J'ai pleuré en rêve: j'ai rêvé que tu m'aimais encore; je m'éveillai, et le torrent de mes larmes coule toujours.H. Heine.
J'ai pleuré en rêve: j'ai rêvé que tu m'aimais encore; je m'éveillai, et le torrent de mes larmes coule toujours.
H. Heine.
Elle l'avait lassé, cette fausse paix des premiers jours: il semblait que sa douleur lui manquât.
—Veux-tu que nous partions, mon Pierre?
—Avec le temps qu'il fait ici!
—Pourquoi n'avoir rien dit plus tôt?… Je désire tout ce qui te plaira. Où allons-nous?
Arsemar avait peut-être un but et n'osait l'avouer.
—Au nord?
—Sous l'averse!
—Au midi, pour chercher les saisons chez elles? Je veux bien. Descendre en Espagne?
—Ah, les boléros!
—En Grèce?
—Un catafalque!
—La Turquie?
—Non.
—Le Maroc?
—Non plus.
Georges considéra: «L'Italie est impossible, ils y ont fait leur voyage de noces.» Mais il proposa dix voyages, proches ou lointains: Arsemar refusait toujours.
A bout d'inventions, il se résigna enfin à nommer le pays qu'il redoutait.
—Tu ne penses pas à te rendre…
—Où?
—En Italie…
—Si!
Desreynes fut épouvanté; il tenta quelque résistance infructueuse: il fallait partir.
Arsemar eut une grande joie de cette résolution, et une immense volupté. Il allait donc pouvoir se jeter éperdument dans toute sa misère, s'y rouler à l'aise et sans répit, s'y abîmer et s'y noyer; il allait la boire et la respirer: dans cet air empesté d'amour, il s'en imprégnerait par tous ses pores. Rien ne lui proposerait l'oubli; tout crierait de souffrir! Il en avait assez, de ce lâche bannissement, de cet exil hors de soi-même, de cette tension malingre à éviter tout ce qui le hantait. Puisque l'homme ne peut s'arracher de son moi, qu'il ait du moins le courage de le regarder en face!
Car nous sommes plus avides encore de nos souffrances que de nos joies, et quand on a bu du malheur, on presse la coupe pour en faire tomber quelque goutte nouvelle, et n'en rien perdre.
Georges, en quittant cette presqu'île, sentit bien qu'il y devait laisser l'espoir des guérisons prochaines; la nature, qui l'avait secondé ici, serait ailleurs sa constante ennemie.
Il contemplait avec angoisse celui qu'il emmenait vers les terres maudites.
Hélas! Pierre avait perdu son beau calme divin, qui le faisait grave dans le bonheur et austère dans l'infortune. Georges sentait son pouvoir sur cet homme lui échapper de jour en jour; il n'était plus le maître de cette âme anxieuse, qui commençait à secouer les conseils et craindre les tendresses, comme un enfant malade.
Ils traversèrent la France sans un arrêt, longeant les villes, coupant les fleuves, trouant les monts.
—Fuis, fuis! Essaye de te fuir! Où courons-nous?
C'est un navire qui croirait se sauver de la peste en quittant la terre ferme, et qui remporterait au large la contagion apportée à la rive, par lui!
Georges eût voulu trouver quelque plage nouvelle, mais on lui désigna Venise, la ville languissante où le couple des jeunes époux avait caché ses premières caresses. Vainement essaya-t-il de s'opposer à cette dangereuse étape; il eut peur de comprendre que Pierre l'abandonnerait plutôt que de renoncer à son projet; il pensa du moins faire accepter un hôtel inconnu des souvenirs, mais l'autre s'entêta, et c'est la maison de ses noces qu'il choisit pour manger et dormir.
Il fit ses choix, d'ailleurs, d'un air indifférent. Il disait:
—Ne penses-tu pas que nous serions mieux ici? On dit grand bien de cette maison, et j'ai regretté, dans un précédent voyage, de n'y pas être descendu.
Car le mensonge, maintenant, germait dans cet être si pur: la pudeur de montrer ses maux, la crainte de chagriner en les montrant, l'habitude de cacher son cœur, tout lui avait, par degrés, rendu nécessaire la dissimulation; et voilà même qu'il simulait.
Mais Georges ne se prenait pas à ces feintes trop naïves, et, la mort au cœur, obéissait pour rester là.
