XXIIIL’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTEIl y a cent manières de devenir pessimiste.Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois qu’on l’est.Les Allemands tournent tragiquement. Ils grognent, invectivent, bavent, maigrissent et s’interdisent les plaisirs de l’amour. C’est du schopenhauérisme.Les Français tournent joyeusement. Ils raillent, narguent, boivent du champagne, se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. C’est du jemenfoutisme.Albert tourna suivant le troisième mode.Le lendemain du jour, où, pour la première fois, il se déclara pessimiste, il fitun petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais il ne tarda pas à voir qu’il devait plutôt s’en plaindre: il était en si beau train de mourir de faim!L’héritage, en tous cas, changeait-il quelque chose à sa nature?Oh! non.Pour avoir lancé aux quatre vents ce gros mot depessimiste, ce mot qui suppose l’âme la plus vile et les plus illégitimes souffrances, il fallait que le pessimisme fût depuis bien longtempsen puissancedans le complexus nerveux qui se trouvait être lui. On peut même aller jusqu’à dire que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un pessimiste, comme il peut bâtir un poitrinaire ou un phlegmatique. Placé dans un milieu convenable (Paris, par exemple), ce futur pessimiste se développe, s’embellit, s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit par jeter le froc aux orties pour n’être plus qu’à son pessimisme. Albert en était là. L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre satisfaction.Quelques mois plus tard, comme il rêvait à sa à la fois banale et singulièredestinée, banale parce que, vue extérieurement, elle avait été celle de milliers d’autres jeunes hommes, singulière par la curiosité des pensées et la multitude des révoltes, il haussa les épaules et se trouva niais d’y avoir attaché de l’importance. Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait des efforts? Avait-il vraiment voulu quelque chose? Avait-il désiré? Avait-il eu un idéal? Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion sur l’inanité du non-sens. Et si tout cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas un spectacle lugubrement comique, appelant la pitié sans pouvoir ne pas provoquer le rire? Il y découvrait par endroits des semblants de passions, des accès de colère, de jalousie, d’orgueil, des envolées de noblesse, des enthousiasmes, des croyances à quelque chose, voire des lambeaux d’amours. Sottise! Pourquoi s’être donné la peine de tout cela? Une seule chose restait réelle: l’affadissement.Le pessimisme même ne lui souriait plus.Un pessimiste pense, bouge, se démène, il a son opinion et cherche à l’imposer, il expectore; un pessimiste est convaincud’une vérité, et cette vérité, quelque pénible qu’elle soit, ne laisse pas de lui chatouiller agréablement l’intellect; un pessimiste prend intérêt à regarder le monde: il est vrai qu’il le regarde avec un esprit de dénigrement, mais il le regarde; un pessimiste, enfin, éprouve de la haine, et cela seul manifeste clairement que la vitalité bout en lui, qu’il sent, qu’il réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions s’opèrent, qu’il est un homme.Albert, lui, pourrissait.A midi, un valet entrait et lui apportait son chocolat, qu’il prenait au lit. Par la baie, seulement alors ouverte, où la retombée des rideaux s’éclairait soudain de transparences pourprées, la lumière pénétrait, soigneusement triée, et lentement venait caresser la languidesse des tentures. Tout se rosait dans la chambre avec une étrangeté molle. Incapable de dormir plus longtemps, Albert se voyait forcé de se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, retrouvant plein d’ennui la lassitude de l’existence. Le courrier déposait des lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait si peu, que le bruit seul de Paris,arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. En une sorte de cabinet turc, où des divans s’assoupissaient, il passait les heures d’après-midi dans un vide aussi absolu que son inquiétude maladive le lui permettait. Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni pensées, ni souffrances, à réaliser le néant vivant. Son état ordinaire était une vague rêverie, semi-consciente, avec de longues parenthèses dont il ne lui restait après aucun souvenir.A cette époque, et durant un temps qu’il ne supputa pas lui-même, tout ce qui n’était pas lacontemplationlui devint insupportable. Il ne pouvait plus ouvrir un livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle, Goethe, Byron, Racine, la Bible, que ce fût Jean-Jacques Rousseau le plus parfait des stylistes, que ce fussent même de Quincey, Poë, Dostoiewsky, les hallucinés, tout ce qui était la conception des autres le laissait profondément dégoûté. Mais ce qui lui inspirait surtout de l’horreur, c’était ce qui sortait de sa propre imagination: non pas son imagination elle-même, en tant que chaos confus et voltigeant, mais les produits formulés de son imagination.Les vers qu’il avait jadis composés, ses essais en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt qu’elles prenaient le moule des mots, l’expression quelle qu’elle fût lui causait des nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique. Mystérieuse et indécise manifestation de ce qu’il y a de plus indéfini dans l’art, la musique parvenait parfois à bercer nuageusement l’hyperesthésie de son âme.Un piano couvert d’une housse d’Orient s’ouvrait alors, et, sous ses doigts longs et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, zigzagantes, à travers l’air tiède. Tous les auteurs classiques étaient bannis: ce qui avait forme et symétrie lui répugnait. C’étaient des fragments incompréhensibles de Wagner, ou mieux encore des improvisations bizarres ou se mêlaient aux plus fantaisistes phrases de Chopin et de Berlioz d’énervantes réminiscences italiennes, moites comme des relents. Le plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois chez Véfour, à cinq heures. Puis il rentrait. Et alors, il mangeait du hachisch.De fantomatiques songes comme deslueurs flottantes et paresseusement balancées, avec des froufrous d’apparitions, de suaves parfums, des palais, des enchantements, de miroitantes splendeurs, des ogives, des lacs d’azur, avec aurores germinant du sein d’horizons éthérés, des finesses découpées en ciselures, des vases bleus s’épanouissant en bouquets de fleurs rares, des cygnes, des transparences, avec des fulgurations et de blanches mélopées moelleuses et concertantes, tantôt perceptibles à peine, tantôt ruisselant de toutes parts, à la fois alliciants et fuyards, sombres et clairs, dans toute la sublimité de paradisiaques buées que ne viennent pas dissiper les brises arides de la terrestre réalité, longuement, extraordinairement, follement et suprêmement, l’effleuraient. C’étaient des magies de richesses et des ensorcellements de phosphorescences. Souvent, c’étaient aussi de muets effondrements de tout, des léthés, des abîmes ouverts. C’était, au moins, l’évaporation en molécules invisibles du monde matériel et la suppression des formes haïssables de la sensibilité, l’espace et le temps. Plusieurs heures, cela durait. Puisun sommeil de plomb remplaçait peu à peu l’encéphalique surexcitation. Le corps tombait du divan sur le tapis, dans une prostration d’ivre-mort. Le valet, qui attendait ce moment, ramassait le cadavre et le portait dans la chambre à coucher, sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à midi.Ainsi passaient les jours, monotones et terribles.Comme il sentait son intelligence non pas s’atrophier, mais se complaire hors de toute activité, par le fait de la volonté de plus en plus absente, Albert assistait, sans seulement savoir s’il en éprouvait plaisir ou peine, à la ruine de sonmoi, fatale et complète. Rien ne subsistait que les trois besoins primitifs de l’être: manger, boire et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. Encore, celui-ci rendait-il ceux-là anormaux, corrompant l’appétit, excitant la soif, énervant le sommeil. Quant au reste, cela n’avait plus rien d’humain et ressemblait plus à du somnambulisme qu’à de la vie.C’était un soir roux de septembre,alors que, jaunissant, les feuillages ont l’air de parasols chinois déployés au bout de bras osseux qui s’en abritent singulièrement. Albert se trouva dans une forêt, sans savoir comment il y était venu. Il vit un grand arbre. Au pied, poussaient une multitude immense de champignons. Verts, jaunes, gris, rouges, blafards, gros, gras, petits, pourris, mangés, ronds, bombés, plats, coniques, violents, fades, vêtus d’une difformité infiniment variée de teintes, de figures et d’odeurs, ils parsemaient l’humus environnant de groupes compacts et repoussants. Sous ses souliers, au moindre pas, il en écrasait par douzaines, qui s’épataient doucement et débordaient en boue veule autour de ses semelles. Le chêne ombrageait la place, magnifique. Au travers des branchages voisins, loin, très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, Paris. Champignons! Paris! frappante analogie! La fatalité pesait sur Paris comme sa chaussure sur les champignons. Or, parmi tous ces champignons, lui, Albert, était le premier à ne pas résister. Il se trouvait le plus moisi de tous, et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent,sale, il s’écoulait sous la pression avec des turpitudes de substance molle.
