CHAPITRE V

Le coeur le plus hautain qui palpita jamais dans une poitrine humaine a été subjugué dans la mienne;

La volonté la plus impétueuse qui s'éleva jamais pour humilier ta cause et se joindre à tes ennemis est domptée par toi, ô mon Dieu!

La longue maladie et la pénible convalescence d'Alda furent pour les deux amies une époque vraiment heureuse, puisqu'elles purent jouir sans interruption de la société l'une de l'autre, employant les heures douces et tranquilles de leur solitude à de saintes et affectueuses conversations, qu'elles n'auraient pas voulu échanger contre tous les plaisirs que la cité impériale aurait pu leur offrir.

Susanne mit à profit ce temps précieux, et instruisit son amie de tous les préceptes de la religion chrétienne, et de toutes les vérités dont la jeune Bretonne se sentait de plus en plus pénétrée. Enfin, dans toute l'ardeur de sa foi nouvelle, Alda dit un jour à Susanne: "Je crois! qui est-ce qui peut m'empêcher d'être reçue par le baptême dans le sein de l'Eglise de Jésus-Christ?

—Alda, ma chère Alda, dit Susanne, prenant ses deux mains dans les siennes et la regardant avec une expression pénétrante, jusqu'ici je ne t'ai parlé que de joie, de paix, de la rémission des péchés, d'un bonheur éternel et de toutes les autres bénédictions promises par notre Père céleste aux fidèles qui croient en lui et qui sont disposés à le suivre. Mais il est maintenant nécessaire de t'apprendre que ces bienfaits sont conditionnels, et ne peuvent être acquis qu'au prix de terribles périls, périls auxquels sont exposés, dans ces jours malheureux, tous ceux qui confessent le nom de Jésus-Christ, périls faits pour épouvanter tout autre qu'un chrétien ardent et sincère. Nul ne peut espérer de participer à sa gloire s'il refuse de boire la coupe amère que lui-même a bue le premier, ou de porter la couronne d'épines qui a ensanglanté sa tête; s'il recule devant la prison et la mort, une mort de honte et de tortures.

—Tout cela, je suis prête à le faire, s'écria la jeune prosélyte avec des yeux étincelants.

—Ah! Alda, crains un présomptueux orgueil; Pierre parlait ainsi quand il croyait l'épreuve éloignée; mais quand elle se présenta, il ne put la soutenir, et il tomba.

—Pierre redoutait les tortures et la mort, reprit Alda; je les envisagerai sans effroi.

—Ainsi pensa Pierre jusqu'au moment qui montra en lui la faiblesse de la nature abandonnée à elle-même. Supposes-tu que ta foi, nouvelle, et qui n'a pas subi d'épreuve, soit plus ferme que celle de l'apôtre qui avait marché dans une humble intimité à côté du Dieu incarné, qui avait été témoin de ses miracles, avait écouté les paroles de sa divine sagesse et contemplé l'éclat de sa gloire, révélée au mont Thabor? Ne te repose donc pas sur tes propres forces; car tu ne connais pas encore les épreuves auxquelles tu peux être appelée.

—Je ne puis imaginer aucune épreuve devant laquelle je reculerais, dit encore Alda.

—Viens avec moi," dit Susanne. Car, à l'époque où cette conversation eut lieu, la convalescence d'Alda était assez avancée pour qu'elle pût, avec le secours du bras de son amie, aller quelquefois prendre l'air sur le balcon qui était au sommet de la maison, et ce fut là qu'elles portèrent leur pas.

C'était le soir d'un des plus beaux jours de la fin de l'automne, dont la sérénité égalait presque celle d'une soirée d'été; à l'heure où la nature paraît assoupie dans ce profond repos dont elle aime quelquefois à jouir avant que les tempêtes de l'hiver viennent la dépouiller de ses charmes languissants. Tout était profondément tranquille; pas le moindre son lointain ne se faisait entendre, pas une haleine du zéphyr n'agitait les feuilles jaunes, qui tombaient sans secousse du haut des arbres des jardins impériaux, contigus à la maison de Marcus Lélius.

Le crépuscule avait jeté ses ombres paisibles sur l'orgueilleuse cité des sept collines, qui, avec ses rues et ses palais, ses colonnes brillantes et ses temples majestueux, semblait, comme le phénix de la Fable, s'élever avec une nouvelle splendeur, une plus fraîche beauté, de la cendre de ses flammes funéraires.

Le faible croissant de la nouvelle lune paraissait déjà sur le bord de l'horizon, et les étoiles n'étaient encore que légèrement indiquées sur l'azur de la voûte céleste; en sorte que les objets environnants seraient restés dans l'obscurité, sans l'éclat lugubre de quelques corps lumineux, épars sur les bords du Tibre, dont les eaux rougissantes réfléchissaient leurs sombres feux.

Alda s'aperçut que sa compagne respirait péniblement, comme si elle eût été oppressée par un poids insupportable: elle sentit le bras sur lequel elle s'appuyait s'agiter d'un tremblement convulsif, et elle demanda avec inquiétude à Susanne si elle était malade.

"Non pas malade, répondit Susanne, mais un peu accablée par la faiblesse de ma nature mortelle, qui peut difficilement supporter la vue d'un spectacle comme celui-ci sans en ressentir une profonde horreur, et sans répugnance pour la terrible épreuve qui m'est probablement réservée aussi à mon tour. Mais voilà qui est passé! j'ai lutté avec ma fragilité, aidée par Celui dont la force est toute-puissante pour soutenir la faiblesse de ses créatures quand elles implorent son secours; je me repose avec confiance sur son bras protecteur, et j'espère ne pas tomber quand le moment arrivera. Alda, vois-tu ces feux épars?

—Je les vois, dit Alda, et j'allais même te demander ce que signifie l'étrange apparence de ces corps lumineux, qui ont quelque ressemblance avec les formes humaines, et que, sans savoir pourquoi, je ne puis regarder qu'avec une sensation d'horreur qui m'étouffe et me fait mal. Je t'en prie, dis-moi ce que c'est.

—Ce sont des chrétiens enveloppés dans les terribles vêtements du martyre, Alda, répondit Susanne; et ces flammes bleues, qui répandent leur effroyable éclat sur la nuit, se nourrissent de la chair vivante et palpitante d'êtres humains comme nous, mon Alda, et non moins sensibles aux aiguillons de la douleur. Cependant ils ont préféré cette mort, ces brûlantes tortures, à l'alternative de racheter leur vie en abjurant tacitement leur Dieu pour un simple acte d'adoration envers les divinités païennes de Rome, en jetant une poignée d'encens sur leurs autels!

—Et le choix, j'ose le dire, aurait été mon choix, car il est glorieux!" s'écria la jeune Bretonne les yeux étincelants et les joues enflammées.

En entendant ces paroles, Susanne, dans la transport d'une sainte joie, serra sur son sein l'ardente prosélyte; car elle voyait sa sincérité dans ce silencieux langage du coeur que reflétaient ses regards, et qui parlait même par les éloquentes variations de son teint.

S'agenouillant à côté l'une de l'autre, sous la voûte étoilée du ciel, et leurs bras tendrement enlacés, les jeunes amies offrirent leurs actions de grâces au Dieu plein de miséricorde qui avait ouvert leurs yeux à la lumière de la vérité; elles demandèrent qu'il lui plût de leur inspirer cette foi vive qui seule pouvait leur donner le courage de suivre sans hésiter le sentier redoutable dans lequel avaient marché ces héroïques chrétiens, dont l'âme, purifiée par la souffrance, montait alors vers sa glorieuse présence, à travers l'encens des flammes qui consumaient leur enveloppe mortelle.

"Susanne, dit Alda quand elles retournèrent à la solitude de leur chambre, je ne suis point épouvantée par le terrible spectacle dont je viens d'être le témoin, et il n'a pas ébranlé mon désir d'être admise au nombre des enfants de l'Eglise visible de Jésus-Christ; car, ainsi que le cerf altéré qui se précipite vers l'eau du ruisseau, mon âme soupire après le moment qui la purifiera dans les saintes eaux du baptême.

—L'occasion de recevoir ce sacrement saint est difficile à trouver dans une ville où règne un paganisme persécuteur; mais, ma chère Alda, fût-elle à notre portée, cela ne te serait d'aucune utilité, tant que tu ne pourras te résoudre à surmonter l'orgueil obstiné qui t'empêche de te conformer aux règles de la maison de Marcus Lélius, en remplissant la tâche que l'on veut t'assigner.

—Je me laisserai plutôt déchirer en morceaux," s'écria Alda, donnant cours à toute la violence naturelle à son caractère.

Susanne fixa sur elle un regard calme et improbateur, qui lui fit baisser les yeux avec confusion; toutefois elle dit en même temps à voix basse: "Je ne puis comprendre comment une indigne soumission de ma part à la tyrannie d'un maître romain, qui ne peut avoir aucun titre légal à mon obéissance, serait exigée comme un préliminaire indispensable à mon baptême."

