CHAPITRE VL’ÉLÉGANCE MORALEAttelez votre charrette à une étoile.(Emerson.)Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore, en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et, si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le beau pour la recherche unique de l’utile.Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable à la pureté de l’art;il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes, de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques: concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela artiste!»Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire ou basse, mais il faut que les bornesde la plus vaste indulgence aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots, d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre certains actes indélicats ou lâches.Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre, l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En l’étendant aux manifestations morales,on pourrait l’agrandir et le rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces visibles dont nous sommes épris.Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse, fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries, mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez honnêtes gens subissent.Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles duxviiiesiècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des prescriptionsdu bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse, il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme, ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme autrefois.Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La question se posait déjà auxviiesiècle. Quelqu’un voyantMmede Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner; à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses, les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes et s’inclinaient devant les stoïciens.Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocreset les ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet du sens esthétique, apporterait à la société unvigoureux élément de vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans, dans les plaines d’Horeb.Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront en les rajeunissant.⁂En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de beauté auquel ils croient.L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle. Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent, chez tous les adorateursde la cause inconnue, la même tendance se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale. Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou, pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont ils se manifestent et s’accomplissent.A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives, les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent. Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer larecherche de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens, répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais d’ivoire, des filles de rois sontparmi tes biens-aimées, la reine est à ta droite, parée d’or d’Ophir...»Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée. Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande. Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie, religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses peuvent éclore et vivre.L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance decelui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs. Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des idées morales, observateur des formes et des obligations que la société impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et de grandeur leurs actes et leurs pensées.L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent. Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles manquent parce qu’on n’y aspire pas.Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel, toutes les splendeurs du firmament et de la terre doiventavoir leur équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien pour qu’il devienne le beau.Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit, qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui le conduiront aux hautes cîmes.S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes, devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelquesraffinés intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et proclamer le culte du beau en morale.CHAPITRE VILE CULTE DE LA VÉRITÉThe world is upheld by the veracity of good men.(Emerson.)Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière, l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de l’artificiel.La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les mensonges sur lesquels s’établit, en grandepartie, l’existence sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets, au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait d’une empreinte presque morbide.Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route du bonheur. Il fautlui dire surtout que l’heure est grave, qu’un monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge, impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si l’horizon est obscurci.⁂Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à la réalisation de la félicité et à la disparitionde la douleur. Le stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme s’agite à une aspiration vers le bonheur.L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui, la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus: l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus juste des valeurs, la délivrancede ce poids mortel de solitude que la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes de répit, la joie de vivre.La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme. Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation, d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.» Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre, et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera sa tâche, letravail n’en restera pas moins uniquement personnel. Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative; elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée.Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux. Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité inéluctable à laquelle la société condamnel’homme. Heureusement la société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité.En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où elles le prononcent.Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales. Ils n’altèrentpas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et, d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible, sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la substance de leur pensée.Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos responsabilités.Les catégories du mensonge parlé sont infinies;elles vont du mensonge de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines, mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment.La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie vulgaire, insignifiante en soi, a causédans la conscience humaine des ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée.Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité de ceux que l’apparencerassasie, que le chatoiement des mots et des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure, sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut?Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue, s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance, abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains, elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science, au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux reniements;on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit pas à la combattre.Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis à l’établissement et au développement de certaines organisations, mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui la déconsidère.L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sonten opposition directe avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux, elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la lumière.Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel, mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de cruels, fondés sur le néant.Et on leur sacrifie gens et choses, tout en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise. Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte, mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à leur tour aux préjugés des autres femmes.Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer, car une fois éclairés,ils risqueraient de devoir prendre une décision contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable cruauté.La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée, les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent auxrapports, aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux autres.La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant,ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère.Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre le mensonge en fait presque toujours un révolté.Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.Maintenant tout s’effrite, les fondations etla bâtisse: poutres, ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations, plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux. Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité n’ontpas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques, ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et enrayer ses progrès.Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge, c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en recueillent pas plus de considération,parce qu’au fond on ne croit à la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu, mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à être supportées et respectées. Cequi est mensonge dans les choses tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force bienfaisante.Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds, il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse, à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi, dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de ressentir la beauté du vrai.Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir, penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces. La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson; il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque pierre est une idée fausse. Lesexemples sont inutiles, il suffit de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de passer au crible de la réalité.Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves, attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de réalités vécues.Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles, peut-être avec plus de force même, car l’habitudede la vérité augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle l’Écriture.Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs, ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une certaine mesure, purifie le mal.Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle des valeurs subira de radicalesmodifications. Le mépris tombera sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à l’arrivagesera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être disjoints.La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée, modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement. L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les relationssociales serait inutile et dangereuse.Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice; apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences, l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les relations ne se fonderontplus que sur des sympathies réelles. Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots qu’il prononce abondamment.Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là, les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé au mensonge.Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire, la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et ses origines divines. Le mensonge nous en dissimulela profondeur, la vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler. Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement, par un effort constant de volonté.La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement dans l’ordre moral.Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent, semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette lumière, nousdevons nous prosterner la face contre terre pour ne pas être brûlés par elle.Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes, par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de leur force.Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine, acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable; artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventerdes genres nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive, la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur, et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés diminuerait.En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des indiscrétions dangereuses.Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait. Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations, les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie individuelle...Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le contact avec la véritéimposera aux hommes. Quelques existences vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut: l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques; c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent sans cesse vers elle et l’adorent.Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité. Il faut y croire, même sinous la voyons poursuivie, écrasée, morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours. Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»
CHAPITRE VL’ÉLÉGANCE MORALEAttelez votre charrette à une étoile.(Emerson.)Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore, en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et, si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le beau pour la recherche unique de l’utile.Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable à la pureté de l’art;il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes, de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques: concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela artiste!»Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire ou basse, mais il faut que les bornesde la plus vaste indulgence aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots, d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre certains actes indélicats ou lâches.Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre, l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En l’étendant aux manifestations morales,on pourrait l’agrandir et le rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces visibles dont nous sommes épris.Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse, fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries, mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez honnêtes gens subissent.Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles duxviiiesiècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des prescriptionsdu bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse, il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme, ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme autrefois.Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La question se posait déjà auxviiesiècle. Quelqu’un voyantMmede Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner; à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses, les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes et s’inclinaient devant les stoïciens.Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocreset les ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet du sens esthétique, apporterait à la société unvigoureux élément de vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans, dans les plaines d’Horeb.Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront en les rajeunissant.⁂En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de beauté auquel ils croient.L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle. Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent, chez tous les adorateursde la cause inconnue, la même tendance se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale. Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou, pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont ils se manifestent et s’accomplissent.A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives, les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent. Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer larecherche de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens, répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais d’ivoire, des filles de rois sontparmi tes biens-aimées, la reine est à ta droite, parée d’or d’Ophir...»Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée. Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande. Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie, religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses peuvent éclore et vivre.L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance decelui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs. Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des idées morales, observateur des formes et des obligations que la société impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et de grandeur leurs actes et leurs pensées.L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent. Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles manquent parce qu’on n’y aspire pas.Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel, toutes les splendeurs du firmament et de la terre doiventavoir leur équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien pour qu’il devienne le beau.Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit, qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui le conduiront aux hautes cîmes.S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes, devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelquesraffinés intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et proclamer le culte du beau en morale.
L’ÉLÉGANCE MORALE
Attelez votre charrette à une étoile.(Emerson.)
Attelez votre charrette à une étoile.
(Emerson.)
Le mot esthétique fait aujourd’hui partie du langage courant, et on l’entend sortir de bouches profanes qui, il y a quelques années encore, en ignoraient le sens. Des écoles se sont formées sous ce nom, et, si elles ont effleuré le ridicule par des recherches puériles et des affectations singulières, elles peuvent revendiquer le mérite d’avoir opposé un contrepoids efficace à la tendance moderne de négliger le beau pour la recherche unique de l’utile.
Ce développement du sens esthétique n’a peut-être pas été favorable à la pureté de l’art;il l’a vulgarisé, en lui faisant perdre la simplicité et la spontanéité, sources principales de toute vraie grandeur. Mais il a eu pour effet de généraliser la préoccupation de l’harmonie dans les objets extérieurs et d’accentuer la répugnance du banal, du laid, du grossier. Il a créé chez les natures les plus positives des besoins inconnus aux générations précédentes: désir de lumière, d’horizons, de teintes fondues, de notes brillantes, de combinaisons originales. Toutes les manifestations artistiques: concerts, auditions, expositions, sont courues comme elles ne l’ont jamais été. L’art, sous toutes ses formes, est écrasé sous les admirations bruyantes d’adorateurs incompétents. Il est tellement à la mode du jour que l’éloge d’un homme ou d’une femme intelligente paraît incomplet si l’on n’y ajoute l’exclamation sacramentelle: «Et avec cela artiste!»
