V
HEUREUSEMENT, le portrait de Gisèle était presque achevé, car, après le bal où elle s'était laissé compromettre par Lionel, les d'Altenheim se montrèrent froids à l'égard de Renée.
Elle ne s'en inquiéta guère, tout absorbée par les rêves, les émotions, les tendresses de sa triple situation de jeune fille, de femme et de fiancée. Elle redoublait d'amour pour ses parents; et, si elle commençait à souffrir de les tromper, c'était seulement dans le regret de ne pouvoir leur faire partager ses joies. Deux ou trois lettres de Lionel arrivèrent, renouvelant ses promesses, se réjouissant de l'avenir, et toutes pleines de mots caressants. Il écrivait comme il parlait, avec des raffinements voluptueux d'expression, de petites phrases d'une douceur exquise, que Renée se répétait mille fois ensuite et qui la faisaient frémirdélicieusement. Il signait souvent: «Le plus amoureux des époux.»
Cependant MmeSorel, avec sa perspicacité maternelle, pressentit que Renée gardait un secret. Elle ne s'inquiéta guère d'abord, la voyant plus joyeuse et mieux inspirée dans ses travaux que jamais. Puis elle fit une remarque: c'est qu'il venait beaucoup de lettres pour sa fille dont l'adresse offrait la même écriture que le paquet envoyé par le jeune Duplessier. Au second voyage de Lionel, quand elle vit les timbres de la poste, elle n'eut plus de doutes sur la personnalité du correspondant. L'idée ne lui vint même pas de décacheter une de ces lettres, mais elle se décida à questionner sa fille.
Dès ses premiers mots, Renée tomba dans ses bras, et lui avoua leur amour réciproque. Peu s'en fallut qu'elle ne dît tout. Il lui répugnait tant de cacher quelque chose à sa mère, et elle se sentait tellement innocente qu'elle ne comprenait pas qu'on pût la blâmer. C'était ce sentiment qui faussait complètement dans cette période de sa vie sa notion du bien et du mal. Si, au lieu de son éducation étroitement religieuse, de sa croyance en la grâce divine, aux avertissements du Saint-Esprit dans son cœur, on lui avait enseigné la véritable origine de la morale, elle n'eût pas attendu, malgré elle, malgré la transformation de sa piété, la condamnation mystérieused'une voix intérieure. Sa raison seule lui aurais appris qu'elle était criminelle, et plus encore: qu'elle était jugée, condamnée dès son premier pas dans la faute par l'éternelle justice des choses, et que déjà s'avançait rapidement le jour où elle allait souffrir.
—Oui, maman, oui, c'est vrai, j'aime Lionel et lui-même ne veut pas d'autre femme que moi. Nous avons eu le tort de nous promettre l'un à l'autre sans consulter d'abord nos parents. Mais vois-tu, mère, ne me gronde pas. Tout est déjà réparé. Il m'écrit qu'il a gagné sa cause auprès des siens, et moi, je suis sûre, n'est-ce pas, mère chérie, que tu ne vas pas me dire non.
MmeSorel souriait, attendrie, malgré qu'elle en eût, par ce petit roman qu'elle croyait à peine ébauché, et dont, tout d'abord, elle avait blâmé l'imprudence; convaincue surtout par le bonheur qui rayonnait dans les yeux de sa fille; enfin conquise d'avance par ce charme audacieux de Lionel, qui s'imposait à toutes les femmes.
—Mais si ton père nous refuse? dit-elle. Tu sais qu'il ne partage pas l'enthousiasme général pour le jeune Duplessier.
—Oh! maman, ce n'est pas possible. Quand il verra plus souvent Lionel il découvrira tout ce qu'il vaut. Il n'a contre lui qu'un préjugé instinctif, il le connaît à peine. Puis, je saurais bien le décider. Il ne voudra pas me voir mourir de chagrin.
—Tu en es là? reprit avec un peu d'inquiétude la douce MmeSorel. Ne te monte pas la tête, ma chère enfant. Aucun homme ne vaut que l'on meure pour lui.
—Oh! maman!...
—Enfin, cela me fait peur de t'entendre parler ainsi. Ce mariage n'est pas fait...
—Maman, j'ai la parole de Lionel. Rien ne m'empêchera de devenir sa femme.
Elle ajouta avec cette rouerie féminine toujours au service des plus franches:
—Et nous sommes tous deux résolus à nous marier le plus promptement possible. Lionel aura Gambetta pour témoin. Le Grand Ministère n'est pas éternel. Tu comprends qu'on peut se dépêcher pour avoir sur son contrat la signature d'un Président du Conseil.
