Chapter 29

L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.La Rochefoucauld.

L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.

La Rochefoucauld.

Ils avaient passé trois semaines à Florence; ils en passèrent deux à Sienne. La situation d'esprit qu'ils apportaient ici devait d'abord et pour un temps rester la même; avec une nuance pourtant: à Florence où Jeanne était venue, Pierre la repoussait de lui; à Sienne où nul vestige ne pouvait se chercher, il la chercha. Non plus comme à Venise où la passion criait; mais au contraire par volonté froide, opiniâtre, et bien moins par véritable amour que par le besoin de réagir contre toutes les propositions de la vie. Ne pouvant rencontrer en aucun endroit le souvenir de sa femme, il quêtait des ressemblances de rues ou de monuments pour y évoquer celle qu'il avait promenée dans des endroits pareils.

—Se rappelle-t-on les absents plus que les morts?… Oui, ou du moins plus longtemps. Parce que sans doute notre égoïsme encore espère d'eux, et que les morts ne donneront plus rien?… Du bien ou du mal, il faut qu'on nous donne. Si je l'avais perdue par la tombe, qu'éprouverais-je? De l'amour, de la peine; ni rancunes, ni jalousies, ni haines, ni espérances de passage; je souffrirais moins… Quel monstre je deviens! Ah! vis et sois heureuse, si tu peux!

Cette ville recueillie lui avait plu dès l'abord: sur la place du Dôme, il éprouva une extase d'art devant la façade blanche et noire aux rayures fanées; une autre dans l'église, parmi les marbres ivoirins, usés sous la main des fidèles; une autre au Palais public, où sont les fresques à fond d'or qu'une clarté oblique effleure d'en haut, et qui luisent dans le mystère des pénombres sous la grille de fer ouvragé.

Pierre s'efforçait d'analyser pour ne pas jouir: il n'y parvenait qu'à demi.

Nous sommes, en cette génération, les amants des harmonies délicates et mourantes, dont la beauté serait la sœur des vierges pâles qu'une douce agonie efface déjà des vivants; nous chérissons, avec une émotion réelle, ce qui s'éteint; les fresques effacées, les antiques palais, dont s'est peu à peu voilée la splendeur primitive, nous pénètrent pour elles-mêmes et pour leur âge d'un amour…

—Que nous n'aurions pas, dit Pierre, si nous les voyions telles qu'elles furent à leur naissance: la communion qui existe entre nous et elles n'exista pas toujours, et nous avons le tort de reporter sur une époque le charme dû au temps écoulé depuis cette époque. En sorte que nous n'avons pas en art les frères que nous pensons avoir: ceux-là qui nous séduisent eurent sur l'harmonie des sensations notablement différentes des nôtres, et le beau que nous admirons dans leur œuvre, parce qu'il est une analogie de notre âme, ils ne l'ont souvent pas connu et plus probablement encore ne l'auraient pas compris.

A l'intérieur du dôme, il ressentit une brusque colère, devant les mosaïques où sont représentées les sybilles païennes, portant l'inscription des oracles qui ont pu être considérés comme annonçant la venue du Christ.

—Les religions n'ont d'intolérance dans leurs scrupules que lorsque la tolérance ne peut leur profiter!

A table d'hôte, il se livra à une nouvelle indignation contre un Parisien qui remplissait la salle du bruit de ses saillies et de ses insolences.

—Et l'on dira que le propre de notre esprit est une insouciante gaieté, quand rien n'est plus soucieux qu'elle de l'effet à produire! Ce monsieur cherche-t-il à se réjouir en elle ou bien à éblouir par elle? Nous sommes chez nous plus énervants que tout autre peuple du monde, et nous devenons, à l'étranger, humiliants pour nos compatriotes.

L'homme pouvait entendre; Georges essaya d'apaiser son ami.

—J'aime les violents, s'écria Pierre: ils sont dans notre politesse le dernier refuge de la sincérité.

