Chapter 28

Aucun des quatre éléments ne se cache, en ce corps étrange; il est tranquille, il grince.Goethe.

Aucun des quatre éléments ne se cache, en ce corps étrange; il est tranquille, il grince.

Goethe.

Le lendemain, Desreynes redescendit à la chambre de Pierre et le trouva prêt à sortir; il demanda à l'accompagner et reçut un congé glacial.

Il vivait au milieu de transes perpétuelles.

—Je le gêne.

Découragé, il songea à mourir; mais il songea aussi qu'il avait son devoir à remplir jusqu'au bout, et que le droit de se tuer ne lui appartenait plus.

Il fallait arracher Arsemar à cette contemplation de son néant, l'enlever de cette ville satanique, le délivrer de l'obsession; par douceur ou par force, il y fallait parvenir à tout prix.

Il rassembla son courage et aborda résolument son ami.

—Pierre, nous allons partir.

—Non!

—Mais tu te martyrises, c'est un suicide, cette vie!

—Et quand cela serait?

—Ah! Pierre, voilà donc comment tu veux me punir…

Arsemar, honteux et touché, se retourna vers lui.

—Mon bon Pierre, partons, je t'en conjure.

Celui-ci balança pendant une seconde, puis, violemment, répliqua:

—Non!

En s'éloignant, il murmurait comme une excuse devant lui-même plutôt que devant l'autre:

«Je ne peux pas.»

Il se sentait injuste, mauvais, tyrannique; et ce fait d'avoir soulagé sa colère dans la menace et les injures avait eu pour résultat de dissiper en partie sa rancune jalouse, qui laissait quelque place au remords de l'amitié ingrate.

Il voulait former un propos d'être meilleur à l'avenir, mais dès qu'ils se trouvaient ensemble, il ne parvenait qu'à rester sombre et renfermé, malgré les protestations de sa conscience. Seulement, le soir, en serrant la main de Georges, il dit:

—Pardonne-moi.

Il se sauva sans vouloir qu'on lui répondît.

—Pourquoi ai-je eu cette funeste idée de la rejoindre? Je ne trouve même plus, maintenant, la consolation de la reprendre en rêve!

Dans un malheur qui lui semblait pire, il regrettait son malheur de la veille.

Le second jour, Georges décida de renouveler sa tentative; mais, cette fois, il usa d'une discrétion qu'il jugeait plus habile, et qui ne serait pas incompatible avec la fermeté; il entreprit d'obtenir par détours ce qu'on refusait à la franchise: il ferait le siège de cette ténacité, comme celui d'une coquette: attitude moins digne de la tâche, sans doute, mais plus conforme à son tempérament; d'ailleurs, pensait-il, tous les procédés sont bons quand le but est louable. L'ancien Desreynes revint en lui et fut certes accueilli avec joie; durant la matinée qu'il occupa à combiner ses plans, il oublia de plaindre leur misère: le sceptique analysait un homme, pour appliquer la guérison, ainsi que le médecin tâte un malade, et la science primait les compassions.

—Ami, dit-il, ne te fâche pas, ne proteste pas, je ne me blesse de rien: je ne suis que désolé, mais je mérite tout. Voici: ma présence te harasse. Tu me le fais trop comprendre chaque jour… Puisque tu ne m'aimes plus, peut-être souffriras-tu moins quand je m'éloignerai…

Il surveillait avec anxiété l'impression de ses paroles et redoutait que son offre fût acceptée. Il poursuivit:

—Nous nous sommes trompés en espérant que mon affection et mes soins pourraient quelque chose contre ta peine. Je l'irrite en m'efforçant de la calmer. Tu m'évites, tu m'injuries; oh, je ne réclame rien de plus, pour moi; mais, Pierre, tu te fais plus de mal que tu ne m'en crois faire. Et c'est sans remède…

—Sans remède.

—Tu vois bien que je dois te quitter. J'irai n'importe où, au hasard; je t'aimerai de loin; je ne penserai qu'à toi, qui seul aussi t'en iras par le monde, traînant le chagrin d'une faute dont le remords me tue.