Susanne répondit en souriant: "Ne fût-ce que comme une preuve de cette douceur qui est si agréable aux yeux de notre souverain Seigneur, et un acte de respectueuse soumission à ce commandement par lequel il enjoint à se disciples, si un homme les contraint à faire un mille avec lui, d'en faire plutôt deux; et je dirai encore qu'il est juste et convenable pour toi de le faire comme chrétienne. Mais nous ne nous placerons pas sur ce terrain, et je n'essaierai pas non plus de justifier les droits de Lélia et de son père à une exacte obéissance de ta part. Ils n'ont pas non plus de raisons pour l'exiger de moi, et tu peux observer que je me soumets à leur autorité, et que je fais de mon mieux, sans un murmure, quoi que ce soit qu'ils me commandent.

—C'est ce qui a toujours été pour moi un sujet de surprise, ditAlda.

—Non pas, sans doute, depuis que tu as été instruite des devoirs de cette religion sainte, qui nous apprend à supporter la violence, et qui nous ordonne de souffrir le tort qu'on nous fait, plutôt que d'exciter les passions irritables de nos oppresseurs par une résistance inutile, répondit Susanne. Ada, je vais te faire comprendre la nécessité de te soumettre à Lélia, comme un préliminaire indispensable à ton admission dans l'Eglise par le baptême, puisque, si tu ne le fais pas, on ne t'accordera jamais, pour quelque cause que ce soit, la liberté de passer le seuil de la porte. Tandis que si tu adoucis tes manières sombres et hautaines, et si tu remplis comme une chose toute simple les devoirs auxquels le changement de ta fortune t'a assujettie ainsi que moi et le reste de toutes tes compagnes d'esclavage, la contrainte qu'on t'impose se relâchera par degrés, et l'on finira par te permettre de sortir quelquefois pour différentes commissions dans la ville. C'est un service dans lequel je suis généralement employée plus que les autres esclaves, parce que Lélia se fie davantage à mon jugement et à mon intégrité; elle sait qu'aucune des autres ne se fait scrupule de la tromper quand elle le peut, en dépit des châtiments sévères auxquels elles sont condamnées quand on découvre leur faute.

—Je suis sûre que Lélia ne me permettra jamais de sortir, quand même je pourrais prendre sur moi de me soumettre à son autorité, dit Alda en soupirant.

—Tu peux toujours essayer, Alda. Jacob servit sept ans pour obtenir celle qu'il aimait, et on ne lui donna pas d'abord la femme pour laquelle il avait travaillé; et toi, refuserais-tu d'obéir pendant quelques jours, dans l'espoir d'une récompense éternelle? Viens, prends courage, Alda, ma soeur, et ne faiblis pas dès le commencement de ton pèlerinage; car tu auras bien autre chose à souffrir avant de devenir chrétienne, par les oeuvres aussi bien que de nom."

Alda se jeta dans les bras de son amie, pleura sur son sein, et finit par promettre de faire ce qu'elle lui demandait.

Ce ne fut pourtant pas sans beaucoup de pénibles efforts et de grands combats contre la hauteur inflexible de son caractère, que la princesse déchue condescendit enfin à prendre place parmi les esclaves d'un maître romain, et daigna se soumettre à exécuter les ordres de son impérieuse fille.

Paniers apportés de Bretagne.

La tâche imposée à Alda n'était ni désagréable ni difficile; elle consistait à tresser ces charmants petits paniers pour la fabrication desquels les anciens Bretons étaient renommés, et qui étaient alors si appréciés à Rome, qu'un de ses poëtes satiriques les met au nombre des objets de luxe les plus recherchés.

Il ne fallut rien moins que la persuasive éloquence et les représentations réitérées de Susanne pour amener la fière Bretonne à recevoir les matériaux nécessaires à leur confection, et plus encore pour la faire consentir à les mettre en oeuvre.

On a pourtant dit avec vérité que c'est seulement le premier pas qui coûte. Quand Alda eut enfin surmonté son orgueilleuse résistance jusqu'au point de commencer à faire un panier, elle n'éprouva pas seulement de la satisfaction, mais plutôt, comme on pourrait l'appeler, l'orgueil de l'art, en voyant toutes les esclaves abandonner leurs occupations et leurs différents ouvrages pour s'assembler autour d'elle, et suivre les progrès de son travail en frappant des mains avec tous les témoignages de la plus vive admiration; et quand il fut achevé, elles parurent le regarder comme un prodige de l'intelligence et de l'habileté humaines. Mais un regard approbateur de Susanne fut au-dessus de tous ces suffrages, et, prenant son bras, Alda quitta fièrement sa place à l'approche de Lélia; car la pensée de recevoir ses louanges était plus pénible pour la jeune princesse que tous les châtiments qu'on aurait pu lui infliger. Lélia cependant fit de grands éloges de son ouvrage; elle était enchantée de cet échantillon des talents de l'esclave inutile jusque-là dans la maison de Marcus Lélius, et qui avait été le constant objet du mécontentement et de la colère de son impérieuse maîtresse.

Mais Lélia n'était pas moins disposée à récompenser que prompte à punir; appelant près d'elle la Bretonne, qui ne s'avançait qu'avec répugnance, elle lui exprime sa satisfaction de ce qu'elle avait enfin adopté le parti le plus prudent et le plus sage, en se soumettant à son devoir; elle lui assura que ses fautes passées et ses actes de révolte seraient entièrement oubliés, si elle persévérait dans sa bonne conduite présente.

Tout cela était extrêmement désagréable à Alda, dont l'esprit encore insoumis avait peine à écouter patiemment le langage de supériorité dans lequel était exprimée cette humiliante approbation, et qui se sentait prête à assurer à Lélia que son changement de conduite n'était produit par aucun désir de lui plaire; mais quand Lélia, en témoignage de satisfaction et pour l'encourager à continuer de bien faire, lui offrit, avec un beau vêtement, quelques pièces de monnaie d'argent, marques de faveur qui excitaient l'envie et la jalousie de toutes ses compagnes, le dédain péniblement contenu dans la jeune princesse éclata enfin, et, rejetant les dons qui lui étaient présentés par une maîtresse abhorrée, elle s'écria d'un ton pleine de mépris et d'indignation: "Quoique j'aie daigné faire la travail que vous m'avez imposé, orgueilleuse Romaine, je ne suis pas encore descendue assez bas pour accepter vos présents."

Et, sans faire attention au coup d'oeil de reproche de Susanne, elle quitta la salle d'un air aussi majestueux que si elle eût été une reine en possession de son trône.

Cette explosion d'orgueil eut pour Alda les plus fâcheuses conséquences. C'était précisément à l'instant où Lélia, qui ne l'avait pas vue depuis sa longue maladie, sentait quelque regret de la barbarie avec laquelle elle l'avait traitée. En voyant ses joues pâles, sa maigreur, et les ravages que le chagrin et les souffrances avaient faits chez cette jeune fille, auparavant si fraîche et si florissante, elle avait éprouvé un désir inaccoutumé d'user envers elle de manières douces et conciliantes; mais la conduite fière et méprisante de la jeune Bretonne ralluma tous ses sentiments hostiles contre elle, et bien des scènes irritantes, peu honorables pour toutes deux, suivirent celle-ci. Alda, comme la plus faible, en fut la victime, et il se passa du temps, bien du temps, avant que Susanne pût obtenir de son amie qu'elle reprît les occupations qui lui étaient prescrites.

Quand enfin elle s'y décida, ce fut par suite de l'influence toujours croissante de la religion sur son caractère: alors, cessant de nourrir ses passions violentes par de continuels combats avec une personne envers qui la résistance ne pouvait jamais être profitable, et dont il était à la fois dangereux et blâmable de provoquer la colère, elle commença à ressentir une grande paix intérieure et beaucoup de calme dans l'esprit.

D'ailleurs Alda comprenait enfin que sur beaucoup de points, dans sa conduite passée, elle n'avait eu elle-même que trop de ressemblance avec Lélia. La religion, ce puissant modérateur des âmes, lui avait appris à écarter les fausses couleurs et le jour décevant sous lesquels l'amour-propre et les illusions de la vanité lui avaient déguisé ses premières actions, et elle s'apercevait qu'elle aussi avait été impérieuse, déraisonnable, dure et sans égard pour les sentiments de ceux qui, d'une manière ou d'une autre, étaient contraints à supporter sa tyrannie. Elle aussi, dans les jours peu nombreux de sa grandeur, avait abusé de la mesure, quoique restreinte, de son pouvoir.

Alda se rappela avec regret beaucoup d'actes d'injuste exigence et d'oppression dont elle avait été coupable, et elle sentait que, si une de ses esclaves se fût trouvée placée sous le joug de Lélia, peut-être eût-elle à peine imaginé que son sort fût plus malheureux qu'il ne l'avait été auprès d'elle; enfin la jeune convertie s'avouait que la coupe amère de l'esclavage avait été portée à ses lèvres par une effet de la justice divine, et qu'elle devait la boire avec résignation.

