CHAPITRE VIII

Des brillants nuages qui sont au-dessus de moi l'alouette fait entendre son doux chant; mais qu'il y a longtemps que j'écoute pour entendre ta voix!

Qu'il y a longtemps! et en vain!

La nuit et l'aurore me laissent comme elles m'ont trouvée, gémissante et abandonnée.

La lumière éclaire l'été, et la pluie arrose l'arbre, mais jamais, hélas! jamais la consolation ne vient à moi.

Alda avait été prisonnière dans les murailles d'une ville pendant toute la durée de sa captivité chez Marcus Lélius, et quoique l'affection de sa bien-aimée Susanne allégeât depuis longtemps le poids de ses chaînes, qui autrement eussent été intolérables pour la libre fille d'un pays où la contrainte et les habitudes sédentaires des contrées civilisées étaient tout à fait inconnues, elle souffrait cruellement de cette retraite forcée.

La jeune Bretonne, qui avait été accoutumée à suivre les chasses, avec son père, ses frères, et de jeunes compagnes, à courir avec eux sur les collines et dans les vallées, avec toute l'ardeur qui naît de la jeunesse et de la santé, s'était courbée et flétrie dans l'étroite enceinte où elle était renfermée depuis tant de mois.

Ses yeux étaient fatigués de la splendeur qui l'environnait, et se lassaient de ne pouvoir jamais se reposer que sur de pompeux monuments, des colonnades de marbre, des statues colossales, des fontaines artificielles, et de symétriques jardins. L'agitation bruyante de la grande ville l'étourdissait; le mouvement continuel de la foule, passant et repassant, dans laquelle elle ne voyait aucun visage de connaissance, était accablant pour elle, et la vue des fleurs dans des vases, les chants des oiseaux en cage, la remplissaient de mélancolie.

L'enfant emprisonnée de la nature soupirait après les murmures d'un ruisseau, l'ondulation des vertes forêts, et la vue des collines et des vallons dans toute leur variété sauvage. En tout autre temps et dans toute autre circonstance elle eût accueilli avec délire le voyage à Tusculum et le privilége de passer deux longues et brillantes journées à la campagne, environnée de prairies verdoyantes, et sous l'ombrage des bosquets formés par le tendre et abondant feuillage nouvellement sorti des bourgeons printaniers; mais alors elle en détournait la vue avec un esprit sombre et distrait. Elle avait, il est vrai, laissé loin derrière elle la ville détestée, et son oreille était saluée par le murmure du ruisseau tombant de la montagne, par le bourdonnement des abeilles sauvages, et par les chants de milliers d'oiseaux; ses yeux, au lieu de rencontrer l'éternelle monotonie d'un marbre éblouissant de blancheur, se reposaient sur une délicieuse verdure, brillante de teintes variées, et elle était assise au milieu des ombrages de Tusculum; mais ses yeux étaient voilés de larmes, et elle ne pouvait partager la joie avec laquelle tout, dans la nature animée ou inanimée, saluait le retour du printemps.

Les champs, les bois et les eaux l'environnaient, et la chaîne élevée des montagnes de l'Abruzze s'étendait devant elle; mais elle détournait de ce riche tableau ses regards attristés, pour les fixer au loin sur les tours de Rome, où ses inquiètes pensées la reportaient, car là était son trésor, et son coeur aussi. Toute autre chose était sans valeur pour elle, et ce fut réellement avec la plus grande difficulté qu'elle put résister à la tentation qu'elle éprouvait d'échapper à la surveillance de Lélia, et de retourner à Rome près de sa bien-aimée Susanne. La seule crainte qui pût l'empêcher d'en faire la tentative fut celle de causer à son amie une vive contrariété, et d'encourir ses doux et sérieux reproches.

Lélia était impatiente et irritable: mécontente d'elle-même, toux ceux qui l'approchaient devaient naturellement ressentir d'une manière ou d'une autre les effets de sa mauvaise humeur. Mais rien ne pouvait plus augmenter l'impatience d'Alda; car elle avait atteint son apogée avant que la jeune Bretonne eût passé six heures à Tusculum, persuadée que si elle pouvait seulement retourner à Rome, elle ne souhaiterait jamais de revoir la campagne, et oubliant que, tant qu'elle y avait été, elle avait soupiré, comme un aigle en cage, après les solitudes les plus sauvages de la nature: tant les humains sont inconséquents dans leurs désirs; tant il est vrai que le lieu que nous détestons aujourd'hui peut devenir demain pour nous un centre d'attractions et offrir à notre imagination un intérêt plus puissant que celui même qui a été, pour ainsi dire, sanctifié par nos premiers attachements.

Le soir du second jour, Alda retourna à Rome avec sa maîtresse. Ce voyage au retour lui parut interminable, et, dans l'extrême agitation qui s'était emparée d'elle, elle ne faisait que de courtes et brusques réponses à toutes les observations que lui adressait Lélia. Elle sentait le tort dont elle se rendait coupable en agissant ainsi; mais elle ne pouvait se résoudre à surmonter son humeur, qui, excitée par l'état de pénible anxiété où elle se trouvait alors, s'irritait pour le moindre sujet; et plus d'une fois cette réflexion se présenta à son esprit: Je blâme Lélia; je l'accuse d'une conduite déraisonnable, et de se livrer aux accès d'une injuste colère: hélas! je ne lui ressemble que trop par ces défauts que je remarque en elle!

Quand la litière s'arrêta au palais de Marcus Lélius, et qu'une longue file d'esclaves rampants, de serviteurs et d'affranchis, s'avança pour recevoir leur jeune maîtresse, le regard inquiet d'Alda parcourut la foule pour y découvrir Susanne; mais ce fut en vain: elle n'était pas parmi ceux qui s'étaient assemblés sous le portique en tenant des torches allumées. A peine Alda put-elle contenir le mouvement qui la portait à s'élancer de la litière même avant sa maîtresse, qui descendait avec beaucoup de pompe et de cérémonie, mais quand elle vit que Pamphylia, l'affranchie favorite, allait aussi passer avant elle, et sachant que sa sortie se ferait avec encore plus d'apparat et de solennité que celle de sa maîtresse (car Pamphylia était lente, majestueuse et étudiée dans tous ses mouvements, afin de pénétrer le reste de la maison de sa haute importance), elle fut incapable de contenir sa vivacité: passant donc devant elle, elle sauta hors de la litière, et, se précipitant impétueusement au milieu de la foule des esclaves et des serviteurs, elle entra dans le palais avant que Pamphylia, stupéfaite, fût revenue de l'étonnement que lui causait ce qu'elle appela l'inconcevable impolitesse de la jeune barbare, quoique ce fût, comme elle le disait, "ce qu'on pouvait attendre d'une sauvage Bretonne."

Alda cependant ne trouvait pas celle qu'elle était si pressée d'embrasser après sa courte sa courte mais insupportable absence; et, ne recevant aucune réponse de ses compagnes d'esclavage à toutes les questions empressées qu'elle leur adressait sur Susanne, elle se hâta d'aller chercher cette dernière dans la chambre élevée qu'on avait mise à leur disposition.

"Susanne, bien-aimée Susanne, me voilà de retour! s'écria-t-elle en s'approchant de la porte d'un pas précipité. Susanne, es-tu ici?" continua-t-elle d'une voix altérée par l'effroi que lui causait un silence prolongé; puis, avec un douloureux pressentiment qu'elle ne s'expliquait pas, elle poussa la porte entr'ouverte, et jeta un regard plein d'inquiétude dans la chambre solitaire et délabrée. Mais, apercevant Susanne étendue sur son lit, elle la crut endormie, et, incapable de résister au désir de contempler son visage chéri, elle s'en approcha bien doucement, dans la crainte que le bruit de ses pas ne troublât son sommeil. Vaine précaution! ce sommeil était trop profond pour qu'aucun bruit humain pût désormais le troubler. Un flot des rayons argentés de la lune, se répandant à travers la fenêtre ouverte, jetait une pâle et froide lueur sur le front plus pâle et plus froid encore de Susanne, et laissait voir l'ineffable expression de paix qui reposait sur son visage, tandis que le sourire angélique qui se dessinait sur ses lèvres disait avec une silencieuse éloquence qu'elle avait trouvé le bonheur dans la mort.

Alda contemplait le corps inanimé et les traits si calmes de son amie dans une agonie de douleur que nulle parole ne pourrait exprimer, et le désespoir de son coeur, répandu sur son visage, offrait un contraste frappant avec le profond repos et la solennelle douceur que la main de la mort avait imprimés sur chacun des traits de celle qu'elle pleurait.

Mais Alda, qui n'était pas préparée à ce coup terrible et accablant, ne put le supporter, et, succombant sous le poids de sa douleur, elle tomba évanouie. Ses émotions avaient été si violentes, que la nature lui accordait une trêve afin qu'elle pût résister à celles qui lui étaient encore réservées.