—Georges…

—Ah! s'écria-t-il, sincère enfin, tu me brises, mon Pierre! Tu l'ordonnes donc, que je te laisse en proie à tes abominables rêves?… Mais je veux te guérir! Est-ce qu'une femme vaut que tu meures? Est-ce que toutes ensemble valent un coin de ta bonté? Est-ce que je peux, moi, t'abandonner là dans ton enfer, et ne pas te suivre, quand tu n'as plus que ton ami sur terre pour te veiller et pour t'aimer?

Arsemar le contemplait d'un œil craintif et doux.

—Ne me chasse plus! C'est moi qui suis là, moi que tu nommais ton frère, moi qui veux l'être encore…

Arsemar, dans une émotion muette, s'écartait de son ami par crainte de céder: son cœur le poussait vers lui, mais il résistait, comme s'il eût dû perdre encore la très chère en perdant sa pâture de douleur.

Ils restèrent en silence. A la fin, Pierre cacha son front dans ses deux mains.

—Console-moi, dis… Trouve quelque chose, console-moi!

—Le saurais-je, ici?… Viens, sauvons-nous!

—Mais je ne peux pas…

—Il le faut. Tu le dois, pour nous deux, si tu as pitié de ton Georges et de toi-même.

—Quand donc?

—Aujourd'hui!

—Demain?

—Ce soir!

Il le prit dans ses bras; Arsemar lui rendit son étreinte; ils se baisèrent près du cou, et, se retenant par les mains, ils se regardèrent l'un l'autre dans les yeux.

—Pauvre cher, je te guérirai, va!

—Et nous resterons ensemble, n'est-ce pas? On n'est pas sûr de se revoir, quand on se quitte.

Pourtant c'était navrant de fuir si tôt un pays où l'on souffrait si bien!

Ils partirent, et dans la nuit arrivèrent à Florence.

Desreynes était résolu, pour une existence nouvelle dans un pays inconnu, à ne plus abandonner son ami aux dangers de la solitude. Il ne le quitterait pas: à toutes les heures et partout, ensemble, afin qu'on s'accoutumât à voir la vérité face à face, et que, par l'habitude, l'amitié rentrât dans leur vie; la présence du coupable entretiendrait d'abord la jalousie, mais la rancune serait moins dangereuse que l'amour; elle combattrait l'amour, et peu à peu se diminuerait elle-même par sa propre constance: enfin, quand à son tour elle achèverait de mourir, elle aurait peut-être déjà tué la passion…

L'expérience sembla justifier ces calculs: Arsemar supportait sans trop de contrainte la compagnie de Desreynes, grâce surtout à la sérénité relative que venait de lui procurer leur dernier rapprochement. Puis, la santé morale de cette grande Florence le gagnait insensiblement.

Peut-être n'existe-t-il aucune ville au monde qui rende comme celle-là l'orgueil d'être homme ou la volonté de le devenir; elle sangle l'âme, elle la relève, elle crie le courage et la promesse. Tant d'œuvres sont nées là pour l'immortalité, que le passant, parmi les demi-dieux créateurs de dieux, médite sur la gloire d'être un enfant de cette race où les géants remuaient la terre et le ciel.

—C'étaient des hommes! s'écriait Arsemar. N'ont-ils pas connu, eux aussi, la douleur, la honte, la solitude, l'exil? N'ont-ils pas connu la trahison? Mais ils se redressaient, et, mettant le pied sur les platitudes de la vie, ils se jetaient dans l'immensité de leur rêve, et le culte cachait les misères! Que suis-je auprès de ceux-là, ou de ce qu'ils ont souffert, pour avoir le droit de me plaindre chez eux?

La consolation trouvée à Florence était presque analogue à celle qu'avait donnée la mer; mais si sa grandeur était moins intime, elle était plus vivante et demandait plus impérativement l'oubli. A chaque pas, des pensées graves sollicitaient le triste voyageur et l'entraînaient hors de sa peine: il retrouvait plus rarement Merizette et se retrouvait plus souvent; il vivait davantage, requérait sa raison, tout cela un peu aux dépens de son malheur.

