Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 28 Février.
Calmez-vous, Aline va mieux; le premier mouvement a été terrible; une lettre écrite, partie malgré moi, et qu'on n'a pas voulu me montrer, vous a convaincu sans doute de l'état affreux qu'a produit votre accident sur elle; elle a été vingt-quatre heures dans des spasmes qui nous ont inquietés; mais elle est maintenant aussi bien qu'elle peut être . . . Croyez-le quand c'est moi qui vous l'affirme; elle a voulu avoir près de vous des couriers perpétuels, . . . elle les a eu, . . . et enfin elle les a cru; vous avez su quel était son désir, et vous me connaissez assez pour être sûr que si ce désir eût pu être satisfait . . . il n'eût assurément pas trouvé d'obstacles de ma part. Mais que de dangers! vous ne doutez pas, j'espère, que nous ne soyons observés. Jugez des suites par ce que vous venez d'éprouver . . . Ô mon ami! . . . l'illusion ne nous est plus permise; . . . des propos; . . . des indiscrétions, . . . des informations secrettes, tout jette un jour affreux sur cette terrible aventure, . . . et telle est notre malheureuse position, . . . qu'il ne nous est permis, ni d'éclater, ni de nous plaindre . . . Deshonorerez-vous le père de votre Aline? . . . flétrirai-je le nom de mon époux?
On n'a pourtant pas eu l'audace d'exiger des plaisirs, après avoir donné de telles peines. Et en vérité l'on a bien fait . . . Je crois qu'il me serait impossible de dissimuler davantage.
Ô mon ami! je crains de nouveaux piéges . . . Je crains que l'on ne complotte contre votre liberté . . . Ne nous effrayez pourtant point encore; j'ai des amis sûrs, qui ne perdent pas de vue les démarches de mon mari, et qui m'avertiront de tout. Attendez de nouveaux éclaircissemens, et ne songez qu'à votre santé: . . . le scélérat, il ourdissait deux trames à-la-fois, et pendant qu'il cherchait à se débarrasser de l'amant de sa fille, il se défaisait d'une malheureuse également redoutable à l'exécution de ses perfides projets.
Comment espérer de franchir tant d'écueils! . . . Les plus grands dangers nous environnent, nous n'aurons jamais assez de forces pour nous en garantir, et malgré la justice de la providence,le vice écrasera la vertu. Quel avertissement! j'en reçois dans l'histoire des derniers événemens de cette malheureuseSophie. . . Écoutez- les, . . . et si vous le pouvez, calmez mes soupçons, dissipez mes craintes, essayez de me faire voir qu'elles sont chimériques; je ne demande qu'à être rassurée, mais quel louche! . . . Comment ne pas croire; . . . Oh mon ami! dans quel trouble je suis; . . . si ce que je soupçonne est vrai, . . . s'il était capable de ce comble d'horreur, ma sûreté, celle d'Aline, exigeraient qu'à l'instant nous nous séparassions de lui . . . Écoutez, enfin, écoutez et décidez vous-même.
Le président et Dolbourg partirent le vingt-un à six heures du matin pour Blamont, ils y arrivèrent à sept heures du soir; de ce moment Sophie changea de chambre, et il lui devint impossible de s'entretenir davantage par sa fenêtre avec l'homme intelligent dont je dispose dans le village. Cet homme qui a des raisons personnelles de m'être attaché, a mis dans l'instant tout en usage pour observer ce qui se passerait, et il y a employé tous ses amis; voici le résultat de ses manœuvres; je vous envoie la lettre même afin que vous soyez plus en état de juger, si toutefois le voile impénétrable que ces scélérats ont eu l'art de jetter sur leur conduite, peut vous en laisser le pouvoir.
À Madame de Blamont.[1]
Du château de Blamont, ce 26 février.
J'obéis à vos ordres, madame, et passe sans plus de préambule au journal que vous m'avez demandé.
Le vingt-un au soir, monsieur le président et son ami arrivèrent au château entre sept et huit heures; c'était alors où j'appercevais communément de la lumière dans la chambre de Sophie . . . Je n'en vis plus . . . Les appartemens d'en-haut, où vous savez que monsieur se tient de préférence, étaient très-éclairés, je prétai l'oreille, mais l'éloignement, la hauteur, malgré le calme qui régnait, m'empêchèrent d'entendre, et je ne distinguai rien. Je retournai trois fois sous la fenêtre de Sophie, et je n'y vis jamais de lumière, elle a sûrement changé de chambre dès ce premier soir.
Le vingt-deux au matin, je sus que nos voyageurs n'avaient avec eux qu'un laquais, le même qu'avait dernièrement amené monsieur le président. J'appris aussi que c'était le concierge qui leur préparait à manger, et que qui que ce soit n'entrait dans le château, pas même le jardinier, de qui je tiens ces détails, il avait à parler pour des affaires pressantes à monsieur, et ne put en obtenir audience. Je recommençai à six reprises différentes ce jour-là, mes signaux sous la fenêtre de votre protégée, sans que personne me répondit. Il y eut beaucoup de mouvement dans les chambres d'en-haut, . . . du feu constamment, et beaucoup de lumières le soir. À neuf heures les fenêtres s'ouvrirent, on tira les contrevents, les croisées se refermèrent ainsi que les volets, et l'obscurité devint telle, qu'il me fut impossible de savoir s'il y avait même de la lumière dans les appartemens; — voyant ma présence inutile, je me retirai. J'engageai ce soir-là quatre de mes amis à aller s'établir chacun sur une des quatre routes qui aboutissent à Blamont, et leur fit promettre d'y rester jusqu'à l'avertissement qu'ils recevraient de moi pour revenir. Leur consigne était d'examiner, avec la plus scrupuleuse attention, toutes les voitures qui iraient et viendraient sur ces routes, et de me rendre le compte le plus exact des personnes qui seraient dedans.
Le vingt-trois au matin, les croisées de la chambre de Sophie s'ouvrirent, mais le concierge y parut seul, il laissa les fenêtres ouvertes jusqu'après le départ de ces messieurs, alors il les referma à demeure comme elles le sont, quand personne n'habite cette chambre. Il n'y eut ce soir-là, ni feu, ni apparence de lumière dans les petits appartemens de monsieur, où l'on s'était tenu la veille et le jour d'avant; mais ce qui me surprit beaucoup, ce fut de voir à plusieurs reprises différentes des lumières aller et venir par lesmeurtrières[2], qui donnent près des souterrains, je m'y portai le plus près possible, au point de n'avoir plus entre elles et moi que le fossé; mais je n'entendis jamais rien; le silence fut tel dans le reste de la soirée, que je crus tout le monde parti; cependant en me retirant je fis veiller deux hommes autour du château, comme j'avais fait la veille; leur rapport fut que le silence avait été le même.
