EPISTOLARUMOBSCURORUM VIRORUMAd Dm. M. Ortuinum Gratium Volumina duo (auctore Ulric de Hutten).(Ouvrage, dit le titre, compilé d'une masse de livres telle qu'un cuisinier diligent en pourrait faire cuire, pendant vingt années, ses œufs, ses oies, ses grues et ses cochons.)Accesserunt huic editioni Epistola magistri Benedicti Passavanti ad D. Petrum Lisetum, et la complainte de messire Pierre Liset, sur le trépas de son feu nez (par Théodore de Bèze).Londini, impensis Henr. Clementis in cœmeterio ædis divi Pauli(1 vol. in-12 en 2 tom.).M.DCC.IIetM.DCC.XLII.(1516—1702—1742.)Voici peut-être le modèle des lettres provinciales. Il est certain, du moins, que si Pascal n'a point imité les lettres des hommes obscurs, il les rappelle, sous le point de vue comique, par le mordant de son ironie, sans les surpasser. Ces deux chefs-d'œuvre ne mourront point et feront même vivre les sujets comme les héros de la querelle qu'ils ont soutenue. Reportons-nous aux premières années duXVIesiècle, pour mettre ceux de nos lecteurs qui ne connaîtraient pas le livre si plaisant que nous analysons, à portée d'apprécier son mérite et nos éloges. Vers la moitié du règne de l'empereur Maximilien, en 1509, la fermentation des esprits sur les matières de controverse religieuse qui s'était déjà cruellement manifestée en 1414, au temps de Sigismond, par la catastrophe de Jean Hus, à Constance, et plus tard sous Frédéric III, prit un caractère contagieux, ou, si l'on veut, épidémique, auquel l'autorité temporelle et spirituelle n'aurait pas dû se méprendre; et pourtant nous croyons qu'elle s'y méprit, à voir tantôt sa confiante indulgence pour les beaux-esprits novateurs, tantôt sa rigueur excessive contre les sectateurs des idées nouvelles, une foisqu'elles étaient répandues. C'est ainsi qu'après avoir accueilli, avec faveur, les Erasme, les Reuchlin, les Hutten, et même Luther, Zwingle et Mélanchton, elle ne laisse plus de repos à ces mêmes hommes, quelque modération que surent garder plusieurs d'entre eux. Jean Reuchlin, parent de Mélanchton, secrétaire du comte de Wurtemberg, puis comte palatin, que son caractère tempéré retint toujours, ainsi qu'Erasme, sur les limites de l'hérésie et de l'orthodoxie, commença, sans le savoir, dans Cologne et dans Mayence, par des escarmouches très vives, la guerre que Luther et ses émules étendirent bientôt dans toute l'Europe. Ce fut d'abord une simple question de presse et de tolérance. Un Juif converti, nommé Pfeffercorn, zélateur indiscret en sa qualité de nouveau venu, avait obtenu de l'empereur un édit pour faire brûler le Talmud et tous ceux des livres juifs qui contredisent le christianisme. Reuchlin, sous le nom deCapnion, qui signifie, en hébreu, fumée, faisant ainsi allusion à son nom de Reuchlin qui veut direFumée, en allemand, défendit le droit des Juifs, et soutint qu'il valait mieux réfuter leurs livres que de les brûler. Le Juif répondit par sonSpeculum manuale. Reuchlin répliqua par sonSpeculum oculare. Les docteurs de Cologne prirent parti pour le Juif. Ortuin Graes ou Gratius, principal du collége de Cologne, appuyé des docteurs de Paris, se rendit, avec Arnold de Tongres, le violent organe de leur intolérance. Alors arriva, au pauvre Reuchlin, un auxiliaire plein de génie, d'une famille illustre des bords du Mein, nommé Ulric de Hutten, bon soldat, bon poète et savant philologue, homme d'une intrépidité rare, d'une humeur aventureuse, et lesLettres des hommes obscursvinrent égayer la scène en latin burlesque; livre d'un comique excellent dont Erasme savait par cœur des morceaux entiers, qui parodie le latin barbare des écoles, et auquel on prétend que Reuchlin et Jean Crotus Rubianus ont mis la main, mais nous n'en croyons rien. Cependant, c'est assez de préambule; essayons de reproduire la marche et les traits marquans de ce roi des pamphlets.«Thomas Lêchenéderius, bacculaurier de théologie, au scientifique seigneur Ortuin Gratius, poète, orateur, philosophe, théologien, et plus encore s'il voulait.»Quoniam, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, et quia nous lisons, dans l'Ecclésiaste, ces paroles: «Il est bon de s'enquérir de tout ce qui est sous le soleil.»Je me suis proposé de soumettre, à votre domination, une question sur laquelle j'ai du doute. Voici d'abord à quelle occasion cette question s'est élevée. Dans un dîner aristotélicien où je me trouvais avec des licenciés, des docteurs, nec non des maîtres, et où régnait une grande joie, nous bûmes, dès le premier plat, trois coups; puis nous eûmes six plats de grosse viande, de gallines et de chapons, plus un de poissons frais; et nous mangeâmes de tous, un à un, en arrosant chaque plat de vin du Rhin et de cervoise de Neubourg. Les maîtres étaient fort contents, et les apprentis leur faisaient honneur. Une fois en gaîté, les maîtres se mirent à débattre diverses matières. L'un d'eux demanda si l'on devait diremagister nostrandusounoster magistrandus, pour désigner une personne apte à devenir docteur en théologie, comme, par exemple, l'est maintenant à Cologne le père Mellifluant que nous nommons frère Théodoric, de Gand, de l'ordre des carmes, philosophe, argumentateur et théologien superéminent: à quoi répondit maître Vuarmsemmel, subtil scotiste, maître depuis 18 ans, lequel fut deux fois rejeté et trois fois empêché, avant de prendre ses degrés de maîtrise, et toutefois ne se relâcha point qu'il ne fût promu, en sorte qu'il le fut enfin, et eut, depuis de nombreux disciples, grands et petits, jeunes et vieux: «Messieurs, je tiens qu'il faut direnoster magistrandus, comme qui dirait homme ayant charge de faire des maîtres, et la raison en est que notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la fontaine de vie, fut appelé le maître, d'où nos docteurs sont appelés maîtres, et nul ne les doit contredire parce qu'ils sont nos maîtres.» Alors se leva maître André Delitsch, homme d'un génie pénétrant, mi-parti poète, mi-parti médecin juriste, qui lit d'ordinaire Ovide sur les métamorphoses, et il l'explique fort bien tant allégoriquement que littéralement, et je l'ai entendu, de même que je l'ai entendu expliquer fondamentalement, dans sa maison, Quintilien et Juvencus. Il se leva donc, et soutint qu'il fallait diremagister nostrandus, attendu qu'il y a une grande différence entremagister nosteretnoster magister, la première locution signifiant celui qui montre la théologie, et la seconde, un maître quelconque, enseignant quoi que ce soit, science libérale ou métier mécanique. Là dessus il allégua Horace; les maîtres admirèrent sa subtilité; on lui porta un grand verre de bière de Neubourg; il se mit à rire en touchant son bonnet, et s'écriant: «Epargnez-moi!» Puis il but son verre tout d'une haleine, et maître Vuarmsemmel lui fit aussitôt raison. La compagnie demeura en hilarité ainsi jusqu'aux vêpres. Or tel est le sujet de ma consultation. Je me suis dit: «Maître Ortuin Gratius fut mon précepteur à Deventer durant que j'étais en troisième; il me doit dire la vérité.» Vous ne me démentirez donc pas, mon vénérable, et, par la même occasion, vous me manderez où en est votre dispute avec le docteur Jean Reuchlin, quia l'on répandque ce ribaud (car c'est un ribaud encore qu'il soit docteur et juriste) ne veut pas rétracter ses paroles. Envoyez-moi aussi le livre de magister noster Arnold de Tongres, où il traite de plusieurs profondeurs théologiques. Mais adieu: ne m'en veuillez pas si j'en use ainsi socialement, quia vous m'avez dit jadis que vous m'aimiez en frère, et vouliez m'élever au dessus de tous, dût-il vous en coûter de bonne monnaie.» Daté de Leipsig.Maître Jean Pellifex à maître Ortuin Gratius.«Salut, aimable et soumission incroyable à vous vénérable maître. Quia, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, j'ai sur la conscience un grand scrupule. Me rendant ces jours passés à la messe à Francfort, avec un jeune bacculaurier de mes amis, et traversant la place, deux hommes nous croisèrent qui paraissaient d'honnêtes gens à leur extérieur, car ils avaient des robes noires, et de larges capuces avec des liripipis, si bien que j'aurais juré par les dieux qu'ils étaient de nos docteurs. Je leur ôtai donc mon bonnet en signe de révérence. «Pour l'amour de Dieu, que faites-vous?» me dit aussitôt le bacculaurier. «Ce sont deux juifs!» A ces mots, je crus voir le diable et je demandai à mon compagnon s'il croyait que j'eusse commis un grand péché. «Oui,» me répondit-il, «c'est un grand péché, de ceux même qui sont rangés dans la classe des péchés d'idolâtrie. Ne sentez-vous pas que ces juifs vont se dire: Nous sommes dans la bonne voie, puisque des chrétiens nous saluent; si nous étions dans la mauvaise voie, des chrétiens ne nous salueraient pas; et vous serez, possible, cause que ces juifs ne se feront point baptiser.» Vous avez raison, répliquai-je, mais j'ai failli par ignorance; autrement je conviens que je serais combrûlable au premier chef comme hérétique. «Ah! ne vous y fiez pas,» reprit le bacculaurier; «moi qui vous parle, me trouvant un jour dans certaine église, j'aperçus, devant une figure sculptée du sauveur, un juif de bois avec un marteau à la main, et prenant le marteau du juif pour une clef, je crus que ce juif était saint Pierre, et je m'agenouillai en ôtant mon bonnet, puis je reconnus mon erreur. Alors je courus me confesser dans un couvent de frères prêcheurs de Saint-Dominique, et mon confesseur me félicita de ce que je m'étais adressé à lui plutôt qu'à un autre, attendu que, d'aventure, il avait le pouvoir de m'absoudre des cas épiscopaux, ce qui était nécessaire ici, puisque j'avais commis un de ces péchés mortels qui sont réservés aux évêques. Je voulus m'excuser sur mon ignorance, sur quoi il me félicita de nouveau; car, si j'eusse agi de pleine science et volonté, c'eût été un cas papal dont aucun évêque n'aurait pu m'absoudre.» Le récit du bacculaurier m'a troublé, mais ne m'a point convaincu. Venez donc à mon aide, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien, etqui avez été le précepteur de mon ami Bernhard Plumilége à Deventer. En tout cas, n'êtes-vous point de l'opinion que ce soit un scandale aux bourgeois de Francfort de laisser ainsi aller les juifs par les rues, vêtus comme nos maîtres, et que l'empereur ne dût point le souffrir, puisqu'un juif est un chien? Adieu; portez-vous bien.»Maître Bernhard Plumilége à maître Ortuin Gratius.