Toujours doux, maternel, plein de soins et de condescendances, il guettait les vœux pour les prévenir et les peines pour les chasser.
Dans cette perpétuelle attention, il souffrait en mère un peu plus qu'en coupable, et sans doute souffrait davantage: d'une douleur moins aiguë, mais toujours éveillée, prudente, attentive, observant les jours, espionnant les nuits, une douleur de femme dont le dernier-né serait pris d'un grand mal qui peut le tuer tout à coup…
Ils parcoururent les églises et les musées; mais Pierre regardait les œuvres d'art moins que les endroits où Jeanne s'était arrêtée autrefois; avec une précision cruelle, il la revoyait devant une toile des maîtres, immobile dans sa pose studieuse, ou gravissant d'un pas royal les marches de quelque palais, ou frissonnant de plaisir au seuil noir d'un cachot; à table, elle s'asseyait ici: à la Salute, elle s'était agenouillée près de cette colonne, et longtemps il l'avait admirée dans sa prière: à la maison des Jésuites, combien elle avait ri, lorsque le gardien ivre s'était réveillé dans son petit coin d'ombre, pour venir, en trébuchant, leur expliquer les tableaux de Véronèse et du Titien, qu'il touchait du bout de sa canne, comme à la foire…—«Già é!» Elle aimait tant le cri des poppes! Le Coleone l'avait enthousiasmée. Chaque matin, elle apportait des graines de maïs aux pigeons de la place, qui descendaient vers elle d'un long vol courbe et gracieux, et s'agriffaient à ses bras souples, battant des ailes, piquant leurs jolis becs rouges dans son gant de suède jaune, puis voletant, et tournoyant sur sa tête si chère, comme une vivante auréole d'amour. Chaque soir, elle allait s'éblouir aux reflets du soleil couchant qui cuivre les larges vitraux de Saint-Marc, et flambe comme un incendie parmi les dentelles de marbre…
Chaque matin, Pierre revenait apporter des graines de maïs aux pigeons de la place, et chaque soir revenait s'éblouir aux reflets du soleil couchant, seul.
Oh, l'indifférence des choses, qui gardent leur vie sereine, quand nous avons perdu de la nôtre tout ce qui nous les rendait précieuses! N'est-ce pas Elle, là-bas? Elle s'asseyait ainsi dans les gondoles, à son côté, et derrière eux ils entendaient l'effort rythmique du rameur; un jour, elle lui posa sa tête près du cou, et ce fut elle qui tendit son baiser…
Pierre fuyait son ami; il s'esquivait sans rien lui dire, ou le perdait au coin des rues. Jeanne le possédait tout entier; il la poursuivait dans la ville.
Une après-midi qu'ils étaient demeurés ensemble, un gondolier les aborda.
—Signor, je vous saloue; vous ne reconnaissez pas Lazzaro, qui vous promenait toujours, l'autre an, avec la votre belle signora?
Pierre descendit dans la gondole. Georges le suivit, et tous deux souffrirent davantage quand ils furent sous le felze, où Georges tenait la place de Merizette.
A compter de ce jour, Arsemar évita son ami plus encore. A peine était-il libre, il retrouvait Lazzaro, et pendant des heures sans fin se laissait conduire au hasard. Qu'importait les murs ou le nom des canaux? Il n'était qu'avec elle, sous la tente de drap noir; il lui parlait à demi-voix, entendait ses réponses, lui souriait et souvent finissait par pleurer. Il recommençait par le regret toute sa vie passée; il la détaillait et la jouait devant lui. C'était le roman d'hier, et rien n'était survenu depuis lors, sinon qu'elle n'était pas là. Il l'adorait. Par instants, il se vouait de grosses rancunes d'amoureux, en retrouvant dans le passé, au beau temps du bonheur, des oublis de son bonheur même; il se reprochait des pensées inutiles qui l'avaient alors distrait pendant une minute et séparé d'elle.
—J'aurais pu l'aimer davantage, pendant que je l'avais!
Pourquoi donc, tel soir, n'avoir pas fait ceci, ou tel autre soir, fait cela?
—Oh, si je la tenais à cette heure!
Le mal s'empira.
Ce n'était plus seulement dans son âme qu'elle habitait maintenant, mais dans son cerveau maladif, dans sa chair passionnée, dans tout lui. Elle se dressait, superbe et despotique, l'enflammant de désirs qui lui séchaient les lèvres et faisaient courir entre ses épaules un frisson de fièvre amoureuse.
