VIII

VIII

LE soir où Renée, dans sa retraite de Clamart, apprit que son portrait de Gisèle avait obtenu une seconde médaille au Salon, la tristesse affreuse dans laquelle elle s'enfonçait en fut presque redoublée.

Ce portrait, largement payé par les d'Altenheim, suffisait seul aux besoins de sa mère durant l'été. C'était une belle peinture, bien vivante, où ressortait la beauté du modèle, fraîche, voyante, d'une hardiesse provocatrice, soulignée par l'originalité audacieuse du costume—une robe blanche et une immense toque de velours noir, genre Henri III, à grand panache de plumes. Admis d'emblée, placé très avantageusement, sur la cymaise, l'engoûment du public l'avait désigné d'avance pour une récompense du jury. La dernière course de Renée à Paris avait été pour le voir. De très bonne heure, un matinde mai, souriant, rosé, étincelant, elle s'était risquée au Palais de l'Industrie, la taille voilée par un mantelet flottant. Depuis, Lionel, très flatté, lui avait rapporté les jugements approbateurs qu'il surprenait à chaque visite au Salon. Maintenant le tableau recevait une médaille.

Et seule dans le petit jardin plein de roses—seule comme toujours—le journal qui contenait la bonne nouvelle glissant à terre de ses genoux, la tête appuyée contre le tronc d'acacia dont la verdure menue et touffue l'abritait, les yeux pleins de larmes, la jeune fille songeait à la fête de famille que l'on eût célébrée en son honneur ce soir-là, si elle n'eût pas été loin de la maison—loin, oh! si loin—quoique tellement près en réalité. Quelques minutes de tramway, un court trajet en chemin de fer, une course en fiacre, et elle verrait d'en bas ce balcon bien connu, et elle monterait ces cinq étages, et elle embrasserait son père et sa mère, avant que le soleil, déjà si bas pourtant, eût eu le temps de se coucher. Et c'était impossible!

Que faisaient-ils à présent? Ils parlaient d'elle, ils se réjouissaient ensemble de son succès... Le vieillard soupirant de la croire éloignée, mais se félicitant du bon temps qu'elle devait avoir; et sa pauvre maman, sûre de n'être pas vue par les deux chers yeux éteints, n'essayant même pas de contenir ses pleurs.

Et Lionel? Le savait-il au moins? Serait-il content? Viendrait-il peut-être l'en féliciter ce soir? Voilà cinq ou six jours qu'elle ne l'avait pas vu!

Tout d'abord, en s'installant à la campagne, elle croyait qu'il y vivrait avec elle, et cette perspective avait un peu adouci l'affreux déchirement de son départ, quand, sous le prétexte d'un voyage, elle avait quitté la maison paternelle, qu'elle était montée dans ce fiacre qui l'emmenait, et s'était dégagée de la dernière étreinte de sa mère mourante de douleur. Ah! l'atroce moment!...

MmeSorel, dont le pardon avait été complet devant le désespoir de sa fille, refusait cependant de venir la voir, de mettre les pieds dans cette maison dont Lionel avait la clef. Du moins, une fois ces terribles émotions traversées, il y aurait encore, pour la malheureuse enfant, dans cette retraite toute fleurie, où elle était si bien cachée, d'où elle ne sortait jamais, il y aurait d'adorables journées d'amour. Elle partagerait complètement la vie de son Lionel. Il s'assiérait en face d'elle à table; il écrirait dans la fraîche et ombreuse salle à manger, quand elle aurait elle-même débarrassé le couvert—car elle ne prenait qu'une femme de ménage le matin, pour les gros ouvrages et les commissions. Puis il lirait à haute voix dans le jardin, tandis qu'elle coudrait la layette. Il lui lirait desvers, de sa belle voix sonore et douce. Et elle aurait, malgré tout, de délicieux moments, lorsque, dans les longs rayons obliques du soleil couchant, elle ferait au-devant de lui, le soir, à l'heure du train, quelques pas sur la route, à l'abri du grand chapeau de paille et de la claire ombrelle, qu'il apercevrait de très loin.

Elle avait dû renoncer à ce rêve. Et voici l'excuse que Lionel lui avait donnée:

—Tu sais, ma petite Renée, que je paie pension à mon ami Fabrice de Ligneul, avec qui je demeure.

Cette pension, c'étaient ses parents qui y subvenaient. Lionel, malgré leurs timides réclamations, trouva toujours moyen de rester à leur charge.

—Tu comprends, ajoutait-il, qu'ayant chez lui mon cabinet d'avocat, ne pouvant apporter toutes mes affaires ici, pas plus qu'y recevoir mes clients, je dois passer le plus clair de mon temps là-bas et y prendre la plupart de mes repas. Lorsque je dîne avec toi, je ne m'en vais pas, comme tu penses, diminuer le prix d'un ou même de plusieurs dîners à Fabrice. D'autre part, ma pauvre petite, tu as si peu d'argent, que je ne voudrais jamais, n'est-ce pas? me laisser nourrir par toi. Je paierais donc ma dépense ici, pour un repas forcément très simple—raison d'économie—tandis que sans débourser un sou, jetrouve là-bas une table tout à fait excellente. Voyons, juge toi-même, si cela aurait l'ombre de bon sens.

