LETTRE XLVI.

Le croiriez-vous, il s'est présenté hier au soir, comme à l'ordinaire, pour obtenir, a-t-il dit bénignementles tributs de l'hymen,attendus des mains de l'amour, et comme il a vu un peu d'altération sur mes traits, quelques fussent mes efforts pour me contenir, il m'a prévenue. Tout ce qu'il a fait, a-t-il dit, est assûrément pour le bien, et en vérité, il a bien peu fait; c'est Dolbourg qui, prétendant à mon alliance, rougissait de savoir une de ses anciennes maîtresses entre mes mains, et c'est lui qui a voulu la ravoir; je n'ai d'autre tort, a-t-il poursuivi, que de ne vous avoir pas prévenu; mais toujours pénétrée de la folle idée, qu'elle est votre fille, vous vous y seriez opposée, et j'écarte avec tant de soin tout ce qui peut faire naître quelque trouble entre nous. Je désire si vivement de réparer mes anciennes erreurs, que vous devez me pardonner ce petit mystere, en faveur du désir extrême que j'ai de conserver votre estime; il n'en est point, a-t-il continué, dont je sois aussi sincèrement jaloux . . . . . . C'est que peu de femmes réunissent à tant de graces . . . à des attraits si divins, des vertus aussi rares . . . Me brouiller avec vous . . . , moi? . . . plaider? . . . le pourrais-je? —Mais elle est chez vous, lui ai-je dit, en interrompant ses flagorneries. —Oui, a-t-il répondu, étonné de me voir si instruite . . . . . . Vraiment oui, elle est chez moi, je n'ai pu refuser mon château à Dolbourg, qui vouloit l'y recevoir quelques instans. —Et qu'en fera-t-il au sortir de là? —Il l'envoye, m'a-t-il dit, avec cet air mystérieux, que savent si bien employer les imposteurs, pour donner à leur mensonge le coloris de la vérité; il l'envoye dans un couvent, au fond de la Gascogne . . . Elle sera bien . . . ; il lui fait une pension honnête . . . Oh! vous ne connaissez pas Dolbourg . . . Je ne vous ai jamais vu lui rendre justice. C'est une si grande simplicité de mœurs . . . , une franchise si rare . . . , une nature si vraie . . . , une ingénuité si précieuse! Ah! croyez-moi, c'est le seul homme qui soit réellement fait pour le bonheur de notre Aline. Eh bien! êtes-vous persuadée à- présent, que tout ce que vous croyiez sur cela n'était que des fables . . . Et je me taisais . . . Il y a tout plein de gens qui ont le plus grand intérêt à vous en imposer . . . , et qui le font . . . ; N'y eut-il que ce Valcour . . . ; méfiez-vous en, je vous le dis; c'est le plus adroit fripon. —Un moment, monsieur, ai-je dit, ne pouvant tenir à tant de fausseté, et curieuse de voir jusqu'à quel point il la pousserait . . . Un moment . . . Puisque vous êtes en train de vous justifier, osez me dire pourquoi cette commission secrète à l'exempt qui vint arrêterLéonore à Vertfeuille? Pourquoi cet homme était-il muni d'un ordre de vous, étayé d'un signalement, pour enlever ma fille au lieu de l'épouse de Sainville? Et c'est ici mon ami, où l'art de feindre est venu composer à loisir tous les traits de ce visage odieux. —Moi, a-t-il répondu; moi, des ordres pour faire mettreAlineà la place deLéonore? . . . Mais daignez donc songer, je vous prie, que ce n'est qu'avec le public, que j'ai su l'aventure deSainville à Vertfeuille. . . , circonstance qui m'a fort embarrassé, qui m'a même fait vous bouder un peu, de ne m'avoir prévenu de rien, puisque je ne savais que répondre à toutes les questions qui m'étoient faites à ce sujet. —Vous niez ce trait, ai-je dit, en me levant avec fureur. —Allons-donc, a-t-il repris en souriant: je vois maintenant que vous plaisantez; mais si vous poursuivez, je me fâche . . . J'ai bien assez de mes torts réels; ne m'en controuvez pas de nouveaux; dormez, en paix sur votreAline. . . ; je ne vous la ravirai point . . . ; je vous la demande, c'est à quoi je m'en tiens, et j'espère qu'après un peu de réflexions, vous ne me la refuserez plus . . . —Je me suis rassise; j'ai senti le tort que je venais d'avoir, en rompant le silence, sur un objet dont je m'étais promis de ne jamais parler, et dont il était inutile de renouveller le souvenir, puisqu'assûrément il nierait tout . . . Je vous crois, ai-je dit avec une tranquillité feinte. Oui, je vous crois . . . Mais si vous m'accusez d'avoir des ennemis, assûrément, vous devez en avoir de votre côté . . . La noirceur dont je vous soupçonne, a été mise publiquement sur votre compte, et . . . —Des ennemis, des ennemis, qui n'en a pas . . . Je ne connais que les sots qui ne s'en font jamais; mais toutes ces calomnies . . . je les méprise au point, qu'en honneur, je ne m'informerai même pas de ceux qui ont voulu m'en composer de nouvelles offenses avec vous: et s'animant, s'échauffant alors auprès de moi, sans me donner le temps de lui répondre, il s'est mis à me renouveller ses louanges . . . à exiger enfin . . . ce que j'étais résolue de continuer à lui accorder, puisque je me décidais à feindre . . . Je ne l'avais jamais vu si ardent . . . , si dépravé, devrais-je dire; l'amour ou le sentiment dans de telles ames, n'est jamais que l'excès du désordre; mais comme l'esprit de cet homme est sombre, même au sein de ses plus doux plaisirs . . . Écoutez un de ses propos [2]. «Que vous êtes belle, m'a-t-il dit en m'examinant sans voile . . . ; non, jamais la mort n'osera briser ce chef-d'œuvre. Vous ne subirez pas la loi des autres êtres . . . ces belles chairs ne se désuniront point. Jamais rien ne peut s'altérer en vous, et dans le dernier repos de la nature, vous lui servirez encore de modèle.» Et c'est à cette idée qu'il a dû le comble de ses plaisirs; c'est cette idéedélicatement horrible, qui a plongé ses sens dans l'ivresse.

Ô mon ami! je ne sais, tout ceci m'allarme, ce changement si certain dans sa conduite, cet empressement pour des choses qui ne devraient plus l'enflammer! . . . Même dans les premières années de notre mariage, il ne me cultivait pas avec tant d'assiduité. Que signifient ces retours? . . . . . . S'il m'aimait véritablement, s'il avait envie de réparer ses torts . . . . . . Les aggraverait-ils, il me flatte et cependant il me trompe, il me caresse et il m'afflige . . . Hélas! je dois frémir; et que veut-il? Qu'elle nécessité d'user de ruse avec moi? N'est-il pas le plus fort . . . On ne doit tromper que ceux que l'on craint, la feinte est l'arme de l'esclave: elle n'est permise qu'à la faiblesse, elle avilit le plus fort s'il ose s'en servir. Ah! qu'il m'élève ou qu'il me rabaisse, qu'il me loue ou qu'il me dégrade, je serai toujours sa victime. Rien ne peut m'empêcher de l'être . . . Ô mon Aline! . . . Tu la deviendras peut- être aussi . . . et je n'y serai plus pour t'arracher de leurs mains cruelles . . . Valcour, des larmes coulent malgré moi . . . Ma tête se noircit . . . Mon ame fatiguée de malheurs s'irrite à la crainte d'en éprouver encore; il est un terme où nous ne sommes plus en état de soutenir l'horrible poids de nos chaînes, où l'on préfère mille fois plu-tôt la fin de son existence au renouvellement de l'infortune . . . Ô Valcour! si j'allais vous être ravie, . . . si je n'y étais plus . . . et qu'Aline devînt malheureuse . . . . . . Que tout votre sang coule, s'il le faut, mon ami, pour l'arracher aux horreurs qui menaceraient alors sa débile existence . . . Ayez toujours devant vos yeux la mère qui vous la donne . . . Dites-vous quelque fois, —elle m'aimait . . . Elle désirait mon bonheur et celui de sa fille. La Providence s'y est opposée . . . Mais je dois à toutes deux mon amour et mes regrets . . . . . . Je dois les chérir au-delà du tombeau, ou m'y anéantir avec elles. —Adieu . . . Je suis trop triste ce soir pour continuer de vous écrire . . . . . . Mais on n'est pas la maîtresse de ses idées . . . . . . Il en est . . . soyez en certain, que la nature nous suggère comme des avertissemens de tout ce que sa main nous prépare . . . . . . Tachez de dîner jeudi chez le comte, je ferai tout pour vous y voir.

[Footnote 1. C'est ici où il est plus nécessaire que jamais d'observer que c'est avant la révolution que ces lettres s'écrivaient; de telles atrocités ne se redoutent pas sous le gouvernement actuel.]

[Footnote 2.Voyezpage 57 et 58, où le président dit:Quelquefois même, je ne suis pas maître de mes propos, etc.]

Valcour à Madame de Blamont.

Paris, ce 20 janvier.