Par degrés néanmoins, et malgré qu'il en eût, ses emportements se faisaient plus rares chaque jour: il était obligé à de plus constants efforts pour garder sa malveillance; Georges constatait avec une joie confiante ces symptômes d'un revirement prochain. La naissante accalmie des passions s'était, à Florence, dissimulée sous un instinct de combativité théoricienne; mais cette sophistique anormale devait perdre ses causes médiates dans une ville dormante où moins d'idées se remuaient; le bienfait de Florence devait se continuer plus sainement ici, et se totaliser; la tête devait s'y rafraîchir avec le cœur.

La vieille et morne cité, quasi défunte et retrouvée après des siècles dans un coin du monde moderne, exerça sourdement la contagion de sa paix; de l'une à l'autre des trois collines, ils allaient par les rues dallées à pentes rapides, qui dévalent et remontent comme de gigantesques V, ou bien serpentent étrangement, tortueuses, sans trottoirs, surplombées de voûtes et d'arceaux, sonores et profondes entre leurs murs bruns à marteaux de fer, sous la surveillance rare des vastes fenêtres carrées; parfois une paysanne, balançant les grandes ailes plates de son chapeau jaune, passait; dès la nuit, la ville déterrée prenait des quiétudes d'outre-tombe; les lumignons grinçants s'allumaient au bas des poulies; quelques vitres s'éclairaient de distance en distance; des escaliers mystérieux s'échelonnaient vers des arcades d'ombre bleue, s'ouvrant sur des pentes plus sombres, pointées tout au loin d'un fanal.

Par un de ces soirs hantés de moyen âge, ils s'étaient assis au pied de l'immense muraille qui derrière le Palais public s'étale comme un rempart de forteresse; on entendait chanter des voix de femmes, avec des mandolines; une fête ancienne s'évoquait, dans des satins et des brocarts, derrière les rouges croisées, là-haut.

Les deux hommes écoutaient en silence, par crainte de leur voix et des réalités; ils renaissaient dans un monde d'autrefois; leur propre existence diminuait en eux, des aventures surannées et des vœux romantiques éveillaient leur imagination: un spadassin soudoyé allait sortir par la poterne… Ils comprenaient la possibilité d'une vie à refaire, et l'accession de l'oubli; confusément la foi voulait naître; l'amitié semblait demander qu'on osât croire encore en elle.

Ils demeurèrent là pendant près de deux heures, et s'en allèrent, toujours muets.

Pierre marchait le premier.

—Est-ce bien moi qui suis, ou qui étais?

Leurs pas tapaient les dalles, et l'écho s'en prolongeait dans le creux des rues minces.

Arsemar méditait sur son état présent, les transformations de son âme et les bouleversements de sa destinée. Des pensées nouvelles s'immisçaient dans les souvenirs et malgré lui le distrayaient; Jeanne, qu'il voulait voir, le fuyait; au regret de l'avoir perdue se mêla pour la première fois le regret de l'avoir connue…

—Hélas, notre vie ne dépend pas de nous: pendant que nous la préparons au gré de nos ambitions ou de nos rêves, que nous la préméditons avec un semblant de sagesse qui nous enjôle et qui nous leurre, il y a, deux cents lieues plus loin, un petit être quelconque qui ne sait même pas notre nom et qui grandit, sans nous prévoir, pour détruire notre songe et notre œuvre, et qui les détruira!

Mais par une sorte d'instinctive réparation, il se demanda: «Que devient-elle?»

Il la chercha, femme esseulée, dans la ville où il l'avait prise, jeune fille en plein cadre de sa jeunesse; il suivit la veuve adultère dans les salons où la vierge un peu grave passait jadis en robes blanches. Il écouta la voix berceuse qu'elle avait au soir de leur première rencontre: il lui prit la main comme à cet autre soir des accordailles: reconnaissante et pure, elle se donnait à lui; il la régénérait en de chastes tendresses; mais lorsque, en descendant le cours des mois vécus, il vit l'enfant devenir une épouse, le charme bénin se rompit. Il jugea qu'il commençait à moins l'aimer, parce qu'il ne retrouvait plus en elle les promesses de la fiancée, et croyait voir une autre femme.

—Pourquoi l'adorais-je ainsi? Était-elle née pour moi, et qu'avait-elle pour moi?