Après cette conversation, quelques jours se passèrent sans que Renée reçût aucune nouvelle. L'inquiétude la saisit. Non pas qu'elle doutât de la bonne foi de celui qu'elle considérait maintenant comme son mari, mais elle eut peur d'une maladie, d'un accident. Puis la certitude grandissait en elle tous les jours sur l'état où elle se trouvait. Elle fouillait la bibliothèque de son père pour y trouver des livres de médecine. Elle ne doutait plus, et le silence étrange de Lionel aidant, elle tomba tout à coup du haut de sa félicité dans un abîme d'épouvante. Ses jouespâlirent, ses yeux se marbrèrent de noir, ses traits se tirèrent.
Sa mère, attribuant de tels symptômes physiques à la seule force du sentiment, s'effraya d'une passion sur laquelle une simple contrariété agissait avec une telle violence.
—Tu n'as pas de lettre. Qu'importe, il en viendra. Les jeunes gens sont étourdis. Puis, ma chérie, je t'en conjure, ne prends pas les choses tellement à cœur. Envisage la possibilité d'un acte de légèreté chez Lionel. Il s'est peut-être engagé un peu étourdiment. Il recule aujourd'hui à la première difficulté. J'espère que tu aurais la force de l'éloigner aussitôt de ton cœur, dont il ne serait pas digne. Toi-même tu as été bien imprudente! N'écris plus, maintenant, n'écris pas...
Cette femme charmante et bonne, qui de sa vie n'avait fait un pas hors du droit chemin du plus strict devoir, se rendait, inconsciemment et par tendresse, complice de cette passion de l'amour, qu'elle avait jusque-là considérée en elle-même comme un péché, et qui brûlait le cœur de sa fille. Elle épiait le facteur avec autant d'anxiété que Renée. O naïveté de cette âme douce! elle priait Dieu, son rigide Dieu protestant, pour qu'il fît Lionel sincèrement amoureux.
L'agonie que traversa Renée pendant ces quelques jours eût vraiment suffi à expier safaute, si le châtiment venait d'un juge souverain qui le proportionne à l'offense. Mais la loi universelle qui nous gouverne, agit autrement. On lui fournit une cause et elle en développe l'effet avec la rigueur mathématique et implacable d'un engrenage auquel on a livré un doigt et qui met en lambeaux tout le corps. Ce n'était que le commencement.
Hélas! il fallait aller, venir, donner ses leçons de dessin, s'asseoir pendant des heures dans l'atelier coquet de l'hôtel d'Altenheim, en face de la belle Gisèle qui posait maintenant d'un air pincé. Le portrait fut enfin terminé. Il était superbe. Ce fut un soulagement pour la jeune artiste de ne plus franchir cette porte, traverser ce hall, où le souvenir d'une nuit enivrante, nuit de succès et d'amour, lui rendait plus sombre l'horreur de l'isolement et de la honte irréparable.
«S'il allait ne jamais revenir, pensait-elle. Si je n'entendais plus parler de lui. Ses parents furieux l'ont retenu là-bas et lui ont fait prêter quelque horrible serment auquel il ne peut plus manquer.»
Elle avait abandonné son joli tableau desBoulevards au 1erJanvier. Son père lui-même, tout aveugle qu'il fût, pressentait un changement chez sa fille, dont il n'entendait plus, à tout propos, résonner joyeusement la voix claire.
Un jour, elle lui demanda ce qu'il pensait du suicide. Il le désapprouvait absolument.
—Cependant, dit-elle, pour échapper au déshonneur?...
—Si le déshonneur est mérité, répondit le professeur, qu'on le supporte! S'il est immérité, qu'on le dédaigne!
—Mais, père, reprit la malheureuse, essayant de réprimer dans sa voix un affreux tremblement, si c'est pour l'éviter à ceux que nous aimons?
M. Sorel réfléchit un instant et répondit, pesant ses dures paroles comme s'il prononçait un arrêt:
—Il peut y avoir tel cas, où, en disparaissant, on évite de faire souffrir les autres de la honte méritée par soi seul. C'est un strict devoir de se supprimer alors, si on le fait avec assez de résolution, d'adresse et de promptitude pour prévenir véritablement le mal que l'on prévoit.