Son cœur lui tapait le torse, dès qu'il mettait le pied sur la gondole lascive; là, il fermait les yeux, cherchait l'épouse d'une main amollie, et restait sans bouger pendant de longues minutes, avec le bras toujours levé, et croyant sentir sous ses paumes la rondeur des étoffes et la tiédeur du corps aimé.
Un soir, Desreynes apprit qu'Arsemar changeait de chambre; celle occupée désormais avait été la chambre nuptiale. Georges le devina.
Il suivait avec une tristesse infinie les progrès de ce tourment d'amour. Chaque jour davantage, ces craintes devenaient en lui plus dominantes que son remords; sans qu'il songeât cependant à s'absoudre, le passé le torturait moins que l'avenir ne l'effrayait: peut-être avait-il pris déjà l'habitude de sa culpabilité, tandis que ses effrois ne dataient que d'hier: la rancœur de son crime, au lieu de le tenir tout entier, ne lui revenait plus que par alternances, à la suite de ses angoisses, comme un vers sonne à temps égaux sur la fin des strophes nombreuses.
Il sentait bien que Pierre l'avait pour ainsi dire supprimé de sa vie, effacé de son âme, et que l'amour seul enserrait son être affolé. Il subissait sans amertume cet abandon si mérité, et ne retrouvait que sa propre faute dans les brusqueries ou les aigreurs qui répondaient souvent à ses soins les plus tendres. Il se désolait de voir le caractère de son ami se pervertir ainsi, et, plus que toute autre chose, ce changement douloureux l'accusait comme son œuvre: le Pierre qu'il avait connu si calme et droit, si bon, était devenu peu à peu l'homme intolérant dont les nerfs excités se crispent et se révoltent au moindre attouchement.
—Par mon fait! Et comme il doit souffrir de se voir tel qu'il est!
Georges acceptait tout, et presque avec reconnaissance; plus on le rudoyait, plus son ancienne impatience s'assouplissait aux besoins de la tâche; et plus on était dur, plus il se faisait doux: non point par esprit de contraste, comme il eût essayé en d'autres temps ou avec d'autres hommes, mais par amour, par sentiment profond d'un devoir qui lui était cher, et qu'il remplissait sans même s'en donner l'ordre ou le conseil. On le repoussait? Sa conscience en était accablée pour la cause, mais il y trouvait aussi une sorte de soulagement intime, parce qu'il lui paraissait juste d'être la victime immolée sur sa propre faute, et son cœur savourait, à souffrir, des voluptés expiatoires.
Qui dira si cette joie religieuse de s'offrir en holocauste aux conséquences de notre crime n'est pas le rappel le plus noble de l'égoïsme humain, qui, dans les abnégations, cherche l'espérance et le droit de se pardonner à lui-même le mal qu'il a commis?
N'importe: le double sentiment de justice et de douceur, qui avait été jadis l'essence même du caractère d'Arsemar, était passé en Georges à mesure qu'il quittait celui-là: il semblait qu'ils eussent échangé leurs deux âmes.
Desreynes ne songeait que rarement à celle qui les avait menés à ce point de misère: il avait alors contre elle et toutes les femmes des haines rapides; contre l'amour aussi, qui brouille la terre, empoisonne les âmes, enrage la vie.—«Qu'est-ce que j'ai fait, en somme?» Les paradoxes de Mmede Warens revenaient parfois plaider pour lui contre lui-même, et péroraient avec une triomphante véracité.
Mais un tel syllogisme, excusable chez Desreynes, eût été ignominieux chez Arsemar: Pierre le connut pourtant.
—Une minute d'oubli, mais ils ne s'aimaient pas! Dois-je rester damné pour une minute d'oubli?
Il la désirait trop, sa femme!
Il allait de la chambre des étreintes à la gondole des sourires: entre elles deux il partageait ses heures; en elles deux il surchauffait sa fièvre, et dans une perpétuelle consomption attisait ses rêves d'amour.
—Jeanne…
Il redisait ce nom à chaque instant, si bas qu'il l'entendait à peine; mais le penser seulement ne lui suffisait plus. D'autres fois, pauvre fou, il murmurait son propre nom, pour se donner la caresse d'une illusion, et se dire qu'elle était là, et l'attirait vers elle.
