XXIICOMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTEIl neigeait.L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule, bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse, hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents. Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre, l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu!Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et ses neufchemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir. Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion finale.Il neigeait.L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule grinçait. Brrr! quel froid!Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos.Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres. Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir prendre. Hors de lui,il dut passer dans la chambre d’un de ses voisins pour mendier un peu de flamme.Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe.En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art, ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc! toc! toc!Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé, râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang congelé, le cœur roide.Il se réveilla.La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures. Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il, fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.»Il vêtit sa houppelande et ses bottes.Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la tête basse.Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris.O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme, matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme, abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins, pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants, d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors,d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite, bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec, les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres, les cafés et les fiacres.De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu.Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui.Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice, s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre lamalveillance, comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant donnés l’êtrea′et l’êtrea″, dont l’un souffre d’une souffrance positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe quenatura abhorret a vacuo, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre, jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries, les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires, maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts aumoins n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les autres.Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ, à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la civilisation.Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer. Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains!Il se recoucha.Evidemment, il n’y avait qu’un moyend’en finir: faire un trou dans la Terre, remplir de poudre et faire tout sauter.Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la situation: «Je suis pessimiste!»Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!»Il neigeait.
XXIICOMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTEIl neigeait.L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule, bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse, hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents. Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre, l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu!Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et ses neufchemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir. Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion finale.Il neigeait.L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule grinçait. Brrr! quel froid!Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos.Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres. Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir prendre. Hors de lui,il dut passer dans la chambre d’un de ses voisins pour mendier un peu de flamme.Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe.En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art, ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc! toc! toc!Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé, râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang congelé, le cœur roide.Il se réveilla.La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures. Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il, fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.»Il vêtit sa houppelande et ses bottes.Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la tête basse.Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris.O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme, matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme, abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins, pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants, d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors,d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite, bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec, les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres, les cafés et les fiacres.De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu.Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui.Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice, s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre lamalveillance, comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant donnés l’êtrea′et l’êtrea″, dont l’un souffre d’une souffrance positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe quenatura abhorret a vacuo, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre, jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries, les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires, maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts aumoins n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les autres.Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ, à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la civilisation.Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer. Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains!Il se recoucha.Evidemment, il n’y avait qu’un moyend’en finir: faire un trou dans la Terre, remplir de poudre et faire tout sauter.Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la situation: «Je suis pessimiste!»Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!»Il neigeait.
COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE
Il neigeait.
L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule, bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse, hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents. Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre, l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu!
Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et ses neufchemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir. Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion finale.
Il neigeait.
L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule grinçait. Brrr! quel froid!
Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos.
Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres. Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir prendre. Hors de lui,il dut passer dans la chambre d’un de ses voisins pour mendier un peu de flamme.
Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe.
En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art, ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc! toc! toc!Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé, râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang congelé, le cœur roide.
Il se réveilla.
La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures. Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il, fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.»
Il vêtit sa houppelande et ses bottes.
Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la tête basse.
Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris.
O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme, matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme, abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins, pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants, d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors,d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite, bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec, les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres, les cafés et les fiacres.
De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu.
Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui.
Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice, s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre lamalveillance, comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant donnés l’êtrea′et l’êtrea″, dont l’un souffre d’une souffrance positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe quenatura abhorret a vacuo, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre, jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries, les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires, maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts aumoins n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les autres.
Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ, à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la civilisation.
Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer. Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains!
Il se recoucha.
Evidemment, il n’y avait qu’un moyend’en finir: faire un trou dans la Terre, remplir de poudre et faire tout sauter.
Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la situation: «Je suis pessimiste!»
Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!»
Il neigeait.