Elle crut qu'il l'avait devinée et qu'il parlait pour elle. C'était lui-même qui la condamnait à mort. Elle l'en savait parfaitement capable, s'il pressentait l'ombre de la vérité. Épouvantée, chancelante, elle se retira dans son atelier. Sa boîte de couleurs ne contenait-elle pas des poisons violents? On supposerait une maladresse. Tandis qu'elle maniait les tubes, regardant leurs inscriptions de ses yeux dilatés et fixes, un atroceattendrissement la saisit. Quoi donc! c'est à ce but sombre que serviraient les chers matériaux de son art?... Elle qui les touchait autrefois si gaîment, avec des ambitions si pures, un si immense espoir!... Elle éclata en sanglots.
«Oh! pensa-t-elle, est-ce possible? Est-ce moi, est-ce moi qui vais mourir? Mourir ainsi, me tuer!... O Lionel!»
Ses larmes détendirent un peu son cœur convulsé par l'angoisse. Elle songea qu'elle avait encore un certain temps devant elle avant d'être forcée d'exécuter l'acte terrible qu'elle croyait nécessaire. Elle résolut d'attendre un peu.
Le lendemain matin, comme elle descendait pour faire une course, sa mère, qui guettait à la dérobée son visage défait avec une inquiétude toujours croissante, lui dit:
—Je viens de voir le facteur traverser la rue. Je vais me mettre au balcon. S'il a apporté quelque chose pour toi, montre-le-moi d'en bas pour que je le sache plus tôt.
Renée descendit les cinq étages. Combien de fois, depuis une semaine, passant devant la loge de la concierge, elle avait senti son cœur défaillir à voir cette femme tranquillement assise à son ouvrage et dont un geste eût pu—c'est l'effet que cela lui faisait—lui rendre le bonheur et la vie. Cette fois, elle n'osait plus franchir ces trois pas qui lui enlèveraient si vite son faibleespoir. Elle rassembla tout son courage, passa doucement:
—Mademoiselle Sorel! dit la voix de la bonne femme.
C'était une lettre! une lettre... et de l'écriture bien connue!
Elle traversa sur le trottoir opposé, vit sa mère au balcon:
«Bonne, oh! bonne mère!... pensa-t-elle en levant vers elle le petit carré de papier blanc. Mon Dieu! pourvu qu'elle ne souffre pas par ma faute! Oh! que tout soit encore réparé, à cause d'elle, sinon pour moi!»
Elle brisa l'enveloppe. La lettre venait de Paris. Lionel était de retour depuis une huitaine, mais il ne le lui avait pas encore fait savoir, ne pouvant lui indiquer un lieu de rendez-vous. Il ne fallait plus songer à la rue Chevert. L'ami qui lui prêtait l'appartement était revenu tout à coup. C'était bien contrariant. Un ton froid, tel que Renée n'en avait jamais entendu de sa part. Nulle allusion au mariage. Voilà quelle était cette épître.
Plus navrée par cette réalité qu'elle ne l'avait été par ses incertitudes, la jeune fille entra dans un bureau de poste et envoya un télégramme à Lionel:
«Il faut absolument que je te parle. Si tu asquelque chose de pénible à me dire, n'aie peur de rien, je suis forte. Ce que je ne puis supporter, c'est le doute noir qui m'envahit en ce moment. Je deviens folle. Aie pitié, et sois à l'église Sainte-Clotilde cet après-midi, à trois heures.»
Trois heures cinq, trois heures dix; le quart sonna à l'horloge de l'église. Renée tournait lentement autour de la nef, alors presque déserte. Par cet après-midi d'hiver, une ombre bleuâtre emplissait l'énorme vaisseau, et dans cette ombre scintillaient vaguement des reflets d'or pâli. Au fond du sanctuaire, une veilleuse brillait comme une étoile rouge devant l'autel de la Vierge. Renée comptait les minutes lentes, et lorsque, ramenée par sa triste promenade au pied de l'orgue, elle s'apercevait qu'elle venait d'achever un tour entier, elle sentait son cœur plus lourd et plus glacé dans sa poitrine. Un monsieur se tenait auprès du bénitier, qui, chaque fois qu'elle se rapprochait, faisait deux pas au-devant d'elle, souriant, tâchant d'attirer son attention. A la fin, il se décida à lui parler:
—Vous êtes trop jolie, mademoiselle, dit-il, pour qu'on vous fasse attendre aussi longtemps.
Elle l'avait regardé, machinalement, ne comprenant pas ce qu'il voulait. Il ajouta:
—Si vous me faisiez l'honneur de me donnerun rendez-vous, je vous jure bien que j'y serais le premier.
