homme qui ne sait pas encore voler.

La terre et la vie lui semblent lourdes, et c'est ce queveutl'esprit de lourdeur! Celui cependant qui veut devenir léger comme un oiseau doit s'aimer soi-même: c'est ainsi que j'enseigne,moi.

Non pas s'aimer de l'amour des malades et des fiévreux: car chez ceux-là l'amour-propre sent même mauvais.

Il faut apprendre à s'aimer soi-même, d'un amour sain et bien portant: afin d'apprendre à se supporter soi-même et de ne point vagabonder - c'est ainsi que j'enseigne.

Un tel vagabondage s'est donné le nom "d'amour du prochain": c'est par ce mot d'amour qu'on a le mieux menti et dissimulé, et ceux qui étaient à charge plus que tous les autres.

Et, en vérité,apprendreà s'aimer, ce n'est point là un commandement pour aujourd'hui et pour demain. C'est au contraire de tous les arts le plus subtil, le plus rusé, le dernier et le plus patient.

Car, pour son possesseur, toute possession est bien cachée; et de tous les trésors celui qui vous est propre est découvert le plus tard, - voilà l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

A peine sommes-nous au berceau, qu'on nous dote déjà de lourdes paroles et de lourdes valeurs: "bien" et "mal" - c'est ainsi que s'appelle ce patrimoine. C'est à cause de ces valeurs qu'on nous pardonne de vivre.

Et c'est pour leur défendre à temps de s'aimer eux-mêmes, qu'on laisse venir à soi les petits enfants: voilà l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

Et nous - nous traînons fidèlement ce dont on nous charge, sur de fortes épaules et par-dessus d'arides montagnes! Et si nous nous plaignons de la chaleur on nous dit: "Oui, la vie est lourde à porter!"

Mais ce n'est que l'homme lui-même qui est lourd à porter! Car il traîne avec lui, sur ses épaules, trop de choses étrangères. Pareil au chameau, il s'agenouille et se laisse bien charger.

Surtout l'homme vigoureux et patient, plein de vénération: il charge sur ses épaules trop de paroles et de valeursétrangèreset lourdes, - alors la vie lui semble un désert!

Et, en vérité! bien des choses qui vous sontpropressont aussi lourdes à porter! Et l'intérieur de l'homme ressemble beaucoup à l'huître, il est rebutant, flasque et difficile à saisir, - en sorte qu'une noble écorce avec de nobles ornements se voit obligée d'intercéder pour le reste. Mais cet art aussi doit être appris:posséderde l'écorce, une belle apparence et un sage aveuglement!

Chez l'homme on est encore trompé sur plusieurs autres choses, puisqu'il y a bien des écorces qui sont pauvres et tristes, et qui sont trop de l'écorce. Il y a beaucoup de force et de bontés cachées qui ne sont jamais devinées; les mets les plus délicats ne trouvent pas d'amateurs.

Les femmes savent cela, les plus délicates: un peu plus grasses, un peu plus maigres - ah! comme il y a beaucoup de destinée dans si peu de chose!

L'homme est difficile à découvrir, et le plus difficile encore pour lui-même; souvent l'esprit ment au sujet de l'âme. Voilà l'ouvrage de l'esprit de lourdeur.

Mais celui-là s'est découvert lui-même qui dit: ceci estmonbien etmonmal. Par ces paroles il a fait taire la taupe et le nain qui disent: "Bien pour tous, mal pour tous."

En vérité, je n'aime pas non plus ceux pour qui toutes choses sont bonnes et qui appellent ce monde le meilleur des mondes. Je les appelle des satisfaits.

Le contentement qui goûte de tout: ce n'est pas là le meilleur goût! J'honore la langue du gourmet, le palais délicat et difficile qui a appris à dire: "Moi" et "Oui" et "Non".

Mais tout mâcher et tout digérer - c'est faire comme les cochons! Dire toujours I-A, c'est ce qu'apprennent seuls l'âne et ceux qui sont de son espèce! -

C'est le jaune profond et le rouge intense quemongoût désire, - il mêle du sang à toutes les couleurs. Mais celui qui crépit sa maison de blanc révèle par là qu'il a une âme crépie de blanc.

Les uns amoureux des momies, les autres des fantômes; et nous également ennemis de la chair et du sang - comme ils sont tous en contradiction avec mon goût! Car j'aime le sang.

Et je ne veux pas demeurer où chacun crache: ceci est maintenantmongoût, - je préférerais de beaucoup vivre parmi les voleurs et les parjures. Personne n'a d'or dans la bouche.

Mais les lécheurs de crachats me répugnent plus encore; et la bête la plus répugnante que j'aie trouvée parmi les hommes, je l'ai appelée parasite: elle ne voulait pas aimer et elle voulait vivre de l'amour.

J'appelle malheureux tous ceux qui n'ont à choisir qu'entre deux choses: devenir des bêtes féroces ou de féroces dompteurs de bêtes; auprès d'eux je ne voudrais pas dresser ma tente.

J'appelle encore malheureux ceux qui sont obligésd'attendretoujours, - ils ne sont pas à mon goût, tous ces péagers et ces épiciers, ces rois et tous ces autres gardeurs de pays et de boutiques.

En vérité, mois aussi, j'ai appris à attendre, à attendre longtemps, mais à m'attendre,moi. Et j'ai surtout appris à me tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser.

Car ceci est ma doctrine: qui veut apprendre à voler un jour doit d'abord apprendre à se tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser: on n'apprend pas à voler du premier coup!