Le vingt-quatre la journée fut également calme, on ne se tint sûrement pas de tout le jour dans aucune pièce à feu, personne n'entra ni ne sortit absolument de la maison; je m'y présentai sous le prétexte de saluer monsieur le président, le concierge me dit que je me trompais, et qu'il n'était sûrement pas au château.
Le vingt-cinq, à deux heures du matin, un postillon amena trois chevaux au petit pas, on lui ouvrit fort vite et fort doucement, il attela de même la chaise qui avait amené ces messieurs, et tout le monde partit avant le jour; je les vis de derrière un arbre monter tous les deux en voiture, et ils n'y placèrent bien sûrement aucune femme avec eux. Je les fis suivre, ils furent menés très-doucement jusqu'au bout de l'avenue, ils ne partirent au galop que de-là. De ce moment j'envoyai ordre à mes quatre amis de revenir, et en attendant je continuai d'examiner le château, rien ne parut à aucune fenêtre. On n'avait pu cacher Sophie au jardinier, il savait qu'elle y était, il en était convenu vis-à-vis de moi, je fus le trouver, je lui demandai pourquoi nous ne revoyons plus cette jeune personne, et ce qu'il croyait qu'elle était devenue; d'abord il fit le mystérieux, ensuite il me dit qu'elle était partie le vingt-quatre au soir, dans une voiture avec une dame qui était venue la chercher de Paris, je n'osai lui dire que n'ayant pas quitté les environs du château depuis quatre jours, j'étais absolument certain du contraire; mais je l'assure à vous, madame, aucune voiture n'en est approchée du vingt- un au vingt-cinq. Il n'est absolument entré personne dans la maison durant cet intervalle, excepté le postillon que je viens de vous dire, et très-certainement personne n'en est sorti. Voyant que ce jardinier n'en voulait pas dire d'avantage, et qu'il cherchait même à détourner la conversation, je le quittais et fus questionner mes amis; sur trois des quatre routes indiquées ci-dessus, il n'a passé que des charettes et un cabriolet dans lequel étaient deux vieux prêtres. Sur l'autre, celle de Lorraine, il a passé le vingt-quatre au soir une voiture très-légère, à deux chevaux, sans équipage, conduite au pas par un postillon vêtu en paysan; cette voiture contenait une vieille femme, sous l'habit de villageoise, et une jeune fille en juste blanc, à-peu-près de l'âge et de la tournure de Sophie; mon ami pour pouvoir me donner des détails plus étendus sur le personnel de ces deux femmes a fait l'ivrogne et s'est laissé tomber presque sous les roues de leur voiture, elles ont fait un cri, le paysan a arrêté ses chevaux, et les deux voyageuses sont descendues pour voir s'il n'était pas arrivé quelqu'accident à cet ivrogne. Alors mon ami s'est relevé et a fait quelques singeries pour les faire parler, la vieille femme s'est mise à rire et a répondu à ses balivernes. La jeune a dit d'une prononciation exacte, et telle que doit être celle d'une fille de qualité: — «Je suis bien aise mon cher monsieur que vous ne vous soyez pas fait de mal». Mais elle n'a jamais souri, elle n'a jamais pris la moindre part à la grosse gaieté de la vieille, qui au bout d'un instant, lui a dit brusquement: «allons, remontons, rien ne vous égaye, vous me feriez mourir avec votre tristesse»; et la jeune fille est remontée en soupirant.
Plus il paraissait de conformité entre cette voyageuse et Sophie, plus j'ai questionné mon ami, mille choses prouvent que c'est-elle, mille autres le démentent absolument, . . . s'il y fallait parier ma fortune, je la hazarderais pour vous convaincre que ce n'est pas elle; ou si c'est elle, c'est donc par les airs qu'elle est sortie du château; sans l'intime persuasion où je suis que ce n'est pas elle, je serais monté à cheval sur-le-champ et j'aurais poursuivi cette voiture, mais j'ose être si sûr de mon fait, qu'il ne m'est seulement pas venu dans l'esprit de faire cette démarche. Voilà mes opérations, madame, elles sont réglées sur vos ordres, j'en attendrai de nouveaux pour agir, soit intérieurement, soit extérieurement.
Post-scriptumde Madame de Blamont.
Eh bien! Valcour, décidez maintenant . . . Portez si vous le pouvez un jugement certain sur cette affaire, Sophie a été au château de Blamont, elle n'en est point partie, et cependant on ne la voit plus, où est-elle? qu'en ont-ils fait; . . . est-il bien vrai qu'elle existe encore . . . Je m'arrête, ma malheureuse position m'interdit toutes conjectures! moins je voudrais supposer le mal, plus tout ce qui en légitime l'opinion vient s'offrir en foule à mon esprit, et mon cœur n'a pas plutôt détruit mes soupçons que ma raison les réalise . . . Il fallait suivre cette fille, il fallait vérifier qui elle était . . . Oh que ne peut-on agir soi-même dans des circonstances aussi délicates!
Au retour, malgré la contrainte, malgré les propos échapés, ne prouvant que trop la part qu'on avait à votre aventure, j'ai voulu questioner sur le reste; le voyage à Blamont, qu'on ne m'avait point caché, autorisait mes demandes . . . On m'a répondu que Sophie était partie, qu'on la mettrait dans un couvent en Alsace, où elle serait d'autant mieux que Dolbourg la recommanderait chaudement à la prieure dont il était parent; voilà donc mes incertitudes qui renaissent, la fille vue sur la route de Lorraine, peut très-bien être celle qui va en Alsace, d'un autre côté, on paraît sûr que ce n'est point elle; je n'ai nulle raison de douter de l'exactitude des soins de l'homme qui me sert . . . Ah, si c'était Sophie ne m'aurait-elle pas écrit . . . Au milieu de ce trouble, j'ai osé redoubler mes demandes . . . À qui avez-vous confié cette jeune personne, ais-je dit, au président? . . . à un homme sûr, m'a-t-il répondu, . . . nous désirions une femme, cela eut été plus honnête, mais il ne s'en est point présenté qui valussent l'homme fidèle entre les mains duquel nous l'avons placé; —Oh monsieur! pardonnez mes questions, . . . c'est un enfantillage de ma part; . . . c'est un rêve affreux que j'ai fait sur cette malheureuse, et dont vos réponses dissipent les funestes illusions; dans quelle voiture est-elle partie? . . . dans un phaëton très-léger, conduit par des chevaux d'emprunt. —Comment vêtue? —en lévite bleue . . . —Mais en vérité vos questions . . . —Pardon, je n'en fais plus l'infortunée de mon rêve était conduite par une femme, et elle était habillée de blanc.