Ces réflexions l'attristèrent beaucoup; mais elles furent plus puissantes que toute autre chose pour l'aider à vaincre la violence de son caractère. Susanne l'encourageait au milieu de son abattement, en l'assurant que les chagrins de la nature de celui qu'elle éprouvait alors sont profitables à l'âme; qu'ils conduisent à la paix et à la joie, puisque personne ne peut reconnaître entièrement l'étendue de ses torts sans éprouver toutes les souffrances de l'humiliation et des remords; mais que cette reconnaissance est précieuse, puisqu'elle est le premier pas vers le sincère amendement du coeur.

Alda obtint enfin la récompense pour laquelle elle avait si courageusement travaillé; car Lélia lui offrit d'elle-même, quelque temps après, en récompense d'un ouvrage dont elle était très-satisfaite, une journée de congé pour elle et pour Susanne, afin qu'elles pussent voir toutes les deux les courses de chars et les jeux du cirque, ne supposant pas un instant qu'elles eussent la pensée d'employer autrement la faculté de jouir d'une liberté temporaire.

C'était là, en effet, que s'assemblait tout ce qu'il ya avait de gai, de beau, de noble dans la magnifique Rome, et bien peu favorisés véritablement devaient être les derniers des plébéiens s'ils ne trouvaient une occasion d'aller admirer le spectacle nouveau d'un puissant césar, de l'homme qui régnait despotiquement sur les maîtres du monde, remplissant les rôles de musicien, d'acteur et de bouffon.

Quoique ce fût une pompe dépourvue d'attraits pour les jeunes chrétiennes, elles réussirent, non sans difficulté, à se faire jour au milieu de la multitude confuse qui affluait vers le cirque de toutes les rues et de toutes les avenues de la cité impériale, et se hâtait d'y arriver, à la seule exception de la faible enfance, de la vieillesse décrépite, des malades alités, et de ce petit nombre d'hommes heureux sur lesquels avait lui la lumière qui les dirigeait, hors de la voie large de la perdition, par des chemins glorieux, quoique semés d'épines, à la béatitude éternelle. Les membres persécutés de l'Eglise chrétienne de Rome profitaient avec joie de cette occasion offerte par la réunion des grands et du peuple dans un lieu de fêtes publiques, pour se joindre aussi dans un concours d'adoration et de prières, et célébrer les mystères de leur sainte religion.

Ceux-là, quand la foule étourdie et légère était rapidement passée, se voyaient, soit isolés, soit par petits groupes de familles, traversant les rues désertes dans une direction opposée à celle qui conduisait à ce foyer de crimes et de folies, le cirque.

Susanne et Alda suivirent leurs pas à une modeste distance, à travers beaucoup de tours et de détours, qui paraissaient à la jeune Bretonne étonnée un inexorable labyrinthe de maisons, jusqu'à ce qu'elles arrivassent à un quartier désert de la ville, qui n'était pas encore débarrassé des ruines de bâtiments à demi brûlés, et n'était fréquenté par personne, si ce n'est pourtant par les malheureux dont le feu avait fait des mendiants sans asile, et qui venaient y chercher un abri.

Les deux amies s'arrêtèrent enfin devant une grande maison isolée, dont les fenêtres étaient fermées, et qui ne portait aucune trace d'habitation; mais à un certain signal de Susanne, la porte fut ouverte avec lenteur et précaution par un vétéran romain, qui, ayant échangé avec elle un salut silencieux, les admit dans l'intérieur de la maison, et les conduisit dans une pièce spacieuse et délabrée, autrefois la salle de festin d'un ministre de l'empereur Auguste.

Ces murs, alors délabrés, avaient été témoins de fêtes brillantes, des triomphes de la littérature, de l'emphase des discours, des charmes de la musique et de la puissance du chant, quand l'hôte impérial avait daigné honorer de sa présence le festin de son favori, où, assis entre les premiers poëtes de ce siècle célèbre, il jouissait d'une distinction plus élevée que celle que lui-même accordait, entouré de tout ce qu'il y avait de plus renommé dans le génie, les sciences, les lettres et les arts, groupés autour du gracieux patron qui les encourageait.

Le noble propriétaire de cette maison avait péri dans une des sanglantes proscriptions du sombre Tibère, dont il avait encouru la haine en raison de l'amitié que lui témoignait le prédécesseur du tyran, et du respect qu'il persistait à témoigner pour son auguste victime, la vertueuse et infortunée Agrippine. Sa demeure, depuis ce temps, était inhabitée et tombait en ruines. Les ornements et le riche mobilier avaient été pillés, les peintures arrachées des murailles, les statues brisées et défigurées, et il n'y restait plus rien qui pût indiquer que le maître du monde l'avait souvent honorée de sa présence.

Cependant, dans les jours de sa désolation, elle était affectée à un plus noble usage, et devenait le temple du Dieu vivant, qui y était adoré en esprit et en vérité, par la société des saints et la glorieuse armée des martyrs, qui pour l'amour de lui avaient renoncé au monde, indigne de les posséder.

Là ils s'assemblaient pour offrir au vrai Dieu ce pur encens des coeurs, plus précieux à ses yeux que le sang des victimes. Assaillis par la tentation, ils avaient résisté à toutes ses épreuves; poursuivis par la persécution, ses terreurs ne les avaient point ébranlés; et de nouveaux convertis augmentaient chaque jour leur nombre.

Dans les armées, dans les flottes, dans la maison même du barbare Néron, auteur des supplices atroces auxquels étaient condamnés les chrétiens, il y avait de nombreux prosélytes de cette religion réprouvée.

Un autel de pierre non taillée, sur lequel était inscrit le nom du Dieu vivant, occupait la place du siége d'honneur qui avait été destiné à un prince de la terre; et la voûte spacieuse répétait maintenant de plus doux sons que les nobles chants de Virgile, les vers brillants d'Horace, ou les élégantes fictions d'Ovide, puisqu'elle retentissait des psaumes de Sion et de la séraphique mélodie des hymnes chrétiennes, ainsi que des voix de la prière et de l'adoration, qui portaient sur les ailes de la foi les coeurs brûlants d'un saint amour, au delà des étroits confins de la sphère terrestre, en la présence du Très-Haut.

La fontaine de marbre, placée au milieu de la salle, d'où avaient coulé les eaux parfumées, et qui avait servi à des usages de luxe et de plaisir en répandant une délicieuse fraîcheur dans la salle d'apparat, et en humectant les convives de sa rosée odoriférante pendant qu'ils s'étendaient, après le banquet, sur leurs lits de pourpre, maintenant consacrée à un meilleur et plus noble usage, fournissait le pur élément dans lequel étaient baptisés ceux qui s'étaient convertis à la foi chrétienne. Là Susanne conduisit sa jeune prosélyte, et apprit au saint prêtre qui était en ce lieu qu'elle désirait recevoir ce sacrement et entrer dans le sein de l'Eglise.

Le vénérable vieillard fixa pendant quelques instants sur la jeune Bretonne un regard doux et scrutateur; puis il lui dit: "Connaissez-vous, ma fille, les périls auxquels vous vous exposez en devenant un membre de cette Eglise persécutée? car, quelque désir que nous ayons d'en accroître le nombre, nous n'admettons personne sans l'en avoir averti, dans la crainte que, lorsque viendra pour les nouveaux chrétiens l'heure de la tentation et d'une persécution cruelle, ils ne déshonorent le nom du Seigneur en refusant de le confesser.

—Mon père, répondit Alda, je ne me présente pas ici légèrement, ni dans l'ignorance de ce qui peut m'attendre. J'ai fait le mal, j'ai aveuglément servi et adoré les faux dieux; maintenant que la lumière de la vérité m'a été heureusement révélée, je désire ardemment jeter au pied de la croix le lourd fardeau de mes péchés, de mes erreurs et de mes folies, afin de pouvoir embrasser et conserver le bienheureux espoir de l'éternelle vie. Je suis prête à laver les sombres taches de mon existence passée, non-seulement dans les eaux du baptême, mais encore, s'il est nécessaire, dans le plus pur de mon sang.

—Tu es heureuse, ma fille, et puisses-tu être bénie dans ta foi, répondit le prêtre; car tu es semblable au marchand de l'Evangile, qui ayant découvert une perle de grand prix, vendit pour l'acheter tout ce qu'il possédait."

Alors il donna le sacrement saint du baptême à la jeune Bretonne, ainsi qu'à deux dames romaines, à un centurion et à une esclave parthe, tous étant revêtus de la robe blanche des néophytes; et aussitôt que la cérémonie fut achevée, la pieuse assemblée s'unit dans des chants sacrés qu'elle éleva vers le ciel.

Ce fut avec des sentiments inexprimables de bonheur, de crainte et de respect, qu'Alda prit part pour la première fois à cet acte public de son nouveau culte, et elle écouta dans une extase de dévotion et de sainte attention les paroles inspirées et les vérités divines contenues dans cette partie des Ecritures qui fut lue à la pieuse assemblée, et suivie d'un discours dans lequel ces vérités étaient expliquées, commentées, et les préceptes sacrés de la foi chrétienne solennellement enseignés aux nouveaux convertis.