Avec des échelles de corde j'ai appris à escalader plus d'une fenêtre, avec des jambes agiles j'ai grimpé sur de hauts mâts: être assis sur des hauts mâts de la connaissance, quelle félicité! - flamber sur de hauts mâts comme de petites flammes: une petite lumière seulement, mais pourtant une grande consolation pour les vaisseaux échoués et les naufragés! -

Je suis arrivé à ma vérité par bien des chemins et de bien des manières: je ne suis pas monté par une seule échelle à la hauteur d'où mon oeil regarde dans le lointain.

Et c'est toujours à contre-coeur que j'ai demandé mon chemin, - cela me fut toujours contraire! J'ai toujours préféré interroger et essayer les chemins eux-mêmes.

Essayer et interroger, ce fut là toute ma façon de marcher: - et, en vérité, il faut aussiapprendreà répondre à de pareilles questions! Car ceci est - de mon goût: - ce n'est ni un bon, ni un mauvais goût, mais c'estmongoût, dont je n'ai ni à être honteux ni à me cacher.

"Cela - est maintenantmonchemin, -oùest le vôtre?" Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient "le chemin". Carlechemin - le chemin n'existe pas.

Ainsi parlait Zarathoustra.

1.

Je suis assis là et j'attends, entouré de vieilles tables brisées et aussi de nouvelles tables à demi écrites. Quand viendra mon heure? - l'heure de ma descente, de mon déclin: car je veux retourner encore une fois auprès des hommes.

C'est ce que j'attends maintenant: car il faut d'abord que ma viennent les signes annonçant quemonheure est venue, - le lion rieur avec l'essaim de colombes.

En attendant je parle comme quelqu'un qui a le temps, je me parle à moi-même. Personne ne me raconte de choses nouvelles: je me raconte donc à moi-même. -

2.

Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés assis sur une vieille présomption. Ils croyaient tous savoir, depuis longtemps, ce qui est bien et mal pour l'homme.

Toute discussion sur la vertu leur semblait une chose vieille et fatiguée, et celui qui voulait bien dormir parlait encore du "bien" et du "mal" avant d'aller se coucher.

J'ai secoué la torpeur de ce sommeil lorsque j'ai enseigné:Personne ne sait encorece qui est bien et mal: - si ce n'est le créateur!

Mais c'est le créateur qui crée le but des hommes et qui donne sons sens et son avenir à la terre: c'est lui seulement quicréele bien et le mal de toutes choses.

Et je leur ai ordonné de renverser leurs vieilles chaires, et, partout où se trouvait cette vieille présomption, je leur ai ordonné de rire de leurs grands maîtres de la vertu, de leurs saints, de leurs poètes et de leurs sauveurs du monde.

Je leur ai ordonné de rire de leurs sages austères et je les mettais en garde contre les noirs épouvantails plantés sur l'arbre de la vie.

Je me suis assis au bord de leur grande allée de cercueils, avec les charognes et même avec les vautours - et j'ai ri de tout leur passé et de la splendeur effritée de ce passé qui tombe en ruines.

En vérité, pareil aux pénitenciers et aux fous, j'ai anathématisé ce qu'ils ont de grand et de petit, - la petitesse de ce qu'ils ont de meilleur, la petitesse de ce qu'ils ont de pire, voilà ce dont je riais.

Mon sage désir jaillissait de moi avec des cris et des rires; comme une sagesse sauvage vraiment il est né sur les montagnes! - mon grand désir aux ailes bruissantes.

Et souvent il m'a emporté bien loin, au delà des monts, vers les hauteurs, au milieu du rire: alors il m'arrivait de voler en frémissant comme une flèche, à travers des extases ivres de soleil: - au delà, dans les lointains avenir que nul rêve n'a vus, dans les midis plus chauds que jamais imagier n'en rêva: là-bas où les dieux dansants ont honte de tous les vêtements: - afin que je parle en paraboles, que je balbutie et que je boite comme les poètes; et, en vérité, j'ai honte d'être obligé d'être encore poête! -

Où tout devenir me semblait danses et malices divines, où le monde déchaîné et effréné se réfugiait vers lui-même: - comme une éternelle fuit de soi et une éternelle recherche de soi chez des dieux nombreux, comme un bienheureuse contradiction de soi, une répétition et un retour vers soi-même des dieux nombreux: - où tout temps me semblait une bienheureuse moquerie des instants, où le nécessité était la liberté même qui se jouait avec bonheur de l'aiguillon de la liberté: - où j'ai retrouvé aussi mon vieux démon et mon ennemi né, l'esprit de lourdeur et tout ce qu'il il a créé: la contrainte, la loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le bien et le mal: - car ne faut-il pas qu'il y ait des chosessurlesquelles on puisse danser et passer? Ne faut-il pas qu'il y ait - à cause de ceux qui sont légers et les plus légers - des taupes et delourdsnains?

3.

C'est là aussi que j'ai ramassé sur ma route le mot de "Surhumain" et cette doctrine: l'homme est quelque chose qui doit être surmonté, - l'homme est un pont et non un but: se disant bienheureux de son midi et de son soir, une voie vers de nouvelles aurores: - la parole de Zarathoustra sur le grand Midi et tout ce que j'ai suspendu au-dessus des hommes, semblable à un second couchant de pourpre.

En vérité, je leur fis voir aussi de nouvelles étoiles et de nouvelles nuits; et sur les nuages, le jour et la nuit, j'ai étendu le rire, comme une tente multicolore.