Il se roulait dans des extases visionnaires.
Un jour, le poppe se départit de sa discrétion muette, et, le voyant si triste, osa dire:
—Venezia senza femina non é la Venezia.
—De quoi vous mêlez-vous, insolent!
Il descendit dans la gondole.
Non! Ce n'était plus Venise, la ville des baisers, tiède et molle, reine des langueurs! La cité sans bruits et sans cris, où la vie des passants glisse sans qu'on l'entende, dégage l'amour ou la mort; et le silence, selon l'âme qui s'y recueille, y devient tour à tour celui des alcôves ou des tombes.
—Jeanne…
Il croyait qu'elle allait le rejoindre, à force d'être rappelée; il écoutait les vents de l'ouest ou regardait au ciel les nuages qui pouvaient arriver de la France; et, la nuit, il contemplait les constellations qui brillaient sur elle et sur lui.
—Pense-t-elle à moi?
D'abord, il avait espéré qu'au moins la honte et le chagrin, dans ce cœur de femme, subsisteraient assez pour rendre l'oubli inaccessible; il voulait vivre en elle comme elle vivait en lui, et son besoin de la posséder était si pressant, qu'il se contentait presque de la posséder par le remords: mais bientôt cette lugubre consolation n'en donna plus assez. Dans ces mensonges d'amour dont il peuplait sa solitude, dans ces comédies de tendresse dont il leurrait son âpre veuvage, il en vint à se demander si le songe d'ici n'était point une réalité de là-bas, et si Jeanne n'avait point l'amour, elle aussi, l'amour!
Elle l'avait dit! Son dernier mot d'adieu était un mot d'amour!
Pourquoi l'avait-il témérairement accusée de mentir? Était-ce donc si incroyable, qu'elle le pleurât! De quel droit l'avait-il repoussée ainsi, quand elle était venue à lui, oui, de quel droit, puisqu'ils se manquaient l'un à l'autre? Il regrettait cette lettre aux senteurs d'iris, qu'il avait un soir déchirée, éparpillée aux ronces d'un pays inconnu. Combien il l'eût baisée, et lue, cette ligne unique où l'absente disait: «Je t'aime.» Il en ressuscitait les lettres fines, le papier dur et le parfum.
Alors, il atténuait, effaçait le crime.
—Serais-je jaloux, si je l'avais épousée veuve?
Cette comparaison le séduisit, et il s'y attacha parce qu'elle justifiait le renoncement des rancunes, et qu'elle autorisait les lâchetés. Il s'efforçait sans le savoir, à trouver dans le sophisme une raison définitive; il chassait un par un les défauts reconnus et revoyait l'épouse d'autrefois, belle, élégante, rieuse et gracieuse, souple et féline, et curieuse, la seule femme qu'il eût aimée! Et peu à peu il en vint à subir cette conjecture: «Tout cela est-il vraiment irréparable, et ne pourrait-on lui pardonner?» Il ajouta: «… la rappeler?»
Pardonner, c'était fait déjà! Quand donc avait-il osé la maudire? Il l'adorait, il la voulait, et rien de plus. A l'idée de la reprendre, il tremblait de joie et d'amour. Il ne tenta pas d'y réfléchir et d'en discuter l'hypothèse. Mais il protestait faiblement, reculait, murmurait: «Non, c'est impossible.» Sans conviction, et croyant même, tout au contraire, à la facilité d'un tel bonheur, il résistait avec la mollesse d'un enfant qui refuse un beau fruit. Tant de fois il se répéta: «C'est impossible,» qu'à la fin rien ne manqua plus, pour le persuader, que la réalisation de son vœu.
—Je l'aurais encore! Elle s'assiérait là, je prendrais ses petites mains, elle poserait sa tête sur mon épaule, comme ceci, et je sentirais l'odeur de ses cheveux… Oh!… et pourquoi non?
Il le tenait déjà, cet avenir! N'était-ce pas la seule chose qui lui restât à faire, quand rien n'avait pu étouffer sa passion, que la patience et l'éloignement exaspéraient jusques à la folie? A quoi bon se torturer, à quoi bon les vanités et les résistances d'orgueil? La reprendre ou mourir! Et pourquoi donc la mort, puisque l'amour s'annonçait et s'offrait?
Il céda.
Il se fit heureux.