Ensuite le sacrement de la communion fut administré, et le sacrifice terminé par un chant d'action de grâces; après quoi tous les membres du petit troupeau se séparèrent, en se faisant, selon l'usage, un adieu solennel; car ils se quittaient toujours avec la pensée que quelques-uns d'entre eux pouvaient être appelés à sceller de leur sang la profession de leur foi avant que la congrégation s'assemblât de nouveau. Plusieurs étaient tombés victimes de la persécution depuis qu'ils s'étaient réunis pour la dernière fois dans ce lieu d'adoration: le prêtre, en terminant son discours, avait fait une allusion touchante à cette circonstance, et montré les places vacantes et récemment occupées par leurs frères martyrs. Il avait fortement recommandé leur exemple aux nouveaux membres de l'Eglise, et prié pour qu'eux, lui-même et tous ceux qui étaient présents, pussent recevoir le don d'un ferme courage et d'une foi suffisante, afin de suivre la céleste et brillante route que ces nobles martyrs avaient suivie.

Les glorieuses victimes qu'on avait mentionnées étaient, comme Susanne l'apprit à Alda lorsqu'elles se furent séparées du reste du troupeau pour retourner à leur demeure, ces chrétiens dont elle lui avait montré les feux et le sacrifice du balcon de la maison de Marcus Lélius.

Les deux jeunes chrétiennes étaient de retour une heure avant les gens de la maison, qui étaient allées au cirque, et près duquel elles avaient passé en s'entretenant doucement de l'événement solennel de ce jour. Leur tranquille joie fut promptement troublée par l'arrivée de la foule étourdie qui revenait enivrée de scènes tumultueuses auxquelles elle avait assisté depuis le commencement du jour.

Les manières bruyantes et licencieuses de ces gens choquèrent les deux jeunes amies; elles formaient un étrange contraste avec la tenue calme et sainte de l'assemblée chrétienne qu'elles venaient de quitter. Elles ne pouvaient s'empêcher de se demander si c'étaient réellement là des êtres de la même espèce que ceux qui emploient au service de Dieu les jours qu'il leur est donné de passer sur la terre. Elles frissonnaient en pensant que ces infortunées créatures possédaient un principe impérissable, et responsable, hélas! d'immortalité, qu'elles exposaient follement à une perte éternelle.

C'était du balcon élevé du palais de Marcus Lélius que les deux amies voyaient le retour de la foule bruyante qui venait de quitter le cirque, et ce fut avec un mélange de regret, d'indignation et de pitié qu'elles entendirent leurs invocations à leurs dieux et à leurs déesses païennes, dont les statues étaient portées sur des lits, devant le chariot de l'empereur. Les Romains ne se faisaient pas scrupule de lui adresser aussi le langage d'une profane adoration, qu'il osait accepter avec la même impiété, quoique, dans le fond de son coeur, il sentît bien qu'il était un misérable, souillé du meurtre de sa femme, de son frère, de sa mère, et de mille autres crimes odieux qu'on ne peut citer. Et ce n'était pas la moins atroce de toutes ses actions que la persécution cruelle élevée contre les innocents chrétiens, pour les punir comme les auteurs de l'incendie de Rome, dont lui-même était coupable, afin de détourner sur eux l'indignation des milliers d'individus que ce feu avait ruinés et laissés sans asile.

Mais en vain dévouait-il ces innocentes victimes aux tortures que les lois sanguinaires des Romains infligeaient aux incendiaires; chacun le connaissait comme le véritable criminel, le monstre impérial, qui, comme le rapporte Suétone, "vêtu de ses habits de théâtre, était monté sur la tour du palais de Mécène pour jouir du spectacle de l'incendie, tandis qu'il chantait l'embrasement de Troie en s'accompagnant de la lyre;" qui ensuite prêta ses propres jardins aux citoyens de Rome, afin qu'ils pussent contempler plus commodément les souffrances dues à ses propres crimes, et que lui-même imposait sans remords aux malheureux chrétiens. Et les Romains dégradés pouvaient se plaire au spectacle des tortures de ces infortunés, tandis qu'ils adressaient le langage de la flatterie et offraient les honneurs divins à l'homme que tous reconnaissaient pour l'abominable auteur du crime!

Il y a au-dessus de nous un monde où les adieux sont inconnus; toute une éternité d'amour, destinée aux bons seulement. Et la Foi nous montre celui dont la mort nous sépare transporté dans cette sphère de bonheur.

Le temps qui suivit immédiatement le baptême de la jeune Bretonne fut l'époque la plus tranquille qu'elle eût connue dans sa vie. Elle avait cessé de résister aux ordres de Lélia; elle accomplissait sa tâche avec une dignité calme, et se conduisait envers ses compagnes d'esclavage non pas peut-être avec la bienveillante courtoisie qui caractérisait les manières de Susanne à l'égard de tout le monde, mais avec une certaine élévation polie qui ne recherchait leurs attentions ni ne repoussait leurs avances. Elle et Susanne se montraient également résolues dans leurs refus de participer à aucun de leurs complots pour tromper leur maîtresse, ou d'entrer en aucune intrigue des partis qui divisaient la maison de Marcus Lélius; au contraire, elles faisaient tous leurs efforts pour rétablir entre eux la paix et l'harmonie.

Susanne et Alda avaient peu d'occasions de se rendre aux assemblées de leur culte secret; mais quand ces occasions se présentaient, elles en profitaient avec joie et reconnaissance, et s'efforçaient avec ardeur de les faire tourner au profit de leur salut éternel.

La ville de Rome ruisselait encore du sang de leurs frères, et chaque fois qu'elles visitaient le lieu de leur réunion, elles trouvaient quelques vides nouveaux dans le petit troupeau; quelques victimes avaient succombé devant l'insatiable cruauté de Néron et des ses licencieux courtisans, qui haïssaient les chrétiens pour leurs vertus mêmes, et ne pouvaient leur pardonner le contraste frappant que présentaient la régularité de leur conduite et la pureté de leur vie avec la honteuse sensualité de la leur.

Susanne avertissait Alda de se préparer à ce moment redoutable où elles aussi pouvaient être appelées à donner de la fermeté et de la sincérité de leur foi un témoignage dont la seule prévision était capable de faire trembler les plus hardis.

"J'ose espérer que je ne reculerai devant aucun de ceux qui me seront demandés, quelque terribles qu'ils soient, répondit la jeune enthousiaste, les yeux étincelants.

—Je prie pour que mon âme soit fortifiée contre la faiblesse de ma nature mortelle," dit Susanne, qui, d'une organisation plus frêle et d'un tempérament plus faible que la jeune Bretonne, sentait moins de confiance en ses propres forces, mais qui était encouragée par la conviction que, si elle était condamnée à de cruelles tortures, la constance pour les supporter lui viendrait d'une source plus élevée que celle qu'elle tirait de ses propres facultés.

Si cette épreuve lui eût été imposée, elle l'aurait supportée avec autant de fermeté, sinon de hardiesse, que la plus héroïque des martyrs chrétiens; mais sa foi n'était pas appelée à donner ce témoignage de sa sincérité. Son salut avait été assuré d'une autre manière, et le prix de sa noble course allait lui être accordé; car son céleste et pur esprit avait reçu un plus doux appel pour entrer dans la joie du Seigneur.

Les progrès silencieux, mais certains, d'une consomption s'étaient déjà fait sentir et avançaient rapidement, insensibles d'abord à elle-même, parce que les seuls indices visibles étaient une langueur et une faiblesse croissantes, une petite toux sèche et un amaigrissement général de son corps, déjà fragile et délicat; tandis que la rougeur passagère qui animait son teint, et l'éclat de ses grands yeux noirs, trompaient tous ceux qui vivaient autour d'elles, et leur persuadaient qu'un changement heureux s'était opéré dans sa frêle constitution.

Alda, qui n'avait l'expérience d'aucun genre de maladie, principalement de ces affections lentes, trop fréquentes parmi les femmes délicates dont la constitution a été énervée par des occupations sédentaires et les raffinements des nations civilisées, alors parfaitement inconnus aux femmes robustes et actives de son pays, fut la première à féliciter Susanne de ce mieux apparent.

"Ne sais-tu pas, ma chère Alda, que la rougeur qui teint maintenant mes joues n'est que la brillante et trompeuse livrée de la mort?" répondit Susanne avec calme.

Mais Alda refusait obstinément de croire à une telle assertion. L'idée de la mort de Susanne dans la première fleur de la jeunesse ne serait jamais entrée dans son esprit. C'était un trop affreux malheur à joindre à toutes ses infortunes passés, disait-elle, et elle ne croirait jamais que cela pût arriver, surtout tant que les joues de son amie auraient cette fraîcheur et que ses yeux brilleraient d'un pareil éclat.