Je leur ai enseigné toutesmespensées et toutesmesaspirations: à réunir et à joindre tout ce qui chez l'homme n'est que fragment et énigme et lugubre hasard, - en poète, en devineur d'énigmes, en rédempteur du hasard, je leur ai appris à être créateurs de l'avenir et à sauver, en créant, tout ce quifut.

Sauver le passé dans l'homme et transformer tout "ce qui était" jusqu'à ce que la volonté dise: "Mais c'est ainsi que je voulais que ce fût! C'est ainsi que je le voudrai -"

- C'est ceci que j'ai appelé salut pour eux, c'est ceci seul que je leur ai enseigné à appeler salut. -

Maintenant j'attendsmonsalut, - afin de retourner une dernière fois auprès d'eux.

Car encoreunefois je veux retourner auprès des hommes: c'estparmi euxque je veux disparaître et, en mourant, je veux leur offrir le plus riche de mes dons!

C'est du soleil que j'ai appris cela, quand il se couche, du soleil trop riche: il répand alors dans la mer l'or de sa richesse inépuisable, - en sorte que même les plus pauvres pêcheurs rament alors avec des ramesdorées! Car c'est cela que j'ai vu jadis et, tandis que je regardais, mes larmes coulaient sans cesse. -

Pareil au soleil, Zarathoustra, lui aussi, veut disparaître: maintenant il est assis là a attendre, entouré de vieilles tables brisées et de nouvelles tables, - à demi-écrites.

4.

Regardez, voici une nouvelle table: mais où sont mes frères qui la porteront avec moi dans la vallée et dans les coeurs de chair? -

Ainsi l'exige mon grand amour pour les plus éloignés:ne ménage point ton prochain!L'homme est quelque chose qui doit être surmonté.

On peut arriver à se surmonter par des chemins et des moyens nombreux: c'est àtoià y parvenir! Mais le bouffon seul pense: "On peut aussisauterpar-dessus l'homme."

Surmonte-toi toi-même, même dans ton prochain: il ne faut pas te laisser donner un droit que tu es capable de conquérir!

Ce que tu fais, personne ne peut te le faire à son tour. Voici, il n'y a pas de récompense.

Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir. Et il y en a quisaventse commander, mais il s'en faut encore de beaucoup qu'ils sachent aussi s'obéir!

5.

Telle est la manière des âmes nobles: elles ne veulent rien avoirpour rien, et moins que toute autre chose, la vie.

Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien; mais nous autres, à qui la vie s'est donnée, - nous réfléchissons toujours àceque nous pourrions donner de mieuxen échange!

Et en vérité, c'est une noble parole, celle qui dit: "Ce que la vienousa promisnousvoulons le tenir - à la vie!"

On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l'on ne donne pas à jouir. Et l'on ne doit pasvouloirjouir!

Car la jouissance et l'innocence sont les deux choses les plus pudiques: aucune des deux ne veut être cherchée. Il faut lesposséder- mais il vaut mieux encorechercherla faute et la douleur! -

6.

O mes frères, le précurseur est toujours sacrifié. Or nous sommes des précurseurs.

Nous saignons tous au secret autel des sacrifices, nous brûlons et nous rôtissons tous en l'honneur des vieilles idoles.

Ce qu'il y a de mieux en nous est encore jeune: c'est ce qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n'est qu'une peau d'agneau: - comment ne tenterions-nous pas de vieux prêtres idolâtres!

Il habite encoreen nous-mêmes, le vieux prêtre idolâtre qui se prépare à faire un festin de ce qu'il y a de mieux en nous. Hélas! mes frères, comment des précurseurs ne seraient-ils pas sacrifiés!

Mais ainsi le veut notre qualité; et j'aime ceux qui ne veulent point se conserver. Ceux qui sombrent, je les aime de tout mon coeur: car ils vont de l'autre côté.

7.

Être véridique: peu de gens lesavent! Et celui qui le sait ne veut pas l'être! Moins que tous les autres, les bons.

O ces bons! -Les hommes bons ne disent jamais la vérité; être bon d'une telle façon est une maladie pour l'esprit.

Ils cèdent, ces bons, ils se rendent, leur coeur répète et leur raison obéit: mais celui qui obéitne s'entend pas lui-même!

Tout ce qui pour les bons est mal doit se réunir pour faire naîtreunevérité: ô mes frères, êtes-vous assez méchants pourcettevérité?

L'audace téméraire, la longue méfiance, le cruel non, le dégoût, l'incision dans la vie, - comme il est rare que toutcelasoit réuni! C'est de telles semences cependant que - naît la vérité.

Acôtéde la mauvaise conscience, naquit jusqu'à présent toute science! Brisez, brisez-moi les vieilles tables, vous qui cherchez la connaissance!

8.

Quand il y a des planches jetées sur l'eau, quand des passerelles et des balustrades passent sur le fleuve: en vérité, alors on n'ajoutera foi à personne lorsqu'il dira que "tout coule".

Au contraire, les imbéciles eux-mêmes le contredisent. "Comment! s'écrient-ils, tout coule? Les planches et les balustrades sont pourtant au-dessus du fleuve!"

"Au-dessus du fleuve tout est solide, toutes les valeurs des choses, les ponts, les notions, tout ce qui est "bien" et "mal": tout cela estsolide!"