Je viens d'avoir une visite singulière, madame, ce qui s'y est passé me paraît tellement essentiel, que j'ai cru que vous me permettriez de vous en faire part à l'instant. Il était environ dix heures du matin et je me préparais à sortir, lorsqu'on m'a annoncé monsieur le président de Blamont. —Puis-je savoir, lui ai-je dit, monsieur, ce qui me procure l'honneur d'une telle attention de votre part? —Vous devez vous en douter. —Je l'ignore, mais si vous vouliez vous asseoir un instant, vous seriez plus à l'aise pour me l'expliquer. —Je ne viens ici ni pour vous faire des politesses, ni pour en recevoir. —Si cela est, restons debout; mais expliquez-vous promptement, parce que des affaires m'appellent ailleurs. —J'y mettrai le temps qu'il me faut et vous aurez la bonté de m'entendre; il n'est point d'affaire plus pressée pour vous, que celle dont je viens vous entretenir. —Eh bien! de quoi s'agit-il, expliquez-vous? —Je viens vous donner un conseil. —Je les aime peu. —Le devoir d'un homme sage est de les suivre quand ils sont bons. —L'homme plus sage encore n'en donne jamais. —De celui-ci dépend votre sûreté. —Un honnête homme la trouve dans sa conduite. —Changez donc la votre si vous voulez que cette sûreté soit parfaite. —Il me semble, monsieur, que ce n'est pas trop là le ton du conseil. —La supériorité en donne quelquefois qu'elle ne module pas au ton de l'amitié. —La supériorité? . . . —Aimez-vous mieux que je dise la force? —Ni l'un ni l'autre ne vous va, vous êtes le moins élevé des hommes, et vous avez tout l'air du plus faible. —Ma place . . . . . —Est une des plus médiocres de l'état, bien souvent une des plus tristes, et toujours une des moins considérées; songez qu'avec cent sacs de mille francs, mon valet demain peut être votre égal. (Se jettant dans un fauteuil.) —Monsieur de Valcour votre conduite vous perd, et pour l'amour de vous-même vous devriez en changer. (M'asseyant vis- à-vis de lui.) —En quoi celle que je tiens peut- elle offenser ou le public ou vous? —C'est m'offenser que de séduire ma fille; c'est manquer au public que de lui assigner des rendez-vous dans une église. —Votre reproche est faux dans deux points, je ne cherche pas à séduire votre fille, et je ne lui ai jamais donné de rendez-vous nulle part. Sachez d'ailleurs qu'entre une fille de son âge et un homme du mien, il n'y a d'autre séducteur que l'amour, et que si je la rencontre quelquefois dans une église, il n'y a d'autre cause que le hazard. —Avec de telles réponses on arrange tout. —Je n'en veux faire que de justes. —Eh bien! si cela est, quels sont vos sentimens pour ma fille? —Ceux du respect le plus profond et de l'amour le plus inviolable. —Vous ne pouvez pas l'aimer. —Quelle est la loi qui m'en empêche? —Ma volonté qui s'y oppose. —Nous attendrons. (se levant avec fureur), vous attendrez? Ainsi donc, monsieur, tout votre bonheur se fonde sur la fin de mon existence. —Non, il me serait doux de vous nommer mon père, il serait flatteur pour moi de tenir Aline de vos mains. (Se promenant à grands pas dans la chambre), n'y comptez jamais. —Ai-je tort en ce cas de vous assurer que nous attendrons, un malhonnête homme ne vous le dirait pas. —Mais c'est me dire clairement. —C'est vous dire qu'il ne tient qu'à vous de vous faire adorer comme un père, ou de vous faire oublier comme un ennemi. —Il seroit bien plaisant qu'un homme ne pût pas disposer de sa fille. —Il le peut sans doute, tant que ses vues s'accordent au bonheur de cette fille. —Ces restrictions sont sophistiques, les droits d'un père sur ses enfans ne le sont pas. —Il y a beaucoup de choses qui existent quoiqu'elles soient injustes. —Vous ne changeriez pas les loix. —Vous n'éteindrez pas mon amour. —J'en arrêterai les effets. —Vous vous ferez haïr de ceux qui doivent vous aimer. —Il faut se moquer des sentimens de ceux dont on est obligé de punir les torts. —Ce n'en est pas un d'aimer votre fille. —C'en est un que de la dégoûter de l'époux auquel je la destine. —Ne dût-elle jamais penser à moi, ce serait toujours un service à lui rendre que de l'empêcher de se lier à un libertin. —Ah! voilà les impressions que vous lui donnez. Tels sont donc les sentimens que vous suggérez à ma femme? —Il est permis d'éclairer ses amis quand on les voit prêts d'être trompés; rassurez vous cependant. Sollicité par d'autres, que votre femme et votre fille, pour éclairer la conduite du monstre avec lequel vous voulez les unir, je l'ai refusé. Mais la Providence a permis que ses écarts se découvrissent naturellement, et vous devriez rougir d'un projet qui vous déshonore. —Monsieur de Valcour ne m'obligez pas à en venir à des extrémités qui me fâcheraient; agissons plus-tôt par des voies de douceur, tenez (posant alors dix rouleaux sur la table), vous n'êtes pas riche, je le sais, voilà cinq cents louis, signez-moi une renonciation au mariage que vous avez dans la tête. (Saisissant les rouleaux et les jettant dans l'antichambre.) —HOMME VIL, OUBLIE-TU CHEZ QUI TU ES? Oublie-tu la bassesse de ton existence, le peu de dignité de ta place, l'avilissement où te plongent tes vices, et tous les droits enfin que la vertu et la nature me donnent sur ton méprisable individu? —Vous m'insultez, monsieur. —Je le ferois par- tout ailleurs, je me contente chez moi de vous prier de sortir. —Vous prenez les choses avec une vivacité! —Et par où donc ai-je pu mériter d'être humilié si cruellement. Qui peut donc vous contraindre à me mésestimer? Renoncer pour de l'argent au sentiment le plus precieux de ma vie? Homme lâche, oui, je suis pauvre, mais le sang de mes ancêtres coule pur dans mes veines; et je me repends moins des fautes qui m'ont fait perdre mon bien, que je ne rougirais d'en posséder dont l'acquisition me couvrirait de honte; périssent mille fois ceux qui n'ont à mettre dans la société, pour dédommagement des vertus, dont ils manquent, que des sacs d'or, dont ils n'oseraient avouer l'origine. Le peu de bien dont je jouis est à moi, et celui de l'homme que vous offrez à votre fille est la dot de la veuve, le patrimoine de l'orphelin et le sang du peuple, frémissez de donner à vos petits enfans des richesses acquises au prix de l'honneur, . . . des trésors que pourrait à l'instant réclamer l'infortune, si l'équité régnait dans ce tribunal avili dont vous vous targuez d'être membre. —Vous ne voulez donc pas monsieur renoncer à ma fille. —Je le ferai quand elle l'exigera, quand elle me dira que je ne suis pas digne d'elle. —Vous causerez son malheur, ma parole est donnée et je ne la reprendrai pas. —Et par quelle affreuse injustice le bonheur d'un ami vous devient-il plus cher que celui d'Aline? —Celui de tous les deux me l'est également, et je ferais celui de tous les deux, si vous ne tourniez pas la tête de ma fille. —Si pour faire le bonheur de cette fille, considération unique à laquelle tout autre doit céder; il faut nécessairement que quelqu'un se sacrifie, n'est-il pas plus juste que ce soit Dolbourg qu'elle n'aime pas, que moi qui l'adore et qui ai l'orgueil de croire ne pas lui être indifférent? —Si Dolbourg n'est pas préféré, pourquoi voulez-vous qu'il fasse un sacrifice; c'est à celui qui l'aime à en faire un pour elle. —Il serait mal entendu, celui qui se ferait aux dépends du cœur d'Aline. —Mais Dolbourg n'y prétend point, il le lui laissera libre, uniquement flatté de l'alliance, se rendant assez de justice pour être bien persuadé qu'à son âge on ne captive plus le cœur d'une jeune fille: il ne forme aucune prétention sur les sentimens d'Aline, il l'épouse et voilà tout. Chacun ne met pas dans l'hymen cettegrotesque chevaleriedont vous faites parade, on épouse une femme pour ses entours, pour son bien, pour s'en servir parfois dans le besoin; alors il faut que de bonne ou mauvaise grace la femme rende à son mari tout ce qu'elle lui doit d'obéissance, il faut qu'elle soit aveuglémentsoumiseet du reste, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas, qu'elle soit contente ou triste d'accorder ce qu'on veut, et que ce qu'on désire, soit légitime on non, . . . pourvu qu'on obtienne . . . Qu'est-ce que tout le reste fait au bonheur? Vous autres gens à grands sentimens, vous placez la félicité dans des chimères métaphysiques, qui n'ont d'existence que dans vos cerveaux creux, analysez tout cela, le résultat n'est rien; je voudrais bien que vous me disiez à quoi sert l'amour d'une femme, pourvu qu'on en jouisse; et dans l'instant qu'on en jouit, ce que cet amour apporte de plus à la sensation physique? —À supposer que votre Dolbourg soit assez méprisable pour penser ainsi, si votre fille est née délicate, vous n'en ferez pas moins son malheur. —Et pourquoi, si l'on n'exige d'elle . . . rien qu'elle ne puisse donner? —Ces dons-là sont affreux quand ce n'est pas le cœur qui les fait. —Eh bien! ce sont, je le suppose, deux momens un peu durs par jour, reste vingt-deux heures à faire tout ce qu'on veut. —Une femme vertueuse n'est pas seulement liée à l'instant des devoirs, elle l'est toujours, et quand cet instant est cruel, ses fers lui deviennent affreux; parce qu'il n'est pas dans son ame honnête de se permettre les flétrissans moyens de les alléger. —Tout cela sont des principes de jeunes-gens, fraîchement sortis des bancs de l'école, vous verrez, monsieur de Valcour, comme vous préférerez à mon âge des idées moins intellectuelles, à tous ces sophismes de l'amour, si le mari peut être heureux du seul physique, la femme doit l'être sans le moral. —Et vous supposez qu'un mari peut être heureux sans le cœur? —Je soutiens qu'il l'est davantage, l'amour n'est que l'épine de la jouissance, le physique seul en est la rose . . . Je vous étonnerais bien, si je vous disais qu'il est peut-être possible de goûter des plaisirs plus vifs avec une femme qui nous haït, qu'avec celle qui nous aime. Celle-ci donne, . . . il faut arracher à l'autre; qu'elle différence pour la sensation physique! elle a toujours ainsi l'attrait piquant du viol, elle est le fruit de la victoire, puisqu'il faut toujours combattre et vaincre; elle est donc cent fois plus délicieuse. Songez-vous qu'il y a dans la vie de l'homme vingt ans où il veut encore jouir tous les jours, et où il est pourtant bien sûr de ne plus inspirer que des dégoûts; et comment serait-il heureux ne pouvant plus donner d'amour, si l'amour seul faisait le bonheur? Il l'est pourtant; il est donc possible d'être heureux sans donner des plaisirs, très-possible d'en recevoir sans en rendre. —Les idées d'une femme de dix-huit ans ne sont pas celles d'un homme de cinquante. —Mais est-il bien sûr qu'on ait des idées à dix-huit ans; ah! croyez-moi, l'âge où l'on n'écoute que son cœur, n'est jamais celui des idées, égaré par un guide absurde, on se trompe sur les sensations, on veut que la sensibilité savoure ce qui n'est bon qu'en l'outrageant; pour moi, je l'avoue, il n'y a pas dix ans que je jouis, il n'y a pas dix ans que je me doute de ce qu'il faut exclure, de ce qu'il faut éteindre pour améliorer une jouissance; il est inoui comme on sent mieux ce qu'on croit prêt à nous échapper, moins on est sûr de renouveller, mieux on goûte ce qu'on obtient; il faut avoir beaucoup connu pour décider sur ce qui est bon . . . Et que connait- on à dix-huit ans? Estimant encore ses principes, croyant encore à la vertu, admettant des dieux, . . . des chimères, . . . chérissant tous ces préjugés, a-t-on conçu ces divins écarts, fruits du dégoût et de la dépravation, a-t-on l'idée de ces recherches délicieuses; nées dans le sein de l'impuissance, il faut vieillir, vous dis-je, pour être voluptueux . . . On n'est qu'amant quand on est jeune, et ce n'est pas toujours à Cithère où la volupté veut un culte . . . Mais concluons monsieur de Valcour, je vous sermone et ne vous convaincs pas . . . Qu'elle est votre dernière résolution? —De mourir plus-tôt mille fois que de renoncer à mon Aline. —Vous vous attirerez bien des maux. —Je les braverai tous, aimé d'elle. —Voilà donc votre dernière réponse? —C'est la seule que vous aurez jamais de moi. — (Et se levant furieux.) Eh bien! monsieur, ne vous étonnez donc pas des moyens que je prendrai, . . . des puissances que j'armerai contre vous. —Si vous agissez en mal-honnête homme, vous m'aurez donné le droit de vous mépriser, et j'en jouirai dans toute son étendue. —Souvenez-vous sur-tout, monsieur, que ma maison vous est interdite, . . . que je ferai surveiller ma fille, et que si vous continuez ou à lui écrire ou à lui donner des rendez-vous, j'implorerai la rigueur des loix; et saurai, au moyen d'elles, vous faire rentrer dans les bornes du respect que vous devez à un de ses ministres. —Et il est sorti tout en colère, ramassant ses rouleaux, et protestant qu'avant qu'il fût peu, mon entêtement me donnerait des remords.