Susanne lui dit que chaque heure la conduirait maintenant vers la tombe; Alda ne voulut même pas l'écouter. Si elle avait vu son amie étendue sur un lit de douleur, pâle, incapable d'agir et faisant entendre des plaintes et des soupirs, elle aurait ouvert les yeux sur son danger; mais Susanne souffrait peu, et elle dépérissait imperceptiblement comme une fleur éphémère qui se fane et meurt avant que les orages de l'automne arrivent pour la dépouiller de ses feuilles délicates.

Elle ne soupirait pas, ne proférait aucune plainte, mais continuait de s'occuper de son travail ordinaire, et ses efforts bienveillants pour se rendre utile à chacune ne devaient cesser qu'avec sa vie.

Une nuit, cependant, qu'elle avait beaucoup de fièvre, se sentant plus agitée et respirant avec plus de difficulté qu'à l'ordinaire, vers la pointe du jour elle dit à Alda: "Il y a dans l'air de cette chambre quelque chose qui m'oppresse. Il me semble que je me trouverais mieux si je pouvais respirer l'air frais du matin sur le balcon élevé du palais."

Alda pensa de même, et aussitôt qu'il fit tout à fait jour elles montèrent sur le balcon. La matinée était parfaitement belle, et Susanne se trouva d'abord très-soulagée; mais, après avoir fait quelques tours, elle se plaignit d'une grande faiblesse, et Alda la conduisit à un des siéges qui étaient sur le balcon.

"Non, pas ici, mon amie, dit Susanne, pas ici; place-moi vers l'orient.

—Afin que tu puisses voir le soleil levant? dit Alda. Vois: les étoiles disparaissent, et ses rayons se réfléchissent déjà sur le bord de l'horizon.

—Afin que je puisse regarder une fois encore du côté de la terre de mes pères; du côté de Jérusalem, cette ville autrefois privilégiée, mais condamnée maintenant, dont le souvenir déchire mon coeur et trouble le moment de mon départ, répondit Susanne avec une profonde émotion. Car, hélas! continua-t-elle en frappant sa poitrine, ses jours sont comptés, et l'heure de sa désolation est proche. La gloire d'Israël n'est plus, et bientôt vont s'accomplir les paroles de la prophétie qui dit que ses enfants seront rejetés de son sein et errants sur la terre. O Jérusalem! Jérusalem! à quoi peuvent te servir mes larmes, quand le Roi du ciel a vainement pleuré sur toi? Cependant, quelque coupable que tu sois, il m'est doux de penser que mes yeux ne verront pas les maux qui vont tomber sur toi. Car si le moment de ta chute est proche, il n'arrivera pourtant pas pendant ma vie; et quoique le cri de mon peuple doive être entendu de toute la terre, tant sa misère est grande, il ne frappera pourtant pas l'oreille insensible de la mort."

Ici la jeune Juive s'arrêta accablée par la cruelle perspective de la ruine prochaine de son pays, et, étendant ses bras vers l'orient, elle leva au ciel des yeux baignés de larmes, tandis que ses lèvres se remuaient silencieusement, comme si elle eût prié avec ferveur pour ses frères infortunés.

Alda, qui ne pouvait sans attendrissement contempler sa douleur, l'attira sur son sein et baisa tendrement ses joues décolorées. Susanne lui rendit doucement ses caresses. Après une pause de quelques instants Alda lui dit: "Je t'ai souvent entendue faire allusion à ton pays; mais c'est aujourd'hui la première fois que tu en prononces le nom."

Susanne répondit en soupirant: "Il y a des douleurs qui sont éloquentes, comme la tienne, mon Alda; car le nom de la Bretagne est toujours sur tes lèvres, et il semble que ce soit un soulagement pour toi de communiquer tes regrets à tout ce qui t'entoure. Les miens n'étaient pas de nature à s'évaporer en paroles; j'aimais à les renfermer dans mon âme. Quand le nom de ma coupable mais chère patrie était prononcé devant moi, je tressaillais comme si le glas de ma mort eût frappé mon oreille et qu'une flèche eût percé mon coeur. Dans les heures tranquilles de la nuit, je m'éveillais pour penser à elle et pleurer; et bien souvent je me suis levée, quand l'aurore était encore incertaine et vaporeuse, afin de contempler le lever du soleil, en pensant que ses glorieux rayons souriaient déjà sur les plaines de la Judée, se réfléchissaient dans les eaux du Jourdain, et doraient, à Jérusalem, le dôme du temps du Seigneur."

Alda prit la main amaigrie de Susanne, et, la pressant tendrement sur ses lèvres, lui dit: "Tu as donc laissé dans ton pays des liens de famille, dont le souvenir ajoute à tes regrets?"

Susanne hocha tristement la tête, et répondit, tandis que des larmes abondantes coulaient de ses yeux: "Alda, ma soeur, écoute-moi, je ne te cacherai rien à cette heure, peut-être la dernière de notre constante intimité, car mes jours ici-bas seront de peu de durée: je m'évanouis comme une ombre, et bientôt je ne serai plus.

"Mon père était un homme riche et savant, l'un des chefs de la tribu royale de Juda, et j'étais son unique enfant, tendrement aimée et précieuse à sa vue; car ma mère, qui avait été l'objet de ses plus chères affections, était morte en me donnant le jour.

"Je fus élevée avec délicatesse, et soigneusement instruite dans la musique, la broderie, et tous les autres talents habituellement cultivés par les filles de Jérusalem, et je passais pour exceller dans tous. Quand je fus un peu plus avancée en âge, mon père, dont j'étais devenue la société la plus chère, prit plaisir à diriger mon esprit vers les branches les plus élevées des études qui faisaient ses délices; et, sous sa direction, j'acquis la connaissance des langues orientales et une idée générale des sciences.

"L'étude des Ecritures était un de nos plus grands plaisirs, quoique nous les lussions alors sans les comprendre; car nos yeux n'étaient pas encore ouverts, et nous ne pouvions voir de quelle manière merveilleuse les paroles des prophètes s'étaient accomplies de notre temps.

"Un soir, dans notre habitation d'été, au pied du mont Liban, mon père et moi nous étions assis sous le portique placé devant la route qui conduisait à Jérusalem. Je lisais tout haut, comme j'en avais l'habitude, un passage du livre sacré, et l'endroit que j'avais choisi était le cinquante-deuxième chapitre du prophète Isaïe. Un voyageur qui venait de Jérusalem s'arrêta devant le portique, et, appuyé sur son bâton, se mit à écouter. Mon père, conformément à l'hospitalité de notre nation, l'invita à entrer et à s'asseoir. L'étranger salua pour remercier de cette politesse; mais il resta debout, quoiqu'il parût se joindre à nous, et me fit signe de continuer ma lecture.

"Quand j'eus terminé le chapitre, il posa sa main sur mon épaule, et me dit: "Jeune fille, comprends-tu de qui ces paroles sont écrites?"

"Je regardai mon père, afin qu'il parlât pour moi, car j'étais timide, et je craignais de répondre à l'étranger, dont les manières quoique douces, étaient imposantes; et mon père lui dit: "Il faut que tu ne sois pas Israélite pour ignorer que ces paroles s'appliquent au Messie promis, cette consolation d'Israël, que nous attendons encore.

"—L'attendez-vous encore? reprit l'étranger d'un ton de surprise. Comment comprenez-vous alors les quatre derniers versets du neuvième chapitre du livre du prophète Daniel?"

"Mon père prit le rouleau de mes mains, lut le passage attentivement, et l'étranger le força de convenir que, d'après ce calcul, le temps devait être déjà passé. Ensuite l'étranger appela plus particulièrement notre attention sur ces paroles: "Et après soixante-deux semaines on fera mourir le Messie, mais pas pour lui-même." Puis, revenant au livre du prophète Isaïe, il lut tout haut le cinquante-troisième chapitre, commençant par ces mots: "Qui a cru à nos paroles, et à qui le bras du Seigneur s'est-il révélé?"

"Mon père pâlit en l'écoutant; car c'était un homme réellement saint et bon, dans le coeur duquel l'amour de la vérité était supérieur à tous les préjugés: et reprenant le rouleau des mains de l'étranger, il lut d'une voix altérée le douzième et le treizième verset du onzième chapitre du livre de Zacharie: "?.. Ainsi ils donnèrent pour moi trente pièces d'argent. Et le Seigneur me dit: "Jetez-le au potier, le prix auquel j'ai été acheté." Et je pris les trente pièces d'argent, et je les jetai au potier, dans la maison du Seigneur."

"De qui ceci est-il écrit?" dit mon père. Et les yeux de l'étranger s'enflammèrent; car il répondit: "De Celui que les enfants d'Israël mirent à prix quand ils donnèrent trente pièces d'argent au traître qui le leur livra, et qui, quand il se repentit d'avoir trahi le sang innocent, prit les trente pièces d'argent, les jeta dans le temple devant le grand prêtre, sortit et alla se pendre. Et le grand prêtre, ayant pris conseil, dit: "Il n'est pas permis de mettre cet argent dans le trésor, parce que c'est le prix du sang;" et ils en achetèrent le champ d'un potier pour enterrer les étrangers.