Son inquiétude morale, en perdant de la précision, était pour ainsi dire passée dans son intelligence, en sorte qu'il souffrait moins de lui, mais ne jouissait de rien autre: il analysait tout, discutait et compliquait, dressait des théories et entassait des arguments, voulait prouver sans cesse, subtilisait, ne permettait pas une opinion contre nulle de ses sentences, et posait ses jugements comme des injonctions; puis, peu à peu, il descendait la pente des paradoxes et des méchantes ironies.

La constatation du mal est en nous comme un besoin de la douleur, et quand nous parvenons à le moins envisager dans notre condition, la nécessité de le voir autour de nous s'impose ainsi qu'une revanche. Il ne le considérait pas dans les morts, par respect pour leur œuvre, mais parmi les vivants et les idées. Il en était venu ainsi à soutenir nerveusement des syllogismes contre lesquels il se fût rebellé autrefois, et qu'il déduisait avec une ténacité d'autant plus irréconciliable, qu'il y rencontrait un moyen de contredire à son passé en même temps qu'à son âme.

Georges se gardait de protester jamais, pour n'amener aucune aigreur; il multipliait les condescendances et les sollicitudes, et se tenait comme auprès d'une maîtresse capricieuse avec laquelle on se brouille pour un mot inopportun; il approuvait tout, en bloc, en détails: les compromis métaphysiques coûtaient peu d'ailleurs à sa conscience, et sa retenue lui était d'autant plus aisée que les nouvelles affirmations de Pierre cadraient généralement avec les siennes, à cause de leur allure hautaine, méprisante, et quelquefois hargneuse.

Il résulta de cette entente une facilité plus grande pour atteindre à la vie commune et à la paix: si tant d'obstacles entre eux gênaient l'expansion des tendresses, rien ne s'opposait à la sympathie des idées, et l'on causait avec plaisir.

Plus on causait, plus on s'éloignait du passé.

Arsemar était satisfait de posséder près de lui une intelligence qui correspondait si exactement à la sienne, et qui, sur chaque assertion, renchérissait d'un mot piquant; ce qui l'avait tant de fois chagriné dans son ami, jadis, le rapprochait maintenant de lui plus que toute autre chose; ils éprouvaient, à s'entendre parler, un étonnement réciproque et satisfait; on eût dit qu'ils faisaient la découverte l'un de l'autre; une camaraderie de tête semblait vouloir remplacer l'attachement des cœurs.

A cette époque de leur vie, Georges, qui, jusque-là, dans l'apport de leur amitié, avait rendu moins qu'il ne recevait, fut au contraire le plus donnant, car son affection paraissait grandir à mesure que celle de Pierre glissait dans l'égoïsme du malheur: Desreynes se rendait compte de ce double état, aussi bien qu'il avait su naguère apprécier l'infériorité de son dévouement. Mais il n'en concevait ni vanité pour lui ni blâme contre Pierre.

Il suivait Arsemar, avec la constante attention de ne pas lui permettre une minute de solitude intérieure, dès qu'il n'était pas sûr de la direction que prendraient les pensées; il pesait d'avance chacune de leurs démarches ou chaque phrase, afin de ne rien réveiller de ce qu'il fallait assoupir; la tâche était ardue, car l'instinct du malheur veut tout rapporter à lui-même, et ce qui nous distrairait n'est qu'un chemin détourné pour revenir en nous: mais Georges ne faiblissait pas dans son rôle, et s'efforçait parfois d'amener le rire sur le visage de son ami; rire plus souvent ironique et cruel que bonnement joyeux; n'importe, il y réussissait entre temps.

Cependant, les tendances paradoxales et caustiques s'accentuaient de plus en plus dans l'esprit d'Arsemar. Le jour où l'homme ne croit plus à son âme est la veille du jour où il ne croira plus à rien. Pierre s'entretenait dans sa rigueur acerbe avec une persistante complaisance: il traversa alors une véritable maladie cérébrale dont les excès finirent par alarmer Desreynes.