Voilà ce qui s'est passé, madame, j'aurais voulu mettre plus de liant dans cette visite; j'avoue que je me repends par rapport à vous de l'aigreur qui m'est échappée, mais je n'ai pu tenir à me voir traiter comme il l'a fait . . . me proposer de vendre mon amour pour Aline! . . . Juste ciel! toutes les gouttes de mon sang, versées l'une après l'autre, ne m'y feraient pas renoncer, et le trône de l'univers fût- il là pour prix de mon sacrifice, fût-il en parallèle avec les plus affreux tourmens, je ne balancerais pas une minute.

J'attends vos ordres, madame, . . . mais non pas sans inquiétude, non sans éprouver comme vous, au fond de mon cœur, le pressentiment de l'infortune . . . Moi qui voulois vous inspirer du courage . . . Hélas! je sens que j'ai besoin du votre . . . Cachez cette scène à votre Aline; elle augmenterait ses inquiétudes . . . Instans fortunés du repos et de félicité, ne luirez-vous jamais pour nous!

Madame de Blamont à Valcour.

Paris, ce 26 janvier.

On ne m'a point déguisé la visite qu'on vous a faite. J'attendais . . . On m'en parla avant-hier, et comme le ton n'avait point changé, je ne voulais rien dire qu'on ne me prévint; mais on ne m'a pas dit un mot des cinq-cents louis, encore moins de tout ce qui a pu ressembler à l'humeur; on s'est contenté de me dire qu'on avait voulu vous voir pour vous engager à renoncer à des prétentions qui ne vous allaient nullement, et qu'il avait été impossible de vous vaincre. On m'a prié d'y travailler; et sans dureté, sans humeur, on m'a dit qu'il était de mon devoir de m'opposer à de certains rendez-vous dont on était sûrs . . . Je les savais ces entrevues, mon ami: et j'espère que vous étiez bien persuadé que je ne les ignorais pas; vous n'auriez pas voulu qu'Aline vous les proposât à mon insçu; assurément ils sont bien simples, et je serois loin de vous les interdire si vos propres intérêts ne m'y contraignaient; il faut faire encore plus, Valcour, il faut éviter de beaucoup sortir d'ici, jusqu'à ce que l'orage soit dissipé; je n'ai point de preuves certaines du courroux de l'homme que nous craignons, mais avec un tel caractère, avec autant de fourberies, le calme même ne doit pas nous en imposer; aucun de ses systêmes ne m'étonne, il ne m'a que trop appris jusqu'où l'abandon des principes peut conduire un cœur comme le sien. Cela me fait voir le cas qu'il faut faire de ses caresses; mais s'il ne les fait que parfaussetés, . . . qu'il soit bien convaincu que je ne les reçois que parpolitique, et que je le traiterois comme il mérite de l'être, sans la contrainte où m'engagent les intérêts de mes enfans.

Je conçois toute la peine que vous avez eue à vous modérer, et pourtant vous y avez encore mis trop de chaleur; il me le déguise, et cela m'inquiète. Il est parti hier pourBlamont, en m'assurant queSophien'y étoit plus, quoiqu'il soit très-certain qu'elle y est encore; il y a quelques jours que je reçus une lettre d'elle, partie de sa retraite, et qui me fut remise avec le plus grand mystère, je ne vous l'envoyai point, parce qu'elle ne contenoit que les particularités de son enlèvement, que vous saviez déjà; j'ai trouvé le moyen d'avoir une correspondance sûre àBlamont: on me fera passer les lettres de cette malheureuse fille, et l'on m'instruira exactement de tout ce qui la concernera. Dans ce moment-ci elle y est, et le président y va . . . il y va, et m'assure qu'elle n'y est pas, . . . et ses attentions pour moi ne diminuent point . . . . . Oh! mon ami, ces détours sont-ils constatés? Ses faussetés sont-elles manifestes? . . . Et nous ne frémirions pas! Oh ciel! tout est fait pour nous inspirer les plus vives craintes . . . . . Je veux savoir avant de fermer ma lettre si Dolbourg est du voyage . . . . .

On arrive . . . Non, il n'en est point, le président part seul et Dolbourg ne doit pas même bouger de Paris . . . À quel propos cette visite . . . Malheureuse Sophie, les titres que l'on te croit te garantiront ils des fureurs de ce débauché? Ne se repend-il pas de t'avoir respectée comme maîtresse de Dolbourg, et ces liens ont-ils brisés l'idée du crime. —(Heureusement imaginaire.) —Ne va-t-elle pas enflammer sa perfide imagination? . . . . .

Il faut que je vous parle de mon Aline, ma tête a besoin de se reposer sur la vertu, en venant d'être obligé de concevoir le crime . . . Elle vous embrasse; elle est un peu tourmentée . . . . . . Elle ne sait pourtant rien de votre scène, . . . mais elle apperçoit, comme sa mère, du louche dans tout ceci . . . Consolée de vous voir un instant toutes les semaines, il lui déplaît d'être obligée d'y renoncer; elle vous exhorte néanmoins au même courage qu'elle, et nous vous embrassons toutes les deux.

Léonore à Madame de Blamont.

Rennes, ce 22 janvier.