"Mon père frappait ses mains, et regardait l'étranger dans le doute et la perplexité; celui-ci continua: "Le même prophète ne dit-il pas: Et ils regardèrent Celui qu'ils ont percé, et ils le pleureront comme on pleure un fils unique? Et encore: Lève-toi, mon épée, contre le berger, contre l'homme qui est mon compagnon, dit le Seigneur des armées; frappe le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées?" Et il continua d'indiquer les passages des prophètes et des psaumes qui avaient rapport à la venue de Notre-Seigneur sur la terre, et montra le merveilleux accomplissement des moindres circonstances dans le crucifiement de Jésus-Christ, comme étant prédit par les prophètes; enfin mon père ne put s'empêcher de s'écrier, comme le centurion romain: "En vérité, Celui-ci était le Fils de Dieu!" et, déchirant ses vêtements, il s'écria: "Malheur à nous, car nous n'avons pas connu le temps de notre visitation!

"—Alors, dit l'étranger, crois-tu que celui que ton peuple a méchamment crucifié était le Messie attendu, le Fils éternel de Dieu?

"—Le livre, le livre m'a éclairé et m'a convaincu de péché dans ma première incrédulité, dit mon père, posant la main sur le rouleau.

"—Ce livre aussi contient ton pardon pour tes fautes passées, reprit l'étranger, si tu veux être baptisé du baptême de la rémission des péchés."

"Je tremblais dans l'excès de mon émotion; car ma conviction avait précédé celle de mon père, quoique jusque-là j'eusse gardé le silence; et quand mon père se leva pour accompagner le saint homme jusqu'au ruisseau limpide qui coulait devant la maison, je rejetai mon voile et les suivis en m'écriant: "Qui empêche que je ne prenne part à cette grande oeuvre du salut?" Et mon père et moi fûmes baptisés au même instant.

"Mon père n'était pas un prosélyte tiède et tremblant; sa conviction de la vérité du christianisme était profonde, ardente, et il se hâta de le proclamer devant tous les hommes. Ses mais l'avertissaient du péril imminent auquel il s'exposait en agissant ainsi; car les Juifs étaient animés d'une haine mortelle conter tous ceux qui confessaient le nom de Jésus-Christ; mais il ne voulut écouter aucun de ces conseils, qu'il trouvait lâches et timides, et continua de confesser sa croyance et d'en donner les motifs, proposant hardiment de les discuter avec ses compatriotes.

"En peu de temps il devint victime de leur fureur; car, se trouvant incapables de confondre ses raisonnements ou de le réduire au silence, ils s'assemblèrent en tumulte et le lapidèrent.

"Tu as été une fille infortunée, Alda, et tu peux te figurer ce que furent mes sentiments dans cette horrible circonstance. Je ne m'étendrai pas sur ma douleur; elle fut profonde, amère et durable; mais, dans ce moment, à peine pus-je en sentir toute l'immensité; car elle tomba sur moi comme un coup de foudre qui sembla paralyser toutes mes facultés sous son accablante influence.

"Au moment du martyre de mon père j'étais sur le point d'épouser Azor, fils unique de mon oncle, à qui j'avais été fiancée dès mon enfance. Nous étions tendrement attachés l'un à l'autre; mais mon oncle, apprenant, à la mort de mon père, que moi aussi j'étais chrétienne, rompit le contrat, de peur que je ne convertisse son fils à cette foi persécutée; et, non content de s'emparer de tout mon riche héritage, il me vendit comme une esclave au frère de Marcus Lélius, qui allait revenir à Rome avec la légion de vétérans qu'il commandait. Celui-ci m'amena avec lui, et me donna à sa nièce Lélia. Depuis ce temps (quatre ans environ) j'ai vécu dans l'esclavage.

"—Hélas! dit Alda, ton sort, je l'avoue, a été beaucoup plus cruel que le mien.

"—D'autant plus cruel, dit Susanne, que les maux de la guerre et les torts de nos ennemis sont plus faciles à supporter que ceux qui nous viennent des êtres destinés par la Providence à devenir nos protecteurs naturels; mais continuons. Le souvenir de mon père, de mon pays et de mon cher Azor pesait lourdement sur mon coeur. Ajoutons à cela tout ce que la contrainte de l'esclavage avait d'étrange pour moi, élevée, pour ainsi dire, dans le sein de l'indulgence, et n'ayant jamais eu un désir qui ne fût satisfait, jusqu'au moment où j'étais devenue si cruellement orpheline. Je sentais cependant que ces infortunes et ces douleurs n'étant pas causées par ceux à qui j'appartenais, il eût été injuste et ridicule de montrer envers eux de la colère ou de l'indignation; je tâchai donc, au contraire, de me conduire de la manière qui serait le plus agréable à mon Père céleste, c'est-à-dire avec résignation et douceur, et de me soumettre à l'autorité de mes maîtres dans tout ce qui n'avait rien de coupable en soi-même.

"Quand on eut vu que j'étais patiente et honnête, que je possédais plusieurs connaissances utiles, et que je paraissais résignée à mon sort, on me traita avec confiance et bonté, et l'on m'accorda plus de liberté qu'on n'en laissait à mes compagnes d'esclavage.

"Je ne déclarai pas ma religion; mais je n'aurais pas hésité à le faire si j'avais cru que ce fût de la moindre utilité à la cause du christianisme. On n'exigea pas de moi que je me joignisse aux cérémonies du culte païen; car les Romains ne paraissent pas attacher la moindre importance aux opinions religieuses de leurs esclaves: du moins, dans la maison de Marcus Lélius, chacun, comme tu as pu le voir jusqu'ici, est libre de suivre sa croyance ou ses superstitions nationales, sans être questionné ni contraint; et j'avoue avec regret que je n'ai réussi à faire impression sur aucun d'eux au sujet des vérités du christianisme, à l'exception d'une jeune esclave grecque, qui est morte depuis.

"Lorsque j'entrai pour la première fois dans une ville idolâtre, je fus indignée, au delà de toute expression, des choses abominables et des grossières superstitions qui s'offrirent à mes yeux, quelque limitées que fussent les occasions que j'avais d'être témoin des moeurs de ses habitants, qui tous me parurent plongés dans les ténèbres d'une mort spirituelle. Je ne savais pas alors que l'Eglise chrétienne fût établie à Rome et s'y étendît rapidement, parce que les convertis étaient obligés de se conduire avec les plus grandes précautions. Ainsi moi, étrangère, obscure et esclave, je ne connaissais pas l'existence d'un seul membre de l'Eglise, et je croyais être dans Rome la seule qui en fît partie, jusqu'à ce que, observant attentivement les moeurs simples et pures d'un noble matrone appelée Pomponia Grécina, et comparant sa conduite et sa conversation avec les manières hardies et licencieuses des autres dames romaines qui fréquentaient la maison, j'éprouvai la secrète conviction qu'elle aussi était chrétienne. Il y avait une morale et sublime beauté dans tous ses sentiments, et ses paroles me paraissaient ne pouvoir provenir que des lèvres d'une personne en qui se trouve la connaissance de la vérité. Quand elle parlait de vertu, d'abnégation, de charité, de bienfaisance et de pardon des injures, je ne pouvais m'y tromper; et plus d'une fois je reconnus les paroles mêmes de l'Ecriture, qui s'échappaient de sa bouche, découlant de son coeur. Je fus certaine alors qu'elle était chrétienne; et, quoique je ne fusse présente que dans la condition d'esclave, je ne pus m'empêcher de lever de temps en temps les yeux pour rencontrer les siens, avec un regard qui lui apprît que dans tous ceux qui étaient présents il se trouvait au moins un coeur qui sentait comme le sien, et qui possédait la connaissance du vrai Dieu. Car, jugeant de ses impressions par les miennes, je pensais que, dans cette ville idolâtre, elle regarderait comme un bonheur de pouvoir entrer en union de sentiment sur ce sujet, même avec une esclave. Et je ne m'étais pas trompée; car un jour elle me prit à part et me dit: "Vous partagez la vraie foi, jeune fille?"

"Je le lui avouai avec joie. Elle me demanda comment cela était arrivé, et je lui racontai brièvement mon histoire. La noble dame versa des larmes, et, en m'embrassant avec l'affection d'une mère, elle me dit: "Je tâcherai d'obtenir votre liberté de Lélia, et vous serez pour moi comme ma fille; car je suis chrétienne."

"Oh! Alda, comme mon coeur palpita dans mon sein à ces paroles, et combien de vaines, bien vaines espérances s'y épanouirent pendant quelques courts mais délicieux moments, tandis qu'elle me parlait! Ces espérances n'étaient pas toutes du ciel, et elles moururent de la mort de celles de la terre; car je pensais, hélas! je n'avais jamais cessé de penser à Azor!