Leur promenade favorite était à Santa-Croce: ils se trouvaient chez eux, dans la fréquentation des tombes; Georges conduisait volontiers son ami dans l'église claustrale, où tant de morts glorieux rappelaient leur ouvrage et forçaient la méditation. Arsemar ne manqua pas une fois de s'arrêter devant le monument d'amour élevé dans le saint lieu. «A Alfieri, sa maîtresse, comtesse d'Albany.»

—Ah, disait-il, l'homme est couvert de préjugés comme un vieil obélisque! Est-on certain que cette morale, pour laquelle un gueux se torture, vaille mieux et soit plus noble que les paradis défendus?… Il entre plus de vanité que de vertu dans la force de notre vertu même. Et l'orgueil des péchés hautains qui, dans leur cynisme royal, s'offrent aux soufflets de la foule, n'a-t-il pas plus de grandeur que la mièvrerie des convenances?

Il ajouta: «Ma femme, si tu permets ce mot, proférait une phrase fort juste, le matin de ton arrivée: «Dans trente ans, que restera-t-il de nos sacrifices? Poussière!»

Il reprenait: «Où est le bien? Où le devoir? Nous n'avons le droit de rien affirmer, puisque nous ne savons le pourquoi de rien; nous ne pouvons que chercher, avec la certitude intime que nous ne trouverons pas.»

Puis: «A quoi bon apprendre, savoir, penser? Rien de tout cela ne nous livre la vérité: nous n'y gagnons que le sentiment de notre impuissance et aussi des moyens nouveaux pour errer davantage, car nous nous éloignons de la simplicité et de la nature.»

Desreynes tâchait à l'entraîner de là, mais Arsemar revenait sans cesse au marbre d'Alfieri: tour à tour, il bénissait et maudissait l'amour.

—Poète, tu as bien fait de mourir le premier, car elle t'eût trompé!… Ah! Celle en qui vous avez mis toute votre confiance, qui vous aime jusqu'à la complète abnégation de son être, jusqu'à l'anéantissement de sa personnalité dans la vôtre, demandez-lui de souffrir pour vous la misère, la honte, le martyre ou la mort, elle fera tout; mais ne lui demandez pas de vous rester infailliblement fidèle, car elle ne sait pas, car c'est peut-être contre nature…

—Combien de femmes, demandait-il à Desreynes, tiennent à un homme par habitude, et qui l'abandonneraient si elles croyaient être tenues par devoir?

Ces questions mettaient Desreynes mal à l'aise, mais Pierre ramenait tout aux femmes: on eût dit qu'il se vengeait de ne pouvoir détester Merizette en détestant les autres.

Il rencontra un enthousiasme meilleur dans la maison de Michel-Ange, et ce fut un vertige d'admiration qu'il eut au seuil de ce cabinet de travail, large au plus comme un séquestre de lycée, où des mondes avaient germé.

—Les Titans! Ils poussaient les chefs-d'œuvre comme des pierres dans un trou! Mais voilà ce que sont devenus leurs fils, cria-t-il, en montrant dans la rue un officier qui pavanait sa suffisance sous un uniforme collant. Qui donc a fait cela avec ceci? La goule, peut-être! Le vampire!

Aux Uffizi, il s'arrêtait longtemps devant les têtes de femmes: toutes, et celles surtout de Raphaël, l'inquiétaient comme des énigmes: il regardait leurs yeux, leur sourire et leur front.

—Est-ce une vierge ou une courtisane? Dire qu'elles sont mystère, et qu'elles mentent, même peintes! Oh, ce front pâle, ce front lisse, l'infranchissable mur, le mur plâtré, le sépulcre blanchi! Dire que l'homme ne verra jamais ce qui se cache derrière ce mur-là!

Georges répondit en riant:

—On ne connaît bien les yeux d'une femme que lorsqu'on les a vus fermés.

Pierre rit aussi; mais soudain, ils s'interrompirent: tous deux pensaient à l'adultère.

