XVLA DÈCHEUne accalmie suivit ces jours malencontreux.Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut.Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air, d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en sortir.Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie.Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la sommed’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui, immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant, de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé.Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique, déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en mouchetsrares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique, clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et entouraient Albert.L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dansdes taudis. On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs, s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin; parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson, qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses sans lui réclamer sa monnaie.C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la vaincre, que pour gérervingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin.Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant, même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait. Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée. Dureste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au hasard, suivant que se présentaient les choses!Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou. Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas, usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir.Que de progrès Albert avait encore à faire!Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la morale se trouvait outragée. Il battit lepavé, rechercha les pires ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux, intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants, au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.» Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière, faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher tout Paris dans son lit—à raison de cinqcents francs par nuit. Une autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle grignotta jusqu’à l’os.En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su, comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise, croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la sagesse.
XVLA DÈCHEUne accalmie suivit ces jours malencontreux.Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut.Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air, d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en sortir.Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie.Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la sommed’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui, immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant, de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé.Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique, déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en mouchetsrares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique, clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et entouraient Albert.L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dansdes taudis. On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs, s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin; parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson, qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses sans lui réclamer sa monnaie.C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la vaincre, que pour gérervingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin.Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant, même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait. Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée. Dureste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au hasard, suivant que se présentaient les choses!Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou. Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas, usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir.Que de progrès Albert avait encore à faire!Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la morale se trouvait outragée. Il battit lepavé, rechercha les pires ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux, intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants, au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.» Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière, faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher tout Paris dans son lit—à raison de cinqcents francs par nuit. Une autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle grignotta jusqu’à l’os.En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su, comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise, croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la sagesse.
LA DÈCHE
Une accalmie suivit ces jours malencontreux.
Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut.
Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air, d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en sortir.
Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie.
Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la sommed’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui, immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant, de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé.
Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique, déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en mouchetsrares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique, clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et entouraient Albert.
L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dansdes taudis. On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs, s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin; parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson, qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses sans lui réclamer sa monnaie.
C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la vaincre, que pour gérervingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin.
Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant, même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait. Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée. Dureste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au hasard, suivant que se présentaient les choses!
Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou. Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas, usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir.
Que de progrès Albert avait encore à faire!
Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la morale se trouvait outragée. Il battit lepavé, rechercha les pires ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux, intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants, au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.» Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière, faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher tout Paris dans son lit—à raison de cinqcents francs par nuit. Une autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle grignotta jusqu’à l’os.
En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su, comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise, croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la sagesse.