"La généreuse Pomponia demanda ma liberté à Lélia, offrant de payer pour ma rançon tel prix qu'il lui plairait d'exiger. Lélia ne voulut pas se séparer de moi; car l'argent n'était pas une considération pour elle, et je lui étais fort utile; je crois cependant qu'elle aurait cédé aux instances de Pomponia et à mes larmes si son père ne fût malheureusement entré dans ce moment, et ne lui eût défendu de se défaire d'une esclave que son oncle lui avait donnée.

"La vérité est qu'il détestait Pomponia, et cherchait une occasion de lui être désagréable, afin qu'elle s'abstînt de venir chez sa fille, parce que la gravité et la pureté de ses moeurs imposaient une grande gêne à la licence de ses hôtes.

"Pomponia fit tous ses efforts pour me consoler de la perte de mes espérances, et à cause de moi vint plus fréquemment que jamais dans la maison; quelquefois aussi elle obtint de Lélia qu'elle me permît d'aller chez elle pour donner à sa petite fille des leçons de broderie. C'est ainsi que j'eus l'occasion d'assister aux assemblées des chrétiens à Rome. Elle avaient premièrement eu lieu dans la propre maison de Pomponia; mais de sévères accusations s'étaient élevées contre elle: on lui reprochait de cherche à introduire dans Rome une superstition étrangère et ridicule. Il en fut référé à la juridiction de son mari, qui, conformément aux anciens usages en de telles circonstances, assembla un certain nombre de ses parents, et, en leur présence, instruisit cette affaire; et, quoique par affection pour elle il décida que l'accusation était sans fondement, il cru devoir l'obliger à prendre plus de précautions à l'avenir, et à pratiquer sa religion en secret.

"Tu peux te rappeler, Alda, que tu as souvent observé une noble matrone romaine qui me saluait toujours à la fin du service quand nous étions à la réunion des chrétiens.

—Et qui, dit Alda, n'était pas moins distinguée par la douceur et la dignité de son maintien que par la profondeur de son deuil?

—Elle a toujours porté ce deuil, reprit Susanne, depuis la mort de sa chère et intime amie, Julia, la fille de Drusus, dont la fin tragique fut l'effet des artifices de Messaline, la première femme de l'empereur Claude. Bien des années se sont passées depuis ce triste événement; mais elle n'a jamais quitté le deuil, et ne cessera de pleurer son amie.

—Comme je te pleurerais si j'avais le malheur d'être privée de toi, dit Alda en embrassant tendrement Susanne.

—Non, Alda, ce n'est pas ainsi qu'une chrétienne pleure une chrétienne. La principale cause de la douleur de Pomponia pour la perte de son amie, c'est qu'elle a été enlevée sans ce qui nous assure une éternelle vie, et qu'elle est morte idolâtre, comme elle avait vécu. Ah! Alda, combien nos espérances sont plus consolantes, au moment de la séparation, qu'elles ne l'eussent été si tu avais persisté dans tes superstitions druidiques, qui eussent rendu éternelle notre prochaine séparation!

—Ne parle pas de séparation entre nous, dit Alda en fondant en larmes et se serrant contre son amie.

—Penses-tu donc qu'elle ne soit pas pénible pour moi aussi? reprit Susanne. Seulement j'ai appris à me soumettre en toutes choses à la volonté de notre Père céleste. Mais tu n'as pas entendu la fin de mon histoire, et je ne veux rien te cacher. Un jour que Lélia m'avait donné plusieurs commissions pour lesquelles j'avais à parcourir différents quartiers de Rome, en traversant le champ de Mars, je fus accostée par un mendiant qui saisit mon vêtement pendant que je passais, et tendit la main pour me demander la charité, avec un air égaré et une importunité pressante, dont je fus presque alarmée. Ses habits et tout son extérieur annonçaient une si profonde et abjecte misère, que je m'arrêtai immédiatement pour lui donner un petit secours; je venais de recevoir de Lélia un cadeau en argent, et je n'ai jamais refusé d'elle ces petits témoignages de bonté, parce qu'ils m'offrent les moyens de soulager la détresse de mes semblables. Mais avant que j'eusse pu lui remettre ma faible aumône, il s'écria dans ma propre langue: "Donnez-moi les moyens d'acheter quelque nourriture, ou je meurs!" Sa voix alla jusqu'à mon coeur, je le regardai en face: c'était mon oncle, celui qui m'avait vendue et mise en esclavage. Il me reconnut aussi, jeta un cri perçant quand nos yeux se rencontrèrent, et s'écria: "Tu m'as donc trouvé, ô mon ennemie?" Il voulait fuir; mais les forces lui manquèrent, et il tomba à mes pieds.

—Eh bien! Susanne, quels reproches lui adressas-tu?

—Ah! Alda, je ne pensai pas à lui faire des reproches quand je le vis si misérable. Je le relevai et ne prononçai qu'un mot, car je ne pouvais en articuler un autre, c'était: Azor!

"A ce nom, il se précipita sur la terre avec un cri d'agonie, et couvrit sa tête de terre, en arrachant ses cheveux et sa barbe avec toute la violence d'un profond désespoir.

"Ma tête s'égara; je restais pâle, tremblante, et frémissant d'horreur. Je faisais de vains efforts pour le questionner sur la cause de ses angoisses; je ne pus proférer que ces mots: "Azor! Azor!"

"Mon malheureux oncle, tournant sur moi ses yeux rouges et hagards, saisit convulsivement ma robe, et s'écria d'une voix rauque et entrecoupée: "Pourquoi questionner un vivant sur un mort? J'avais un fils, mais il n'est plus! je t'ai dépouillée de ton héritage pour augmenter ses richesses; la malédiction l'a poursuivi, il est devenu la proie de mes ennemis.

"Je t'ai vendue, afin que tu ne pusses pas mettre sa vie en danger en le convertissant à la croyance des Nazaréens; mais il est devenu l'un d'eux, en dépit de toutes mes précautions, et les Juifs, se levant contre lui, l'ont lapidé, comme ils avaient lapidé ton père; et quand je volai au lieu de son supplice pour enlever ses restes déchirés, ils m'insultèrent dans ma misère, me retinrent et me dirent: "Es-tu aussi l'un d'eux?" Je leur reprochai ce qu'ils avaient fait, et leur rappelai les malédictions prononcées contre eux pour tout le sang innocent qu'ils avaient répandu dans la ville. Alors ils m'accusèrent auprès des Romains comme un homme séditieux et un ennemi de César: ils se saisirent de mes richesses, me jetèrent en prison, et finalement m'amenèrent ici pour comparaître devant l'empereur Néron. Mais celui-ci vit que j'étais seulement un père malheureux et désolé, conduit au délire par le crime et l'infortune, et il ordonna qu'on me mît en liberté. Cependant il ne prit aucune mesure pour ma subsistance ou mon retour à Jérusalem, et depuis plusieurs jours je suis errant dans cette ville idolâtre des gentils, sans asile, sans ressources, souvent mourant de faim, et ne me soutenant que par les aumônes des esclaves. Méprisé et repoussé par tous les hommes, même les plus abjects, je me cache la nuit dans des maisons à demi brûlées, dans les ruines et la cendre; je cherche le repos, et je ne le trouve pas, car la main du Seigneur est contre moi."

"J'ai souvent été étonnée, Alda, d'avoir pu écouter un semblable récit aussi tranquillement que je le fis; mais j'étais soutenue, en ce moment d'inexprimable angoisse, par une force plus puissante que la mienne. D'ailleurs je ne pouvais m'occuper de moi-même dans ce funeste moment; je pensais seulement à l'homme infortuné qui était devant moi. Ses crimes passés étaient oubliés; tout ce que je me rappelais, c'est qu'il était le frère de mon père et le père d'Azor. Je ne voyais que sa misère. J'essayai de lui donner des paroles de consolation, de lui dire qu'il y avait un pardon, même pour lui, dans le repentir et la foi au Sauveur crucifié des hommes, qui était mort pour la rémission des péchés de tous. Mais il ne m'écoutait pas; je crois même qu'il ne comprit pas ce que je lui disais; car il s'enfuit avec des cris terribles, en dépit de tous mes efforts pour le retenir, et jamais je ne l'ai revu depuis, jamais je n'ai pu apprendre ce qu'il était devenu. Sa raison l'avait évidemment abandonné, et je crains qu'il n'ait péri misérablement. Quant à moi, je me suis désolée d'abord comme un être sans espérance; mais depuis ce temps le Tout-Puissant a soulevé le nuage qui était sur mon âme; il m'a appris à me réjouir pour Azor, et non pas à le pleurer, puisqu'il a été appelé à connaître la vérité, et que, au lieu de conserver plus longtemps une existence passagère, de vivre quelques années encore dans le péché et l'incrédulité, il a été jugé digne de recevoir la couronne du martyre, et il a passé avec moi le seuil de la vraie vie. Et maintenant Dieu, dans sa miséricorde infinie, daigne raccourcir les jours de mon pèlerinage sur la terre, afin que je puisse lui être plus tôt unie dans un bonheur éternel, où je serai abondamment consolée de tous les chagrins qui ont été mon partage dans cette vie fugitive, qui passe comme une veille de la nuit, et qui arrive à son terme comme finit un songe."

