IV

IV

LIONEL Duplessier, bien que vivant en garçon, ne pouvait recevoir Renée chez lui. Lorsque ses parents étaient partis pour la province, munis de la belle position que Gambetta leur procurait, il avait accepté l'hospitalité de son ami intime, Fabrice de Ligneul.

Fabrice, d'une ancienne famille noble, mais orphelin, maître de sa fortune et de sa personne, avait embrassé la cause républicaine. Converti de bonne heure par son petit camarade de classe Lionel, dont il admirait le talent et subissait l'influence, il avait grandi en s'enthousiasmant tous les jours davantage pour la Révolution et pour l'éloquence de son ami. Membre, comme lui, de la conférence Molé, il y était connu par son dévoûment à Duplessier, qu'il soutenait toujours envers et contre tous. Lui-même ne parlait guère. Dans le secret du cabinet, il travaillait énormément.Il se préparait, par des études acharnées, à une carrière politique, qu'il rêvait lui aussi, mais qui l'épouvantait par ses devoirs et ses responsabilités, et dont il voulait se rendre digne. Lorsque Lionel le plaisantait sur sa conscience timorée, il lui disait:

—Je n'ai rien qui ressemble à ta facilité, à ton prodigieux pouvoir d'assimilation. Tout ce qui te vient naturellement, il faut que je lutte pour le conquérir. Tu auras le rôle brillant, moi le rôle obscur. Mais à nous deux nous ferons de grandes choses.

C'était aussi la chimère de Renée: faire de grandes choses avec Lionel.

La jeune fille ne comptait pourtant pas s'effacer comme Fabrice. Énergique et brillamment douée, elle avait son ambition personnelle. Mais à part cela, par bien des côtés, et surtout par son ardeur d'affection, elle rappelait à Lionel son camarade d'enfance. Entre ces deux dévoûments absolus dont il était l'objet, le jeune homme établissait de piquantes comparaisons. Très souvent leur façon même de s'exprimer présentait de la ressemblance. Lionel parfois entendait sortir de la bouche de son ami des paroles qu'il avait baisées sur les lèvres de sa maîtresse.

Il eût été très heureux de réunir Fabrice et Renée, de les faire connaître l'un à l'autre. Maisl'idée seule d'un tiers témoin de leur secret amour, quelque confiance qu'elle eût en lui, effarouchait la jeune fille. Être présentée, fût-ce à l'ami le plus intime, comme la maîtresse de Lionel, lui semblait une irrémédiable dégradation. Les choses en restèrent donc là. M. de Ligneul sut vaguement que son ami avait une liaison plus délicate et plus sérieuse que les amours assez grossières avouées par lui jusque-là. Quant à Renée, depuis longtemps elle connaissait, de nom du moins, le Pylade de son bel Oreste.

Dans la rue Las-Cases, non loin de l'extrémité qui donne dans la rue de Bellechasse, se trouve un petit hôtel, peu élevé, à quatre fenêtres de façade, à lourde porte en chêne, toujours soigneusement fermée, et qu'on appelle dans le quartier l'hôtel de Ligneul. C'est là que Fabrice demeurait, ayant abandonné, au deuxième étage, un appartement de trois pièces à Lionel. Celui-ci, entretenu par ses parents, logé par son ami, et touchant les appointements d'une belle place au ministère de la guerre, se trouvait donc dans une situation très passable pour un jeune homme. Mais l'argent lui coulait des mains. Jamais il n'en aurait eu assez. Pour masquer ce qu'il y avait d'exigeant et d'insatiable dans ses appétits, il mettait en avant une sorte de raison d'État. Il préconisait l'argent commemoyen d'obtenir la puissance, et la puissance comme nécessaire à l'accomplissement du bien. De tels sophismes stupéfiaient Renée, et l'auraient mise en défiance contre la nature de l'homme qu'elle aimait tant... si elle ne l'avait tant aimé. Quel n'eût pas été son désappointement et son désespoir si elle avait connu la campagne, ou plutôt l'espèce de siège qu'il avait dressé autour de sa mère pour obtenir d'elle le petit capital qu'elle possédait en propre et dont elle lui abandonnait déjà les revenus!

Un jour, il avait présenté à la pauvre femme, torturée par son insistance, cet argument énorme:

—Gambetta lui-même n'est parvenu que par les sacrifices d'argent d'une de ses tantes. Toi qui es ma mère, ne peux-tu faire pour moi ce que sa tante a fait pour lui?

Ce fils, de manières et de paroles si câlin, qui pour sa mère avait ces mots mignards qu'on adresse à une maîtresse aimée, se livrait parfois, quand elle contrariait ses fantaisies, à des sorties brutales. C'était rare qu'elle lui refusât quelque chose. Elle sut lui résister cette fois, car, déjà dépendante par son état maladif, elle ne voulait pas se dépouiller absolument, rester à la merci de son mari et de son fils. Elle connaissait la férocité de l'égoïsme masculin, et ne voulait jamais rien devoir à personne, même à ses«deux petits,» comme elle appelait ensemble Lionel et son père. Elle resta profondément blessée des indiscrètes instances du jeune homme. De plus en plus, il lui arrivait de soupirer quand les visiteurs s'extasiaient devant les caresses enfantines de ce grand garçon barbu, à l'air mâle et doux, et la félicitaient d'avoir un si bon fils.

