XIV

XIV

C'ÉTAIT le matin du 8 janvier 1883.

Une merveilleuse lumière grise et rose, à la fois sereine et attendrie, avec ses tons de cendre et d'aurore, éclairait la place de la Concorde. Sur cette place, le long des larges voies qui y aboutissent, sur les deux terrasses des Tuileries, se pressait une foule immense et muette. A chaque instant, de tous côtés, débouchaient des groupes d'hommes supportant d'énormes couronnes de fleurs et se dirigeant vers le Palais-Bourbon. A la façade de ce palais, prenant entre deux colonnes et rejeté largement sur le toit comme par un geste désespéré, s'étendait un ample voile noir. Les marches disparaissaient sous d'autres couronnes entassées, déposées là durant huit jours, et qui formaient des amoncellements de roses, de violettes, de lilas blanc, d'anémones et de mimosa.

Un drapeau noir flottait à mi-hauteur du mât qui surmonte le ministère de la Marine. Un voile de crêpe couvrait la tête et la face de la statue de Strasbourg et descendait en plis funèbres jusqu'au socle où s'amoncelaient les immortelles. Jamais deuil plus spontané, plus unanime, plus poétique et plus sincère n'avait transformé la physionomie d'une ville, de cette grande ville sceptique que l'on appelle Paris. Et Renée, prise d'une émotion indicible tandis qu'elle contemplait ce spectacle, se demandait qui elle venait voir ensevelir avec tant de pompe, de grâce, de sympathique attendrissement, si c'était le grand patriote, et si ce n'était pas plutôt son amour: car elle ne pouvait pas croire que le premier fût mort, tandis qu'elle sentait le second peser comme un cadavre tout au fond de son cœur.

Elle était venue là toute seule, refusant les invitations de ceux de ses amis qui avaient des fenêtres sur le parcours, ne voulant pas répondre à des conversations ou à des réflexions autour d'elle, désireuse de savourer âprement et solitairement cette mélancolie universelle qui lui semblait l'expansion de la sienne au dehors d'elle, à l'infini; ayant la crainte, la pudeur et le respect de tout ce qui parlerait en elle lorsqu'elle verrait passer ce char emportant vers le mystère éternel de la tombe celui en qui, par unsentiment singulier, elle avait vu l'incarnation de son amour comme de sa patrie. Elle avait cherché la solitude si profonde que l'on rencontre au sein des grandes multitudes. Son instinct artistique l'avait conduite au point où la scène devait apparaître dans toute sa beauté triste et dans toute sa grandeur, au coin de la terrasse des Feuillants, juste derrière la statue de Strasbourg. Un monsieur lui avait apporté une chaise avant que les rangs des spectateurs, par derrière, se fussent trop épaissis.

Un mouvement se produisit dans la foule qui couvrait la place; les sergents de ville la massèrent, l'enveloppèrent de leurs cordons serrés, tandis que des gardes de Paris à cheval galopaient sur son double front pour la contenir. Le cortège venait de s'ébranler.

Tout d'abord s'avançait la musique de la garde républicaine. Elle marcha silencieusement à travers la place, puis, au moment de tourner vers la rue de Rivoli, attaqua laMarseillaise. Joué par un tel orchestre et dépouillé des paroles, qui n'ont plus guère de sens aujourd'hui, ce chant devient absolument sublime. Jamais le patriotisme et la bravoure ne trouveront plus vibrante et plus magnifique expression. Pour l'approprier aux funérailles, on en avait ralenti quelque peu la mesure, et il montait pur, sonore, arrachant des larmes, dans l'air merveilleusement calme,léger, frémissant, de ce matin-là. Il s'affaiblit par degrés, s'éteignit, et, derrière l'état-major de Paris, ses brillants uniformes et ses superbes chevaux maintenus à grand'peine au pas, le défilé des fleurs commença. Toutes celles que leurs donateurs ne portaient pas eux-mêmes dans le cortége, précédaient le char, entassées sur des affûts de canon et des prolonges d'artillerie. Il y en avait! il y en avait!... Renée, quittant des yeux les monceaux qui passaient là, en voyait l'horizon tout plein jusqu'à l'Esplanade des Invalides. Là-bas, le long du quai, les énormes couronnes se suivaient—l'une sur l'autre, semblait-il à cette distance. C'était un fleuve, un torrent de pétales embaumés. D'où venaient-elles, toutes ces fleurs? Où s'étaient-elles épanouies ainsi, au cœur de l'hiver, au commencement de janvier? Le Midi les avait fournies. La Provence les avait arrachées précipitamment de sa robe de fête. On en avait acheté au loin, à grand prix, en Espagne, en Italie, partout où le soleil brille en décembre. Depuis huit jours, tous les trains de grande vitesse étaient occupés à les transporter. Et elles ondulaient maintenant, balancées comme des crêtes de vagues, suivant le cours de ces flots humains qui soutenaient leurs lourdes guirlandes. Elles mirent six heures à s'écouler. Il y en avait pour plus d'un million. Des fleurs pour un million!