Et quand la résolution fut arrêtée, alors seulement il la pesa.
Georges serait sacrifié. Mais quoi? Le châtiment! Ils ne se reverraient plus? L'ami manquerait moins que l'amante. «Entre deux maux, il faut choisir le moindre.» Puis, dans son optimisme récent, il allégua que cette séparation ne serait pas sans un remède, et qu'on pourrait se rencontrer encore, seul à seul, peu souvent, à vrai dire, pour ne pas réveiller la mémoire des heures mauvaises, mais par intervalles qui s'espaceraient, et le calme absolu finirait par venir, avec l'âge… Il se tassait dans son égoïsme satisfait, ainsi qu'en un fauteuil moelleux, lorsqu'on est las.
Il se montra plus sociable, presque gai: Georges fut alarmé.
Pierre, sournoisement, continuait à comploter son bonheur.
Il organisa sa vie: comment il retrouverait Merizette, où l'on s'en irait recommencer une existence bénie; il vendrait sa maison de campagne, achèterait un hôtel à Paris et renouvellerait ses meubles; elle serait bien contente et l'aimerait sûrement, par repentir un peu, par reconnaissance, et à la fin par seule tendresse. On l'avait trop noircie; ce n'était qu'une enfant. Quelle joie!
On ne parlerait jamais du vilain jour… Ce serait bien aisé, puisqu'ici même, où il en souffrait tant, il n'y pensait qu'à peine…
Espérances, vœux, chimères! Flux et reflux où la vérité se ballotte ainsi qu'une épave! Ne suffit-il pas d'atteindre l'insaisissable objet de nos ambitions, pour n'en plus voir soudain que la hideur et reculer d'effroi devant ce que l'on convoitait? Actéon, qui poursuit la déesse, mourra de l'avoir contemplée!
Maintenant que l'Eden était reconquis, maintenant que l'homme s'adonnait tout entier à l'ivresse d'un avenir si cher, maintenant que les délices du rêve s'adaptaient à la vie, permise, promise, possible, tangible, presque réalisée, voilà qu'il reparaissait, le passé, et se dressait sur l'assouvissement du désir!
Elle, souillée, dans son lit! La chair contre la chair! Il voulait l'approcher, et ne pouvait plus. La maîtresse d'un autre, elle le fut! Une épouvante de dégoût le rejetait déjà loin d'elle, et sa noblesse de cœur se réveillait pour la révolte, dès l'évocation seule du bonheur qu'il s'était donné.
Souillée, souillée, souillée!
Il y avait trop longtemps que sa fière âme s'avilissait dans les hontes de la concupiscence, et la rébellion sonnait; trop longtemps que l'amour régnait en maître unique, sans même admettre à son côté la jalousie qui le gênait, et la jalousie secouait la servitude en s'écriant: «J'ai trop dormi!»
Entre elle et lui, l'autre! Toujours! Il repoussait le spectre qui se glissait sous toutes ses étreintes, entre elle et lui; et chaque fois que, dans la tension de sa volonté, il parvenait à ressaisir un instant de cet amour exclusif qui l'envahissait hier, brusquement, d'un coup de poignard, la vérité l'assassinait.
Un amant! La trahison volontaire, préméditée, les mensonges et les curiosités perverses, et ces baisers! Il les voyait, comme dans la veillée où la chambre de Georges les lui montra ensemble.
—C'est peut-être à lui qu'elle pense!…
Il s'empoisonnait à plaisir de toutes les imaginations si soigneusement bannies de ses heures amoureuses; il appelait tout ce qu'il avait fui; il affirmait tout ce qu'il avait nié.
—Elle pense à lui! Et moi, stupide, je combinais qu'elle rêve à moi! Son amant! Quand on s'offre un amant, ce n'est pas pour aimer un mari. Si elle désire quelque chose ou quelqu'un, c'est celui-là… Euh!
Il mordait ses poings.
—Et lui, qui s'en cache, il la désire aussi. Qu'ils se rejoignent donc, ils sont faits l'un pour l'autre! Je ne veux pas!… Misère!
L'horrible ville qui le narguait!
—Dire qu'il faudra tantôt le revoir encore son amant, m'asseoir en face de lui, être gracieux, lui répondre… Pourquoi l'ai-je amené, aussi? C'était littéralement fou… Mais qu'est-ce que j'aime donc, maintenant?
Néant.