Il y avait quelque chose de profondément solennel dans la manière dont Susanne termina son récit; et quand elle eut cessé de parler elle serra Alda sur son sein, et l'embrassa plusieurs fois avec la plus tendre affection. Ensuite, changeant de ton, elle lui dit: "La matinée s'avance, les oiseaux chantent dans les jardins impériaux, et la population active de la grande ville se répand de tous côtés. Les inquiétudes, les travaux, les projets incessants, les joies, les douleurs et les crimes, hélas! de la journée, ont déjà commencé. Allons, Alda, il faut accomplir la tâche qui nous est imposée; car nous ne sommes pas libres (heureusement pour nous peut-être) de choisir nos occupations, puisque l'emploi de temps qui nous est accordé maintenant est à la disposition d'une autre."

Les jeunes amies offrirent alors leur sacrifice habituel d'adoration et de prière au Dieu tout-puissant, dispensateur de tous les biens. Elles avaient à peine terminé leurs dévotions du matin, que Narsa vint, d'un air de colère, les gronder de s'arrêter si longtemps ensemble sur le balcon, au lieu de se joindre à leurs compagnes, dans leurs appartements au-dessous. Alda aurait répondu avec impatience; mais Susanne prit la parole, et dit avec sa douceur ordinaire: "Excusez-nous, Narsa, j'ai mal dormi cette nuit, nous sommes venues prendre l'air ici, et nous ne nous sommes pas aperçues du temps qui s'était écoulé. Vous n'aurez plus sujet de vous plaindre de notre défaut d'exactitude."

Cette réponse ne laissait à Narsa aucun prétexte pour gronder encore. Les deux amies se disposaient à se rendre ensemble à l'ouvrage, quand elle dit à Alda que sa maîtresse devait passer cette journée et la suivante à sa villa de Tusculum, et que c'était son bon plaisir de la prendre avec elle.

"Vous n'entendez pas que je doive me séparer de mon amie? dit Alda en jetant ses bras autour de la taille amaigrie de Susanne.

—Je vous dis, esclave, que vous êtes désignée par la noble dame Lélia, fille de votre maître, comme une des servantes qui doivent avoir l'honneur de l'accompagner dans son voyage à Tusculum, répondit Narsa. Elle ne pense pas que la jeune fille juive soit assez bien portante pour y aller; autrement elle préférerait de beaucoup ses services aux vôtres, je puis vous l'assurer.

—Alors Lélia peut fixer son choix sur quelque autre de celles qui sont forcées de lui obéir, car je n'irai pas à Tusculum, dit Alda résolûment.

—Ne pas aller à Tusculum, barbare! ne pas suivre la noble Lélia quand elle l'ordonne! s'écria Narsa d'un ton mêlé de surprise et de colère; je voudrais bien connaître vos raisons pour oser refuser d'obéir à la fille de votre maître. Non pas que votre refus soit de la moindre importance; car il faut que vous y alliez, et vous le savez parfaitement.

—Pensez-vous que je consente jamais à quitter Susanne, quand elle a besoin de mes soins et de ma tendresse; pour suivre une Romaine, dont un injuste caprice de la fortune a fait ma maîtresse? reprit Alda en donnant un libre essor à sa hauteur native.

—Alda, chère Alda, quel est ce langage? dit Susanne d'un ton de reproche et de prière.

—Consentir, vraiment! reprenait Narsa, comme si le consentement d'une esclave signifiait quelque chose, quand ceux qui possèdent sur elle le droit de vie et de mort ont fait connaître leur volonté!"

Les yeux de la jeune Bretonne lancèrent des éclairs, elle jeta sur Narsa le coup d'oeil le plus méprisant; mais la réponse pleine d'indignation qu'elle se préparait à lui faire expira sur ses lèvres, quand elle vit les regards suppliants de son amie malade, qui, agitée par la crainte d'une scène violente, la prit à part, et la supplia de se rendre aux ordres de Lélia: et elle le fit avec tant d'instances, qu'Alda, quoique fortement tentée de persévérer dans sa résistance et de soutenir avec Narsa une lutte inutile, lui céda enfin, en disant: "J'irai, Susanne, puisque tu le veux; car je ne puis rien te refuser. Mais si tu savais ce qu'il m'en coûte de te laisser en ce moment!" ajouta-t-elle avec un regard plein de douleur. Car le danger de Susanne, dont elle ne s'était jamais aperçue, lui apparaissait tout à coup, au moment où elle allait la quitter, et lui faisait redouter une heure d'absence; combien plus deux jours entiers!

Susanne la calma, l'encouragea et chercha à l'égayer; mais quand on annonça la litière qui devait conduire Lélia à Tusculum, et qu'on appela Alda pour suivre sa maîtresse, elle se jeta en pleurant dans les bras de son amie, et déclara qu'elle ne pouvait la quitter.

"Va, ma chère Alda, va! dit Susanne; pourquoi me désoler ainsi? Ton devoir de chrétienne exige que tu ne provoques pas une colère inutile de la part de ceux qui n'auraient aucun pouvoir sur toi s'il ne leur eût été donné d'en haut.

—Oh! mais te laisser, Susanne! te laisser ainsi!" dit Alda en sanglotant, pendant qu'elle contemplait avec angoisse les traits abattus, les joues maintenant pâles comme la mort, et les formes presque transparentes de son amie.

"Veux-tu donc, Alda, m'affliger en refusant de céder à ma dernière requête?

—Ta dernière! Susanne, s'écria Alda, dans des alarmes toujours croissantes.

—Allons, ne me regarde pas ainsi, Alda, chère Alda, reprit Susanne d'un ton plus gai; nous nous reverrons, je l'espère fermement; ne nous séparons donc pas comme si c'était pour toujours."

Alda ne fit plus d'objections; les deus amies échangèrent en silence un tendre et long embrassement; car leurs coeurs étaient trop pleins pour qu'elles pussent prononcer une parole.

Un autre ordre de Lélia arriva, et Susanne, poussant doucement la jeune Bretonne, lui dit tout bas: "Va maintenant, mon Alda, si tu m'aimes, sans un moment de délai.

—Adieu donc, Susanne!

—Adieu, bien-aimée Alda, répondit Susanne; un long adieu, peut-être! murmura-t-elle doucement; mais que votre volonté soit faite, ô mon Dieu?" ajouta-t-elle, tandis que ses yeux mouillés de larmes suivaient Alda, qui, à pas lents, s'éloignait en jetant plus d'un regard en arrière, et prenait place dans la litière où était déjà Lélia, avec son affranchie favorite.

Lélia, très-mécontente du délai apporté à l'accomplissement de ses ordres, réprimanda vivement Alda pour n'avoir pas obéi sur-le-champ. En tout temps celle-ci lui eût sans doute répondu avec impatience; mais son caractère hautain était subjugué par sa triste et solennelle séparation de Susanne, et elle fondit en larmes.

Lélia fut touchée d'une sensibilité si peu ordinaire dans une personne aussi fière que l'était Alda, et elle se reprocha secrètement sa dureté; car il y avait des instants où cette enfant gâtée de la prospérité était capable de doux et même de tendres sentiments, et l'influence de ses défauts dominants, l'orgueil et l'amour-propre, put seule l'empêcher d'avouer à son esclave qu'elle regrettait de l'avoir affligée et si souvent maltraitée.

Après une longue pause, cependant, elle parla à la jeune Bretonne d'une voix douce et d'un ton de bonté, en lui faisant quelques remarques indifférentes; mais pour la triste Alda, depuis qu'elle était séparée de Susanne, le jour était obscurci, le soleil avait perdu son éclat; et, au lieu de répondre à Lélia, elle sanglota tout haut, dans l'amertume de son coeur. Lélia, se méprenant totalement sur la cause de son chagrin, supposa qu'elle pleurait parce qu'elle lui avait déplu, et elle lui dit de se consoler, parce qu'elle n'était plus fâchée contre elle.

A ces mots, les yeux d'Alda lancèrent des flammes au travers de ses larmes, et elle répondit à l'instant: "Pensez-vous que vos reproches aient le pouvoir de faire couler mes larmes, et que la fille du prince Aldogern se soucie de votre faveur ou de votre colère? Il serait heureux pour moi, en vérité, de n'avoir aucune autre cause de chagrin que votre mécontentement ou vos caprices."

On conçoit combien Lélia fut irrité de ce langage; Alda, à son tour, se repentit du tort qu'elle avait eu en offensant témérairement et sans utilité une personne qui, malheureusement pour les autres et plus encore pour elle-même, était en possession de ce périlleux attribut, un pouvoir despotique sur une partie de ses semblables. Possession fatale! Combien peu de ceux qui en sont investis savent résister à la tentation d'en abuser dans un moment de faiblesse ou de colère! Car nous voyons nos fautes avec des yeux si indulgents, et la plus légère offense des autres à notre égard d'une manière si exagérée, que le meilleur et le plus sage d'entre nous ne peut presque jamais être un arbitre impartial dans sa propre cause.


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