Alda resta sans connaissance plusieurs heures au delà de la durée d'un évanouissement ordinaire; elle ne reprit ses sens que lorsque les premiers rayons du soleil échauffèrent son visage, et que la brise fraîche du matin, soufflant à travers la fenêtre ouverte, souleva les boucles de ses longs cheveux blonds, négligemment épars sur ses épaules et sur le plancher, où elle était étendue sans mouvement.

La première sensation d'un retour à la vie fut le souvenir de la perte qu'elle avait faite; se relevant aussitôt, elle s'élança vers le lit de Susanne pour embrasser les restes glacés de son amie, et contempler encore une fois ses traits chéris. Mais cette dernière consolation même fut refusée à sa douleur; car le corps avait été enlevé pendant son évanouissement, et elle ne revit plus Susanne.

Depuis le jour où un père bien-aimé était mort dans les bras de la malheureuse Alda, au fond du cachot où l'avaient jeté les Romains, la laissant orpheline et captive sur une terre étrangère et ennemie, elle n'avait rien senti de semblable à ce qu'elle éprouvait en ce moment, et la violence de son désespoir fut telle, qu'elle terrifia ceux qui en furent les témoins. Elle ne pouvait encore se dire que Susanne était passée de cette terre d'épreuves et de misères, de l'exil et de l'esclavage, à cet état bienheureux où la douleur est inconnue, où les larmes du juste sont essuyées pour toujours, et elle la pleurait comme si l'espérance se fût enfuie avec elle.

Chaque jour qui s'écoulait augmentait encore son affliction, en lui faisant sentir davantage la perte qu'elle avait faite, et personne ne pouvait maintenant lui offrir de consolation. Elle ne reconnaissait pas la main du Seigneur dans le malheur qui l'avait frappée; elle murmurait contre sa justice et sa sagesse, et elle ne voulait pas voir qu'il lui avait enlevé l'idole qu'elle s'était faite sur la terre, afin qu'elle reportât toutes ses affections sur lui, son père et son Dieu. Elle savait bien que celle qui n'était plus aurait été la première à condamner son défaut de résignation, et la vaine rébellion de son coeur contre la volonté du Dieu tout-puissant; mais elle-même ne voulait pas courber la tête sous la main adorable qui la châtiait. De plus, ses manières hautaines, son silence dédaigneux, rebutaient tous ceux qui étaient autour d'elle.

D'abord, à la faveur de son attachement pour Susanne, qui était bien connu, on eut quelque indulgence pour sa position; mais quand on vit que, sans égard pour les représentations ou les menaces, elle rejetait obstinément les travaux de chaque jour, on eut encore une fois recours aux moyens violents. Ils eurent, il est vrai, pour effet de la tirer du sombre désespoir et de l'accablement où elle avait été plongée par la mort de son amie; mais ce fut pour exciter en elle un des plus terribles accès de colère qu'elle eût encore ressentis, pendant lequel elle adressa les paroles les plus insultantes à Lélia, qui ordonnait qu'elle fût sévèrement punie.

Si Alda n'eût été retenue, elle aurait rendu les coups qu'elle recevait de Narsa à sa tyrannique maîtresse; mais à la fin, épuisée par les efforts de son inutile fureur, elle tomba dans un état d'immobilité et d'abattement dans lequel elle resta longtemps, comme insensible à tout ce qui se passait autour d'elle. Toutefois, tandis que ses yeux étaient fermés, ses larmes taries, et ses lèvres silencieuses, son esprit était activement occupé.

Une pensée l'avait frappée, une nouvelle et soudaine pensée, qui rappela les émotions de l'espérance sur ses joues décolorées: elle avait conçu l'idée d'échapper à l'esclavage. Tant que Susanne avait vécu, des liens plus forts qu'une chaîne de fer l'avaient attachée à la captivité qu'elle partageait avec elle; et, pour l'amour de Susanne, la fière Alda se fût soumise à fendre le bois, à tirer de l'eau, ou à habiter un cachot d'où la lumière du jour eût été exclue à jamais; ce lien était brisé, et, poussée au désespoir par le souvenir de ses malheurs et des mauvais traitements qu'elle avait endurés, elle résolut de n'en pas supporter plus longtemps.

Décidée à exécuter le dessein qu'elle avait formé de fuir sur-le-champ, elle affecta un calme qu'elle était bien loin de sentir, et réussit à endormir les soupçons de ses tyrans, en séchant ses larmes, et reprenant en silence l'ouvrage qu'elle avait si longtemps négligé. Elle travailla assidûment jusqu'à l'heure du repos; alors on lui permit de se retirer dans sa chambre solitaire. Sans se déshabiller, elle se jeta sur son lit, écoutant attentivement, jusqu'à ce qu'un profond silence lui apprît que toute la maison était ensevelie dans le sommeil.

Alors elle se leva, quitta sa chambre sans bruit, et, favorisée par la nuit, parvint à s'échapper du palais de Marcus Lélius.

Perdue et abandonnée, je marche ici d'un pas faible et lent, tandis que les déserts sans bornes semblent s'étendre encore devant moi.

La jeune fugitive, tremblante et le coeur palpitant, traversa les rues désertes de la magnifique cité qui était alors la reine du monde connu. Ce puissant assemblage de crimes et de gloire, de bassesse et de grandeur, était plongé dans un calme profond. L'esclave jouissait d'un court sursis accordé à ses peines, le méchant cessait un moment de faire le mal, et le travailleur goûtait le bienfait du repos. L'embarras des affaires, le tumulte bruyant et l'agitation de la journée étaient alors suspendus; le silence qui régnait partout n'était interrompu que par les aboiements du chien de garde, le tintement accidentel des sonnettes portées par les sentinelles, les bruits éloignés d'une gaieté mêlée d'ivresse dans le palais impérial, et les doux murmures du vent dans les jardins publics.

Même en ce moment de trouble et d'alarmes, la jeune Bretonne fut frappée du contraste qu'offraient les splendeurs de Rome, ses portiques de marbre, ses colonnades, ses statues, ses temples, ses fontaines, avec les huttes grossières, bâties en bois et couvertes de chaume, dont les rues éparses, étroites et irrégulières de la capitale de son pays étaient composées. Mais elle détournait ses regards avec un froid dédain des grandeurs et de la magnificence de la ville impériale, en pensant aux crimes odieux qui se commettaient la nuit et le jour dans ces habitations de luxe et de misère, et se disait intérieurement que Rome, élevée comme une reine au-dessus de toutes les nations, était plus réellement abjecte et plus déshonorée que la plus humble de celles dont son orgueil avait triomphé.

Alda parcourut précipitamment les magnifiques rues, nouvellement bâties, où la grandeur et la richesse avaient déjà fixé leur résidence, et dirigea ses pas vers le quartier de la ville qui restait dans un état de ruine et de désolation depuis les ravages du feu; et de là elle trouva sans difficulté un sentier isolé, conduisant dans la campagne, qui la sauva du danger d'être questionnée ou même arrêtée par les sentinelles, si elle eût passé par les portes. Cet obstacle à sa fuite heureusement évité, elle respira plus librement, et se hâta d'avancer, sans s'arrêter, jusqu'à ce qu'elle se trouvât dans le voisinage d'un cimetière, hors des limites de la ville. Là elle fit une pause, en hésitant et jetant un regard mélancolique sur la longue suite de pierres tumulaires que les pâles rayons de la lune éclairaient d'une lueur douce et paisible; elle pensait y trouver la triste satisfaction de prier sur les tombes de son père et de son amie avant de quitter Rome pour toujours. Vaine espérance de calmer les douloureux souvenirs qui se pressaient dan son coeur! le lieu de leur sépulture lui demeurait inconnu.

Ils ne reposaient pas avec les nobles et orgueilleux Romains, quoique tous deux aussi fussent nobles, et l'un d'eux de sang royal. Ils avaient été enterrés dans le sépulture des esclaves; Alda se le rappela, et, voyant que la consolation de pleurer sur le lieu de leur repos terrestre lui était même refusée, elle se frappa le sein avec douleur, et continua sa marche incertaine.

Elle ne savait où se diriger; à peine s'en occupait-elle, pourvu qu'elle échappât au joug pesant de l'esclavage de Rome. Jeune, active et vigoureuse comme elle l'était de corps et d'âme; accoutumée aux travaux, aux fatigues, aux dangers, et n'en craignant aucun, elle poursuivit sa course avec la sagacité, le courage et la promptitude d'un Indien de l'Amérique quand il voyage dans un pays qui lui est inconnu.

Bientôt elle eut laissé Rome loin derrière elle, et s'étant rafraîchie avec quelques gorgées de l'eau du Tibre, elle résolut de traverser ce fleuve, dont elle avait jusque-là suivi le cours, et, ôtant ses sandales, elle y marcha les pieds nus, dans un endroit guéable, où le sable jaune semblait, aux premiers rayons du soleil levant, un lit d'or sur lequel coulait cette eau peu profonde.