Je croirais manquer à tout ce que je vous dois mon aimable maman, si je ne vous faisais part de l'heureux commencement de toutes nos démarches. Mon retour en Bretagne a surpris un grand nombre de gens, et en afflige quelques-uns. Une foule de petits cousins obscurs, qui emportait en détail la succession de la comtesse deKerneuil, trouve très-mauvais que je vienne la déposséder, et ces malheureux campagnards s'en désespèrent d'autant plus amèrement qu'ils ne voient aucun jour à pouvoir soutenir encore leurs ridicules prétentions, rien ne m'amuse autant que le bouleversement de ces petites fortunes dissipées par ma présence, comme l'aquilon renverse ces plantes parasites qu'un jour voit naître et qu'un instant détruit. Vous allez me dire que je suis méchante, que j'ai un mauvais cœur, mais, ces reproches à part, vous m'avouerez pourtant qu'il y a des occasions où le mal qui arrive aux autres est quelquefois bien doux [1]. Ne peut- on pas mettre de ce nombre celui qui nous enrichit?

Le comte de Beaulé nous a envoyé une réponse d'Espagne, qui nous assure une prompte et sûre restitution d'une partie des lingots; et cela, joint au reste, va nous rendre, comme vous le voyez, une des plus riches maisons de Bretagne; mais ce ne sera point en province où nous consommerons cette brillante fortune, nous habiterons la capitale. Le centre des plaisirs est le lieu qui convient aux richesses; et dès qu'on peut satisfaire tous ses desirs, le séjour qu'il faut preférer est celui où l'on les renouvelle plus souvent. Ce projet d'ailleurs, nous rapproche de vous, en faut-il plus pour nous y décider? N'avez-vous pas entrepris ma conversion? Il faut bien que je vous en laisse la gloire . . . Quelle cure! et que je crains de vous y voir échouer, j'appellerai mon cœur au secours de mon esprit, . . . mais tous deux sont dites-vous si mauvais . . . je ne passe pourtant point condamnation sur le premier, et ma sensibilité est toujours bien active quand il est question de vous chérir [2].

Destinée aux rencontres singulières, j'ai trouvé pour directeurs du spectacle de Rennes, monsieur et madame de Bersac; ils m'ont vus dans une partie de ma gloire, et mon petit orgueil en était flatté; cette aventure m'a fait naître une idée sur cette petiteSophieque vous me fîtes voir à Orléans . . . Elle est jolie, mes anciens amis s'offrent à la prendre et à la former si vous le trouvez bon; il me semble que cela lui vaudrait mieux qu'un couvent, et quand on possède une figure comme la sienne, n'est-il pas infiniment plus sage d'être utile aux hommes qu'inutile à Dieu? Si ce projet scandalise pourtant la farouche vertu de ma jolie maman, je lui offre une place chez moi dès que nous serons établis; quand on est jeune, il faut travailler, faire une pension à cela pour prier Dieu et médire au fond d'un couvent, c'est en vérité de l'argent mal employé. Je ne prétends pas refroidir votre compassion, mais si cette petite fille ne veut rien faire, en vérité je l'abandonnerais sans scrupule. Je vous l'ai dit, je ne connais rien de pire que de favoriser la fainéantise; c'est blesser les loix de la société, c'est les enfreindre toutes.

Vous vous déciderez et me donnerez vos ordres; quelqu'ils puissent être, ils m'honoreront, et je me ferai toujours une loi de les suivre. Sainville et moi, nous embrassons tous deux la tendreAline, et nous vous offrons tous deux nos respects.

[Footnote 1. On dit quePaul Veronèse, obligé dans une vaste composition de faire reconnaître les deux sœurs, sous les costumes les plus distans, mit un tel art dans de certains traits de l'une et l'autre de ces personnages, qu'on les nommât au premier coup-d'œil. Est-il possible de ne pas reconnaître de même ici Léonore pour la fille de monsieur de Blamont? (Note de l'éditeur.)]

[Footnote 2. Aline, Aline, auriez-vous écrit comme cela à votre mère? (Note de l'éditeur.)]

Sophie à Madame de Blamont.

Du château de Blamont, ce 29 janvier.

Oh! madame, pourquoi faut-il que je ne sois destinée qu'à vous raconter des infamies; pourquoi faut-il que le ciel ne m'ait donné l'existence que pour être toujours victime du malheur . . . Et puis, comment oser parler quand celui qui me fait souffrir vous appartient d'aussi près? Vous avez bien voulu lire ma première lettre, une réponse de vous, que je conserve au fond de mon cœur, m'apprend que vous avez daigné pleurer sur mes maux; j'ose vous les confier encore, j'ose encore implorer votre protection, je suis menacée de plus grandes infortunes que celles que je viens de soutenir; oh! madame, daignez m'y soustraire. Je ne vous demande plus les mêmes bontés, je sais qu'elles vous sont impossibles; mais tâchez seulement, je vous conjure, de me faire arracher de ces lieux, j'irai vivre ignorée dans quelque coin de la terre, où l'on n'entendra jamais parler de moi, mes malheureuses mains fourniront à ma subsistance; je n'implore d'autres secours que la liberté de pouvoir travailler, on aura pitié de ma misère, on protégera ma jeunesse: tous les cœurs ne sont pas endurcis; je ne demande que le fruit de mon travail, je le mériterai par ma conduite et mon activité; mais passons aux détails madame, puisque vous me permettez de vous les faire [1].

Monsieur le président arriva ici en poste le 25 au soir; il était environ huit heures quand il entra dans la maison, on lui avait préparé du feu et à souper dans ses appartemens d'en haut, il y monta tout de suite; et dès qu'il eut fait, il m'envoya dire de venir lui parler . . . La feuille agitée par l'orage était moins tremblante que moi. Son laquais, en sortant, ferma soigneusement toutes les portes, il ne restait plus de communication de libre que celle de ma chambre à la sienne; à peine osais-je avancer . . . Il était sur une bergère, au fond de l'appartement, en face de la porte par laquelle j'entrais.

Approchez, me dit-il, je conçois vos craintes. Vous devez frémir de me voir après la sottise que vous avez faite . . . Vous êtes bien convaincue, j'espère, que je ne viens ici que pour vous la faire pleurer; mais avant tout écoutez-moi, et que la vérité guide vos réponses.

Quels motifs ont pu vous déterminer à aller chercher la maison de ma femme pour azyle? —Le hazard, monsieur, soyez-en bien sûr, est la seule cause de cet événement; je fuyais vers Bercueil; chassée par votre ami, j'allais implorer le secours de la femme qui m'avait élevée; madame de Blamont m'a trouvée dans le bois, et m'a conduite dans son château, sans que je susse que j'étais chez quelqu'un qui vous tint par de tels nœuds. —Mais vous lui avez raconté tout ce qui se passait chez mon ami et chez moi? —Ignorant à qui je parlais. —Vous ne le deviez dans aucun cas. —Après la manière cruelle dont on m'avait chassée, je m'étais cru permis de me plaindre. —Vous méritiez le traitement que vous avez reçu. —Non, monsieur. —Vous êtes une impudente et vous avez trahi mon ami. —Par quel serment faut-il vous protester le contraire? —Vous ne m'en imposerez pas, vous êtes unecatin, . . . vous êtes pis, vous nous avez volé en partant. —Moi, monsieur! . . . Juste ciel! Et me jetant à ses pieds, oh monsieur! je suis une malheureuse; mais l'indigence n'exclue ni la franchise ni l'honnêteté . . . Croyez au serment que je vous fait de mon innocence sur tous les points dont vous m'accusez. —Ce n'est pas dans ce moment-ci . . . Non, ce n'est pas à l'instant où je viens vous punir sévèrement de vos fautes, que vous me ferez croire qu'elles n'existent pas. —Et alors il s'est levé et s'est promené quelque temps dans la chambre. —Je me suis levée aussi, et je me tenais en silence, n'osant lever les yeux sur mon juge et frémissant de ses arrêts . . . Alors, il s'est approché de moi, et m'obligeant à lever la tête, qu'il soulevait et contenait d'une de ses mains. —Ils vous ont tourné la cervelle; ils vous ont dit que vous étiez jolie, il est impossible de l'être moins; ils vous ont dit que vous ressembliez à Aline, il serait bien fâcheux pour elle qu'elle fut aussi laide que vous . . . Quelques traits si l'on veut . . . Ce qui fait, qu'en badinant, je vous appelaisma fille; mais j'espère que vous êtes bien persuadée que vous ne m'appartenez point. —Oh! oui, monsieur, je connais maintenant ma naissance. —Vous la connaissez? —Oui, monsieur. —Qu'elle est-elle? . . . Et ici madame, je n'ai pas cru faire une imprudence en avouant que je savais que je n'étais que la fille deClaudine Dupuis,du pré-Saint-Gervais. —Et qui a éclairci ce point, a-t-il demandé alors avec le plus grand étonnement? —Hélas! monsieur, je l'ignore, mais on l'a dit dans le château. —On vous en a imposé, personne ne sait mieux que moi qui vous êtes, vous fûtes nourrie quelque temps par cette femme, mais vous ne lui appartenez pas. Puis prenant ma gorge de l'une de ses mains, et fixant ma tête de l'autre pour m'examiner de près, il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas ma fille . . . Et que, quand vous la seriez, je n'en aurais que plus de droit à vous punir rigoureusement, et à vous réduire dans la soumission où je veux que vous soyez vis-à-vis de moi . . . Déshabillez-vous . . . Il y travaillait déjà lui-même . . . Mais quand il a vu que je me reculais en baissant la tête et en ayant l'air de l'implorer, il s'est jeté comme un furieux sur moi, et m'ayant brutalement arraché tout ce qui me couvrait, il m'a fait éprouver le même traitement que j'avais essuyé de son ami lorsque je fus chassée de leur maison [2]. Ni larmes, ni prières n'ont été capables de l'attendrir; on eut dit qu'il s'enflammait au contraire en raison de mes efforts a le désarmer; et faisant succéder à ces cruels préliminaires des actions plus indécentes encore, il m'a soumis la moitié de la nuit, à tout ce qu'a pû lui suggérer l'égarement de sa tête et la perversité de son cœur.

