XVI

XVILE GRAND ZUTIl faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise.Le moyen d’égorger le temps.Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait pas.Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible: le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie,sur ses espérances et ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir, sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les herbes, et où s’enlise le pied.Que faire?La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.Dilemme: Ou ceci, ou cela.Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?Alors, zut!Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière, le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait; il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabecynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges, Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie, la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline, l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient, Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,Luther à Worms, le roi François Ier, qui mourut de la vérole, les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement. Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche, il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de chair saignante à l’inexorable.Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.Oui.Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert sur la sécheresse, hier encore introubléedes branches. Promeneurs et promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil.Que les gens étaient bêtes!Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se trouvait aussi bête que les autres.Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un tempérament.Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors laBêtise.Que savait-on?Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits,vomir contre l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger.Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air.Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit pour le lancer aux quatre vents.Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna la plus haute cheminée.De là, on dominait tout Paris.Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher, comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les prirent en même temps.Zut!Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie.Zut!Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien pu imaginer d’autre.«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet? Un commentaire: donc, du vide.Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des torrents de lumière éclatante sur les choses.Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui aussi, dans un dernier «zut».Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait, et, calmé, éclata de rire.Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et que l’on ne se tue.

XVILE GRAND ZUTIl faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise.Le moyen d’égorger le temps.Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait pas.Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible: le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie,sur ses espérances et ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir, sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les herbes, et où s’enlise le pied.Que faire?La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.Dilemme: Ou ceci, ou cela.Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?Alors, zut!Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière, le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait; il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabecynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges, Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie, la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline, l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient, Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,Luther à Worms, le roi François Ier, qui mourut de la vérole, les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement. Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche, il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de chair saignante à l’inexorable.Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.Oui.Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert sur la sécheresse, hier encore introubléedes branches. Promeneurs et promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil.Que les gens étaient bêtes!Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se trouvait aussi bête que les autres.Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un tempérament.Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors laBêtise.Que savait-on?Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits,vomir contre l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger.Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air.Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit pour le lancer aux quatre vents.Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna la plus haute cheminée.De là, on dominait tout Paris.Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher, comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les prirent en même temps.Zut!Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie.Zut!Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien pu imaginer d’autre.«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet? Un commentaire: donc, du vide.Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des torrents de lumière éclatante sur les choses.Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui aussi, dans un dernier «zut».Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait, et, calmé, éclata de rire.Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et que l’on ne se tue.

LE GRAND ZUT

Il faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise.

Le moyen d’égorger le temps.

Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait pas.

Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible: le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie,sur ses espérances et ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir, sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les herbes, et où s’enlise le pied.

Que faire?

La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts.

Dilemme: Ou ceci, ou cela.

Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela?

Alors, zut!

Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière, le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait; il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabecynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges, Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie, la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline, l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient, Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition,Luther à Worms, le roi François Ier, qui mourut de la vérole, les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement. Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche, il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de chair saignante à l’inexorable.

Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime.

Oui.

Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert sur la sécheresse, hier encore introubléedes branches. Promeneurs et promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil.

Que les gens étaient bêtes!

Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement!

Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se trouvait aussi bête que les autres.

Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un tempérament.

Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors laBêtise.

Que savait-on?

Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits,vomir contre l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger.

Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air.

Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit pour le lancer aux quatre vents.

Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna la plus haute cheminée.

De là, on dominait tout Paris.

Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher, comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les prirent en même temps.

Zut!

Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie.

Zut!

Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien pu imaginer d’autre.

«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet? Un commentaire: donc, du vide.

Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des torrents de lumière éclatante sur les choses.

Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui aussi, dans un dernier «zut».

Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait, et, calmé, éclata de rire.

Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et que l’on ne se tue.


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