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TOME IV ________________________________________
Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,Cum dare conantur priùs oras pocula circumContingunt mellis dulci flavoque liquore,Ut puerum aetas improvida ludificeturLabrorum tenus; interea perpotet amarumAbsinthi laticem deceptaque non capiatur,Sed potius tali tacta recreata valescat.
Luc. Lib. 4.
[Illustration:Voilà celle que tu veux épouser fremis, tu ne la reverras plus.]
Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France.
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À PARIS, Chez la veuve GIROUARD, Libraire, maison Égalité, Galerie de Bois, N°. 196.
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1795.
ALINE ET VALCOUR. ________________________________________
Valcour à Déterville.
Dijon, ce 20 avril.
J'arrive ici pour en partir demain; peut-être me serais-je rendu tout de suite en Savoye, si ma santé me l'eût permis; mais j'ai besoin de quelques jours de repos.
Oh mon cher Déterville! quelle funeste séparation! . . . L'horreur qui l'accompagna, mes blessures mal guéries, . . . l'affreuse agitation de mon ame, . . . d'horribles pressentimens, fruits des détails de ces cruels adieux . . . Tout, . . . tout, mon ami, me met hors d'état de poursuivre; et il faut, avant d'aller plus loin, que je dépose un moment dans ton cœur, le chagrin dévorant qui tourmente le mien.
Écoute les circonstances lugubres de cette dernière entrevue; et dit, si tu n'y vois pas comme moi,l'arrêt du Ciel écrit en traits de sang.
Après t'avoir embrassé le 8 au soir, pour mieux déguiser encore mon départ de Paris, je résolus d'en sortir dans l'habillement de chasseur, qui m'était enjoint pour le rendez-vous. Ce fut donc en cet état que je voyageai, seul, et à pied, jusqu'à Orléans, tandis que mon laquais, escortant mes malles, allait m'attendre à Montargis; peu au fait de la route qu'il fallait suivre pour gagner d'Orléans le village indiqué, m'imaginant néanmoins avoir plus de temps qu'il n'en fallait pour m'y trouver à l'heure prescrite, je partis de la ville le quinze, à environ sept heures du matin . . . Mais quelle fut ma surprise, lorsqu'après avoir marché dans la forêt jusqu'à près de midi, . . . m'informant d'un bucheron si j'étais loin de Vertfeuille, on me répondit qu'on ne connaissait point d'endroit de ce nom . . . Oh ciel! me dis-je, elles vont m'attendre . . . Ne me voyant point, leur inquiétude sera terrible; et me voilà moi-même absorbé de toute celle que leurs ames sensibles vont daigner prendre pour moi . . . Que devenir dans cette fatale circonstance? Point de maison à plus de trois lieues où je pus prendre le plus faible renseignement, . . . au centre d'une forêt, dans un pays que je ne connaissais point: . . . un moment je voulus retourner à la ville, . . . l'instant d'après, cette idée s'évanouissait par l'espoir de rencontrer quelqu'un de plus instruit. Dans cette cruelle alternative, je priai le paysan que je venais d'interroger de me conduire à la plus proche maison. —Je m'en garderais bien, me répondit-il . . . Vous êtes braconier n'est- ce pas? Et la maison où vous voulez que je vous mène, est remplie de gardes, qui ne vous ferait aucune grace; je ne serai point l'auteur de votre perte . . . Éloignez-vous plus-tôt, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Je vis alors que ce déguisement, qui n'avait nul danger dans les environs de Vertfeuille, en avait quelqu'un dans une position différente, et sur-tout avec l'impossibilité de se nommer. Je pris donc congé de mon homme et fis encore quatre lieues, m'orientant comme je le pouvais, sans rencontrer personne, lorsque tout-à-coup le temps s'obscurcit. N'appercevant rien aux environs, et voyageant toujours au hazard dans les routes écartées de ce bois, je n'eus d'autre parti à prendre pour découvrir d'un peu loin, que de gravir un arbre, et d'observer de son sommet s'il ne se présentait nul azyle, . . . Je n'en vis point . . . Cependant mes forces s'épuisaient, . . . l'agitation cruelle de mon ame m'empêchait d'éprouver la faim, mais j'étais anéanti de fatigue. Je sentis bien qu'il me devenait impossible d'aller plus loin, et ne voulant point coucher sur la route, je m'enfonçai dans l'épaisseur du bois; . . . à peine y suis-je, que la nuit la plus sombre étend ses voiles sur toutes les parties de la forêt; peu-à-peu la voûte de l'atmosphère se couvre de nuages qui augmente l'effroi de l'obscurité; quoique la saison fût peu avancée, des éclairs sillonnans la nue, m'annoncent un orage affreux, les vents sifflent, . . . leurs prodigieux efforts brisent les arbres autour de moi; . . . le feu céleste éclate de toutes parts, . . . vingt fois il tombe à mes côtés, . . . vingt fois je me crois assez heureux pour toucher à ma dernière heure, quand tout-à-coup le son d'une infinité de cloches lugubres vient prêter à cette scène douloureuse toute l'horreur dont elle est susceptible. De noires chimères achèvent d'égarer ma raison; . . . ce déchaînement de toute la nature, . . . ce silence épouvantable qui n'est troublé que par le mugissement des airs, par les éclats de la foudre, et par ce bruit majestueux de l'airain, tristement élancé vers le ciel, me fait craindre que je ne sois pas le seul que menace en ce jour la colère de Dieu . . . Infortuné, m'écriai-je, . . . elle est morte; et ces sinistres devoirs, dont les accents plaintifs viennent frapper mon oreille, n'ont pour objet que mon Aline . . . Mille phantômes semblent alors voltiger près de moi; . . . je crois distinguer parmi eux l'ombre chérie que j'idolâtre, et lorsque je veux me précipiter vers elle, un torrent de flamme l'enveloppe et la fait disparaître à mes yeux . . . Je me roule à terre, je désire que ce sol inondé que je presse, s'entrouve pour me recevoir; et ma raison m'abandonnant tout-à-fait, je demeure le reste de la nuit dans cette attitude de la douleur et du désespoir.
Les vents se calment enfin, l'étoile brille, . . . le ciel s'éclaircit, . . . et mon ame, qui vient d'être le jouet des élémens mutinés, comme les chênes qui m'environnent, ose se r'ouvrir à l'espérance, comme leurs rameaux courbés sous l'aquilon impétueux, se redéveloppent avec majesté dans les airs.
Je me remets en route, avec le seul projet de retourner à la ville . . . J'y fus rendu le seize, à six heures du matin; et m'étant un peu reposé, j'en repartis à huit, précédé d'un guide, qui se chargea de me conduire en moins de cinq heures au village duHaut-Chêne.
J'y arrivai en effet sans accident; et ne voulant pas que cet homme fût témoin de ce que j'allais y faire, je le congédiai sitôt qu'il m'eut montré le hameau. Oh monsieur! me dit la mère deColette, dès qu'elle me vit entrer chez elle, avec quelle impatience ces dames vous ont attendu hier. Vous leur avez donné bien de l'inquiétude: elles ne sont sorties qu'à la nuit tout en pleurs; et je suis bien sûre qu'elles n'auront pas été retirées avant l'orage . . . Pars, pars,Colette, ajouta-t-elle, en s'adressant à sa fille; va tôt les avertir mon enfant; tu sais comme elles nous l'ont recommandé, quitte tes sabots pour aller plus vîte; . . . et vous, brave homme, reposez- vous pendant ce temps; . . . hélas! continuait cette bonne femme, en m'offrant tout ce qu'elle avait chez elle, nous sommes bien pauvres, monsieur: et nous ne vous présenterons pas grand chose, mais ce sera de bon cœur; ah! sans les charités de madame et de mademoiselle, il y aurait peut-être bien long-tems que nous ne serions plus de ce monde, ni mon enfant, ni moi, mais ce sont de si bonnes ames monsieur; il y en a qui attendent que les malheureux viennent les trouver pour les secourir; mais celles-ci les cherchent: elles ne vivraient point si elles ne les soulageaient pas . . . Aussi il faut voir comme nous les aimons, si elles avaient besoin de notre sang nous le verserions tout-à-l'heure goutte à goutte, et nous croirions encore n'avoir rien fait. Mon cœur s'épanouissait en écoutant de tels récits, . . . de douces larmes remplissaient mes yeux . . . Est-il une félicité plus vive que celle d'entendre louer ce qu'on aime!
EnfinColetterevint essouflée; elle avait fait ses quatre lieues toujours en courant, et n'avait pas mis deux heures à les faire. Elles me suivent, dit cette pauvre enfant tout en sueur, . . . elles me suivent, monsieur; allez, je leur ai bien fait du plaisir . . . Ma mère, ajouta-t-elle, en se jetant au col de la vieille, ça les a rendu si aises, que madame a dit qu'elle allait me donner les dix moutons qu'il me faut pour épouserColas, je l'épouserai ma mère, je l'épouserai, n'est-ce pas? . . . Et ne pouvant tenir à l'innocente joie de cette petite fille, . . . oui, oui, vous l'épouserez mon enfant, lui dis-je; voilà dix louis, c'est tout ce que j'ai maintenant, recevez-les pour le bouquet de nôces, il est juste que je partage la reconnaissance d'un service qui m'est bien plus précieux encore, qu'aux amis que vous m'annoncez; . . . à peine avais-je dit, que ces dames entrèrent . . . Madame de Blamont se jeta la première dans mes bras et mon Aline en larmes lui succéda bien promptement. Après avoir pressé sur mon cœur ces personnes si chères, après les avoir accablé l'une et l'autre de ces délicieuses caresses, que l'ame prodigue et que l'esprit ne peint point, la conversation devint plus réglée; . . . nous nous assîmes . . . . . . Cette respectable mère me donna les conseils les plus sages et les meilleurs, . . . elle me fit part de ses espérances, de ses projets pour les réaliser; elle me dit tout ce qu'elle avait fait . . . les lueurs qu'elle apercevait encore, . . . les moyens à prendre pour réussir; . . . en un mot, à l'en croire, je dois regarder mon bonheur comme sûr cet automne; . . . elle m'ordonna de revenir à cette époque . . . Notre commerce de lettres s'arrangea, nous le réglâmes sur la carte même, en raison des différentes villes où je devais passer; . . . toutes deux me firent promettre d'être exact dans mes réponses . . . Je voulus un instant parler à madame de Blamont, de mes craintes sur l'intérêt qu'elle voulait bien prendre à moi, cela ne pouvait-il pas la plonger dans de nouveaux malheurs . . . Que n'y avait-il pas à redouter d'un époux furieux, toujours tellement déchaîné contre mes sentimens pour sa fille? Et je lui peignis de la plus vive manière combien j'étais sensible à tous les maux qu'elle éprouvait pour moi . . . Elle tourna vers les miens ses beaux yeux mouillés de larmes; . . . eh qu'importe mon ami! me dit-elle, qu'importe d'être un peu plus, un peu moins malheureuse, je la serais tout de même sans vous, j'ai du moins pour consolation de l'être en vous servant; . . . une de ses mains pressa la mienne à ces mots, et ma bouche s'imprimant sur cette main chérie, y grava les baisers de l'amitié et de la reconnaissance la plus vive . . . Mon ami, me dit Aline, en m'attirant vers elle, vous me promettez de m'écrire, . . . vous me jurez bien d'être exact? —Oh ciel! pouvez-vous en douter? . . . Eh bien! continua cette fille adorée, en me remettant un porte-feuille superbe; . . . tenez, je veux que ceci ne soit destiné que pour mes lettres; . . . je vous defends de l'employer à d'autre usage . . . Je saisis ce meuble précieux; . . . je le baise, . . . je le dévore; . . . un ressort part, et le portrait de mon Aline vient enivrer à-la-fois et mon ame et mes yeux; au bas de ce portrait chéri, son sang, . . . le sang de la divinité que j'idolâtre avait tracé deux lignes, qui s'imprimèrent aussi-tôt dans mon ame; c'est d'après elle c'est d'après ce sanctuaire où règne à jamais son image, que je vais les offrir à tes yeux, PENSEZ TOUJOURS À MOI, ET QUE CETTE IDÉE SOIT LA BASE DE TOUTES VOS ACTIONS; les voilà ces lignes chéries, les voilà Déterville: puisse me réduire en poudre la main de l'éternel, au moment où ce qu'elles contiennent ne fera pas la loi de ma vie.
