Chapter 25

Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.Prophétie de Gwench'lan.

Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.

Prophétie de Gwench'lan.

—Comment va-t-il me voir aujourd'hui?

Desreynes alla humblement frapper à la chambre, écouta, frappa de nouveau, et se décida à entr'ouvrir la porte. En voyant la pièce vide, il eut peur et se précipita à travers la maison; il trouva enfin celui qu'il cherchait, vivant, penché vers un tas de cendres refroidies. Il comprit et s'arrêta sur le seuil, sans rien oser dire.

Pierre, en l'apercevant, reçut au cœur un brusque coup: lui, l'amant! Cette fois, c'était l'amant!

Il le contempla en silence pendant une minute entière, durant laquelle Georges, immobile contre la porte, la main posée au bouton de la serrure, anxieux, sans pouvoir avancer, sans vouloir reculer, sentant qu'on le jugeait, attendit.

Il semblait si profondément accablé que Pierre en fut ému.

La pitié parla aux colères. L'affection n'était donc pas morte?

La jalousie et l'affection luttaient. L'homme ne détruit pas en un soir ce qu'il a dressé en quinze années de patience et d'amour. Était-il donc possible que ce fût celui-là! Non, un autre, son image, sa bête, sans le consentement de son cœur! Le cœur n'était revenu que pour pleurer sur le forfait, trop tard, mais pur encore, et s'offrait maintenant dans le remords, pour l'expiation. Le même malheur les avait frappés tous les deux et chacun en avait sa part; frères jadis dans l'espérance, ils étaient aujourd'hui frères en désespoir. Dans sa forte bonté, Pierre oubliait un peu son mal pour prendre en compassion le mal de son ami: il conçut le sentiment d'avoir été injuste cette nuit, trop sévère pour une victime qui souffrait comme lui, et se ressouvint que la misère aigrit notre pensée et fait nos jugements iniques… Et puis, il l'aimait, malgré tout!

Il se leva et vint à lui; Georges apprit qu'il était sauvé.

—Pauvres nous, dit Pierre, quelle vie sera la nôtre!

Ils s'embrassèrent: ce pardon raisonné transporta Georges d'une telle ivresse, qu'il eût voulu en ce moment avoir cent mille vies pour les donner d'un coup et reprendre sa faute. Pierre eut, dans le commencement de cette étreinte, un bref ressaut de ses rancunes; mais quand il en sortit, la paix était rassise en lui.

Ils restèrent ensemble. Georges, par sa présence, n'exerçait pas sur Arsemar l'irritation qu'il eût pu craindre; il la calmait, au contraire, et Pierre éprouvait devant lui moins de jalousie que sans lui; la vue de l'ami faisait oublier l'amant: impression curieuse et complexe qui d'un seul être en faisait deux, divisait une entité, dédoublait un passé, et sans effort, sans intention même, parvenait à séparer le coupable du compagnon, et à supprimer celui-là pour ne garder que celui-ci. Il semblait à Pierre que ce n'était pas lui, mais un autre lui, portant ses traits, son nom, son corps, qui serait lui, mais n'était pas lui. Simplement, parce qu'il sentait bien que l'âme n'avait nullement participé au crime de la chair, et ce qu'il aimait, c'était l'âme. Ainsi, son mysticisme, opérant de pur instinct sur un problème où se sont usées tant de métaphysiques, constatait comme une chose tangible la dualité de notre essence matérielle et morale: privilège des natures affinées, pour qui se dévoilent naïvement les mystères abstraits que la foule ne peut envisager sans un vertige.

Le malheureux retomba bientôt dans son mutisme désolé.

Toutes les attentions que Georges déploya pour le distraire n'obtinrent que la reconnaissance d'un pénible sourire, aussitôt effacé, et qui disait: «Je comprends bien, je te remercie, mais je ne peux pas.»

—Ami, partirons-nous? Veux-tu toujours?

—Oui.

—Ce soir?

—Oui.

—Où irons-nous?

—N'importe.

—Pas à Paris, n'est-ce pas?

—Oh non, ne pas voir des gens!

—Aimerais-tu être au bord de la mer?

—Oui.

—En Bretagne?

—Où il te plaira… Je ne sais pas.