Quand elle eut gagné la rive opposée, Alda se retourna, et, apercevant encore les faîtes éloignés de la ville des sept collines, elle joignit les mains en s'écriant: "Je suis encore Bretonne, car je suis libre!" Et, s'agenouillant sur le sol humecté de la rosée du matin, elle fit ses prières avec ferveur, et remercia Dieu, qui avait permis qu'elle brisât les chaînes de ses oppresseurs. Puis elle poursuivit sa route avec un nouveau courage.

Tout autour d'elle lui était étranger; mais, après s'être arrêtée pour regarder l'ensemble du pays, elle dirigea sa course vers les montagnes de l'Abruzze, où elle jugea qu'elle pourrait trouver un abri caché, s'en reposant pour sa subsistance sur cette généreuse Providence dont les bienfaits s'étendent à tous, et se confiant entièrement en Celui qui nourrit les petits des oiseaux, et qui ne souffrirait pas qu'elle mourût de faim dans le désert.

Elle marcha toute la journée, sans s'écarter pour trouver quelque nourriture; mais, malgré tous ses efforts, la nuit la surprit à une grande distance encore d'aucun lieu de refuge. Alors elle monta sur une colline pour mieux voir au loin, et aperçut un parti de soldats romains sur la route de Tusculum. Elle s'enfonça promptement dans un bois épais pour les éviter, dans le cas où elle serait l'objet de leurs recherches, comme elle se l'imaginait, s'exagérant l'importance de sa perte. Cependant, quand ce moment d'effroi fut passé, elle commença, en dépit de son courage et de son énergie, à ressentir très-péniblement la faiblesse et la fatigue qui résultaient de sa longue marche et de la privation de toute nourriture; et, comme les ombres de la nuit s'épaississaient autour d'elle, elle se repentit d'avoir quitté la plaine pour se perdre dans les labyrinthes de la forêt, et se fût trouvée heureuse d'obtenir un abri dans la hutte la plus misérable ou la grotte la plus solitaire: car il lui semblait plus que probable que ces bois sombres étaient un repaire de brigands et infestés par les bêtes féroces. Cette dernière supposition se confirma bientôt d'une manière effrayante, par le son lugubre des hurlements que poussaient les loups en descendant des montagnes qui entouraient ces lieux sauvages.

Une obscurité complète enveloppa bientôt Alda, qui ne savait de quel côté tourner ses pas, et pour la première fois son courage l'abandonna. Accablée de fatigue, épuisée par la faim, embarrassée dans les broussailles et les bruyères qui l'arrêtaient à chaque pas, écorchaient ses pieds ou la faisaient tressaillir en accrochant ses vêtements, elle se sentit atteinte de découragement et de terreur, et pria dune voix élevée, non les esprits des bois et des collines, divinités fabuleuses de son pays, auxquelles, par un étrange retour des superstitions de son enfance, elle était tentée de demander secours dans ce moment suprême, mais Celui qui est fort pour sauver, et dont l'aide ne peut manquer au faible qui place toute sa confiance dans sa protection.

A peine sa prière était-elle achevée, qu'Alda aperçut à quelque distance une lumière qui brillait entre les arbres. Sans la moindre hésitation, la pauvre fugitive se guida sur cette lueur bienfaisante, se frayant à grand'peine, avec une énergie nouvelle, un passage à travers les obstacles de tout genre, et elle découvrit enfin que la lumière venait de l'intérieur d'une grotte creusée au pied d'une colline. Les éclats d'une joie bruyante, accompagnée par moments de chants grossiers, partaient de l'intérieur, et frappèrent les oreilles d'Alda. Elle se retourna promptement pour reprendre sa course; mais quand elle entendit les hurlements sauvages des loups, mêlés aux cris plaintifs des faibles animaux qu'ils saisissaient dans les bois ou dans la plaine, glacée de terreur, elle résolut de se jeter sous la protection des habitants de la grotte. Elle fit quelques pas en avant; puis s'arrêta de nouveau, à la vue d'une troupe d'hommes armés, vêtus de peaux de bêtes, et de la plus sinistre apparence, assis autour d'une grossière table de bois, sur laquelle étaient étalés différents mets, du vin et des fruits secs.

Des branches de pin enflammées et placées en guise de flambeaux dans les fentes de la caverne jetaient une lueur rougeâtre sur le visage des brigands (car Alda ne pouvait leur donner un autre nom), et, en jetant un regard consterné sur ces physionomies sauvages, elle se repentit de s'être autant hasardée. Alors elle voulut fuir; mais il était trop tard. Elle avait été aperçue, et toute la troupe l'entoura en poussant des cris qui la firent tressaillir. Un de ceux qui paraissaient les plus farouches lui saisit le bras, et lui demanda ce qu'elle voulait, d'un ton qui la remplit de terreur et lui ôta la faculté de répondre, tandis que les autres, frappés de surprise et d'admiration à la vue de sa jeunesse, de sa beauté, et de la simple et noble dignité de ses traits et de son maintien, la regardaient avec une curiosité non moins inquiétante pour elle que la sauvage grossièreté de celui qui la retenait.

"Ayez pitié de moi! s'écria-t-elle enfin: je suis étrangère, orpheline et esclave; en fuyant une maîtresse cruelle, je me suis égarée dans cette forêt; puis, effrayée par les hurlements des loups, j'ai cherché un refuge dans cette caverne. Si j'ai eu tort, je vous supplie de me pardonner.

—Si tu as dit la vérité, jeune fille, reprit le brigand qui la tenait par le bras, nous te protégerons; et, comme tu es jeune et belle, je pense que je te prendrai pour femme; car il y a longtemps que je désire en avoir une pour faire ma cuisine, coudre mes habits et me rendre une foule de petits services dont je suis las de m'acquitter moi-même.

—Un instant, un instant, Lupus! s'écrièrent à la fois plusieurs de ses camarades; tu n'as aucun droit à t'approprier ce butin: il y en a d'autres parmi nous qui désirent une femme tout aussi bien que toi.

—Je la tuerais de mes propres mains avant de la céder à un autre, répondit le féroce Lupus.

—Il vaudrait mieux, en effet, que la jeune fille fût tuée, que de la voir devenir une cause de discorde entre nous," dit un des brigands en dégaînant son poignard avec un air de sombre résolution.

Alda jeta un cri perçant, et s'écria dans sa langue natale: "Dieu de miséricorde, venez au secours de votre servante dans ce terrible danger!"

En ce moment un homme assez avancé en âge, mais d'une stature et d'un air majestueux, sortit de l'intérieur de la caverne et demanda la cause de tumulte. Alda, s'apercevant aussitôt, à la manière respectueuse dont les brigands se reculaient à son approche, qu'il devait être leur chef, arracha son bras de l'étreinte de Lupus, et, se jetant à ses pieds, implora sa protection.

"De quel pays êtes-vous, jeune fille? demanda-t-il; vous parlez avec un accent qui frappe doucement mon oreille, et me rappelle ma terre natale.

—Vous êtes Breton, s'écria Alda avec joie; je reconnais aussi l'accent de mon pays, quoique vous parliez une langue étrangère.

—Et qui vous amène si loin de l'île verdoyante de l'Occident?" dit le chef des brigands en attachant sur le beau visage d'Alda un regard scrutateur.

Des larmes remplirent les yeux de la jeune Bretonne tandis qu'elle répondait: "Quand le général romain Paulinius vainquit les armées de la reine des Junis, je partageai la ruine de mon père; je fus captive avec mon vaillant père Aldogern, et amenée à Rome.

—Enfant de mon ancien ami et de mon chef respecté! s'écria le chef des brigands: puis-je croire, en vérité, que je revois la noble Alda, que j'ai, dans son enfance, si souvent portée dans mes bras? As-tu, mon enfant, oublié Mainos, qui commandait sous ton père dans cette désastreuse bataille?

—Non pas, maintenant que regarde avec plus de calme ces traits qui m'étaient autrefois si familiers, reprit Alda. Pardonnez-moi d'avoir été si longtemps à vous reconnaître, et dites-moi par quelle étrange destinée nous sommes amenés tous deux en cet endroit si éloigné de notre Bretagne.

—Vous ne pouvez avoir oublié, noble Alda, que j'ai partagé la captivité de votre vaillant père, et que j'ai été condamné, comme lui et vous-même, à faire partie du triomphe de nos ennemis.

—Hélas! dit Alda, mes cruelles angoisses pour les souffrances et la mort de mon père étaient comme un gouffre dans lequel tous les autres souvenirs de tendresse ou de douleur ont été engloutis. Mais quelle a été votre destinée après qu'on vous eut séparé de nous?