Lionel ne fut pas élu à la présidence de la conférence Molé. Son rival dans leurs réunions à l'Académie de Médecine, Lasserre, le chef de l'extrême-gauche, l'emporta, grâce à l'appoint de la droite, qui préféra infliger un échec à l'opportunisme, tout puissant en France à ce moment. Gambetta, en effet, n'y fut point insensible. Il suivait toujours avec intérêt ce qui se passait à «la Molé,» comme disent les jeunes membres. Jadis, sa voix puissante avait commencé de s'y faire entendre. Il savait que Duplessier y était son intrépide champion, et que, dernièrement, à cause de lui, le jeune orateur y avait fait une sorte de petite manifestation, quittant fièrement la salle, suivi par toute la gauche modérée, pour ne pas prendre part à un vote.

—Tu as été magnifique, mon cher, disait Fabrice enthousiasmé à son ami, au lendemain de ce soir mémorable.

Cependant, à la presque unanimité, Lionelobtint le siège déjà fort honorable, de vice-président. Mais lorsqu'il raconta à Renée les péripéties du vote, il flétrit le parti radical, par des paroles qu'elle n'oublia jamais. Très neuve à ces débats, elle écoutait pour s'instruire, pour mieux partager les haines et les indignations de Lionel. Aussi le moindre mot lui faisait impression. La mémoire est courte chez les hommes politiques. Elle n'en savait rien, elle. Plus tard, elle ne put pas s'empêcher de se souvenir.

—C'est un ramassis d'ambitieux, disait Lionel, qui trompent le peuple et qui le mèneraient à la ruine pour des places et pour un peu d'or. Ils ne sont pas aveugles, ni stupides. Ils savent bien que leurs utopies socialistes sont irréalisables. Cela ne les empêche pas de jurer qu'elles s'accompliront. Ce qui donne la mesure de leur infamie, c'est leur union avec les royalistes. Il y en a parmi eux qui sont franchement vendus. Ce Lasserre a été élevé par les jésuites...

Il s'interrompait d'un air sombre, comme s'il eût été sur le point d'en dire plus qu'il n'aurait voulu. Et Renée, à qui il avait donné des billets pour une cause intéressante en correctionnelle, et qui avait entendu plaider Lasserre, critiquait de bon cœur le rival de son Lionel.

—Oh! qu'il me déplaît, ce Lasserre, faisait-elle, avec ses épaules en porte-manteau, sonair faux, sa voix froide, calme, tranchante... Chacune de ses phrases est une allusion perfide. On dirait d'un petit serpent qui siffle.

Puis avec cette mobilité des femmes, cette particularité qu'elles ont de voir tout à coup le détail qui les amuse dans l'objet le moins frivole, elle reprenait:

—Dis-moi, chéri, pourquoi avait-il un petit morceau de peau de chat sur l'épaule, tandis que tu n'en avais pas, toi?

—Un morceau de peau de chat, petite irrespectueuse!... C'est comme cela que tu traites notre hermine... Il venait de plaider en assises, quand il est arrivé à la 8eChambre, voilà pourquoi il portait cette peau de chat..... qui était peut-être du lapin.

—Ah! fit Renée... Et Maître Vermange, pourquoi met-il des faux-cols à pointes qui le font ressembler à un gars normand sur l'enseigne d'un marchand de cidre? Toi, au moins, tu es beau avec la barrette.

Elle riait, l'attirait devant la glace—la glace verdâtre avec laquelle elle s'était réconciliée, comme avec tous les vilains objets qu'imprégnait maintenant et qu'embellissait sa passion.—Elle attirait sa tête, à lui, contre la sienne, à elle, et continuait à babiller:

—Car tu es beau, tu es bien beau! Et moi aussi, je suis jolie. Je suis contente d'être jolieparce que tu m'aimes. Dis un peu, voyons, lequel est le mieux de nous deux?

—C'est toi, mignonne, bien entendu. D'abord une femme est toujours mieux qu'un homme.

Ils se voyaient à peu près deux fois par semaine, et tous les jours ils s'écrivaient. Lionel décrivait dans ses lettres son bonheur immense de posséder une femme, à la fois intelligente, simple et bonne. Dans leur intimité, il lui reconnaissait d'autres mérites, également opposés mais réunis en elle, et qu'il lui chuchotait à l'oreille, entre deux baisers: «Comme c'est extraordinaire, disait-il, comme c'est donc bon d'avoir une petite femme en même temps chaste et passionnée!» Et quand Renée lui posait l'éternelle question, que l'on fait d'autant plus qu'on est plus sûr de la réponse: «M'aimes-tu?» Il répondait: «Comment pourrais-je ne pas t'aimer? Il n'y a pas deux femmes comme toi.»

Il était vraiment épris, et il avait mille façons charmantes de le montrer, qui eussent enivré même une amante moins absolument conquise. Mais Renée ne savait pas se donner à moitié. Elle lui appartenait complètement, et l'adorait tous les jours davantage.

Ils durent se séparer pendant la semaine du jour de l'an, que Lionel alla passer dans le Midi,chez ses parents. Mais à peine le croyait-elle parti, qu'elle apprit son retour. Il n'avait pas pu demeurer si longtemps sans la voir.

Dans sa surprise, elle faillit se trahir. C'était un soir; elle faisait la lecture à son père, lorsque tout à coup sa mère entra et lui remit un paquet accompagné d'une enveloppe sans timbre sur laquelle elle reconnut l'écriture de Lionel. Un domestique—le domestique de M. de Ligneul—venait de les apporter. Deux heures avant elle avait reçu une lettre venue du fond de la France. Elle ne sut pas ce que cela voulait dire, essaya d'ouvrir le paquet; mais ses mains étaient toutes tremblantes.

Enfin elle décacheta le billet, et là, sous l'œil de sa mère, lut que Lionel était de retour, qu'il l'attendrait le lendemain, que dans quelques heures elle serait dans ses bras. O dangereux et ineffable bonheur!

—Mais qu'est-ce donc? demanda son père.

—C'est M. Lionel, dit-elle d'une voix à peu près calme, qui vous fait saluer. Il revient des Pyrénées et demande la permission de m'offrir un petit travail du pays.

—Tiens, quelle idée! fit l'aveugle d'un ton mécontent.

Mais MmeSorel dépliait un de ces beaux châles que les paysans du Béarn fabriquent. Il était blanc, moëlleux, avec de longs poils nontissés qui le transformaient d'un côté en une neigeuse fourrure. Renée roulait ses mains dedans avec un sourire rêveur et de doux gestes de caresse.

Sa mère ne trouva rien d'étonnant à cette politesse. Lionel était bien reçu chez eux; il y avait dîné quelquefois.

Et Renée reprit sa lecture, prononçant machinalement des mots dont elle ne comprenait pas le sens. Elle se voyait déjà au lendemain, traversait l'Esplanade des Invalides, apercevait Lionel au coin de la rue Chevert. Tous deux montaient sans se dire une parole, mais une fois la porte refermée, quelle étreinte! Cent fois de suite, elle vivait par avance cette minute délicieuse.

Vers le commencement de janvier, les d'Altenheim préparèrent une fête magnifique. Ce devait être le plus beau bal donné à Paris de l'hiver. Toutes les célébrités des lettres, des arts et de la politique allaient y figurer. Gambetta devait y être. Lionel s'y fit inviter.

Renée, dont le portrait de Gisèle promettait d'être tout à fait remarquable, ne quittait guère l'hôtel. Cependant elle s'excusait pour la fameuse soirée, refusant de paraître dans une si grande assemblée sans sa mère, dont elle alléguait la santé délicate, les devoirs incessants auprès de sonmari. Elle ne parla pas du despotisme de l'aveugle, qui ne laissait guère de liberté à MmeSorel, ni de la crainte des dépenses qu'entraîneraient les toilettes de bal.

La baronne et sa fille ne voulurent rien entendre. Elles vinrent faire visite au professeur et à sa femme, escaladèrent les cinq étages de la rue Darcet, proposèrent de tout arranger en donnant une chambre à Renée, qui s'habillerait, dormirait rue Monceau, et serait au bal comme la fille de la maison, chaperonnée par madame d'Altenheim elle-même. Deux heures après leur visite, une caisse arriva avec leurs cartes. Elle contenait vingt mètres de gaze crème d'une disposition ravissante, du taffetas crème pour le jupon et les dessous, plusieurs paires de bas de soie à jour. Une lettre vint encore annoncer que le portrait fait par Renée, exposé dans un petit salon à part, serait une des «great attractions» de la soirée. Le farouche M. Sorel lui-même ne put résister à tant de grâce, et donna la permission désirée.

La veille de ce bal, Renée se rendit rue Chevert. Ce n'était pas le jour d'un des rendez-vous ordinaires; pour la première fois, elle avait écrit à Lionel de venir la rejoindre à une certaine heure, ayant à lui parler.

—Qu'as-tu? lui demanda-t-il tout de suite. Tu es tout agitée? Tu me fais peur. Es-tu malade?

—Non, Lionel, je ne suis pas malade, maiscertainement cela va m'arriver si tu ne me guéris pas d'une idée qui m'est venue et qui me rend folle.

—Quelle idée?

—Oh! c'est tout à fait stupide, dit-elle en s'efforçant de rire. J'ose à peine l'avouer. Tu vas te moquer de moi.

—Mais non, ma chérie, je ne me moquerai jamais d'une chose qui te tourmente. Parle donc.

—Mais je me trompe... C'est impossible... Je ne sais pas du tout comment cela se passe, moi... O Lionel! ce serait épouvantable.

Elle fondit en larmes. Il ne comprenait pas encore, et s'alarmait sérieusement. Enfin elle lui murmura quelques mots à l'oreille.

—C'est cela qui te fait peur? dit-il simplement. Oh! comme j'en serais heureux!

Renée, stupéfaite, le regarda de ses yeux humides, remplis d'effroi.

—Heureux?... répéta-t-elle, heureux?... Mais, grand Dieu! tu crois donc que c'est vrai?

Il sourit.

—Mais je ne sais pas, mon petit ange. C'est au moins très possible.

—Possible?...

Elle glissa de ses mains, qui l'entouraient sans la soutenir, et tomba sur le sofa. Il se mit à genoux devant elle. Elle le regardait fixement, avec un regard de folie.

—Mais, dit-il avec une tristesse douce, tu ne t'y attendais pas?... tu ne le désirais pas?... Tu ne m'aimes donc point?

Elle se taisait, dardant toujours son œil bleu qui devenait noir.

—Pour moi, reprit-il d'une voix où perçait un tendre reproche, je n'envisage pas un bonheur plus grand que d'avoir un enfant de toi.

Il disait vrai. A présent, n'était-il pas certain de posséder Renée toujours! Cette existence de femme, dont il avait soif et qu'il voulait tout entière, il avait su se l'assurer. Personne d'autre n'en aurait une pareille. Est-ce qu'une créature comme celle-ci, tellement loyale, repousserait jamais le père de son enfant, quoi qu'il pût faire par la suite? Il aurait Renée, il l'aurait toujours, il l'aurait comme il voulait l'avoir. Elle était bien sa chose, à lui, pour jamais. Quelle joie! Il l'adorait en ce moment.

—Tu devais bien un peu t'y attendre, voyons? reprit-il avec une raillerie câline et un regard qui rappelait leurs joies récentes.

Et Renée n'avait rien à répondre. C'est vrai, elle aurait pu s'y attendre. Elle n'y avait même pas songé! Pourquoi?... Pouvait-elle lui dire ce que l'ignorance systématique dans laquelle on maintient la vierge peut faire éclore dans une petite tête curieuse d'idées absurdes sur certains sujets. Ces sujets-là, elle serait morte plutôtque de les aborder avec lui, même aujourd'hui en face de ce qu'elle redoutait. D'ailleurs, elle se condamnait avant tout elle-même, et ne songeait pas un instant à l'accuser, lui. N'avait-elle pas commis la faute? Comment n'en avait-elle jamais envisagé les conséquences? Elle se taisait.

—Chère amie à moi, bien à moi, chère petite adorée, parle-moi donc, dit Lionel.

—Mon père me tuera, fit Renée, et maman, oh! ma pauvre maman!...

—Mais, petite bête chérie, laisse donc tes grands mots. Ni ton père, ni ta mère n'en sauront jamais rien.

—Comment le leur cacher?

—Tu voyageras.

—Et le prétexte? Et l'argent?

—Nous en trouverons.

—Tromper mes parents, mentir à maman... O mon Dieu! je ne le pourrai jamais.

—Leur dis-tu donc que tu viens ici?

O puissance de l'amour et de la jeunesse! Lionel fit cette question d'un ton si drôle, que Renée ne put s'empêcher de sourire.

Alors il l'enveloppa de ses plus douces caresses. Il parla du petit être qui serait à eux deux avec de telles paroles que, malgré l'épouvante actuelle, il éveilla et fit vibrer chez Renée des cordes inconnues.

—Mais, s'écria-t-elle en sanglotant, il nem'appellera jamais sa mère, et s'il apprend que je le suis, il grandira pour me mépriser.

—Ah! bien, il aurait affaire à moi, dit Lionel, s'il méprisait une adorable mère comme la sienne! Je serai là pour lui dire ce qu'elle vaut, et quel admirable sacrifice elle m'a fait, à moi, son père. Laisse donc, petite folle, ajouta-t-il, tout s'arrangera. Les plus gros ennuis sont passagers. Il n'y a qu'une chose éternelle, c'est notre amour.

L'influence de cet homme adoré était si forte sur Renée, qu'elle le quitta dans un apaisement profond, et presque prête à partager sa joie. Elle aurait appris que ses craintes étaient vaines, qu'elle eût éprouvé une sorte de désappointement. Il semblait si fier, si profondément heureux de ce qu'elle lui avait annoncé.—«Ne te tourmente pas, lui avait-il dit. Viens au bal demain, et ne pleure pas d'ici là pour être bien jolie. Je veux te présenter à Gambetta. Tout s'arrangera. Ne nous aimons-nous pas, et n'est-ce pas la seule chose importante? Aie seulement confiance en moi.»

Le lendemain, Renée Sorel eut presque les honneurs du bal.

Lorsque Lionel arriva, l'un des premiers, elle descendait précisément l'escalier, entre deux haies de fleurs, des touffes de lilas et de camélias. Fraîche, souriante, dans sa toilette gracieuseet simple, elle ne portait sur son visage aucune trace des effroyables préoccupations qui l'avaient bouleversée pendant quelques jours. Toute crainte de l'avenir s'était dissipée sous les baisers de Lionel. Étonnée elle-même de la sécurité absolue dont le sentiment l'avait envahie tout à coup, elle se livrait au plaisir d'assister à cette belle fête, de voir de près l'homme puissant dont la haute fortune traînait son amour à la remorque, pour ainsi dire, comme un vaisseau de haut bord entraîne et cache une humble barque dans son sillage. Ce Gambetta, elle l'admirait et l'aimait presque avec superstition. Puis elle savait qu'elle serait jolie, qu'elle serait admirée, qu'on parlerait du portrait de Gisèle, et d'avance, elle faisait hommage de tous ces succès à Lionel, elle se réjouissait qu'il en fût témoin.

Elle vit tout de suite dans son regard combien il était fier d'elle.

—A la bonne heure, lui dit-il à voix basse, tu n'as pas gâté mes bluets.

C'était une allusion à ses yeux bleu foncé, qu'il avait vus la veille, avec tant d'ennui, meurtris de larmes, et qui brillèrent pendant toute cette soirée d'une flamme radieuse. Flamme de l'amour partagé, qui transfigure les femmes les moins belles, et souvent trahit leur bienheureux secret.

Renée, effarouchée par ce tutoiement dans levestiaire plein de valets, lui lança un coup d'œil d'espiègle reproche. En même temps, elle lui faisait remarquer d'un geste le beau châle blanc des Pyrénées dont elle avait enveloppé ses épaules nues pour descendre de sa chambre.

—N'est-ce pas, dit-elle, que cela fait une ravissante sortie de bal?

Elle entra à son bras dans les salons encore presque déserts. Et c'était pour tous deux un plaisir nouveau, d'une étrange vivacité, de se revoir ainsi, en grande cérémonie, dans ce milieu si élégant, de songer aux abandons passionnés, et d'oser à peine s'effleurer du bout de leurs gants. Les parquets, dont les tapis étaient enlevés, reluisaient comme des miroirs; les glaces prolongeaient la splendeur des lustres et les répercutaient en longues galeries de feu; des fleurs s'enlaçaient partout, s'épanouissaient en touffes, ruisselaient en cascades devant les cheminées, voilaient le piano et les pupitres sur l'estrade des musiciens. A travers les larges baies des fenêtres, on apercevait le décor fantastique du parc Monceau, qui, éclairé par la lumière électrique, ressemblait à un merveilleux paysage de féerie. Déjà l'orchestre préludait, quelques jeunes couples impatients commençaient à glisser en cadence. Dès les premières mesures, Lionel, avide d'étreindre Renée contre sa poitrine, l'entraîna dans une valse qui fut un enchantement.

A mesure que les salons se remplirent, que la fête s'anima, que le succès de Renée s'accentua, le jeune homme s'exalta davantage. Il ne la quittait plus, venait la retrouver entre chaque danse, lui faisait rayer sur son carnet de bal les noms de jeunes gens avec qui elle s'était engagée. Il lui demanda le cotillon, l'empêcha même de le partager par moitiés; et il jouissait des mines suppliantes et désespérées des cavaliers éconduits. La jeune fille, si faible avec lui, ne trouvait que rarement le courage de lui dire non. Véritablement modeste, elle ne s'imaginait pas qu'on l'observait sans cesse, qu'elle attirait l'attention générale, que les douairières assises le long des murs ne perdaient pas une seule de ses étourderies. Quand il ne dansait pas avec elle, Lionel la suppliait de rester assise. A un moment, il se pencha, lui dit tout bas, avec un long regard plein de l'amour le plus tendre et le plus vrai:

—Ne danse pas trop. Tu sais bien ce que tu m'as fait espérer. Ménage-toi...

Et il ajouta, comme dans un souffle:

—Ménage-le.

Étrange nature que celle de cet homme! Mélange des plus fines délicatesses du sentiment et des plus impitoyables brutalités de l'égoïsme. Renée ne tressaillit pas d'horreur à l'idée qu'il évoquait en elle. Non, cette phrase, ce mystèreépouvantable et charmant, redoublèrent son bonheur. Ce soir de bal fut encore un moment de merveilleuse et surhumaine illusion, comme l'après-midi à Versailles. Ce fut du reste le dernier.

Gisèle d'Altenheim était aussi, comme l'on dit, tout à fait en beauté. Elle n'avait pas le charme délicieux et point analysable de Renée, mais elle paraissait plus éclatante. Ses magnifiques cheveux blonds étincelaient sur sa tête comme un diadème, et ses grands yeux verts lançaient de froides lueurs. On admirait son cou, ses épaules et ses bras. Elle ressemblait extraordinairement à sa mère, et celle-ci, parée avec une incroyable adresse, semblait être sa sœur aînée. Pourtant Mmed'Altenheim s'était mariée tard et son fils Jean atteignait sa vingt-deuxième année.

On trouva singulier que la baronne dansât. Elle figura dans plusieurs quadrilles, à côté de grands personnages qu'elle voulait distinguer. Elle fit également un tour de valse, et ce fut Lionel qu'elle accepta pour cavalier.

—Au fait, demanda Renée lorsqu'elle retrouva ensuite le jeune homme auprès d'elle, je n'ai jamais pensé à vous demander d'où vous connaissez les d'Altenheim.

—C'est par le fils. Jean a fait son droit. Il est aussi de la Molé, et son vote m'est utile.Mais c'est bien un des êtres les plus nuls que je connaisse.

—Quelle corvée ce devait être pour vous de danser avec la baronne! Elle n'a pas précisément une taille de guêpe. Vous devez avoir le bras fatigué.

—Elle m'assomme, fit Lionel d'un air las. Toutes les femmes m'ennuient depuis que je vous connais.

Il se tut un moment, et reprit avec un peu d'amertume:

—Si vous saviez ce qu'il y a de vices sous tous ces beaux fronts constellés de diamants. Pouah! Et penser que cela m'en imposait il n'y a pas longtemps encore... Pas une seule qui vaille votre petit doigt, chère et noble amie. Mais vous me changez, je le sens. Beaucoup de mes vieilles idées s'en vont. Vous m'avez converti, régénéré...

Elle écoutait un peu surprise. De quoi parlait-il? Qu'avait-il à se reprocher? Il ne pouvait en dire davantage dans ce bal, et tout de suite il s'interrompit. Peut-être, dans l'entraînement qu'il subissait ce soir où tout flattait, exaltait sa passion, peut-être, si leur entretien avait été plus libre, lui eût-il tout avoué: et l'immensité de son orgueil, et les calculs de sa sensualité, et la férocité de son égoïsme, et les flétrissures des amours faciles. Il s'attendrissait, il était vaincu par la confiance adorable de Renée, par sa pureté, inaltérabledans la faute, par son dévoûment aveugle, autant qu'il était conquis par son charme et enivré par ses succès. L'idée surtout de cette paternité possible le transportait de joie et de fierté.

Cependant, elle s'éloigna d'elle-même, sentant qu'elle se perdrait à rester près de lui, que leur conversation tomberait au chuchotement prolongé, que leurs regards les trahiraient.

Dans un groupe au milieu duquel elle s'assit, à côté d'une amie qui lui fit signe, on parlait beaucoup de Gambetta, que l'on attendait. Des messieurs, debout devant les dames, s'animaient à son sujet; les uns s'indignant de l'abominable concert de basses calomnies qui s'élevait de la France entière autour de son nom; les autres expliquant la méfiance publique, trouvant qu'il donnait prise, qu'il agissait en dictateur. On parlait des choix qu'il avait faits, pour des postes élevés, d'hommes hostiles à la République, ou qui ne la comprenaient pas à sa façon.

—C'est dans un but de réconciliation et d'apaisement, dit quelqu'un. Maintenant que le gouvernement est assez fort pour ne rien craindre des partis, ne peut-il pas se servir des éléments intelligents dispersés à droite comme à gauche? Songez combien de grands talents deviennent des non-valeurs par le système d'exclusion que vous préconisez.

—Oui, mais en attendant le pays s'inquiète...

—Le pays?... Oh! non, les électeurs de Charonne peut-être. Ceux que Gambetta appelle si justement des rats d'entre-pont pour la Nouvelle-Calédonie.

—Enfin, convenez qu'il est bien grave de mettre l'armée entre les mains de généraux qui ont les idées de...

Le causeur, brusquement interrompu par un changement de physionomie de ses auditeurs, se retourna machinalement.

Un homme de haute taille, aux cheveux gris et de tournure élégante et martiale, s'approchait du groupe. Il salua des dames qu'il connaissait et serra la main d'un gros monsieur jusque-là silencieux, qu'il appela: «Mon président» et qui lui répondit: «Général.»

—Vous parliez de Gambetta, fit le nouveau venu gaîment. Comme tout le monde, vous en disiez du mal. Avouez que je ne peux pas faire chorus.

—Qui est-ce? demanda tout bas Renée à sa voisine.

—Le général marquis de G..., répondit celle-ci sur le même ton. Gambetta vient de l'appeler avec le maréchal C... au conseil supérieur de la guerre.

—Voulez-vous que je vous raconte un fait dont je suis sûr? continuait le général. Il vousmontrera ce que vaut la légende qui représente Gambetta comme un autre Mazarin, remplissant d'or ses coffres et ses armoires. J'en puis parler, c'est une anecdote personnelle, mais il y a un tiers que je ne vous nommerai pas. Ce tiers est un monsieur que j'ai envoyé moi-même à Gambetta avec une lettre d'introduction. Intermédiaire d'une puissante compagnie, il venait proposer une affaire de chemins de fer très hardie, mais dont le succès était sûr, moyennant l'appui du Président du Conseil. La chose paraît faisable à Gambetta. Il promet de l'examiner. Le monsieur part, mais en s'en allant, il a le soin d'oublier sur la cheminée une traite d'un million. Traite parfaitement en règle, je vous assure, tirée sur des banquiers que nous connaissons tous, et qui, avertis, étaient en train de préparer les fonds. Que fait Gambetta? Il m'envoie un billet de trois lignes, à moi qui lui avais recommandé le personnage, et me prie de faire savoir à ce monsieur qu'il n'ait pas à remettre les pieds chez lui. J'ai le billet sur moi en ce moment, car il n'y a pas longtemps que ceci s'est passé, et je vous donne ma parole d'honneur que tout est arrivé comme je vous le raconte. Ce qu'il y a de mieux, c'est que l'affaire était bonne, et que sans ce malheureux pot-de-vin, Gambetta la faisait.

Le grand homme du jour, l'objet de tant depréoccupations, de tant de conversations contradictoires, parut enfin au bal des d'Altenheim, comme on désespérait déjà de l'y voir.

En entendant le roulement d'une voiture à l'heure où personne n'arrivait plus, Lionel et Renée se hâtèrent vers le hall, où déjà s'avançait le baron d'Altenheim. C'était, en effet, Gambetta. A peine eut-il serré la main du baron qu'il l'attira vers la porte à peine refermée, lui disant avec un rire plein de franche bonne humeur:

—Venez seulement, baron, jeter un coup d'œil à mon attelage. Voilà la paire de chevaux de quinze mille francs dont tout Paris, depuis deux jours, s'entretient comme d'un scandale. Venez, venez.

On fit deux pas sous la vérandah. Devant les marches se tenait un coupé de la Compagnie des Petites Voitures, attelé de deux doubles poneys à peine supérieurs aux chevaux de fiacre ordinaires. Gambetta était enchanté de sa plaisanterie.

—Mais, dit le baron, vous avez en tout cas les voitures du ministère.