L'amour qui s'analyse est tout près de finir: mais Pierre le savait, Pierre se le disait, et dans cette arrière-pensée il tâchait de considérer sa femme avec un désintéressement qui n'était que trop peu sincère.

—Si je me trompais! Si je ne l'aimais plus! Au milieu des tortures suraiguës qu'elles nous imposent à plaisir, les femmes tuent l'amour en rêvant de l'exaspérer… C'est peut-être ma douleur que j'étreins dans un tel acharnement…

Pourtant, il revenait vers elle, et s'y autorisait, et s'y conduisait, puisqu'il le pouvait faire avec plus de calme maintenant, et que demain peut être sa passion défaillante achèverait de la répudier.

Il songea que là-bas, dans ce coin de province on se gaussait de son malheur et qu'il se contait des fables; il perçut le chuchotement de toutes les médisances, calomnies, éloges, persiflages, compassions, et la sentence dernière des mesquins égoïsmes devant la chute de ce qu'ils ont jalousé: «C'est bien fait!»

—Bah!

Il renvoya cela aussi.

Il fut un jour assez tolérant pour se dire: «Si du moins elle n'avait pas pris celui-là! Il me resterait un ami et je serais moins malheureux.»

La différence n'eût pas été sans doute si sensible qu'il estimait, mais il estimait ainsi.

—La douleur est un égoïsme qui se dévore! Ce reproche que je formulais si gracieusement il y a deux minutes marque plus d'égoïsme que de tristesse. La perte de l'amitié commence à me chagriner, après la perte de l'amour. Indice! Si lui me manque davantage, elle me manque moins: donc je l'aime moins, mille choses me le prouvent un peu chacune. Cela va bien!

Il continua la série des conclusions: trop de peine rend tour à tour subtil et stupide.

—Quand je ne l'aimerai plus, je ne souffrirai plus: voilà du pléonasme. Mais que deviendrai-je, alors? L'ennui! Sans fin, l'ennui! Morne, plat, toujours le même…

L'ennui s'évoque par son nom: il naît d'avoir été pensé. Pierre en fut envahi: comme en Bretagne, comme à Florence! A Venise seulement il n'avait pas connu l'ennui; la torture seule avait pu l'en défendre.

—Sera-ce donc désormais la forme de ma douleur?… Ma vie est définitivement brisée. Mais? Est-il nécessaire de vivre, et vaut-il mieux vivre tel qu'on était hier, plutôt qu'au rebours?

Le soir même, il proposa de se rendre à Rome.

Georges ne vit pas sans inquiétude la précipitation de leur départ: depuis plusieurs jours il espérait beaucoup en l'enveloppante austérité de Sienne; avant de quitter cette ville, il eût voulu en tirer pour son ami toute la sérénité qu'elle semblait promettre; dans la capitale, on retrouverait Jeanne et trop de vie. Il dut pourtant céder à ce désir qui se manifestait comme un ordre, et ne tarda pas à le regretter.

A Rome, la chaleur était accablante: des boulevards, des églises, des cafés, des palais prostitués, des passants à face d'électeur, des militaires satisfaits de l'être, des moines de toutes robes et des ecclésiastiques de toutes couleurs, la ville du dimanche au son perpétuel des cloches, et les gens, toujours les gens!

Pierre redevint bientôt plus intolérant et plus nerveux.

La jeune épouse avait passé là, mais par quel étrange phénomène ne reconnaissait-il plus aujourd'hui l'auguste métropole des mondes antique et moderne, qui, au temps du bonheur, l'avait enthousiasmé? Naguère, en posant le talon sur la terre deux fois sacrée, il s'était rempli d'un respect religieux, devant la double grandeur de la Rome impériale et chrétienne: il ne ressaisissait plus rien des adorations premières.