—L'esclavage, reprit Mainos; mais mon âme libre ne pouvait se soumettre à la servitude des Romains. Je brisai leurs chaînes, je m'enfuis dans ces bois et ces déserts, où j'eus le bonheur de devenir le chef d'une bande de braves proscrits, natifs de différents pays, unis dans la haine de Rome, quoique nous comptions parmi nous plus d'un Romain exilé.

—Eh quoi! l'ami, le compagnon de mon noble père est-il devenu le chef d'une bande de voleurs? dit Alda du ton d'un profond regret.

—Princesse, pouvais-je prendre un autre parti? répliqua son compatriote. Mon coeur était attaché à ma terre natale; mais comment aurais-je pu y retourner sans vaisseaux? Je ne suis pas comme l'aigle, qui peut étendre ses puissantes ailes sur les vents et s'élancer sans crainte à travers les plaines de l'air. J'étais pour jamais éloigné de la Bretagne, et je trouvais un peuple et une patrie dans les montagnes de l'Italie; et le captif méprisé que Rome avait donné en spectacle à ses artisans, à ses insolents patriciens, a rendu son nom la terreur des plus fiers d'entre eux tous, depuis qu'il est devenu dans ces montagnes le capitaine d'une bande libre."

Alda voulait répondre; mais Mainos lui dit qu'elle devait avoir besoin de nourriture et de repos, et l'obligea à prendre sa part du repas abondant préparé sur la table. Quand elle eut apaisé sa faim, il fit appeler la meilleure parmi les femmes des bandits, aux soins de laquelle il confia pour la nuit sa jeune compatriote. Cette femme conduisit Alda dans un endroit retiré de la caverne, où elle trouva un lit moelleux de mousse sèche, et elle dormit profondément jusqu'au lendemain matin.

L'Eglise peut errer dans le désert, mais Dieu nourrit toujours son enfant pèlerin.

(Mrs WEST.)

Lorsqu'Alda, à son lever, rejoignait son compatriote, elle le trouva fort empressé de connaître l'histoire de sa captivité et les détails de sa fuite. Elle les lui raconta, et il les écouta avec le plus vif intérêt. Plus d'une fois le fier Breton mit la main sur le manche de son poignard, et proféra des menaces de vengeance contre Marcus Lélius et sa fille, quand elle lui fit le récit de tous les mauvais traitements qu'elle avait reçus d'eux. Mais quand elle parla de la compatissante amitié dont sa généreuse compagne de captivité, sa bien-aimée Susanne lui avait donné tant de preuves, et qu'elle lui raconte dans un langage simple et touchant la mort de cette tendre et fidèle amie, puis lui dépeignit son amère douleur et son désolant abandon après ce triste événement, le brave guerrier ne rougit pas de mêler ses larmes à celles que versait encore la jeune Bretonne au souvenir de ces jours de douleur.

Et cette sympathie, Mainos ne fut pas seul à l'éprouver; car la troupe des proscrits assemblés autour d'eux écoutait dans une attention muette et avec des marques d'intérêt le récit que faisait Alda, exprimant par leurs gestes et leurs regards la rage, le chagrin, l'indignation et la pitié, suivant les différents sentiments que leur inspirait sa narration; et quand elle eut fini, ils la félicitèrent de sa fuite dans un langage grossier, mais sincère, et s'unirent à leur chef pour lui protester qu'elle trouverait au milieu d'eux un asile tranquille et sûr.

Mais Alda, quoique très-reconnaissante de la bonté qu'on lui témoignait, ne pensait pas qu'une caverne de voleurs fût pour elle l'habitation la plus convenable, et, après les avoir remerciés de leur sympathie et de leur bonne volonté, elle dit à Mainos que son désir était de trouver dans les montagnes une retraite paisible et solitaire, où elle pût vivre à l'abri des poursuites de Marcus Lélius et de tout visiteur incommode, et passer son temps dans les exercices de la dévotion et la contemplation des beautés de la nature.

Mainos comprenait très-peu ces sentiments; mais il lui répondit que, si tels étaient ses désirs, il lui ferait élever une cabane dans un endroit agréable, où elle pourrait jouir de la retraite et d'une parfaite liberté, et s'occuper de tout ce qui pourrait lui plaire. "Toutefois, ajouta-t-il, j'aimerais beaucoup mieux que vous voulussiez rester parmi nous, où tous les désirs de votre coeur seraient satisfaits aussitôt que connus, et où vous pourriez être notre reine, si vous le vouliez.

—Reine! répondit Alda. Hélas! mon ami, il fut un temps où mon coeur présomptueux aurait palpité à ce mot; mais j'ai appris à connaître les vanités et les peines de la grandeur, et la plus haute dignité à laquelle j'aspire maintenant, c'est le titre de chrétienne."

C'était un nom que Mainos n'avait jamais entendu; mais du ton de révérence avec lequel Alda l'avait prononcé, il conclut que c'était une dignité au-dessus de celle de reine, et il répondit sur-le-champ: "Quel que soit le but auquel ton ambition aspire, ô Alda, sache que ce sera le plaisir et l'orgueil de Mainos de la satisfaire en toutes choses." Et vraiment il était étrange aux yeux du puissant capitaine que sa jeune compatriote pût, en effet, borner ses désirs à la possession d'une cabane dans la vallée, avec un jardin, un ruisseau, un troupeau de six chèvres et de six moutons, qui était ce qu'elle avait demandé, quand il aurait pu la combler de dons que la femme de César eût enviés.

Empressé cependant de se conformer même à ce qu'il regardait comme un caprice de jeune fille, Mainos s'occupa pendant plusieurs jours, avec un grand plaisir, à surveiller les travaux de la demeure champêtre d'Alda, qui fut construite par ses camarades, sous sa direction, avec des branches d'arbres entrelacées et étroitement serrées par des plantes flexibles, cimentée au dehors avec de la terre glaise, et couverte d'écorce d'arbre et de mousse.

Cette construction extérieure formait une habitation claire et commode, et elle précédait une petite grotte naturelle, située dans la partie rocheuse de la montagne, et dont l'entrée était habilement close par une porte fermant avec exactitude, et qui ne pouvait être aperçue par ceux auxquels était inconnue l'existence de la retraite qu'elle cachait.

Quand la petite cabane fut entièrement achevée, meublée et fournie de toutes les choses nécessaires au bien-être et à l'agrément de la vie d'une solitaire, Mainos, non sans un peu d'orgueil, conduisit sa jeune compatriote à l'endroit délicieux dans lequel elle était située, et la pria d'en prendre possession et d'y fixer sa demeure. Alda fut enchantée de cette belle et profonde solitude, ainsi que du pâturage qui l'entourait; et, montrant son petit troupeau, elle dit à Mainos: "Ne suis-je pas reine maintenant?

—Reine, noble Alda? répondit avec surprise son compatriote.

—Eh! reprit-elle en souriant et s'asseyant sur un monticule couvert de thym et de serpolet, voici mon trône; plus loin, mon palais; et voilà mes heureux et innocents sujets," ajouta-t-elle en lui montrant le petit troupeau, d'un blanc de neige, qui broutait les gazons verts et émaillés de fleurs, près d'un ruisseau transparent qui coulait au milieu de la prairie.

"D'après cela, dit Mainos, tous les bergers seraient des rois.

—Assurément, répondit Alda, s'ils voulaient voir le sort d'un berger du même oeil que je le vois en ce moment.

—La vie d'un berger peut avoir beaucoup de charmes pour ceux qui se contentent d'une vie obscure et sans gloire, dans l'aisance et la sécurité, dit Mainos; mais il faut des domaines, des richesses, du pouvoir, de la grandeur et une autorité souveraine pour être un monarque; et quel berger posséda jamais tout cela?

—Il ne me serait pas difficile de prouver que je possède toutes les choses que vous venez d'énumérer, reprit Alda avec un gai sourire; car, pour les territoires, ne puis-je parcourir sans contestation et sans crainte l'espace immense de ces sublimes solitudes, ces bois, ces montagnes et ces vallées? Quant aux richesses, n'aurai-je pas celles que ni l'or ni le pouvoir ne sont capables de procurer: la paix, une sainte et tranquille joie, et l'espérance d'un céleste héritage qu'aucun usurpateur ne pourrait m'enlever? Et le pouvoir! n'ai-je pas celui de jouir de la liberté, de ce bien suprême dont personne ne peut apprécier l'étendue comme l'esclave échappé à ses fers? Quant à une autorité souveraine, l'empereur de Rome lui-même ne pourrait se vanter d'en posséder une plus absolue que celle que j'exercerai sur les sujets doux et soumis que vous m'avez donnés, et auxquels je me flatte d'en ajouter beaucoup d'autres, en distribuant mes bienfaits à ces jolis musiciens qui chantent si gaiement sur les branches des arbres dont ma charmante demeure est ombragée. De cette façon, échappant à tous les soins et à toutes les peines de la royauté, je jouirai entièrement du bonheur de régner."