Il se trouva méchant de répondre si mal aux prévenances assidues de celui qui se travaillait à lui plaire, et, pour montrer un peu d'intérêt aux choses de sa propre vie, il demanda:

—Comment ferons-nous pour partir si vite?

—Ne t'occupe de rien; j'arrangerai les affaires.

Georges le laissa seul; son autre rôle commençait.

A l'office: «—Descendez dans le salon les malles de monsieur le comte. Préparez les vôtres.» Il court à sa chambre et feuillette un indicateur: «Départ 5 h. 40, soir; à Paris, le matin, correspondance, c'est bien… Et l'écurie que j'oubliais…» Il revient à l'office: «—Faites sortir les chevaux, qu'on en selle deux: devant la maison, vite; Jacques m'accompagnera.» Il s'éloigne, puis retourne sur ses pas? «—Dressez vos comptes, et que vos malles soient dehors avant quatre heures.»

—Croirait-on pas que c'est le patron, parce qu'il couche avec madame!

Une heure après, il arrive aux ateliers, suivi de Jacques et des chevaux menés en bride: «—Monsieur Berthaud, je viens vous trouver de la part de M. le comte; des intérêts pressants l'obligent à s'absenter pour un temps qui sera long sans doute; il vous prie de vouloir bien prendre la complète direction des affaires et s'en repose absolument sur vous. Il m'a chargé, en outre, de vous demander un service: garder ses chevaux ici, et les vendre. Si les fournisseurs présentaient quelque note, vous auriez la complaisance d'acquitter, en prélevant la somme sur la vente de l'écurie. Tout cela ne vous dérange pas trop? M. d'Arsemar vous envoie ses remerciements et ses meilleures amitiés.» Il sort: «—Jacques, allez à la ville et commandez une voiture pour quatre heures: deux personnes et leurs bagages.» Il revient au Merizet: les domestiques y bouclaient leurs ballots et volaient un peu. Il serre la main de son ami, dont lui-même garnit les malles, car il connaît, comme les siens, les goûts et les besoins de Pierre; il retourne chez lui, revient au salon, monte et descend, paye les gages, rembourse des avances que nul n'a jamais faites et que chacun réclame, ferme les caves, rassemble les clefs, prescrit, surveille, et toute cette activité le soulage de ses chagrins.

—Ils ne connaissent pas leur bonheur, ceux qui font un métier stupide; en croyant travailler, ils s'affranchissent du seul travail qui soit respectable et douloureux, ne rien faire et savoir…

A quatre heures, la voiture est là, les colis sont bientôt chargés.

Pierre assistait à ces derniers apprêts avec une effrayante impassibilité; il n'avait qu'une chose dans l'esprit: «Un quart d'heure, et je serai loin.» Il regardait leur maison à la dérobée, craignant d'être surpris dans un regret.

Chez le vulgaire, la douleur crie; dans les âmes plus hautes, elle reste pudibonde, virginale, comme si l'indifférence des gens devait la profaner.

Il inspectait les choses avec avidité; il aurait voulu franchir le seuil une fois encore, et traverser les chambres, seulement les traverser, une fois encore; il n'osait pas, devant ce monde.

—Tout est fini.

Il l'avait éprouvée cette sensation qui nous penche sur le néant, lorsque Jeanne avait parlé; il l'avait retrouvée quand Jeanne était partie; il la subissait maintenant d'une façon aussi intense: à chaque coup, ne pensant pas que rien pût l'attendre au delà, se croyant mort, il avait dit: «Tout est fini.» Et tout recommençait toujours. L'hydre!

Soudain, il pénétra dans la maison, d'un pas tranquille, comme pour y chercher quelque objet oublié. Georges le poursuivit.

—Où cours-tu? Ami, tu vas te faire de la peine.

Il voulut le retenir, mais Pierre lui échappa dans l'escalier, et monta. Les corridors étaient pleins du froid crépuscule qui vague dans les maisons désertes. Arrivé à la porte de Jeanne, Pierre trouva la serrure clavée: il en eut un profond chagrin. Hélas! Sa propre chambre était fermée pour lui: sa vie passée avait un mur, et s'il y voulait revenir, c'est elle qui ne le voulait plus.