L'argument était irrésistible, en effet, et Renée n'avait rien à répondre, d'autant plus que Lionel lui disait encore:

—Avec tes petits quatre sous, mon pauvre chat, tu n'iras jamais, quoi que tu fasses, jusqu'au bout de la saison. Tu as beau dire, je prévois bien qu'il faudra que je te donne un coup de main, et surtout que je pourvoie aux frais de ton accouchement. Ah! si j'avais gardé ma situation au ministère, je ne serais pas obligé de compter comme cela.

Elle hasardait, toute honteuse d'argumenter sur un sujet pareil:

—Mais tes deux journaux? Mais tes plaidoiries?...

—Bah! faisait Lionel. Les journaux... une misère!... Quant aux plaidoiries, il y en a bon nombre que l'on me demande d'office, et les autres, on les paye à Pâques ou à la Trinité. Moi-même, d'ailleurs, tu sais bien, j'ai des dettes, que je rembourse peu à peu, tous les mois. Puis les voitures... Je ne sais pas comment je fais, j'ai facilement huit ou dix francs de fiacre par jour. Les autres marchent, moi je ne peux pas; je ne peux pas aller à pied, cela m'est impossible.

Et il étalait et étirait son grand corps, dans lequel, malgré les belles proportions, malgré la chaude beauté brune, l'abondance de la barbe et des cheveux foncés, on devinait l'incurable mollesse, l'irrésistible tyrannie des sens. Voyant que le pâle visage de Renée s'attristait, que les larmes mal retenues allaient jaillir des paupières baissées, il faisait à son amie quelque caresse taquine, tirait l'ouvrage entre ses doigts, lui chatouillait le cou, détachait ses cheveux, la forçait à rire, et lui disait:

—Tu en veux à ton petit mimi... Je vois bien que tu lui en veux... Tu es une méchante femme, na! C'est moi qui vais pleurer.

Puis tout à coup, plus sérieusement:

—Voyons, qu'est-ce que cela peut te faire que je sois ou non ici dans la journée? Tu peindrais là-haut, dans ton atelier, et moi, j'écrirais en bas.

—Ah! disait Renée avec un délicieux sourire, je ne me tiendrais pas souvent là-haut quand tu serais en bas.

—Raison de plus. Je ne voudrais pas t'empêcher de travailler.

—Oh! pour ce que je fais à présent!...

—Au fait, c'est vrai, tu ne fais pas grand'chose, pourquoi donc?

—Je n'en ai pas le cœur, murmurait la jeune fille. Il me semble que j'ai en moi un ressortbrisé. L'inspiration m'abandonne tout à fait. Oh! cela me fait peur. Je crains qu'elle ne revienne plus.

Lionel la consolait, assurait que c'était son état, qu'il s'agissait seulement d'un mauvais moment à passer. Puis il revenait à ses réflexions sur l'argent, et lui citait les noms d'artistes qui avaient fait de grandes fortunes.

—Essaie d'arriver comme eux, disait-il. Tu as ce qu'il faut pour cela. Tout irait bien différemment, vois-tu, si toi ou moi nous étions riches.

Elle était bien persuadée maintenant que c'était là son rêve unique... être riche. Oh! si elle pouvait le devenir avant lui et lui mettre entre les mains les moyens de satisfaire à son besoin de luxe, de jouissances. Dans ce but, qu'elle apercevait maintenant toujours—elle qui s'en était proposé jadis de si différents et de si élevés—dans ce but, elle montait à son atelier, au matin des longues journées solitaires. Elle courait à son chevalet, le cœur brûlant de cette ambition de réussir afin de gagner, en laquelle se résolvaient tous les élans, si purs autrefois, de son amour. Elle saisissait ses pinceaux. Elle avait du talent, elle voulait en avoir! Une âpre ardeur la brûlait; elle prenait à peine le temps de manger. Chaque minute perdue reculait ce triomphe, ce triomphe pécuniaire, qui la ferait aimer complètement par son Lionel,qui le lui donnerait pour toujours, qui lui permettrait... eh bien, oui... qui lui permettrait de l'acheter. Elle ne prononçait pas le mot infâme, mais involontairement elle commençait à s'avouer la terrible vérité, impossible à envelopper désormais avec la poésie de son fol enthousiasme. Et tandis que le grand idéal des premiers jours s'envolait, s'effaçait peu à peu, elle sentait autre chose qui restait en elle, plus fort peut-être, d'une prise plus sensible et plus tenace dans sa chair et dans son cœur: l'invincible tendresse, et aussi, il faut bien le dire, le lien tout puissant des enlaçantes voluptés.

Elle peignait donc avec acharnement; mais, comme elle l'avait dit à Lionel, comme elle le savait bien, la clairvoyante artiste, elle faisait de mauvaise besogne. Sa nervosité extraordinaire de femme, et de femme de talent, surexcitée par la douleur morale de sa position, de sa désillusion sur son amant et de la façon dont il la négligeait pour des motifs misérables, s'aggravait par les progrès de sa grossesse et causait en elle une phase d'impuissance, passagère sans doute, mais qu'elle s'exagérait comme devant être définitive. Durant les brûlants après-midi d'été, lorsque, accablée par la chaleur de l'espèce de grenier où elle travaillait, fatiguée par la position incommode de sa pauvre taille épaissie sur l'étroite chaise haute, elle constatait qu'il fallaitencore une fois racler sur la toile son travail de plusieurs heures, elle posait ses pinceaux, descendait l'escalier, et courait se jeter à plat, tout de son long, sur le large divan bronze pâle, où elle se roulait dans l'excès de sa désolation avec des sanglots dont l'amertume l'attendrissait sur elle-même et l'amollissait encore davantage.