Elle s'enfuit avec dégoût, s'agenouilla sur un prie-dieu, mit sa tête dans ses mains. Cette insolente galanterie, à laquelle autrefois elle n'aurait songé qu'une minute avec colère pour l'oublier ensuite avec dédain, lui fit en ce moment une impression abominable. Elle n'y voyait pas un incident banal, mais une humiliation directe, méritée. Oui, méritée. Était-elle supérieure, après tout, à la chercheuse d'aventure que cet homme avait cru voir en elle? Sa fierté l'abandonnait, dans l'abîme d'angoisse où elle se sentait glisser. Elle se jetait sans transition à l'extrême tout à fait contraire, et, après s'être élevée par son amour au-dessus de la vie, au-dessus de la société, elle retombait d'une effroyable chute dans des bas-fonds tout pleins d'ombres hideuses.
Plus tard, elle devait comprendre le rigoureux enchaînement de sentiments en apparence si opposés. Il est vrai que son dévoûment, que sa noble passion, avaient grandi sa nature. Mais il est vrai aussi qu'elle devait sentir la puissance des antiques lois sociales. L'horrible comparaison qui s'imposait à elle, la comparaison avec toutes les irrégulières et toutes les déclassées de ce monde, devenait le supplice de cette créature délicate par excellence. Voilà sous quelle forme apparaissait son péché; voilà quels aiguillonsempruntait son remords. Péché social, remords social. Pour n'être point le vieux péché ni le vieux remords bibliques, ils n'en étaient que plus sombres, plus déchirants, plus implacables. Car la société humaine, organisme vivant et complexe, d'un ordre moral absolument élevé, demande pour se développer autant de respect et d'obéissance que le Dieu de la Bible, et elle est encore plus redoutable que lui, étant impersonnelle. Pure entre les plus pures au fond de son âme, mais coupable au nom du code protecteur de cette même société, Renée souffrait du contraste, absolument inexplicable pour elle, entre le sentiment de sa grandeur intime et le sentiment, non moins réel, de son abaissement mérité. Elle avait commis le crime de Marguerite. Le mauvais ange ne lui sifflait pas ses mots ricaneurs à l'oreille, et l'enfer ne l'attendait pas. Pourtant le châtiment commençait à l'atteindre. Mais malheur à celui qui s'en fit l'instrument!
Lionel ne vint pas dans l'église Sainte-Clotilde. Renée, toujours à genoux, tressaillait chaque fois que la portière en retombant faisait résonner le tambour de drap rouge. Deux fois, elle crut qu'il entrait. Enfin!... Mais non, c'était un étranger armé de son Bœdecker, ou bien quelque autre amoureux qui se mit à tourner, lui aussi, autour de l'église.
Au bout de trois quarts d'heure, elle n'y tint plus; elle sortit. Mais il était impossible qu'elle rentrât sans le voir. Elle prit la rue Las-Cases, passa devant l'hôtel de Ligneul. Les fenêtres closes ne lui apprirent rien, et jamais elle n'eût osé sonner à la porte.
—D'ailleurs, pensa-t-elle, à cette heure-ci, il doit être au ministère.
Elle y alla. Monsieur le chef de cabinet de monsieur le sous-secrétaire d'État était absent.
—Le trouverai-je peut-être à la Chambre? demanda-t-elle.
On n'en savait rien.
Elle s'y rendit, donna une pièce d'argent à un huissier, qui s'offrit à s'enquérir de M. Duplessier. Tous ces hommes le connaissaient comme l'enfant de la maison, ayant eu constamment affaire à lui pendant que Gambetta était président de la Chambre.
Un moment après, Lionel traversa le salon des Pas-Perdus, où quelques députés se promenaient en causant. Renée le vit de loin par la porte entr'ouverte. Il la rejoignit dans le vestibule.
—C'est toi! dit-elle. Tu n'as donc pas reçu mon télégramme?
—Si... Je n'ai pas pu venir.
—Il faut absolument que je te parle.
—Attends, nous ne pouvons pas rester ici. Nous allons sortir.
Il disparut, puis revint avec sa pelisse et son chapeau, mit la main de Renée sous son bras et l'entraîna vers les Champs-Élysées, où s'allumaient les réverbères.
—Comment vas-tu, ma petite chérie? lui dit-il, de l'air le plus naturel du monde. Tu as bien fait de venir me chercher. J'avais tant envie de te voir!
—Vraiment, Lionel? Cependant tu ne m'aimes plus, n'est-ce pas? C'est bien fini?
—Fini?... J'espère bien que non. Mais, si, je t'aime toujours.
—Et tu me laisses dans une telle inquiétude!
—Tu as été inquiète?... Pauvre mignonne! Mais c'est que, vois-tu, j'ai été horriblement occupé, très contrarié même.
