IXLA LUTTE POUR LA VIECe fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil, capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant, cependant, plus au sérieux qu’il ne valait.Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour la vie. Il n’aurait voulu s’engager avantd’avoir tout expérimenté, goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant.Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou.Il fallait songer expressément aux moyens de vivre.Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute, trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir son corps.Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de la bouche de Dieu: il se nourrit de pain.Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueursdu front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire. Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps, Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces choses.L’instant était venu.Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu de son esprit et de sa science.Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former l’intelligence.«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux Champs-Elysées, lui confectionnerdes cocottes quand il fait mauvais et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.»Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur, sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.»Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au mépris.Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu, indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen eût été la philosophie passivedu Bouddha, dont Albert était bien incapable.Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans dîner, eut raison de ses répugnances.Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui, en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre, il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le chinois jusqu’au français, par une méthodepratique, qui mettait en deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient, par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient, on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelquesnoms célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là, certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois, il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup. Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très renommé.Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient à peuprès ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait ce directeur industrieux.«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt que vous m’offrez.»—«Comment!»répliqua le juif stupéfait «mais vous gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne, c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter, tant elleest dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme, perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne répondit rien et tourna les talons.Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur sa famille l’horripilait.Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, lesyeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: «B’jour» à son salut.Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de doute, au contraire; ou mieux, je nevous porte aucun intérêt du tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment tout aussi humain, la pitié.»Albert prêta l’oreille.«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes gangrenées, quelques chimistes pour luifabriquer du vin, quelques acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces motsvocationetappointementsavec des intonations méprisantes. «Il s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui, monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place pour nous, les parasites.»Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues; mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il se retranchait dans cethéoriquement. «Pratiquement aussi» ne démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint que lui, Albert, uneintelligence, se trouvait en ce moment dans une position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité, crevez!»Bientôt, il s’humanisa.«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours. Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos meilleures heures pour travailler.»—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près de trois ans.Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la soif.
IXLA LUTTE POUR LA VIECe fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil, capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant, cependant, plus au sérieux qu’il ne valait.Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour la vie. Il n’aurait voulu s’engager avantd’avoir tout expérimenté, goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant.Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou.Il fallait songer expressément aux moyens de vivre.Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute, trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir son corps.Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de la bouche de Dieu: il se nourrit de pain.Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueursdu front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire. Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps, Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces choses.L’instant était venu.Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu de son esprit et de sa science.Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former l’intelligence.«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux Champs-Elysées, lui confectionnerdes cocottes quand il fait mauvais et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.»Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur, sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.»Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au mépris.Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu, indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen eût été la philosophie passivedu Bouddha, dont Albert était bien incapable.Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans dîner, eut raison de ses répugnances.Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui, en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre, il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le chinois jusqu’au français, par une méthodepratique, qui mettait en deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient, par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient, on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelquesnoms célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là, certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois, il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup. Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très renommé.Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient à peuprès ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait ce directeur industrieux.«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt que vous m’offrez.»—«Comment!»répliqua le juif stupéfait «mais vous gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne, c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter, tant elleest dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme, perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne répondit rien et tourna les talons.Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur sa famille l’horripilait.Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, lesyeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: «B’jour» à son salut.Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de doute, au contraire; ou mieux, je nevous porte aucun intérêt du tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment tout aussi humain, la pitié.»Albert prêta l’oreille.«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes gangrenées, quelques chimistes pour luifabriquer du vin, quelques acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces motsvocationetappointementsavec des intonations méprisantes. «Il s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui, monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place pour nous, les parasites.»Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues; mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il se retranchait dans cethéoriquement. «Pratiquement aussi» ne démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint que lui, Albert, uneintelligence, se trouvait en ce moment dans une position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité, crevez!»Bientôt, il s’humanisa.«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours. Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos meilleures heures pour travailler.»—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près de trois ans.Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la soif.
LA LUTTE POUR LA VIE
Ce fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil, capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant, cependant, plus au sérieux qu’il ne valait.
Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour la vie. Il n’aurait voulu s’engager avantd’avoir tout expérimenté, goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant.
Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou.
Il fallait songer expressément aux moyens de vivre.
Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute, trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir son corps.
Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de la bouche de Dieu: il se nourrit de pain.
Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueursdu front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire. Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps, Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces choses.
L’instant était venu.
Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu de son esprit et de sa science.
Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former l’intelligence.
«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux Champs-Elysées, lui confectionnerdes cocottes quand il fait mauvais et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.»
Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur, sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.»
Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au mépris.
Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu, indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen eût été la philosophie passivedu Bouddha, dont Albert était bien incapable.
Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans dîner, eut raison de ses répugnances.
Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui, en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre, il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le chinois jusqu’au français, par une méthodepratique, qui mettait en deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient, par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient, on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelquesnoms célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là, certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois, il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup. Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très renommé.
Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient à peuprès ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent.
Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait ce directeur industrieux.
«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt que vous m’offrez.»—«Comment!»répliqua le juif stupéfait «mais vous gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne, c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter, tant elleest dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.»
Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme, perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne répondit rien et tourna les talons.
Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur sa famille l’horripilait.
Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait le tour du crâne, lesyeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: «B’jour» à son salut.
Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...»
—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de doute, au contraire; ou mieux, je nevous porte aucun intérêt du tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment tout aussi humain, la pitié.»
Albert prêta l’oreille.
«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes gangrenées, quelques chimistes pour luifabriquer du vin, quelques acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces motsvocationetappointementsavec des intonations méprisantes. «Il s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui, monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place pour nous, les parasites.»
Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues; mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il se retranchait dans cethéoriquement. «Pratiquement aussi» ne démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint que lui, Albert, uneintelligence, se trouvait en ce moment dans une position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère.
Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité, crevez!»
Bientôt, il s’humanisa.
«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours. Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos meilleures heures pour travailler.»
—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!»
Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près de trois ans.
Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la soif.