Mais, phénomène bizarre et inexplicable, cette recherche d’harmonie et de beauté qui préoccupe les classes cultivées de tous les pays ne dépasse pas le domaine de la forme et de l’intelligence. L’élégance morale n’a pas d’autels. On stigmatise bien encore une action vulgaire ou basse, mais il faut que les bornesde la plus vaste indulgence aient été dépassées. «Ce n’est pas élégant», dira-t-on. Ces mots, d’ailleurs, n’indiquent aucune déception sérieuse, nul désir réel de beauté psychique; ils sont simplement l’expression très atténuée du blâme que les sociétés civilisées ont prononcé de tout temps contre certains actes indélicats ou lâches.
Une faute de goût, un assemblage de couleurs disparates, le pli disgracieux d’une draperie causent aux délicats une souffrance à la fois réelle et fausse, tandis que l’absence d’harmonie morale ne choque nullement leur sens esthétique. La tenue extérieure est d’un raffinement extrême; chez quelques-uns la tenue intellectuelle est également très surveillée. La phrase banale, sans couleurs, sans paillettes, est évitée comme une honte. Le vulgaire, le médiocre, l’incomplet dans leurs imperceptibles nuances, produisent de pénibles rougeurs s’ils se rapportent à la forme extérieure des choses et aux capacités de l’esprit. S’agit-il du caractère, rien ne choque; on admet tout; incohérences, petitesses, compromis et laideurs, preuve évidente que notre sentiment de l’art est à la fois incomplet et vieilli. En l’étendant aux manifestations morales,on pourrait l’agrandir et le rajeunir; un peu de beauté intérieure ne gâterait rien aux grâces visibles dont nous sommes épris.
Les contes de fées, qui, sous leur puérilité apparente, renferment toujours un fond de sagesse, racontent l’histoire d’une princesse, fille de roi, qui portait des habits somptueux, brodés de pierreries, mais dont la bouche vomissait des crapauds et des couleuvres. C’est un peu le cas du raffinement moderne. Mais aujourd’hui les Princes Charmants ne se laissent plus rebuter par les laideurs intimes, et il y a dans ce qu’on appelle la «rosserie» une sorte de prestige que d’assez honnêtes gens subissent.
Il est impossible de regretter la société d’autrefois, notre mentalité élargie ne pourrait plus la supporter. Il est certain cependant qu’elle interdisait l’étalage des vulgarités dont on se fait presque un mérite aujourd’hui. On n’avait pas honte des vices, mais on rougissait des petitesses, et un besoin de grandeur enivrait les âmes. Ce prestige qu’il fallait conserver aux yeux des foules s’exerçait souvent par la hauteur du caractère. Si l’on apprenait surtout aux filles duxviiiesiècle l’art de monter en carrosse et l’observation rigoureuse des prescriptionsdu bel air, on leur enseignait également qu’avoir l’âme basse était un déshonneur et que, si l’on manquait de délicatesse, il fallait du moins en garder l’apparence. Orgueil et hypocrisie peut-être, mais après l’humilité chrétienne l’orgueil n’est-il pas la plus sûre des sauvegardes? Il a été remplacé par la vanité qui médiocrise tout ce qu’elle touche. Quant à l’hypocrisie, sait-on toujours où elle finit et commence? Plus odieuse que le cynisme, ses conséquences morales et sociales sont moins dangereuses. La dédaigneuse indifférence de l’époque actuelle pour le raffinement des manifestations psychiques n’a d’ailleurs produit aucun effet salutaire dans les rapports des hommes au point de vue de la sincérité et de la logique. Dès que les intérêts entrent en jeu, le mensonge et les préjugés obscurcissent la généralité des esprits aujourd’hui comme autrefois.
Pour ne point être obligé à la fatigue d’élever leurs âmes, beaucoup de gens taxent d’hypocrisie toute recherche de beauté morale en dehors d’une vie parfaite. Aux saints seuls cette ambition est permise. La question se posait déjà auxviiesiècle. Quelqu’un voyantMmede Montespan fort exacte aux rigueurs du carême, paraissait s’en étonner; à quoi la favorite répondit avec l’à-propos des Mortemart: «Parce qu’on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes?» Cette réplique humble, fière et sage est le meilleur argument et le plus simple contre la théorie commode de l’abandon de soi-même. Les faiblesses, les passions dont on ne réussit pas à être toujours maître ne doivent pas détourner de la «route royale de l’âme». Platon l’indiquait à des hommes sujets à tous les entraînements. Les Grecs de son temps étaient des raffinés, des affamés d’art et de beauté plastique; ils avaient bien plus que les modernes le sens des choses exquises dans l’ordre naturel et physique. Cependant ces païens qui si longtemps avaient ignoré l’âme et auxquels elle ne fut révélée que par leurs philosophes, sentaient la grandeur morale des passions belles et fortes et s’inclinaient devant les stoïciens.
Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocreset les ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.
Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet du sens esthétique, apporterait à la société unvigoureux élément de vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans, dans les plaines d’Horeb.
Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront en les rajeunissant.
⁂
En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de beauté auquel ils croient.
L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle. Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent, chez tous les adorateursde la cause inconnue, la même tendance se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale. Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou, pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont ils se manifestent et s’accomplissent.
A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives, les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent. Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer larecherche de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens, répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?
La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais d’ivoire, des filles de rois sontparmi tes biens-aimées, la reine est à ta droite, parée d’or d’Ophir...»
Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.
A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée. Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande. Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie, religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses peuvent éclore et vivre.
L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance decelui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.
L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs. Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des idées morales, observateur des formes et des obligations que la société impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et de grandeur leurs actes et leurs pensées.
L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent. Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles manquent parce qu’on n’y aspire pas.
Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel, toutes les splendeurs du firmament et de la terre doiventavoir leur équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien pour qu’il devienne le beau.
Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit, qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui le conduiront aux hautes cîmes.
S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes, devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelquesraffinés intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et proclamer le culte du beau en morale.
CHAPITRE VILE CULTE DE LA VÉRITÉThe world is upheld by the veracity of good men.(Emerson.)Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière, l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de l’artificiel.La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les mensonges sur lesquels s’établit, en grandepartie, l’existence sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets, au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait d’une empreinte presque morbide.Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route du bonheur. Il fautlui dire surtout que l’heure est grave, qu’un monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge, impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si l’horizon est obscurci.⁂Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à la réalisation de la félicité et à la disparitionde la douleur. Le stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme s’agite à une aspiration vers le bonheur.L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui, la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus: l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus juste des valeurs, la délivrancede ce poids mortel de solitude que la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes de répit, la joie de vivre.La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme. Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation, d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.» Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre, et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera sa tâche, letravail n’en restera pas moins uniquement personnel. Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative; elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée.Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux. Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité inéluctable à laquelle la société condamnel’homme. Heureusement la société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité.En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où elles le prononcent.Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales. Ils n’altèrentpas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et, d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible, sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la substance de leur pensée.Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos responsabilités.Les catégories du mensonge parlé sont infinies;elles vont du mensonge de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines, mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment.La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie vulgaire, insignifiante en soi, a causédans la conscience humaine des ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée.Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité de ceux que l’apparencerassasie, que le chatoiement des mots et des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure, sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut?Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue, s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance, abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains, elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science, au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux reniements;on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit pas à la combattre.Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis à l’établissement et au développement de certaines organisations, mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui la déconsidère.L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sonten opposition directe avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux, elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la lumière.Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel, mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de cruels, fondés sur le néant.Et on leur sacrifie gens et choses, tout en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise. Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte, mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à leur tour aux préjugés des autres femmes.Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer, car une fois éclairés,ils risqueraient de devoir prendre une décision contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable cruauté.La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée, les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent auxrapports, aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux autres.La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant,ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère.Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre le mensonge en fait presque toujours un révolté.Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.Maintenant tout s’effrite, les fondations etla bâtisse: poutres, ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations, plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux. Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité n’ontpas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques, ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et enrayer ses progrès.Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge, c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en recueillent pas plus de considération,parce qu’au fond on ne croit à la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu, mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à être supportées et respectées. Cequi est mensonge dans les choses tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force bienfaisante.Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds, il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse, à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi, dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de ressentir la beauté du vrai.Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir, penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces. La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson; il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque pierre est une idée fausse. Lesexemples sont inutiles, il suffit de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de passer au crible de la réalité.Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves, attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de réalités vécues.Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles, peut-être avec plus de force même, car l’habitudede la vérité augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle l’Écriture.Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs, ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une certaine mesure, purifie le mal.Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle des valeurs subira de radicalesmodifications. Le mépris tombera sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à l’arrivagesera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être disjoints.La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée, modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement. L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les relationssociales serait inutile et dangereuse.Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice; apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences, l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les relations ne se fonderontplus que sur des sympathies réelles. Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots qu’il prononce abondamment.Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là, les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé au mensonge.Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire, la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et ses origines divines. Le mensonge nous en dissimulela profondeur, la vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler. Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement, par un effort constant de volonté.La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement dans l’ordre moral.Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent, semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette lumière, nousdevons nous prosterner la face contre terre pour ne pas être brûlés par elle.Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes, par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de leur force.Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine, acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable; artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventerdes genres nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive, la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur, et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés diminuerait.En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des indiscrétions dangereuses.Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait. Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations, les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie individuelle...Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le contact avec la véritéimposera aux hommes. Quelques existences vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut: l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques; c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent sans cesse vers elle et l’adorent.Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité. Il faut y croire, même sinous la voyons poursuivie, écrasée, morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours. Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»
LE CULTE DE LA VÉRITÉ
The world is upheld by the veracity of good men.(Emerson.)