Le lendemain, il m'a fait revenir à l'heure de son lever. —Tout ce que j'ai fait hier, m'a-t-il dit, n'est que le très-léger échantillon de ce que mon ami vous prépare; c'est lui que vous avez trahi, c'est donc à lui à se venger; je vous l'amènerai incessamment, apprêtez- vous à le recevoir, et tachez sur-tout de l'attendrir, comme vous l'essayâtes hier avec moi, par le moyen de ces deux grands yeux bleus, inondés d'un ruisseau de larmes, dont l'effet, comme vous voyez, n'a pourtant pas été très-sûr . . . Nous avons le malheur, nous autres gens de loi, d'être un peu blazés sur tous ces beaux secrets de femmes . . . Ne dirait-on pas que je vous ai pulvérisé . . . Voyons . . . Ses regards se sont rassasiés des vestiges de son intempérance, il les a contemplé long-temps avec une curiosité féroce . . . il les a renouvellées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ensuite il a appelé l'homme qui me garde ici, il lui a recommandé de me veiller avec plus de soin que jamais, et de m'ôter, surtout, les moyens de m'entretenir ou verbalement ou par lettres, avec qui que ce pût être. Il a ajouté qu'il reviendrait bientôt avec son ami, et il est remonté dans sa chaise.

Si j'ai fait quelqu'imprudence, daignez me le dire, madame, afin que je la répare de tout mon pouvoir; mais ne m'abandonnez pas je vous conjure, je n'ai que le Ciel et vous pour appui, qu'il me soit permis de les implorer tous deux . . . qu'il me soit permis d'attendre de tous deux un peu de repos après tant de malheurs! J'ose me jetter aux pieds de mademoiselleAline, et lui présenter mon respect . . . Heureux instans où je pus l'appeler ma sœur, douce illusion, comme vous vous êtes évanouie . . . il y a donc des êtres dans le monde qui ne sont nés que pour l'infortune et la douleur! . . . Que deviendraient-ils si l'espoir consolant d'un Dieu juste ne venait adoucir leur tourment! Mais hélas! ma jeunesse m'effraye, ce qui ferait le charme d'une autre, fait le malheur de la tristeSophie. Combien d'années je puis encore souffrir sur la terre, heureux ceux qui sont près du cercueil . . . qui, après avoir langui sous les fers de la vie, voyent enfin le ciseau de la parque prêt à terminer tous leurs maux! Avec quelle tranquillité n'aperçoivent-ils pas l'instant qui va les réunir à l'être qui les a créé! Contens d'aller le glorifier en paix, . . . heureux de renaître au sein de sa puissance, comme ils doivent se dépouiller avec joie des lambeaux de leur humanité! Et pourquoi fallait-il que je visse le jour! À quoi servai- je au monde? Inconnue, méprisée, à charge à l'univers, . . . était-ce bien la peine de naître? Sont-ce des épreuves, ô mon Dieu! je vous les offre, et ne vous demande pour prix de ma soumission, que de détruire bientôt la malheureuse existence d'une créature qui n'aspire qu'à revoler vers vous pour vous servir et vous adorer.

Pardon, madame, devrais-je vous fatiguer de mes plaintes, hélas! ce sont peut-être les dernières qu'il me sera permis de vous adresser . . . Qui sait ce qu'on me prépare! qui sait ce que je vais devenir! Dieu puissant! faites que ce ne soit pas sur une croix de douleur que la malheureuse Sophie parvienne aux pieds de votre trône [3].

[Footnote 1. Nous prévenons nos lecteurs que la décence nous a contraints à élaguer beaucoup ces détails; peut-être reste-il encore des choses fortes, il est impossible d'affaiblir par trop la teinte des caractères.

(Note de l'éditeur.)]

[Footnote 2.Voyeztome I, page 112 et 113.]

[Footnote 3. Les deux lettres qu'on vient de lire étaient incluses dans la suivante.]

Madame de Blamont à Valcour.

Paris, ce premier février.

Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir à-la-fois et toutes deux m'affligent dans des sens bien contraires; l'une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les vôtres; la seconde . . . hélas! je n'en parle point, lisez-la. Eh bien! devons-nous douter de la réalité des maux qui s'accumulent sur nos têtes? . . . Comme il est fourbe cet homme, et comme il est cruel! . . . remarquez qu'il la croit sa fille, qu'il n'a pour le désabuser qu'un propos d'elle, dont rien ne peut lui garantir la vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit être naturellement . . . il la croit sa fille, et voilà comme il la traite, . . . et la foudre n'éclate pas sur un tel homme! . . . j'aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu de cette belle expédition, comme l'habitude de feindre empêchait son front de vaciller, . . . pas un ton faux dans les inflexions de la voix, pas une réponse louche; . . . jamais le crime n'eut autant d'assurance; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi; il a voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la nuit, . . . et moi qui ne savais rien, . . . moi qui ignorais que ces mains criminelles; . . . hélas! je les ai laissées s'approcher de moi, . . . et maintenant j'en frémis d'horreur . . . Pourrais-je soutenir jusqu'au bout le personnage que je me suis imposé . . . Pourrais-je m'empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se tourneront sur les miens? mais que faire, . . . je n'ai pas même la force d'imaginer, . . . comment aurais-je celle d'agir!

Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé duPré-Saint-Gervais, que vous sachiez d'abord de lui, si le président, sur le propos deSophie, n'aura fait aucunes démarches, et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de dire, dans le cas où l'on viendra s'informer. Moi, je ne prescrirai rien àSophie, qu'elle continue de répondre comme elle a fait, sans entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous, sa réponse au fond est indifférente, elle ne doit rien savoir, qu'elle dise ce qu'elle voudra; que décider à présent sur cette malheureuse? . . . Il est bien dur de l'abandonner, . . . bien périlleux de la servir; . . . n'ayant aucun besoin d'avouer jamaisLéonore, si je continuais à réclamerSophie; . . . mais le puis-je après son propos? . . . Oh, mon ami, conseillez-moi, j'en ai besoin, les sentimens du cœur nuisent aux raisonnemens de l'esprit, je le sens et ne sais que résoudre; j'imagine cent moyens pour sauver cette infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour exécuter ce dessein, peut-être s'y présentent-t-ils des choses dangéreuses . . . faire parler àDolbourg, c'est lui témoigner une confiance dont il abusera certainement, lecomteest chargé d'une négociation si importante pourLéonoreque je n'ose lui proposer ces nouveaux soins, . . . que puis-je d'ailleurs pourSophiemaintenant qui ne soit contre mon mari? J'attaque l'un en défendant l'autre . . . Je tiens à l'un, l'autre ne m'est rien . . . Il est donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu'il devient impossible de la rompre.

Mais que dites-vous du calme deLéonoreà dépouiller ces malheureux collatéraux, en vérité, je me repends plus que jamais du parti que nous avons pris, je sentais toujours quelque chose de louche au fond de ma conscience; je vous l'ai dit, en adoptant le projet de lui faire reclamer cette succession . . . Le comte l'a voulu, il n'est plus temps d'en revenir, . . . et pourquoi réduire ces infortunés à l'aumône? . . . Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son mari? ou au moins faire grace aux plus pauvres: et l'indifférence avec laquelle elle me parle deSophie. . . En faire une comédienne . . . ou une femme de chambre . . . Voilà comme la pitié parle au fond de ce cœur, . . . si ressemblant à celui de l'homme qui fait tous nos maux. Adieu, je n'ai pas assez de tête ce soir pour continuer de vous écrire, —conseillez-moi, . . . éclairez-moi, et pressez sur-tout les démarches que je vous demande.

Valcour à Madame de Blamont.

Paris, ce quatre février [1].