Le sang dont je me suis servi pour écrire ces mots est pris de-là, me dit Aline, en pressant ma main sur son cœur, ce sont les expressions de ce cœur qui vous adore, gravées par le sang qui l'agite . . . Que tout cela vous soit cher, mon ami, et n'oubliez pas une malheureuse fille qui vous fait serment aux pieds de sa mère de ne jamais vivre que pour vous, . . . elle s'y met en disant ces mots; . . . et cette mère respectable, aussi émue que ceux qui l'entouraient, . . . prît la main de sa fille, la mit dans la mienne, . . . et me dit: . . . oui, Valcour, . . . elle est à vous, je prends le ciel à témoin que mon consentement ne se donnera jamais à d'autre; je me jette aussi- tôt dans les bras de ces deux chères amies, et mon silence ici plus éloquent que mes paroles, les convainc que mon ame enflammée se réunit à la leur pour y rester en dépôt jusqu'au dernier jour de ma vie.
Cependant la nuit s'approchait, . . . il s'agissait de la séparation, madame de Blamont croit avoir la force d'en marquer le moment, elle se lève sans me regarder; . . . sa fille l'entend; . . . elle veut en faire de même: . . . ses genoux fléchissent et elle retombe en larmes sur sa chaise; . . . alors madame de Blamont lui dit avec une fermeté noble . . . Je perds un ami comme vous, ma fille . . . L'espérance de le revoir me soutient, et j'ai le courage de m'en séparer. Mais Aline n'écoutait plus rien, elle était étendue dans mes bras; elle mêlait ses larmes aux miennes, et l'on n'entendait plus d'elle que les cris amers de la douleur et les sanglots du désespoir! . . . Madame de Blamont se rasseoit; . . . elle prend une main de sa fille et la baise avec transport; cette vive caresse produit à l'instant dans l'ame d'Aline, la diversion qu'a prévu cette femme spirituelle et sensible . . . Elle se retourne vers sa mère; . . . elle se cache dans son sein, elle y répand un nouveau torrent de larmes, . . . et madame de Blamont se relevant aussi-tôt, . . . l'emportant pour- ainsi-dire dans ses bras, essaye de lui faire franchir le seuil de la porte, et pendant ce temps, sur un signe, je disparais dans une autre chambre; . . . élan sacré d'une ame impétueuse; . . . pressentiment cruel qui remplit encore la mienne de trouble et d'effroi . . . Cette chère fille se retourne vers la place qu'elle quitte, et où elle me croit encore, . . . ne m'y voyant plus, elle se débarrasse des bras de sa mère, franchit d'un trait l'intervalle qui nous sépare, arrive comme l'éclair dans la chambre où je la fuis et y tombe à mes pieds, sans mouvement, . . . c'est alors où mon cœur éclate, . . . où nulle considération n'en peut calmer l'effervescence . . . Je me précipite sur cette chère amie, je la presse sur mon sein, . . . nos corps enlacés comme nos ames, semblent ne plus faire qu'une masse, qu'aucun effort ne saurait désunir, et ma raison ne revient enfin, que par le désir de rendre à la vie celle qui déchire la mienne; . . . celle qui suspend à-la-fois par la douleur toutes les facultés de mon existence.
Fuyez, me dit madame de Blamont, en faisant étendre sa malheureuse fille sur un lit; . . . fuyez, il vaut mieux qu'en revenant à elle, elle ne vous trouve plus sous ses regards . . . Allez divin ami, continua-t-elle, en me tendant les mains; . . . souvenez-vous de cette scène; rappelez-vous combien vous êtes aimé, et, si vous croyez que ma fille me soit chère, persuadez-vous, . . . ou qu'on m'arrachera le jour, ou qu'elle ne sera jamais qu'à vous; et m'étant prosterné sur cette main chérie, l'ayant arrosée des larmes de ma reconnaissance et de ma tendresse, j'ose élever encore une fois les yeux sur l'idole adorée de mon cœur; je lui adresse, sans en être entendu, les dernières expressions de mon amour, et m'élance dans la forêt, avec le dessein de gagner Orléans le même soir, . . . elles m'apprendront j'espère les suites de cette triste séparation, je t'implore pour l'obtenir d'elle, avec les plus grands détails . . . Finissons ceux qui me regardent.
Je n'eus pas fait deux lieues, que la nuit qui tomba tout-à-coup me fit craindre de m'égarer comme la veille, l'état dans lequel j'étais d'ailleurs, ne permettant pas même à mon esprit, la possibilité de me conduire, je résolus d'attendre au pied d'un arbre, que l'astre en venant consoler la terre, ramena, s'il était possible, un peu de calme au fond de mon cœur agité. Je m'étendis au pied d'un chène antique, et m'abymant dans mes idées, me livrant à la sombre mélancolie qui semblait appesantir à-la-fois tous mes sens; je trouvai par la violence même de mes chagrins la possibilité d'un instant de repos, . . . que n'eut pas obtenu mon ame dans un état, ou moins anéantie, la douleur l'eut pressée avec moins de force. Je m'endormis, . . . à peine le fus-je, qu'un fantôme effroyable apparut aussi-tôt à mes sens enchaînés . . . Je le vois encore . . . J'écris que je rêvais, . . . mais je n'oserais pas l'affirmer, . . . l'impression fut trop vive; . . . non, mon ami, je ne rêvais pas . . . Je l'ai vu ce fantôme, . . . il était vêtu de noir, . . . il avait une figure que je peindrais sans doute, . . . il avait celle du père d'Aline . . . il tenait à la main, . . . pardonne mon désordre, . . . il tenait par les cheveux la tête de cette fille chérie, . . . il la secouait sur mon sein; . . . il mêlait les flots de sang qui en découlaient à ceux qui jaillissaient de mes blessures r'ouvertes; . . . et il me disait en m'offrant cet épouvantable spectacle; . . . oui, mon ami, il me le disait; . . . ses paroles ont frappé mon oreille, je ne dormais point; . . . il me disait le cruel: . . . «Voilà celle que tu veux épouser; . . . frémis, tu ne la reverras plus». J'ai jetté mes bras vers ce fantôme, j'ai voulu lui ravir cette tête précieuse et la porter sanglante sur mes lèvres, mais je n'ai pu saisir qu'une ombre: tout a disparu dans l'instant, il n'est plus resté de réel que la terreur et le désespoir. Je me suis levé dans une mortelle agitation; . . . j'ai poursuivi ma route au hasard. Différentes ombres gigantesques produites par les reflets de la lune sur les arbres qui m'environnaient, semblaient prêter encore plus de réalité à la vision lugubre que je venais d'avoir. En ce moment cruel, j'aurais donné ma vie pour entendre encore une seule parole de mon Aline, pour fixer un instant ses regards; à-la-fois ému par mille pensées différentes; . . . en proie tour-à-tour à mille tourmens divers; tantôt je voulais revoler sur mes pas, tantôt je voulais terminer mes jours, pour ne pas survivre au moins à celle que mon imagination venait de me faire voir expirée . . . Enfin le soleil se leva, et mieux conduit par le hasard, que par l'incertitude de mes pas chancelans, je rentrai dans la ville, dont je repartis au bout de quelques heures pour joindre mon domestique à Auxerre, et gagner comme je le pourrais, Dijon d'où je t'écris; . . . que je quitterai bientôt également pour sortir enfin de France, et mériter par l'exacte exécution des ordres qui me sont donnés, l'estime et la confiance des deux sincères amies qui ont bien voulu me les prescrire; adieu, voilà une lettre bien longue et des détails bien déchirans, mais on calme ses maux en les versant dans le sein d'un ami. Presse-toi d'aller voir ces deux objets de ma tendresse; instruis-moi de leur sort; . . . entretiens-les de moi; . . . rapporte-moi jusqu'à leurs moindres pensées, et songe que les véritables soins de l'amitié sont de servir l'amour au désespoir.
Aline à Valcour. [1]
ce 22 avril, à Verfeuille.