—Oh! les écuries n'y sont pas richement montées. Pour ne pas trop fatiguer les chevaux, moi qui vais toujours vite et qui sors beaucoup, j'ai loué ceux-ci. C'est pour cela qu'on crie aujourd'hui contre l'insolence de mon luxe.

Il haussa ses puissantes épaules. Et, lorsque les domestiques l'eurent débarrassé de sa pelisse, il marcha vers le grand salon appuyé sur le bras de son hôte.

Décidément il était mieux à la tribune que dans le monde. C'était l'homme de la lutte, le rude tribun, non point le Mécène élégant dont il rêvait aussi de prendre le rôle. Sa carrure énorme paraissait presque grotesque sous l'habit noir; sa chemise, mal faite, se bossuait, s'entr'ouvrait sur sa large poitrine; il arracha de ses mains ses gants qui le gênaient. Sa lourde nature faisait craquer le réseau léger des convenances et des grâces mondaines, comme sa voix éclatante rompait le bourdonnement discret des salons.

Renée, d'abord un peu choquée dans son goût fin et sûr, se laissa pourtant volontiers conquérir par ce charmeur, dont toute l'habileté était la sincérité et la chaleur de l'âme.

Lionel la présenta, et Gambetta, tout de suite, lui parla de son portrait de Gisèle, qu'on venait de lui faire admirer.

Les gracieux compliments de son maître achevèrent de tourner la tête au jeune homme. Il se lança dans un éloge de Renée qui devait laisser peu de doute sur la nature de ses sentiments.

—Voyez-vous, monsieur le ministre, dit-il enachevant, voyez-vous cette jeune fille. Eh bien, j'ai un culte pour elle!

Son emphase et sa naïveté firent sourire Gambetta.

Ils restèrent un moment dans le groupe qui l'entouraient, parce que Renée était curieuse de l'entendre causer. Elle en retira du reste une autre petite impression désagréable.

On s'entretint des lois de l'histoire. Gambetta ne voyait dans la marche d'une nation que l'influence des grands hommes.

—Cependant, monsieur le ministre,—lui dit le savant distingué dont il combattait l'opinion,—un grand homme est le produit de son époque et il ne la produit pas. On a assassiné César, et un autre César a paru aussitôt. Ce n'est pas Auguste qui a fondé l'empire romain. Cette forme de gouvernement était devenue fatale. Il y des moments où la liberté est seule possible dans un État; d'autres, où la tyrannie est inévitable. La liberté crée les tribuns, la tyrannie crée les tyrans. Nul tribun et nul tyran n'a jamais délivré ni asservi un peuple qui n'était pas mûr pour la délivrance ou pour la servitude.

—Comment, docteur, s'écria Gambetta n'y tenant plus et dévoilant sa pensée secrète, vous me ferez croire que moi, moi qui aime mon pays, qui sais peut-être ce qu'il lui faut, qui possède jusqu'à un certain point le don de persuader, jene peux pas modifier les idées de ceux qui m'entourent, influencer des électeurs, changer le sort d'un scrutin, les décisions d'un conseil? Allons donc!

—Vous les changerez, mais dans le sens où ils marchent, monsieur le ministre. Vous êtes le fruit de votre époque. C'est comme si une poire disait: «Je suis poire, donc l'arbre sur lequel je pousse, de par moi, sera poirier.» Est-elle poire parce qu'il est poirier? est-il poirier parce qu'elle est poire?That is the question.

Gambetta frappa du poing sur un guéridon près duquel il se trouvait.

—Je le déclare, s'écria-t-il, ce qu'il y a de plus funeste dans un État, c'est l'influence des savants et des philosophes!

Vers la fin de la nuit, tandis qu'on dansait le cotillon, Lionel dit à Renée qu'à cause d'elle il était revenu trop promptement de son dernier voyage, qu'il devait absolument retourner pour quelques jours dans le Midi. Voir ses parents n'était pas le seul but qu'il eût en retournant là-bas. Mais il préparait dans le département des Pyrénées-Maritimes son élection pour la prochaine législature.

—Gambetta, lui dit-il, va faire passer le scrutin de liste. Messieurs X..., Y... et Z..., qui sont sûrs d'être réélus dans ce département, sesont engagés à me mettre avec eux sur la liste opportuniste. Je dois préparer le terrain, me faire connaître. Les vacances parlementaires durent quelques jours encore. Il faut que j'en profite.

Renée s'affligeait.

—Oh! je ne serai pas longtemps absent. Mais j'ai attendu ce bal pour repartir. Il faut me hâter. Je prends demain le train de huit heures à la gare d'Orléans. Sais-tu, mignonne, que c'est long et triste, le trajet de la rue Las-Cases à la gare d'Orléans. Si tu étais une bonne petite femme, tu viendrais m'accompagner.

Il la tutoyait ainsi tout bas, dans l'angle où ils s'étaient réfugiés. Elle était couverte par les rubans, les fleurs, les grelots du cotillon qu'on était venu lui offrir, et qu'elle accrochait à son corsage; mais elle ne se levait plus que rarement pour faire un tour de valse.

—T'accompagner demain à sept heures? Mais c'est dans un instant, dit-elle.

—Eh bien, oui.

—Il faudrait me rhabiller et quitter l'hôtel sans me coucher, que penserait-on?

—Tu dirais que tu as une leçon de bonne heure.

—Cela paraîtra bien drôle. Puis, écoute, je serai bien fatiguée.