Oh! mon ami! prononcez, pour moi je ne l'ose, . . . c'est la même voiture, les mêmes chevaux, il n'y a de différents que le conducteur et l'habit . . . Je voulais dissiper mon trouble par cette multitude de questions et je n'ai fait que l'augmenter. Si vous écrivez à Aline, ne lui dites rien de tout ceci . . . Nous le lui cachons, trop accablée de votre état, elle ne tiendrait pas à cette seconde révolution, il est inutile qu'elle la sache, elle n'a que trop de raisons de craindre son père, n'ajoutons pas aux motifs qu'elle a de le haïr . . . Elle sait en gros,Sophieenlevée et conduite dans un couvent en Alsace, rien de nécessaire à ce qu'elle en apprenne davantage.
Le président a eu l'air touché de l'état de sa fille, il a fait semblant d'en ignorer la cause, et Dolbourg n'a point paru de la semaine. Adieu, au trouble dans lequel vous me voyez, vous jugez de l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse [3].
[Footnote 1. Cette lettre était incluse dans la précédente, elle ne commence pas là, on en a retranché tout ce que l'on voit que madame de Blamont en a extrait dans la fin de sa lettre à Valcour.]
[Footnote 2. Embrazures de canon, fréquentes dans les châteaux-forts. Quelques-unes servaient pour la simple mousqueterie, et celles qu'on voit dans les anciennes forteresses, avant l'invention de l'artillerie, servaient ou pour les archers, ou pour observer l'ennemi.]
[Footnote 3. Cette réponse ne contenant que des dilemmes, ne décidant rien parce que le voile est trop épais pour qu'il soit possible de rien discerner, nous l'avons soustraite au lecteur, ainsi que le commencement de la suivante qui ne contenait non plus que des indécisions sur le sort de Sophie. Nous reprenons où madame de Blamont quitte ce sujet qui, quoiqu'épisodique, n'en est pas moins bien essentiel au fond de l'intérêt. —Qui ne frémira pour Aline, en ayant autant de raisons de trembler pour Sophie. Si ceci était un roman, nous ne pourrions nous empêcher de dire qu'il y a bien de l'art à suspendre ainsi la foudre sur la tête de l'héroïne, à allarmer sur son sort, en écrasant tout ce qui l'entoure. (Note de l'éditeur.)]
Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 6 mars.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tout va le mieux du monde, en Bretagne, . . . avant trois mois mademoiselle deKerneuilsera rentrée dans les biens de sa prétendue mère, et pour completter le bonheur de tous deux, le roi d'Espagne a fait répondre que l'on pouvait compter sur deux millions. L'inquisiteur a protesté au roi même, que jamais les lingots trouvés dans les males de Sainville n'avaient été à une plus forte somme; quelque soit la fausseté de cette réponse, nous sommes trop heureux de tenir cela. Sainville m'a écrit deux ou trois lettres bien autrementsentiesque celle de sa chère épouse, il s'est conduit de même vis-à-vis du comte de Beaulé qui ne cessera de le servir avec zele. Quant à la jeune femme, quoique toujours maniérée, toujours bien de l'esprit et un cœur bien froid, elle a fait là-bas une petite vilenie qui achevra de vous prouver son ame. Très-sûre d'avoir incessamment deux ou trois cent mille liv. de rente, sachant la rentrée d'une partie des lingots d'Espagne, elle met l'épée dans les reins à un malheureux collatéral, qui avait hérité desix cents livres de renteà la mort de madame deKerneuil, cet infortuné presque réduit à ce seul legs pour vivre, se trouve à la veille de mourir de faim s'il perd, or suivant le droit, il doit perdre, il ne s'agit pour l'en empêcher, que de la volonté de l'héritière légitime; . . . mais ma chère fille a formellement déclarée qu'elle ne ferait de grace à personne, et pas plus à celui-là qu'à un autre, d'où il résulte que ce malheureux homme qui vaut assurément mieux qu'elle, obligé de renoncer à un petit mariage que ce legs lui faisait faire, va se trouver contraint à reprendre la charrue ou à s'engager pour vivre. —Ce trait est infâme, il est bien assurément de la fille de monsieur le président deBlamont, mais je suis désolée qu'il soit de la mienne . . . Comment est-il possible d'être si dure, quand on a été aussi malheureuse? je croyais que l'infortune entr'ouvrait l'ame, qu'en retraçant à l'esprit les maux que l'on avait souffert, elle rendait le cœur plus sensible à ceux que l'on voyait endurer . . . Je me trompais, le malheur endurcit, à force de s'être blazé à ses propres douleurs, on s'est accoutumé à ne plus s'émouvoir de celles d'autrui, et devenu impassible aux traits qui nous attaquent, on l'est également à ceux qui percent les autres. Me voilà maintenant encore plus fachée d'avoir consenti à ce vilain arrangement, je ne vous exprimerai jamais assez combien il me déplait . . . Mais que serait devenueLéonoresans cela? ayant de trop fortes raisons pour ne la point reconnaître, pouvait-elle être autre chose que mademoiselle deKerneuil? et l'étant, il faut bien qu'elle hérite des biens de cette maison.
Quand j'ai raconté au président le trait affreux que je viens de vous dire . . . il en a été aux nues; . . . il en a loué l'héroïne une heure, il n'y a aucun cas, nous a-t-il dit, où il faille laisser les autres en possession de notre bien, il ne s'agit pas de savoir si on en a besoin ou non, ce bien est à nous, cela suffit, et d'après cela, on a tort en le cédant; il y a six mois que j'ai fait bien pis à Blamont . . . Il était question d'un coin de terre dont j'avais besoin pour agrandir une terrasse, objet de luxe comme vous voyez et assez inutile dans le fond; ce petit local faisait depuis soixante ans le patrimoine d'une très-pauvre famille qui avoisine le château; j'ai recherché mes titres, je me suis douté d'une usurpation . . . Elle était claire . . . J'ai fait promptement décamper mon homme, et tout le train de femme et d'enfans qui l'accompagnait, et en dépit de leurs cris, de leurs plaintes, dont je ne me suis seulement pas douté, j'ai fait ma terrasse, et ils ont déserté le pays. —Voilà des malheureux au désespoir, —tant qu'il vous plaira, mais j'ai ma terrasse . . . Il faut raisonner toutes ces choses-là . . . Moi, voilà mon malheur, c'est que je raisonne tout . . . Je soumets tout à l'histoire des sensations; c'est selon moi la plus sûre façon de juger . . . La privation de l'embellissement produit par ma terrasse était une sensation douloureuse pour moi, la privation du terrein qui devait former cet embellissement en était une fâcheuse pour le malheureux paysan . . . Dites-moi maintenant, je vous prie, pourquoi dès qu'entre Pierre et moi, il faut qu'il y ait une triste sensation à recevoir, pourquoi, dis-je, vous voulez que j'aille charitablement l'accepter pour en débarrasser cet homme qui ne m'est rien? Je serais un fou aux yeux de tout être sensé, si j'étais capable d'un procédé pareil. —Mais le calcul n'est pas juste, en comparant les sensations, il fallait comparer les besoins: ceux dePierreétaient ceux de la vie, on ne peut se passer de ceux-là, les vôtres n'étaient que de fantaisie, vous pouviez vous en priver facilement. —Vous vous trompez, madame, l'habitude des fantaisies; est un besoin pour nous autres gens riches, aussi pressant que celui de vivre pour ces