Mainos branla la tête d'un air d'incrédulité.

"Ah! Mainos, continua sa jeune compatriote, autrefois je pensais bien différemment, et je me serais moquée de tout ce que depuis j'ai appris à apprécier. Le faux jour sous lequel j'étais accoutumée, depuis mon enfance, à considérer ces choses, n'existe plus pour moi maintenant; une vraie lumière m'a été donnée, et je puis dire avec vérité: "Il est heureux pour moi d'avoir été affligée!"

Il se passait peu de jours sans que Mainos vînt visiter Alda dans sa délicieuse vallée. Elle était pour lui un trésor caché sur lequel reposaient les plus vives affections de son coeur, comme l'amour d'un père repose sur une fille unique et bien-aimée; car c'est ainsi que le vaillant exilé Breton considérait l'enfant de l'ami et du compatriote qu'il avait perdu.

Il y avait un sujet sur lequel Alda aimait principalement à s'arrêter lorsqu'ils étaient ensemble, sujet du plus profond intérêt pour tous deux, quoique d'abord Mainos n'y donnât quelque attention que parce qu'elle l'en priait avec instance, et qu'il ne pouvait rien refuser à ses désirs.

C'était sur la grande affaire de son salut éternel qu'Alda travaillait avec anxiété à fixer ses pensées; et la tâche était difficile. Comment parvenir à surmonter les superstitions natives et les préjugés enracinés de son compatriote? Cependant, par degrés lents et presque insensibles, elle gagna du terrain sur lui; les impressions, une fois faites, se fortifièrent de plus en plus, et le temps n'était pas éloigné qui devait voir le chef barbare abandonner les erreurs de sa jeunesse, les crimes de sa vie présente, pour adopter les préceptes et la foi pure du christianisme.

Alda jouissait d'une tranquillité sans aucun nuage dans sa demeure agreste et solitaire, employant son temps à la culture de son petit jardin, aux soins de son troupeau, et à des exercices de dévotion. Il arriva un jour qu'une de ses chèvres s'étant éloignée de la vallée où elle paissait avec les autres, Alda courut à sa recherche jusqu'à une assez grande distance; et, grimpant d'une colline sur une autre, elle s'éloigna insensiblement plus qu'elle n'avait eu l'intention de le faire, de manière qu'à la fin elle s'égara dans les défilés de la montagne. Le soleil brillait encore sur la terre; mais il tournait à l'occident. Alda, qui avait été accoutumée dès son enfance à vivre dans un pays inculte et presque inhabité, n'en était nullement inquiète; mais, comme elle se trouvait un peu fatiguée de sa course dans des sentiers étroits et roides, elle s'assit sur un rocher escarpé pour se reposer un peu avant de redescendre.

De cet endroit élevé elle jeta les yeux sur le pays environnant, qui s'étendait à ses pieds dans toute la beauté d'un paysage d'Italie. Les bois, couverts d'un tendre feuillage, avaient cette teinte verte et brillante, aussi délicieuse qu'elle est éphémère. Quelques-uns des arbres se couvraient déjà de boutons blancs ou roses, et les courants d'eau descendaient dans la plaine, des montagnes où ils prenaient leur source, en ruisseaux limpides ou en torrents écumeux. Cependant Alda ne s'abandonna pas longtemps à la contemplation des charmes dont la nature avait enrichi la perspective qu'elle avait sous les yeux; car elle avait découvert dans le lointain la ville impériale aux sept collines, et ses pensées s'égaraient déjà dans les souvenirs de sa captivité passée. Quelque sombres qu'eussent été ses jours de douleur, elle se les rappelait alors tellement embellis par les doux soins et l'amitié de Susanne, qu'il lui semblait que, si le choix lui en était donné, elle renoncerait avec joie aux bienfaits et aux douceurs de la liberté, pour jouir encore, auprès de cette tendre amie, des délices de l'intimité, même dans la misère et l'esclavage.

A ces touchants souvenirs de celle qu'elle avait tant aimée, Alda fondait en larmes, et se représentait le bonheur dont elles auraient joui s'il leur eût été donné d'habiter ensemble son ermitage, dans le vallon de la montagne, et elle soupirait amèrement à la pensée que cela ne pouvait être. Ensuite elle se reprochait l'égoïsme de ses regrets, et s'écriait: "Pourquoi pleurer sur toi, Susanne? Pourquoi ce désir coupable de te rappeler dans un monde qui n'était pas digne de toi? Amie de mon coeur, pardonne ces souhaits ardents de l'âme de ton Alda! Cette âme, hélas! s'attache à la poussière, au lieu d'aspirer à s'élancer vers le ciel sur les ailes de l'espérance et de la foi, pour te chercher dans la demeure de l'éternelle félicité."

Ces paroles étaient encore sur les lèvres d'Alda, quand un doux refrain de mélodie sacrée s'éleva, sortant, à ce qu'il semblait, des cavernes rocheuses qui étaient à ses pieds, et un choeur de voix mélodieuses chanta le Requiem suivant:

Bienheureux ceux qui meurent dans la paix du Seigneur!Car leurs travaux sont finis, ils ne versent plus de larmes,Et, dit l'Esprit-Saint, ils se reposent après le combat;Ils ont échappé aux soins et aux tentations de la vie.

Les jours de l'exil et de la douleur sont passés pour eux;En combattant ils ont remporté la victoire.Ils se sont élancés, triomphants, hors des portes de la mort,Pour entrer, pleine de joie, dans la gloire de Dieu.

Alda écouta, dans une espèce d'extase, jusqu'à ce que les chants eussent entièrement cessé; car il lui semblait que l'âme bienheureuse de son amie se fût adressée à elle, d'un autre monde, avec des accents de sainte joie, au moment de son heureux passage du temps à l'éternité. Elle était encore absorbée dans l'étonnement et l'admiration, lorsque la pieuse symphonie frappa de nouveau son oreille; s'élançant du lieu où elle était, elle suivit les sons du choeur, et reconnut qu'ils partaient d'un défilé situé au milieu de la montagne un peu au-dessous de l'éminence sur laquelle elle était assise; et, guidée par la séraphique harmonie, elle arriva jusqu'à l'endroit où un petit nombre de chrétiens s'étaient assemblés pour pratiquer en commun le culte de leur glorieux Rédempteur.

Ils chantaient une hymne qui paraissait composée pour la circonstance présente.

Loin des lieux habités par les hommes coupables,Dieu tout-puissant, ton peuple a fui,Et dans les plis cachés de la montagneIl élève son coeur vers toi.

Dans ces solitudes profondes, Seigneur,Nos voix s'unissent et montent jusqu'à toi;Les forêts et les rochers retentissentDe l'hymne de la prière et de l'adoration.

Car tu es notre Dieu, tu seras notre récompense:Et que sont les douleurs et les maux de la vieComment ne pas t'en rendre grâces,Puisqu'ils mènent au ciel et à toi!

Les saints cantiques cessèrent, et il se fit un silence momentané; mais cette pause ne servit qu'à donner un effet plus puissant au chant de triomphe et de bénédiction qui termina la partie musicale de ce pieux exercice.

O vous, bois et vallées, louez le Seigneur!Louez-le, vous, rochers et fleuves puissants;Louez-le, vous, rosées et agréables zéphyrs;Louez-le, vous, nuages sombres et rayons éclatants!

Louez le Seigneur, vous, arbres majestueux;Vous, gazons et fleurs purpurines;Oh! louez le Seigneur, vous, mers orageuses;Et que tout le cercle des heures chante ses louanges!

Oh! louez le Seigneur, vous étoiles et lune,Et toi, astre éclatant de la lumière;Louez-le, ô aurore, midi et crépuscule;Loue le Seigneur, toi, nuit silencieuse et sombre!

Oh! louez le Seigneur, vous, puissants de la terre;Et vous, dans les travaux gémissant et pleurant;Qu'il soit aussi loué par vous, de céleste origine,Qui entourez son trône glorieux!

Et que tous les Esprits bienheureux,Qui entendent déjà son éternelle parole,Unis à tout, au ciel et sur la terre,Chantent en choeur la gloire du Seigneur!

Alda se présenta dans cette assemblée de chrétiens; et il fut à peine nécessaire qu'elle s'annonçât comme un membre de l'Eglise toujours croissante, quoique persécutée, de Jésus-Christ; car ses yeux rayonnaient de l'ardeur d'une vraie croyante, au moment où elle se joignit aux dévotions du petit troupeau avec une ferveur enthousiaste qui ne pouvait provenir que d'une piété sincère.