Pourquoi faut-il que la première lettre que je vous écris depuis votre départ, soit tracée d'une main tremblante? eh quoi! Jamais les expressions de mon cœur ne vous parviendront que par des sanglots, ce seront toujours des flots de larmes qui les feront arriver à vous; mais prenons ces détails de l'instant fatal où vous vous arrachâtes de vos malheureuses amies; l'état affreux dans lequel j'étais, engagea ma mère à coucher dans la maison deColette; elle y passa la nuit près de moi, nous l'envoyames dire au château pour qu'on ne fut pas inquiet et y revînmes dîner le lendemain . . . Cette protégée de mon père, cetteAugustinedont je vous ai quelquefois parlé, parut la plus surprise de cette légère absence, et nous ne pûmes nous empêcher de remarquer ma mère et moi, qu'il entrait dans ses questions infiniment plus de curiosité que d'intérêt, . . . nous ne doutâmes pas de ce moment qu'elle ne fut ici la surveillante que le président a placé près de nous; . . . nous la garderons pourtant, ma mère veut être exacte aux conventions; . . . mais nous saurons nous en méfier . . . Je ne sais, . . . depuis que nous sommes ici, . . . je trouve à cette créature quelque chose d'égaré dans les yeux; . . . elle les a superbes, et cependant ils effrayent. Elle avait autrefois de la candeur; . . . une sorte de décence et d'honnêteté dans le maintien qui relevaient l'éclat de ses attraits . . . tout cela n'est plus aujourd'hui que de la fierté, de l'indécence et de l'immodestie . . . Oh! comme le vice enlaidit! cette malheureuse était belle étant sage; . . . elle a toujours la même figure, et l'on ne la voit plus sans dégoût . . . Voilà donc l'ouvrage de la séduction, . . . de la débauche, et le caractère du crime est tellement ennemi de la nature, que par-tout où s'impriment les traits odieux de l'un, tous les agrémens de l'autre, ou disparaissent ou se flétrissent.
Tout fut tranquille jusqu'au 18. Ce jour-là, vers trois heures, ma mère se trouva indisposée; . . . le lendemain elle eut de la fièvre, accompagnée de maux de tête, de pésanteur, et d'un peu d'irritation dans les entrailles. Le 20, elle se trouva mieux, son médecin dit que ce n'était rien; ne trouvant aucune espèce de danger, il ne prescrivit que les remèdes analogues à un peu de plénitude et partit. Tout le 21, le calme se soutint, . . . aujourd'hui les douleurs se renouvellent, quoiqu'elle ait observé le plus grand régime . . . la fièvre est plus forte que le premier jour . . . les maux de tête plus aigus, et les douleurs d'entrailles plus vives . . . Nous attendons le médecin; . . . mais l'heure du courrier m'obligera de faire partir ma lettre avant que je ne puisse vous mander le résultat de sa visite. On lui a remis tantôt un billet fort tendre de mon père . . . il vient, dit-il, d'apprendre son état . . . son inquiétude est extrême; sans la crainte de déranger les conventions, il volerait à elle . . . Il lui demande dans ce moment-ci la permission de n'écouter que son cœur; j'ai répondu, au nom de ma mère, qu'il était le maître de faire ce qu'il voudrait, mais qu'elle supposait son indisposition trop légère pour que cela valût la peine de lui faire faire un voyage.
Ô Valcour! dans quel trouble est votre Aline! concevez-vous le tourment qui l'agite . . . supposez-vous l'état de son ame? rien ne m'annonce heureusement encore le revers dont je tremble, mais s'il arrivait ce revers effrayant! si j'allais perdre cette tendre amie! . . . si la main du ciel allait briser les plus doux nœuds de ma vie! Vous allez me gronder . . . je le mérite . . . vous allez me dire que mon imagination toujours sombre, vole au-devant des malheurs et les réalise à plaisir . . . Eh bien! pensez ce qu'il vous plaira, mais je ne suis pas à moi en écrivant ces lignes, un frémissement involontaire conduit les mots que ma main grave . . . il me les dicte ou les suspend . . . — Mon ami, croyez-vous que je pus survivre à celle dont j'ai reçu le jour? . . . Vous qui savez combien je l'aime, le supposez-vous un instant? . . . Dès que par cette perte affreuse je perdrais à-la-fois et l'espoir de lui consacrer ma vie, et celui de la passer avec vous . . . Vous imaginez que . . . oh! non, non, soyez sur, je vous en fais ici le serment; non je ne lui survivrais pas une minute . . . J'aurais bientôt tranchée le cours d'une vie qui ne m'offrirait plus que des douleurs.
Je suis bien loin de croire . . . ô mon ami! qu'il y ait du mal à finir ses jours quand ils ne peuvent servir ni à notre bonheur ni à celui des autres . . . Ah! la vie n'est pas un fardeau qu'il nous faille traîner malgré nous! . . . cette ame . . . image du Dieu qui l'a crée, un peu plutôt dégagée de ses liens, n'en revolera pas moins pure dans le sein de son père. Si ce n'est que pour languir, que ces ames sont quelqu'instans enfermées dans nos corps, si leur véritable destination est près du Dieu dont elles émanent, pourquoi ne pas les y réunir? L'envie de se rejoindre à son auteur, peut-elle donc jamais être un crime? C'est l'être qui croit que tout périt avec lui . . . dont la faible imagination ne peut s'élever au sublime dogme de l'immortalité de l'ame, qui doit craindre la mort, et frémir de se la donner; mais celui qui ne voit l'enveloppe grossière qui captive cette brillante portion de son Dieu, que comme une prison où rien ne l'oblige à s'arrêter, peut en détruire les liens quand on les lui rend trop aigus; . . . celui qui ne voit cette vie que comme un passage, peut se détourner vers l'hospice, quand on sème sa route d'épines . . . Quelle atteinte reçoit-elle donc alors cette ame immortelle? . . . Les coups qui la dégagent peuvent-ils donc l'atteindre? ils désorganisent un peu de matière, dont la forme est égale à la nature; et qu'importe que les élémens qui nous composent existent de telle ou telle manière, il n'est pas en nous de les détruire, nous n'anéantissons rien en nous donnant la mort, nous ne faisons que varier des modifications, et ce droit qui nous est donné par la nature ne contrarie aucune de ses loix, puisqu'il n'enlève rien à ses bâses . . . à ces élémens indestructibles qu'elle-même varie chaque jour sous mille formes différentes . . . Mais supposons un moment que je fusse dans une telle situation, qu'il me devint impossible de vivre sans être cause d'une foule de crimes, et sans pouvoir éviter d'être contrainte à en commettre moi-même; croyez-vous mon ami que cet état perpétuel de désordre et de désespoir, n'irriterait pas bien plus la divinité que le léger mal que je ferais en me donnant la mort? Et dans toutes les suppositions possibles . . . un crime, si vous voulez que cela en soit un, n'est-il pas préférable à deux cents? mais si je n'en fais pas un en me tuant . . . si je suis fermement convaincue qu'il doit m'être permis de briser mes fers quand ils me gênent, alors l'action qui me soustrait à des millions de crimes certains, n'est-elle pas louable au contraire? ne me devient-elle pas un titre aux bontés de l'Éternel? Eh! notre existence est-elle donc si précieuse, pour qu'une créature de plus ou de moins dans l'univers puisse être regardée comme quelque chose de bien important! Quoi, ce sera au nom d'un Dieu de paix, qu'un général d'armée pourra sacrifier vingt-mille hommes en un jour; il reviendra de ce carnage couvert d'honneurs et de lauriers, et ce seront des flétrissures et des opprobres que vous apprêterez au malheureux qui ne faisant tort qu'à lui-même . . . qui pressé de jouir de la lumière céleste . . . qui jaloux de quitter promptement le séjour de la fausseté, de l'égoïsme, du libertinage et du crime, aura détruit sa fragile existence pour revoler plutôt vers son Dieu! À qui donc appartiendra ma vie, si ce n'est à moi? Qui donc en pourra disposer, si ce n'est moi? Si cette vie est un don de Dieu, il ne peut exiger que je regarde ou respecte ce don, comme convenable à moi, que tant que rien ne peut m'empêcher de voir ainsi; mais quand ce bienfait devient onéreux, quand il pèse au lieu de me servir, je puis le rendre sans crainte à celui de qui je l'ai reçu. Je suis une ingrate, sans doute, si voulant jouir de ce bienfait, je souille de crimes cette carrière qu'il ne m'est permis de suivre que pour glorifier celui qui m'y place; mais si c'est au contraire la crainte d'être exposée à en commettre, qui m'oblige à rendre le don que je profanerais en le gardant, je ne fais assurément aucun mal à m'en défaire.
Mon ami! pardon de ces idées . . . une puissance plus forte que moi me les inspire . . . Si cette voix qui me les dicte allait m'obliger à les suivre . . . si j'allais vous laisser sur la terre! . . . si vous alliez perdre celle que vous avez tant aimée! chéririez-vous toujours sa mémoire . . . vous occuperiez-vous de cette tendre Aline? vivrait-elle toujours dans votre pensée? serait-elle sans cesse l'ame de votre vie . . . l'élément de votre existence? . . . Ô! mon cher Valcour! s'il daigne m'écouter ce Dieu que j'implore . . . je lui demanderai pour grace . . . que le souffle qui anima jadis le corps de celle que vous aimiez, puisse venir quelquefois agiter le votre; et si j'obtiens cette faveur, observez les jours où vous m'aimerez le mieux . . . remarquez ceux où je vous semblerai plus présente; . . . ces jours-là mon ami seront ceux, où l'ame de votre Aline aura obtenu de revivre en vous, où vous ne serez plus animé que par elle . . .
Ma mère sonne . . . j'avais profité d'un instant de repos pour vous écrire . . . elle s'éveille . . . Dieu! elle est plus mal que jamais; des frissons . . . des vomissemens; . . . infortunée que je suis . . . plus rien d'obscur pour moi dans l'avenir . . . il est brisé ce voile affreux qui séparait ma vie; toutes les horreurs que j'entrevoyais au-delà, s'avancent à moi sous la faux de la mort . . . l'ange des ténèbres entr'ouvre le cerceuil, et votre malheureuse Aline n'a plus qu'un pas pour y descendre.
[Footnote 1. Toutes les suivantes à commencer par celle-ci furent adressées à Chambéri, où il était convenu que Valcour devait être pour lors.]
Déterville à Valcour.[1]
Vertfeuille, ce 6 mai.
Ils ne sont plus ces jours heureux où ma main occupée à te transmettre des faits intéressans, passait les jours entiers à dissiper tes peines, en t'amusant des mêmes récits qui charmaient les objets de ta tendresse; vois maintenant les traits de cette plume funèbre, comme autant de serpens cruels qui vont déchirer ton cœur; frémis en ouvrant ce paquet, je ne te dirai point, ranime ton courage; . . . je ne t'engagerai point à te consoler. Je te connaîtrais mal ou t'estimerais peu, si tels étaient les accents de la voix qui te parle, . . . non, . . .lis, et meurs. . . Je ne te retiens plus à une existence trop cruelle pour toi, après les pertes que tu viens de faire . . . Renonce à la vie, Valcour, elle ne peut plus t'offrir que des épines, unis ton ame à celles de tes amies . . . encore une fois, lis, te dis-je, et descends au tombeau.