«Une souris qui n'a qu'un trou est un être bien misérable! C'est ce que je veux m'appliquer, mon maître; car je suis pauvre, et, quand il serait vrai que j'eusse un ami généreux, encore n'en aurais-je qu'un, et ce n'est pas beaucoup. Vous connaissez le poète George Sibutus, l'un de nos poètes séculiers, qui lit de la poésie en public, au demeurant assez bon compagnon, mais, comme le sont tous ces poètes, fort méprisant à l'égard des théologiens. J'étais naguère dans sa maison; nous y bûmes de la bière allemande; cette bière ne monta au cerveau, j'avisai un convive qui avait mine de ne pas me vouloir de bien; je lui présentai un verre de bière; il le but, mais ne me fit point raison. Je le toisai, il garda le silence. Alors je me dis: Voici un homme qui me méprise! c'est un orgueilleux, et je lui jetai mon verre à la tête. Sibutus alors se courrouça, et voulut, au nom du diable, me chasser de chez lui, prétendant que je faisais du bruit dans sa maison. Je lui dis: «Pensez-vous donc que je sois né sur un arbre, comme une pomme? Sachez, si vous êtes poète, que je connais des gens qui sont poètes aussi, et meilleurs que vouset qui merdarent in vestram poetriam!» Sur quoi il m'appelabourrique, en me défiant de lui prouver ce que j'avançais. C'est à vous de me soutenir, mon vénérable! car vous n'êtes pas seulement théologien, n'est-il pas vrai? vous faites aussi des vers comme maître Sotphus et maître Rutgerus. Envoyez-m'en donc une pièce, et joignez-y des nouvelles de votre querelle avec ce fou de docteur Jean Reuchlin. Adieu.»Maître Jean Cantrifusor à M. Ortuin Gratius.«Salut, cordial. Mon vénérable, parlons un peu de bagatelles. L'autre jour, je me trouvai en compagnie avec un docteur de théologie, de l'ordre des frères prêcheurs, nommé Georgius, auparavant Hallys; on but copieusement, on tint des propos joyeux jusqu'au soir; et le lendemain matin, qui fut étonné? ce fut moi, d'entendre, à l'église, le docteur Georgius prêcher amèrement contre nous et contre les maîtres de l'université, qui boivent et mènent joyeuse vie. Une telle félonie me suggéra des idées de vengeance, et ayant su que notre prédicateur devait aller, la nuit suivante, chez une certaine femme pour n'en sortir qu'à l'aurore, je réunisde bons compagnons, dont je fis deux troupes. Avec la première, je forçai la porte de la dame, et j'entrai dans sa chambre si vivement que Georgius, auparavant Hallys, n'eut que le temps de sauter par la fenêtre, sans emporter ses habits que je lui jetai en lui criant qu'il oubliait ses ornemens. La seconde troupe, qui l'attendait dans la rue, fit aussitôt son devoir de le bien saucer dans ce que vous savez. Il ne faut point ébruiter cette aventure; car les frères prêcheurs sont nos amis. La foi n'a point de meilleurs défenseurs qu'eux à opposer aux poètes du siècle, ainsi qu'au docteur Reuchlin, et ceci les pourrait contrister.» Portez-vous bien. Daté de Wittemberg.Jean Stantsfederius à M. Ortuin Gratius.«Salut, maxime, et autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles au ciel et de poissons dans la mer. Vous apprendrez de moi aujourd'hui que, dans un repas où figuraient plusieurs gentilshommes et plusieurs de nos docteurs, un des gentilshommes s'avisa d'apostropher notre vénérable maître Pierre Meyer au sujet de Reuchlin, qu'il disait être meilleur théologien que vous, blasphème qu'il accompagna d'un soufflet (unum knip). «Sur ma tête, cela est faux;» répondit Meyer; «le docteur Reuchlin n'est qu'un enfant devant nos maîtres. Il ne sait du tout rien du livre des sentences. Il ne sait tout au plus qu'un peu de poésie; or la poésie, selon saint Jérôme, est l'aliment du diable.» Le gentilhomme soutint que Reuchlin était un théologien inspiré, tandis que lui Pierre Meyer n'était qu'une bête, et notre maître Jacob d'Hoschstrat, un frère de Fromage. Comme les convives riaient, Meyer sortit furieux en qualifiant son adversaire de Samaritain possédé. Vous voyez où cela va. Venez donc au secours de nos théologiens, mon vénérable. Ah! si je savais faire des vers comme vous, je n'aurais souci des gentilshommes, non plus que des princes, dussent-ils me tuer!.... Mais, à propos, que pense-t-ondu Speculum oculare, dans l'université de Paris? Dieu veuille qu'elle juge ce livre diabolique ce qu'il est... Mes salutations à maître Rémidius, qui me donnait jadis de si bonnes férules, en m'appelant tête de mulet, et à qui je dois de m'être si fort avancé dans la théologie. Adieu.»Maître Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.«Vous m'avez écrit dernièrement que vous renonciez absolument à aimer les femmes, hormis une ou deux fois par mois, au plus; je m'en étonne. Ne nous répétiez-vous pas qu'il y avait de plus grandes fautes que celle d'aimer? Samson et Salomon aimèrent beaucoup. Je ne suis ni plus fort que Samson, ni plus sage que Salomon. L'amour, c'est la charité; la charité, c'est Dieu.»Guillaume Scherscheiferius à M. Ortuin Gratius.«Je suis surpris, mon vénérable, que vous ne m'écriviez pas, tandis que vous écrivez à d'autres qui ne vous écrivent pas aussi souvent que je vous écris. C'est une marque de mépris que de ne me point écrire. Ecrivez-moi du moins pourquoi vous ne m'écrivez pas, afin que je sache ce qui vous empêche de m'écrire, quand je vous écris comme je vous écris, encore que je n'espère pas que vous me récriviez. De grâce, écrivez-moi, et quand vous m'aurez écrit seulement une fois, je vous écrirai dix fois, parce que je veux m'exercer à écrire pour apprendre à écrire élégamment. Je me plaignais dernièrement à nos amis de Cologne. Expliquez-moi, leur disais-je, pourquoi maître Ortuin ne m'écrit pas. Que fait-il? Ecrivez-lui donc de m'écrire, ne fût-ce que sur l'article de son débat avec Reuchlin.»Mathieu Lèchemiel à M. Ortuin Gratius.«Quoniam j'ai toujours été de vos amis, et que les amis ne se doivent rien cacher, je veux vous informer que vous avez ici des ennemis. On y parle mal de vous; on dit que vous êtes le fils d'un prêtre et d'une courtisane. Je ne puis vous défendreproetcontra, ne connaissant point votre père et votre mère; mais, en attendant que vous me les ayez fait connaître, je réponds que, fussiez-vous bâtard, le pape a bien pu vous rendre légitime, lui qui a le pouvoir de lier et de délier.»Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.«Vous vous comportez si bien avec celles que vous aimez, qu'il faut que je vous consulte. J'aime une personne qui est belle entre toutes les femmes, et pure comme un ange du ciel. Elle se nomme Dorothée. Je vous avais entendu dire autrefois, quand vous nous lisiez Ovide sur l'Art d'aimer, qu'un amant bien épris devait avoir de l'audace comme un guerrier. J'osai donc, l'autre soir, aborder mon amie, en lui jurant qu'elle était belle entre toutes les femmes. Elle se mit à rire et me répondit que je parlais bien, pourvu qu'elle me voulût croire. A ces mots, je redoublai mes sermens et me déclarai son très humble serviteur jusqu'à la mort. «Nous allons bien voir si ce que vous me dites est vrai,» répliqua-t-elle, et là dessus, m'ayant conduit à sa maison, elle fit une croix à la craie sur sa porte, puis me commanda de venir baiser cette croix au milieu de la nuit. Je ne manquai pas d'y aller dès cette nuit même. Or j'eus le visage horriblement barbouillé, parce qu'il se rencontra que la craie était toute recouverte de certaine chose. Maintenant, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien et qui expliquez siparfaitement Ovide sur l'Art d'aimer, de grâce enseignez moi ce que je dois faire.»Conrad Dollenkopfius à M. Ortuin Gratius.«Vous m'avez ordonné de vous rendre compte de mes études; apprenez donc que j'étudie la théologie dans l'université de Heidelberg, où je prends aussi chaque jour une leçon de poétique. Je sais déjà les Métamorphoses d'OvideMente tenus, et je les explique de quatre façons, naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement. C'est ce que n'enseignent point ces poètes séculiers qui se moquent de nos écoles. A ce propos, j'ai poussé rudement un de ces vaniteux personnages touchant le dieu Mars. Il s'agissait de l'étymologie du nom de Mars (Mavors); il demeura bouche close quand je lui découvris que ce mot venait demare vorans. Profitant de mes avantages, je lui montrai comme les neuf muses signifient les sept chœurs des anges, comme Mercurius vient demercatorum curius, ainsi que l'a prouvé notre maître Thomas de Walley, d'Angleterre, dans sa belle concordance des Métamorphoses d'Ovide avec l'Écriture Sainte, où l'on voit que le dragon du Psalmiste n'est autre que le serpent Python, que Diane est la Vierge Marie; que, dans la fable de Pirame et Thisbé, Pirame répond au fils de Dieu, et Thisbé à l'ame humaine. Voilà, lui dis-je en finissant, comment il convient d'étudier la poésie. Adieu, mon vénérable..., je vous tiendrai au courant des gestes du docteur Reuchlin, car j'ai quelqu'un à Tubingne qui m'a promis de m'en écrire.»Vilipatius d'Anvers, bacculaurier, à M. Ortuin Gratius.