Et quand vient l'hiver, qui est le dompteur des fleuves, les plus malicieux apprennent à se méfier; et, en vérité, ce ne sont pas seulement les imbéciles qui disent alors: "Tout ne serait-il pas -immobile?"

"Au fond tout est immobile", - c'est là un véritable enseignement d'hiver, une bonne chose pour les temps stériles, une bonne consolation pour le sommeil hivernal et les sédentaires.

"Au fond tout est immobile" - : mais le vent du dégel élève sa protestationcontrecette parole!

Le vent du dégel, un taureau qui ne laboure point, - un taureau furieux et destructeur qui brise la glace avec des cornes en colère! La glace cependant -brise les passerelles!

O mes frères!tout ne coule-t-il pas maintenant? Toutes les balustrades et toutes les passerelles ne sont-elles pas tombées à l'eau? Qui setiendraitencore au "bien" et au "mal"?

"Malheur à nous! gloire à nous! le vent du dégel souffle!" - Prêchez ainsi, mes frères, à travers toutes les rues.

9.

Il y a une vieille folie qui s'appelle bien et mal. La roue de cette folie a tourné jusqu'à présent autour des devins et des astrologues.

Jadis oncroyaitaux devins et aux astrologues; et c'estpourquoil'on croyait que tout était fatalité: "Tu dois, car il le faut!"

Puis on se méfia de tous les devins et de tous les astrologues et c'estpourquoil'on crut que tout était liberté: "Tu peux, car tu veux!"

O mes frères! sur les étoiles et sur l'avenir on n'a fait jusqu'à présent que des suppositions sans jamais savoir: et c'estpourquoisur le bien et le mal on n'a fait que des suppositions sans jamais savoir!

10.

"Tu ne déroberas point! Tu ne tueras point!" Ces paroles étaient appelées saintes jadis: devant elles on courbait les genoux et l'on baissait la tête, et l'on ôtait ses souliers.

Mais je vous demande: où y eut-il jamais de meilleurs brigands et meilleurs assassins dans le monde, que les brigands et les assassins provoqués par ces saintes paroles?

N'y a-t-il pas dans la vie elle-même - le vol et l'assassinat? Et, en sanctifiant ces paroles, n'a-t-on pas assassiné lavéritéelle-même?

Ou bien était-ce prêcher la mort que de sanctifier tout ce qui contredisait et déconseillait la vie? - O mes frères, brisez, brisez-moi les vieilles tables.

11.

Ceci est ma pitié à l'égard de tout le passé que je le vois abandonné, - abandonné à la grâce, à l'esprit et à la folie de toutes les générations de l'avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont pour elles-mêmes!

Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et par sa disgrâce: jusqu'à ce que le passé devienne pour lui un pont, un signal, un héros et un cri de coq.

Mais ceci est l'autre danger et mon autre pitié: - les pensées de celui qui fait partie de la populace ne remontent que jusqu'à son grand-père, - mais avec le grand-père finit le temps.

Ainsi tout le passé est abandonné: car il pourrait arriver un jour que la populace devînt maître et qu'elle noyât dans des eaux basses l'époque tout entière.

C'est pourquoi, mes frères, il faut une nouvellenoblesse, adversaire de tout ce qui est populace et despote, une noblesse qui écrirait de nouveau le mot "noble" sur des tables nouvelles.

Car il faut beaucoup de noblespour qu'il y ait de la noblesse!Ou bien, comme j'ai dit jadis en parabole: "Ceci précisément est de la divinité, qu'il y ait beaucoup de dieux, mais pas de Dieu!"

12.

O mes frères! je vous investis d'une nouvelle noblesse que je vous révèle: vous devez être pour moi des créateurs et des éducateurs, - des semeurs de l'avenir, - en vérité, non d'une noblesse que vous puissiez acheter comme des épiciers avec de l'or d'épicier: car ce qui a son prix a peu de valeur.

Ce n'est pas votre origine qui sera dorénavant votre honneur, mais c'est votre but qui vous fera honneur! Votre volonté et votre pas en avant qui veut vous dépasser vous-mêmes, - que ceci soit votre nouvel honneur!

En vérité, votre honneur n'est pas d'avoir servi un prince - qu'importent encore les princes! - ou bien d'être devenu le rempart de ce qui est, afin que ce qui est soit plus solide!

Non que votre race soit devenue courtisane à la cour et que vous ayez appris à être multicolores comme le flamant, debout pendant de longues heures sur les bords plats de l'étang.

Carsavoirse tenir debout est un mérite chez les courtisans; et tous les courtisans croient que lapermissiond'être assis sera une des félicités dont ils jouiront après la mort! -

Ce n'est pas non plus qu'un esprit qu'ils appellent saint ait conduit vos ancêtres en des terres promises, quejene loue pas; car dans le pays où a poussé le pire de tous les arbres, la croix, - il n'y a rien à louer!

Et, en vérité, quel que soit le pays où ce "Saint-Esprit" ait conduit ses chevaliers, le cortège de ses chevaliers était toujours -précédéde chèvres, d'oies, de fous et de toqués! -

O mes frères! ce n'est pas en arrière que votre noblesse doit regarder, mais audehors! Vous devez être des expulsés de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres!

Vous devez aimer le pays de vosenfants: que cet amour soit votre nouvelle noblesse, - le pays inexploré dans les mers lointaines, c'est lui que j'ordonne à vos voiles de chercher et de chercher encore!

Vous devezracheterauprès de vos enfants d'être les enfants de vos pères: c'estainsique vous délivrerez tout le passé! Je place au-dessus de vous cette table nouvelle!