Il voyait pour ainsi dire une autre ville: il entrait là comme dans une maison dévastée, au lendemain de l'attentat, et la haine du viol étouffait le culte des œuvres. Rome antique? Une tombe polluée! Sous l'effondrement des portiques, il cherchait en vain les toges aux longs plis et ne trouvait que les Marozia et les Zoé duXesiècle et des autres, sapant les murs, cassant les colonnades, fondant les marbres, charriant les briques du Palatin, déchiquetant les temples, pour bâtir des chapelles à leurs saintes patronnes et des forteresses à leurs amants, papes et barons, bandits pillards! Les courtisanes et les voleurs de grands chemins ont gorgé la goule de leur avarice avec le cadavre des gloires! Et sur ce qui resta debout, les spoliateurs gravant leur estampille ont revendiqué par leur honte l'honneur de n'avoir pas tout pris. «Pont. Max.» Ici, là, partout, sur chaque angle des rues, sur chaque ruine insuffisamment ruinée, arène, basilique, thermes, palais, forum, arc triomphal, sur le préteur et sur le peuple, sur le consul et le césar, sur la maîtresse du monde, en maîtres ils ont écrit leurs noms, comme si tout cela était leur œuvre parce que c'était devenu leur proie. La ville des Catons et des martyrs? Allons donc! Des ruffians et des guides! Rome? Non, la capitale des Italiens! Encore le christianisme en cuirasse assassinait-il avec une certaine majesté de brute! Mais voyez donc ceux-ci! «S.P.Q.R.» Le formidable monogramme flambant d'or sous les aigles victorieuses, et devant qui tremblèrent cent patries, une croupissante vanité ose en apostiller la casquette des facteurs, des policiers et des boueurs, et les affiches de carnaval, et les réclames d'alcazar, et les bouches de l'égout! Honte et pasquinade! La catin a couché dans le lit de la reine morte, elle a vêtu sa robe, et va gueuser sous son blason!

Pierre souffrait à force de révoltes: il vivait dans une si chaude irritation, que la colère lui permettait à peine de penser chaque heure à l'absente. Le souvenir de Jeanne, et de ses piétés sans morale qui l'avaient tant de fois agenouillée dans ces églises, l'aigrissait davantage contre l'inanité des cultes. Toutes ses émotions étaient interverties: à Saint-Pierre, devant le pouce de bronze usé sous les lèvres pieuses, il n'eut plus comme hier l'admiration pour la foi, mais le courroux pour les duperies théâtrales et la pitié pour les aveuglements. De chaque endroit, un nouveau dégoût le chassait: à Sainte-Marie-du-Peuple, un prêtre, qui officiait avec désinvolture, devant les fidèles écrasés sur les dalles, interrompit la phrase latine pour se retourner vers la foule, et cracha bruyamment contre les degrés de l'autel.

Tout conspirait pour chagriner son oubli ou répugner à son cœur.

—Allons-nous-en, répétait Georges: cette ville ne te vaut rien, et je me sens mal ici: l'air est accablant. Tout le monde a fui les fièvres, faisons comme le monde.

—Pas encore.

Les deux seules impressions sympathiques qu'ils purent obtenir à Rome leur vinrent au Colisée, par une nuit de lune, et sur la voie Appienne, au coucher du soleil.

Ce soir-là, ils étaient sortis par la porte Saint-Sébastien, quand leur voiture rencontra sur la route la bande des forçats qui rentraient du travail: les rayons obliques du jour déjà mourant baignaient de feu le drap rouge des vestes et les anneaux des chaînes, dans la poussière d'or qui se nuageait sous les pas: sur quatre rangs, les parias cheminaient au cliquetis des fers, avec un visage tranquille qui reposait du proxénétisme: un enfant arrêté sur un seuil leur disait bonsoir en souriant… Lorsque Arsemar et Desreynes atteignirent la tour de Cécilia Metella, ils descendirent du landau: ils marchèrent entre la double rangée des ruines tumulaires, au milieu des marbres noircissants et des briques terreuses. Alentour, la campagne de Rome s'étendait immensément: par intervalles, des monuments crevés se dressaient sur le ciel; des têtes de marbre dormaient dans le gazon; sur les plaques on lisait de grands noms latins; puis, au mur des tombes, des bas-reliefs rongés, des frises émiettées, des tronçons de colonne, des faces écrasées; et, sur tout, le vaste silence du soir. La pierre milliaire se haussa dans le crépuscule. A droite, le soleil se couchait, sous une pourpre échevelée; à gauche, l'aqueduc fuyait vers les confins de l'empire ou de la terre; au fond, le mont Albain était tout violet.