Renée les regardait au loin venir comme une marée lilas, rose, blanche, rouge et jaune d'or. Elle s'étonnait tellement, qu'elle ne pensait plus à suivre immédiatement à ses pieds le détail du défilé. Mais tous les hommes qui l'entouraient se découvrirent. Le char funèbre arrivait devant la statue de Strasbourg. Huit chevaux le traînaient, étranges sous leurs longues housses noires semées de larmes d'argent et sous les panaches de leurs fronteaux.

Et Gambetta était là. C'était lui qui s'en allait, étendu sous les grandes palmes vertes et sous les drapeaux tricolores. Renée le revoyait, tel qu'il était à la soirée des d'Altenheim, si vivant, si fort, frappant joyeusement du poing sur une table, et affirmant la toute-puissance des grands hommes. Elle, ce soir-là, croyait encore à la toute-puissance de l'amour. Un an ne s'était pas écoulé depuis... Le grand orateur, blessé d'une balle de pistolet, dormait dans un cercueil; et le grand amour, meurtri de mille meurtrissures, agonisait dans le secret d'une âme.

Derrière le char, on portait sur un coussin de velours un peu de terre des champs d'Alsace. Tous les sénateurs suivaient à pied, tous les députés; puis les carrosses de la Cour des Comptes, de la Cour de Cassation; et, aux portières, on voyait flotter les larges manches des robes rouges. Renée eut un tressaillement. Parmiles membres de la Chambre, elle venait d'apercevoir Lionel.

Il avait fait de ce grand deuil une occasion de se montrer, prenant une place qui ne lui appartenait pas. Comme elle le reconnut bien là! Et pourtant, elle lui pardonnait, en ce moment, de tant souffrir à cause de lui, car il se trouvait éprouvé à son tour, et la perte de son protecteur, de son ami, illustre et dévoué, devait le frapper d'un coup terrible. Elle ne se doutait pas encore qu'il le trahirait avec autant de facilité qu'il avait trahi ses serments d'amour. Il en avait déjà bien assez sur la conscience. Elle le plaignait en songeant au lourd fardeau qui devait l'oppresser: Fabrice de Ligneul, mourant, mort peut-être; la vie de Renée a jamais brisée; et cette autre petite existence, dont il était l'auteur, végétant, à peine soignée, chez de pauvres paysans, pour être plus tard livrée à tous les hasards, à tous les dangers d'une destinée irrégulière. Songeait-il, ce malheureux Lionel, à toutes les responsabilités qu'il accumulait sur sa tête, et ne se courbait-il pas avec un douloureux effroi devant l'avenir obscur dans lequel il emportait de si pesants souvenirs, comme devant le présent cruel qui le privait de son meilleur appui?

Elle n'en savait rien, car, aux quelques mots de généreuse sympathie qu'elle lui avait envoyés dès la nouvelle de cette mort, il n'avait pas jugéà propos de répondre. Sur sa belle physionomie, recueillie et grave, elle ne put pas lire davantage. Elle connaissait bien cette douloureuse et charmante expression, qui tant de fois lui avait amolli et vaincu le cœur; elle savait quelle féroce indifférence se cachait par-dessous. Elle croyait entendre s'échapper de ses lèvres le: «Que veux-tu?» résigné, seule réponse à ses plus brûlantes larmes, à ses plus déchirants cris d'amour.

Il ne leva pas les yeux, ne la vit pas dans la foule... Et maintenant laMarche funèbrede Chopin, exécutée par une autre musique militaire, épandit soudain dans les airs et dans toutes ces âmes ébranlées sa merveilleuse mélancolie.

Et tout l'après-midi, Renée resta là, berçant son triste rêve au roulis incessant des fleurs, l'évaporant dans l'espace mêlé aux effluves de funèbre harmonie, l'exaspérant au fracas des pièces d'artillerie en marche, l'endormant au piétinement monotone de la cavalerie et de l'infanterie au pas. Vers deux heures, on sut que la tête du cortège arrivait au cimetière du Père-Lachaise, car il y eut un reflux parmi les troupes, et les cuirassiers qui enfilaient alors la rue de Rivoli durent s'arrêter, rester en place un bon quart d'heure, avant de se remettre en mouvement. A ce moment, il y avait encore sur l'Esplanade des Invalides des escadrons et des batteries immobiles qui n'avaient pas encore reçu le signaldu départ. Renée, dont la vue s'étendait jusque-là, n'apercevait plus sur le quai le fleuve de fleurs du matin, mais le torrent plus martial et plus sombre des régiments, tout reluisants d'acier. Si un attrait bizarre ne l'eût retenue là, elle eût été bien empêchée de s'en aller, de reprendre la route des Batignolles. Il eût fallu tourner la queue du cortège à l'Hôtel des Invalides. Passer entre les chevaux n'était ni convenable ni sûr et d'ailleurs strictement interdit. Des malheurs se seraient produits, si, vers la fin, on avait laissé cette foule compacte s'écouler parmi les soldats.

Mais Renée ne songeait point à partir. Il serait toujours temps d'aller, de venir dans la vie, d'être obligée de parler et d'agir. Pourquoi n'était-ce pas elle qu'on emportait ainsi vers le cimetière? Comme il serait doux de dormir avec toutes ces fleurs! Quelle fatalité nous condamne à survivre à nos espérances? Pourquoi n'ensevelissait-on pas Renée, puisque son amour était mort?


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