13.

"Pourquoi vivre? tout est vain! Vivre - c'est battre de la paille; vivre - c'est se brûler et ne pas arriver à se chauffer." -

Ces bavardages vieillis passent encore pour de la "sagesse"; ils sont vieux, ils sentent le renfermé, c'estpourquoion les honore davantage. La pourriture, elle aussi, rend noble. -

Des enfants peuvent ainsi parler: ilscraignentle feu car le feu les a brûlés! Il y a beaucoup d'enfantillage dans les vieux livres de la sagesse.

Et celui qui bat toujours la paille comment aurait-il le droit de se moquer lorsqu'on bat le blé? On devrait bâillonner de tels fous!

Ceux-là se mettent à table et n'apportent rien, pas même une bonne faim: - et maintenant ils blasphèment: "Tout est vain!"

Mais bien manger et bien boire, ô mes frêres, cela n'est en vérité pas un art vain! Brisez, brisez-moi les tables des éternellement mécontents!

14.

"Pour les purs, tout est pur" - ainsi parle le peuple. Mais moi je vous dis: pour les porcs, tout est porc!

C'est pourquoi les exaltés et les humbles, qui inclinent leur coeur, prêchent ainsi: "Le monde lui-même est un monstre fangeux."

Car tous ceux-là ont l'esprit malpropre; surtout ceux qui n'ont ni trêve ni repos qu'ils n'aient vu le mondepar derrière, - ces hallucinés de l'arrière-monde!

C'est àeuxque je le dis en plein visage, quoique cela choque la bienséance: en ceci le monde ressemble à l'homme, il a un derrière, -ceciest vrai!

Il y a dans le monde beaucoup de fange:ceciest vrai! mais ce n'est pas à cause de cela que le monde est un monstre fangeux!

La sagesse veut qu'il y ait dans le monde beaucoup de choses qui sentent mauvais: le dégoût lui-même crée des ailes et des forces qui pressentent des sources!

Les meilleurs ont quelque chose qui dégoûte; et le meilleur même est quelque chose qui doit être surmonté! -

mes frères! il est sage qu'il y ait beaucoup de fange dans le monde! -

15.

J'ai entendu de pieux hallucinés de l'arrière-monde dire à leur conscience des paroles comme celle-ci et, en vérité, sans malice ni raillerie, - quoiqu'il n'y ait rien de plus faux sur la terre, ni rien de pire.

"Laissez donc le monde être le monde! Ne remuez même pas le petit doigt contre lui!"

"Laissez les gens se faire étrangler par ceux qui voudront, laissez-les se faire égorger, frapper, maltraiter et écorcher: ne remuez même pas le petit doigt pour vous y opposer. Cela leur apprendre à renoncer au monde."

"Et ta propre raison tu devrais la ravaler et l'égorger; car cette raison est de ce monde; - ainsi tu apprendrais toi-même à renoncer au monde." -

Brisez, brisez-moi, ô mes frères, ces vieilles tables des dévots! Brisez dans vos bouches les paroles des calomniateurs du monde!

16.

"Qui apprend beaucoup, désapprend tous les désirs violents" - c'est ce qu'on se murmure aujourd'hui dans toutes les rues obscures.

"La sagesse fatigue, rien ne vaut la peine; tu ne dois pas convoiter!" - j'ai trouvé suspendue cette nouvelle table, même sur les places publiques.

Brisez, ô mes frères, brisez même cettenouvelletable! Les gens fatigués du monde l'ont suspendue, les prêtres de la mort et les estafiers: car voici, c'est aussi un appel à la servilité! -

Ils ont mal appris et ils n'ont pas appris les meilleures choses, tout trop tôt en tout trop vite: ils ont malmangé, c'est ainsi qu'ils se sont gâté l'estomac, - car leur esprit est un estomac gâté: c'estluiqui conseille la mort! Car, en vérité, mes frères, l'espritestun estomac!

La vie est une source de joie: mais pour celui qui laisse parler son estomac gâté, le père de la tristesse, toutes les sources sont empoisonnées.

Connaître: c'est unejoiepour celui qui a la volonté du lion. Mais celui qui est fatigué est sous l'empire d'une volonté étrangère, toutes les vagues jouent avec lui.

Et c'est ainsi que font tous les hommes faibles: ils se perdent sur leurs chemins. Et leur lassitude finit par demander: "Pourquoi avons-nous jamais suivi ce chemin? Tout est égal!"

C'est àeuxqu'il est agréable d'entendre prêcher: "Rien ne vaut la peine! Vous ne devez pas vouloir!" Ceci cependant est un appel à la servilité.

O mes frères! Zarathoustra arrive comme un coup de vent frais pour tous ceux qui sont fatigués de leur chemin; bien des nez éternueront à cause de lui!

Mon haleine souffle aussi à travers les murs dans les prisons et dans les esprits prisonniers!

La volonté délivre: car la volonté est créatrice; c'est là ce que j'enseigne. Et ce n'estquepour créer qu'il vous faut apprendre!

Et c'est aussi de moi seulement qu'il vous fautapprendreà apprendre, à bien apprendre! - Que celui qui a des oreilles entende.

17.

La barque est prête, - elle vogue vers là-bas, peut-être vers le grand néant. - Mais qui veut s'embarquer vers ce "peut-être"?

Personne de vous ne veut s'embarquer sur la barque de mort! Pourquoi voulez-vous alors êtrefatigués du monde!