«Un frère prêcheur, disciple de notre Jacques d'Hoschstrat, a pensé me faire évanouir de douleur en m'apprenant que vous étiez malade. Je me suis remis toutefois, lorsque j'ai su que votre mal n'était qu'une enflure à la mamelle droite, vu que j'ai remède à ce mal, dont je connais d'ailleurs la cause probable. Vous êtes trop beau, mon vénérable; vous avez les cheveux gris cendré, des yeux noirs, le nez gros et la corpulence épaisse. Quelque femme se sera éprise de vous, qui, n'espérant guère mener à mal un homme de la vertu dont vous êtes, aura sans doute recouru à la magie pour s'en faire aimer par l'effet de son art diabolique; auquel cas, suivant ce que j'ai lu dans la librairie de nos docteurs à Rostoc, vous devez user de la merveilleuse recette que voici: un dimanche, prendre du sel béni, en tracer une croix sur sa langue, avaler ensuite ledit sel, puis mettre du même sel dans ses deux oreilles et ne les point secouer. Tout ira bien de la sorte, et je vous souhaite autant de bonnes nuits que la peau d'un âne a de poils.»Antonius, quasi-docteur en médecine, à M. Ortuin Gratius.«Mon très particulièrement cher maître, apprenez du nouveau.Je m'étais rendu d'Heidelberg à Strasbourg pour acheter des drogues dont nous manquons ici, et là je rencontrai un ami qui me dit qu'Erasme de Rotterdam, ce prétendu docteur qui sait tout, était pour lors dans cette ville. Un dîner fut d'abord arrangé par cet ami où l'omnisavant dut se trouver. J'avais fait provision de questions subtiles pour essayer mon homme sur la médecine. Le moment venu, les convives gardaient tous le silence, personne ne voulant commencer l'engagement. Enfin, après quelques mots proférés par l'omnisavant, d'une voix si faible que je veux être bâtard si j'en ai pu saisir un seul, notre hôte mit la conversation sur les Commentaires de César. Alors je pris la parole, et, selon votre méthode d'argumenterproetcontra, j'établis solidement qu'un guerrier ne pouvant donner à la fois ses soins à la guerre et aux lettres, Jules César n'avait pu écrire les commentaires qu'on nous donne sous son nom, et que leur véritable auteur était Suétone. Sur ce, Erasme de Rotterdam se prit à rire sans dire une parole. J'avais bien raison de penser que cet homme ne savait pas tout. Donc il ne sait pas la médecine; donc il est mauvais théologien, et vivez autant que le phénix. Je voudrais vous avoir ici, ou que le diable me confonde.»Jean Labia, par la grâce de Dieu, protonotaire apostolique, à M. Ortuin Gratius.«Ayant reçu, il y a trois jours,les Lettres des Hommes obscursque votre domination m'a envoyées, j'en ai fait part à mes amis, entre autres à un prêtre de Munster qui est excellent juriste, à un théologien de l'ordre des carmes qui a coutume de boire avec nous, et à Bernard Gelf, jeune docteur de Paris, qui les ont fort admirées, en se réjouissant avec moi du nombre d'amis que vous avez. Seulement le titre du livre a causé quelques débats. Pourquoi, s'est-on demandé, M. Ortuin Gratius appelle-t-il ses amishommes obscurs? Le juriste a prétendu que cette qualification couvrait d'illustres personnes, vu que Dioclétien était né de parens obscurs. Cette explication n'a pas complètement satisfait l'assemblée. Le théologien de Munster a dit que vous aviez voulu, par là, rentrer dans ce que dit Job, queveritas latet in obscuris, et quetrahitur sapientia de occultis. Bernard Gelf, qui est un homme ingénieux, a pensé que vous aviez choisi ce titre par opposition à celui du livre de Reuchlin, naguère imprimé,des Lettres des Hommes célèbres, et aussi par un sentiment tout chrétien d'humilité; d'autant qu'il est écrit que celui qui s'abaisse sera élevé. Au milieu de ce conflit, quoniam,ut dicitAristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, daignez nous éclaircir et portez-vous bien.»Maître Étienne Romedelantis à M. Ortuin Gratius.«Mon maître, écoutez de belles choses! Nous avons ici uncertain docteur Murner, de l'ordre de Saint-François, qui, avec des cartes préparées comme pour le jeu, se vante d'enseigner la grammaire et la logique. Il sait de tout un peu, ce qui m'a fait dire de lui, ingénieusement, qu'il ne sait rien du tout. Ce merveilleux théologien est grand partisan de Reuchlin, par conséquent ennemi déclaré des docteurs de Cologne et de Paris, dont il exige, du Saint-Siége, la condamnation, sous menace de schisme en cas d'absolution. La principale raison de sa fureur est l'appui que nos maîtres ont prêté à Pfeffercorn pour s'être fait chrétien, de juif qu'il était. «Si ces gens-là, dit-il, agissaient en leur nom, ils n'auraient point recours, contre Reuchlin, aux œuvres d'un juif baptisé. D'ailleurs, le juif ne s'est fait baptiser que pour échapper aux poursuites de ses confrères qui l'accusaient de vol. Ce juif est un ignorant et l'opprobre de l'Allemagne.» C'est ainsi que parle Murner, et il ajoute bien d'autres injures. En attendant que Dieu le confonde, je l'ai confondu en lui prouvant que ces calomnies contre Pfeffercorn venaient de la jalousie de ses coréligionnaires; que, du reste, cet honnête homme était si bon chrétien, qu'il mangeait volontiers du porc et même des andouilles, et qu'il avait dernièrement gagné douze ames au paradis. «Il a donc tué douze hommes en état de grâce dans la forêt de Bohême avec ses amis les larrons?» m'a répondu Murner. Voyez la malice! Il est bon que vous la connaissiez.»Frère Jean de Werdée à M. Ortuin Gratius.«Vous êtes inquiet de la décision de Rome; vous vous figurez, d'après je ne sais quels ménagemens gardés par le pape avec Reuchlin, que votre condamnation duSpeculum ocularesera blâmée! Rassurez-vous, hommes de peu de foi! Ne savez-vous pas les usages de la cour de Rome! Ignorez-vous que là ce n'est pas une raison pour être condamné demain que d'avoir perdu sa cause hier; et que, si le pape a permis la lecture duSpeculum oculare, il peut tout aussi bien l'interdire, puisqu'il a le pouvoir de lier et de délier, puisque, suivant le droit canonique, il est le maître du monde, qu'il a, seul et sans concile, la main sur l'empereur même, qu'il est la loi suprême et unique, et qu'enfin,quamvis semel dixit ita, tamen postea potest dicere non? Du courage, donc! chassez de vos esprits ces peurs chimériques! Songez que notre maître Jacques d'Hoschstrat est dans la ville sainte, qu'il y défend notre cause et la foi chrétienne avec une extrême diligence, que naguère encore il avait à dîner, chez lui, nombre de courtisans, tels qu'un secrétaire apostolique et plusieurs auditeurs de Rote, qu'il leur a fait manger des perdrix, des faisans, des lièvres et de toute espèce de poissons, et boirebonum vinum corsicum, necnon græcum. Qu'avez-vous à redouter?»Divers hommes obscurs à M. Ortuin Gratius.«Notre maître Jacques d'Hoschstrat a fait des prodiges à Rome en notre faveur, cela est vrai, mais tant qu'il a eu de l'argent. Maintenant qu'il n'en a plus, et que la vermine envahit sa cape, il ne fait plus rien pour nous. Envoyez-lui donc de l'argent. Vous en manquez, dites-vous; eh bien! prenez celui des indulgences, mais envoyez de l'argent.»L'insolence de nos adversaires est inénarrable. Je viens d'en frotter un qui avait osé m'appeler bourrique. «C'est toi qui es un âne, lui ai-je répondu, et je le prouve in barocco: Tout ce qui porte un fardeau est un âne: tu portes un fardeau, puisque tu tiens, sous ton bras, un livre qu'on t'a donné contre notre maître Jacques d'Hoschstrat; donc, tu es un âne.» Il n'avait pas eu la présence d'esprit de me nier la majeure, en sorte qu'il est resté court. Quels pauvres théologiens sont nos ennemis!... et vivez jusqu'à ce qu'un moineau pèse cent livres!»Votre affaire ne marche pas bien à Rome: Le pape et les cardinaux sont irrités contre les universités de Cologne et de Paris, parce qu'elles ont brûlé leSpeculum ocularede Reuchlin sans attendre la décision du Saint-Siége apostolique. Vainement leur opposerait-on le suffrage de dix universités: ils répondent que dix universités peuvent se tromper, au lieu que le pape ne peut pas se tromper. Si vous perdez votre procès à Rome, le diable tiendra la chandelle.»Ce qui contribue à gâter votre affaire à Rome est qu'on y a peu de confiance dans les juifs baptisés. Or, comme Pfeffercorn est un juif baptisé, son livre contre Reuchlin n'y a point de cours. On dit encore ici que les juifs, une fois qu'ils sont devenus bons chrétiens, cessent de puer, et qu'ainsi Pfeffercorn ne doit pas être bon chrétien, puis qu'il pue toujours. J'ai beau répondre que Pfeffercorn peut fort bien puer désormais comme chrétien, s'il a cessé de puer comme juif; et qu'il ne faut point condamner un homme sur le simple soupçon, sans quoi on condamnerait notre maître Arnold de Tongres comme sodomite, lui qui ne l'est assurément pas, puisque toutes les filles de Cologne le tiennent pour vierge; rien n'y fait, et les Romains continuent à me jeter à la tête que Pfeffercorn est mauvais Chrétien, parce qu'il pue toujours.»Un official du sacré palais, fauteur de Reuchlin, m'a signalé divers articles du livre de Pfeffercorn qu'il juge hérétiques et entachés du crime de lèse-majesté. En voici deux: 1oPfeffercorn a dit de Reuchlin qu'en écrivant contre sonSpeculum manualeil a trahi Jésus-Christ comme Judaset pis encore. Donc il s'est mis au dessus de Jésus-Christ; 2oil taxe d'ignorance les princes défenseurs de Reuchlin. Or, par là, il porte atteinte au pape, aux cardinaux, à l'empereur qui admirent Reuchlin, lequel n'a pour ennemi puissantque le roi de France à l'instigation de Jacques d'Hoschstrat, et par condescendance pour l'université de Paris.»Mon vénérable, j'ai perdu le terrain dans deux sentences. Si je le perds dans une troisième, le diable va devenir abbé. Les théologiens de Rome sont évidemment gagnés par l'argent de Reuchlin. Cependant tout espoir n'est pas perdu; Jacques d'Hoschstrat ne perd pas une occasion de faire boire les référendaires. Que Dieu l'assiste!»Armez-vous donc, une bonne fois, de rigueur à Cologne. Empêchez les nouveaux théologiens de moissonner le champ d'autrui. Brûlez leurs livres. S'ils arguent, soit de l'hébreu, soit du grec, dites-leur que de bons théologiens n'ont que faire de grec ni d'hébreu, puisque l'Ecriture Sainte est traduite, que la science de l'hébreu est pernicieuse en ce qu'elle autorise les juifs contre les chrétiens, et aussi celle du grec, en ce qu'elle donne raison aux schismatiqueslatinizate semper et imponatis eis silencium.»Bonne nouvelle! J'ai appris d'un bacculaurier de Stuttgard que les yeux de Reuchlin baissent. A peine a-t-il pu lire le dernier livre que Pfeffercorn a écrit contre lui. Ne vous reposez donc pas; écrivez de rechef. Si cet homme ne vous lit point, il ne pourra vous répondre, et s'il ne vous répond pas, vous aurez raison. Adieu, portez-vous hexamétriquement.»On dit que Lefebvre d'Etaples est favorable à Reuchlin, qu'il prétend avoir été traité par les théologiens de Paris comme Jésus-Christ le fut par les Juifs. Mais qu'il dise ce qu'il voudra, l'université de Paris est pour nous; elle tient que Pfeffercorn est un juif intègre qui s'est fait baptiser dans le Seigneur. Aussi est-il de la tribu de Nephtali, de cette tribu dont il est écrit dans la Genèse:Nephtalim, Nephtalim, cervus emissus dans eloquia pulchritudinis.»»Mon vénérable, je ne me plais point en Italie; je voudrais retourner en Allemagne. Ici point de sociabilité. Dès qu'on s'y est enivré seulement une fois, on y est appelécochon.Meretrices volunt multum pecuniæ, et tamen non sunt pulchræ, quamvis habent pulcherrimas vestes de serico et de cameloto. Quando modicum sunt senes, tunc statim habent curva dorsa, et vadunt quasi vellent merdare; et etiam comedunt allium, et fœtent maxime, et sunt nigræ, nec sunt albæ sicut in Alemania..... Audivi etiam quod supponitis ancillam impressoris Quentel, ita quod fecit puerum: hoc non deberetis facere, scilicet forare nova foramina. Hic habeo nec antiquas, neque novas, ergo volo redire in Alemaniam.... Valete tamdiu donec una alauda ponderat centum talenta.»Vous m'avez recommandé, quand je serais à Rome, d'y chercher les livres nouveaux, et de vous les envoyer. Un notaire m'a parlé d'un certain poète qui passe pour une fontaine de poésie, et qu'on appelle Homère. Le mal est qu'il est en grec. Son livre traite du siége d'une grande cité nommée Troie, lequel aurait duré dix ans et aurait coûté tant de sang que les fleuves en auraient étérougis. On y parle de héros qui lancent des rochers, de chevaux qui prophétisent. Je ne puis croire de telles rêveries possibles, ni même que l'ouvrage soit authentique.»C'est dans la nécessité qu'on connaît ses amis. J'ai un cousin que son père veut former aux arts libéraux, et envoyer à l'université, qui maintenant est envahie par les poètes séculiers. Je ne suis pas de cet avis, et je veux vous le confier, pour qu'il étudie à l'ancienne mode. Quoique je sois albertiste, il m'est égal que vous le mettiez au collége du Mont, où les études sont thomistes, attendu qu'il n'y a pas de notables différences entre les thomistes et les albertistes, si ce n'est que ces derniers tiennent que les adjectifs sont appellatifs, et que le corps mobile est sujet en physique, tandis que les autres ne le veulent pas; si ce n'est encore que les albertistes disent que la logique procède des secondes intentions aux premières, que le corps mobile, placé dans le vide, se meut successivement, et que la voie lactée est de nature céleste; pendant que les thomistes soutiennent que la logique descend des premières intentions aux secondes, que le mobile dans le vide se meut à l'instant, et que la voie lactée est de nature élémentaire. Il n'y a pas là de quoi m'effrayer. Sur toutes choses, prenez soin de soumettre mon disciple à la férule, selon ce qui est écrit dans les proverbes, chap. 23:Noli subtrahere a puero disciplinam. Si percusseris cum virga, non morietur.»Vous désirez savoir ce que je pense de la foi de Pfeffercorn, et si elle sera persévérante. Je ne sais que vous en dire. Il y a bien du danger avec les juifs convertis. On raconte ceci: L'un d'eux, à l'article de la mort, fit venir un chien et un lièvre, les fit lâcher dans sa chambre, et aussitôt le chien mangea le lièvre; puis il fit venir un chat et une souris, les fit lâcher, et le chat mangea la souris; alors le moribond prit la parole, et dit: «Le naturel revient toujours; c'est pourquoi je meurs juif.» On raconte aussi qu'un autre juif converti, étant sur ses fins, commanda qu'on lui fît cuire une pierre dans de l'eau bouillante, et, sur l'observation qui lui fut faite, qu'une pierre ne saurait cuire, il répondit: «Que pareillement un juif ne saurait cesser d'être juif.» Faites votre profit de ceci, et portez-vous bien.»Juste ciel! Que m'apprend-on? Que nos amis de Cologne sont résolus de rompre avec la cour de Rome, si elle approuve Reuchlin, et de s'en aller prêcher l'hérésie en Bohême? Qu'ils n'en fassent rien! Surtout qu'ils n'en disent rien! Ce serait un grand scandale, et nous n'aurions plus d'aumônes; tout irait aux Augustins. Envoyez plutôt de l'argent à Jacques d'Hoschstrat qui en manque, et qui marche à pied dans la poussière, lui que j'ai vu arriver à Rome avec trois bons chevaux.»Un librivendeur m'a dénoncé divers écrits de prétendus théologiens qui soutiennent Reuchlin et nous menacent; tels que Herman Buschins, le comte de Nova-Aquila, chanoine de Cologne,et un certain Bilibaldus de Nuremberg. Mais je me suis dit: «Qui moritur minis, ille compulsabitur bombis.» On cite encore, parmi nos adversaires, Philippe Mélanchton, Jacob Wimpheling, Beatus Rhenanus, Nicolas Gerbelius, un étudiant de Bologne, nommé Ulric de Hutten, et peut-être aussi Érasme de Rotterdam, quoique ce soit un homme à part et qui marche d'ordinaire pour son compte.Bombi, bombi sunt minæ.Les juristes et les poètes ne prévaudront point sur nos maîtres dans les sept arts libéraux.»Recevez mes félicitations, mon vénérable, de la victoire que nous venons de remporter à Rome contre Reuchlin. Le pape lui impose silence désormais. C'est une assurance, pour nous, d'avoir raison. La fureur de nos ennemis est au comble. Ils disent que nos maîtres, dans les sept arts, sont des ânes superbes. Ils s'emportent contre nos moines et les accusent de ne savoir pas un mot de latin. Tenons ferme. Figurez-vous l'audace de Wimpheling qui ose avancer que Jésus-Christ n'était pas moine, contre la preuve qu'en a donnée notre docteur Thomas Murner. Que s'ensuivra-t-il? C'est qu'il sera hérétique, vu que les moines sont si bien les enfans de Dieu, que Jésus-Christ a été moine.» (La victoire, dont le correspondant parle ici, ne fut pas complète. Rome, ayant des affaires plus pressantes, ne décida rien sur leSpeculum oculare. Elle se contenta d'incliner pour les adversaires de Reuchlin, et recourut d'ailleurs, dans cette occasion, à son grand principe dans les affaires délicates, l'appel au temps.)Rupertus Cuculus M. Ortuino Gratio (ultima epistola).«Maître, il n'est bruit que des méchancetés que vous et vos confrères de Cologne avez faites à Reuchlin. Je ne puis assez m'étonner quand des ânes à deux têtes, comme vous messieurs les philosophes naturels, osent ainsi tourmenter un homme de sa science et de sa piété. Pour vous être associés contre lui à un misérable juif tel que Pfeffercorn, il faut que vous soyez de vrais Judas: chacun cherche son semblable. Puissiez-vous finir au gibet, lui, vous et vos compagnons!Quanquam, quoniam, quidem omnia illa vera sint, je vous adresse cette dernière lettre pour que vous en fassiez part aux docteurs qui siègent avec vous dans la chaire pestilentielle. Ecrit d'Heidelberg,apud Lipsium claudicantem qui sinit unum sibi cum naso in culum currere.»On reconnaît, à ce langage, la violence de l'esprit réformateur qui bientôt devait embraser le monde chrétien. Il est triste de penser que cent années de guerres cruelles, que le sang de trois générations aient suivi ces satires méritées, sinon justifiables; mais il est consolant de voir que ces excès et ces malheurs même aient ramené l'Église à cette science tolérante et simple,à cette piété douce, à cette gravité, à cette pureté de mœurs qu'on lui revoit aujourd'hui. Un tel spectacle doit faire tomber l'ironie, rougir la haine, désarmer l'incrédulité; car, en de telles matières, ce qui édifie est nécessairement bon, et ce qui dure est bien fondé. Nous terminerons ici notre analyse, abandonnant aux curieux la lettre de Benoît Passavant (Théodore de Bèze) au docteur Pierre Liset, abbé de Saint-Victor, et d'abord président au parlement de Paris, lettre remplie de sel et de génie satirique aussi bien que le pamphlet d'Ulric de Hutten, mais que sa brièveté dispense d'analyser.DÉTERMINATIONDE LA FACULTÉ THÉOLOGALE DE PARISSUR LA DOCTRINE DE LUTHER.Cum privilegio: Ces présentes ont été faictes en l'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent et un, au quinzième jour d'apvril. 1 vol. in-4 gothique, avec frontispice sur bois. 12 feuillets non chiffrés et des signatures de B.III.