À peine eus-je appris l'état de madame de Blamont, que je courus à Vertfeuille, on venait de m'envoyer un homme à cheval pour me prier de ne pas perdre un instant; le même courrier m'apportait une lettre pour le comte de Beaulé, qu'on invitait à se joindre à moi; . . . il venait de partir la veille pour des inspections pressées sur les côtes; je mis sa lettre à la poste, incluse dans une de moi, et j'arrivai seul le vingt-quatre; je trouvai, comme tu t'imagines aisément, tout le monde dans une extrême désolation, l'accident de notre respectable amie devenait très-grave, le renouvellement du vingt-deux avait eu des simptômes aussi singuliers qu'effrayans, et le médecin me dit tout bas, que si le mieux ne se décidait pas le lendemain, il ne répondait pas trois jours de la malade. Je me gardai bien d'annoncer une telle nouvelle à ton Aline, son cœur ne la lui présageait que trop, comme sa mère m'attendait, disait-on, avec impatience, je m'approchai sur-le-champ d'elle pour lui demander ses ordres, et lui témoigner la part que je prenais à son état. Elle me tendit la main dès qu'elle m'apperçut, et la pressant, oh! mon ami! je crains bien que nous n'allions nous séparer, me dit-elle, . . . mais quand elle vit que je la rassurais, —eh bien! reprit-elle, quoiqu'il en soit, j'ai voulu vous voir et vous recommander mes dernières volontés. —Cette précaution est encore inutile, pourquoi se noircir l'imagination quand il existe autant d'espoir? —Cela ne fait pas mourir, mon ami . . . cela ne fait pas mourir, et cela tranquillise: en disant ces mots, elle me remit un papier et me pria de le lire.
Comme cet écrit contenait beaucoup d'articles qui, quelque intérêt que tu puisses prendre à cette digne femme, sont pourtant de peu de conséquence pour toi, je ne te parlerai que des plus importans.
Mariée, séparée de biens, et pouvant disposer de ce qu'elle avait, elle laissait tout à sa fille Aline, sous la clause exacte de t'épouser, et elle demandait pour unique et dernière grace à son mari, de ne pas contraindre la volonté de sa fille sur une affaire où tenait absolument le bonheur ou le malheur de la vie. Dans le cas où Aline serait contrainte à un autre mariage, elle ne la privait pas de son bien, mais elle voulait qu'elle en disposa seule, et que ce bien n'entrât point dans la communauté . . . Elle fondait un hôpital de six lits à Vertfeuille, uniquement destiné pour les habitans du lieu, et l'on trouverait chez son notaire l'argent utile à cet établissement . . . Elle demandait un enterrement des plus simples dans la paroisse de sa campagne, mais elle désirait que tous les pauvres de l'étendue de ses domaines fussent nourris neuf jours, soir et matin et servis par ses gens dans la grande salle du château . . . Elle voulait qu'une petite boète qu'elle me remettait, contenant son portrait, dans un entourage de quinze mille francs de pierreries, te fut envoyée sans délai le lendemain de sa mort . . . Elle voulait que ses superbes cheveux, fussent coupés et remis à sa fille . . . Elle laissait un bijou de douze mille francs àLéonore, et àSainvilleune autre belle boîte où se trouvait encore son portrait. Cet écrit finissait par de sages avis à son Aline; par des conseils remplis de mœurs et de piété; ensuite elle conjurait cette tendre fille de ne jamais choisir d'autre sépulture que celle où sa mère allait être déposée . . . Elle me nommait exécuteur testamentaire de ses legs et de ses volontés, et m'enjoignait au nom de l'amitié qui nous avait toujours unis, l'exactitude la plus entière à la tenue de tous les articles contenus dans l'écrit qu'elle me remettait.
Dès qu'elle vit que j'avais lu, elle me demanda avec empressement, si je lui jurais de remplir ce à quoi elle m'engageait . . . Je le lui promis en lui serrant les mains, elle me sourit, me dit que je lui prouvais bien que j'étais son ami, et que depuis cette assurance elle se trouvait beaucoup plus tranquille, elle dormît effectivement près de trois heures la nuit du 24 au 25; mais en se réveillant vers les deux heures du matin, elle appela Aline qui n'avait jamais voulu quitter le chevet de son lit, elle la pressa sur son sein, et lui dit qu'elle se sentait plus mal. Cette tendre fille fondit en larmes; alors madame de Blamont se contraignit, pour ne pas trop affecter celle qui partageait si cruellement ses douleurs, elle la conjura d'aller prendre quelqu'instans de repos, lui assurant que je la remplacerais; mais Aline ne voulut jamais céder à personne le charme qu'elle trouvait à soigner sa mère, elle dit qu'elle ne s'en rapportait à qui que ce fut; . . . que les hommes ne s'entendaient pas à ces sortes de choses, et ni prières, ni instances, ni ordres ne purent lui faire quitter sa place.
Comme elle était intéressante, mon ami, dans l'emploi de ces devoirs sacrés, . . . pâle, . . . les yeux battus, . . . échevelée, sous un mauvais petit déshabiller de toile, . . . un grand tablier de femme de chambre autour d'elle, . . . il semblait que la piété filiale voulut disputer aux graces, le soin touchant de l'embellir.
Mais les douleurs augmentant, il ne fut plus possible à madame de Blamont de pouvoir feindre . . . Le médecin qui ne quittait plus, s'approchant de moi après l'avoir observée, —voilà ce que j'ai craint, me dit-il, . . . elle est perdue, —oh! ciel! répondis-je avec effroi: . . . perdue, . . . à cet âge, . . . avec autant de ressources, . . . tant de sagesse et tant de santé. —Elle est perdue. —Et quel est donc le genre de sa maladie; quelle est la cause de cet accident imprévu? —Une cause où échoueront tous les secrets de l'art,elle est empoisonnée. . . —empoisonnée, juste ciel! —elle l'est; prononcez, que faut-il que je fasse? —L'écrire à son mari et le cacher soigneusement à elle, à sa fille et à toute la maison, c'est ce que je vois de plus sage à faire . . . le médecin certifia, signa son opinion, et la lettre partit secrètement par un homme en poste.
Cependant les douleurs d'entrailles varièrent plusieurs fois dans la journée . . . À l'une des plus violentes crises, Aline nous arracha des larmes à tous . . . Elle vint se jetter aux genoux du médecin . . .Oh! monsieur!lui dit-elle dans un accès de douleur affreux,oh! Monsieur! sauvez ma mère, tout ce que je possède est à vous, je vous en fais un don public, mais quand elle vit que le médecin se reculait un mouchoir sur les yeux, et sans lui répondre, elle retourna se précipiter aux pieds du lit de sa mère, . . . invoqua l'Éternel avec une componction, avec une ferveur si ardente, que la violence de l'élan anéantit ses forces et la fit tomber dans mes bras sans connaissance . . . Nous la portâmes sur un lit, . . . quand elle eut repris ses sens, je lui fis comprendre de mon mieux qu'elle devait se calmer, que l'abandon où elle se livrait, dérangeait sa santé et nuisait même à celle de sa mère: croyant voir que ce raisonnement la tranquillisait un peu, je voulus essayer de la préparer au terrible revers qui la menaçait; mais m'interrompant avec violence à la première phrase, . . . juste ciel! . . . s'écria-t- elle, . . . elle est morte? et s'échappant de mes bras, . . . s'élançant comme un trait, du lit où j'essayais de la contenir, jusqu'aux pieds de celui de sa mère, elle y vint tomber à genoux, les mains jointes, . . . madame de Blamont un peu mieux, la releva, la gronda doucement d'une si grande agitation, et lui dit en la baisant sur les yeux, . . . tu ne veux donc plus que nous puissions causer tranquillement ensemble? —Oh! ma chère et tendre mère! répondit Aline en pleurs . . . Ne savez-vous donc pas combien je vous aime? ignorez-vous à quel point votre sort est irrévocablement lié au mien. —Si tu m'aimes prouve-le-moi en te calmant, . . . —Eh bien! eh bien, je suis tranquille, maman, je suis tranquille . . . Alors madame de Blamont voulant distraire et ses maux et ceux de sa fille, se fit apporter ses diamans sur son lit, et elle joua avec pendant deux heures, tantôt se les essayant, tantôt en parant Aline, mais plus livrée au sombre involontaire de ses idées, qu'au projet de les adoucir un moment, voyez me dit-elle, Déterville, . . . comme mon Aline eut été bien le jour de ses nôces, . . . voilà comme je l'aurais embellie, . . . et cette déchirante idée arracha bientôt des torrens de larmes à toutes deux.
Cependant, dans toute cette maison autrefois si tranquille et si délicieuse, on ne respirait plus que la douleur: on ne voyait plus que de la tristesse et de l'inquiétude, . . . on n'appercevait de toutes parts que des gens venir, s'informer, repartir; . . . la désolation était générale.
Au travers de la foule qui circulait dans les appartemens, on vit tout-à-coup entrer une jeune fille, les bras levés, le visage inondé de pleurs, . . . c'était cette petiteColettechez laquelle se firent vos adieux . . . On veut la repousser, . . . elle résiste; . . . laissez-moi, laissez-moi, dit-elle, je veux aller voir la protectrice des pauvres, je veux aller voir ma bonne mère . . . Elle se jette à genoux aux pieds du lit, elle supplie sa chère maîtresse de lui donner sa bénédiction, baise la terre et se retire en larmes, . . .Eh bien!nous dit cette femme adorable, dès que cette enfant fut sorti,n'y a-t-il pas quelque satisfaction à faire le bien, et croyez-vous que l'hommage du pauvre ne vaille pas toutes les caresses de la fortune?
Comme elle se sentit absorbée le 25 au soir, nous nous retirâmes avant minuit; mais quelques prières que je fis à Aline, elle ne voulut jamais quitter sa mère, elle me pria de me charger de tout le soin du dehors, et de lui laisser ceux de l'intérieur, elle était aidée de deux femmes de Vertfeuille, qui se reléyaient tour-à-tour; toutes se disputaient cet honneur, il n'y en avait pas une, même des plus à l'aise, ni dans le bourg, ni dans les environs, qui ne sollicitât comme une faveur la grace de veiller cette femme angélique.