Fatigués du monde! Avant d'être ravis à la terre. Je vous ai toujours trouvés désireux de la terre, amoureux de votre propre fatigue de la terre!

Ce n'est pas en vain que vous avez la lèvre pendante: un petit souhait terrestre lui pèse encore! Et ne flotte-t-il dans votre regard pas un petit nuage de joie terrestre que vous n'avez pas encore oubliée?

Il y a sur terre beaucoup de bonnes inventions, les unes utiles, les autres agréables: c'est pourquoi il faut aimer la terre.

Et quelques inventions sont si bonnes qu'elles sont comme le sein de la femme, à la fois utiles et agréables.

Mais vous autres qui êtes fatigués du monde et paresseux! Il faut vous caresser de verges! à coups de verges il faut vous rendre les jambes alertes.

Car si vous n'êtes pas des malades et des créatures usées, dont la terre est fatiguée, vous êtes de rusés paresseux ou bien des jouisseurs, des chats gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas recommencer àcourirjoyeusement, vous devez - disparaître!

Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables: ainsi enseigne Zarathoustra: disparaissez donc!

Mais il faut plus decouragepour faire une fin, qu'un vers nouveau: c'est ce que savent tous les médecins et tous les poètes. -

18.

O mes frères, il y a des tables créées par la fatigue et des tables créées par la paresse, la paresse pourrie: quoiqu'elles parlent de la même façon, elles veulent être écoutées de façons différentes. -

Voyez cet homme langoureux! Il n'est plus éloigné de son but que d'un empan, mais, à cause de sa fatigue, il s'est couché, boudeur, dans le sable: ce brave!

Il bâille de fatigue, fatigué de son chemin, de la terre, de son but et de lui-même: il ne veut pas faire un pas de plus, - ce brave!

Maintenant le soleil darde ses rayons sur lui, et les chiens voudraient lécher sa sueur: mais il est couché là dans son entêtement et préfère se consumer: - se consumer à un empan de son but! En vérité, il faudra vous le tiriez par les cheveux vers son ciel, - ce héros!

En vérité, il vaut mieux que vous le laissiez là où il s'est couché, pour que le sommeil lui vienne, le sommeil consolateur, avec un bruissement de pluie rafraîchissante:

Laissez-le coucher jusqu'à ce qu'il se réveille de lui-même, - jusqu'à ce qu'il réfute de lui-même toute fatigue et tout ce qui en lui enseigne la fatigue!

Mais chassez loin de lui, mes frères, les chiens, les paresseux sournois, et toute cette vermine grouillante: - toute la vermine grouillante des gens "cultivés" qui se nourrit de la sueur des héros! -

19.

Je trace des cercles autour de moi et de saintes frontières; il y en a toujours moins qui montent avec moi sur des montagnes toujours plus hautes: j'élève une chaîne de montagnes toujours plus saintes. -

Mais où que vous vouliez monter avec moi, mes frères: veillez à ce qu'il n'y ait pas deparasitesqui montent avec vous!

Un parasite: c'est un ver rampant et insinuant, qui veut s'engraisser de tous vos recoins malades et blessés.

Etceciest son art de deviner où les âmes qui montent sont fatiguées: c'est dans votre affliction et dans votre mécontentement, dans votre fragile pudeur, qu'il construit son nid répugnant.

Là où le fort est faible, là où le noble est trop indulgent, - c'est là qu'il construit son nid répugnant: le parasite habite où le grand a de petits recoins malades.

Quelle est la plus haute espèce chez l'être et quelle est l'espèce la plus basse? Le parasite est la plus basse espèce, mais celui qui est la plus haute espèce nourrit le plus de parasites.

Car l'âme qui a la plus longue échelle et qui peut descendre le plus bas: comment ne porterait-elle pas sur elle le plus de parasites? - l'âme la plus vaste qui peut courir, au milieu d'elle-même s'égarer et errer le plus loin, celle qui est la plus nécessaire, qui se précipite par plaisir dans le hasard: - l'âme qui est, qui plonge dans le devenir; l'âme qui possède, quiveutentrer dans le vouloir et dans le désir: - l'âme qui se fuit elle-même et qui se rejoint elle-même dans le plus large cercle; l'âme la plus sage que la folie invite le plus doucement: - l'âme qui s'aime le plus elle-même, en qui toutes choses ont leur montée et leur descente, leur flux et leur reflux: - ô comment la plushaute âmen'aurait-elle pas les pires parasites?

20.

O mes frères, suis-je donc cruel? Mais je vous dis: ce qui tombe il faut encore le pousser!

Tout ce qui est d'aujourd'hui - tombe et se décompose; qui donc voudrait le retenir? Mais moi - moi jeveuxencore le pousser!

Connaissez-vous la volupté qui précipite les roches dans les profondeurs à pic! - Ces hommes d'aujourd'hui: regardez donc comme il roulent dans mes profondeurs!

Je suis un prélude pour de meilleurs joueurs, ô mes frères! un exemple!Faitesselon mon exemple!

Et s'il y a quelqu'un à qui vous n'appreniez pas à voler, apprenez-lui du moins - àtomber plus vite!-

21.

J'aime les braves: mais il ne suffit pas d'être bon sabreur, - il faut aussi savoirquil'on frappe!

Et souvent il y a plus de bravoure à s'abstenir et à passer:afindese réserver pour un ennemi plus digne!