—Pourquoi?
—Les choses vont bien mal. On veut renverser le ministère. Nous sommes très inquiets.
—Oh! quel malheur!
—Oui, quel malheur! Un grand malheur pour moi, pour nous deux, vois-tu. Gambetta tombant si vite, avant d'avoir rien fait, sera terriblement amoindri. J'en subirai personnellement le contre-coup. Toute ma carrière peut s'en ressentir. En tout cas, je perds ma position.
—Tu ne resteras pas au ministère?
—A quoi penses-tu? Nous donnerons tousnotre démission. Les chefs de cabinet, les sous-secrétaires d'État, tout cela file avec les ministres. Moi surtout, voyons. Tu ne veux pas que je serve les gens qui auront mis Gambetta à la porte.
—Alors?
—Alors, ma pauvre petite, tu comprends que tout cela bouleverse un peu mes projets. Nous ne pouvons plus songer à nous marier, n'est-ce pas?
Elle se tut. Le ton indifférent de Lionel, malgré la câlinerie de certains mots, lui faisait plus de mal que la terrible nouvelle.
—D'ailleurs, ajouta-t-il, je t'avouerai que mes parents refusent leur consentement. Mon père me trouve trop jeune. Il a essayé de me démontrer que je me repentirai plus tard, alors que, arrivé à quelque grande position, je pourrai choisir entre les plus beaux partis... Qu'est-ce que tu as? Ne me retire pas ta petite main. Je ne dis pas que je pense tout à fait comme lui...
Il souleva jusqu'à ses lèvres la main tremblante que Renée avait détachée de son bras et qu'il y reposa en la caressant doucement.
—Ma mère aussi, continua-t-il, ma mère ne veut pas entendre parler pour moi d'une femme artiste.
Il y eut un silence. Tous deux continuaient àmarcher sous les arbres, dans la direction de l'Arc-de-Triomphe.
—Tu ne me parles pas, Rénette, fit Lionel d'un ton de reproche cajoleur.
—As-tu dit à tes parents, demanda Renée, qu'il s'agissait du bonheur de ton enfant?
—Oh! je me suis bien gardé de rien leur dire de semblable. C'est pour le coup que mon père se serait moqué de moi. Il m'aurait dit: «Du moment que tu as déjà la femme, pourquoi diable l'épouserais-tu?»
L'abominable brutalité de ces paroles atteignit Renée en plein cœur. Il ne lui en fallait pas tant! Elle était si fine, elle comprenait si vite.
«Il ne sait pas ce qu'il dit, pensa-t-elle. Il n'attache pas à ces mots le sens qui me fait tant de mal. Ce n'est pas possible. Il souffre lui-même et tranche ainsi violemment pour achever l'exécution plus vite.»
Elle l'excusait intérieurement. Ce fut sa tactique involontaire longtemps encore. S'il avait fallu le mépriser, à quel degré de souffrance n'aurait-elle pas été soumise!
—Laisse la femme de côté, reprit-elle. C'est de l'enfant que je parlais.
—L'enfant!... Mais que nous soyons mariés ou non, nous ne l'en aimerons pas moins.
—Il n'aura ni père ni mère.
—Ah çà!.. où prends-tu cette monstruosité?Imagines-tu qu'il faille abandonner son enfant parce qu'on ne se marie pas? Il aura un père qui l'aimera beaucoup et la plus gentille petite maman du monde.
—Encore une question, Lionel. As-tu dit à tes parents que tu as donné ta parole?
—Ma parole à qui? de quoi?
—Ta parole à moi... de m'épouser.
—Tu plaisantes, ma chère. Cette parole m'engageait dans la limite du possible seulement. Au lieu de la retourner maintenant contre moi, tu dois la considérer comme une grande preuve d'amour, puisqu'à un moment donné, j'ai été disposé à faire de toi ma femme, malgré toutes les difficultés que je prévoyais. Ces difficultés ont été plus grandes que je ne pouvais m'y attendre. Elles se sont compliquées davantage encore. Il n'y a vraiment pas de ma faute. Ma parole ne t'a rien fait faire de plus ni de moins, puisque tu t'étais déjà donnée à moi. Ne gâte donc pas par des sophismes et des reproches la beauté de ton dévoûment.
—Lionel, dit Renée, dont les yeux à la faveur de la nuit laissaient couler leurs larmes atroces, Lionel, je ne te fais aucun reproche. Si je lutte un peu, c'est pour notre enfant. Ne me dis rien de cruel, car je souffre plus qu'une créature humaine ne peut souffrir. Qu'ai-je fait, mon Dieu! que t'aimer de toute mon âme? Et voiciqu'il faut que j'en meure. Oh! je n'aurais pas voulu mourir... J'aurais voulu vivre pour t'aimer encore, pour te rendre heureux, pour te voir glorieux et grand. J'aurais voulu vivre pour mes pauvres parents, que ma mort tuera de douleur. J'aurais voulu vivre pour faire de beaux tableaux. J'en rêvais de si magnifiques?...
Elle ne pouvait plus prononcer distinctement ce qu'elle disait, car sa bouche se tordait d'angoisse.
—Es-tu folle, on n'en meurt pas, fit Lionel, sans se départir un instant de son implacable ton de tendresse résignée.
—Je suis obligée de me tuer, dit Renée.
—Tu commettras un crime affreux. Tu briseras ma vie, tu anéantiras celle qui commence en toi. Crois-tu que tes parents, s'ils avaient à choisir, ne préféreraient pas aider au mystère de cette naissance, qu'il est si facile de dissimuler, plutôt que de te voir morte. Tu agiras lâchement, et tu n'arrangeras rien, car l'autopsie de ton corps révélera la cause de ton suicide. On saura par ta mort ce que tu pourrais si aisément cacher avec un peu d'adresse et sans quitter ce monde.
—Je sais ce que choisirait mon père, dit Renée; j'ai parlé de quelque chose d'analogue devant lui, l'autre jour, et je sais qu'il aimerait mieux me tuer de sa main.
—Il n'a pas besoin de le savoir.
—Je souffrirais trop, poursuivit-elle, de mettre au monde un enfant dans ces conditions abominables. Pauvre petite âme point éclose, je l'emporterai avec moi dans la tombe, et je lui épargnerai l'horreur de vivre. Oh! jamais je n'aurais cru, il y a deux mois, qu'il existait de pareilles angoisses... J'étais si confiante, j'étais si gaie!
—Tu veux me quitter, méchante, regarde-moi, ose me le dire en face. Tu veux te séparer de ton petit chéri?
Et il se penchait vers elle, essayant, pour empêcher l'effet d'une résolution qui commençait à l'effrayer, le pouvoir de ses regards si voluptueux et si beaux.
En les rencontrant, elle éclata en sanglots convulsifs. Il appela un fiacre, la fit monter dedans et la ramena près de chez elle, couvrant ses joues humides des plus ardents baisers, s'efforçant d'endormir sa douleur sous les plus folles caresses.
Malgré toute la force de son énergie, Renée ne put cacher qu'une partie—la plus grave—de ses angoisses à sa mère. A la première question, si tendrement inquiète, elle fondit en larmes.
—Il ne faut pas y songer, dit-elle. Il a fait tout ce qu'il a pu, je t'assure, mère, mais c'est impossible. Ses parents ont refusé leur consentement, parce que je suis pauvre et aussi parceque je suis artiste et que je travaille pour gagner ma vie. Ce qui les a irrévocablement déterminés, c'est la situation politique. M. Gambetta va tomber, paraît-il. Lionel restera sans position. On ne peut lui demander de fonder un ménage dans de telles conditions.
—Mais qu'est-ce que c'est donc que ce garçon-là? s'écria la mère indignée. On peut être étourdi à ce point, promettre et se dédire pour une partie de plaisir, mais non pas pour une chose aussi grave qu'un mariage. On ne se joue pas ainsi du cœur d'une jeune fille, et d'une jeune fille comme toi!
—Oh! maman, tu ne sais pas tout. Ce n'est pas tout à fait sa faute.
—Qu'est-ce que je ne sais pas? s'écria MmeSorel.
Elle avait pâli si soudainement que sa fille répondit bien vite:
—Rien, rien du tout. Il m'avait seulement dit qu'il désirait ce mariage. Il craignait les obstacles, il ne me les avait pas cachés. Oh! je t'en prie, maman, si tu ne veux pas me briser le cœur, ne me dis pas du mal de lui.
MmeSorel éprouvait un mélange de sentiments très divers: une immense pitié, une sympathie profonde pour sa fille, en même temps qu'une sourde irritation contre cette enfant qui pleurait ainsi à cause d'un homme,et qui osait l'avouer. Cet amour attendrissait son cœur et blessait son âme puritaine. Puis elle était indignée contre Lionel. Un certain mécontentement d'elle-même, l'idée qu'elle aurait pu empêcher tout cela aigrissait encore sa douleur. Cet état d'âme compliqué eut pour résultante—si l'on peut s'exprimer ainsi—une colère très inattendue chez une personne aussi douce.