XXIIIL’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTEIl y a cent manières de devenir pessimiste.Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois qu’on l’est.Les Allemands tournent tragiquement. Ils grognent, invectivent, bavent, maigrissent et s’interdisent les plaisirs de l’amour. C’est du schopenhauérisme.Les Français tournent joyeusement. Ils raillent, narguent, boivent du champagne, se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. C’est du jemenfoutisme.Albert tourna suivant le troisième mode.Le lendemain du jour, où, pour la première fois, il se déclara pessimiste, il fitun petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais il ne tarda pas à voir qu’il devait plutôt s’en plaindre: il était en si beau train de mourir de faim!L’héritage, en tous cas, changeait-il quelque chose à sa nature?Oh! non.Pour avoir lancé aux quatre vents ce gros mot depessimiste, ce mot qui suppose l’âme la plus vile et les plus illégitimes souffrances, il fallait que le pessimisme fût depuis bien longtempsen puissancedans le complexus nerveux qui se trouvait être lui. On peut même aller jusqu’à dire que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un pessimiste, comme il peut bâtir un poitrinaire ou un phlegmatique. Placé dans un milieu convenable (Paris, par exemple), ce futur pessimiste se développe, s’embellit, s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit par jeter le froc aux orties pour n’être plus qu’à son pessimisme. Albert en était là. L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre satisfaction.Quelques mois plus tard, comme il rêvait à sa à la fois banale et singulièredestinée, banale parce que, vue extérieurement, elle avait été celle de milliers d’autres jeunes hommes, singulière par la curiosité des pensées et la multitude des révoltes, il haussa les épaules et se trouva niais d’y avoir attaché de l’importance. Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait des efforts? Avait-il vraiment voulu quelque chose? Avait-il désiré? Avait-il eu un idéal? Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion sur l’inanité du non-sens. Et si tout cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas un spectacle lugubrement comique, appelant la pitié sans pouvoir ne pas provoquer le rire? Il y découvrait par endroits des semblants de passions, des accès de colère, de jalousie, d’orgueil, des envolées de noblesse, des enthousiasmes, des croyances à quelque chose, voire des lambeaux d’amours. Sottise! Pourquoi s’être donné la peine de tout cela? Une seule chose restait réelle: l’affadissement.Le pessimisme même ne lui souriait plus.Un pessimiste pense, bouge, se démène, il a son opinion et cherche à l’imposer, il expectore; un pessimiste est convaincud’une vérité, et cette vérité, quelque pénible qu’elle soit, ne laisse pas de lui chatouiller agréablement l’intellect; un pessimiste prend intérêt à regarder le monde: il est vrai qu’il le regarde avec un esprit de dénigrement, mais il le regarde; un pessimiste, enfin, éprouve de la haine, et cela seul manifeste clairement que la vitalité bout en lui, qu’il sent, qu’il réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions s’opèrent, qu’il est un homme.Albert, lui, pourrissait.A midi, un valet entrait et lui apportait son chocolat, qu’il prenait au lit. Par la baie, seulement alors ouverte, où la retombée des rideaux s’éclairait soudain de transparences pourprées, la lumière pénétrait, soigneusement triée, et lentement venait caresser la languidesse des tentures. Tout se rosait dans la chambre avec une étrangeté molle. Incapable de dormir plus longtemps, Albert se voyait forcé de se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, retrouvant plein d’ennui la lassitude de l’existence. Le courrier déposait des lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait si peu, que le bruit seul de Paris,arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. En une sorte de cabinet turc, où des divans s’assoupissaient, il passait les heures d’après-midi dans un vide aussi absolu que son inquiétude maladive le lui permettait. Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni pensées, ni souffrances, à réaliser le néant vivant. Son état ordinaire était une vague rêverie, semi-consciente, avec de longues parenthèses dont il ne lui restait après aucun souvenir.A cette époque, et durant un temps qu’il ne supputa pas lui-même, tout ce qui n’était pas lacontemplationlui devint insupportable. Il ne pouvait plus ouvrir un livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle, Goethe, Byron, Racine, la Bible, que ce fût Jean-Jacques Rousseau le plus parfait des stylistes, que ce fussent même de Quincey, Poë, Dostoiewsky, les hallucinés, tout ce qui était la conception des autres le laissait profondément dégoûté. Mais ce qui lui inspirait surtout de l’horreur, c’était ce qui sortait de sa propre imagination: non pas son imagination elle-même, en tant que chaos confus et voltigeant, mais les produits formulés de son imagination.Les vers qu’il avait jadis composés, ses essais en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt qu’elles prenaient le moule des mots, l’expression quelle qu’elle fût lui causait des nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique. Mystérieuse et indécise manifestation de ce qu’il y a de plus indéfini dans l’art, la musique parvenait parfois à bercer nuageusement l’hyperesthésie de son âme.Un piano couvert d’une housse d’Orient s’ouvrait alors, et, sous ses doigts longs et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, zigzagantes, à travers l’air tiède. Tous les auteurs classiques étaient bannis: ce qui avait forme et symétrie lui répugnait. C’étaient des fragments incompréhensibles de Wagner, ou mieux encore des improvisations bizarres ou se mêlaient aux plus fantaisistes phrases de Chopin et de Berlioz d’énervantes réminiscences italiennes, moites comme des relents. Le plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois chez Véfour, à cinq heures. Puis il rentrait. Et alors, il mangeait du hachisch.De fantomatiques songes comme deslueurs flottantes et paresseusement balancées, avec des froufrous d’apparitions, de suaves parfums, des palais, des enchantements, de miroitantes splendeurs, des ogives, des lacs d’azur, avec aurores germinant du sein d’horizons éthérés, des finesses découpées en ciselures, des vases bleus s’épanouissant en bouquets de fleurs rares, des cygnes, des transparences, avec des fulgurations et de blanches mélopées moelleuses et concertantes, tantôt perceptibles à peine, tantôt ruisselant de toutes parts, à la fois alliciants et fuyards, sombres et clairs, dans toute la sublimité de paradisiaques buées que ne viennent pas dissiper les brises arides de la terrestre réalité, longuement, extraordinairement, follement et suprêmement, l’effleuraient. C’étaient des magies de richesses et des ensorcellements de phosphorescences. Souvent, c’étaient aussi de muets effondrements de tout, des léthés, des abîmes ouverts. C’était, au moins, l’évaporation en molécules invisibles du monde matériel et la suppression des formes haïssables de la sensibilité, l’espace et le temps. Plusieurs heures, cela durait. Puisun sommeil de plomb remplaçait peu à peu l’encéphalique surexcitation. Le corps tombait du divan sur le tapis, dans une prostration d’ivre-mort. Le valet, qui attendait ce moment, ramassait le cadavre et le portait dans la chambre à coucher, sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à midi.Ainsi passaient les jours, monotones et terribles.Comme il sentait son intelligence non pas s’atrophier, mais se complaire hors de toute activité, par le fait de la volonté de plus en plus absente, Albert assistait, sans seulement savoir s’il en éprouvait plaisir ou peine, à la ruine de sonmoi, fatale et complète. Rien ne subsistait que les trois besoins primitifs de l’être: manger, boire et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. Encore, celui-ci rendait-il ceux-là anormaux, corrompant l’appétit, excitant la soif, énervant le sommeil. Quant au reste, cela n’avait plus rien d’humain et ressemblait plus à du somnambulisme qu’à de la vie.C’était un soir roux de septembre,alors que, jaunissant, les feuillages ont l’air de parasols chinois déployés au bout de bras osseux qui s’en abritent singulièrement. Albert se trouva dans une forêt, sans savoir comment il y était venu. Il vit un grand arbre. Au pied, poussaient une multitude immense de champignons. Verts, jaunes, gris, rouges, blafards, gros, gras, petits, pourris, mangés, ronds, bombés, plats, coniques, violents, fades, vêtus d’une difformité infiniment variée de teintes, de figures et d’odeurs, ils parsemaient l’humus environnant de groupes compacts et repoussants. Sous ses souliers, au moindre pas, il en écrasait par douzaines, qui s’épataient doucement et débordaient en boue veule autour de ses semelles. Le chêne ombrageait la place, magnifique. Au travers des branchages voisins, loin, très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, Paris. Champignons! Paris! frappante analogie! La fatalité pesait sur Paris comme sa chaussure sur les champignons. Or, parmi tous ces champignons, lui, Albert, était le premier à ne pas résister. Il se trouvait le plus moisi de tous, et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent,sale, il s’écoulait sous la pression avec des turpitudes de substance molle.