Puis, lentement, le jour tombait. Alors elle songeait qu'elle devait se nourrir, si ce n'est pour elle-même, au moins pour le petit être qui, déjà, s'agitait dans son sein. Elle se levait, et, doucement, son long peignoir blanc glissant derrière elle, elle apprêtait son léger repas. Elle le prenait en face de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin, dans ce grand silence énervant qui l'épouvantait presque, à la longue, tant elle s'y sentait profondément ensevelie. Elle plaçait un livre à côté d'elle, et lisait, tâchant de ne pas songer. C'est à peine si les morceaux passaient par sa gorge, étranglée, secouée encore de temps à autre comme celle d'un enfant qui a longtemps pleuré. Et, au cours de son triste repas, elle s'efforçait de ne pas voir l'image qui se formait dans sa pensée, l'image de la petite table où se trouvaient assis en ce moment, en face l'un de l'autre, son père et sa mère; si son regard intérieur s'y attachait, c'était fini: ses pleurs jaillissaient de nouveau, et leurs gouttes amères, pour ce soir-là, formaient sa seule nourriture.

Cependant, la nuit venue, elle reprenait un peu courage. Lionel allait peut-être arriver.

Ce n'était pas sûr. Après s'être excusé de dîner si rarement avec elle, il lui avait expliqué aussi que ses soirées étaient souvent prises, et qu'il était facile de manquer le dernier train à la gare Montparnasse. C'était tantôt la conférence Molé, tantôt une réunion politique, une invitation chez des personnages influents. Il fallait qu'il cultivât ses hautes relations, qu'il préparât sans rien négliger sa carrière à venir.

Il aimait Renée comme il pouvait aimer, bien qu'un peu refroidi par les embarras qui étaient survenus, et qu'il n'avait pas crus tout d'abord si graves lorsqu'il s'était réjoui qu'elle lui donnât un fils. C'était toujours d'un fils qu'il parlait—affaire de vanité—jamais d'une fille. Mais ce qu'il avait apprécié si vivement chez sa maîtresse, la gaîté, l'entrain, l'enthousiasme, diminuait singulièrement dans la solitude de Clamart, et ne jetait plus que des éclairs fugitifs—hélas! parfois noyés de larmes. La beauté de Renée, tout en éclat et en expression, pâlissait parmi tant d'épreuves, et sa taille charmante avait naturellement perdu ses contours. Puis l'aiguillon des succès au dehors, de la cour assidue que faisaient tous les hommes à la brillante artiste, manquait dans le désert où s'enfermait la pauvre enfant et n'avivait plus la passion de Lionel.

Un autre homme peut-être—bien qu'il n'en existe guère de cette trempe—eût trouvé que Renée lui devenait plus chère de tout ce qu'elle perdait par lui. D'ailleurs tout cela aurait pu revenir si seulement elle se fût sentie passionnément aimée. Après tout, ses vrais pleurs ne coulaient que sur la froideur toujours croissante de son amant.

Lionel, lui, prenait l'amour comme une distraction, et y cherchait avant tout ce qu'il appelaitdu montant. Ayant gaspillé déjà, dans de bons et surtout dans de mauvais lieux, les forces de sa jeunesse, il se trouvait, à vingt-quatre ans, usé comme on l'est rarement à cet âge. C'est pourquoi il abusait si peu de ce bonheur charmant: posséder tout à soi, dans une retraite poétique et isolée, une maîtresse pure, jeune, ardente et belle. L'amortissement précoce de ses sens, comme les froids calculs de son égoïsme, l'empêchait de consacrer à Renée une heure de plus qu'il ne lui était commode sans déranger ses habitudes. Elle, dans son innocence, ne pouvait se douter de ces choses. Les magnifiques yeux, si doucement amoureux de Lionel, la volupté féline qui l'enchantait et l'enivrait dans toute la façon d'être du jeune homme, lui donnaient au contraire l'illusion d'une flamme presque trop intense dans ce jeune et souple corps, si viril d'aspect. Et parfois elle était jalouse. Oui, cetourment s'ajoutait à tous les autres. Elle se demandait où Lionel passait les longues nuits successives, durant lesquelles elle s'effrayait au bruit d'un orage fondant sur la frêle maison, ou bien au son plaintif du vent dans les bois voisins, et durant lesquelles aussi elle murmurait cent fois son nom, en s'agitant dans le large lit sans pouvoir trouver le sommeil.

Elle écrivait à sa mère, et sa mère lui écrivait. C'étaient ses joies. MmeSorel avait vaincu la répugnance qu'elle éprouvait à tracer sur une enveloppe le faux nom de sa fille, et elle lui adressait de longues épîtres, tendres, encourageantes, adorables, toutes pleines d'une religion si éclairée, si douce, que Renée y admirait la puissance de la miséricorde maternelle transformant à son image, dans sa merveilleuse charité, le sombre Dieu des presbytériens.

L'idée de faute ne subsistait plus entre les deux femmes. Chacune prenait soin de cacher à l'autre ses propres souffrances, et toutes deux s'alliaient surtout pour que rien ne vînt troubler la sécurité de l'aveugle, plus absorbé que jamais dans ses recherches historiques.