Arsemar éprouvait souvent ces crises de brusque jalousie: il les éprouvait presque régulièrement, lorsqu'il voyait Georges marcher silencieux devant lui, et qu'il pouvait regarder le coupable sans l'entendre; mais il les chassait de sa pensée avec une hauteur froide, parce qu'il plaisait à son récent état d'esprit de répudier toutes les émotions bonnes ou mauvaises dont sa vie avait été faite: systématiquement, et avec une volonté grommelante, il s'attachait à détruire tout son passé. Non pas pour moins souffrir, mais pour détruire. Et lorsque l'ancien moi exhalait un reproche du cœur, il le faisait taire en se violentant d'injures.

Le changement moral s'était, depuis bien des jours, étendu au physique; le masque était plissé, le regard dur; l'œil lançait même une menace, dans l'affirmation de certains aphorismes cruels qui autrefois eussent révolté ce même homme.

Georges se tourmentait de voir un bouleversement si profond, regrettable en lui-même, et d'un contraste trop excessif pour que la distraction qu'il procurait ne fût pas de courte durée.

Il tenta d'offrir une pâture à cette fièvre, et, pour la diriger dans une voie où l'on pourrait espérer quelque apaisement, insinua l'idée d'un travail à entreprendre: étudier dans son œuvre et son existence un de ces Florentins qu'Arsemar aimait tant: conter, par exemple, l'histoire d'Alfieri et de la comtesse…

—Soit, fit Pierre! Le travail intellectuel est un égoïsme et devient parfois une lâcheté, car en lui on oublie les siens, et soi-même aussi!

Le projet le séduisit pendant une demi-semaine.

—Tu veux donc me donner dans le monde le déshonneur d'une idée?… J'en ai assez d'un autre… Allons, laissons ces choses! Pourquoi creuser? Cela fatigue. Pourquoi savoir? Nos émotions ne sont pour la plupart faites que d'ignorance! Pourquoi dire? Si vous blessez les hommes avec leur sottise, ils crient à votre folie; avec leurs vices, ils crient à votre infamie… Laissons ces choses, te dis-je! Perdons notre vie, il n'y a de temps gagné que le temps perdu! Aussi vrai que l'on est sage dès que l'on n'agit plus, on n'agit plus dès qu'on est sage!

Nul ne prouvera que ces vérités soient moins plausibles que les vérités où l'on dit le contraire, mais le malheur est de les croire.

Pierre les affectait encore, mais bientôt il les subirait: le châtiment de ceux qui ont trop longtemps renoncé la raison et qui jettent leur vie aux bêtes est de ne pouvoir, dans les heures où la pensée leur revient, méditer sur aucune autre chose que l'inanité de l'effort et le néant de l'ouvrage.

Un jour, ils lisaient le récit d'un vieux crime historique où s'étaient joués les adultères et les poisons florentins. Pierre dit:

—La défiance jalouse que l'homme a de la femme fut antérieure à la première trahison; mais la défiance des hommes pour les hommes dut être postérieure aux premiers mensonges et naître d'eux. La jalousie, même malsaine et offensante, est inhérente à l'amour même (je ne l'ai guère prouvé, me diras-tu), tandis que le soupçon n'est que la conséquence médiate de la vie et des mensonges qu'elle traîne. La jalousie est d'instinct, le scepticisme est d'expérience. L'un est axiome, et l'autre théorème.

Il savait bien par ces propos supplicier Desreynes; mais il se reconnaissait sans conteste le droit de châtier, et prenait un plaisir mesquin à ces cruautés qu'il considérait comme de fort loyales taquineries.

Il y a des instants où les hommes sont femmes! Parce qu'il se sentait contre Georges moins de rancune que jamais, il voulait lui en témoigner davantage, et le bourreler pour la compensation; aussi bien qu'il pensait punir Jeanne par ses généralités, il se plaisait à punir Georges par des allusions.