Quelques-uns des chrétiens réunis dans cette grotte cachée étaient des pèlerins de toutes les parties de l'Italie et de la Grèce. Le vénérable prêtre et une partie de la congrégation résidaient sur les lieux mêmes, après d'être retirés du monde pour se livrer sans trouble aux exercices de leur religion. Ils formaient une petite colonie dans les réduits des montagnes, où ils avaient été jusque-là à l'abri des persécutions des Romains, oubliant le monde, et oubliés par lui.

C'était la nuit du dimanche, et ils continuèrent leurs prières jusqu'à l'aube du jour suivant. Alda resta avec eux, et perdit de vue sa chèvre égarée.

Le lendemain, la jeune solitaire retourna chez elle, quoiqu'elle fût vivement pressée par la colonie chrétienne de faire partie de leur communauté; mais il y avait pour elle dans le profonde retraite de sa vallée un charme paisible et doux qu'elle ne put se résoudre à échanger contre les plaisirs de la vie sociale. Elle eut cependant d'agréables et fréquentes occasions de se réunir aux reclus de la montagne; tous les dimanches elle se joignait à la pieuse congrégation pour assister au service divin.

… Qui sont ceux que je vois avec ces vêtements flétris et déchirés, et qui ne semblent pas des habitants de la terre, quoiqu'ils y soient cependant?

Un soir qu'Alda était assise sur un banc rustique devant sa petite chaumière, elle aperçut deux étrangers (un homme et une femme) qui s'avançaient vers elle. Quoiqu'ils fussent encore à une assez grande distance, elle put voir qu'ils étaient accablés de fatigue. L'homme, qui annonçait un âge mûr, marchait d'un pas faible et languissant, s'appuyant lourdement sur sa compagne, jeune et délicate, qui semblait incapable de supporter le fardeau sous lequel on la voyait ployer.

Le coeur d'Alda était changé par ses propres souffrances, et il s'était adouci par le divin esprit de cette religion qui prescrit une charité universelle et des sentiments bienveillants pour tout le genre humain.

La vue de ces voyageurs fatigués l'émut vivement, et la remplit de compassion pour leur détresse, trop évidente; elle se leva pour aller à leur rencontre et leur offrir l'hospitalité sous son humble toit.

En approchant des étrangers, elle observa qu'ils étaient pauvrement vêtus; mais les rayons obliques du soleil couchant, frappant sur son visage, l'éblouissaient de manière à l'empêcher de distinguer leurs traits. Lorsqu'elle fut assez près d'eux pour les saluer, et avant qu'elle eût eu le temps de le faire, la jeune femme poussa un cri perçant, et, joignant ses deux mains avec désespoir, elle s'écria: "Nous sommes perdus, mon père!" Le vieillard se laissa tomber sur la terre avec un profond gémissement.

Alda s'élança pour offrir ses secours; mais elle recula aussitôt: elle avait reconnu dans ces étrangers Marcus Lélius et sa fille.

A la vue de ses cruels oppresseurs, mille sentiments se combattirent dans le coeur de la jeune Bretonne. Elle devint pâle et pouvait à peine respirer. Il était évident, d'après leur déguisement, leur agitation et leurs alarmes, que quelque grande calamité était tombée sur le père et la fille, et les avait obligés de fuir. Les vêtements de Marcus Lélius étaient d'ailleurs couverts de sang, et son bras droit pendait immobile à son côté.

Une pâleur de mort était répandue sur le visage de Lélia; ses beaux cheveux, dont elle avait été si fière, tombaient en désordre sur ses épaules; ses yeux étaient rouges et gonflés de larmes; elle avait perdu une de ses sandales, ses pieds étaient déchirés par les ronces et les épines, et ses vêtements étaient souillés et lacérés. Tout en elle annonçait la misère et la douleur.

Pendant un instant ces trois personnes gardèrent un profond silence, que Lélia rompit la première. Sa voix était faible et tremblante, et pourtant elle conservait ses manières hautaines. "Alda, dit-elle, le mauvais génie des Lélius a voulu que vous vous trouvassiez sous nos pas à l'heure où nous sommes abandonnés des dieux et frappés par les hommes; nous vous avons maltraitée, et le moment de la vengeance est arrivé pour vous. Nous sommes proscrits par l'empereur; le prix du sang est fixé sur nos têtes: vous pouvez l'obtenir en dénonçant notre retraite à ceux qui suivent nos traces."

Il y avait dans la conclusion de ce discours quelque chose de profondément offensant pour la jeune Bretonne; c'était un trait acéré ajouté à toutes les injures qu'elle avait reçues de Lélia. Elle répondit fièrement: "Si vous êtes capable d'une aussi basse vengeance que celle de trahir pour l'attrait d'un peu d'or un ennemi tombé, sachez que toutes les richesses dont Rome peut disposer ne m'inspireraient pas la tentation de commettre une action aussi odieuse." Et, en parlant ainsi, elle s'éloigna sans regarder Lélia et son père.

Mais agir avec hauteur dans un moment semblable n'était pas d'une chrétienne. Alda le sentit, et quand, se retournant avant d'entrer dans sa demeure, et jetant les yeux sur les deux infortunés Romains, elle vit Lélia se pencher avec toutes les marques du désespoir sur le corps de son père, son coeur lui reprocha avec force des sentiments si opposés aux saints préceptes du divin Maître, et la pensée qu'elle avait eue d'abandonner ses ennemis tombés, quand la main du Seigneur les avait frappés.

Six mois avant cette époque, Alda se serait réjouie de leur malheur avec une cruauté vindicative; elle aurait pris plaisir à leur retourner le dard dans la plaie, à leur reprocher tous les outrages qu'elle avait reçus d'eux, à leur faire sentir la justice de la punition qui était tombée sur leurs têtes; et même, un moment, les mauvaises passions propres à sa nature surmontèrent les sentiments de la chrétienne, lorsque, retournant vers Lélia, elle vit la colère briller dans les yeux de celle-ci. Car Lélia, pénétrée de la pensée qu'Alda ne revenait que pour l'insulter dans sa misère et triompher de sa chute, était résolue à ne pas paraître plus humble dans ses revers qu'elle ne l'avait été aux jours de sa grandeur. Elle jeta donc sur la jeune Bretonne des regards où se peignaient la défiance et le mépris, en lui disant: "Reviens-tu pour repaître tes yeux de l'agonie de mon père expirant, et pour te réjouir des calamités qui nous ont précipités dans la poussière?"

Alda, s'éloignant encore avec indignation, eut bien de la peine à réprimer les paroles de colère qui se pressèrent sur ses lèvres.

En ce moment Marcus Lélius poussa un profond soupir et ouvrit les yeux. Lélia se jeta près de lui sur la terre, souleva sa tête languissante, et la posa sur son sein. Elle contemplait ses traits agités de mouvements convulsifs semblables à ceux de la mort, se tordait les mains avec désespoir, et jetait autour d'elle des regards désolés, comme si elle eût cherché du secours pour son père, tandis que les larmes qu'elle avait eu tant de peine à retenir en présence d'Alda, éclataient comme un torrent et tombaient en larges et pesantes gouttes sur le visage du vieillard, et que sa poitrine se soulevait sous les sanglots convulsifs qu'elle s'efforçait en vain de contenir.

Alda se rappela ses propres et inexprimables douleurs, alors qu'elle était elle-même agenouillée auprès de son père mourant, et ne comprit que trop la désolation de la malheureuse fille de Marcus Lélius; elle aurait voulu lui adresser des paroles de paix; elle se rapprocha encore, pour essayer de la consoler dans sa détresse. Mais ses lèvres tremblaient par la violence de son émotion, et elle se retourna promptement pour cacher les larmes qui coulaient de ses yeux. En ce moment les pas retentissants de chevaux qui s'avançaient vers le lieu où ils étaient se firent entendre sur les rochers qui environnaient le vallon.

A ce bruit, la terreur qui saisit Lélius prêta des forces inespérées à ses membres épuisés; il se leva précipitamment, et s'écria avec effroi: "Ce sont mes persécuteurs; ils m'ont poursuivi jusqu'ici."

Lélia, oubliant l'orgueil, la colère et la honte dans cet instant suprême, et cédant à la force de son amour filial, se jeta aux pieds d'Alda, saisit sa robe, et s'écria: "Méprise-moi, tue-moi, trahis-moi si tu veux; mais sauve mon père!

—Suivez-moi, et j'essaierai de vous sauver tous deux," dit Alda, profondément touchée.

A peine les malheureux fugitifs avaient-ils atteint le seuil de la cabane d'Alda, que l'ombre des cavaliers s'avançant à l'entrée du vallon projeta de longues lignes, par la direction oblique des rayons du soleil couchant.

Alda s'empressa de faire entrer les fugitifs dans la grotte intérieure de sa demeure, dont l'entrée était, comme nous l'avons dit, habilement cachée à tous les yeux. Parfaitement calme à l'égard de toutes les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter pour elle de sa complicité avec les proscrits, la jeune Bretonne s'avança vers la porte de sa chaumière, où arrivaient les soldats romains.