Oh! mon ami! voilà donc les effets de la bienfaisance, voilà donc les fruits délicieux de la piété et de la sagesse; il semble que l'Éternel, envieux d'en récompenser l'homme, veuille lui faire déjà goûter sur la terre l'image des plaisirs célestes, dont ces vertus seront couronnées. Le 26, dès la pointe du jour, . . . jour affreux mon ami, . . . jour où la volonté de Dieu, permit que l'innocence succombât sous le crime, pour éprouver les hommes ou pour les abaisser . . . On nous annonce dès le matin qu'Augustinevenait de s'évader, . . . qu'elle n'avait rien dit à personne, et qu'on ne pouvait concevoir ce qu'elle était devenue. De ce moment le voile tomba, . . . le doute même ne me devint plus permis . . . Je recommandai le plus grand secret, et m'interdis toutes recherches. —J'avais l'honneur d'Aline à ménager; devais-je entreprendre ce qui ne sauvait pas la vie de sa mère, et ce qui traînait son indigne père à l'échafaud? . . . je montai, . . . la nuit avait été terrible; des spasmes, . . . des convulsions, . . . tous les symptômes d'une fin aussi cruelle que prochaine, engagèrent le médecin à me dire qu'il était de mon devoir d'avertir madame de Blamont . . . Je m'approche du lit de la malade; . . . j'avais choisi l'instant où Aline était allée chercher quelques papiers par ordre de sa mère, et j'avais chargé le médecin de l'arrêter au retour, afin de me donner le temps d'agir . . . Madame de Blamont sourit en me voyant, . . . sublime tranquillité d'une ame honnête et paisible . . . Ô doux repos d'une conscience pure! . . . Je suis bien mal, n'est-ce pas mon ami, me dit-elle; . . . je ne verrai jamais ma fille heureuse? Hélas! je ne désirais la vie que pour accomplir son bonheur, . . . je n'en jouirai jamais, . . . le ciel ne le veut point . . . J'osai croire en ce moment que rien ne devenait plus expressif que mon silence, . . . je baissai les yeux et je me tus.
Vous ne me répondez pas,Déterville? . . . et je pris une de ses mains que je pressai contre mes lèvres. Vous ne me répondez pas, répliqua-t-elle une seconde fois . . . Ici la nature l'emporta sur le courage; elle eut une crise violente, et me tendant les deux bras, . . . je suis prête, mon ami, . . . je suis prête; . . . mais cette chère Aline, . . . je l'abandonnerai donc, . . . je la laisserai donc sans soutien au milieu des dangers qui l'environnent! . . . Je n'aurais pas cru que le ciel l'eût permis . . . N'importe, ce n'est pas à moi à scruter ses ordres, je ne dois que m'y conformer . . . Alors elle me pria de lui faire venir son curé, et de me charger entièrement d'Aline pour deux heures, sans lui permettre d'entrer. Cette commission n'était pas aisée . . . J'envoyai promptement avertir le prêtre, et assurant Aline que sa mère était mieux, je la conjurai de faire un tour de jardin avec moi, ayant quelque chose absolument essentiel à lui dire; . . . mais je savais bien qu'on ne menait point cette tête-là comme on voulait: elle me répondit fermement qu'elle n'irait pas avant que d'avoir vu sa mère, qu'il y avait plus d'une heure qu'elle l'avait quittée, et qu'après un si long intervalle, elle ne voulait s'en rapporter qu'à ses yeux pour savoir comment elle était; et elle monta lui porter les papiers que celle-ci avait demandé; elle redescendit peu après; je vis bien que madame de Blamont ne lui avait rien dit, et s'était borné, sans doute, à lui recommander de me venir parler. Je l'entraînai d'abord par des propos vagues, beaucoup au-delà des parterres, et ayant enfin gagné un bosquet, je la suppliai de m'écouter. —Eh bien! me dit- elle, sans s'asseoir, avec une prodigieuse agitation, . . . qu'avez- vous donc à me dire? . . . je vois bien que voilà du mystère . . . faut-il que je la perde? . . . Peut-être que non, lui dis-je, mais si ce malheur vous arrivait? —elle ne serait pas la seule victime, et j'aurais bientôt partagé son sort. —Oh ciel! est-ce là ce que je devais attendre de tant de piété et de vertu? Songez-vous à ce que vous vous devez à vous-même, à ce que vous devez à l'homme qui vous adore! —Valcour? . . . il est perdu pour moi . . . Comment pouvez- vous croire que je sois jamais à lui? mais ne m'en parlez pas, je vous prie, le sentiment de ce que je dois à Dieu même, ne l'emporterait pas aujourd'hui sur ce qui n'appartient qu'à ma mère; je ne veux penser qu'à elle, je ne veux m'occuper que d'elle; il n'est pas une seule idée qui puisse combattre la sienne dans mon cœur! . . . Est-ce là tout ce que vous avez à me dire, ajouta-t-elle, en voulant fuir, comme si elle eût compté tous les momens qui la séparaient de l'objet de son idolâtrie . . . Mais la retenant par une main, et voyant qu'avec une telle ame, il valait mieux frapper les grands coups tout de suite, que d'employer des ménagemens qui ne servaient qu'à la déchirer en détail. Aline! m'écriai-je . . . ô ma chère, Aline! . . . cette mère que nous adorons vous et moi, . . . ce tendre objet de nos inquiétudes mutuelles, . . . il faut absolument nous en séparer . . . Le trait l'ayant frappé sur la partie la plus sensible de l'ame, et l'ayant, pour ainsi dire, pétrifiée, elle me fixa; . . . tout-à-coup ses yeux s'égarent, la stupidité s'imprime sur ses traits; sa respiration devient vive et pressée, et la tête se dérange totalement . . . Je me repentis d'avoir été si vite; je reconnus qu'elle n'était nullement préparée, et que malgré ses propos, elle s'était toujours fait illusion . . . Je l'approche, . . . elle me repousse avec un geste furieux; et s'égarant de plus en plus, . . . elle me dit en balbutiant, d'aller chercher sa mère; . . . que le déjeûner était servi sous le bosquet où nous étions . . . Hélas! c'était malheureusement celui qui nous servait jadis à cet usage . . . Je sais bien qu'elle ne viendra pas, continua-t-elle: . . . puis montrant la terre, . . . elle veut aller là, . . . là, . . . là, . . . mais elle n'ira pas sans moi . . . Déterville, allez donc la chercher, vous voyez bien que nous l'attendons . . . Alors inondé moi-même de mes larmes, je la pressai sur mon sein: ô tendre fille! m'écriai-je, rappellez votre raison et vos sens; reconnaissez le plus sincère de vos amis, et écoutez-le . . . mais se débarrassant brusquement de mes bras, elle me dit, toujours égarée, que puisque je ne veux pas aller chercher sa mère, elle va donc y voler elle-même . . . Non, lui dis-je, en la retenant, . . . elle remplit des devoirs pieux que vous ne devez point troubler. Ce mot, refrappant une seconde fois son ame, parce que, tout cruel qu'il est, il n'anéantit pourtant pas tout-à-fait l'espoir . . . Ce mot, dis-je, la remet dans son assiette ordinaire: . . . la raison revient, mais la secousse ayant trop ébranlé les nerfs, elle tombe dans une violente attaque de convulsions: elle se renverse à terre, . . . elle s'y roule, . . . tous ses membres frémissent, peut-être eût-elle succombée en ce fatal instant, si un déluge de larmes ne l'eût soulagée . . . Bien content de la voir pleurer, je lui tends les bras, . . . elle s'y jette . . . Ô mon ami! me dit-elle, il faut donc qu'elle me soit ravie? il faut donc que je perde la consolation de mes jours! . . . l'amie la plus chère de mon cœur, . . . l'arbitre de ma destinée, . . . celle que j'adorais, . . . celle dont la tendresse faisait mon bonheur, . . . celle que je pouvais conserver encore cinquante ans, et vous voulez que je lui survive! . . . Ah! que deviendrai-je sur la terre quand je ne pourrai plus l'y voir? Non, non, ne veuillez pas un tel sacrifice, . . . ne l'exigez pas, mon ami, je ne pourrais pas vous le promettre . . . La voyant plus affligée, sans doute, mais cependant un peu plus raisonnable, je mis en avant les motifs de consolation que pouvaient dicter la sagesse . . . Tout fut vain, . . . plus je cherchais à la résigner, mieux elle m'échappait, ce qui semblait devoir la tempérer, la révoltait presqu'aussi-tôt, et je n'arrivais à son ame abattue, qu'en y agravant le désespoir. Cependant elle s'impatientait; elle brûlait de revoler près de sa mère: . . . je fus obligé de l'y ramener, et de laisser ma besogne imparfaite. Celle de madame de Blamont était finie, . . . nous entrâmes . . . Aline s'élança dans les bras de l'objet de son cœur: elle lui demanda pourquoi on les avait séparées si long-temps, —des soins. —Ces soins ne sont pas encore nécessaires, reprit Aline, avec humeur, vous n'êtes pas encore au point de les devoir prendre; . . . alors madame de Blamont embrassant sa fille avec tendresse, lui dit en versant des larmes amères; Aline, Aline,il faut nous séparer: et toutes deux pressées dans les bras l'une de l'autre, y restèrent ainsi plusieurs minutes sans mouvement; mais quand Aline s'en arracha, elle retomba sur le lit de sa mère dans une nouvelle attaque de spasme qui nous fit craindre pour elle-même. Cependant à force de soins, cette tendre fille ne voulant pas perdre les derniers momens qui lui restaient, se calma, et le médecin permit à madame de Blamont de prendre un peu de crême de ris qu'elle paraissait désirer. Aline plus tranquille, parce qu'elle se flattait toujours quand elle ne se désolait point, partagea ces derniers alimens, colée sur le sein même de sa mère. Quel tableau, mon ami! je n'en ai jamais vu de plus intéressant, et mes pleurs coulent avec trop d'abondance pour pouvoir essayer de le peindre.
À trois heures il prit une faiblesse affreuse à notre chère malade; on ne lui rendit un instant la lumière, que par le secours des plus violents cordiaux . . . Dès qu'elle eut r'ouvert les yeux, elle demanda à être enfermée une demi-heure avec sa fille et moi; le médecin voyant qu'elle pouvait parler, la fortifia par quelques nouvelles gouttes d'essence, et nous laissa. Elle nous fit placer tous deux auprès de son lit, mais Aline ne voulut l'écouter qu'à genoux . . . Elle appuya dans cette posture, ses mains dans celles de sa mère, et courbant sa tête sur le lit, elle l'entendit avec le plus saint respect.