Cependant le mois de juillet arriva. Renée s'en réjouissait, car elle avait enfin l'espoir de posséder Lionel et de voir cesser sa cruelle solitude durant les vacances parlementaires. Jusque-là,pendant la dernière quinzaine de la session, elle le vit moins que jamais. Gambetta menait alors, dans laRépublique Française, sa fameuse campagne contre la politique de M. de Freycinet à propos des affaires d'Égypte. Le jeune Duplessier écrivait dans ce journal. Avec sa tendance à exagérer partout son rôle, il passait parfois, sans la moindre nécessité, des nuits presque entières à la rédaction. Ou bien c'étaient des discours qu'il préparait et qu'il prononçait, toujours avec un certain succès, mais avec trop de tapage dans la voix et dans les gestes, à la conférence Molé. Il était plus bruyamment Gambettiste que jamais. La faveur générale revenait à l'ancien Président du Conseil. Les calomnies entassées contre lui tombaient une à une, d'elles-mêmes; on avait honte de les rappeler, sans qu'il y eût d'ailleurs plus de raisons pour les abandonner qu'il n'y en avait eu pour y croire. Gambetta n'avait pas cherché à les combattre et n'y avait jamais répondu que par le plus noble dédain.

Lionel s'attachait donc plus ouvertement que jamais à la fortune de Gambetta, et celui-ci continuait à le traiter comme un fils. Il l'invita plusieurs fois à Ville-d'Avray. Et ce fut une autre cause d'isolement pour Renée, les dimanches où le tribun en herbe alla se joindre au petit groupe intime desJardiesautour de son glorieuxmodèle. C'était là, au fond du jardin, où se dressent de hauts sapins mélancoliques, qu'on tirait à la cible durant des matinées entières, et que Gambetta maniait si joyeusement le criminel revolver, instrument futur de sa mort mystérieuse. C'était dans les routes avoisinantes que parfois on le rencontrait, ayant au bras une petite femme à l'air insignifiant et modeste, dont Lionel vantait auprès de Renée l'amour fidèle, obscur et désintéressé, pour le grand homme politique.

Puis vint le 18 juillet et le grand succès de tribune de l'orateur, qui prononça un magnifique discours—son dernier—et qui fit voter les crédits.

Ce discours trouva son écho affaibli dans la bouche de Lionel Duplessier, le vendredi suivant, toujours à là conférence Molé.

Ce soir-là, comme il en sortait, et que Fabrice de Ligneul lui prenait le bras en le félicitant, Lionel tourna à gauche en quittant l'Académie de Médecine et entraîna son ami dans la direction de la rue de Rennes.

—Où vas-tu donc? demanda Fabrice. Ce n'est pas notre chemin.

—Non, fit Lionel, aussi je ne rentre pas chez nous. Mais tu peux bien m'accompagner un peu.

—Et où diriges-tu cette petite promenade nocturne?

—Vers la gare Montparnasse, où je vais tâcher d'attraper le dernier train pour Clamart.

—Ce n'est pas sérieux? dit Fabrice en riant.

—Parfaitement sérieux.

—Et peut-on te demander ce que tu cultives là-bas? Il paraît qu'il y a des champs de roses, à Clamart. Est-ce la blanche, l'incarnadine ou la ponceau, qui reçoit tes soins?

—C'est la châtain dorée. Oui, mon cher, j'ai là-bas une petite femme charmante que j'ai mise dans ses meubles.

—Mes compliments, tu ne te refuses rien. Et à Clamart encore!... Ma parole, je n'aurais jamais eu l'idée d'aller chercher une femme dans ce pays-là!

—Elle n'en est pas, c'est une petite Parisienne, très chic, je t'en réponds. Je lui ai loué une maison de campagne là-bas. Son état de santé réclamait du bon air et des égards.

—Ah! diable, qu'est-ce que tu m'annonces là? En voilà un roman!

—Non, mais, je t'assure, c'est une jeune fille très bien. Tu devrais venir la voir. Nous ferions une bonne partie un dimanche.

—Une partie carrée?

Lionel hésita une minute, puis il eut un mouvement d'épaules comme pour dire:—Bah! après tout, ça sera drôle.

—Mais oui, fit-il. Quelle bonne idée! Veux-tu dimanche prochain, après-demain?

—Après-demain, soit. Nous verrons ta propriété, heureux châtelain... Et mêmetespropriétés, puisque l'une contient l'autre.

—C'est entendu. Je te reverrai pour arranger cela. Laisse-moi filer maintenant, ou je raterai mon train.

Il était minuit et demi quand Lionel mit la clef dans la serrure de la porte extérieure, n'ayant pas même besoin d'allumer le bout de bougie toujours préparé pour lui dans un certain angle du mur, car la nuit était merveilleusement pure, et la lune, comme un grand flambeau pâle, éclairait nettement et fantastiquement tous les objets. Il traversa le jardin, entra dans la maison.

Renée l'avait entendu; elle avait fait de la lumière; et sa jolie tête, toute souriante et joyeuse, se dressait sur l'oreiller, dans l'impatience de l'embrasser plus tôt.

—Te voilà, mon Lionel, te voilà, oh! quel bonheur!

—Mais oui, mignonne, dit-il en se penchant sur elle.