Le ton et les manières de leur chef étaient très-polis, et Alda vit d'un coup d'oeil qu'elle n'avait rien à craindre de lui.

"Jeune fille, lui dit-il, pouvez-vous m'enseigner le chemin qu'ont pris un vieillard et sa fille, déguisés en esclaves étrangers, qui ont dû passer dans cette vallée il n'y a qu'un moment? Ce sont des Romains proscrits, d'un haut rang, et vous aurez droit à une riche récompense de l'empereur Néron, si vous nous mettez sur leurs traces."

Alda aurait péri plutôt que de trahir la retraite qu'elle-même avait offerte aux malheureux proscrits; elle ne voulait pas proférer un mensonge, et cependant un silence obstiné aurait eu les conséquences les plus fatales pour Marcus Lélius et sa fille, en faisant soupçonner qu'ils étaient dans le voisinage; de plus, il aurait probablement provoqué la colère des soldats, qui lui auraient infligé des tortures pour lui arracher son secret.

Dans cet embarras Alda eut recours à un subterfuge, et répondit hardiment, dans le dialecte barbare des Junis, qu'elle mourrait plutôt que de trahir les infortunés objets de leurs recherches.

Les soldats romains, qui heureusement n'avaient jamais été employés dans les guerres de la Bretagne, ne comprirent pas un mot de sa réponse, et le chef dit en riant qu'il était regrettable qu'un assemblage si étrange de mots durs et inintelligibles sortît d'une si charmante bouche. Néanmoins il crut devoir visiter la petite cabane, ce qu'il fit sans découvrir la chambre du rocher, dont l'entrée, outre qu'elle était bien cachée, se trouvait placée dans un coin très-obscur. Ne voyant rien qui pût attirer ses soupçons, le capitaine, après plusieurs vains efforts pour obtenir quelques informations en expliquant par signes à Alda le but de ses recherches, pensa qu'il tétait inutile de perdre plus de temps auprès d'elle; il remonta donc à cheval, et, lui jetant une poignée de pièces d'argent, il partit au grand galop pour rejoindre sa troupe.

La jeune princesse laissa tomber sur l'argent un regard d'ineffable dédain, et, comme si elle eût pensé qu'il souillait sa demeure, elle le poussa du pied avec mépris, en s'écriant: "Va, idole des Romains, vil métal pour l'amour duquel ils ont versé le sang, et porté la désolation au sein de toutes les nations qui sont sous le soleil!"

Quand les soldats furent complétement hors de sa vue, et qu'elle put penser qu'il n'y avait plus aucun sujet d'appréhender leur retour, elle se hâta de se rendre auprès des malheureux proscrits pour calmer leur anxiété, et leur apprendre que le péril était passé.

Marcus Lélius fit une exclamation de joie, et, moins profondément sensible que sa fille à l'humiliation de devoir la vie au généreux dévouement d'une ennemie justement offensée, il se répandait en expressions de gratitude envers celle qui avait été son esclave, en y joignant la promesse des plus grandes récompenses s'il pouvait jamais recouvrer ses honneurs et sa fortune.

"Si le gain eût été mon but, Marcus Lélius, répondit la jeune Bretonne avec un regard de mépris, je n'aurais pas refusé l'or que le centurion romain vient de m'offrir pour prix de votre capture.

—Est-il possible, généreuse esclave, que tu aies résisté à une si puissante tentation?

—L'effort était, en, vérité, léger pour celle qui venait de réussir à étouffer les plus violents, les plus profonds sentiments de vengeance, après d'aussi grandes injures," reprit Alda, dont les lèvres tremblantes pouvaient à peine proférer ces paroles.

Marcus Lélius, accablé de confusion, se tut, et se disposa à partir. Lélia, plus péniblement agitée que son père par une émotion mêlée de reconnaissance, de honte et de chagrin, essaya de prononcer quelques mots; mais, incapable, malgré tous ses efforts, d'en articuler un seul, elle pressa seulement ses mains sur son coeur, et salua Alda en franchissant le seuil de la cabane où elle venait de trouver un refuge.

Une vois se faisait alors entendre dans le sein d'Alda, une voix qui lui disait tout bas: "Suffit-il de n'avoir pas insulté tes ennemis dans leur disgrâce, de n'avoir pas refusé de les cacher pour les soustraire à la poursuite de ceux qui voulaient leur arracher la vie? Un généreux païen même n'eût-il pas agi comme tu l'as fait? Mais tu es chrétienne, et tu dois faire davantage. Tu vois tes ennemis affamés, et tu ne leur as pas donné à manger; ils ont soif, et tu ne leur offres pas à boire; ils sont sans secours, sans abri, affligés, persécutés et poursuivis par ceux qui en veulent à leur vie, et tu souffres qu'ils quittent l'abri de ton toit!"

Alda ne résista pas au sentiment qui plaidait dans son coeur; elle se hâta de suivre les infortunés Romains, et, posant sa main sur le bras de Lélia, elle dit: "La nuit s'approche, et vous êtes loin de toute habitation. Ces montagnes sont le repaire des voleurs et des bêtes féroces. Revenez dans ma demeure avec votre père, acceptez des rafraîchissements et du repos, et que le souvenir du passé soit effacé entre nous.

—O Alda, tu m'accables plus péniblement par une générosité si peu méritée, que si tu avais mis tes pieds sur ma tête, ou que tu m'eusses traînée dans la poussière, dit Lélia en fondant en larmes: se peut-il que tu me pardonnes, Alda?"

La jeune Bretonne couvrit son visage d'une main, pour cacher le combat que se livraient les divers sentiments de son âme, pendant qu'elle tendait l'autre à la Romaine repentante, en signe de pardon et d'oubli.

Lélia se précipita à ses pieds, qu'elle pressa convulsivement de ses lèvres brûlantes, et sanglota tout haut, dans une agonie de remords et de douleur.

"Les sacrifices que Dieu demande sont un coeur et une âme repentants: ô Dieu, vous ne les mépriserez pas! dit Alda. Et moi, ver de terre, ayant moi-même si grand besoin de compassion et de miséricorde, demanderai-je plus de ceux qui m'ont offensée que mon Père céleste ne demande de moi?"

Lélia essaya de parler; mais son émotion était trop forte, et elle recommença à sangloter avec une violence qui la suffoquait.

Marcus Lélius aussi était attendri jusqu'aux larmes; mais les angoisses de sa fille surtout touchaient Alda jusqu'au fond du coeur.

"Quand j'aurais souhaité une vengeance, se disait-elle, et quand, cédant aux mauvaises passions qui me dominent, j'aurais trouvé les moyens de fouler aux pieds mes ennemis abattus, cette vengeance eût-elle été plus complète? Je vous remercie, ô mon Dieu, je vous remercie de m'avoir préservée d'une faute qui m'aurait rendue si coupable, et qui aurait aggravé leur misère."

Alda reconduisit alors les infortunés Romains dans sa chaumière, courut chercher de l'eau pour baigner leurs pieds meurtris et enflés, et remplit elle-même ce devoir d'hospitalité près de ses hôtes accablés de fatigue.

Ensuite elle se hâta de placer devant eux les provisions qu'elle avait chez elle, et les engagea à manger avec un empressement exempt d'affectation, et une bonté qui les eût mis à leur aise si cela eût été possible dans leur situation.

Mais la confiance et la tranquillité étaient bien loin de leur coeur. Sans doute Marcus Lélius était délivré de l'appréhension présente de tomber entre les mains de ses ennemis; mais l'agitation de son âme l'empêchait de jouir de ce répit accordé à un danger immédiat. Il tressaillait au moindre bruit, et prêtait l'oreille en retenant sa respiration; le murmure du ruisseau, le souffle de la brise des montagnes et les ondulations du marronnier qui abritait le toit de la chaumière, suffisaient pour le remplir de trouble et de terreur; tandis que Lélia apercevait dans les teintes livides de son visage, dans la langueur qui se répandait dans toute sa personne, et dans le nuage sombre qui pesait sur son front et sur ses yeux, des causes d'inquiétudes aussi douloureuses que celle de voir leur retraite découverte par les émissaires de vindicatif et cruel empereur.

La tombe n'est pas, comme le pensent les incrédules, un lieu de repos, où la douleur ne puisse arracher une larme, ni le chagrin parvenir jusqu'à nous.

Pendant toute cette longue et triste nuit, Lélia ne cessa de pleurer et de pousser des soupirs qui partaient d'un coeur brisé.

