XII

XIILE DÉPUCELAGE D’ALBERTParis, 13 mai.Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou, au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement, comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent que de cette nuit.Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais jolie: elle meportait à la peau, j’avais pensé à elle plusieurs fois avec des désirs—presqueavec des désirs de collégien, si, arrivé à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle: elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras. Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je nelui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres.Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux yeux une surprise.«Albert!» s’écria-t-elle.—«Moi.»Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela m’arrivait pour la première fois—j’avaisdes projets sensuels. Mais cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la convoitise était alors artificielle. Jevoulaisavoir une femme: j’allais l’avoir.Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais. J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend, je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues pratiques.Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu, vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraientau contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté? Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes, mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au bonheur terrestre.Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif, m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète, que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.J’emmenai souper Bertha.En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes, sur un dessertcompliqué, prédisposent aux caresses lubriques et ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de cils à ses regards.Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres, j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma poitrine, en respirant avec recherche le parfumsubtil émanant de cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.Ainsi nous étions heureux!Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau palpitant des romans.Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité humaine.Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace.Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête des paradis promis, etla disposition d’une jeune fille désirée et désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la femme expérimentée!Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation, où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce qui me perdit.Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés, polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit, il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dansla demi-ténèbre baignant d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et qui me fit songer que cette idole-là transpirait.Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées, se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge, puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais dédoublé, mon moi psychologique regardantl’autre faire des saletés et prêt à se moquer de lui.Enfin nous fûmes au lit.Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce, d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie, en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une espérance.Depuis le moment où j’embrassai demon corps le corps nu et vital de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que Diogène.Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit.Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien, de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude: j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandisque mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!»Oh! l’horrible cauchemar!Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion? Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait voulu quitter le monde sur une si misérable impression.Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond labeur, je l’éventrai de nouveau.Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis.Telle fut cette nuit, que je compare àun parterre de fleurs en un jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de fumier.Ah! l’amour!Jamais je ne la reverrai.

XIILE DÉPUCELAGE D’ALBERTParis, 13 mai.Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou, au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement, comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent que de cette nuit.Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais jolie: elle meportait à la peau, j’avais pensé à elle plusieurs fois avec des désirs—presqueavec des désirs de collégien, si, arrivé à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle: elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras. Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je nelui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres.Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux yeux une surprise.«Albert!» s’écria-t-elle.—«Moi.»Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela m’arrivait pour la première fois—j’avaisdes projets sensuels. Mais cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la convoitise était alors artificielle. Jevoulaisavoir une femme: j’allais l’avoir.Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais. J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend, je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues pratiques.Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu, vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraientau contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté? Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes, mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au bonheur terrestre.Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif, m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète, que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.J’emmenai souper Bertha.En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes, sur un dessertcompliqué, prédisposent aux caresses lubriques et ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de cils à ses regards.Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres, j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma poitrine, en respirant avec recherche le parfumsubtil émanant de cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.Ainsi nous étions heureux!Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau palpitant des romans.Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité humaine.Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace.Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête des paradis promis, etla disposition d’une jeune fille désirée et désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la femme expérimentée!Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation, où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce qui me perdit.Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés, polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit, il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dansla demi-ténèbre baignant d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et qui me fit songer que cette idole-là transpirait.Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées, se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge, puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais dédoublé, mon moi psychologique regardantl’autre faire des saletés et prêt à se moquer de lui.Enfin nous fûmes au lit.Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce, d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie, en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une espérance.Depuis le moment où j’embrassai demon corps le corps nu et vital de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que Diogène.Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit.Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien, de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude: j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandisque mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!»Oh! l’horrible cauchemar!Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion? Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait voulu quitter le monde sur une si misérable impression.Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond labeur, je l’éventrai de nouveau.Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis.Telle fut cette nuit, que je compare àun parterre de fleurs en un jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de fumier.Ah! l’amour!Jamais je ne la reverrai.

LE DÉPUCELAGE D’ALBERT

Paris, 13 mai.

Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou, au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement, comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent que de cette nuit.

Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais jolie: elle meportait à la peau, j’avais pensé à elle plusieurs fois avec des désirs—presqueavec des désirs de collégien, si, arrivé à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle: elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras. Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je nelui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres.

Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux yeux une surprise.

«Albert!» s’écria-t-elle.

—«Moi.»

Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela m’arrivait pour la première fois—j’avaisdes projets sensuels. Mais cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la convoitise était alors artificielle. Jevoulaisavoir une femme: j’allais l’avoir.

Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme.

Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais. J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend, je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues pratiques.

Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu, vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraientau contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté? Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes, mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au bonheur terrestre.

Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif, m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète, que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru.

J’emmenai souper Bertha.

En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes, sur un dessertcompliqué, prédisposent aux caresses lubriques et ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?»

Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de cils à ses regards.

Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres, j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma poitrine, en respirant avec recherche le parfumsubtil émanant de cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur.

Ainsi nous étions heureux!

Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau palpitant des romans.

Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité humaine.

Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace.

Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête des paradis promis, etla disposition d’une jeune fille désirée et désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la femme expérimentée!

Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation, où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce qui me perdit.

Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés, polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit, il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dansla demi-ténèbre baignant d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et qui me fit songer que cette idole-là transpirait.

Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées, se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge, puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais dédoublé, mon moi psychologique regardantl’autre faire des saletés et prêt à se moquer de lui.

Enfin nous fûmes au lit.

Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce, d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie, en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une espérance.

Depuis le moment où j’embrassai demon corps le corps nu et vital de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que Diogène.

Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit.

Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien, de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude: j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandisque mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!»

Oh! l’horrible cauchemar!

Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion? Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait voulu quitter le monde sur une si misérable impression.

Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond labeur, je l’éventrai de nouveau.

Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis.

Telle fut cette nuit, que je compare àun parterre de fleurs en un jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de fumier.

Ah! l’amour!

Jamais je ne la reverrai.


Back to IndexNext