Vous aviez raison, madame, de soupçonner le président de l'envie de s'éclaircir, comme s'il lui eût tardé de savoir si son crime était réel ou non, comme s'il eût craint de ne pas charger assez-tôt sa conscience de cette nouvelle horreur; la première chose qu'il a faite au retour de Blamont, a été de voler au Pré-Saint-Gervais; il a demandéClaudine Dupuis, elle était morte, il a été obligé d'avoir recours au curé; cet honnête homme se ressouvenant de nos opérations, nous a servis comme si nous eussions été là pour l'encourager. —Que désirez-vous de moi, lui a-t-il dit, monsieur, —savoir, a répondu le président, ce que devintClaire de Blamontmis en nourrice ici en tel temps et chez telle femme. —elle est morte, et je vous en délivrai pour lors les extraits nécessaires. —Non, monsieur, elle ne mourut pas, j'avais des raisons pour soustraire cet enfant à ma femme, je m'accordai avec la nourrice pour feindre sa mort, et je l'enlevai de nuit. —Que voulez-vous, si cela est, et qui peut être mieux instruit que vous du sort de cette enfant? —Mais la nourrice peut m'avoir trompée; je lui ai dit que je destinais à cette petite fille le sort le plus heureux, désirant peut-être en faire jouir la sienne, elle a pu me la donner à la place, et garder celle que je venais enlever, ce qui ferait que je n'aurais alors que sa fille entre mes mains, au lieu de la mienne. —Ces choses-là ne se font point. —Qu'est devenue la fille de Claudine? Et le curé saisissant ici avec adresse l'occasion de la mort réelle d'Elisabeth de Kerneuil, a donné à la fille de Claudine . . . (Sophie) le sort de cette Elisabeth, et lui a dit qu'elle était morte; n'ayant au moyen de cela nullement parlé du troisième enfant contre lequel a été changéClaire de Blamont, il a laissé le président dans l'erreur, et absolument convaincu que la fille deClaudineest morte, et que l'individuqu'il a dansSophieest bien décidément sa fille.

Il est certain que si les mêmes choses pouvaient sans inconvénient se soutenir en justice, à l'esclandre près que vous voulez éviter, vous n'auriez pas d'autres moyens de sauverSophieque de la réclamer encore pour votre fille;Léonoren'ayant aucun intérêt à vous désavouer, ne le ferait sûrement point, et peut-être réussiriez-vous; mais il faut un procès et vous n'en voulez pas, et je suis bien loin de vous conseiller d'en avoir; tout vous engage donc à écouter un peu moins dans ce moment-ci votre cœur que vos intérêts. Je vous conseillais presque le contraire cet automne, mais il y a eu depuis quelques changemens dans les circonstances; il ne faut pas voir les choses trop en noir; n'est-il pas plus simple d'imaginer que les deux amis après quelques nouvelles débauches éloigneront cette fille de vous et la placeront dans quelque couvent de province; n'est-il pas, dis-je, plus simple de croire cela, que de soupçonner une atrocité sans fruit comme sans vraisemblance. Il est des crimes gratuits trop affreux pour être supposés, et que ne peut admettre l'excès même de la perversité humaine, celui que vous pourriez craindre serait dans ce cas-là, ne l'imaginez donc point . . . Pour être plus sûr de son fait, le président a proposé au curé l'exhumation du prétendu corps deClaire, lui assurant qu'on ne devait trouver dans le cercueil aucune trace de cadavre d'enfant . . . Le curé qui savait à quoi s'en tenir, lui a dit que cette recherche était inutile, que dès qu'il avait ordonné la fraude, il devait être sûr qu'elle avait été exécutée, qu'il était déjà assez mal à lui d'avoir ainsi abusé des cérémonies de l'église, sans joindre à cette indécence, celle de l'exhumation proposée; d'ailleurs, a-t-il ajouté, je ne le puis sans la permission de l'archevêque; conviendrez-vous de cette fraude à ses yeux? croyez-moi, laissons tout cela dans l'oubli, monsieur, l'enfant que vous avez retiré est entre vos mains, ne doutez point que ce ne soit votre fille; . . . mais encore une fois, a repris le président, envieux de se procurer toutes les preuves qui pouvaient le mieux constater son crime: —qu'est devenue la fille deClaudine Dupuis, et le curé lui ayant répété qu'elle était morte, a achevé de l'en convaincre, en lui remettant l'extrait mortuaire d'Elisabeth de Kerneuil, enterrée sous le nom faux de la fille deClaudine, par une supercherie de cette nourrice, que vous sûtes lors de mes recherches; Je le répète, voilà donc le président plus sûr que jamais queSophieest sa fille, et que tout ce qui a pu être dit ultérieurement n'est que du verbiage de valets, qui ne doit pas avoir un plus grand degré de réalité que ce qu'on lui prouve. Un honnête homme se rappelant ici les indignités dont un moment de fureur lui aurait fait accabler cette malheureuse, —se voyant convaincu qu'elle est sa fille, en serait mort de regret et de douleur; —le président parfaitement tranquille dans le mal . . . Le président qui ne désirait des informations que pour jouir de la certitude d'avoir commis ce crime . . . Le président, dis-je, est parti comblé, laissant éclater sur ses traits cette joie maligne qu'imprime chez les scélérats, la conviction de leur atrocité. J'ai rendu mille graces au curé de nous avoir aussi bien servi, et nous sommes convenus tous deux, qu'il l'avait fait sans compromettre son devoir, puisqu'il n'en a imposé sur rien, qu'il n'a fait que cacher un secret confié, et profiter des fraudes qu'on lui avait fait à lui-même.

Voilà les faits, madame, je n'ose prendre sur moi de vous renouveller le conseil d'abandonnerSophieà la providence, mon cœur souffrirait trop à vous y engager. Mais quelque soit l'intérêt qu'elle vous inspire, daignez réfléchir que vous avez deux filles et un époux à ménager; à l'éclaircissement juridique, il faut que le curé parle, dès ce moment vous ne sauvez pasSophie, etLéonorevous est rendue, quelqu'adroite que soit cette jeune personne, vous l'exposez pourtant aux noirceurs d'un père atroce, capable de sacrifier jusqu'àSainville, dès qu'il ne verra plus dans lui qu'un obstacle aux infamies qu'il concevra trop infailliblement sur cette nouvelle fille immolée déjà dès le berceau, dans sa perfide imagination. Si vous plaidez et que vous perdiez, ce qui sera certain, vous sacrifiezAlineàDolbourg. . . plus aucun moyen dès-lors de pouvoir la tirer de ses mains, puisque Sophie n'est plus sa belle-sœur, et que vous gagniez ou que vous perdiez, voilà du train, Paris entier s'occupant de vous et tout cela pour une fille qui ne vous est rien, et envers laquelle vous avez déjà fait tout ce que pouvait vous dicter le sentiment le plus étendu de la pitié . . .Il est de malheureux cas, madame, et vous allez voir que ma comparaison met tout au pis, puisqu'elle suppose des atrocités impossibles, . . . mais dussent-elles être; . . . il est de malheureux cas, où le berger prudent sacrifie une brebis égarée, plutôt que de risquer le sort entier du troupeau, en voulant protéger cette fugitive. Le président employe la feinte avec vous, usez des mêmes armes. Vous devez tout faire pour le ménager, sa présence et ses soins vous répugnent . . . Je le conçois, mais vous y refuser serait dangéreux; suivez votre premier plan, plus vous l'aurez près de vous, mieux vous démêlerez ses démarches, et mieux vous serez à même d'y parer; si vous l'éloignez il n'en sera que plus faux, ses manœuvres seront les mêmes et vous les découvrirez moins. Pendant cela travaillez fermement à ce que le sort d'Alinese décide dans une assemblée de parens. Là, vous direz toutes les raisons qui doivent mettre obstacle à l'établissement que votre époux désire, et là, si votre cœur conserve toujours les mêmes bontés pour moi, vous oserez me nommer, et faire valoir les sentimens d'Aline: ma retenue et ma délicatesse s'opposent à ce que j'appuye davantage sur ce dernier article; oh! combien ma cause y sera bien servie, quand c'est vous qui daignerez la défendre.

Au reste, je me soumets à vos conseils, je vais m'isoler absolument, puisque vous le jugez nécessaire, ce sacrifice coûtera bien peu à celui qui ne respire que pour le tendre objet qu'il ne doit plus ni voir ni rencontrer nulle part; je me priverai du bonheur d'aller prier près d'elle, le Dieu qui peut mettre fin à nos maux, il m'était cependant si doux de m'édifier à ses côtés, lorsque dans la ferveur de ses invocations, je voyais quelquefois ses belles joues se colorer du feu d'une sainte ardeur, que je les voyais s'inonder des larmes de la piété et de la componction, je me disais avec tant de joie: comment le Dieu qui l'anime à-présent, n'accomplirait-il pas ses désirs; il est en elle, il y descend, elle l'implore, il l'exaucera, et m'imaginant alors en me prosternant vers elle, adorer le Dieu même en son plus divin sanctuaire, je lui adressais comme à ce Dieu tous les sentimens d'une ame enflâmée . . . Eh bien! je me priverai de ces délices, mais l'hommage sera toujours égal, . . . toujours présente à mon imagination, je l'adorerai dans le silence du repos et de la solitude, elle et ce Dieu confondus dans mon ame, ne feront plus qu'un seul et même objet où tous les sentimens du plus violent amour iront s'offrir à chaque instant.

[Footnote 1. Il faut se rappeler ici la lettre XXIV du premier volume.]

Le président de Blamont à Dolbourg.

Paris, ce 6 février.