droles-là; et puis pour décider en ma faveur, il n'est nullement nécessaire que les besoins soient égaux; la douleur dePierreest nulle pour moi, elle n'atteint aucunement mon ame, quePierredîne ou ne dîne pas, il n'en peut sagement résulter pour moi nul chagrin, et la privation de ma terrasse en est un; or, pourquoi voulez-vous que j'empêche un homme de souffrir une chose que je ne sens pas, au prix d'une que j'éprouve? Il y aurait de ma part un défaut de raisonnement impardonnable . . . Quand vous cédez au sentiment de la pitié plutôt qu'aux conseils de la raison, quand vous écoutez le cœur de préférence à l'esprit, vous vous jettez dans un abîme d'erreurs, puisqu'il n'est point de plus faux organes que ceux de la sensibilité, aucuns qui nous entraînent à de plus sots calculs et à de plus ridicules démarches. —Oh, monsieur! laissez-moi être sotte toute ma vie, si on l'est en écoutant son cœur; jamais vos cruels sophismes ne me donneront le quart des plaisirs que me procure une bonne action; et j'aime mieux être imbécile et sensible que de posséder le génie de Descartes, s'il me le fallait acheter aux dépends de mon cœur. —Tout cela dépend des organes, a répondu le président, ces différences morales sont entièrement soumises au physique . . . Mais ce dont je vous supplie, c'est de ne jamais conclure, comme je sais que cela vous arrive quelquefois, qu'on soit un monstre parce qu'on ne pleure pas comme vous à une tragédie, ou qu'on ne fait pas des sacrifices en faveur de quelques malotrus; accordez-moi qu'on peut exister sans vous ressembler, et moi qui suis galant, je vous accorderai qu'on n'est aimable que quand on vous ressemble . . . puis une caresse bien fausse, . . . une montre à la main, . . . une sonnette tirée, . . . des chevaux demandés et l'opéra . . . Voilà l'homme, mon ami, voilà l'être dangéreux auquel nous avons affaire; . . . mais je vous le répète, ne vous inquiétez pourtant pas jusqu'à ce que je sois mieux éclaircie, il est certain qu'il y a quelque chose en l'air, bien certain qu'il en voulait à votre vie, . . . qu'il est désespéré de l'avoir manqué; plus sûr que tout encore, qu'il cherche à se dédommager de la mal-adresse des scélérats qu'il a osé armer contre vous, et malgré tout cela, j'ose vous répondre qu'il ne se fera rien que vous n'en soyez parfaitement instruit.
La même au même.
Paris, ce 15 mars.
Heureusement, mon cher Valcour, le parfait rétablissement de votre santé vous permet d'apprendre sans risque tout ce qui s'est passé depuis que je ne vous ai écrit; les avis les plus sûrs viennent de m'être donnés sur ce qui vous regarde. Les cinq cents louis qui vous ont été offerts, n'ont pas trouvé par-tout des ames aussi délicates; ils ont été le prix d'un ordre bien certainement obtenu contre votre liberté . . . On vous cherche, quittez Paris, . . . vous n'avez pas un instant à perdre; entreprenez quelque voyage . . . Celui d'Italie, par exemple, il y a long-temps que vous le désirez, ce sera, à-la- fois pour vous, un objet d'amusement, d'instruction et de sûreté. N'imaginez pas que nous restions à Paris après vous; en accordant une infinité de choses j'en ai obtenu quelques-unes; j'imagine bien que ce qui l'a engagé à céder les points que j'ai voulu, est l'espérance qu'il a de se débarrasser bientôt de vous. N'importe, j'en ai profité, . . . Voici les clauses:
1°. Je n'entreprendrai plus aucunes perquisitions sur Sophie, on m'a dit où elle était, je dois être tranquille, . . . et ici, on avait fort envie de me faire signer que je renonçais à l'idée de la supposer ma fille . . . Je me suis bien gardée de le faire.
2°. Je ne vous recevrai point à la campagne où je demande à aller tout de suite . . . Quelle fourberie! quand il exige cette clause, . . . le traître, il a dans sa poche ce qu'il faut pour vous faire arrêter.
3°. Je ne me déferai jamais d'Augustine . . . Libertinage, espionage, tout ce que vous voudrez supposer d'affreux, je ne le croyais pas d'abord, j'en ai maintenant des preuves sûres . . . Quelle turpitude!
4°. Au mois de septembre prochain, sans plus de délais, j'accorderai mon consentement pour le mariage de Dolbourg et d'Aline.
Au moyen de ces quatre clauses, j'obtiens . . . des délais d'abord, vous le voyez et c'est toujours beaucoup selon moi. 2°. de partir sur-le-champ pour Vertfeuille, où nous serons toujours plus tranquilles qu'ici. 3°. Jusqu'à l'époque de mon consentement au mariage, de ne le voir ni lui, ni son ami, et cette condition, je vous l'avoue est une des plus douces pour moi, tout a été signé de part et d'autre, et monsieur de Beaulé s'est rendu garant des deux partis.
Cela fait, le comte instruit de tout, a dit au président qu'il était impossible de lui cacher, qu'on le soupçonnait sourdement de deux choses, dont il le suppliait de se justifier pour la tranquillité de ses amis; la première d'avoir voulu faire assassiner Valcour, la seconde d'avoir obtenu un ordre pour le faire enfermer, . . . On n'imagine pas avec quelle impudence cet homme accoutumé au crime s'est défendu de ces deux accusations. —Je suis un homme de robe, a- t-il dit, j'ai vingt ans de plus que monsieur deValcour, mais malgré ces considérations, soyez parfaitement sûr que si j'avais envie de me défaire de lui, je n'employerais pas des moyens aussi indignes que ceux dont vous osez me soupçonner . . . J'irais lui proposer des pistolets, et puisque vous me forcez de m'expliquer sur son compte . . . Cette voye, je la suivrai assurément, s'il ne se désiste pas des prétentions qui me déplaisent, ou s'il s'avise de mettre le moindre obstacle aux arrangemens dont nous convenons aujourd'hui, —vous ne vous défendrez pas de la lettre de cachet, lui a dit le comte, j'en ai été averti dans les bureaux. —On vous en a imposé, monsieur, a répondu le président, . . . on a peut-être voulu vous parler de celle obtenue contreSophie, mais je n'en ai sûrement pas demandé de nouvelles, —si cela est lui a répliqué le comte, faites-nous l'amitié à tous d'écrire devant moi au ministre, . . . «qu'on vous accuse de comploter contre la liberté deValcour, et que vous le suppliez de m'assurer que cela est faux». —Je croyais que sur des points de cette espèce, a dit le président furieux, ma parole devait vous suffire, et il a voulu se retirer, alors le comte qui ne se souciait pas de rompre, . . . qui n'avait d'autres projets que de se convaincre, et qui, par l'air, la conduite et les réponses du président, devenait aussi sûr du fait qu'il était possible de l'être, . . . lui a dit froidement: —je vous crois, monsieur, je suis seulement fâché que vous ne vouliez pas me satisfaire sur une chose aussi simple que celle que je vous demande, si réellement vous n'avez point agi contre notre ami commun; mais que ce que vous nous assurez soit vrai ou ne le soit pas, je vous déclare qu'il m'aura toujours pour défenseur. Les choses en sont restées-là; et le comte bien sûr qu'il a dans sa poche un ordre contre vous, est le premier à vous conseiller le départ. Qu'il s'éloigne, me charge-t-il de vous dire mot à mot, et qu'il s'en rapporte à moi sur les soins que je prendrai pendant cet intervalle pour assurer et son bonheur et sa tranquillité.
