XIMANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONSOrgie!Ah! ah! ah! ah!Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cetteret cegdos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se succédaient, gutturaux, de son larynx,comme l’éternuement d’un chat qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de l’immutabilité des rives.Où s’en allait-elle?Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écumeou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler l’existence.Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.Qu’était-ce que la vie, après tout?Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, une enfilade dépenaillée de vieuxlivres lui remémorait ses années d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situationsditeshonorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! n’est-ce point la sagesse?Oui.La sagesse disait ceci à Albert:On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies. Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un métier, s’y morfond, se marie,amasse pour des hoirs, crée des enfants qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre. Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le but, les yeux gros de pleurs et les pieds las.La sagesse lui disait encore:Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations.Alors, les lames fredonnaient:Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande Mer, celle qui nous ensevelira.C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure etsimple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était effondrée la religion.Nasci, pati, mori, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimerpatiet le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace, abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie.Pourquoi pas?Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race honnête etl’amour-propre inséparable de cette hérédité.Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante, quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture moderne.L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!»Mais quoi! lutter! lutter toujours!Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le firmament incommensurableet beau. Un sourire de pitié erra sur ses lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans l’immensité!Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité.Il avait passé les ponts.De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne, interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son enthousiasme,voulants’amuser. Autour de lui, des gens passaient, gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus de l’âpresatisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît, n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute dans cette croyance!Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme.
XIMANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONSOrgie!Ah! ah! ah! ah!Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cetteret cegdos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se succédaient, gutturaux, de son larynx,comme l’éternuement d’un chat qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de l’immutabilité des rives.Où s’en allait-elle?Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écumeou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler l’existence.Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.Qu’était-ce que la vie, après tout?Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, une enfilade dépenaillée de vieuxlivres lui remémorait ses années d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situationsditeshonorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! n’est-ce point la sagesse?Oui.La sagesse disait ceci à Albert:On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies. Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un métier, s’y morfond, se marie,amasse pour des hoirs, crée des enfants qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre. Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le but, les yeux gros de pleurs et les pieds las.La sagesse lui disait encore:Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations.Alors, les lames fredonnaient:Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande Mer, celle qui nous ensevelira.C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure etsimple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était effondrée la religion.Nasci, pati, mori, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimerpatiet le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace, abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie.Pourquoi pas?Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race honnête etl’amour-propre inséparable de cette hérédité.Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante, quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture moderne.L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!»Mais quoi! lutter! lutter toujours!Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le firmament incommensurableet beau. Un sourire de pitié erra sur ses lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans l’immensité!Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité.Il avait passé les ponts.De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne, interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son enthousiasme,voulants’amuser. Autour de lui, des gens passaient, gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus de l’âpresatisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît, n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute dans cette croyance!Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme.
MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS
Orgie!
Ah! ah! ah! ah!
Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cetteret cegdos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se succédaient, gutturaux, de son larynx,comme l’éternuement d’un chat qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau.
Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de l’immutabilité des rives.
Où s’en allait-elle?
Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes,jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau?
La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écumeou, diaprée des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.»
Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler l’existence.
Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie.
Qu’était-ce que la vie, après tout?
Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, une enfilade dépenaillée de vieuxlivres lui remémorait ses années d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situationsditeshonorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! n’est-ce point la sagesse?
Oui.
La sagesse disait ceci à Albert:
On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies. Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un métier, s’y morfond, se marie,amasse pour des hoirs, crée des enfants qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre. Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le but, les yeux gros de pleurs et les pieds las.
La sagesse lui disait encore:
Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations.
Alors, les lames fredonnaient:
Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande Mer, celle qui nous ensevelira.
C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure etsimple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était effondrée la religion.
Nasci, pati, mori, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimerpatiet le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace, abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie.
Pourquoi pas?
Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race honnête etl’amour-propre inséparable de cette hérédité.
Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante, quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture moderne.
L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!»
Mais quoi! lutter! lutter toujours!
Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le firmament incommensurableet beau. Un sourire de pitié erra sur ses lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans l’immensité!
Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité.
Il avait passé les ponts.
De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne, interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son enthousiasme,voulants’amuser. Autour de lui, des gens passaient, gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares chers, but. Il sifflota des airs d’opérette.
Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus de l’âpresatisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît, n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute dans cette croyance!
Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier.
Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme.