Chapter 5

Car lerres le larron mescroitNe ly mauvès le bon ne croitAins cuide que chascun soit lerres.E. Deschamps.

Car lerres le larron mescroitNe ly mauvès le bon ne croitAins cuide que chascun soit lerres.

Car lerres le larron mescroit

Ne ly mauvès le bon ne croit

Ains cuide que chascun soit lerres.

E. Deschamps.

Jeanne souriait.

—Vous êtes le bienvenu, monsieur, et je suis heureuse de vous connaître enfin.

Elle dit cela d'une voix gaie. Georges s'inclina. Jeanne rendit le salut, et fit un pas en avant.

—Oh! s'écria Pierre, vous n'allez pas commencer par les cérémonies! Ma Jeanne, embrasse ton frère!

—Je veux bien, dit-elle, avec un joli rire d'enfant: et, rejetant ses deux bras en arrière, elle s'approcha de Georges et lui tendit la joue.

—Mon Dieu, mon Dieu! songeait-il, et ce cri de prière douloureuse tremblait sur ses lèvres d'athée.

Il n'imagina pas d'abord qu'il pouvait se méprendre: il posa un baiser sur ce visage sans savoir ce qu'il faisait. Et toute leur vie passée, et toute leur vie à venir, en ce quart de minute, lui apparurent vertigineusement, et s'écroulèrent, il balbutia trois mots dont la banalité vint mourir entre ses dents: «Nous voilà bien!»

—Vous paraissez souffrant… Vous êtes-vous blessé en sautant de voiture?

—Non, madame, non…

Il ajouta en riant: «Mais, j'ai très soif.»

Elle se sauva: Georges regardait le chemin qu'elle avait pris.

—C'est fou! Il n'y a là qu'une ressemblance! Certainement, une ressemblance…

—Viens, montons.

Georges, toujours, poursuivait sa pensée: «C'est absurde. Ne voit-on pas tous les soirs des visages qui se ressemblent? Reconnaître une femme que j'ai lorgnée pendant une demi-heure: comme si c'était possible, cela, au bout d'un grand mois! Je ne la reconnaîtrais même pas, l'autre… D'abord, elle était plus grande…

Arsemar l'emmena dans la maison.

Jeanne tendit un verre qu'elle venait de remplir.

—C'est elle!… Encore cette idée stupide! J'en deviens insolent, à la fin.

Jeanne souriait et Pierre se tenait auprès d'eux.

—Ce m'est une grande honte, madame, d'entrer ainsi chez vous, et qu'allez-vous penser des femmelettes que nous sommes, en nous voyant agoniser comme en plein Sahara, pour une seule nuit de voyage?

Jeanne souriait.

—Vrai, je n'ai rien pensé du tout, et puisque vous voilà rétabli…

—Mettons, pour mon honneur et pour le vôtre, madame, que l'émotion de votre vue fut la cause unique de tout.

—Soit! Mais vous aurai-je fait peur ou plaisir? Voulez-vous supposer que vous m'ayez déjà connue en rêve, et que le chevalier s'est pâmé devant la reine retrouvée? Ce sera très galant ainsi.

Georges osa la contempler en face et vit encore sur ses lèvres et sous ses yeux ce même sourire à la fois moqueur et câlin.

—Maintenant, ajouta-t-elle, permettez que la reine elle-même vous conduise à votre chambre, beau chevalier, et soyez libre en son palais. Nous manquons ici d'esclaves mauresques et d'aiguières d'or, et personne ne vous versera de parfums sur les mains.

Ils le menèrent à une chambre tendue de perse bleue et rose, d'un ton de printemps et dont le plafond, en larges plis, s'épanouissait comme la corolle d'une fleur énorme. Une seule fenêtre s'ouvrait, sur un paysage étroit et vert; une pelouse s'étalait, et plus loin, des roches apparaissaient sous un bouquet d'acacias, de merisiers, de lilas et de fougères, entre lesquels glissait, dans l'air humide, le bruissement d'une cascade. Un beau rayon de soleil dansait sur les rideaux du lit; cette chambre avait une coquetterie de petite vierge un peu profane, avec ses jeunes tentures, son tapis muet aux teintes prudentes, ses meubles vêtus de jupes courtes, et la glace qui, du sol au plafond, montait dans le cadre léger de sa double draperie.

Desreynes, autant par fatigue que par inquiétude, examinait les choses avec l'attention scrupuleuse que conservent nos sens au milieu des stupeurs de la raison; une curiosité tenace le tracassait de toucher l'étoffe des murs et de faire jouer la fenêtre sur ses gonds: il avait des gestes de locataire ou d'acheteur et hochait parfois la tête en signe d'approbation; quand ses hôtes s'éloignèrent, il se retourna vers la porte fermée et prit une joie d'enfant à se retrouver seul.

Il s'assit, et, les mains sur les jambes, comme un Bouddha, il contempla le sol.

—Réfléchissons… Il faut réfléchir. C'est bien: je vais réfléchir.

Mais ses idées flottaient sous un brouillard. Il aurait voulu coordonner les sensations et les pensées qui couraient en lui sans repos; il était semblable à un homme qui s'acharne à dénombrer les chiens d'une meute: tout bougeait; mais sans cesse, cette même et stérile pensée revenait par-dessus les autres, et ressassait assidûment: «Je vais réfléchir.»

Les fleurs du tapis absorbèrent son analyse. Ce jaune mourait délicieusement dans le demi-deuil d'un fond violet…

—Est-ce elle, ou n'est-ce pas elle? Que faut-il faire?… Il est bien évident qu'un tapis doit être d'un dessin et d'une couleur très sobres… Au fait? Que ce soit elle ou non, je ne toucherai jamais à la femme d'Arsemar. Il n'existe donc aucun sujet de souci: j'aurais dû y songer plus tôt. Elle ou non, cela n'est rien. Habillons-nous.

Il répétait tout haut: «Cela n'est rien.» Il s'approcha de la glace et sourit à son visage.

—Je me regarde d'un air reconnaissant, comme si j'avais déniché un nid d'oiseaux bleus, en m'apprenant que ce n'est rien…

Il siffla un air d'opérette.

—Mais c'est tout, au contraire! S'agit-il de moi? Si c'est elle, Pierre vit dans les mains d'une fille.

Il se rassit.

—D'une fille! Vous exagérez, mon cher. Qu'a-t-elle donc commis de si grave?

Mais à la paresse de penser, le scepticisme répondit: «Elle a commis le peu qu'elle pouvait.»

La vanité reprit: «Elle t'a résisté, pourtant, et d'autres, que tu ne traites pas de gueuses, se sont livrées à toi.»

«Non, répliquait la mémoire: souviens-toi comment tu l'as jugée. Fleur de vice! Elle cherche à qui se donner…»

—Dois-je prévenir ou me taire?

Il ne trouvait point.

—Bah! ce n'est pas elle!

Il se réfugia dans cette affirmation qui le délivrait de chercher, car l'homme est plus lâche encore devant la fatigue de ses idées que devant le travail de ses bras.

—Si c'était elle, cependant?

Les minutes passaient.

—Nous verrons plus tard, et il sera temps alors.

Mais quelque chose lui criait: «C'est elle!»

Il posa les coudes sur ses genoux et médita, le menton dans les mains. Quand il remua, il s'aperçut qu'il calculait, depuis un long quart d'heure, la vitesse relative du rayon de soleil qui descendait sur les rideaux du lit.

—C'est trop fort, je suis une brute.

Il se leva.

—Est-ce moi, le désabusé, le railleur, qui me trouble ainsi pour une coquette de province? Les sots du cercle riraient de me voir et n'auraient assurément pas tort. Suis-je un ténébreux de mélodrame? Antony Desreynes! «Du marbre, pour y poser mon front!»

L'ironie dura peu.

—Ah, ce n'est pas pour elle, ni pour moi, grand Dieu, c'est pour lui! Qu'importent les autres?

Puis, sans discussion, la certitude se fit, et voilà qu'il n'hésitait plus à la reconnaître.

Il murmura: «Pauvre, pauvre Pierre!»

Son cœur enfin lui avait révélé ce que sa raison ne trouvait pas. Il vit le danger poignardant d'un aveu. S'en aller vers un homme si pénétré d'honneur que toute faute lui semble ne pouvoir être que la conséquence d'une aberration mentale, et si pénétré d'amour que toute la vie et tout le monde se sont résumés dans son amour; aller le prendre au milieu de sa tendresse, de sa foi, de son culte, et lui dire en face: «Cette vierge ignorante et cette chaste épouse devant qui tu t'agenouilles, pauvre fou, c'est une fille; cette douceur et cette vertu, cette affection sainte, ce n'est que le masque d'une rôdeuse qui reçoit l'amour des passants!»—Certes, il vaudrait mieux le tuer tout d'abord; ce serait plus charitable et plus noble. Desreynes ne concevait pas comment une semblable idée avait pu lui venir à l'esprit.

—Si c'est elle, je partirai, et voilà tout.

Mais, en bonne vérité, qu'importait sa présence ou son départ? Ne se sentait il pas assuré de lui-même? De tout cela il ne devait conserver que la conscience d'un devoir nouveau: veiller sur cet honneur, veiller sur ce bonheur. Être près de cette femme, qui n'avait peut-être point failli encore, et l'empêcher de faillir: défendre la vie de Pierre sans qu'il soupçonnât que sa vie était menacée et défendue, et lui laisser sa paix, sa paix à tout prix!

Georges ne discutait plus.

Une tristesse austère et consciente de ses causes, résignée, résolue, avait remplacé le doute.

Il se possédait pleinement, et plus peut-être que dans ses jours de vie banale, car il venait de grandir devant lui-même de toute la hauteur de sa tâche.

Il décida qu'il allait soumettre à la plus soigneuse attention ses actes, ses phrases, ses regards même.

Avec une coquetterie de femme, il s'attacha à effacer de son visage toute trace d'inquiétude.

Il essaya, en se vêtant, de rétablir les paroles exactes avec lesquelles cette femme l'avait accueilli sur le seuil, et qui, confusément, lui semblaient ambiguës: mais ses lassitudes et l'émotion lui avaient brouillé la mémoire.

—Nous verrons, dit-il.

Puis, il quitta sa chambre et s'en fut à la rencontre de ses hôtes.

—Comme tu te fais désirer! lui cria Pierre du plus loin qu'il le vit. N'as-tu pas faim? Voilà qu'il est tard. Quelle tenue de gentleman! Nous vivons ici en campagnards…

Il prit Georges sous le bras et l'emmena à travers les allées.

—Si tu voyais ma femme! Elle court, elle rit, ce matin: c'est un oiseau de joie.

Ils marchaient sous les arbres que Desreynes avait aperçus de sa fenêtre. Pierre se tournait souvent vers son ami avec un bon sourire de tendresse. Georges était contraint, et s'efforçait de n'en rien laisser voir: contrainte nouvelle. Il cheminait à côté d'Arsemar, la tête baissée. Il songeait à la sotte injustice du monde, où l'on n'a trouvé qu'un mot grotesque pour désigner celui qui s'est livré sans réserve à l'amour d'une femme, et qu'on trompe. Pauvre et grand Molière, qui a su rire et faire rire de sa propre torture! Et pauvre Pierre! Jamais il ne l'avait tant aimé. Une minute, il se sentit fier de cette jeunesse d'attachement, de cette sincérité d'impressions dont il regrettait tantôt la perte déjà lointaine, et qu'un peu de malheur suffisait à lui rendre. Il regardait son ami parfois, à la dérobée, et une tristesse infinie le prenait alors, devant le calme souriant de ce visage. Tel il l'avait aimé jadis, tel il le retrouvait maintenant, mais grandi. Il le voyait pareil à ces Olympiens de la Grèce, en qui l'art s'efforça de mettre tout ensemble le double caractère de force et de bonté, sans lesquels la conception de Dieu est impossible aux sages. Il l'admirait dans sa taille haute, ses épaules larges, sa tête puissante et son masque audacieusement sculpté, sans une ride, qui s'encadrait d'une chevelure et d'une barbe épaisses et blondes. Pierre avait de grands yeux bleus qui brillaient dans l'ombre profonde des orbites avec la douceur des yeux d'enfant. Son visage était presque toujours grave, et rarement les joies s'y manifestaient par des plissements de rire; mais une expression de bonheur s'épandait alors sur toute cette face, qui en paraissait enveloppée et baignée comme d'une lueur qu'elle aurait produite elle-même.