Voici maintenant nos projets approuvés de notre ami commun; j'employe les quatre premiers mois à la perfection et à la sûreté de mes desseins, toutes mes batteries dressées . . . À la fin de juillet je reviens subitement à Paris, et le dernier mois de tranquillité qui me reste par les clauses signées, je l'employe à mettre tout en mouvement. L'éclat se fait . . . Je ne balance plus . . . Toute ma famille m'étaye. On met au jour la conduite du président . . . On dévoile ses odieuses intrigues avec Dolbourg, . . . causes pour lesquelles il veut lui donner Aline. On fait valoir l'extrême dégoût de cette malheureuse fille pour ce vilain homme, on publie les raisons qui fondent ce dégoût, on réclame, en un mot,Sophie, comme m'appartenant . . . C'est ma famille qui fait cette démarche, puisque je me suis engagée à ne la point faire, le pas est délicat, je le sais. Mais il est sûr, on est certain que l'affaire une fois entamée, le président confondu de ce seul nom, se prêtera à tout ce qu'on voudra pour prévenir la demande; d'ailleurs, nous ne serons jamais obligé d'en venir au fait . . . Vous voyez, mon ami, qu'il y a des gens bien certains, que cette créature ne serait pas aisément retrouvée par lui, si on le contraignait quelque jour à la montrer.
Mais quoi qu'on imagine sur cela, en vérité, je doute d'une telle horreur; il est très-difficile de comprendre des choses aussi révoltantes, et ce qui me fait plaisir, c'est que la candeur, la franchise du comte de Beaulé ne les admet pas plus que moi; j'ai toujours fait une assez singulière remarque, c'est que les gens prompts à soupçonner un genre de crime, sont toujours ceux qui y sont eux-mêmes adonnés, il est extrêmement aisé de concevoir ce qu'on admet, il ne l'est pas autant de comprendre ce qui répugne. Il n'y aurait pas par siècle dix condamnations à mort, si la collection des juges était pendant ce siècle entièrement composée d'honnêtes gens; au lieu de soutenir, comme ces faquins-là font, qu'il faut toujours supposer qu'un individu coupable une fois d'une sorte de délit, le sera toute sa vie du même genre, ce qui est un paradoxe abominable, j'oserais affirmer qu'un homme au contraire réprimandé ou puni pour une sorte de crime quelconque ne le recommettra sûrement de sa vie . . . Voilà l'opinion des bonnes gens, l'autre est celle de ceux qui se connaissant méchants, et capables par conséquent, de récidive, imaginent que les autres doivent leur ressembler, et de telles êtres ne doivent pas juger les hommes. Ils jugeront toujours sévèrement . . . Or, la sévérité est fort dangéreuse; il vaut infiniment mieux, sans doute, sauver un coupable, par trop d'indulgence que de condamner un innocent par trop de sévérité. Le plus grand danger de l'indulgence est de sauver le coupable. Il est léger; l'inconvénient de la sévérité est de faire périr l'innocent —il est affreux [1].
J'ai maintenant, mon ami, une grace à vous demander, puis-je espérer que vous m'aimez assez pour ne m'en point faire craindre le refus? Au moment où vous lisez ma lettre, il y a dans votre antichambre un homme de confiance à moi, il est chargé de vous remettre mille louis, n'est-il pas possible qu'à la veille d'un départ aussi précipité, vous n'ayez pas les fonds nécessaires pour entreprendre le voyage que je vous conseille, . . . et à qui appartient, dans ce cas, le droit de prévenir vos besoins, si ce n'est à votre meilleure amie? —Valcour, je vous connais . . . ces refus que j'ai l'air de ne pas craindre . . . vous me les faites . . . Je le vois . . . Mais écoutez: l'homme qui va vous parler exigera de vous une quittance, . . . et ce qu'il vous donne est un à compte sur la dot de ma fille . . . Cruel ami! osez me rejetter maintenant.
[Footnote 1. Douces et sages maximes, après vous être éloignées si longtemps de l'esprit de notre nation, revenez donc vous y graver éternellement et qu'elle n'ait plus à rougir aux yeux de l'univers de vous avoir si cruellement méprisées.]
Valcour à madame de Blamont.
Paris, ce 16 mars.
Que de droits vous acquerez à ma reconnaissance, madame, est-il besoin de multiplier les titres que vous avez sur moi? Vous me faites presque chérir mes malheurs, puisque j'obtiens en les subissant des preuves si douces de vos excessives bontés . . . Subterfuge adroit . . . Heureux espoir! . . . que de délicatesse vous savez mettre en obligeant; oui, madame, je vais m'éloigner, . . . et de ce moment-ci, puisque ma sûreté vous intéresse, je vais y pourvoir en me logeant chez un ami où je resterai incognito jusqu'à l'instant de mon départ.
Oh, madame! faut-il vous l'avouer? vos bontés m'enhardissent, elles m'encouragent à vous en demander une nouvelle preuve; m'éloigner encore de vous, . . . m'en éloigner pour si long-temps . . . sans vous voir; sans qu'il me soit permis de me jetter aux genoux de tout ce que j'adore . . . Auriez-vous la rigueur de m'y condamner; je mets à vous demander cette grace les instances les plus vives dont mon cœur soit capable . . . Dans les premiers jours de votre arrivée à Vertfeuille, . . . pendant que vous y serez seule . . . une heure, . . . une seule minute; . . . mais m'arracher, . . . mais quitter ma patrie sans jouir du bonheur de voir un instant tout ce qui m'y attache, . . . non, vous ne l'exigerez pas, vous ne me condamnerez pas à une privation qui me serait plus dure que la mort . . . Indiquez-moi les précautions à prendre, . . . tracez-moi la route à suivre, je ferai tout, j'obéirai à tout, il ne sera rien à quoi je ne me soumette pour obtenir la grace que j'implore, j'attends mon arrêt . . . Prononcez, . . . et convainquez-vous bien que d'un seul mot, vous allez me rendre le plus fortuné des hommes, ou le plus malheureux des amans.