Etait-ce le repentir et les reproches qu'elle pouvait se faire qui causaient cet excès de douleur dans le coeur de la jeune Romaine? ou déplorait-elle le revers de fortune qui avait privé son père et elle-même des richesses dont elle était fière, du pouvoir et de la grandeur; qui les réduisait à la condition d'exilés, dont la tête était mise à prix, et qui se trouvaient redevables à la générosité inespérée d'une de leurs anciennes esclaves de l'abri précaire dont ils jouissaient pour le moment? Oh! non. Quelque désolante, quelque humiliante que fût cette situation, il y avait une autre source de douleurs, d'une douleur plus amère, que Lélia supportait bien plus difficilement encore; une blessure pour laquelle il n'y avait aucun baume, même dans la sympathie de son père.

Marcus Lélius connaissait la cause de l'excès d'affliction de sa fille, et il ne tentait pas de lui adresser sur ce sujet des paroles de consolation, car il savait qu'elles seraient sans effet.

Alda, avec cette délicatesse qui est inséparable de la noblesse d'âme, s'abstenait de chercher à pénétrer les détails de leur malheur. Elle voyait clairement que Marcus Lélius avait encouru la disgrâce du capricieux tyran, et que sa ruine, sa proscription, sa fuite et la poursuite dont il était l'objet, en avaient été les suites naturelles; mais il y avait dans cette chute profonde d'autres circonstances qui regardaient particulièrement sa fille, et qu'Alda ne connaissait pas.

Lélia avait été recherchée en mariage par un général romain, beau, jeune et victorieux, objet de ses plus vives affections, et leurs noces devaient être célébrées le jour même où son père fut dénoncé à l'empereur comme un traître dans la maison duquel se tenaient de secrètes et séditieuses assemblées.

L'accusation était fausse. Marcus Lélius connaissait parfaitement les abus du gouvernement de Néron et tous les crimes, toutes les abominations commises en son nom par Nymphidius et Tigellinus, les atroces ministres du monstre impérial; mais pour lui, tant que leurs cruautés et leurs injustices ne l'atteignaient pas, il ne s'en inquiétait guère. Toutefois il était devenu suspect à Néron, auprès duquel le soupçon était un motif suffisant pour provoquer la prison, les tortures et la mort, non-seulement pour la personne accusée, mais pour toute sa maison.

Le fiancé de Lélia se félicita de n'être pas encore irrévocablement lié à la famille d'un proscrit, et il rompit avec toute la précipitation que la circonstance exigeait, sans la plus légère considération pour les sentiments de celle dont il allait être l'époux.

Ce fut pour Lélia un coup inattendu, sous le poids duquel elle aurait peut-être succombé si elle n'eût été distraite du sentiment de ses propres douleurs par le péril imminent qui menaçait son père. Heureusement pour tous deux, au moment de la disgrâce de Marcus Lélius, ils habitaient sa magnifique villa de Tusculum; cette circonstance leur permit de s'enfuir en prenant des habits d'esclaves; et si ce déguisement n'eût été dénoncé par la traîtresse Zopha à ceux qui étaient envoyés de Rome avec des ordres de l'empereur pour arrêter le père et la fille, ils auraient probablement évité leurs poursuites. Mais cette révélation, et l'indication fournie par elle du chemin qu'ils avaient pris, ainsi que l'appât d'une récompense offerte à ceux qui les arrêteraient, engagèrent plusieurs personnes à courir sur les traces des malheureux fugitifs. Ils furent atteints par deux des individus qui s'étaient mis à leur poursuite, dans un endroit solitaire, près de la vallée où Alda s'était retirée.

Marcus Lélius se défendit avec la fureur du désespoir, et réussit à tuer l'un de ses assaillants et à mettre l'autre hors de combat; mais ce ne fut pas sans recevoir plusieurs blessures graves. Ces blessures, jointes aux angoisses de son esprit, à la fatigue et à l'épuisement de son corps, le réduisirent au déplorable état dans lequel il se trouvait lorsque lui et sa fille firent la rencontre d'Alda; et sans l'asile inespéré qu'elle leur avait offert ils devaient tomber entre les mains des soldats romains qui les suivaient de si près.

La dernière étincelle de haine envers ses malheureux hôtes s'était éteinte dans le coeur d'Alda à la vue de la douloureuse anxiété empreinte sur leurs traits. Elle avait préparé son propre lit pour Marcus Lélius, et le lui offrit avec joie, puis elle s'assit tout auprès pour partager avec Lélia les soins de cette triste veille.

Les souffrances causées par ses blessures avaient donné à Lélius un violent accès de fièvre, qui s'aggrava beaucoup encore sous l'influence de son trouble d'esprit; et les symptômes devinrent bientôt si alarmants, que la malheureuse Lélia oublia, dans les appréhensions de son amour filial, l'amertume et la douleur de ses propres regrets. Elle ne voulut pas céder aux instances d'Alda, et, malgré son état d'épuisement, elle refusa de prendre un instant de repos, si nécessaire pourtant après les fatigues inouïes de corps et d'esprit qu'elle avait endurées.

Nous n'entreprendrons pas de peindre les sentiments qui agitèrent les deux jeunes filles, veillant auprès de la couche de douleur de l'infortuné Lélius, pendant les longues et cruelles heures de la nuit. L'irritable impatience et les craintes frénétiques du malade remplissaient sa fille de trouble et d'effroi. Les flatteuses espérances de toute sa vie se trouvaient misérablement détruites, et l'avenir ne lui offrait plus ni honneur ni consolation. Lélia le suppliait d'implorer le secours des dieux. Il sourit avec un mépris plein d'amertume à la pensée d'obtenir d'eux aucune aide, alors qu'il ne pouvait plus se les rendre propices par des dons déposés sur leurs autels.

"Vous pouvez, mon père, leur promettre de riches offrandes lorsque, par leur protection, vous serez parvenu à recouvrer votre premier état, et les moyens de sacrifier dans leurs temples.

—Les dieux se souviennent trop bien de toutes mes vaines promesses pour que je puisse espérer qu'ils m'écouteront dans un moment comme celui-ci, reprit Lélius d'un air sombre; je suis, au contraire, trop cruellement convaincu qu'ils se vengeront de toutes mes offenses passées envers eux et envers les hommes.

—Des dieux que vous servez, Marcus Lélius, dit Alda, il n'y a rien à espérer ni à craindre; car ce sont des idoles muettes, ouvrages de la main des hommes, et incapables de se venger d'aucun outrage. Ceux qui mettent en eux leur confiance, ceux-là leur ressemblent, ajouta-t-elle, ne pouvant se contenir plus longtemps. Mais le Dieu que j'adore, le Tout-Puissant, quoique invisible, Maître de l'univers, dont la puissance surpasse toutes les images qu'essaierait de s'en former l'intelligence faible et bornée de l'homme, est un Dieu de miséricorde, patient et plein de bonté, lent à se mettre en colère, et qui ne veut pas le mal. Pour tout hommage, pour toute offrande, il ne demande qu'une larme de repentir; et le regret des fautes qu'on a commises est plus précieux à sa vue que toutes les hécatombes, tous les dons et tous les sacrifices. Oh! tournez-vous donc vers lui, et il sera pour vous un refuge dans le jour de l'inquiétude et du malheur, et quoique vous soyez accablé par le fardeau de vos fautes, il y a toujours en lui plénitude de miséricorde et de rédemption."

Lélia écoutait ces paroles avec le plus vif intérêt, et suppliait son père d'y prêter aussi l'oreille.

Marcus Lélius lui dit sèchement qu'il ne lui servirait à rien de se livrer à un espoir trompeur, puisqu'il n'y avait pas de dieu qui pût promettre le pardon des fautes.

"Certainement, pas de dieu de bois, de pierre ou de métal fondu, reprit Alda; mais Celui qui par l'étendue de sa puissance a fait le ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent, Celui qui nous a créés avec le limon de la terre, connaissant notre fragilité et notre inclination au mal, a préparé un remède et une expiation pour tous nos péchés, et non-seulement pour les nôtres, mais pour ceux du monde entier."

Elle continua alors d'expliquer la nature de ce remède, et ce qui était exigé de ceux qui voulaient participer à la grâce et aux espérances de la gloire éternelle.

En écoutant, élia pleurait encore; mais ses larmes étaient plus douces que celles qu'elle avait versées jusque-là. Alda, s'apercevant de l'effet que ses paroles avaient produit sur la jeune Romaine, espéra que ses afflictions présentes lui avaient été envoyées dans des vues de miséricorde, et que ce chemin épineux pourrait la conduire de l'erreur et des superstitions païennes aux vérités du christianisme et au salut éternel.

Vers le matin, l'état de Marcus Lélius empira visiblement, et il devint évident, pour Alda aussi bien que pour sa fille désolée, que son dernier moment approchait. Cependant il se rattachait à la vie avec une effrayante ténacité, et il exprimait tant de crainte et d'horreur à la pensée de la mort, que Lélia, malgré sa douleur, ne put s'empêcher de dire: "Vous avez toujours été un vaillant homme dans les combats, mon père; d'où vient que vous êtes si abattu par la crainte de la mort?


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