Aujourd'hui, ce rayonnement intime, qui tant de fois avait réconforté Desreynes, le poignait de chagrin, comme le spectacle d'une agonie. Il lui semblait être près d'un homme condamné à mourir, et qu'il accompagnerait jusqu'au supplice, lâchement, sans que la victime connût rien de sa destinée.

—Voilà donc l'œuvre des femmes!

Il voulait n'y plus penser. Il prit le bras d'Arsemar, et se serra contre lui.

Ils causèrent des champs et des arbres, des récoltes et du rendement des affaires.

Il voulut demander à Pierre si sa femme n'avait pas fait récemment un voyage à Paris.

—Voyons, dis-moi. Je veux savoir toute ta vie. T'absentes-tu souvent? Restes-tu longtemps hors de chez toi?

Mais il s'interrompit, et se reprocha de jeter inconsidérément ces questions qui devaient n'être posées qu'avec l'absolue prudence de son rôle.

Il répéta intérieurement ce mot: «Mon rôle!» et se reprit à parler des cultures et des paysages.

—Plus d'abandon, pensait-il en admirant tout haut la courbe d'une colline; plus de confiance. Ah, c'est donc fini, la bonne intimité qui me rendait si chères les heures passées ensemble! Avec lui seul, je posais les armes et j'oubliais la lutte de vivre. C'est enterré, tout ça! La défiance, encore, la voici! Avec les autres, défie-toi des autres; avec celui-ci, défie-toi de toi-même! Toujours le mime, toujours la scène!…

Il dit gaiement: «Je commence à mourir de faim.» Et il songeait: «Morts, nous le sommes. Notre vie est tuée: une femme a fait cela.»

—Tu vas me trouver radoteur, dit Arsemar en lui posant le bras sur les épaules; tant pis! Il faut que je crie encore une fois que je suis bien heureux ce matin.

—Moi aussi, Pierre.

Mais son âme ajouta: «Voilà que je lui mens! Allons, c'est bien. Elle marche, notre comédie!»

—N'est-ce pas qu'elle est jolie, ma Jeanne?

—Mais oui, très bien…

Une rage sourde l'avait pris contre les femmes; il chassait à coups de botte les cailloux du sentier et les brindilles que l'hiver avait laissées là.

Pierre ajouta:

—Comme le bonheur fait admirer et chérir toutes les formes qui nous entourent! Je m'extasierais devant un pavé. Ne trouves-tu pas que le ciel, là-bas, entre ces deux peupliers, est d'une couleur si exquise, qu'il semblerait impossible de la rendre?

—En effet, Pierre…

Mais le ciel lui paraissait ennuyeux et malade.

—A table! A table! cria Jeanne, au loin.

Elle les appelait du perron; puis, brusquement, prenant sa course, elle s'élança vers eux. Elle venait en sautant à travers les pelouses, svelte et toute rose, toute lumineuse, comme une grande fleur échappée. Elle s'arrêta au bord d'un étroit ruisseau qui ondulait dans l'herbe, et d'un bond, les bras enlevés, elle se lança sur l'autre bord.

—Comment croire?…

Georges s'étonnait d'une aussi insouciante gaieté; il espérait encore s'être trompé ou n'avoir pas été reconnu.

—Je prends votre bras, monsieur! En route!

Et le forçant à courir, elle l'emmena vers la maison.


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