Et il murmurait parmi les premiers baisers:

—J'accours comme un fou. J'ai trop envie de dormir avec ma petite femme ce soir.

Le ton seul de sa voix était déjà une caresse. Il avais une grâce passionnée qui, durant sescourtes visites, endormait d'un charme magique toutes les souffrances de Renée et lui faisait oublier les lamentables jours de solitude. Et il se hâtait de la déployer, cette grâce, dont il connaissait la puissance, afin de détourner d'avance le discret reproche et de dissiper la tristesse des tendres regards bleus.

—Comme c'est singulier! lui disait Renée: à quelque heure que tu arrives, je te sens venir avant que tu aies tourné le coin de notre allée. Et si je suis déjà endormie, je me réveille, sans faute, une minute avant de t'entendre refermer la porte du jardin. Comment peux-tu expliquer cela?

—C'est parce que tu t'es habituée à l'heure des trains, dit Lionel.

—Mais non, puisque l'heure du train ne me réveille pas quand tu ne dois pas venir. Puis, tu es déjà venu autrement que par le train, par le tramway de Paris, et même en voiture. Vois-tu, quand je m'éveille avec une certaine sensation bizarre, que je ne puis t'expliquer, je n'ai même pas besoin de regarder l'heure... Je me dis: Le voilà!... et, quelques minutes après, j'entends la porte qui retombe et ton pas sur le gravier.

Elle ajouta, rêveuse:

—C'est une influence à distance, je crois. Un courant qui s'établit à travers l'espace entre les gens qui s'aiment beaucoup.

—Tu m'aimes donc beaucoup, petite pédante que tu es?

Il la prit dans ses bras, et, comme la lecture dont Francesca parlait au Dante, leur causerie, ce soir-là, n'alla pas plus avant.

Mais le lendemain matin, comme la femme de ménage tardait à venir:

—Vite, vite, mignonne, cria Lionel, saute du lit, fais-moi cuire deux œufs. Je suis très pressé, il faut que je me sauve.

—Déjà?... fit-elle, la voix tremblante de désappointement. Reste avec moi cette matinée, je t'en supplie.

—C'est impossible. Et, tiens! pendant que tu prépares le déjeuner, prête-moi donc une feuille de papier et une plume. Je vais bâcler un article pourLa Petite République des Pyrénées-Maritimes. C'est mon organe dans ce département, où je chauffe ma candidature.

Il commença à griffonner sur un coin de table, et, lorsqu'elle apporta les œufs, le thé, le beurre frais, il n'avait pas fini. Il ne s'interrompit pas, traçant une phrase entre deux bouchées qu'il avalait; tandis qu'elle mangeait silencieusement, le cœur affreusement gros, n'ayant pas même ce pauvre petit repas avec lui, et songeant qu'il allait maintenant courir au train, l'embrasser à la hâte, disparaître comme une vision, et qu'elle se retrouverait seule.

Elle était bien brave devant lui d'ordinaire, mais ce matin-là, ce fut plus fort qu'elle: ses yeux se mouillèrent, et à peine eut-elle furtivement écrasé deux larmes sous ses doigts que d'autres revinrent; elle ne pouvait plus les empêcher.

Il s'en aperçut, et fit un geste d'impatience.

—Viens, dit-il, regardant sa montre, j'ai encore cinq minutes. Nous ferons le tour du jardin.

Comme, dehors, il allumait une cigarette, elle lui dit, pour avoir l'air naturel:

—Tu fumes donc la cigarette maintenant, chéri? Je croyais que tu n'aimais que le cigare.

—J'en suis fatigué du cigare, dit-il. Au fond, ce que j'aime, vois-tu, mignonne, c'est le changement. Après le cigare, la cigarette; après la blonde, la brune. Distraction neuve, spectacle neuf, femme neuve... toujours du neuf... Et vive la jeunesse!

—Une femme neuve... dit-elle, douloureusement surprise, quelle façon de parler!

—N'est-ce pas vrai? reprit Lionel. Vois-tu, il n'y a qu'une chose réellement exquise en amour, c'est le premier baiser.

Elle, si douce, ne put retenir un mot de révolte indignée:

—Tu ne me disais pas cela en me faisant la cour, s'écria-t-elle.

—Sans doute, est-ce qu'on dit cela? Mais tous les hommes pensent comme moi, ma pauvre chatte. Faire la conquête d'une femme, la sentir peu à peu attirée, dominée, vaincue... C'est le plaisir des dieux! Jamais un homme n'y renonce, fût-il marié cent fois, eût-il épousé un ange.

—Alors, et moi?... demanda-t-elle.

—Toi, tu es ma petite femme, dit-il en lui prenant la taille.

Et, un peu honteux de son brutal cynisme devant une créature si délicatement sensible, il ajouta:

—Plains-toi donc! Moi, l'inconstant, je t'aime encore après six mois; et, ma parole d'honneur, je crois bien que je t'aimerai toujours. Mais pour cela, il faut être une bonne petite fille, bien sage, et ne jamais me montrer de vilaines larmes comme tout à l'heure. Je ne veux plus voir mes jolis bluets abîmés de cette façon-là.

Il profita de la détresse où il la vit, du tremblant désir qu'elle montrait de rentrer en grâce, pour lui annoncer l'invitation faite à Fabrice, qu'il amènerait avec lui le lendemain dimanche.