Il posa sur le chambranle ses bras entrecroisés et y cacha sa tête, comme en prière.

Georges alors survint, et chercha la clef dans le trousseau; et tandis qu'il cherchait, ils restaient face à face dans la pénombre, mornes tous deux, pareils à des spectres, Georges, deux fois honni par lui-même et par l'autre; car les rancunes revenaient!

Desreynes ouvrit enfin, et se retira.

Pierre entra.

La chambre était noire, avec ses volets clos et ses rideaux baissés, comme au matin, quand il se réveillait et contemplait longtemps Jeanne endormie à son côté; la même lueur se filtrait sous les draperies. Le lit dressait dans l'ombre un mausolée de pierre grise. Il y vint et s'agenouilla: devant l'autel ou devant la tombe? Au moment de se relever, il baisa le pan du couvre-lit. Il aimait, il souffrait, et ne pouvait plus maudire personne.

Il voulait emporter une chose de là, mais il ne voulut pas se le permettre.

La caveau de sa vie! Avant de le quitter, il se retourna, et sur la table brune aperçut la tache blanche que faisait la lettre de Jeanne; il la devina et la saisit. Elle fleurait un parfum d'iris: il allait la décacheter et se ravisa, afin de se conserver pour l'avenir une heure de chagrin qui rappellerait le bonheur.

Il descendit les marches et se jeta dans la voiture, étranglant à sa gorge les spasmes de sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Les roues, en s'ébranlant, l'ébranlèrent tout entier. «Fini!»

On s'arrêta à la grille du parc, que Desreynes ferma à triple tour; la clef grinçait dans la serrure, avec un bruit de fer rouillé, bruit strident, aigu, cri de douleur: «Tout est fini.»

Les gens rangés attendaient le départ: et, bien que leur bassesse l'eût plus d'une fois torturé, hier et la veille, Pierre les dévisageait, l'un après l'autre, curieusement, avec une sorte d'affection, une faim de cœur, comme s'ils eussent fait partie d'elle pour l'avoir approchée et connue, et cherchait leurs yeux avec envie, car leurs yeux l'avaient vue, et c'étaient les derniers où il pourrait encore rencontrer le souvenir de son image!

On partit.

Un valet gouailleur siffla derrière eux leCarillon de Dunkerque.

Pierre ne quittait pas des regards le grand mur jauni de son parc, qui s'enfuyait à côté d'eux, le long de la route; le mur dépassé, Pierre se rejeta dans son coin. Quand ils furent au sommet de la côte, sur la hauteur d'où l'on apercevait le Merizet, il baissa brusquement la glace, se pencha en dehors, et, tant qu'il put voir, resta.

Elle s'enfonçait dans les arbres, la chère maison; les dômes verts glissaient sur elle, puis la permettaient, et la reprenaient; elle se noyait de plus en plus; le toit seulement, comme une nef rose, surnageait par secondes; et tout d'un coup il n'y eut plus qu'une haie de noisetiers qui défilaient près du fossé.

Il éclata en longs sanglots.

Georges lui posa son bras sur les épaules, autour du cou, et le pencha sur lui, tendrement; l'abandonné se prêta sans rien dire, et ses larmes coulaient sur le torse de l'autre, qui se mit à le bercer avec lenteur, avec amour, et le baisa au front en implorant pitié du fond de sa douleur.

Pendant tout le trajet, pas un mot ne fut échangé; à la gare, Pierre reprit son masque d'insensible; mais il tremblait en lui.

—Hier, à cette heure, elle était là.

Le pied de l'aimée avait foulé ces dalles; il n'en retrouverait plus de pareilles! Il regardait le sol d'un air indifférent.

Ne pourrait-on pas écrire tout un drame fait de regards seuls?

Quand le train roula, quitta cette patrie, l'unique,—oh, pour jamais!—quand il s'éloigna de la terre promise, Pierre pensa: «Tout est fini.»

Un voyageur lui chercha querelle au sujet des places choisies; il dut répondre, et l'absurdité quotidienne de l'existence l'arracha un instant à son âme.

Donc on revenait parmi les hommes, dans la lutte, dans la sottise, dans le mépris et dans la haine… Oui, oui, le Paradis était fermé.

—Tout est fini!


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