L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE
Il y a cent manières de devenir pessimiste.
Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois qu’on l’est.
Les Allemands tournent tragiquement. Ils grognent, invectivent, bavent, maigrissent et s’interdisent les plaisirs de l’amour. C’est du schopenhauérisme.
Les Français tournent joyeusement. Ils raillent, narguent, boivent du champagne, se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. C’est du jemenfoutisme.
Albert tourna suivant le troisième mode.
Le lendemain du jour, où, pour la première fois, il se déclara pessimiste, il fitun petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais il ne tarda pas à voir qu’il devait plutôt s’en plaindre: il était en si beau train de mourir de faim!
L’héritage, en tous cas, changeait-il quelque chose à sa nature?
Oh! non.
Pour avoir lancé aux quatre vents ce gros mot depessimiste, ce mot qui suppose l’âme la plus vile et les plus illégitimes souffrances, il fallait que le pessimisme fût depuis bien longtempsen puissancedans le complexus nerveux qui se trouvait être lui. On peut même aller jusqu’à dire que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un pessimiste, comme il peut bâtir un poitrinaire ou un phlegmatique. Placé dans un milieu convenable (Paris, par exemple), ce futur pessimiste se développe, s’embellit, s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit par jeter le froc aux orties pour n’être plus qu’à son pessimisme. Albert en était là. L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre satisfaction.
Quelques mois plus tard, comme il rêvait à sa à la fois banale et singulièredestinée, banale parce que, vue extérieurement, elle avait été celle de milliers d’autres jeunes hommes, singulière par la curiosité des pensées et la multitude des révoltes, il haussa les épaules et se trouva niais d’y avoir attaché de l’importance. Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait des efforts? Avait-il vraiment voulu quelque chose? Avait-il désiré? Avait-il eu un idéal? Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion sur l’inanité du non-sens. Et si tout cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas un spectacle lugubrement comique, appelant la pitié sans pouvoir ne pas provoquer le rire? Il y découvrait par endroits des semblants de passions, des accès de colère, de jalousie, d’orgueil, des envolées de noblesse, des enthousiasmes, des croyances à quelque chose, voire des lambeaux d’amours. Sottise! Pourquoi s’être donné la peine de tout cela? Une seule chose restait réelle: l’affadissement.
Le pessimisme même ne lui souriait plus.
Un pessimiste pense, bouge, se démène, il a son opinion et cherche à l’imposer, il expectore; un pessimiste est convaincud’une vérité, et cette vérité, quelque pénible qu’elle soit, ne laisse pas de lui chatouiller agréablement l’intellect; un pessimiste prend intérêt à regarder le monde: il est vrai qu’il le regarde avec un esprit de dénigrement, mais il le regarde; un pessimiste, enfin, éprouve de la haine, et cela seul manifeste clairement que la vitalité bout en lui, qu’il sent, qu’il réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions s’opèrent, qu’il est un homme.
Albert, lui, pourrissait.
A midi, un valet entrait et lui apportait son chocolat, qu’il prenait au lit. Par la baie, seulement alors ouverte, où la retombée des rideaux s’éclairait soudain de transparences pourprées, la lumière pénétrait, soigneusement triée, et lentement venait caresser la languidesse des tentures. Tout se rosait dans la chambre avec une étrangeté molle. Incapable de dormir plus longtemps, Albert se voyait forcé de se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, retrouvant plein d’ennui la lassitude de l’existence. Le courrier déposait des lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait si peu, que le bruit seul de Paris,arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. En une sorte de cabinet turc, où des divans s’assoupissaient, il passait les heures d’après-midi dans un vide aussi absolu que son inquiétude maladive le lui permettait. Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni pensées, ni souffrances, à réaliser le néant vivant. Son état ordinaire était une vague rêverie, semi-consciente, avec de longues parenthèses dont il ne lui restait après aucun souvenir.