Valcour à Aline.
Paris, ce 26 mars.
Après tout l'intérêt que j'ai pu faire naître en votre ame sensible, m'en refuserez vous, Aline, la nouvelle preuve que j'ose implorer? . . . Vous devinez ce que je demande, votre cœur animé du même désir, sait aisément pressentir la grace instante que je sollicite . . . Cette faveur me fut refusée l'an passé, je m'en souviens avec douleur; mais daignez y réfléchir Aline, les circonstances où je vous laisse cette fois-ci, sont bien différentes de celles où nous étions alors; je me méfie de ce calme apparent; je n'ai osé le dire, mais il me semble que ce nouveau délai s'accorde bien légèrement; cette tranquillité promise est-elle supposable avec toutes les précautions que l'on prend? avec les indignités qu'on se permet, et si l'on n'avait pas envie de presser, dresserait-on tant de batteries pour éloigner tous les obstacles? Ah! puissent mes pressentimens se trouver faux, mais je frémis en m'éloignant; je ne puis vous le cacher, et plus mes craintes sont affreuses, plus est violent le désir de vous voir . . . Si nous allions être trompés tous! si les odieuses manœuvres de cet homme cruel, allaient m'enlever tout ce que j'idolâtre! . . . cette funeste idée n'entre dans mon cœur que comme un fer ardent qui le déchire . . . elle n'y pénètre qu'avec le frisson de la mort . . . que je vous voye avant . . . Aline que je vous parle encore une fois de mon amour . . . content d'être plaint de vous, heureux d'emporter votre cœur . . . je pourrai mieux du moins supporter votre absence; c'est avec le sang qui a coulé pour vous, que je trace en pleurant ce désir effréné de mon ame . . . si vous me refusez . . . Aline . . . je m'éloignerai, il le faut; mais je ne vous reverrai jamais . . . Croyez-le, quelque chimérique que vous puissiez trouver cette idée, elle m'absorbe, et je ne puis l'empêcher de naître. En un mot, il faut que je vous voye, le besoin que j'en ai est tel, que pour la première fois de ma vie, je ne sais pas même si je vous obéirois, à supposer que vous me défendissiez votre présence. Oui j'aimerois mieux vous désobéir et vous voir, que de mourir en vous obéissant . . . Elle m'est chère cette vie cruelle depuis que vous y avez pris tant d'intérêt. Ô mon Aline! voyez votre amant à vos pieds, implorer en les arrosant de larmes, la grace instante de vous voir une minute, voyez-le palpitant encore sous le fer de l'auteur de vos jours, attendre de cette faveur seule le dédommagement de ses maux . . . Où voulez-vous que j'aille sans vous avoir vue? Affaibli par mon désespoir, égaré par mon amour, que deviendrais-je, hélas! sans le soulagement que j'attends, ou vous ne m'avez jamais aimé ou vous l'obtiendrez de votre mère; c'est à toutes deux que je le demande, et c'est toutes deux que je veux embrasser ou mourir.
Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 20 Mars
A deux lieues du château qu'habiteront vos amies, entreOrléansetVertfeuille, sur la lizière de la forêt, est un hameau qu'on appellele Haut-Chêne; il y a à l'extrémité de ce hameau, une petite montagne isolée, sur laquelle est construite une chaumière habitée par une vieille femme, qui n'a près d'elle qu'une fille nomméeColette, . . . une amie d'Aline, dont on vous parla l'an passé . . . Nous en revenions quand nous rencontrâmes cette malheureuseSophie. Soyez chez cette femme le 15 Avril, entre trois et quatre heures du soir, déguisé en chasseur . . . elle sera prévenue; vous y verrez les deux personnes du monde à qui vous êtes le plus cher; . . . deux amies qui cèdent à vos instances, malgré tous les périls qui les environnent . . . Nous partons le premier du mois prochain, . . . jusques-là le plus grand silence . . . Quittez Paris le plutôt possible, le danger augmente chaque jour . . . Soyez déjà en route quand vous passerez au lieu que nous vous indiquons, et de là hors de France, sans perdre une heure. Adieu.
Aline à Valcour.
Paris, ce 20 Mars.
Eh bien, dois-je l'aimer, cette mère charmante, dois-je la chérir éternellement? Voyez ce qu'elle fait pour moi? Je vous verrai . . . et c'est son ouvrage, . . . c'est à elle que nous devons cette faveur, et l'ame de votre tendre Aline à-la-fois remplie d'amour et de reconnaissance, ne saura dans cet heureux jour à quel sentiment se livrer . . . Mais mon ami, qu'elle sera courte cette joie, . . . et que d'affreux tourmens en suivront peut-être la douceur! Ah! croyez que cette séparation cruelle m'allarme autant que vous; je conviens que depuis long-temps nous devions être accoutumés à vivre l'un sans l'autre; mais nous respirions le même air, nous habitions le même pays; et quelles affreuses barrières vont maintenant exister entre nous! Oh! comment supporter cet éloignement . . . Plus j'y réfléchis, moins j'imagine le pouvoir; . . . Que de choses peuvent arriver pendant une si longue absence; quoique séparés l'un de l'autre, . . . quand vous êtes près de moi, je me sens plus de force: . . . je souffre avec plus de résignation; . . . mais à présent qui m'inspirera du courage? qui deviendra l'ame de ma vie . . . et le soutien de mes malheurs? Ô Valcour! ne me dites pas vos pressentimens; . . . de trop cruels viennent également me déchirer: . . . éloignons-les, . . . partez, puisqu'il le faut, partez, bien sûr de mon amour, . . . je vous suivrai; . . . mon cœur volera sur vos traces: mes yeux toujours fixés surles Alpes, franchiront, comme mes désirs, leurs cimes élancées vers les nues. Quand vous arriverez sur le plus haut de leurs sommets, vous retournerez vos regards sur cette terre où vous aurez laissé votreAline; et vous direz, là respirent deux créatures qui m'aiment, qui s'intéressent à moi, qui comptent mes pas et règlent mes journées, qui désirent avec autant d'ardeur que moi, l'instant qui doit me réunir à elles, . . . l'instant de ce bonheur si doux . . .
Oh, mon ami! s'il était écrit dans les cieux que nous ne dussions jamais le goûter, ce bonheur: . . . si tous nos projets étaient chimériques, . . . aurions-nous tort de ne fixer en ce cas nos idées, comme je vous l'ai dit quelquefois, que sur cette félicité céleste qui ne peut échapper à la vertu?
Qu'ils sont à se plaindre, mon ami, ceux qui n'ont pas dans leurs peines les espérances flatteuses de la religion, ceux qui se voyant accablés par les hommes, ne peuvent pas dire au fond de leur cœur: «Il est un Dieu juste et bon qui me dédommagera de ce qu'on me fait souffrir; son sein ouvert aux malheureux, recueillera mon ame affligée, et j'aurai sa pitié consolatrice, pour prix des maux qu'on m'aura fait».