—Tu engageras ta femme de ménage pour toute la journée, lui dit-il. Nous déjeunerons et nous dînerons. Et tâche de bien nous traiter, c'est moi qui paie, ajouta-t-il gaîment.

—Alors tu tiens absolument à me présenter M. de Ligneul? fit Renée. Si tu savais ce qu'il m'en coûte de rendre un étranger témoin de ma situation.

—Certainement, j'y tiens, dit Lionel. Le vicomte de Ligneul est un garçon très délicat. Il connaît la vie. J'ai confiance en lui comme en moi-même. Je serai plus tranquille, en partant pour le Midi passer quelques jours auprès de mes parents, comme je dois le faire dans les vacances, si je sais qu'il veille un peu sur toi, que quelqu'un connaît ta position, que tu n'es pas absolument abandonnée. Tu peux avoir besoin d'un conseil, tu peux être malade, accoucher plus tôt que tu ne crois...

Cette sollicitude, si rare chez le jeune homme, sembla très douce à Renée, surtout après les cruelles paroles précédentes, et elle ne lui refusa plus rien.

Elle s'attendait peu cependant au coup que Lionel lui préparait, tout à fait involontairement du reste, dans la naïveté de sa nature, indifférente et épaisse, et dans le secret désir pervers d'une scène piquante, sa fine petite maîtresse mise brusquement en face d'un embarras tout imprévu.

M. de Ligneul, en effet, à qui les lestes propos de son ami n'avaient fait pressentir qu'une aventure des plus vulgaires, ne trouva rien demieux pour contribuer à la gaîté de la journée que d'amener une jeune cocotte assez drôle dont il était momentanément le seigneur et maître; une petite créature au ton effronté, au cœur d'or, l'insouciance même, et qui aurait été un modèle délicieux pour Murger, si le destin l'eût fait naître contemporaine des Musette et des Mimi Pinson. Les mœurs ayant changé, et la grisette n'existant plus, mademoiselle Rosita avait dû sauter à pieds joints de son atelier de fleuriste dans le quart de monde où l'on s'amuse, sans passer par aucune phase intermédiaire. Elle s'était, comme elle disait, «toquée de Fabrice de Ligneul», l'avait enlevé positivement un beau soir, et le jeune homme gardait ce gamin de Paris en jupons, à cause de son étourdissante gaîté et de la fraîche saveur de son rudiment d'âme, tout à fait peuple, sincère, imprévoyante et bonne.

Renée fut bien surprise quand elle vit venir vers elle, à travers les allées du jardin, devant les deux jeunes gens dont l'un lui était inconnu, cette jeune femme au nez retroussé, aux cheveux noirs vers les racines et dorés sur le chignon, à la mine tapageuse, qui s'arrêtait en poussant des cris aigus auprès de ses rosiers fleuris, et qui cassait sans pitié comme sans permission les plus jolis rameaux pour s'en faire un bouquet.

Renée savait bien que M. de Ligneul n'était pas marié. Qu'est-ce que cela voulait dire?

Tout à coup elle crut comprendre... Un flot de sang lui monta à la tête et lui causa comme un étourdissement; puis un brusque reflux vers le cœur; elle se sentit pâlir et pensa se trouver mal. Mais, par un violent effort de sa volonté, elle se remit.

Les présentations furent un peu vagues. Renée accueillit ses hôtes avec une grâce parfaite. Sa résolution était prise. Elle se conduisit en maîtresse de maison sûre d'elle-même, absolument comme si elle eût été la femme de Lionel, et elle traita Rosita stupéfaite comme si la petite irrégulière eût été vicomtesse de Ligneul.

Il n'y eut pas dans toutes les façons de la gracieuse et spirituelle artiste une ombre de raideur ou d'affectation. Son naturel, sa simplicité furent tels que la jeune demoiselle aux cheveux teints finit par se sentir presque à l'aise, avec quelque chose d'ému et d'attendri au fond d'elle-même, car elle comprenait, avec son sûr instinct, l'incommensurable distance la séparant de la femme en présence de qui elle se trouvait. Mais, si difficilement intimidée que fût Rosita, tout ce qu'elle put prendre sur elle-même fut de ne pas être horriblement gênée. Ses cris à l'arrivée et le pillage des roses furent les seules incongruités qu'elle laissa échapper. Pendant tout le cours de la journée, elle eut l'air d'une petite paysanne admise par hasard à la table d'unereine; et son silence inaccoutumé, ses regards modestes, ses rougeurs après une gaucherie ou une faute de français, constituaient un spectacle qui eût semblé à Fabrice le plus désopilant du monde, si le jeune homme n'eût pas souffert extrêmement du monstrueux impair que Lionel lui avait fait commettre.