Ah! Si la solitude est bonne aux forts, quand ils la cherchent, elle est dure et mauvaise à tous, quand elle s'impose.
Il alla dîner seul, dans une auberge.
Elle et lui!
Elle restait bien perdue, et tout restait fermé.
Il l'aimait pourtant malgré tout: avec son âme impuissante d'oubli, avec sa chair hantée, il l'adorait.
Alors, dans cette fièvre de jalousie qui cherchait en elle ou autour d'elle ce qui pourrait l'exacerber, il fut pris pour la première fois du désir cruel et presque infâme,—si notre âme était blâmable de ce qu'elle éprouve,—du désir bourrelant de savoir, d'apprendre, d'entendre ce qui s'était fait, comment, pourquoi elle s'était donnée… ce serait parler d'elle, au moins!
—Assez, assez!
Il rentra enfin à l'hôtel.
Il vit Georges. Il l'envia d'avoir été aimé par elle; non plus la jalousie, l'envie! Et parce que cet homme l'avait possédée le dernier, il semblait qu'elle fût encore à lui.
Desreynes avait couru par la ville, halluciné d'un malheur. Lorsqu'il aperçut Pierre qui revenait, il lui en fut reconnaissant.
Arsemar ne prononça pas une parole; il fit effort pour mettre sa main dans celle qu'on lui tendait, et froidement, et presque avec répugnance.
Georges, le voyant sombre, proposa, pour le distraire, d'aller entendre un opéra que l'on donnait au Goldoni. Pierre sut se contraindre à accepter, espérant que la musique adoucirait un peu l'aigreur de ses pensées. Mais il fallait plus, ce soir-là, il fallait un abîme. Le cri aigu des violons le crispa; l'orchestre le bouscula avec importunité; le ténor se démenait en poussant des clameurs sentimentales; ces passions étaient fausses et ces douleurs grotesques. Il partit. Georges, si inquiet qu'il fût, n'osa l'accompagner.
Le solitaire rentra dans la chambre nuptiale. Là, on pourrait souffrir paisiblement.
Il s'accouda à la fenêtre.
La nuit claire baignait les maisons grises, dans la ville muette; l'eau claquait mollement sur les poutres peintes et sur les marches des palais; en face, une vapeur de lumière cendrait le dôme de la Salute, et, par instants, un fanal de gondole sinuait dans l'ombre des murs, au bruit de la rame unique, bruit lointain, bruit mouillé qui semblait caresser le silence.
Puis, l'espace se troubla délicieusement: là-bas, invisible, traînant ses chansons sur l'eau calme, mandolines, voix alternées, une barque voguait sur les canaux, et les îles de marbre, tour à tour, assourdissaient ou renvoyaient les mélopées errantes, qui mouraient pour renaître, suaves, exquises, dans la nuit harmonieuse.
Il pleura.
—Comme ce serait bon d'être heureux!
Elle avait pleuré, elle aussi, dans un soir pareil.
—Comme c'était bon!
Il se jeta à genoux près du lit, et ses larmes bientôt ne purent plus couler.
—Je l'aime!
Le triste apaisement qu'il avait gagné tout à l'heure se retirait de lui.
—Il n'y a plus moyen, moyen de rien, vivre ni… Pourquoi donc n'y avait-il plus moyen de mourir?
—Je l'aime!
Il se tordait sur le tapis.
—Là, elle a dormi là!
Il jetait ses bras sur la couche vide, et roulait son front dans les toiles, et croyait y sentir un parfum.
—Je t'aime, je t'aime!
L'amour fauve était revenu.
Et longtemps, comme si sa passion dût la ramener là, il répétait: «Je t'aime! Viens!» N'allait-elle pas entrer? Si elle frappait à la porte?
Alors, on frappa.
—C'est elle!
Il se dressa, hagard, le dos tourné au lit défait, serrant l'oreiller sous ses ongles, et la porte s'ouvrit.
—Lui!
Georges s'arrêta sur le seuil.
—Qu'est-ce que tu viens chercher ici, encore?
Georges restait immobile.
—Il n'y a plus rien pour toi! Tu vois bien qu'elle n'est pas là!
Georges, suppliant, tendit les mains.
—Mais va-t'en! Tu ne vois donc pas que ta présence me fait souffrir! Va-t'en, mais va-t'en donc!
Georges s'en alla, humblement.