Oui, j'ose le dire, la connaissance d'un Être suprême est un des plus doux présens que nous ayons reçus de la nature; il n'est pas un seul instant dans la vie, où cette idée ne soit chère et précieuse; pas un seul, où nous n'y trouvions un torrent de délices . . . Quel être assez barbare peut donc imaginer de l'arracher aux hommes! Le cruel! en se privant lui-même du plus doux espoir de la vie, n'a-t-il donc pas conçu qu'il aiguisait le fer du tyran, . . . qu'il armait le bras de l'iniquité, . . . qu'en flétrissant le prix de toutes les vertus, il entr'ouvrait la porte à tous les vices, et qu'il creusait enfin l'abyme où ses systèmes allaient le plonger . . . Dans quelle classe est-il le malheureux, nous arrachant l'idée de l'être juste qui récompense le bien et qui punit le mal? est-il opulent? . . . domine- t-il ses semblables? Qu'il tremble, . . . qu'il frémisse, dès qu'il a brisé le frein de celui qu'il veut enchaîner, ennuyé de ses fers, révolté du joug qui l'écrase, dès qu'il n'est plus de Dieu, que risque-t-il cet esclave infortuné? Quels dangers courre-t-il à plonger un poignard dans le sein du despote orgueilleux qui veut le maîtriser? . . . Est-il inférieur ou pauvre, ce sectateur impie des sombres chimères de l'athéisme? . . . Qui le secourera dans sa misère? Qui allégera ses tourmens? Qui tournera vers lui une main compatissante, dés qu'il enlève aux hommes l'espoir d'être récompensés du bien qu'ils auront fait? Mais cette servitude dont il se plaint, ces fléaux contre lesquels il se dépite, pourquoi ne redoubleroient-ils pas, sitôt que le tyran qui les occasionne n'a plus de vengeur à redouter? Il n'est donc bon à rien, ce systême effrayant et triste? que dis-je, il est donc dangéreux à toutes les classes d'hommes, fatal à l'oppresseur, sinistre à l'opprimé, le véritable philosophe ne doit regarder le moment où il s'empare des esprits, que comme ces années de désolation, où l'air infecté d'un venin pestilentiel, vient anéantir sourdement les générations sur la terre.
Pardonnerez-vous, mon ami, ce petit moment de raison à votre Aline? Je crains que vous ne me trouviez sombre . . . Cette teinte lugubre éclate malgré moi; elle noircit tout ce que je pense et tout ce que j'imagine; je crois l'éclaircir un instant, lorsque je vous parle, et sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi; des larmes viennent effacer mes lignes à mesure que je les écris; . . . Qui les fait donc couler? . . . pourquoi s'échappent-elles? ma Mère m'aime, . . . mon amant m'adore, je touche au moment de le voir, et cependant je pleure; . . . un voile épais semble étendu sur l'avenir; mes tristes yeux ne peuvent le percer; si mes doigts l'entr'ouvrent un instant, tous les attributs de la mort s'offrent à moi derrière lui . . . Ô mon ami! . . . si vous la perdiez jamais cette Aline qui vous est si chère! quoique bien jeune encore, si le ciel en voulait disposer! . . . auriez-vous le courage de supporter cette perte? . . . Trouveriez-vous dans votre ame assez de force pour n'en pas être anéanti? . . . J'exigerai de vous, quand nous allons nous voir, . . . que vous me juriez, . . . à tout événement . . . d'endurer ce malheur avec résignation; eh! Valcour! qui peut répondre d'un moment de vie; . . . frêles créatures, . . . nous n'avons qu'un clin-d'œil à respirer ici; le jour qui nous voit naître, touche à celui qui nous éteint; et cette suite d'instans rapides que rien ne fixe, que rien n'arrête, se précipite dans l'abyme de l'éternité comme les flots du torrent impétueux dans les plaines immenses de l'Océan. S'ils sont si courts, ces instans où nous respirons, s'ils sont si faciles à détruire, ils peuvent l'être à tout moment; et pourquoi placer alors son amour dans des créatures si fragiles . . . Oui, mon ami, je voudrais que, pénétré de ces raisons, vous devinssiez plutôt l'amant de cette ame qui doit me survivre, que de ces périssables attraits qu'un souffle à l'instant peut flétrir. Je vous ai bien souvent grondé de mettre trop de prix à ces destructibles beautés, je vous en gronde encore.
Ô Valcour! n'aime de moi que ce qui ne peut te fuir; ne chéris que cette ame où la tienne doit s'unir un jour . . . Crois-moi, renonce à tout le reste avant que les hommes ou la mort ne t'y contraignent . . . Sens bien la différence extrême des deux objets que j'offre à ton amour; . . . si tu étais quinze ans sans me voir, je te défierais de me peindre, et les mouvemens de mon ame, les pensées qu'elle t'exprime ne sortiront jamais de ton souvenir: préfère donc ce que tu peux conserver sans cesse, à ce qui fuit rapidement. Songe qu'en m'aimant ainsi, tu me regretteras bien moins si tu me perds. Qu'importe que ce qui doit finir disparaisse, quand nous avons la certitude délicieuse que ce qui ne doit point éprouver d'altération, ne saurait nous échapper jamais. Qu'aimeras-tu de moi, je t'en prie, quand cette masse réduite en poussière, n'offrira plus dans le fond du cercueil, que quelques débris d'ossemens? À supposer même que ces attraits défigurés pussent se réaliser à tes sens, ils n'y reparaîtraient que pour ton désespoir, tandis que les expressions de cette ame que je veux que tu préfères, ne viendrontflottersur la tienne que pour l'épanouir et la vivifier.
Il y a mieux, c'est qu'il me semble que je t'aimerais davantage, si tu consentais à ne m'aimer qu'ainsi; j'épurerais si bien les sentimens de l'ame qui ferait ton bonheur, que le culte qu'elle te rendrait alors, serait absolument semblable à celui qu'elle offre à son Dieu . . . Plus de séparation, . . . plus rien qui puisse nous troubler, nous diviser ou nous éteindre, et notre amour entier dans l'être qui ne s'anéantit jamais, durerait autant que ce Dieu.
Je te laisse; . . . j'ai beau quitter et reprendre la plume, . . . toujours imbibée malgré moi du fiel de la mélancolie, au-lieu de fortifier ton esprit, elle l'allarme; je ne réussis pas à te consoler, et je ne m'afflige que davantage.
Le président de Blamont à Dolbourg.
Paris, ce 29 Mars.