Vous ne devez avoir que des ennemis dignes de haine, mais point d'ennemis dignes de mépris: il faut que vous soyez fiers de votre ennemi: c'est ce que j'ai enseigné une fois déjà.

Il faut vous réserver pour un ennemi plus digne, ô mes amis: c'est pourquoi il y en a beaucoup devant lesquels il faut passer, - surtout devant la canaille nombreuse qui vous fait du tapage à l'oreille en vous parlant du peuple et des nations.

Gardez vos yeux de leur "pour" et de leur "contre"! Il y a là beaucoup de justice et d'injustice: celui qui est spectateur se fâche.

Etre spectateur et frapper dans la masse - c'est l'oeuvre d'un instant: c'est pourquoi allez-vous-en dans les forêts et laissez reposer votre épée!

Suivezvoschemins! Et laissez les peuples et les nations suivre les leurs! - des chemins obscurs, en vérité, où nul espoir ne scintille plus!

Que l'épicier règne, là où tout ce qui brille - n'est plus qu'or d'épicier! Ce n'est plus le temps des rois: ce qui aujourd'hui s'appelle peuple ne mérite pas de roi.

Regardez donc comme ces nations imitent maintenant elles-mêmes les épiciers: elles ramassent les plus petits avantages dans toutes les balayures!

Elles s'épient, elles s'imitent, - c'est ce qu'elles appellent "bon voisinage". O bienheureux temps, temps lointain où un peuple se disait: c'est sur d'autres peuples que je veux être -maître!"

Car, ô mes frères, ce qu'il y a de meilleur doit régner, ce qu'il y a de meilleurveutaussi régner! Et où il y a une autre doctrine, ce qu'il a de meilleur - fait défaut.

22.

Siceux-ci- avaient le pain gratuit, malheur à eux! Après quoi crieraient-ils? De quoi s'entretiendraient-ils si ce n'était de leur entretien? et il faut qu'ils aient la vie dure!

Ce sont des bêtes de proie: dans leur "travail" - il y a aussi du rapt; dans leur gain - il y a aussi de la ruse! C'est pourquoi il faut qu'ils aient la vie dure!

Il faut donc qu'ils deviennent de meilleures bêtes de proie, plus fines et plus rusées, des bêtes plussemblables à l'homme: car l'homme est la meilleure bête de proie.

L'homme a déjà pris leurs vertus à toutes les bêtes, c'est pourquoi, de tous les animaux, l'homme a eu la vie la plus dure.

Seuls les oiseaux sont encore au-dessus de lui. Et si l'homme apprenait aussi à voler, malheur à lui!à quelle hauteur- sa rapacité volerait-elle!

23.

C'est ainsi que je veux l'homme et la femme: l'un apte à la guerre, l'autre apte à engendrer, mais tous deux aptes à danser avec la tête et les jambes.

Et que chaque jour où l'on n'a pas dansé une fois au moins soit perdu pour nous! Et que toute vérité qui n'amène pas au moins une hilarité nous semble fausse!

24.

Veillez à la façon dont vous concluez vos mariages, veillez à ce que ce ne soit pas une mauvaiseconclusion! Vous avez conclu trop tôt: il s'ensuitdonc - une rupture!

Et il vaut mieux encore rompre le mariage que de se courber et de mentir! - Voilà ce qu'une femme m'a dit: "Il est vrai que j'ai brisé les liens du mariage, mais les liens du mariage m'avaient d'abord brisée - moi!"

J'ai toujours trouvé que ceux qui étaient mal assortis étaient altérés de la pire vengeance: ils se vengent sur tout le monde de ce qu'ils ne peuvent plus marcher séparément.

C'est pourquoi je veux que ceux qui sont de bonne foi disent: "Nous nous aimons:veillonsà nous garder en affection! Ou bien notre promesse serait-elle une méprise!"

- "Donnez-nous un délai, une petite union pour que nous voyions si nous sommes capables d'une longue union! C'est une grande chose que d'être toujours à deux!"

C'est ainsi que je conseille à tous ceux qui sont de bonne foi; et que serait donc mon amour du Surhumain et de tout ce qui doit venir si je conseillais et si je parlais autrement!

Il ne faut pas seulement vous multiplier, mais vousélever- ô mes frères, que vous soyez aidés en cela par le jardin du mariage.

25.

Celui qui a acquis l'expérience des anciennes origines finira par chercher les sources de l'avenir et des origines nouvelles. -

O mes frères, il ne se passera plus beaucoup de temps jusqu'à ce que jaillissent de nouveaux peuples, jusqu'à ce que de nouvelles sources mugissent dans leurs profondeurs.

Car le tremblement de terre - c'est lui qui enfouit bien des fontaines et qui crée beaucoup de soif: il élève aussi à la lumière les forces intérieures et les mystères.

Le tremblement de terre révèle des sources nouvelles. Dans le cataclysme de peuples anciens, des sources nouvelles font irruption.

Et celui qui s'écrie: "Regardez donc, voiciunefontaine pour beaucoup d'altérés,uncoeur pour beaucoup de langoureux,unevolonté pour beaucoup d'instruments": - c'est autour de lui que s'assemble unpeuple, c'est-à-dire beaucoup d'hommes qui essayent.

Qui sait commander et qui doit obéir -c'est ce que l'on essaie là. Hélas! avec combien de recherches, de divinations, de conseils, d'expériences et de tentatives nouvelles!