The world is upheld by the veracity of good men.
(Emerson.)
Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière, l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de l’artificiel.
La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les mensonges sur lesquels s’établit, en grandepartie, l’existence sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets, au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait d’une empreinte presque morbide.
Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route du bonheur. Il fautlui dire surtout que l’heure est grave, qu’un monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge, impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si l’horizon est obscurci.
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Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à la réalisation de la félicité et à la disparitionde la douleur. Le stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme s’agite à une aspiration vers le bonheur.
L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui, la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus: l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus juste des valeurs, la délivrancede ce poids mortel de solitude que la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes de répit, la joie de vivre.
La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme. Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation, d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.» Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre, et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera sa tâche, letravail n’en restera pas moins uniquement personnel. Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative; elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée.
Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux. Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité inéluctable à laquelle la société condamnel’homme. Heureusement la société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité.
En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où elles le prononcent.
Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales. Ils n’altèrentpas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et, d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible, sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la substance de leur pensée.
Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos responsabilités.
Les catégories du mensonge parlé sont infinies;elles vont du mensonge de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines, mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment.
La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie vulgaire, insignifiante en soi, a causédans la conscience humaine des ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée.
Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité de ceux que l’apparencerassasie, que le chatoiement des mots et des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure, sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut?
Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue, s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance, abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains, elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science, au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux reniements;on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit pas à la combattre.
Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis à l’établissement et au développement de certaines organisations, mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui la déconsidère.
L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sonten opposition directe avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux, elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la lumière.
Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel, mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de cruels, fondés sur le néant.Et on leur sacrifie gens et choses, tout en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise. Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte, mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à leur tour aux préjugés des autres femmes.
Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer, car une fois éclairés,ils risqueraient de devoir prendre une décision contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable cruauté.
La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée, les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent auxrapports, aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux autres.
La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant,ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère.
Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre le mensonge en fait presque toujours un révolté.
Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.
Maintenant tout s’effrite, les fondations etla bâtisse: poutres, ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.
Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations, plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux. Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité n’ontpas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques, ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et enrayer ses progrès.
Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge, c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en recueillent pas plus de considération,parce qu’au fond on ne croit à la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.
Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu, mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à être supportées et respectées. Cequi est mensonge dans les choses tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force bienfaisante.
Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds, il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse, à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi, dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de ressentir la beauté du vrai.
Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.
Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir, penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces. La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson; il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque pierre est une idée fausse. Lesexemples sont inutiles, il suffit de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de passer au crible de la réalité.
Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves, attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de réalités vécues.
Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles, peut-être avec plus de force même, car l’habitudede la vérité augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle l’Écriture.
Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs, ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une certaine mesure, purifie le mal.
Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle des valeurs subira de radicalesmodifications. Le mépris tombera sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à l’arrivagesera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.
Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être disjoints.
La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée, modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement. L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les relationssociales serait inutile et dangereuse.
Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice; apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.
Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences, l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les relations ne se fonderontplus que sur des sympathies réelles. Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots qu’il prononce abondamment.
Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là, les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé au mensonge.
Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire, la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et ses origines divines. Le mensonge nous en dissimulela profondeur, la vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler. Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement, par un effort constant de volonté.
La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement dans l’ordre moral.
Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent, semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette lumière, nousdevons nous prosterner la face contre terre pour ne pas être brûlés par elle.
Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes, par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de leur force.
Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine, acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.
Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable; artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventerdes genres nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive, la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur, et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés diminuerait.
En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des indiscrétions dangereuses.
Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.
Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait. Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations, les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie individuelle...
Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le contact avec la véritéimposera aux hommes. Quelques existences vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut: l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques; c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent sans cesse vers elle et l’adorent.
Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité. Il faut y croire, même sinous la voyons poursuivie, écrasée, morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours. Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»