A cette époque, et durant un temps qu’il ne supputa pas lui-même, tout ce qui n’était pas lacontemplationlui devint insupportable. Il ne pouvait plus ouvrir un livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle, Goethe, Byron, Racine, la Bible, que ce fût Jean-Jacques Rousseau le plus parfait des stylistes, que ce fussent même de Quincey, Poë, Dostoiewsky, les hallucinés, tout ce qui était la conception des autres le laissait profondément dégoûté. Mais ce qui lui inspirait surtout de l’horreur, c’était ce qui sortait de sa propre imagination: non pas son imagination elle-même, en tant que chaos confus et voltigeant, mais les produits formulés de son imagination.Les vers qu’il avait jadis composés, ses essais en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt qu’elles prenaient le moule des mots, l’expression quelle qu’elle fût lui causait des nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique. Mystérieuse et indécise manifestation de ce qu’il y a de plus indéfini dans l’art, la musique parvenait parfois à bercer nuageusement l’hyperesthésie de son âme.
Un piano couvert d’une housse d’Orient s’ouvrait alors, et, sous ses doigts longs et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, zigzagantes, à travers l’air tiède. Tous les auteurs classiques étaient bannis: ce qui avait forme et symétrie lui répugnait. C’étaient des fragments incompréhensibles de Wagner, ou mieux encore des improvisations bizarres ou se mêlaient aux plus fantaisistes phrases de Chopin et de Berlioz d’énervantes réminiscences italiennes, moites comme des relents. Le plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois chez Véfour, à cinq heures. Puis il rentrait. Et alors, il mangeait du hachisch.
De fantomatiques songes comme deslueurs flottantes et paresseusement balancées, avec des froufrous d’apparitions, de suaves parfums, des palais, des enchantements, de miroitantes splendeurs, des ogives, des lacs d’azur, avec aurores germinant du sein d’horizons éthérés, des finesses découpées en ciselures, des vases bleus s’épanouissant en bouquets de fleurs rares, des cygnes, des transparences, avec des fulgurations et de blanches mélopées moelleuses et concertantes, tantôt perceptibles à peine, tantôt ruisselant de toutes parts, à la fois alliciants et fuyards, sombres et clairs, dans toute la sublimité de paradisiaques buées que ne viennent pas dissiper les brises arides de la terrestre réalité, longuement, extraordinairement, follement et suprêmement, l’effleuraient. C’étaient des magies de richesses et des ensorcellements de phosphorescences. Souvent, c’étaient aussi de muets effondrements de tout, des léthés, des abîmes ouverts. C’était, au moins, l’évaporation en molécules invisibles du monde matériel et la suppression des formes haïssables de la sensibilité, l’espace et le temps. Plusieurs heures, cela durait. Puisun sommeil de plomb remplaçait peu à peu l’encéphalique surexcitation. Le corps tombait du divan sur le tapis, dans une prostration d’ivre-mort. Le valet, qui attendait ce moment, ramassait le cadavre et le portait dans la chambre à coucher, sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à midi.
Ainsi passaient les jours, monotones et terribles.
Comme il sentait son intelligence non pas s’atrophier, mais se complaire hors de toute activité, par le fait de la volonté de plus en plus absente, Albert assistait, sans seulement savoir s’il en éprouvait plaisir ou peine, à la ruine de sonmoi, fatale et complète. Rien ne subsistait que les trois besoins primitifs de l’être: manger, boire et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. Encore, celui-ci rendait-il ceux-là anormaux, corrompant l’appétit, excitant la soif, énervant le sommeil. Quant au reste, cela n’avait plus rien d’humain et ressemblait plus à du somnambulisme qu’à de la vie.
C’était un soir roux de septembre,alors que, jaunissant, les feuillages ont l’air de parasols chinois déployés au bout de bras osseux qui s’en abritent singulièrement. Albert se trouva dans une forêt, sans savoir comment il y était venu. Il vit un grand arbre. Au pied, poussaient une multitude immense de champignons. Verts, jaunes, gris, rouges, blafards, gros, gras, petits, pourris, mangés, ronds, bombés, plats, coniques, violents, fades, vêtus d’une difformité infiniment variée de teintes, de figures et d’odeurs, ils parsemaient l’humus environnant de groupes compacts et repoussants. Sous ses souliers, au moindre pas, il en écrasait par douzaines, qui s’épataient doucement et débordaient en boue veule autour de ses semelles. Le chêne ombrageait la place, magnifique. Au travers des branchages voisins, loin, très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, Paris. Champignons! Paris! frappante analogie! La fatalité pesait sur Paris comme sa chaussure sur les champignons. Or, parmi tous ces champignons, lui, Albert, était le premier à ne pas résister. Il se trouvait le plus moisi de tous, et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent,sale, il s’écoulait sous la pression avec des turpitudes de substance molle.