X

XEN SORBONNEAlors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le casseur de pierres?Il se jeta dans l’étude de la philosophie.Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa tout d’une pièce à un philosophe matérialiste,qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’étaitfou: se targuer de positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, la plus minime des questions philosophiques.Que faire?Spéculer?Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que les hommesavaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les tourmentants problèmes.Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: Socrate avait insinué que laquestion morale existait seule; et plus tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le principe-base.Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser que la philosophie—ouplutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité de l’esprit à sortir de son relatif.Quelle chute, après avoir cru au génie humain!Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux antipodes les unes des autres!Le scepticisme naissait inévitablement.Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé, d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomèneet le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la réalité que les concepts de la raison.De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon deux ou troiscroyances, en rapport avec son caractère, que lui-même, par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait, ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa, pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et, certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.

XEN SORBONNEAlors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le casseur de pierres?Il se jeta dans l’étude de la philosophie.Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa tout d’une pièce à un philosophe matérialiste,qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’étaitfou: se targuer de positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, la plus minime des questions philosophiques.Que faire?Spéculer?Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que les hommesavaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les tourmentants problèmes.Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: Socrate avait insinué que laquestion morale existait seule; et plus tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le principe-base.Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser que la philosophie—ouplutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité de l’esprit à sortir de son relatif.Quelle chute, après avoir cru au génie humain!Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux antipodes les unes des autres!Le scepticisme naissait inévitablement.Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé, d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomèneet le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la réalité que les concepts de la raison.De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon deux ou troiscroyances, en rapport avec son caractère, que lui-même, par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait, ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa, pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et, certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.

EN SORBONNE

Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le casseur de pierres?

Il se jeta dans l’étude de la philosophie.

Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles.

Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa tout d’une pièce à un philosophe matérialiste,qui, sans faire le bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion.

Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’étaitfou: se targuer de positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant.

Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, la plus minime des questions philosophiques.

Que faire?

Spéculer?

Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que les hommesavaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les tourmentants problèmes.

Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: Socrate avait insinué que laquestion morale existait seule; et plus tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le principe-base.

Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles écoulés n’avaient pas encore mis d’accord.

A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser que la philosophie—ouplutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité de l’esprit à sortir de son relatif.

Quelle chute, après avoir cru au génie humain!

Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux antipodes les unes des autres!

Le scepticisme naissait inévitablement.

Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert.

Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé, d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomèneet le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la réalité que les concepts de la raison.

De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon deux ou troiscroyances, en rapport avec son caractère, que lui-même, par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait, ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa, pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et, certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré.


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