(1521.)Dans ce livret, aujourd'hui difficile à rencontrer, le doyen de la Faculté théologale de Paris s'adresse à tous vrais chrétiens catholiques, au nom de sa corporation, et s'autorise, en débutant,de Monseigneur sainct Paoul, vaisseau d'élection, tubicinateur évangélicque, docteur et maistre de la gent, etc., etc., pour condamner la doctrine nouvelle qu'il dit sortie, ainsi que toutes les hérésies, d'une génération de vipères. Luther, selon lui, n'est point un enfant légitime de l'épouse, mais un bâtard de la chambrière. Après ce préambule, viennent les propositions condamnées, lesquelles sont au nombre de 19 sur les sacremens, de 1 sur les constitutions de l'Église, de 1 sur l'égalité des œuvres, de 2 sur les vœux, de 1 sur l'essence divine, de 2 sur diverses matières, de 10 sur la contrition, de 7 sur la confession, de 4 sur l'absolution, de 1 sur l'espérance, de 1 sur la peine des hérétiques, de 1 sur l'observation des légales, de 1 sur la bataille contre les Turcs, de 1 sur la liberté des ecclésiastiques, de 8 sur la satisfaction, de 2 sur ceux qui vont au sacrement de l'autel, de 2 sur la certitude de charité, de 5 sur les péchés, de 6 sur les commandemens, de 4 sur les conseils évangéliques, de 9 sur le purgatoire, de 2 sur les conciles généraux, de 5 sur le libéral arbitre, et enfin de 7 sur la philosophie et la théologie scolastiques, total 101; nombre égal aux propositions condamnées, un siècle plus tard, dans Jansénius.Il n'est point de notre ressort d'opiner sur de telles matières; mais, s'il nous était permis d'énoncer nos idées touchant ces propositions, nous dirions que la plupart nous ont paru porter une atteinte évidente à la foi chrétienne, et qu'il était au moins bien difficile à Luther de se maintenir dans la communion des disciples de Jésus-Christ, après les avoir soutenues: nous n'en citerons pour preuves que les deux suivantes, sur le libre arbitre:1o. Le libéral arbitre n'est point seigneur de ses actes.2o. Le libéral arbitre, quand il fait ce qui est en soi, pèche mortellement.LE LIVRE DES PASSE-TEMPSDES DEZ,Ingénieusement compilé par maistre Laurent Lesperit, pour responce de vingt questions par plusieurs souventtes fois faictes et desirées, à sçavoir qui sont spécifiées au retour de ce feuillet en la roue de fortune, desquelles, selon le nombre des poincts d'ung trait de trois dez, les responces sont par subtilles calculations, selon l'ordonnance de praticquer ce petit volume après le renvoy des signes aux sphères de ce présent livre, mis en profeties, situés après les dictes sphères comme se peult facilement appercevoir. Translaté d'italien en françoys par maistre Anthitus Faure, lequel a esté nouuellement visité et diligemment corrigé de plusieurs faultes qui estoient en icelui.(1528.)Cette rare plaquette in-4, imprimée en gothique, avec portraits, figures, sphères, roues de fortune, signes zodiacaux en bois, contient 87 feuillets non chiffrés. Le pronostiqueur commence par rapporter diverses destinées humaines à autant de figures en bois, qui sont placées elles-mêmes sous différens signes du zodiaque. Ainsi, veux-tu savoir si ta vie doit être heureuse? va au roi Salomon qui va au signe du soleil; si ta femme est loyale et belle? va au roi Turno qui va au signe du scorpion; si l'amant est aimé de sa dame? va au roi Agamemnon qui va au signecueur; quelle abondance de biens tu auras? va au roi Ptolémée qui va au signe de l'écrevisse, etc., etc., etc. Ensuite viennent de naïves prophéties d'Adam, de David, d'Isaac, de Joseph, de Jacob, de Tobie, de Jonas, de Mathusalem, d'Ezéchiel, de Siméon, d'Elysée, d'Abraham, de Moïse, de Balaam, de Noé, d'Elie, d'Abuch, de Nephtalim, de Daniel et d'Isaïe. Ces prophéties sont accompagnées de numéros qui vous renvoient aux différens signes sous lesquels vos destinées sont placées; en sorte, par exemple, que, si vous avez le no55, d'Isaïe,il est incontestable que vous vivrez bien et seurement, joyeusement et longuement; si le no1, d'Adam:Tu mourras en estat de grâceS'en paradis dois avoir place, etc., etc.Nous ne demandons pas mieux qu'on sourie de pitié en lisant de telles folies de l'an 1528; mais alors il ne faut pas, en 1833, aller consulter mademoiselle Le Normand.L'original italien de ce livre est cité par le Doni, dans salibraria prima, et y porte pour titre:Il libro della Ventura.ANTONIUS DE ARENA(Antoine de la Sable),Provençalis de bragardissima villa de Soleriis (Soliers), ad suos compagnones qui sunt de persona friantes, Bassas dansas et Branlas practicantes novellas, de guerra romana, neapolitana et genuensi, mandat; una cum epistola ad fallotissimam suam garsam, Janam Rosæam, pro passando tempus.A Paris, par Nicolas Bonfons, demeurant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Saint-Nicolas. 1 petit vol. in-8 de 35 feuillets, lettres rondes, finissant par ces mots: «Explicit utilissimum opus guerrarum et dansarum impressarum in bragardissima villa de Paris, per discretum hominem magistrum Julium Delfinum de Piemontum, de anno mille cincentum et septanta quatuor ad vinta unum de mense aprile.»Cette édition, qu'il ne faut pas confondre avec celle de Galliot du Pré, sous la même date, n'est pas moins rare. M. Brunet ne paraît pas l'avoir connue, puisqu'il ne la cite pas; mais rien de plus naturel ici que les omissions, vu le grand nombre d'éditions qui ont reproduit les poésies macaroniques d'Antoine de la Sable. La première de toutes, selon M. Brunet (et l'on en compte 13, selon M. Tabaraud), est celle pet. in-8 goth. (sans date), de 40 feuillets non chiffrés, à 23 lignes par page; et la deuxième est celle de 1529, qui figure au catalogue de la Vallière, sous le n. 2689. L'édition de 1670,stampata in stampatura stampatorum, que nous possédons en seconde édition, quoique la meilleure et la plus complète de toutes, est moins belle que la nôtre de 1574-76, étant moitié en lettres italiques, moitié en lettres rondes. On ne doit pas d'ailleurs tant la vanter de ce qu'elle est plus complète que les autres, attendu qu'Antoine de la Sable n'est point l'auteur des pièces qu'elle renferme en plus, savoir: la Guerre huguenote de 1574 (bellum huguenoticum), qui est de Remy Belleau: et les divers poèmes macaroniques (nova novorum novissima poemata), la plupart de Bartholomée Bolla de Bergame, dit l'Apollon des poètes, lequel Apollon est un plaisant bien insipide, surtout auprès du spirituel Aréna. Quant à la jolie édition de Londres (Paris), 1758, in-12, que nous avons, en troisième, sur papier fort, et qui contient les mêmes choses que celle de 1670, moins toute la partie des poèmes bergamasques, elle a le mérite de nous offrir, outre une courte préface française très bien faite, un petit poème burlesque, en latin macaronique, sur la mort de très illustre Michel Morin, l'omnis homo, tombé du haut d'un orme en dénichant un nid de pie.Morini tombantis caput et collum gribouillantur, etc., etc.(1529-36-74—1670—1758-60.)Antonius de Aréna, jurisconsulte, élève d'Alciat, et poète macaronique, imitateur de Merlin Cocaïe, naquit à Soliers, diocèsede Toulon, d'une famille connue, dès leXIIIesiècle, sous le nom de la Sable, qu'il a latinisé. Sa jeunesse fut plus libre qu'exemplaire, comme le témoignent ses poèmes sur l'art des danses, branles et gambades, dédiés à sa garce Jeanne Rosée; et sa carrière de légiste fut bornée, puisqu'il mourut, en 1544, simple juge à Saint-Remy, diocèse d'Arles; mais il avait l'esprit satirique, avec une imagination tournée à la gaîté, et ces dispositions lui assurèrent des succès plus durables que n'en valurent l'étude et l'interprétation des lois à son maître, le savant Milanais, dont le monde, aujourd'hui, ne connaît plus que le nom et quelques pauvres emblêmes. C'est que la nature humaine, base unique des arts d'agrément, ne change point, tandis que nos connaissances, qui servent de fondement aux arts utiles, sont soumises à des vicissitudes perpétuelles. Il y aurait ici matière à réfléchir, s'il était permis de penser sérieusement au début d'un extrait macaronique; mais Aréna, moins que tout autre, ne veut de réflexions sérieuses. Son seul but est de plaire, ou peut-être même de s'amuser. Ses premières poésies retracent, en latin burlesque, le sac de Rome, exécuté, en 1527, par l'armée impériale du connétable de Bourbon. Il y raconte plaisamment ses dangers, ses souffrances, ses misères; comme quoi il jura de ne plus retourner à la guerre, après cette triste expédition, et comme ses camarades l'embauchèrent de nouveau pour accompagner Lautrec à Naples.Le voilà donc arrivé à Naples avec l'armée française...in pogio realo fuerunt tentoria nostra. Tout allait bien, quand la maladie, eh! quelle maladie, grand Dieu! vint tout gâter.Oy ventres, plagos, ô feges, ô mala goutta,Oy, oy, las gambas, ô mala goutta tace.Per totum mundum, grossa vairola vogat, etc., etc.Nostras personas brulabant atque calores,Multum chaudassus paysius ille manet.Cum perdutus ero, nullus me quærat in illo:Ordius et brutus et malè sanus adest, etc., etc.;Pour comble de maux,Lautrecum dominum febris post grossa tuavit... O Dieu! grand Dieu! que vouliez-vous que nous fissions dans cette occurrence?...Deus, atque Deus, quid vis quod nos faciamus?... Nous fîmes pour le mieux, ce fut tout... Dieu châtie bien ceux qu'il aime... Après la guerre de Rome et celle de Naples, vient celle de Gênes...Quand Gênes, la changeante, vit notre armée en désarroi, tout d'abord elle se rébella contre nous, et André Doria pareillement...Ce fut bien à tort, car la France traite noblement les gens. Notre roi est un roi bénin, brave, bon bragard, gaillard,grandis valdèetbellissimus...; qui connaît et fait respecter les lois et l'équité; qui guérit les écrouelles,escrolas sanat...; qui a rétabli Rome que les infidèles avaient pillée...; qui a soutenu la foi, comme firent toujours ses ancêtres, selon ce que nos livres disent... Ah! trahison, trahison ribaude!... Sans la trahison, la France eût été la maîtresse du monde... Toutefois, Dieu est juste, il est bon soldat, il vengera notre roi François..., il punira les traîtres..., il fera des Français un peuple invincible... Mais c'est assez parler de la guerre, qui m'a fait tant de maux...; il est l'heure de parler de gentillesses et de danses.DES GENTILLESSES DES ÉTUDIANS.Gentigalantes sunt omnes instudiantes, gentils galans sont tous les écoliers...;et bellas garsas semper amare solent, c'est un usage immémorial chez eux d'aimer les belles garces...;mundum præsentem sanctaque jura regunt, ils sont les oracles de la loi et gouvernent le monde à présent...;si non sit lectus, terra cubile facit, faute de lit, la terre leur fait couchette, etc... Il est vrai qu'ils sont querelleurs autant que galans... Voyez-les, dans Avignon, prendre partie pour ou contre un abbé... Les voilà tous armés de bâtons et tenant à deux mains de longues épées qui, tantôt à droite, tantôt à gauche, ne font pas grand