Ou es-tu donc Dolbourg? en verité, je crois que tu deviens sage: si cela est, je ne dis mot, rien ne me touche comme une conversion, et j'y crois si peu que j'en désire toujours, sans avoir encore été assez heureux pour en rencontrer. Il est pourtant certain qu'il en faut venir là . . . On recule tant qu'on peut, ces maudites passions nous troublent, . . . nous aveuglent; dans la jeunesse elles sont violentes, à notre âge elles sont dépravées, plus nous vieillissons, plus elles nous maîtrisent; les goûts sont formés, les habitudes sont faites, à force d'outrage on a réussi à mettre son ame en repos, on est parvenu à comprendre que ces réminiscences fâcheuses qui la bourrellent quelquefois, s'éteignent à mesure que l'on les nourrit et que la façon la plus sûre de les anéantir est de leur donner de l'aliment, au lieu de s'arrêter alors, on redouble, l'excès de la veille allumant les désirs, ne sert qu'à faire inventer de nouveaux projets pour le lendemain; et l'on arrive ainsi sur le bord de la tombe sans s'être occupé de la chûte un seul jour. Une fois là, que devient-on? Tous les préjugés renaissent, et l'on expire en désespéré.

Voilà pourtant quel sera ta fin, je te vois d'ici entouré de prêtres, te prouvant que le diable est là qui t'attend, et toi frémir, pâlir, faire des signes de croix, abjurer tes goûts, tes amis, puis partir comme un imbécile. Et pourquoi seras-tu comme cela, . . . C'est que tu ne t'es point fait de principes, je te l'ai dit, c'est que n'écoutant que tes passions sans raisonner leur cause, tu n'as jamais eu assez de philosophie pour les soumettre à des systêmes qui pussent les identifier dans toi; tu a sauté par-dessus tous les préjugés sans essayer d'en détruire aucun; tu les as tous laissé derrière toi, et tous reparaîtront pour te désoler, quand il n'y aura plus moyen de les combattre.

Infiniment plus sage, j'ai étayé mes écarts par des raisonnemens, je ne m'en suis pas tenu à douter, j'ai vaincu, j'ai déraciné, j'ai détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plaisirs, . . . Faudra-t-il les quitter? Je serai fâché de les perdre sans me repentir de les avoir aimé, en m'endormant en paix dans le sein de la nature, —j'ai accompli sa volonté, me dirai-je, j'ai suivi ses inspirations, ce que j'ai fait lui plaisait, sans doute, puisqu'elle en éveillait en moi le désir, . . . et qu'elle frayeur m'inspirerait donc la fin de mon existence? dois-je craindre d'être puni pour avoir cédé mollement sous le joug si flatteur des lois qui m'entraînaient! . . . mourons tranquille, tout finit avec moi, . . . tout s'éteint quand mes yeux se ferment, et les momens qui doivent suivre l'apparition que j'ai faite ici bas, seront semblables à ceux où mon existence était nulle, je ne dois pas plus frémir pour ce qui suit, que je ne devais trembler pour ce qui précédait: rien n'est à moi, rien n'est de moi, toujours guidé par une force aveugle, que m'importe ce qu'elle m'a fait suivre.

Ne doute pas, mon ami, que ma fin ne soit tranquille avec de tels sentimens, je te le répète, il ne s'agit pas d'éloigner, il faut vaincre, il faut subjuguer, annéantir; un seul préjugé en arrière suffit à notre désolation, et c'est à tous, mon ami, à ceux mêmes qui paraissent le plus respectables aux yeux des hommes, qu'il faut déclarer guerre ouverte.

Quoi qu'il en soit, à mon retour de Blamont, je n'ai rien eu de plus pressé que de vérifier le propos de cette petite créature, flatté de lui appartenir de tant de manières, j'aurais été désespéré, je l'avoue, de ne pas voir un de ces deux liens prêter des charmes à l'autre. Je ne te craignais plus, tes prétentions étaient évanouies; je n'étais donc arrêté que par un titre . . . Eh bien! connais moi Dolbourg, je ne frémissais pour mes plaisirs que de la crainte de les voir nuls; mais tout est reconnu, j'ai bien certainement l'honneur d'avoir mis Sophie au monde, et ce qui doit te rendre le souvenir des plaisirs que tu as goûté avec elle, bien autrement délicieux, elle est bien sûrement légitime, bien sûrement la sœur de celle que l'on te destine [1], heureux époux de toute ma famille; je t'aurais fait goûter le plaisir des Dieux [2], il ne te reste plus que ma femme. Tu ne saurais croire l'envie que j'aurais de te voir flétrir les palmes de la vertu conjugale dont cette fière épouse est si orgueilleuse . . . Veux-tu que je hazarde la proposition? . . . Tu joueras vingt- quatre heures l'amant passionné, et si on ne se rend pas, . . . ce qui est vraisemblable, j'arriverai à ton secours . . . Ah! laisse-moi rire de l'idée, je t'en prie, il me semble que c'est une des plus folles que j'aye conçue depuis long-temps; oui, je voudrais te voir l'amant de ma femme; en attendant prépare-toi au voyage projetté, mille raisons toutes meilleures les unes que les autres, font qu'il devient indispensable de prendre au plus tôt un parti surSophie; nous nous consulterons en route sur la manière d'y procéder, car pour leplan admis, je n'imagine pas qu'il faille s'en départir. Cette madame deBlamontest dangéreuse, il faut s'en méfier quoiqu'elle ne dise pas grand chose sur cet objet-ci, à-présent je ne suis pas sa dupe . . . La friponne est comme l'araignée, elle ne travaille jamais si bien que dans le silence . . . Il faut la prévenir, lui ôter tout moyen de pouvoir réclamer cette fille, de publier par-tout qu'ayant été ta maîtresse, il est impossible que sa sœur devienne ta femme; tu sens la nécessité de couper court à toutes ces calomnies, une infinité de bigots se cabreraient à ce projet incestueux; on ne voit dans le monde que des gens qui font mal, et qui blament à tout instant le mal des autres, comme s'ils croyaient couvrir par ce pédantisme, les égaremens dans lesquels ils se plongent. Je t'attends donc chez moi, le 21 au matin, sans faute, je t'indique ce rendez- vous d'avance pour que tu t'en souviennes mieux. Rien de ce que tu sais ne périclitera pendant notre voyage, je ferai comme les grands généraux, tout en attaquant l'ennemi d'un côté, je saurai l'affoiblir de l'autre; et peut-être en revenant de conclure une bonne opération, en trouverons-nous une meilleure de faite; qu'aucun plaisir sur-tout ne te fasse négliger nos affaires essentielles, entraîné par l'histoire du moment, je crains toujours que tu ne manques, quand il s'agit de travailler; César, infiniment plus aimable mais beaucoup moins volage que toi, quittait tout pour une bataille. Adieu.

[Footnote 1. Il faut se rappeller ici que le président faisait croire d'abord à Dolbourg que cette Sophie était la fille de sa maîtresse, il faut se souvenir aussi que cette maîtresse était sœur d'une autre dulcinée, avec laquelle vivait Dolbourg, qu'ayant eu dans le même temps chacun une fille de ces maîtresses, ils s'étaient promis de se prostituer mutuellement ces deux enfans, quand elles auroient atteint l'âge nubile.]

[Footnote 2. Allusion aux insestes multipliés des divinités du paganisme.]

Déterville à Valcour.

Ce 13 février.

J'ai été deux fois chez toi ce matin, sans te trouver, mon cher Valcour. Je prends donc le parti de laisser une lettre à ta porte, en recommandant qu'elle te soit remise avec le plus grand empressement aussitôt que tu rentreras . . . Prends des précautions . . . Tiens- toi sur tes gardes . . . Évite d'être seul d'ici à quelque temps; le président te tend des embuches, on n'a pu encore me dire de quelle sorte sont les dangers que tu dois redouter; mais ils sont incontestablement funestes sitôt qu'un tel monstre s'en mêle; réfléchis à tous les motifs qui le guident, . . . à son caractère, . . . à ses richesses, . . . à l'impunité où ces vils frippons croyent vivre, et frémis; je vais tout employer pour te découvrir ce qu'il trame, en attendant tu dois à toi et à tes amis de prendre tes sûretés. Quand tu voudras de moi pour ton second, fais-moi dire un mot et j'accourerai . . .

Eh bien! ces scélérats séviront contre les plus légers délits, ils déshonoreront, ils flétriront, ils assassineront pour des misères les meilleurs citoyens de l'état, tandis qu'eux, qui en sont la lie, eux qui ne le servirent jamais, eux enfin qui le troublèrent ou le trahirent toujours à l'abri du glaive que leurs méprisables mains soutiennent, se rendent dignes d'en être à tout instant frappés . . .

Ô comme je suis tenté d'aller vivre avec des ours! quand je réfléchis à cette multitude d'abus dangéreux, et à cette foule d'inconséquences intolérables, et dont, avec quelques opéra comiques et des chansons, on n'a pas même l'air de se douter.

Valcour à Madame de Blamont.

De mon lit, ce 23 Février.

Quelle plus douce consolation pour moi, madame, que l'intérêt que vous me témoignez! Je n'ai plus ni douleur, ni inquiétude, depuis que je sais que vos larmes et celles de ma chère Aline ont daigné couler sur mes maux. J'ai voulu vous écrire moi-même pour vous prouver que je suis aussi bien qu'on peut l'être avec deux coups d'épée, ni l'un ni l'autre ne sont dangereux; l'un perce le haut de l'épaule gauche, c'est celui dont je souffre le plus; l'autre est dans les chairs du bras droit, . . . je le sens à peine . . . C'est cette même main qui vous écrit: . . . c'est elle qui va vous raconter l'événement . . . Vous pardonnerez le style et les traits; la tête qui dirige l'un, est un peu malade, et la main qui trace les autres [1] est encore bien faible.