Il la supplia, et elle le fit. Risquant tous lescommentaires, bravant le froid, la lassitude, elle remit sa toilette de ville et quitta l'hôtel d'Altenheim à six heures et demie du matin, par la nuit profonde. Ne trouvant pas de voiture, elle se rendit à pied jusqu'au coin du pont de la Concorde, où il lui avait donné rendez-vous. Quand elle passa devant les Tuileries, le jour se levait à l'est et les arbres noirs se dessinaient sur un ciel sanglant. Elle arriva la première, et fit quelques pas, de-ci de-là, toute grelottante, jusqu'à ce qu'elle vît paraître un fiacre contenant Lionel, enveloppé de fourrures et de plaids, avec son sac de nuit qu'il remit au cocher pour faire une place à la jeune fille. Et elle se trouvait heureuse de sentir autour d'elle son bras caressant, d'appuyer sa tête alourdie sur son épaule. Jamais elle n'eût songé à remarquer son égoïsme. N'était-ce pas un bonheur qu'il ne pût pas se passer d'elle, ni partir sans lui dire adieu.

—Que tu es bonne, ma petite chérie! lui répétait-il. Moi, encore, j'ai eu le temps de rentrer et de dormir deux heures, mais toi tu ne t'es pas couchée.

—Ceci n'est rien, répondit-elle. Mais que penseront les d'Altenheim, et mes parents eux-mêmes chez qui je vais rentrer trop tôt, à neuf heures du matin?

—Écoute, ma Renée, ne regrette pas tous ces légers ennuis. Bientôt ni les d'Altenheim, nites parents n'auront rien à voir dans ta conduite. Elle ne regardera que moi seul.

—Que veux-tu dire?

—Eh bien, je vais te découvrir à présent le vrai but de mon voyage. Je l'ai décidé cette nuit, au milieu même du bal. Tu m'apparaissais si belle, si fêtée... Je t'ai vue sous un jour que je ne connaissais pas. J'ai pensé à tes larmes de la veille, et je ne veux pas que tu pleures à cause de moi. J'ai résolu de t'épouser.

—Oh! chéri, est-ce vrai? Vivre toujours ensemble! Te posséder complètement, porter ton nom, partager ta vie! Nous réjouir de voir naître notre petit enfant... L'avoir toujours entre nous... O mon Lionel! tu le désires vraiment?

—Je le désire de toute mon âme. Je pars exprès pour en parler à mes parents.

—Écoute, as-tu bien réfléchi? Je ne te le demande pas. Si tu allais en souffrir... Oh! vois-tu, si je l'accepte, ce n'est que pour notre enfant.

—Comment, mignonne, tu me refuserais le bonheur?

—O cher! le bonheur... Oui, le bonheur, tu l'auras, autant qu'une femme peut le donner.

Il la pressa contre son cœur. Tous deux demeurèrent silencieux, pris d'une émotion trop forte pour des paroles.

—Tu sais, reprit-il, tu ne me dois aucunereconnaissance. Je serai très fier de ma petite femme. Tu deviendras une grande artiste. J'ai entendu Bonnat qui le disait hier à quelqu'un, pendant le bal. Tu le connais un peu, Bonnat; tu pourras lui demander d'être ton témoin à notre mariage, avec le baron d'Altenheim. Moi, j'aurai Gambetta et Brisson. Tous les journaux en parleront. Sais-tu que ce sera une vraie réclame pour mon élection que de t'épouser?

Comment eût-elle réfléchi sur les derniers mots? Elle était trop heureuse, trop attendrie, trop pénétrée de la grandeur d'âme de Lionel. Elle était contente de lui apporter du moins en dot une petite satisfaction de vanité.

—Mais si tes parents ne voulaient pas? dit-elle.

—N'aie pas peur. Je suis leur fils unique. Jamais ils ne m'ont rien refusé. J'aurai peut-être un peu de mal à leur faire accepter une résolution si soudaine, parce qu'ils ne te connaissent pas. Quand ils t'auront vue, ils t'aimeront comme moi. Qui est-ce qui pourrait ne pas t'aimer?

—Songe donc, reprit-il au bout d'un moment, comme ma mère sera heureuse d'avoir auprès d'elle une belle-fille intéressante comme toi, elle qui est constamment souffrante, privée de toute distraction. Et quand notre petit enfant jouera autour d'elle!... Elle rêve absolumentd'avoir un petit-fils ou une petite-fille. Ah! par exemple, je ne dirai pas là-bas que le bébé est en route... Tu comprends, mon père trouverait que c'est un peu tard pour le consulter, il serait furieux.

—Pourtant, dit Renée, c'est la raison décisive, au cas où il refuserait absolument. Ah! vois-tu, j'ai peur qu'il ne refuse. J'aime mieux qu'il me blâme s'il le faut, mais que mon enfant ait une famille légitime. Pour moi, je t'autorise à tout avouer.

Lionel l'assura qu'il était certain de triompher.

—D'ailleurs, ajouta-t-il, n'est-ce pas moi qui t'épouse? Ma parole te suffit, je me charge du reste.

Le fiacre entrait dans la cour de la gare. Dans une salle d'attente déserte, ils se firent leurs adieux, et tandis que leurs lèvres se rencontraient, ils murmuraient:

—Au revoir, ma petite femme chérie.

—Au revoir, mon Lionel, mon mari adoré.


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