C'est que dans la simplicité même de Renée perçait une dignité suprême. Puis la conversation de l'artiste, par son élégance, sa grâce profonde, les connaissances étendues qu'elle laissait deviner chez cette toute jeune femme, eût frappé M. de Ligneul dans un des premiers salons de Paris; elle l'impressionna plus vivement encore dans les circonstances où il l'écoutait. A ses façons, il l'eût prise dès l'abord pour une femme habituée au monde le plus cultivé, le plus exquis. Les mille hasards de la causerie lui montrèrent qu'elle connaissait et fréquentait l'élite de la société. Mais ce qu'il remarqua surtout, ce qui lui fit regretter plus que toute autre chose l'outrage involontaire fait par lui à une pareille femme en se présentant chez elle avec une fille à son bras, ce fut le parfum d'honnêteté absolue qu'elle semblait exhaler tout autour d'elle. Plus subtil, plus indéfinissable que son charme et que l'éblouissement de son esprit, ce parfum d'honnêteté se dégageait aussi vivement de sa personne et attirait encore davantage. Lejeune homme ne chercha pas une minute quelles causes mystérieuses avaient placé une créature si supérieure dans une situation si indigne d'elle. Il devina un dévoûment amoureux absolument pur, presque sublime. Elle en fut grandie à ses yeux.

Le soir, comme les visiteurs s'en allaient à travers le jardin, sous la même lune radieuse de l'avant-veille, mais que marquait déjà une légère marge d'ombre, Rosita ralentit le pas pour retenir Renée un peu en arrière des deux messieurs.

—Madame, lui dit-elle, avec un petit tremblement qui altérait les intonations gamines de sa voix, madame, vous ne m'en voulez pas, dites?...

—Vous en vouloir, pourquoi?

—Je ne sais pas... Je réfléchissais aujourd'hui que peut-être quelqu'un a voulu vous faire de la peine... Mais je vous le jure, si j'avais su, moi, eh bien, je ne serais pas venue.

Ainsi cette malheureuse fille avait plus de délicatesse que Lionel! Elle sentait bien, elle, en sa seule présence, une vivante offense à la femme, tellement différente d'elle, qui l'avait reçue, pourtant, avec bonté.

Renée ferma les yeux, se raidit un peu, puis répondit avec douceur:

—Mais non, ma pauvre enfant, rien ne m'a fait de la peine... Vous moins que personne.

—Alors, madame, permettez-moi d'emporter comme un souvenir de vous... comme si vous me les aviez données,... ces roses... que j'ai bien indiscrètement cueillies ce matin.

—Certainement, de très bon cœur.

—Et... voulez-vous encore me permettre de vous baiser la main? Si j'avais rencontré plus tôt une femme comme vous, je ne ferais peut-être pas le métier que je fais.

Renée se tourna, approcha d'elle à deux mains les épaules de l'étrange fille, et baisa ses joues, encore arrondies par la toute première jeunesse, et débarrassées par l'air âpre et vif de leur maquillage, fort inutile du reste. Le spectacle de cette accolade pétrifia les deux jeunes hommes, qui faisaient à ce moment quelques pas en arrière pour presser les retardataires.

Quand Lionel revint de la station du chemin de fer, où il accompagna son ami, il trouva Renée déjà couchée. Elle ne lui fit aucune question ni aucun reproche, et se borna à cette observation:

—Je n'aime pas beaucoup les visites. Tu seras bien aimable de ne plus m'en amener.

—Bah! après tout, qu'est-ce que ça fait? dit Lionel gêné. Certainement je n'avais pas l'idée qu'il s'affublerait de cette grue... Mais enfin, tu es trop femme d'esprit pour ne past'être un peu divertie de l'aventure. Moi, je riais en dedans de tes «madame» et de tes égards à n'en plus finir envers cette pauvre Rosita qui prenait des airs ahuris!... Ah! non, tiens, je m'en tords encore... C'était impayable!

Le lendemain, dans l'après-midi, comme Renée s'occupait à élaguer nettement, à l'aide d'un sécateur, les branches de rosiers tordues et arrachées par sa singulière visiteuse, un coup de sonnette retentit, et, en levant les yeux, elle aperçut par le volet justement entr'ouvert de la porte extérieure, la tête de M. de Ligneul.

Contrariée, elle ne put cependant moins faire que de lui ouvrir.

Le jeune homme entra, tenant son chapeau très bas. Il n'était pas vêtu du feutre mou et ducompletclair de la veille. Il portait une redingote, un chapeau haut-de-forme, des bottines vernies, des gants irréprochables. Il ne pouvait pas paraître plus distingué, car la distinction chez lui n'était pas une affaire de costume. Mais tout de suite, Renée sentit dans cette tenue de visite mondaine, au mois de juillet, à la campagne, une intention toute particulière de respect.

—Madame, dit-il d'un ton pénétré, je ne veux pas même entrer si je vous dérange. Je viens vous apporter mes sincères, mes très vivesexcuses, que je ne vous exprimerai jamais comme je voudrais vous les exprimer.

—Ne restez pas découvert par ce soleil torride, monsieur, dit Renée, et faites-moi le plaisir de venir vous reposer un moment, à l'ombre, devant la maison.

Elle ne lui demanda pas de quoi il accourait s'excuser. Elle le savait bien. Mais cette démarche lui causa un vrai plaisir, calma un peu la nouvelle blessure qui saignait en elle depuis la veille.

—Madame, reprit Fabrice, croyez bien que, seul, un malheureux malentendu...