mal,qui fere taillabant undique nihil... Grande est la fureur, grande est la rumeur...; mais la paix est bientôt faite..., tout ce bruit finit en grosse riaille (in grossa riailla)... Avignon est une heureuse et bragarde cité, disons-le... En tout, quelle belle chose que cette Provence!... et ce parlement d'Aix!parlamentum sapium sapienter aquense, qui fait si grande justice et si brève... Et ces étudians de Toulouse, encore!... Quelle gloire pour le midi!plures in numero sunt, bragat docta Tolosa... Comme ils lisent! comme ils expliquent! comme ils entretiennent des filles! comme ils enfoncent les portes!... Quand la goguette passe mesure, le parlement, courroucé, la réprime... Toutefois, c'est avec douceur...,plura juventuti parcere nempè decet... Tels sont les étudians...; tu les connais, lecteur!...sunt flores mundi semper amando Deum... Regarde l'étudiant s'arracher du toit paternel, par amour pour la science... Son père l'embrasse, le bénit, lui donne un mulet, des conseils, peu d'argent, et le voilà parti!... Les étudians sont subtils... Lapeste elle-même ne saurait les atteindre...; dès qu'ils la sentent, ils emballent leurs livres et fuient devant elle, en changeant mille et mille fois de logis... Ils prient Dieu ainsi: Seigneur, éloignez de nous la peste et secourez notre misère!... A force d'échapper à la peste et de changer de logis, les voilà devenus savans jurisconsultes... Ici, j'aurais cent langues, que je ne pourrais assez chanter leurs louanges... C'est merveille de les voir danser et bragarder avec les jeunes filles, de les entendre s'écrier:vivent l'amour et les garces!tout en dansant au son du tympanon.Maintenant parlons des basses danses... Il faut m'écouter pour savoir danser, et il faut savoir danser; car ceux qui ne savent pas danser sont l'objet des brocards de toutes les femmes et de tous les jeunes gens...Ergo qui vultis vos calignare puellasDulciter ac illis basia longa dore, etc.Ecoutez-moi et apprenez à danser!... J'en ai bien baisé pour avoir su danser...,experto crede Roberto... Je vous préviens, d'ailleurs, qu'il n'y a point de danses au paradis, et qu'après votre mort vous ne danserez plus... Dansez donc de votre vivant... Vous énumérer toutes les sortes de danses, je ne le ferai; cela ne se peut... Les danses se renouvellent sans cesse... Il n'est plus question aujourd'hui des danses de nos pères, de la danse:Monsieur, ma mio, lo brot de la vigna friado; ni de la danse:En tout noble cœur, fleur de beauté; ni de la danse:Toto, avant, reculo, tiro, tiro, reculo... Je vais vous donner des règles générales pour danser toute espèce de danse...,incipiendo dansam fit reverentia semper... Otez votre barrette avec trois doigts seulement et la remettez lentement sur votre tête...; partez de la jambe gauche...; donnez la main droite à votre danseuse..., mais ayez les mains nues...; point de gants, entendez-vous?... Si vous dansez avec deux belles, faites en sorte de les regarder toutes deux à la fois, pour en être aimé, etc., etc.Suivent, sans nombre, des leçons techniques sur les pas doubles et simples, sur la reprise, le congé, les branles et autres parties de l'art dans lesquelles le poète triomphe heureusement et gaîment des difficultés de la versification. Ces leçons se terminent par une longue admonition aux danseurs, remplie de conseils fort sages, tels que de ne se point moucher avec les doigts...Nasum digitis de non moccare recorda.Et rotare cave quando dansabis, amice.Tu quoque per dansas nunquam sautando petabis.Ubertam boccam nunquam dansando tenebis.Et non escraches morvelos ante puellas.Ceci est un peu sale, mais voilà qui est plus délicat:Si bene, flaterias parlementando puellis,Dulces parolas fœmina semper amat.Et voici qui est plus relevé.In dansis etiam nunquam sis, oro, superbus!Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc.En tout, ces petits poèmes sont trop crus, mais fort plaisans. Quant à l'épître du poète amoureux à Jeanne Rosée, sa belle, c'est tout uniment une longue et catégorique requête à l'effet de terminer son martyre et pas davantage.Grandem perdonem gagnabis de paradisoSi tu me facias corpus habere tuum.Jamais fille, que je pense, ne s'est laissé séduire par de telles paroles, il y faut encore autre chose; mais il est temps de venir au chef d'œuvre d'Antoine de la Sable, c'est à dire au récit satirique de la folle entreprise tentée par Charles-Quint sur la Provence, en l'année 1536, laquelle fit tant d'honneur au patriotisme des Provençaux et valut au connétable Anne de Montmorency, par son heureuse et menaçante inaction dans son camp d'Avignon, le surnom de Fabius français.
EPISTOLARUMOBSCURORUM VIRORUMAd Dm. M. Ortuinum Gratium Volumina duo (auctore Ulric de Hutten).(Ouvrage, dit le titre, compilé d'une masse de livres telle qu'un cuisinier diligent en pourrait faire cuire, pendant vingt années, ses œufs, ses oies, ses grues et ses cochons.)Accesserunt huic editioni Epistola magistri Benedicti Passavanti ad D. Petrum Lisetum, et la complainte de messire Pierre Liset, sur le trépas de son feu nez (par Théodore de Bèze).Londini, impensis Henr. Clementis in cœmeterio ædis divi Pauli(1 vol. in-12 en 2 tom.).M.DCC.IIetM.DCC.XLII.(1516—1702—1742.)Voici peut-être le modèle des lettres provinciales. Il est certain, du moins, que si Pascal n'a point imité les lettres des hommes obscurs, il les rappelle, sous le point de vue comique, par le mordant de son ironie, sans les surpasser. Ces deux chefs-d'œuvre ne mourront point et feront même vivre les sujets comme les héros de la querelle qu'ils ont soutenue. Reportons-nous aux premières années duXVIesiècle, pour mettre ceux de nos lecteurs qui ne connaîtraient pas le livre si plaisant que nous analysons, à portée d'apprécier son mérite et nos éloges. Vers la moitié du règne de l'empereur Maximilien, en 1509, la fermentation des esprits sur les matières de controverse religieuse qui s'était déjà cruellement manifestée en 1414, au temps de Sigismond, par la catastrophe de Jean Hus, à Constance, et plus tard sous Frédéric III, prit un caractère contagieux, ou, si l'on veut, épidémique, auquel l'autorité temporelle et spirituelle n'aurait pas dû se méprendre; et pourtant nous croyons qu'elle s'y méprit, à voir tantôt sa confiante indulgence pour les beaux-esprits novateurs, tantôt sa rigueur excessive contre les sectateurs des idées nouvelles, une foisqu'elles étaient répandues. C'est ainsi qu'après avoir accueilli, avec faveur, les Erasme, les Reuchlin, les Hutten, et même Luther, Zwingle et Mélanchton, elle ne laisse plus de repos à ces mêmes hommes, quelque modération que surent garder plusieurs d'entre eux. Jean Reuchlin, parent de Mélanchton, secrétaire du comte de Wurtemberg, puis comte palatin, que son caractère tempéré retint toujours, ainsi qu'Erasme, sur les limites de l'hérésie et de l'orthodoxie, commença, sans le savoir, dans Cologne et dans Mayence, par des escarmouches très vives, la guerre que Luther et ses émules étendirent bientôt dans toute l'Europe. Ce fut d'abord une simple question de presse et de tolérance. Un Juif converti, nommé Pfeffercorn, zélateur indiscret en sa qualité de nouveau venu, avait obtenu de l'empereur un édit pour faire brûler le Talmud et tous ceux des livres juifs qui contredisent le christianisme. Reuchlin, sous le nom deCapnion, qui signifie, en hébreu, fumée, faisant ainsi allusion à son nom de Reuchlin qui veut direFumée, en allemand, défendit le droit des Juifs, et soutint qu'il valait mieux réfuter leurs livres que de les brûler. Le Juif répondit par sonSpeculum manuale. Reuchlin répliqua par sonSpeculum oculare. Les docteurs de Cologne prirent parti pour le Juif. Ortuin Graes ou Gratius, principal du collége de Cologne, appuyé des docteurs de Paris, se rendit, avec Arnold de Tongres, le violent organe de leur intolérance. Alors arriva, au pauvre Reuchlin, un auxiliaire plein de génie, d'une famille illustre des bords du Mein, nommé Ulric de Hutten, bon soldat, bon poète et savant philologue, homme d'une intrépidité rare, d'une humeur aventureuse, et lesLettres des hommes obscursvinrent égayer la scène en latin burlesque; livre d'un comique excellent dont Erasme savait par cœur des morceaux entiers, qui parodie le latin barbare des écoles, et auquel on prétend que Reuchlin et Jean Crotus Rubianus ont mis la main, mais nous n'en croyons rien. Cependant, c'est assez de préambule; essayons de reproduire la marche et les traits marquans de ce roi des pamphlets.