«Mes amis, nous dit cette femme divine, me voilà prête à me séparer de vous pour jamais. À trente-six ans je devais compter sur une plus longue vie; mais avec les malheurs dont j'étais accablée, elle n'en fût pas devenue plus utile au bien de mon ame: le moment où je touche est cruel; on ne s'accoutume pas assez à l'envisager dans le monde, et quelqu'ait été notre conduite, quand il arrive, il nous effraye. Pleinement convaincue de l'existence d'un Dieu juste, j'ose voler sans crainte entre ses bras; je lui demande sincèrement pardon de ce qui peut l'avoir offensé; j'aurais voulu lui porter un cœur plus pur, . . . au moins le lui offrirai-je sans crime; ce serait pourtant vous tromper que de vous dire que je n'ai pas commis bien des fautes; . . . que d'impatiences sous le joug dont il lui plaisait de m'accabler! je fus sacrifiée bien jeune, et vous savez ce que j'ai souffert; je m'en suis plaint, je ne l'aurais pas dû; il m'eût fallu regarder ce qui m'arrivait, comme des volontés du ciel; . . . chaque dépit était une révolte dont je devrais m'accuser comme d'un crime; . . . peut-être aussi suis-je coupable de trop d'amour-propre, mais cette chère Aline en est cause . . . Je me suis trouvée long-temps fière d'avoir pu lui donner le jour; et comme toute ma tendresse était en elle, j'y plaçais aussi mon orgueil. L'extrême amour que j'ai eu pour cette fille, m'a sans doute distrait de celui que je ne devais qu'à Dieu: Son bonheur était mon unique occupation; je regardais la possibilité de le faire, comme la consolation de tous mes maux . . . Je n'ai pas réussi, il fallait encore que cette croix- là me fût offerte; il fallait que la coupe des douleurs fût avalée jusqu'à la lie! Je la laisse jeune et sans secours, . . . en proie à des malheurs qui me font frémir pour elle, . . . et je n'y serai plus pour les écarter de ses pas: . . . elle n'aura plus ma main pour essuyer les larmes qu'ils arracheront de son cœur . . . , Ô ma fille, tout espoir est perdu maintenant, le dernier conseil que j'ai à te donner, est d'obéir à ton père, et de te livrer aveuglément à celui qu'il te donne . . . Et comme elle vit ici qu'Aline faisait un geste d'horreur, . . . Eh bien! reprit-elle, puisque tu crains les crimes qu'une telle union assemblerait inévitablement sur ta tête: il te reste le parti du cloître, jette-toi dans les bras de l'époux sans tache, les plaisirs célestes qu'il te promet, valent bien mieux que les joies trompeuses d'un monde, où tu ne trouveras que des traverses . . . Dans ce cas, Déterville, il faudrait faire reconnaîtreLéonoreà mon mari, et tous mes biens lui passeraient.Léonoreétayée d'un époux qu'elle aime, n'aurait rien à redouter d'un père vicieux et cruel, et toutes les raisons qui ont pu légitimer un arrangement . . . qui ne laissait pas que de me faire éprouver bien des remords: toutes ces raisons, disparaissant, dis-je, si mon Aline se donnait à Dieu, il deviendrait nécessaire alors de rendre à sa sœur l'existence qui lui est due, et de la faire renoncer aux biens qu'elle réclame aujourd'hui, dont le mien et celui de son père la dédommageraient amplement; je vous laisse ce soin, Déterville, en raison du parti qu'Aline prendra, et vous ferez, d'après ce parti, les changemens nécessaires à l'acte que je vous ai remis, je vous y autorise pleinement: . . . puis se soulevant avec peine, . . . l'instant approche, mes amis, a-t-elle continué, . . . dans peu je vais paraître aux pieds de l'Éternel; . . . dans peu je l'invoquerai pour mon Aline . . . Lève-toi, ma fille, . . . lève-toi; . . . n'est- ce pas beaucoup que j'aie la douceur d'expirer dans ton sein . . . Cette joie ne pouvait-elle pas m'être ravie? Laisse-moi te bénir et t'embrasser . . . Déterville, je vous la recommande. Adieu.»
Alors elle a jeté ses bras autour de son Aline; elle l'a fortement serrée sur son sein: . . . une légère convulsion l'a saisie, . . . et l'ame la plus pure qui fût émanée des mains de l'Être suprême, a revolé vers son auteur.
Je ne te peins point mon état, Valcour, tu te le représentes; . . . à peine avais-je la force de lever les yeux; mais tant d'importantes occupations exigeant mon courage, mon premier soin, comme tu le crois, a été de voler à Aline: elle était courbée sur sa mère: hélas! il était difficile de savoir laquelle des deux vivait encore; il n'y avait plus dans cette chère fille, ni poulx, ni respiration, ni chaleur; et quand avec beaucoup de peine j'ai pu l'arracher des bras qui l'enlaçaient, elle est tombée sur le lit sans connaissance; on est accouru, les soins se sont divisés, mais il n'en était plus besoin pour l'infortunée mère, . . . elle était déjà dans le séjour que l'Eternel doit à la vertu: . . . elle l'embellissait déjà.
On a porté Aline dans sa chambre, livrée aux soins de sa chère Julie et du médecin, . . . au bout d'une heure elle est revenue, et me trouvant au chevet de son lit, elle m'a demandé sa mère, . . . elle m'a dit avec égarement, que c'était moi qui la lui ravissais, . . . que c'était moi qui l'empêchait de la voir, et qu'elle appellait au tribunal de Dieu de toutes les injustices que je commettais envers elle. Je l'ai pressée dans mes bras, elle s'en est arrachée, et s'y rejettant bientôt avec transport, elle m'a demandé mille pardons des reproches qu'elle m'adressait: elle m'a dit qu'elle n'était plus maîtresse de sa tête; qu'elle savait bien l'affreuse perte qu'elle avait faite, mais que si je l'aimais, je lui procurerais la douceur d'embrasser encore une fois sa tendre mère; en disant cela elle nous est échappée, et malgré les efforts de Julie, elle s'élançait infailliblement vers le cadavre qui venait d'être exposé dans un lit de parade, si heureusement Julie, au risque d'être renversée, ne lui eût opposé un rempart de nos corps, ne l'eût saisie et reportée promptement sur son lit.
Alors ses larmes ont coulé avec abondance; elle a poussé des cris de douleur qui eussent déchiré l'ame du mortel le plus insensible; . . . mais comme une voiture arrivait en poste dans la cour; il me fallut la quitter, en la recommandant à Julie, et aller vaquer à d'autres soins.
Cette voiture était celle du président, il n'avait avec lui qu'un valet; il s'est arrêté dans la première salle, et aux accents lugubres qui l'ont frappé, . . . aux gémissemens, . . . aux pleurs universels, il a pu voir que son abominable forfait était consommé; . . . que l'ange n'était plus dans le temple et que l'éternel l'avait rappellé vers lui . . . Je l'ai abordé, . . . il m'a embrassé avec le plus grand flegme; . . . il m'a remercié de mes soins, en me faisant entendre avec adresse, que ma présence était maintenant inutile au château; je n'ai pas fait semblant de le comprendre, ayant dans mon porte-feuille ce qui autorisait cette présence, je l'ai laissé dire ce qu'il a voulu . . . Il m'a prié de le mener où reposait sa femme; je l'ai conduit dans la chambre de parade, et comme on travaillait à arranger le corps, il étoit nud, sous un voile, dont on s'était pressé de le couvrir quand on l'avait entendu entrer; il a fait signe qu'on se retira; quand il s'est vu seul avec moi, . . . il s'est approché du lit, et levant le voile, le monstre a dit comme Néron, en voulant souiller Agrippine, en vérité,elle est encore belle! Peut- être en eût-il dit davantage s'il ne m'eut vu frémir d'horreur; . . . il s'est approché, . . . il a regardé le visage avec attention; . . . mais je ne vois nulle apparence de poison, a-t-il dit . . . Que prétends-donc votre médecin? . . . C'est un fou ou un homme dangéreux, qui mériterait que je le fisse punir; c'est faire tort à tous les honnêtes-gens au milieu desquels elle est morte; . . . et vous-même, vous n'auriez pas dû le souffrir. —Moi? Non-seulement je l'ai souffert, mais j'ai ordonné qu'on vous l'écrivit. —Je ne reconnais pas là votre prudence. —Je n'en ai peut-être jamais eu autant de ma vie. —(Et me contraignant) —À qui fallait-il se plaindre, ai-je dit, à qui fallait-il parler d'un fait certain, si ce n'est à celui qui doit le venger? —Certain? Non; et dès qu'il ne l'était pas, il vallait cent fois mieux ne rien dire; voilà ce que j'aurais appellé de la prudence. —Une fille sauvée. -– Qui? —Augustine. —Bon, c'est une catin; je sais ce que c'est, séduite par un de mes gens, n'aimant point sa maîtresse; . . . malade ou non, elle décampait tout de même . . . Ils sont fort loin tous deux; vous croyez-bien que j'ai renvoyé le valet! Sont-ce là vos preuves? —On pourrait en acquérir d'autres. —Allons, allons, laissons cela; ces horreurs-là ne doivent jamais se supposer dans une maison, les croire est compromettre tout ce qui l'habite; où est Aline? —Content de changer de propos, et d'après les invariables résolutions que j'avais prises, ne voulant pas aller plus loin, je lui ai peint l'état de cette chère fille; je lui ai dit que je croyais prudent de la laisser quelques jours tranquille. —Quelques jours, m'a-t-il dit en ricannant, je compte pourtant l'emmener demain; Dolbourg l'attend à Blamont, et nous concluons tout de suite. —Eh quoi! monsieur, sur le tombeau de sa mère? —Bon! petitesses que cela; une femme qui vient de mourir n'empêche pas qu'on en mette une autre dans le cas de donner la vie; . . . au contraire, c'est une sorte de réparation qu'on doit à la nature, et chaque instant qu'on retarde à la lui faire, est une lézion envers ses loix. Une mère est sacrée, . . . si vous voulez, . . . quand elle vit; elle n'est plus rien quand elle est morte . . . . . . Tenez, je quitte Paris, il y arriva hier au soir quelque chose de tout-à-fait semblable, dans un genre un peu différent néanmoins, mais qui vous fera voir également que quand il s'agit d'objets sérieux, on ne s'arrête pas à des balivernes de sentimens, qui ne sont faites que pourle peuple. M. de Mézane, qui a une affaire au parlement d'Aix, . . . et que ce parlement, l'un des plus sages, l'un des plus intègres et des mieux composé du royaume [2], n'a voulu arranger avec la famille de la femme, qu'aux clauses d'une longue détention; M. de Mézanes, dis-je, qui se cachait depuis plusieurs années, entraîné parl'imbécile délicatessede venir rendre à Paris des soins à une mère expirante, y est accourru malgré les dangers; il était à peine dans l'appartement de la défunte, que la famille de son épouse lui a fait mettre la main sur le collet; il s'est récrié contre ce procédé, . . . on lui a ri au nez, et on l'a jeté dans un cachot de la Bastille, où il a eutrès-plaisammentà pleurer à-la-fois la perte de sa liberté, la mort de sa mère et la barbare stupidité de ses parens; il me semble que quand le gouvernement nous donne l'exemple de ces choses-là, nous pouvons