Il ne voulut pas accuser son ami. Depuis vingt-quatre heures, il éprouvait contre Lionel la plus violente indignation. Très chevaleresque, un peu antique sous ce rapport, malgré sa grande jeunesse, ayant au fond du cœur ce respect et presque ce culte de la femme qui appartenait à l'ancienne société et disparaît dans la brutalité de nos mœurs égalitaires, il ne pouvait pardonner à celui par lequel il avait, pour la première fois, manqué aux lois de son code intime. Puis il s'était senti humilié, non seulement vis-à-vis de lui-même, mais devant des yeux dont le regard l'impressionnait singulièrement. Comprenant avec autant de clarté le froissement infligé à la jeune femme et le blâme muet, étonné, des doux yeux candides, il était aussi anxieux de dissiper le chagrin de Renée que d'écarter delui-même sa colère. Aussi offrait-il l'air contrit, abattu, d'un véritable pénitent, d'un coupable qui attend sa grâce, ce grand garçon au profil fin et fier, débitant ses phrases hésitantes, délicates, les paupières baissées, les joues rougissantes comme une jeune fille.

Quelle délicieuse reconnaissance montait dans le cœur de celle qui l'écoutait! Reconnaissance d'autant plus vive que les mille petites grossièretés de Lionel, depuis l'infâme logis de la rue Chevert jusqu'à l'introduction de cette fille, la veille, dans leur retraite de Clamart, enfonçaient une à une en l'âme de Renée un sentiment d'affreuse honte, d'irrémédiable déchéance. Elle perdait sa sainte fierté. A se voir traitée comme une maîtresse de passage, elle ne croyait plus autant à la noblesse de son amour. Hier, tout en agissant instinctivement avec une si parfaite dignité, elle se posait intérieurement des questions qui la déchiraient et la brûlaient comme des aiguilles de fer rouge: «Suis-je bien sûre qu'il y ait tant de différence entre cette malheureuse et moi?»—«Qui donc, en nous voyant, établirait des degrés sensibles dans notre chute?» C'était l'ancienne torture qui se réveillait plus âpre. Jamais Lionel ne l'avait pressentie. Au contraire, il l'aggravait sans cesse avec ses façons cyniques.

Et voici que cet inconnu venait, voici qu'illui faisait entendre des paroles d'une estime plus émue, plus profonde, que jamais elle n'en accueillit même en ses jours de pureté, de succès... Cet homme, à qui pourtant elle n'avait pas ouvert son cœur comme à Lionel, qui ne la connaissait pas comme son amant, qui avait simplement échangé quelques mots avec elle dans les hasards d'une promenade de dimanche au fond des bois, cet homme paraissait avoir mesuré au premier coup d'œil toute la frémissante susceptibilité de son âme meurtrie, et il était là, qui, douloureusement, s'accusait de l'avoir blessée!

Elle lui tendit la main, et, attendant qu'il répondît à son geste et relevât la tête, pour appuyer ce qu'elle allait dire de toute la force de son regard clair allant droit à lui:

—Merci, monsieur, fit-elle. Vous venez d'accomplir une bonne action.

Puis, quittant le ton grave, presque solennel dont elle avait prononcé ces mots, elle ajouta en souriant:

—Les hommes ne sont donc pas si complètement inférieurs aux femmes qu'ils s'appliquent à nous le faire croire?

—Je suis le seul parmi mes amis, madame, qui proclame la femme un être supérieur à nous, un être incomparablement plus parfait, plus vibrant, plus sensible, plus délicat...

—Ah! vous êtes le seul! répéta-t-elle.

Et cette fois-ci, amusée, elle rit franchement.

—C'est que, voyez-vous, reprit-elle, je commence à croire qu'une sorte d'indulgente pitié doit faire le fond de tout véritable amour dans le cœur des femmes. Ce n'est pas le sentiment qu'on voue généralement aux êtres supérieurs, cela, la pitié... même voilée, dissimulée, involontaire. Qu'en pensez-vous?

—Madame, je vous le dirai sans madrigal: ce que nous avons de meilleur au monde, nous autres hommes, c'est votre patience, votre pardon, votre inlassable charité. C'est cette pitié dont vous parlez, cette pitié pour nos faiblesses, à nous autres êtres forts, pour nos aveuglements, à nous autres maîtres et seigneurs de la création. Vous passez votre vie, quand vous êtes de vraies femmes, à souffrir par nous et à nous pardonner... Tenez, vous le voyez, ne suis-je pas arrivé ici comme un coupable, ne venez-vous pas de m'accorder votre absolution? Et vous l'avez fait avec l'infinie délicatesse de votre sexe, c'est-à-dire en me remerciant.

—Ah! dit-elle pensive, vous avez donc tous les bonheurs, en vérité, messieurs, si vous y comptez celui d'admirer. J'aime mieux admirer que plaindre, et remercier que pardonner. Après cela, je ne suis peut-être pas ce que vous appelez «une vraie femme.»

—Plus que toute autre, madame, car vous, je le devine, dans ce noble besoin d'admiration pour l'être aimé, vous transformeriez ses fautes elles-mêmes en belles actions, vous les sauveriez par les motifs que vous imagineriez, vous ne verriez rien que de supérieur en lui.

Renée rougit et ne répondit pas. Ce travail moral auquel M. de Ligneul faisait une allusion vague, générale, tout à fait éloignée d'une application personnelle et directe, elle l'accomplissait jour après jour depuis qu'elle s'était donnée à Lionel. D'abord inconscient, il lui avait été facile et doux; mais il devenait trop voulu, presque laborieux. Et une grande lassitude s'emparait de son âme. Toutes ses douleurs passées n'étaient rien auprès de celle qu'elle prévoyait pour le jour où il lui deviendrait impossible de se tromper davantage elle-même.


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