Hier soir revenant de souper chez la comtessedes Barres, où j'allais pour

[Illustration:Voilà donc ce que, se permettent ceux qui veillent au maintien des loix.]

prendre congé, voulant d'après votre conseil, rompre avec tous mes amis . . . J'étais à pied . . . le tems était clair, je tournais la rue de Bussi pour entrer dans la rue Mazarine: il était environ minuit . . . Quatre hommes, l'épée à la main, traversant la rue, tombent sur moi avec une telle vitesse, que j'ai reçu le premier coup avant que d'avoir eu le temps de me défendre: j'ai paré les autres en m'appuyant contre une maison . . . Pendant ce temps mon domestique, l'un des plus braves garçons que j'aie connu, a sauté sur l'un de ces gens, et lui a donné un vigoureux coup de genoux dans le ventre, qui l'a étendu au milieu du ruisseau: il en allait saisir un autre, quand j'ai reçu ma seconde blessure. Voyant qu'il était prouvé que je n'avais affaire qu'à des assassins, je n'ai plus songé qu'à battre en retraite, toujours en parant de mon mieux, quoique mon bras se fût engourdi par l'effet du sang que j'en perdais . . . Alors j'ai appellé à moi, et comme j'ai vu que la garde accourait, et que mes meurtriers fuyaient, j'ai remis tranquillement mon épée . . . Mon laquais est accouru; il a bandé, comme il a pu, mes plaies de nos mouchoirs, et, peu loin de ma porte, je me suis retiré heureusement sans aucun esclandre. Mon brave second est un peu blessé; . . . et dans mon petit ménage de garçon, sans les soins de Déterville, je me serais peut-être trouvé mal-à-l'aise; mais ce tendre et cher ami, accouru avec deux de ses gens qui me servent, ne me quitte pas lui- même d'une minute. Si j'avais suivi ses conseils, peut-être ce malheur ne me serait-il pas arrivé . . . Il me gronde, . . . il me soigne, . . . il me console, . . . il me parle de vous, quel malheur ne s'oublierait pas ainsi? Je ne jouirais peut-être pas si bien de ces douceurs, sans l'accident qui m'est arrivé, tant d'amitié me le rend bien cher. Nous faisons l'un et l'autre mille combinaisons sur cet événement; il y veut une origine que je n'admets point . . . J'ai tant de peine à croire ce qui répugne à mon cœur . . . Je suis si loin de supposer ce que je ne me permettrais pas; . . . une méprise; . . . un projet de coquin, tout ce qui s'éloigne en un mot de l'horreur que mon ami suppose, est ce qui me paraît le plus vraisemblable . . . Sa tendresse pour moi l'aveugle; . . . ne l'imitez pas, madame, je vous en supplie, . . . votre ame sensible aurait trop à souffrir d'une supposition que toutes les vraisemblances démentent.

[Footnote 1. Les répétitions, les négligences de cette lettre, prouvent l'état de Valcour, et doivent convaincre le lecteur qu'on ne lui en impose pas, quand on lui garantit la véracité de cette correspondance.]

Aline à Valcour.

Paris, ce 24 Février.

Oh ciel! qu'ai-je appris? . . . On me le cachait, . . . toi que j'aime, toi que je veux adorer sans cesse, . . . idole de mon cœur, . . . tu as couru des dangers, et je n'étais pas auprès de toi . . . Ton sang coule, . . . il a coulé pour moi, . . . à cause de moi, . . . et ce n'est pas moi qui te soigne? Je ne puis ni te veiller, ni te secourir; j'y veux voler, on m'en empêche; je n'aurai pourtant, ni repos, ni tranquillité, que je ne t'aie vu; mon honneur, . . . ma vie, tout ce que j'ai de plus cher, dût-il être compromis, il faut que je te voie; . . . il faut que mes yeux m'assurent que l'on ne me trompe point, et que tes jours sont en sûreté. Père barbare, . . . si je croyais que ce fût vous, l'amour étoufferait la voix de la nature; . . . mais où m'emporte mon funeste état! mes larmes coulent, et elles ne me soulagent point! mon cœur est dans une telle oppression, que tous mes sens sont anéantis . . . Quel est le motif de ce funeste accident? . . . Je veux le savoir ou mourir. Ah, combien je t'aime, Valcour! —comme tes maux réveillent ma flamme; ce fer fatal a pénétré mon cœur . . . Le sang qu'il en arrache se mêle aux larmes dont j'inonde ce que j'écris! . . . Comment es-tu? . . . quel est ton état? . . . je veux en être instruite à toutes les heures, . . . à toutes les heures on entrera chez toi de ma part, . . . excepté pendant le temps de ton repos, . . . de ce repos que je voudrais aller te procurer moi-même, au prix du mien et de ma vie . . . Et pourquoi n'irai-je pas? qu'ai-je à craindre? . . . qu'ai-je à redouter? . . . Je ne suis effrayée que de tes douleurs . . . Tout m'est égal sans toi; devoirs, respects, sentimens, décence, froides et vaines considérations, vous n'êtes rien auprès de mon amour . . . Qu'ils sont heureux ceux qui te soignent; . . . que ne donnerais-je pas pour partager leur sort? que dis-je? . . . Ah! si le bonheur ne m'était point ravi, qui que ce fût que moi seule, ne t'offrirait aucun service, je serai jalouse de tous ceux qu'on voudrait m'empêcher de te rendre . . . Pourras-tu me lire, pourras-tu comprendre le désordre de ces traits? . . . Le feu de cette tête égarée par le désespoir; . . . les expressions de ce cœur perdu d'amour, tout ce que j'éprouve enfin, sera-t-il entendu de toi? . . . Il y a des instans où mon ame m'abandonne pour aller s'unir à la tienne . . . des instans où je ne respire plus, où il ne reste de mon existence qu'une triste machine, dont tous les ressorts semblent habiter au fond de ton cœur. Ma mère veut me consoler; . . . elle veut sécher mes larmes . . . Hélas! quelle main en serait plus capable, si mon inquiétude était susceptible de s'adoucir . . . À peine l'entends-je, à peine la vois-je . . . elle qui est le plus tendre objet de ma vie . . . Ô ma chère ame! . . . ô doux espoir de mes malheureux jours! . . . Pourquoi ne sont-ils pas tombés sur moi, ces coups cruels qui ont déchiré mon amant! Je souffrirais bien moins de mes propres maux que des siens . . . Être éternel, . . . venge-le, . . . venge l'amour outragé, . . . n'importe aux dépens de qui. Ta délicatesse te déguise les véritables auteurs de ce crime; la mienne, absorbée par tes malheurs, ne me permet pas les mêmes illusions . . . Je le vois, ce tyran, je le vois armer les mains des scélérats qui t'outragèrent; eh! dirige-les vers moi ces fers cruels, . . . homme dénaturé, . . . perce le sein qui l'idolâtre; . . . entr'ouvre-le, te dis-je, si tu veux en bannir l'amour dont il est embrasé; . . . Cet amour violent qui m'anime, est l'unique principe de ma vie; il ne cessera jamais qu'avec elle: . . . et pourquoi ménagerais-tu mon sang quand tu as répandu celui de Valcour? . . . Ignores-tu que c'est le même? Ignores-tu que c'est ma vie qui circule dans ses veines? et qu'en les entr'ouvrant, c'est ma vie que tu fais exhaler! achève de l'arracher, tu le peux, mais n'espère pas de nous séparer, elles seront à jamais unies, ces ames, dont tu veux briser les liens: Dieu ne les a créées que pour être ensemble; il n'a donné pour existence à l'une, qu'une portion de celle de l'autre; il faut que ces moitiés se réunissent en dépit des monstres qui veulent les séparer ici . . . On entre, . . . on arrive de chez toi, . . . on me dit que tu vas bien, je ne le crois pas; . . . on m'abuse, . . . tout le monde s'entend pour me tromper; . . . si tu vas bien, pourquoi ne m'écris-tu point? Ton état peut avoir changé depuis qu'on t'a quitté, . . . Repartez, barbare, . . . repartez, . . . dites lui qu'il trace un seul mot de sa main pour son Aline; . . . qu'il dise qu'il va mieux . . . et qu'il l'aime . . . . . . Mais comme tout est froid à mes larmes, comme tous les cœurs sont insensibles à ce que je souffre; . . . il n'y a que ma mère qui m'entende, . . . il n'y a que son ame à qui la mienne ressemble . . . Cruelle que je suis! elle m'embrasse et je la repousse: . . . je lui demande Valcour, . . . je lui demande pourquoi elle ne veut pas me conduire à lui . . . si vous me le refusez, c'est qu'il n'existe plus: . . . et vous me le cachez: . . . vous craignez que je ne le suive; . . . ah! n'en doutez pas, . . . vos efforts seraient superflus; . . . il ne serait rien qui pût me retenir . . . Moi, . . . vivre sans Valcour? . . . exister dans un monde qu'il n'embellirait plus . . . Ah! que ferais-je sur la terre après lui? . . . Envoie-moi Déterville, je ne m'en rapporterai qu'à lui; . . . qu'il vienne, . . . qu'il retourne, qu'il te porte mes soupirs enflammés; . . . qu'il te voie, . . . qu'il me rassure, ou qu'il me donne la mort.


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