«Thomas Lêchenéderius, bacculaurier de théologie, au scientifique seigneur Ortuin Gratius, poète, orateur, philosophe, théologien, et plus encore s'il voulait.»Quoniam, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, et quia nous lisons, dans l'Ecclésiaste, ces paroles: «Il est bon de s'enquérir de tout ce qui est sous le soleil.»Je me suis proposé de soumettre, à votre domination, une question sur laquelle j'ai du doute. Voici d'abord à quelle occasion cette question s'est élevée. Dans un dîner aristotélicien où je me trouvais avec des licenciés, des docteurs, nec non des maîtres, et où régnait une grande joie, nous bûmes, dès le premier plat, trois coups; puis nous eûmes six plats de grosse viande, de gallines et de chapons, plus un de poissons frais; et nous mangeâmes de tous, un à un, en arrosant chaque plat de vin du Rhin et de cervoise de Neubourg. Les maîtres étaient fort contents, et les apprentis leur faisaient honneur. Une fois en gaîté, les maîtres se mirent à débattre diverses matières. L'un d'eux demanda si l'on devait diremagister nostrandusounoster magistrandus, pour désigner une personne apte à devenir docteur en théologie, comme, par exemple, l'est maintenant à Cologne le père Mellifluant que nous nommons frère Théodoric, de Gand, de l'ordre des carmes, philosophe, argumentateur et théologien superéminent: à quoi répondit maître Vuarmsemmel, subtil scotiste, maître depuis 18 ans, lequel fut deux fois rejeté et trois fois empêché, avant de prendre ses degrés de maîtrise, et toutefois ne se relâcha point qu'il ne fût promu, en sorte qu'il le fut enfin, et eut, depuis de nombreux disciples, grands et petits, jeunes et vieux: «Messieurs, je tiens qu'il faut direnoster magistrandus, comme qui dirait homme ayant charge de faire des maîtres, et la raison en est que notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la fontaine de vie, fut appelé le maître, d'où nos docteurs sont appelés maîtres, et nul ne les doit contredire parce qu'ils sont nos maîtres.» Alors se leva maître André Delitsch, homme d'un génie pénétrant, mi-parti poète, mi-parti médecin juriste, qui lit d'ordinaire Ovide sur les métamorphoses, et il l'explique fort bien tant allégoriquement que littéralement, et je l'ai entendu, de même que je l'ai entendu expliquer fondamentalement, dans sa maison, Quintilien et Juvencus. Il se leva donc, et soutint qu'il fallait diremagister nostrandus, attendu qu'il y a une grande différence entremagister nosteretnoster magister, la première locution signifiant celui qui montre la théologie, et la seconde, un maître quelconque, enseignant quoi que ce soit, science libérale ou métier mécanique. Là dessus il allégua Horace; les maîtres admirèrent sa subtilité; on lui porta un grand verre de bière de Neubourg; il se mit à rire en touchant son bonnet, et s'écriant: «Epargnez-moi!» Puis il but son verre tout d'une haleine, et maître Vuarmsemmel lui fit aussitôt raison. La compagnie demeura en hilarité ainsi jusqu'aux vêpres. Or tel est le sujet de ma consultation. Je me suis dit: «Maître Ortuin Gratius fut mon précepteur à Deventer durant que j'étais en troisième; il me doit dire la vérité.» Vous ne me démentirez donc pas, mon vénérable, et, par la même occasion, vous me manderez où en est votre dispute avec le docteur Jean Reuchlin, quia l'on répandque ce ribaud (car c'est un ribaud encore qu'il soit docteur et juriste) ne veut pas rétracter ses paroles. Envoyez-moi aussi le livre de magister noster Arnold de Tongres, où il traite de plusieurs profondeurs théologiques. Mais adieu: ne m'en veuillez pas si j'en use ainsi socialement, quia vous m'avez dit jadis que vous m'aimiez en frère, et vouliez m'élever au dessus de tous, dût-il vous en coûter de bonne monnaie.» Daté de Leipsig.Maître Jean Pellifex à maître Ortuin Gratius.«Salut, aimable et soumission incroyable à vous vénérable maître. Quia, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, j'ai sur la conscience un grand scrupule. Me rendant ces jours passés à la messe à Francfort, avec un jeune bacculaurier de mes amis, et traversant la place, deux hommes nous croisèrent qui paraissaient d'honnêtes gens à leur extérieur, car ils avaient des robes noires, et de larges capuces avec des liripipis, si bien que j'aurais juré par les dieux qu'ils étaient de nos docteurs. Je leur ôtai donc mon bonnet en signe de révérence. «Pour l'amour de Dieu, que faites-vous?» me dit aussitôt le bacculaurier. «Ce sont deux juifs!» A ces mots, je crus voir le diable et je demandai à mon compagnon s'il croyait que j'eusse commis un grand péché. «Oui,» me répondit-il, «c'est un grand péché, de ceux même qui sont rangés dans la classe des péchés d'idolâtrie. Ne sentez-vous pas que ces juifs vont se dire: Nous sommes dans la bonne voie, puisque des chrétiens nous saluent; si nous étions dans la mauvaise voie, des chrétiens ne nous salueraient pas; et vous serez, possible, cause que ces juifs ne se feront point baptiser.» Vous avez raison, répliquai-je, mais j'ai failli par ignorance; autrement je conviens que je serais combrûlable au premier chef comme hérétique. «Ah! ne vous y fiez pas,» reprit le bacculaurier; «moi qui vous parle, me trouvant un jour dans certaine église, j'aperçus, devant une figure sculptée du sauveur, un juif de bois avec un marteau à la main, et prenant le marteau du juif pour une clef, je crus que ce juif était saint Pierre, et je m'agenouillai en ôtant mon bonnet, puis je reconnus mon erreur. Alors je courus me confesser dans un couvent de frères prêcheurs de Saint-Dominique, et mon confesseur me félicita de ce que je m'étais adressé à lui plutôt qu'à un autre, attendu que, d'aventure, il avait le pouvoir de m'absoudre des cas épiscopaux, ce qui était nécessaire ici, puisque j'avais commis un de ces péchés mortels qui sont réservés aux évêques. Je voulus m'excuser sur mon ignorance, sur quoi il me félicita de nouveau; car, si j'eusse agi de pleine science et volonté, c'eût été un cas papal dont aucun évêque n'aurait pu m'absoudre.» Le récit du bacculaurier m'a troublé, mais ne m'a point convaincu. Venez donc à mon aide, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien, etqui avez été le précepteur de mon ami Bernhard Plumilége à Deventer. En tout cas, n'êtes-vous point de l'opinion que ce soit un scandale aux bourgeois de Francfort de laisser ainsi aller les juifs par les rues, vêtus comme nos maîtres, et que l'empereur ne dût point le souffrir, puisqu'un juif est un chien? Adieu; portez-vous bien.»Maître Bernhard Plumilége à maître Ortuin Gratius.«Une souris qui n'a qu'un trou est un être bien misérable! C'est ce que je veux m'appliquer, mon maître; car je suis pauvre, et, quand il serait vrai que j'eusse un ami généreux, encore n'en aurais-je qu'un, et ce n'est pas beaucoup. Vous connaissez le poète George Sibutus, l'un de nos poètes séculiers, qui lit de la poésie en public, au demeurant assez bon compagnon, mais, comme le sont tous ces poètes, fort méprisant à l'égard des théologiens. J'étais naguère dans sa maison; nous y bûmes de la bière allemande; cette bière ne monta au cerveau, j'avisai un convive qui avait mine de ne pas me vouloir de bien; je lui présentai un verre de bière; il le but, mais ne me fit point raison. Je le toisai, il garda le silence. Alors je me dis: Voici un homme qui me méprise! c'est un orgueilleux, et je lui jetai mon verre à la tête. Sibutus alors se courrouça, et voulut, au nom du diable, me chasser de chez lui, prétendant que je faisais du bruit dans sa maison. Je lui dis: «Pensez-vous donc que je sois né sur un arbre, comme une pomme? Sachez, si vous êtes poète, que je connais des gens qui sont poètes aussi, et meilleurs que vouset qui merdarent in vestram poetriam!» Sur quoi il m'appelabourrique, en me défiant de lui prouver ce que j'avançais. C'est à vous de me soutenir, mon vénérable! car vous n'êtes pas seulement théologien, n'est-il pas vrai? vous faites aussi des vers comme maître Sotphus et maître Rutgerus. Envoyez-m'en donc une pièce, et joignez-y des nouvelles de votre querelle avec ce fou de docteur Jean Reuchlin. Adieu.»Maître Jean Cantrifusor à M. Ortuin Gratius.«Salut, cordial. Mon vénérable, parlons un peu de bagatelles. L'autre jour, je me trouvai en compagnie avec un docteur de théologie, de l'ordre des frères prêcheurs, nommé Georgius, auparavant Hallys; on but copieusement, on tint des propos joyeux jusqu'au soir; et le lendemain matin, qui fut étonné? ce fut moi, d'entendre, à l'église, le docteur Georgius prêcher amèrement contre nous et contre les maîtres de l'université, qui boivent et mènent joyeuse vie. Une telle félonie me suggéra des idées de vengeance, et ayant su que notre prédicateur devait aller, la nuit suivante, chez une certaine femme pour n'en sortir qu'à l'aurore, je réunisde bons compagnons, dont je fis deux troupes. Avec la première, je forçai la porte de la dame, et j'entrai dans sa chambre si vivement que Georgius, auparavant Hallys, n'eut que le temps de sauter par la fenêtre, sans emporter ses habits que je lui jetai en lui criant qu'il oubliait ses ornemens. La seconde troupe, qui l'attendait dans la rue, fit aussitôt son devoir de le bien saucer dans ce que vous savez. Il ne faut point ébruiter cette aventure; car les frères prêcheurs sont nos amis. La foi n'a point de meilleurs défenseurs qu'eux à opposer aux poètes du siècle, ainsi qu'au docteur Reuchlin, et ceci les pourrait contrister.» Portez-vous bien. Daté de Wittemberg.Jean Stantsfederius à M. Ortuin Gratius.«Salut, maxime, et autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles au ciel et de poissons dans la mer. Vous apprendrez de moi aujourd'hui que, dans un repas où figuraient plusieurs gentilshommes et plusieurs de nos docteurs, un des gentilshommes s'avisa d'apostropher notre vénérable maître Pierre Meyer au sujet de Reuchlin, qu'il disait être meilleur théologien que vous, blasphème qu'il accompagna d'un soufflet (unum knip). «Sur ma tête, cela est faux;» répondit Meyer; «le docteur Reuchlin n'est qu'un enfant devant nos maîtres. Il ne sait du tout rien du livre des sentences. Il ne sait tout au plus qu'un peu de poésie; or la poésie, selon saint Jérôme, est l'aliment du diable.» Le gentilhomme soutint que Reuchlin était un théologien inspiré, tandis que lui Pierre Meyer n'était qu'une bête, et notre maître Jacob d'Hoschstrat, un frère de Fromage. Comme les convives riaient, Meyer sortit furieux en qualifiant son adversaire de Samaritain possédé. Vous voyez où cela va. Venez donc au secours de nos théologiens, mon vénérable. Ah! si je savais faire des vers comme vous, je n'aurais souci des gentilshommes, non plus que des princes, dussent-ils me tuer!.... Mais, à propos, que pense-t-ondu Speculum oculare, dans l'université de Paris? Dieu veuille qu'elle juge ce livre diabolique ce qu'il est... Mes salutations à maître Rémidius, qui me donnait jadis de si bonnes férules, en m'appelant tête de mulet, et à qui je dois de m'être si fort avancé dans la théologie. Adieu.»Maître Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.