Pierre dit: «C'est beau.» Il ajouta: «C'est bon.»

Ils avançaient toujours; une fumée lourde cercla l'horizon. Les deux hommes s'arrêtaient à chaque pas. Soudain le froid tomba.

—Veux-tu que nous rebroussions chemin, Pierre?

—Pas encore. On est bien.

Une fraîcheur humide pénétrait leurs vêtements: Georges frissonna. Ils mirent près de deux heures à regagner la voiture et rentrer dans la ville. Desreynes frissonnait souvent: il ne put dîner, et le lendemain garda le lit. Un médecin prescrivit le repos: au terrible nom de quinine, Pierre fut épouvanté.

Il resta près de son ami.

—Cela ne va donc pas, mon pauvre Georges?

Il venait devant le lit, et le bordait, rangeait les couvertures ou les oreillers, et sans bruit retournait s'asseoir.

A son tour, il se jugea coupable, et cette maladie, il la considéra comme son œuvre: depuis leur départ, n'avait-il pas fait vivre, dans les transes et les tribulations, celui qui s'était voué à le guérir et à l'aimer; n'avait-il pas refusé de quitter cette ville où l'autre se sentait languir; n'avait-il pas, hier encore, insisté pour qu'on demeurât plus longtemps sur cette voie Appienne où la fièvre s'était déclarée? Son imperturbable égoïsme avait appelé ce mal nouveau, comme s'ils n'en avaient pas assez déjà, en vérité! Et Georges s'était soumis à tout, cédant et supportant, sans vouloir se plaindre, sans oser prier. Treize semaines de tortures! Et voilà le résultat, bourreau!

La crise dura quelques jours; dans son délire, le patient implorait des pardons et chassait des fantômes de femme. Il criait: «Les meules! Enlevez ce foin! Il me brûle!» Il soupirait: «Je ne veux pas…» Puis: «Elle dit: De nos vertus… Poussière…» Ou bien: «C'est mon amant!» Il éclatait de rire, et voulait la tuer…

Pierre en entendit trop.

Il se vit détaché d'elle moins qu'il n'avait pensé, et souffrit plus qu'il n'aurait cru: mais il violenta ses tourments d'amour, et s'ordonna de les accepter comme un châtiment de ses égoïsmes.

Il partagea ce temps de la maladie entre les soins à donner, la douleur d'apprendre, et l'examen de sa conscience: les sursauts de colère dont il fut parfois secoué au passage des phrases qui narraient l'adultère, n'invectivaient que la traîtresse épouse; dans l'ami qui se tordait là, Pierre ne voyait plus que la double victime d'une femme astucieuse et d'un homme cruel.

Il constata la sécheresse intellectuelle où sa raison était froidement descendue, et la sécheresse de cœur qui par degrés l'avait gagné. Ce regard attentif sur le méprisable moi qu'il avait pris occupa toutes ses heures; et dès que Georges pouvait s'assoupir, Pierre, au lieu de dormir, méditait. Il comprit nettement une vérité qu'il avait entrevue par instants, mais à laquelle il s'était résigné, sous l'excuse d'une lâche impuissance: comme d'un compagnon seulement, il avait usé jusque-là du frère qui s'était livré sans réserve: dans le repentir, il lui rendit son cœur.

Lorsque Desreynes recouvra la raison, il ne se souvint pas d'abord; il contempla la chambre, et Arsemar, avec une longue curiosité, qui lentement se fit inquiète, puis effrayée, quand la mémoire se précisa. Pierre s'approcha du chevet.

—Ami, dit-il, c'est moi…

Georges fixa sur lui ses grands yeux ronds, et, d'une voix faible, rassemblant son âme en deux mots, le passé, le présent, liant dès le réveil son remords et sa reconnaissance, il murmura: «Pardon… merci.»

Il se détourna vers le mur.

La convalescence fut pour chacun une époque bien heureuse.

—Viens près de moi, demandait le malade.

Pierre apportait sa chaise contre le bois du lit, et souvent ils se prenaient la main.