La société humaine est une tentative, voilà ce que j'enseigne, - une longue recherche; mais elle cherche celui qui commande! - une tentative, ô mes frères! et non un "contrat"! Brisez, brisez-moi de telles paroles qui sont des paroles de coeurs lâches et des demi-mesures!

26.

O mes frères! où est le plus grand danger de tout avenir humain? N'est-ce pas chez les bons et les justes! - chez ceux qui parlent et qui sentent dans leur coeur: "Nous savons déjà ce qui est bon et juste, nous le possédons aussi; malheur à ceux qui veulent encore chercher sur ce domaine!"

Et quel que soit le mal que puissent faire les méchants: le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!

Et quel que soit le mal que puissent faire les calomniateurs du monde; le mal que font les bons est le plus nuisible des maux!

O mes frères, un jour quelqu'un a regardé dans le coeur des bons et des justes et il a dit: "Ce sont les pharisiens." Mais on ne le comprit point.

Les bons et les justes eux-mêmes ne devaient pas le comprendre: leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. La bêtise des bons est une sagesse insondable.

Mais ceci est la vérité: ilfautque les bons soient des pharisiens, - ils n'ont pas de choix!

Il fautque les bons crucifient celui qui s'invente sa propre vertu! Ceciestla vérité!

Un autre cependant qui découvrit leur pays, - le pays, le coeur et le terrain des bons et des justes: ce fut celui qui demanda: "Qui haïssent-ils le plus?"

C'est lecréateurqu'ils haïssent le plus: celui qui brise des tables et de vieilles valeurs, le briseur, - c'est lui qu'ils appellent criminel.

Car les bons nepeuventpas créer: ils sont toujours le commencement de la fin: - ils crucifient celui qui écrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, ils sacrifient l'avenir poureux-mêmes,ils crucifient tout l'avenir des hommes!

Les bons - furent toujours le commencement de la fin. -

27.

O mes frères, avez-vous aussi compris cette parole? et ce que j'ai dit un jour du "dernier homme"? -

Chez qui y a-t-il les plus grands dangers pour l'avenir des hommes? N'est-ce pas chez les bons et les justes?

Brisez, brisez-moi les bons et les justes!O mes frères, avez-vous aussi compris cette parole?

28.

Vous fuyez devant moi? Vous êtes effrayés? Vous tremblez devant cette parole?

O mes frères, ce n'est que lorsque vous ai dit de briser les bons et les tables des bons, que j'ai embarqué l'homme sur la pleine mer.

Et c'est maintenant seulement que lui vient la grande terreur, le grand regard circulaire, la grande maladie, le grand dégoût, le grand mal de mer.

Les bons vous ont montré des côtes trompeuses et de fausses sécurités; vous étiez nés dans les mensonges des bons et vous vous y êtes abrités. Les bons ont faussé et dénaturé toutes choses jusqu'à la racine.

Mais celui qui découvrit le pays "homme", découvrit en même temps le pays "l'avenir des hommes". Maintenant vous devez être pour moi des matelots braves et patients!

Marchez droit, à temps, ô mes frères, apprenez à marcher droit! La mer est houleuse: il y en a beaucoup qui ont besoin de vous pour se redresser.

La mer est houleuse: tout est dans la mer. Eh bien! allez, vieux coeurs de matelots!

Qu'importe la patrie! Nous voulons faire voile verslà-bas, vers lepays de nos enfants!au large. Là-bas, plus fougueux que la mer, bouillonne notre grand désir.

29.

"Pourquoi si dur? - dit un jour au diamant le charbon de cuisine; ne sommes-nous pas proches parents?-"

Pourquoi si mous? O mes frères, je vous le demande: n'êtes-vous donc pas - mes frères?

Pourquoi si mous, si fléchissants, si mollissants? Pourqoui y a-t-il tant de reniement, tant d'abnégation dans votre coeur? si peu de destinée dans votre regard?

Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables: comment pourriez-vous un jourvaincreavec moi?

Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser: comment pourriez-vous un jourcréeravec moi?

Car les créateurs sont durs. Et cela doit vous sembler béatitude d'empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, - béatitude d'écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l'airain, - plus dur que de l'airain, plus noble que l'airain. Le plus dur seul est le plus noble.

O mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle:DEVENEZ DURS!

30.

O toi ma volonté! Trêve de toute misère, toimanécessité! Garde moi de toutes les petites victoires!

Hasard de mon âme que j'appelle destinée! Toi qui es en moi et au-dessus de moi! Garde-moi et réserve-moi pourunegrande destinée!

Et ta dernière grandeur, ma volonté, conserve-la pour la fin, - pour que tu sois implacabledansta victoire! Hélas! qui ne succombe pas à sa victoire!

Hélas! quel oeil ne s'est pas obscurci dans cette ivresse de crépuscule? Hélas! quel pied n'a pas trébuché et n'a pas désappris la marche dans la victoire! - Pour qu'un jour je sois prêt det mûr lors du grand Midi: prêt et mûr comme l'airain chauffé a blanc, comme le nuage gros d'éclairs et le pis gonflé de lait: - prêt à moi-même et à ma volonté la plus cachée: un arc qui brûle de connaître sa flèche, une flèche qui brûle de connaître son étoile: - une étoile prête et mûre dans son midi, ardente et transpercée, bienheureuse de la flèche céleste qui la détruit: - soleil elle-même et implacable volonté de soleil, prête à détruire dans la victoire!

O volonté! trêve de toute misère, toimanécessité! Réserve-moi pourunegrande victoire! -

Ainsi parlait Zarathoustra.


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