—Que ce soit axiome ou non, poursuivait-il, il est indiscutable qu'elles nous trompent, n'est-ce pas, frère?… Qu'elles mentent parce qu'elles sont les plus faibles, j'y consens: qu'elles se vendent parce qu'elles s'estiment, c'est justice: car les femmes, tu ne le nieras pas, ne se donnent point, mais se laissent acheter; avec de l'or, des prières, des bijoux, des fleurs, des trahisons, le mariage, n'importe; et cela est peut-être équitable puisqu'elles n'ont pas vos passions et que vous n'avez pas leurs souffrances… Mais ce qui me révolte, c'est de les voir refuser la veille une égalité qu'elles réclameront le lendemain, et prétendre qu'on ne doit pas plus leur reprocher leurs plaisirs vendus, qu'on ne vous reproche vos plaisirs achetés; elles sont comme un monarque qui garderait les honneurs et les pouvoirs, ordonnerait et pardonnerait, ferait la loi, ferait la guerre, et s'indignerait d'être seul responsable.»

Les déclamations qui soulageaient sa nervosité ne faillirent l'importuner qu'une fois: ce soir-là, tous deux se promenaient en silence au Longarno, et les étoiles chères à Dante scintillaient sur l'ampleur du fleuve.

Pierre revit son âme ancienne.

De confuses impressions, jadis aimées, sourdirent péniblement.

Qui n'a connu, dans les heures moroses, ce retour indécis des idées vagues, intimes cependant et profondes, dont la foule peupla nos instants de bonheur? Elles sortaient de nous, alors, légères, à peine perceptibles, et glissaient autour de nos fronts qu'elles effleuraient d'une aile diaphane: puis elles ont disparu pour ne jamais plus revenir avec cette fraîcheur de rêve. Et, dans la peine, elles repassent, haillonneuses, mouillées de pluie, phalènes agonisantes et laides, papillons de nuit; on les reconnaît pourtant, et, avec la rancœur d'un idéal désillusionné, on leur crie: «C'est bien, je t'ai vue, va-t'en!»

—Va-t'en, se disait Pierre. A d'autres! C'est fini pour nous, ces poèmes-là! Nous sommes les expérimentés, maintenant!

Pour chasser son âme avec sa propre voix, il demanda tout haut: «Ne constates-tu pas que je ne suis plus le même? Quand je me considère, je me trouve répugnant… C'est vrai, ajouta-t-il avec un éclat de mauvais rire… Bah! Les hommes vous trompent jusqu'au point de tuer en vous toute naïveté, et quand c'est dûment achevé, ils disent que votre caractère est méprisable.»

Un couple d'amoureux, riant et se bousculant, et criant fort, les croisa sur le quai.

—Heureuses gens! fit Desreynes.

—Pauvres gens! reprit Arsemar. Il semblerait que rien ne fût plus égalitaire que l'amour, tâche procréatrice, consolation physique des cœurs… Peut-être n'est-ce ici que le dernier mot d'un orgueil outrageant, mais je ne puis imaginer que les natures grossières trouvent dans la volupté, sans raffinement, sans art, sans culte, les mêmes joies que nous y trouvons; les en entendre parler me chagrine tous les sens, et si je n'avais de l'amour que leur part, vrai dieu, j'en ferais plus que fi!

—Sois indulgent, répartit Georges; l'amour, c'est l'art pour tous.

Pierre, de nouveau, éclata de rire.

Puis, en lui-même: «Ah, tu ris! Tu ris encore, tu ris à tout moment! Tout te fait rire! Tu vois bien que tu ne souffres pas! Lâche, hypocrite, jette donc ton masque! Pour quelle galerie joues-tu un rôle?… Pour lui, hein? Pour le faire croire au mal que tu lui dois? Imbécile! Tu poses pour souffrir…»

Au bout d'un instant: «Mais j'y songe: on pose pour ce qu'on voudrait être, c'est-à-dire, au fond, pour ce qu'on est; donc, j'ai eu de la douleur, puisque j'en veux montrer. Ah, très drôle!»

—De quoi ris-tu, Pierre?

—Je m'amuse…

Après un quart d'heure de silence, il s'écria en frappant du pied:

—Je m'ennuie!


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