Il faut que je te voie, . . . le croiras-tu? Cette Augustine, . . . elle tremble au moment d'agir . . . Ne dirait-on pas qu'on exige d'elle des choses extraordinaires? . . . Je lui croyais de l'esprit, . . . elle n'en a pas, . . . c'est une imbécile . . . On a bien raison de dire, que quand il s'agit de grandes choses, il ne faut se confier qu'à de grandes têtes: elle voudrait que je vinsse à Vertfeuille, . . . elle agirait, dit-elle, en ma présence, avec plus de courage . . . La sotte créature! tu sens, comme moi la nécessité de remettre ce faible esprit. Il faut que tu me donnes à souper avec elle, dans ta petite maison du fauxbourg, pas plus tard que demain au soir, puisqu'on part le jour d'après, et là nous triompherons, j'espère, de ses sots scrupules. J'ai quelquefois vu la tête étroite d'une femme, avoir besoin d'être allumée par le tempérament, pour l'exécution de ces sortes de choses. Il est inoui ce qu'on obtient d'elles dans ces momens d'ivresse, leur ame plus près de l'etat de méchanceté pour lequel les a créés la nature, accepte alors plus facilement toutes les horreurs qu'on peut avoir besoin de leur proposer. Je conçois bien que ni toi, ni moi n'irons nous charger de cette besogne de crocheteurs: nos principes en volupté, nos âges, notre manière d'être, en un mot, tout cela ne s'arrange pas avec les exigéances outrées d'une fille de dix-huit ans à laquelle il faut tourner la tête . . . Mais j'ai un valet-de-chambre unique pour ces sortes de joutes . . . Il agira sur le physique sans se douter de rien, et nous, . . . la recevant de sa main toute embrâsée, nous travaillerons alors le moral avec fruit.
Il n'y a rien de pis que ces sortes d'occilliations; voilà pourtant à quoi il faut s'attendre, toutes les fois qu'on emploie le sexe en pareil cas. Naturellement timide, l'esprit chez lui n'est jamais que le résultat des syncopes du cœur? Il y a bien longtemps que je dis que les femmes ne sont bonnes qu'au lit, et encore, . . . hors de-là il ne faut y compter pour rien. —Fausses ou faibles, perfides ou nonchalantes, si malheureusement on les charge d'un projet, . . . elles le font avorter par mollesse, ou le trahissent par méchanceté; et c'est sûrement d'elles queMachiavela dit, ou qu'il ne fallait jamais les avoir pour complices, ou qu'il était urgent de s'en défaire aussi-tôt qu'elles avaient agi [1]. Je suis désolé que nous n'ayons pas chargé de la besogne ce vieux coquin d'aumônier qui m'a servi pendant trois ans . . . Entreprenant, . . . fourbe, . . . adroit, . . . hippocrite, . . . il aurait mis dans l'opération autant de vigueur que de fausseté. Je n'ai jamais rien vu de sûrs, comme les principes de ce drôle-là. Je dois à lui seul plus d'aventures qu'il n'en faudrait à moijuge, . . . pour envoyer trente coquins à l'échafaud: tu le sais, mon cher, grande différence chez nous, entre ce que nous sommes obligés de défendre, et ce que nous nous amusons à faire. Cette équité dont nous nous parons, n'est plus au feu de nos bouillans transports, que comme la cire aux brûlans rayons du soleil; mais il n'en faut pas moins blâmer ce que nous adoptons, punir ce que nous chérissons; ce n'est qu'en affichant avec scrupule cette rigidité de mœurs pour autrui, que nous parvenons à couvrir avec art, toute la dépravation des nôtres. Dans le fait il ne s'agit que d'en imposer, dès que nous ne le pouvons par nos vertus, que ce soit au moins par nos rigueurs.
Je suis désespéré qu'on ait manqué ce Valcour . . . des coquins, bien adroits pourtant, capables de mille autres gentillesses, . . . que je faisais absoudre aux conditions de celle-là . . . Les imbéciles! . . . quoi qu'il en soit, nous en voilà débarassé, il aura eu une peur effroyable, et n'osera sûrement plus reparaître avant que tout ceci ne soit décidé. Je ne te verrai point ce soir; . . . c'est le jour destiné aux adieux de l'hymen, et tu sens bien pourquoi je veux qu'ils soient tendres . . . Quand on se quitte, . . .pour un certain temps, . . . c'est une plaisante idée que celle-là! j'ai été ravi de la concevoir. —On est quelquefois bien aise de tâter jusqu'où peut aller son ame; tu n'imaginerais pas comme je suis content de la mienne, je n'y sens plus, . . . sur tout ceci, . . . qu'une sorte d'émotion qui pourrait bien n'être pas sans plaisir . . . La drôle de chose que l'analyse du cœur humain; je suis parfaitement sûr à présent, qu'on en fait tout ce qu'on veut; facile à recevoir les impressions de la tête, il n'adopte bientôt plus que ses mouvemens, et l'on se gangrenne ainsi voluptueusement d'un bout à l'autre, sans que rien s'oppose à la circulation du venin.
Pressons-nous, . . . je te le dis, . . . tous les retards pourraient nous devenir funestes: je me méfie de la présidente, et malgré les clauses signées, je gagerais qu'elle agit sous main avec son adorable protecteur, . . . ce charmant comte, . . . Il prétendait m'étourdir l'autre jour. Rien ne m'amuse comme ces êtres débonnaires qui croient en imposer à des scélérats de profession, comme nous. À les entendre, l'ascendant de la vertu nous écrase; mais si cette vertu est une chimère, si nous ne la voyons jamais que comme telle, le choc alors n'est plus très-dangéreux.
Adieu, tendre et délicat époux! il me semble te voir déjà dans les bras de l'hymen, ravissant des baisers, . . . peut-être inondés de larmes, les premiers jours, mais qui, bientôt séchés par l'ardeur de ta flamme, perdront sous le délire des tiens, toute l'âcreté de la résistance.
Mais point de jalousie, je t'en conjure, il faut renoncer à cette extravagance, qui nous empêchait autrefois de mêler nos plaisirs comme nos maîtresses. Souviens-toi qu'une des clauses du contrat est, que jeprêtesanscéder. . . Tu me dois bien au moins cela pour les soins que je mets depuis si long-temps à l'accomplissement de tes désirs. Tu n'imagines pas, mon ami, l'envie que j'ai de posséder cette chère Aline: je lui crois des détails d'un piquant; . . . qu'elle doit être délicieuse àsaisirdans les pleurs . . . Sophie était bien, mais Aline, . . . et puis nous n'irons jamais aussi loin avec celle-ci qu'avec l'autre . . . Il est une sorte de ménagement qu'on doit à la vertu, . . . au sang . . . Cependant ne jurons de rien, car les effets de l'égarement dans des têtes comme les nôtres, sont, tu le sais,incalculables.
[Footnote 1. Le président arrange ici pour les femmes seulement, une opinion abominable, avancée dans _le prince de Machiavel, généralement pour tous les complices.]
Fin de la septième partie.