—Ne me parle plus de cette sotte histoire, dit-elle à sa fille, ne me la rappelle pas si tu ne veux perdre absolument ma confiance. Je suis stupéfaite de penser que toi, une fille raisonnable, si sérieusement élevée, tu aies pu entretenir une correspondance clandestine avec un garçon, et surtout avec un être de cette espèce... un godelureau qui s'est moqué de toi naturellement, bien qu'il ne t'aille pas à la cheville. Ne me le nomme plus, ou je lui écrirai moi-même ma façon de penser. Grand Dieu! si ton père savait ce qui se passe, et que j'ai eu la bêtise d'écouter tout cela, il ne nous pardonnerait jamais, ni à l'une ni à l'autre... Maintenant, n'est-ce pas, Renée, ce n'est pas parce que je suis à ta charge que je perdrai mon autorité sur toi. Écoute-moi bien: si je revois l'écriture de ce manant sur une lettre qu'il aurait l'audace de t'envoyer, j'ouvre l'enveloppe et je fais la lecture du contenu à ton père. Je ne veux pas garder pour moi une telle responsabilité. Si tu dois nous amener dans lamaison de semblables histoires, nous t'y laisserons toute seule, y vivre à ta guise et y recevoir même tes amoureux si ça te fait plaisir. Avec la pension de ton père, nous aurons, lui et moi, du pain tous les jours dans quelque grenier, c'est tout ce qu'il nous faut.
Attérrée devant cette explosion inattendue, sentant combien sa mère devait souffrir pour en arriver à cette exaspération presque maladive, à cette grossièreté, tout à fait inouïe pour elle, de langage, Renée baissait la tête, se taisait. Elle ressentait de nouveau cette impression affreuse que l'impertinence d'un passant lui avait fait éprouver dans l'église Sainte-Clotilde. C'était quelque chose comme l'enlizement dans un bourbier. Peu à peu le flot hideux montait, le flot de honte et de mépris, le flot de mensonge qui lui entrait de force dans la bouche et l'étouffait.
Elle se leva, fit un pas vers sa mère, s'efforça de sourire.
—Regarde, maman, lui dit-elle, tu le vois bien, je ris, je n'ai plus de chagrin. C'était le premier moment. Mais tu as raison. Je ne penserai plus à Lionel. Je suis si heureuse entre papa et toi! Ne parle pas de me quitter. Vraiment, tu sais, je ne l'aimais pas tant. Tiens, c'est oublié, c'est fini. Qu'il n'en soit plus question.
Elle se remit à peindre, avec une bravoure apparente; mais toute inspiration l'avait abandonnée. Elle ne fit rien de bon, et, pour comble de tristesse, douta de son talent.
—De quel orgueil insensé je me suis nourrie! songea-t-elle. Tous mes rêves d'art et d'amour n'étaient que de vaniteuses chimères.
Elle se plaça devant une glace et s'interpella avec amertume, se raillant elle-même, tournant en dérision jusqu'à son visage, si frais et si brillant jadis, et qui se fanait dans les veilles, les larmes et les premières fatigues de la grossesse.
«Tu n'étais même pas jolie, pauvre Renée,» se disait-elle.
Elle interrogeait les moindres symptômes qui se manifestaient en elle, avec une horreur croissante. Elle épiait son corps, jetait sur sa personne des regards effarés. Oh! posséder le malheur dans sa chair, dans son sang, l'emporter partout avec soi, quelle épouvante et quel mystère! Elle songeait encore à se tuer. Pourtant un des arguments de Lionel avait ébranlé sa résolution. Peut-être serait-elle plus sûre d'épargner à ses parents la honte et la douleur à force d'énergie et d'adresse que par une mort volontaire dont les moindres détails seraient publiés, commentés.