—Est-ce que tu souffres? Que désires-tu?

Il multipliait ces interrogations caressantes qui voudraient être une guérison.—A mesure que Desreynes reprenait plus exactement sa pensée, il appréciait avec plus de certitude le changement de Pierre et davantage en déduisait les promesses; avec une joie d'enfant aux genoux de sa mère, ou d'adolescent aux premiers rendez-vous, il savourait la douceur de l'intimité reconquise. Leur misère lui semblait moins profonde. Il bénissait son mal, pour y avoir retrouvé leur vie et l'amitié. Il se confiait en l'avenir.

Notre intelligence nous est-elle autre chose qu'une source de misères? Dans la maladie, où nos facultés baissent en raison de notre épuisement, nous acceptons notre sort, tout déplorable qu'il est, avec moins de tristesse et de rancune que nous n'en dépensions pour accepter la vie, quand nous étions à l'état de santé.

Arsemar puisait dans sa contrition une sérénité analogue, et à chacun l'émotion d'être meilleur et d'être aimé rendait les destinées plus acceptables.

Cette joie était pourtant, chez Desreynes, traversée d'une crainte: il avait peur, non pas de disparaître et de laisser son ami seul, car l'affaiblissement de nos forces physiques nous rend moins accessibles au sentiment de nos devoirs: non pas de mourir, car les convalescences croient en elles: mais au contraire de guérir. Il s'inquiétait des phrases rassurantes que chaque soir leur prodiguait le médecin, et quand l'homme de science disait: «Encore cinq jours… quatre jours… trois seulement…» Georges ne répondait à la satisfaction d'Arsemar que par une muette anxiété, et se demandait: «Quand je ne serai plus malade, m'aimera-t-il encore?»

—Qu'est-ce donc, pensait-il, que la douleur du corps? La bonne douleur, et comme elle vaut mieux que les tourments de l'âme! Ai-je vraiment souffert? Je ne m'en souviens pas.

Il rêvait de rester des semaines dans cette chambre close, et sur ce lit sans trêve.

Il osa parler de ses incertitudes, et Pierre l'interrompit d'un mouvement si ému que tous deux en furent rassurés.

Ils causèrent; ils épanchèrent les secrets trop longtemps contenus. Georges pouvait dire quelles circonstances involontaires et imprévues l'avaient séduit près d'une femme qu'il détestait; quelles angoisses l'avaient crucifié depuis lors, et quelles terreurs l'avaient assailli sans repos. Pierre pouvait écouter: il expliquait lui-même les raisons d'amoindrir la faute.

Il consolait!

Il s'humiliait aussi dans la confession de ses indifférences et de ses cruautés; il demandait pardon aussi: Georges à son tour le consolait.

Arsemar répétait:

—Je t'ai fait bien de la peine. Mais, va, c'est fini, tu vois bien… Le reste finira aussi. Cela passe.

Il ajoutait:

—L'amour s'éteint, l'amitié dure.

Il espérait ainsi.

N'est-ce pas un commencement de guérison, que d'espérer la guérison et d'y croire?

Pierre n'y croyait pas toujours, mais parfois…

Dès que le malade put se lever, ils quittèrent la capitale.

Cette journée en wagon fut un de leurs plus agréables voyages. Au milieu des paysages changeants, tour à tour montueux et plats, les deux hommes, seuls et comme visités par la nature qui passait, jouirent pleinement du bonheur d'être ensemble: dans cette solitude qui roule, on eût dit que leurs sentiments participaient au vertige de la fuite: cette hâte d'aller exerçait une sorte de contagion sur leur hâte de revivre; la foi s'accélérait en eux, comme les plaines autour d'eux; leurs regards allaient des coins de bois qu'on ne devait plus revoir aux sourires qu'on verrait toujours.

Courons sans but! Ils songeaient à courir jusques au bout du monde; et plus ils s'éloigneraient d'ici, plus ils se rapprocheraient l'un de l'autre.

De là, en Grèce, puis en Turquie; et toute l'Asie!

C'est fini! La guérison les enveloppait; la croyance les enlaçait; ils étaient envahis de leur bonheur.


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