le suivre . . . Oh monsieur! ce que vous me citez là me fait horreur, ai-je dit, il fallait sans doute que l'homme dont vous parlez fût coupable de crime de haute-trahison. —Pas un mot, des écrits contre nous, . . . contre les rois;des prédictions, quelques autres aventures de jeunesse, bien pardonnables à vingt-sept ans; de ces choses que nous faisons nous-mêmes tous les jours, mais que nous ne voulons pas que les autres fassent. —En ce cas, monsieur, trouvez bon que je vous le dise, il y a une atrocité révoltante à se permettre un tel crime pour punir un délit ordinaire; car alors la vertu n'a rien gagné, et il y a un forfait exécrable de plus dans la masse des torts de l'état [3], et l'indigne détournant la conversation, —mais sur quoi donc, reprit-il, fondez-vous la légitimité de cette douleur ressentie pour la perte de ceux que nous chérissons? De quel bien peut être un sentiment qui n'apporte aucune variation à l'état de celui qui n'est plus, et qui trouble ou dérange la santé de celui qui reste? —Ces choses-là ne se raisonnent point, monsieur, elles se sentent; malheur à qui ne les éprouve pas. —Non, monsieur, tout doit être soumis à l'analyse, ce qui ne peut l'être est faux; or dites-moi, je vous prie, si d'après mes systèmes de matérialisme, . . . si d'après la parfaite certitude où je suis que la mort termine tous nos maux et ne nous en laisse aucuns à redouter; si d'après cela, dis-je, ma femme, qui n'était rien moins qu'heureuse dans ce monde-ci, ne se trouve pas maintenant dans un repos préférable à l'état perpétuel de douleur où elle végétait ici-bas; . . . et si cela est, d'où vient la regretterais-je? Mes regrets n'auraient-ils pas l'air de lui dire:Je suis désolé de ce que vous ne soyez plus dans une position malheureuse, . . .désespéré de ce que vous soyez hors d'état de souffrir encore; et ces regrets, . . . je vous le demande, . . . les trouvez-vous bien délicats? . . . Renonçant un instant à mes systêmes, si j'adopte les votres, si je crois cette femme dans un monde meilleur, mon chagrin de ne la plus voir dans celui où elle souffrait, ne devient-il pas tout-à-fait insultant n'ayant plus que moi pour objet; vous m'avouerez que cet égoïsme est révoltant . . . . . . Eh quoi! je suis fâché d'être privé d'elle, et n'en suis affligé que par la perte que j'éprouve ne l'ayant plus, sans réfléchir au gain qu'elle fait de ne plus m'avoir; je ne pense qu'à moi en agissant ainsi, . . . nullement à elle, et j'ai l'air de consentir tacitement à ce qu'elle perde le bien qu'elle possède, pour venir me rendre celui que je perds. D'où je conclus qu'il y a une injustice extrême à regretter la mort de ceux qui nous ont été chers; car l'enfer étant impossible, ou ils ne sont rien, ce qui n'est pas un état pis: ou ils sont mieux, ce qui est un état plus doux; et dans l'un et l'autre cas, on a certainement tort de les redésirer à la vie, où ils ne seraient que dans un état moindre. Ne nous étonnons donc point d'après cela, que des nations entières ayent pour usage de se réjouir à la mort de leurs proches, et de se désoler à la naissance de leurs enfans; je ne connais point de coûtumes meilleures que celle-là [4]. Il faut plaindre ceux qui naissent à la douleur, il faut les imiter, et pleurer comme eux quand ils voyent le jour; nous quittent-ils, c'est un bonheur sans doute, et nous ne devons pas nous en affliger. —Mais supposons un moment que cette douleur ne soit que pour nous, instinct délicieux d'une ame tendre, n'est-il pas barbare de lui résister? —Le vrai philosophe se fait aux privations, et ne doit être affecté d'aucunes. Je ne vous accorde pas d'ailleurs que cette extrême sensibilité soit un bien, il me serait peut-être bien aisé de vous prouver le contraire; ce qu'il y a de certain, c'est que si cette émotion est un bonheur, au moins n'est-il pas celui de tout le monde; car je vous réponds que je ne l'ai jamais senti . . . Eh monsieur! c'est une chose si-tôt remplacée que le vuide d'une femme, d'une maîtresse, d'un parent, d'un ami; nous ne nous affectons si vivement de leur perte, que par l'idée où nous sommes de ne pouvoir jamais retrouver dans un autre être, les qualités qui nous échappent dans celui que la mort nous ravit; or cette idée non-seulement est personnelle, mais elle est chimérique; c'est l'habitude qui nous lie bien plus que ce rapport ou cette convenance de qualités, et si nous y prenions bien garde, nous verrions que cette peine éprouvée lors de la perte, n'est que la sensation physique d'une habitude rompue; or l'homme le plus malheureux sans doute, est celui qui, ne sachant pas l'art de voltiger également sur tous les plaisirs, . . . de les effleurer tous sans s'appesantir sur aucuns, s'est fait d'une sorte de goûts une si forte habitude, qu'il ne peut plus y renoncer sans douleur. Usons de tout et ne nous attachons à rien, jamais les pertes ne nous affecteront; un nouvel ami en remplacera un ancien, une nouvelle maîtresse celle que l'on vient de perdre, et le tourbillon des plaisirs nous entraînant sans nous donner le temps de penser, nous n'aurons jamais la douleur de plaindre ce que nous aurons appris à remplacer aussi promptement. —Ce vuide est épouvantable, la seule idée en glace d'effroi, c'est abrutir notre ame, c'est étouffer en elle la plus douce de ses facultés. Oh monsieur! quelque plaisir que vous puissiez m'offrir à présent en serait-il un seul qui valut pour moi la sensation que j'éprouve à pleurer l'amie que je viens de perdre. —Mais si vous chérissez votre douleur, elle devient une volupté; et dans ce cas vous m'avouerez que la volupté qui console, vaut beaucoup mieux que celle qui afflige. —L'une est celle d'une ame de fer, l'autre celle d'un cœur délicat et sensible. —Et d'où tenez-vous, monsieur, qu'il vaille mieux être organisé dans votre sens que dans le mien, si nous avons également tous deux des plaisirs? —Les miens sont ceux de la vertu, les votres mènent à tous les crimes. —Il faudrait savoir maintenant lequel (conventions sociales à part) donne plus de plaisir du vice ou de la vertu? —Comment une telle chose peut-elle se mettre en discussion? —Je vous le demande à mon tour; car si vous caractérisez le plaisir, la sensation chatouilleuse reçue à l'ame, par une cause quelconque, cette commotion beaucoup plus violente quand elle est donnée par le vice, fera naître infailliblement plus de plaisir que celle qui serait l'effet de la vertu; et dans ce cas, l'homme parfaitement heureux pourrait bien être celui qui, renversant toutes vos idées sociales, se ferait des vertus de vos vices et des vices de toutes vos vertus. —Monsieur, dis-je en fureur, ne pouvant plus tenir à de si cruels sophismes, vous feriez pendre avec raison le malheureux qui penserait comme vous. —D'accord, reprit ce scélérat, mais le bonheur d'être au-dessus des autres donne le droit de ne pas penser comme eux; voilà le premier effet de la supériorité; le second est d'en abuser, pour diriger ses actions d'après la singularité piquante de ses systêmes philosophiques; c'est ce qui fait qu'un homme trahit l'état, fait sa fortune et quitte le ministère en se disant ruiné [5], qu'un autre détruit le commerce intérieur de la France, parce que le projet absurde de ses maîtrises lui vaut deux millions [6]; que cent autres se cotisent pour attirer à eux la substance du peuple et affamer ensuite ce même peuple en lui vendant dix fois au-dessus de sa valeur cette nourriture qu'il vient de lui voler. Croyez-vous donc que ces gens-là soient moins heureux pour n'avoir pas chéri comme vous ce fantôme idéal de vertu? —Heureux? Ils ne peuvent l'être, le vrai bonheur n'est que dans la vertu, et les remords des coquins dont vous parlez, au défaut du glaive de Thémis, doivent nous venger de tous leurs crimes. —Des remords, vous me faites rire; ah! croyez que l'habitude du mal les énerve depuis long-temps dans de telles ames; celui de ces gens-là qui en connait encore à la seconde chûte, n'est qu'un sot que ses confrères devraient à l'instant dépouiller, et qu'ils persiflent cruellement au moins, s'ils n'osent le molester d'une différente manière; mais tenez, monsieur, je vois que nous ne nous accorderons pas de la soirée, ordonnez, je vous prie, qu'on nous serve; je n'ai point dîné pour venir plus vite, et j'ai un appétit dévorant. Nous philosopherons au dessert si cela vous convient . . .
Je donnai des ordres, il se mit à table et soupa avec une tranquillité, qui me fit voir qu'il fallait que ce scélérat eût acquis une furieuse habitude du crime, pour se trouver dans un tel calme en venant de le commettre; je ne mangeai point comme tu crois, je me contentai de lui tenir compagnie, me levant de temps à autres, pour vaquer aux soins qu'exigeaient mon emploi; mais ne paraissant point chez Aline, que ma présence irritait au lieu de calmer, et que je ne voulais instruire que le lendemain matin de la suite cruelle de ses malheurs. Le médecin n'était point encore parti, il prenait un peu de repos. Le président voulut le voir; il lui demanda avec effronterie de quoi sa femme était morte? —De poison, répondit hardiment celui-ci. —Mais, docteur, pensez-vous? . . . —Il est une façon sûre de vous convaincre, monsieur, nous ferons, quand vous voudrez, l'ouverture du corps. —Non, en honneur, ces opérations-là m'ont toujours révolté; elles ne sont pas sûres, et elles ont, ce me semble, quelque chose de cruel, . . . ne disséquons point, enterrons. —Un peu surpris de cette réponse, le médecin lui demanda s'il ne jugeait pas à propos de former une plainte juridique. —Et contre qui, dit le président? —Mais, monsieur, ces choses-là ne doivent pas rester impunies; vous, messieurs, qui en punissezjusqu'au soupçon le plus impossible[7], devez savoir mieux que nous la nécessité de sévir contre de telles horreurs. —Soit, dit le président, mais comme je suis loin d'admettre votre soupçon, qu'en le formant il tombe inévitablement sur tout ce qu'il y a eu d'honnêtes-gens autour de ma femme depuis trois mois; et que, dénué de preuves, comme nous le sommes, nous ne ferions jamais de cela que du bruit et pas le moindre exemple. Je suis pleinement convaincu que le plus sage est de rester dans le silence et de revenir comme moi, monsieur, à l'opinion qu'un tel crime, sans fondemens, sans motifs, devient absolument inadmissible. Sur-le-champ il changea de discours, évitant avec le plus grand soin de reparler d'Augustine. Le souper fait, il fut se coucher; . . . mais, ô comble d'horreur, pourquoi faut-il que j'aie encore cette dernière turpitude à révéler; et pourquoi une lettre que je ne consacrais qu'à la tristesse, doit-elle être souillée par des récits infâmes!
