VIII

VIIILE QUARTIER LATINRemis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie d’étudiant.Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie.Albert croyait que par le travail on arrive à tout.Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main, d’indicibles conversations,où tenaient le monde, Paris et le quartier.Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux, tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire à faire de leurs élèves de trèsadroits pasticheurs. Il y en avait qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles, rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité immense à une recette de cuisine des moines du Vesiècle ou à un compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons, jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes, les oculistes, les orientalistes, lesanatomistes, les dentistes et les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous étaient convaincus de leur génie.Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux.Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons, des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais, Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait la génération future.Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des facultés de l’âme, soitpar de simples écervelés qui mettaient à se pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement, semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde d’impérities!Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en raison de leurs prétentions.On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les représentantsattitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les faisait tous délirer. Ils en avaientplein la gueule. Et leurs gros yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites, ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces àfaire la noce. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur vie àfaire la noceaux dépens de cette même humanité.Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux, qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux autresquartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes. Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour, décrétant la guerresainte contre les mangeurs de la fortune publique, les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours d’enthousiasme cette jeunesse.Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en gigantesques caractères d’or, prônait:AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle étiquetait.Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France.

VIIILE QUARTIER LATINRemis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie d’étudiant.Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie.Albert croyait que par le travail on arrive à tout.Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main, d’indicibles conversations,où tenaient le monde, Paris et le quartier.Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux, tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire à faire de leurs élèves de trèsadroits pasticheurs. Il y en avait qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles, rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité immense à une recette de cuisine des moines du Vesiècle ou à un compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons, jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes, les oculistes, les orientalistes, lesanatomistes, les dentistes et les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous étaient convaincus de leur génie.Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux.Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons, des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais, Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait la génération future.Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des facultés de l’âme, soitpar de simples écervelés qui mettaient à se pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement, semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde d’impérities!Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en raison de leurs prétentions.On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les représentantsattitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les faisait tous délirer. Ils en avaientplein la gueule. Et leurs gros yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites, ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces àfaire la noce. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur vie àfaire la noceaux dépens de cette même humanité.Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux, qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux autresquartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes. Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour, décrétant la guerresainte contre les mangeurs de la fortune publique, les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours d’enthousiasme cette jeunesse.Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en gigantesques caractères d’or, prônait:AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle étiquetait.Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France.

LE QUARTIER LATIN

Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie d’étudiant.

Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie.

Albert croyait que par le travail on arrive à tout.

Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main, d’indicibles conversations,où tenaient le monde, Paris et le quartier.

Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux, tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire à faire de leurs élèves de trèsadroits pasticheurs. Il y en avait qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles, rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité immense à une recette de cuisine des moines du Vesiècle ou à un compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons, jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes, les oculistes, les orientalistes, lesanatomistes, les dentistes et les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous étaient convaincus de leur génie.

Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux.

Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons, des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais, Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait la génération future.

Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite.

Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des facultés de l’âme, soitpar de simples écervelés qui mettaient à se pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement, semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde d’impérities!

Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption.

Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en raison de leurs prétentions.

On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les représentantsattitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les faisait tous délirer. Ils en avaientplein la gueule. Et leurs gros yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites, ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces àfaire la noce. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur vie àfaire la noceaux dépens de cette même humanité.

Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux, qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités.

La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux autresquartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes. Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour, décrétant la guerresainte contre les mangeurs de la fortune publique, les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours d’enthousiasme cette jeunesse.

Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en gigantesques caractères d’or, prônait:

AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE.

Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle étiquetait.

Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France.


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