Un soir, comme son père et sa mère étaient déjà couchés, elle traversa l'antichambre et vità terre une lettre que la concierge, montée trop tard et n'osant pas sonner, avait glissée sous la porte. Renée la ramassa en tremblant. Elle était de Lionel. Heureusement MmeSorel ne l'avait pas vue. La jeune fille courut à sa chambre, s'enferma. Que lui disait-il? Peut-être allait-elle trouver quelques mots d'espoir, de sympathie, de véritable amour... Elle brisa l'enveloppe. C'étaient quatre longues pages, en style déclamatoire, où s'enchaînaient toutes les raisons que, depuis la sagesse antique, on a fait valoir contre le suicide. Une sorte d'exercice de rhétorique, dans lequel s'étalait la verbosité un peu commune qui formait tout le génie du jeune Duplessier. Renée n'essaya pas de juger si c'était bien ou mal écrit. Elle ne vit que l'acte inqualifiable dans sa dureté prétentieuse. Pour la première fois, elle commença de pressentir quelle froideur de glace se cachait sous les dehors expansifs et caressants de Lionel. Ses baisers ne semblaient si doux, ses discours ne prenaient leur enchanteresse douceur, que parce qu'il en jouissait lui-même, ce véritable artiste en voluptés. Elle ne versa pas même une larme, se coucha, éteignit sa bougie. Mais pendant de longues heures, ses yeux restèrent ouverts, fixés sur la nuit, et elle s'abandonna, comme le nageur épuisé qui se laisse emporter par le flot, au paroxysme de la douleur humaine.
Le lendemain, la concierge s'excusa auprès de MmeSorel, de n'avoir pas remis la lettre directement.
—Quelle lettre?
—Je crois qu'elle était pour MlleRenée.
La mère monta en toute hâte.
—Renée, tu me trompes, mon enfant, je ne t'en aurais jamais crue capable. De qui était la lettre que tu as reçue hier au soir?
—Maman, ce n'est pas ma faute, je n'ai pas encore eu le temps de lui défendre de m'écrire.
—C'est inutile. Je te ferai la honte d'enjoindre à la concierge de me remettre toutes tes lettres et je renverrai sans les ouvrir celles qui porteront son écriture.
—Ne fais pas cela, mère! Je te jure que tu n'en verras plus une seule.
Le jour même, affreusement humiliée de son subterfuge, mais ayant, pour correspondre avec Lionel, les terribles raisons que sa mère ne connaissait point, Renée envoya au jeune homme un certain nombre d'enveloppes, toutes préparées, à sa propre adresse, au moyen desquelles il pouvait lui écrire sans danger.
Il n'abusa pas de cette facilité. Pour le moment, correspondre avec Renée ou la voir ne lui offrait rien de bien gai ni de bien attrayant.
«Laissons, pensait-il, son chagrin s'user un peu. Il aura un terme tout naturel. Elle trouveradans la nécessité absolue de cacher son aventure les moyens de se tirer d'affaire. Elle va tout avouer à sa mère, probablement. Les deux femmes s'arrangeront sans mettre le vieux dans la confidence, car je crois qu'il n'est pas commode. Si je puis être utile, je le serai. Mais j'aime mieux ne pas trop m'avancer.Primo, on en abuserait pour me tomber dessus et m'assommer de discours et de pleurs.Secundo, j'aurais l'air de me croire responsable de l'embarras où elles vont se trouver, et, ma foi, si je le suis, du moins je ne le suis pas tout seul. Cette gentille petite extravagante de Renée savait bien ce qu'elle faisait. Ne lui montrons pas trop aujourd'hui combien je tiens à elle; elle me conduirait à quelque bêtise. J'ai déjà été bien près de me laisser prendre à mon propre piège. Pourquoi l'épouser? C'est une maîtresse idéale. Son enfant l'attachera à moi pour toujours. Et elle apporte dans cette situation irrégulière toutes les pudeurs, toutes les délicatesses, tous les scrupules de conscience qu'une autre met à peine dans l'exercice de la vertu. Il faudrait que je fusse fou pour m'empêtrer d'un ménage, moi qui n'ai pas même assez d'argent pour payer mes fiacres et inviter mes amis au restaurant. Restons garçon, ménageons l'avenir, et jouissons du bonheur de posséder sans sacrifice et sans ennui la plus ravissante compagne. A quoi ai-je donc pensé au baldes d'Altenheim? Heureusement le voyage et les raisonnements de mon père m'ont bientôt dégrisé.»
Ces réflexions, Lionel les faisait à part lui. Il se fût bien gardé de les communiquer à son ami Fabrice de Ligneul, car il n'eût pas été sûr de rencontrer sa sympathie et son approbation. Lionel, avec sa parole abondante, qui jouait la rude franchise de son modèle, Gambetta, possédait l'art de ne point se livrer. Longtemps, pour Renée, il demeura une énigme, et ce fut le secret de son empire sur cette âme crédule au bien. Elle lui expliquait à lui-même sa conduite, comme elle la comprenait, dans son besoin de tout interpréter au sens le plus noble et le plus héroïque. Il souriait, lui disait: «Sans doute,» puis se répandait en protestations d'amour et l'enivrait par ses caresses. Au fond, elle doutait un peu. Elle douta de plus en plus. Mais qu'il fut tardif, son réveil!