Le président ne marche jamais sans un de ses serviteurs zélés pour les plaisirs de leur maître, qui sacrifient pour leur en procurer, devoirs, religion, honneur et toutes les vertus qui caractérisent l'honnête homme. Dès que le patron est quelque part, cet insigne agent jette aussi-tôt les yeux sur ce qui l'entoure, et démêle avec une adresse et une promptitude singulière, l'objet qui peut convenir aux sâles désirs de celui qui l'employe; le lieu, les circonstances, la douleur générale . . . Cette impression de respect profondément gravée dans tout ce qui se trouvait là, rien ne parut sacré à ces deux monstres, l'un ordonna d'agir, l'autre travailla; et dans le nombre des jeunes paysannes que la piété, la reconnaissance attirait aux pieds de leur respectable dame, une, plus faible, ou moins touchée, osa écouter les propositions qui lui furent faites; c'était une jeune orpheline de quatorze ans, presque livrée à elle-même; le zélé serviteur la fit voir à son maître, celui-ci approuva le choix; dès le soir elle fut conduite dans la chambre de cet horrible époux, et le traître osa consommer son forfait près des cendres encore palpitantes de cette malheureuse femme, dont il venait de trancher si odieusement les jours. Il la garda toute la nuit; je ne le sus qu'après son départ; . . . en vérité, je ne l'aurais pas souffert, si j'en avais été prévenu.
Dès qu'il fut retiré, je me mis en devoir de remplir les tristes soins dont j'étais chargé; ce qui m'embarrassait le plus, était la manière dont je m'y prendrais pour prévenir cette pauvre Aline des nouveaux malheurs qui l'attendaient encore. L'ordre était précis, le président me l'avait renouvellé en nous séparant; et lorsque sur cela je lui avais montré les dernières intentions de sa femme, il les avait traité de radotage, qu'on pouvait entendre par pitié dans l'instant où elle les avait dictées, mais dont on ne pouvait que rire après . . . À l'égard des biens, meubles ou immeubles, je n'ai rien à réclamer ici, monsieur, m'avait-il dit, tout est à ma femme, elle a pu faire les dispositions qui lui ont convenues; mais pour ma fille elle est à moi, vous l'avertirez, je vous prie, qu'il faut qu'elle parte demain sans faute. Je devais donc la préparer.
Pour ne pas troubler sa nuit, que je ne supposais pas déjà fort tranquille, je ne me rendis dans son appartement qu'à la pointe du jour; elle ne s'était ni deshabillée, ni couchée, ses accès de douleur avaient été cruels, et d'autant plus, sans doute, que son désespoir étoit muet, ses larmes ne pouvant trouver de passage retombaient en gouttes de sang sur son cœur; elle demandait sans cesse à aller embrasser sa mère, et s'irritait violemment de la résistance qu'on était obligé de lui opposer; elle revint un peu quand elle me vit. Elle me demanda pourquoi je l'avais laissée seule si long-tems? Je m'excusai sur les soins qu'exigeait la situation, et après avoir donné tout ce qu'il m'était possible à l'affliction de son ame, j'essayai de m'en rendre maître. Un mouvement d'amitié lui échappa . . . je le saisis . . . je la pressai dans mes bras, et ses larmes coulèrent . . . Ô mon amie! lui dis-je alors . . . appelez le courage à votre secours . . . j'ai de nouveaux malheurs à vous apprendre . . . Elle me fixa avec un air d'effroi, qui me fit trembler . . . et toutes ses idées se portèrent sur toi. —Ô ciel! s'écria-t-elle, Valcour est-il avec ma mère, un même coup les a-t-il réuni? il est heureux dans un tel cas que la personne qu'on veut amener doucement à l'instruction d'une nouvelle affreuse, aille au- delà de la vérité; je pris une de ses mains, et lui souriant avec amitié: —non, lui dis-je, Valcour se porte à merveille, et je suis bien sûr qu'il n'est occupé que de vous; mais ce que j'ai à vous dire est peut-être plus cruel encore que ce que vous avez craint . . . Votre père est ici . . . il vous emmène dès aujourd'hui, et veut qu'incessamment vous soyez la femme de Dolbourg . . . Je n'ai vu de ma vie un mouvement aussi violent que celui que fit ici cette fille à-la-fois courageuse et infortunée . . . Ô mon ami! me dit-elle en se levant, il n'est donc plus rien dans le monde qui puisse maintenant m'empêcher de me rejoindre à ma mère! . . . —Asseyez-vous Aline, lui répondis-je, je croyais trouver en vous de la force, et vous ne me montrez que du désespoir; rien ne peut rompre les résolutions de votre père, mais il vous reste des moyens d'échapper aux nœuds qu'il vous destine. —Et quels sont-ils? —Écoutez-moi, et sur-tout calmez- vous. Elle s'assit et me prêta toute son attention. —Je ne vous conseillerai point le parti du cloître, lui dis-je alors, en vain le proposeriez-vous on s'y refuserait assurément; mais voici ce que mon amitié vous dicte. Que votre soumission fléchisse d'abord votre père, ne lui montrez qu'obéissance et respect pendant la route . . . Arrivée au château, tâchez d'entretenir Dolbourg seul, témoignez-lui vivement l'insurmontable aversion que vous éprouvez pour ce mariage; peignez-lui la certitude des malheurs qui en résulteront pour tous les deux, intéressez-le enfin; employez tout; la nature vous a donné des graces, une éloquence douce et persuasive à laquelle il est difficile de résister. Moins violent que votre père, je ne serais pas étonné qu'il se rendît; si cela arrive, comme je m'en flatte, engagez-le avec la même ardeur à rompre, peut-être le fera-t-il, mais mettons toutes choses au pis, et supposons que vous ne trouviez aucun moyen d'éviter le sort qu'on vous destine; votre fidèle Julie vous reste, cela est décidé; échappez-vous avec elle, voilà cent louis que je lui donne pour la dépense de ces soins; accourez chez madame de Senneval [8], elle sera prévenue, elle ira vous attendre exprès dans la terre voisine de Paris, que vous lui connaissez; là, vous me ferez venir; Eugénie et moi, nous nous chargeons de vous; nous vous sortons de France, nous vous remettons dans les bras de l'époux que vous destinait votre mère, et nous vous y faisons jouir en paix de la fortune qu'elle vous laisse . . . L'ombre la plus légère du bonheur est si flatteuse pour un cœur au désespoir! Cette chère fille tomba dans une douce rêverie, je lui demandai ce qu'elle avait. —Ô Déterville! me dit-elle, vos procédés me rendent confuse, mais permettez une réflexion, mon ami, s'il est vrai que vous ayez envie de m'arracher aux maux qui me menacent comme vos touchantes bontés m'en répondent, pourquoi l'effet de vos soins ne commencerait-il pas dès ici, pourquoi ne m'évitez-vous pas cet affreux voyage avec mon père? —Cela se peut-il, répondis-je avec douceur, votre père est ici, de ce moment vous êtes en sa puissance . . . Si vous disparaissez, c'est moi qui vous enlève, et vous perdez, sans vous sauver par cette démarche, le seul ami qui vous puisse servir; si vous partez de Blamont, . . . aucun soupçon ne peut tomber sur moi, votre fuite est votre seul ouvrage et les soins que nous vous rendons ensuite ne sont plus le fruit d'une séduction, c'est une protection accordée, c'est un service que nous vous rendons, votre père en ce cas a des torts réels, dont il est tout simple que vous ne vouliez pas être la victime, tandis que jusqu'à-présent ses torts envers vous ne sont pas assez fondés pour le fuir, il n'y a ici que des mauvais procédés, il y aura des horreurs à Blamont. Vous échapper d'ici est en un mot un parti violent; un plus simple peut réussir, et il est des lois de la prudence de n'employer jamais les moyens excessifs, que quand les autres n'offrent plus d'espoir. —Elle retomba dans ses réflexions, . . . puis au bout d'un temps; Déterville, me dit-elle, je me sens plus forte que je ne l'aurais cru, vos bontés me pénètrent, et j'en profiterai, . . . oui, mon ami, j'en profiterai, continua-t-elle, en se relevant, ou cela me sera impossible; . . . puis avec violence, mais possible, ou non, je ne serai jamais la femme deDolbourg; et me prenant par les deux mains: —maintenant, dites-moi, mon ami, si vous croyez qu'il y ait au monde une créature plus malheureuse que moi? assurément, lui dis-je, il y en a, il s'en faut bien que votre sort soit désespéré, peut-être même êtes-vous moins à plaindre aujourd'hui que je ne vous le croyais hier. —Mon ami, me dit-elle, en se tournant vers la fenêtre, il fait jour, vraisemblablement, nous allons bientôt nous séparer, et se jetant dans mes bras, . . . oh mon cher Déterville! ce nouveau coup de foudre sera bien terrible pour moi; mais avant qu'il ne m'écrase, ne me refusez pas la faveur que je vais vous demander. —Qu'exigez-vous, Aline? ne connoissez-vous pas tous vos droits sur mon cœur? —Je veux aller embrasser encore une fois ma mère, . . . ou vous ne m'avez jamais aimée, ou vous m'accorderez cette consolation, je vous crains, lui dis-je, votre tête est trop vive, votre cœur trop ardent, . . . ce spectacle est douloureux, vous ne pourrez jamais le soutenir; . . . mais se contenant avec un courage qu'il n'est pas possible de peindre, . . . non, répondit-elle, vous vous trompez, c'est un saint devoir que je ne partirais pas sans remplir, mais ne redoutez rien, la religion et la piété combattront la douleur, mon ame abattue par trop de chocs, retrouvera dans la multitude des secousses, la force que chacune d'elle lui aurait enlevée . . . Marchons, . . . guidez mes pas tremblans, et n'ayez nulle crainte, puis sans me donner le temps de répondre, elle prit mon bras et nous nous avançâmes vers le lieu funèbre.