«Vous m'avez écrit dernièrement que vous renonciez absolument à aimer les femmes, hormis une ou deux fois par mois, au plus; je m'en étonne. Ne nous répétiez-vous pas qu'il y avait de plus grandes fautes que celle d'aimer? Samson et Salomon aimèrent beaucoup. Je ne suis ni plus fort que Samson, ni plus sage que Salomon. L'amour, c'est la charité; la charité, c'est Dieu.»Guillaume Scherscheiferius à M. Ortuin Gratius.«Je suis surpris, mon vénérable, que vous ne m'écriviez pas, tandis que vous écrivez à d'autres qui ne vous écrivent pas aussi souvent que je vous écris. C'est une marque de mépris que de ne me point écrire. Ecrivez-moi du moins pourquoi vous ne m'écrivez pas, afin que je sache ce qui vous empêche de m'écrire, quand je vous écris comme je vous écris, encore que je n'espère pas que vous me récriviez. De grâce, écrivez-moi, et quand vous m'aurez écrit seulement une fois, je vous écrirai dix fois, parce que je veux m'exercer à écrire pour apprendre à écrire élégamment. Je me plaignais dernièrement à nos amis de Cologne. Expliquez-moi, leur disais-je, pourquoi maître Ortuin ne m'écrit pas. Que fait-il? Ecrivez-lui donc de m'écrire, ne fût-ce que sur l'article de son débat avec Reuchlin.»Mathieu Lèchemiel à M. Ortuin Gratius.«Quoniam j'ai toujours été de vos amis, et que les amis ne se doivent rien cacher, je veux vous informer que vous avez ici des ennemis. On y parle mal de vous; on dit que vous êtes le fils d'un prêtre et d'une courtisane. Je ne puis vous défendreproetcontra, ne connaissant point votre père et votre mère; mais, en attendant que vous me les ayez fait connaître, je réponds que, fussiez-vous bâtard, le pape a bien pu vous rendre légitime, lui qui a le pouvoir de lier et de délier.»Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.«Vous vous comportez si bien avec celles que vous aimez, qu'il faut que je vous consulte. J'aime une personne qui est belle entre toutes les femmes, et pure comme un ange du ciel. Elle se nomme Dorothée. Je vous avais entendu dire autrefois, quand vous nous lisiez Ovide sur l'Art d'aimer, qu'un amant bien épris devait avoir de l'audace comme un guerrier. J'osai donc, l'autre soir, aborder mon amie, en lui jurant qu'elle était belle entre toutes les femmes. Elle se mit à rire et me répondit que je parlais bien, pourvu qu'elle me voulût croire. A ces mots, je redoublai mes sermens et me déclarai son très humble serviteur jusqu'à la mort. «Nous allons bien voir si ce que vous me dites est vrai,» répliqua-t-elle, et là dessus, m'ayant conduit à sa maison, elle fit une croix à la craie sur sa porte, puis me commanda de venir baiser cette croix au milieu de la nuit. Je ne manquai pas d'y aller dès cette nuit même. Or j'eus le visage horriblement barbouillé, parce qu'il se rencontra que la craie était toute recouverte de certaine chose. Maintenant, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien et qui expliquez siparfaitement Ovide sur l'Art d'aimer, de grâce enseignez moi ce que je dois faire.»Conrad Dollenkopfius à M. Ortuin Gratius.«Vous m'avez ordonné de vous rendre compte de mes études; apprenez donc que j'étudie la théologie dans l'université de Heidelberg, où je prends aussi chaque jour une leçon de poétique. Je sais déjà les Métamorphoses d'OvideMente tenus, et je les explique de quatre façons, naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement. C'est ce que n'enseignent point ces poètes séculiers qui se moquent de nos écoles. A ce propos, j'ai poussé rudement un de ces vaniteux personnages touchant le dieu Mars. Il s'agissait de l'étymologie du nom de Mars (Mavors); il demeura bouche close quand je lui découvris que ce mot venait demare vorans. Profitant de mes avantages, je lui montrai comme les neuf muses signifient les sept chœurs des anges, comme Mercurius vient demercatorum curius, ainsi que l'a prouvé notre maître Thomas de Walley, d'Angleterre, dans sa belle concordance des Métamorphoses d'Ovide avec l'Écriture Sainte, où l'on voit que le dragon du Psalmiste n'est autre que le serpent Python, que Diane est la Vierge Marie; que, dans la fable de Pirame et Thisbé, Pirame répond au fils de Dieu, et Thisbé à l'ame humaine. Voilà, lui dis-je en finissant, comment il convient d'étudier la poésie. Adieu, mon vénérable..., je vous tiendrai au courant des gestes du docteur Reuchlin, car j'ai quelqu'un à Tubingne qui m'a promis de m'en écrire.»Vilipatius d'Anvers, bacculaurier, à M. Ortuin Gratius.«Un frère prêcheur, disciple de notre Jacques d'Hoschstrat, a pensé me faire évanouir de douleur en m'apprenant que vous étiez malade. Je me suis remis toutefois, lorsque j'ai su que votre mal n'était qu'une enflure à la mamelle droite, vu que j'ai remède à ce mal, dont je connais d'ailleurs la cause probable. Vous êtes trop beau, mon vénérable; vous avez les cheveux gris cendré, des yeux noirs, le nez gros et la corpulence épaisse. Quelque femme se sera éprise de vous, qui, n'espérant guère mener à mal un homme de la vertu dont vous êtes, aura sans doute recouru à la magie pour s'en faire aimer par l'effet de son art diabolique; auquel cas, suivant ce que j'ai lu dans la librairie de nos docteurs à Rostoc, vous devez user de la merveilleuse recette que voici: un dimanche, prendre du sel béni, en tracer une croix sur sa langue, avaler ensuite ledit sel, puis mettre du même sel dans ses deux oreilles et ne les point secouer. Tout ira bien de la sorte, et je vous souhaite autant de bonnes nuits que la peau d'un âne a de poils.»Antonius, quasi-docteur en médecine, à M. Ortuin Gratius.«Mon très particulièrement cher maître, apprenez du nouveau.Je m'étais rendu d'Heidelberg à Strasbourg pour acheter des drogues dont nous manquons ici, et là je rencontrai un ami qui me dit qu'Erasme de Rotterdam, ce prétendu docteur qui sait tout, était pour lors dans cette ville. Un dîner fut d'abord arrangé par cet ami où l'omnisavant dut se trouver. J'avais fait provision de questions subtiles pour essayer mon homme sur la médecine. Le moment venu, les convives gardaient tous le silence, personne ne voulant commencer l'engagement. Enfin, après quelques mots proférés par l'omnisavant, d'une voix si faible que je veux être bâtard si j'en ai pu saisir un seul, notre hôte mit la conversation sur les Commentaires de César. Alors je pris la parole, et, selon votre méthode d'argumenterproetcontra, j'établis solidement qu'un guerrier ne pouvant donner à la fois ses soins à la guerre et aux lettres, Jules César n'avait pu écrire les commentaires qu'on nous donne sous son nom, et que leur véritable auteur était Suétone. Sur ce, Erasme de Rotterdam se prit à rire sans dire une parole. J'avais bien raison de penser que cet homme ne savait pas tout. Donc il ne sait pas la médecine; donc il est mauvais théologien, et vivez autant que le phénix. Je voudrais vous avoir ici, ou que le diable me confonde.»Jean Labia, par la grâce de Dieu, protonotaire apostolique, à M. Ortuin Gratius.«Ayant reçu, il y a trois jours,les Lettres des Hommes obscursque votre domination m'a envoyées, j'en ai fait part à mes amis, entre autres à un prêtre de Munster qui est excellent juriste, à un théologien de l'ordre des carmes qui a coutume de boire avec nous, et à Bernard Gelf, jeune docteur de Paris, qui les ont fort admirées, en se réjouissant avec moi du nombre d'amis que vous avez. Seulement le titre du livre a causé quelques débats. Pourquoi, s'est-on demandé, M. Ortuin Gratius appelle-t-il ses amishommes obscurs? Le juriste a prétendu que cette qualification couvrait d'illustres personnes, vu que Dioclétien était né de parens obscurs. Cette explication n'a pas complètement satisfait l'assemblée. Le théologien de Munster a dit que vous aviez voulu, par là, rentrer dans ce que dit Job, queveritas latet in obscuris, et quetrahitur sapientia de occultis. Bernard Gelf, qui est un homme ingénieux, a pensé que vous aviez choisi ce titre par opposition à celui du livre de Reuchlin, naguère imprimé,des Lettres des Hommes célèbres, et aussi par un sentiment tout chrétien d'humilité; d'autant qu'il est écrit que celui qui s'abaisse sera élevé. Au milieu de ce conflit, quoniam,ut dicitAristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, daignez nous éclaircir et portez-vous bien.»Maître Étienne Romedelantis à M. Ortuin Gratius.«Mon maître, écoutez de belles choses! Nous avons ici uncertain docteur Murner, de l'ordre de Saint-François, qui, avec des cartes préparées comme pour le jeu, se vante d'enseigner la grammaire et la logique. Il sait de tout un peu, ce qui m'a fait dire de lui, ingénieusement, qu'il ne sait rien du tout. Ce merveilleux théologien est grand partisan de Reuchlin, par conséquent ennemi déclaré des docteurs de Cologne et de Paris, dont il exige, du Saint-Siége, la condamnation, sous menace de schisme en cas d'absolution. La principale raison de sa fureur est l'appui que nos maîtres ont prêté à Pfeffercorn pour s'être fait chrétien, de juif qu'il était. «Si ces gens-là, dit-il, agissaient en leur nom, ils n'auraient point recours, contre Reuchlin, aux œuvres d'un juif baptisé. D'ailleurs, le juif ne s'est fait baptiser que pour échapper aux poursuites de ses confrères qui l'accusaient de vol. Ce juif est un ignorant et l'opprobre de l'Allemagne.» C'est ainsi que parle Murner, et il ajoute bien d'autres injures. En attendant que Dieu le confonde, je l'ai confondu en lui prouvant que ces calomnies contre Pfeffercorn venaient de la jalousie de ses coréligionnaires; que, du reste, cet honnête homme était si bon chrétien, qu'il mangeait volontiers du porc et même des andouilles, et qu'il avait dernièrement gagné douze ames au paradis. «Il a donc tué douze hommes en état de grâce dans la forêt de Bohême avec ses amis les larrons?» m'a répondu Murner. Voyez la malice! Il est bon que vous la connaissiez.»Frère Jean de Werdée à M. Ortuin Gratius.«Vous êtes inquiet de la décision de Rome; vous vous figurez, d'après je ne sais quels ménagemens gardés par le pape avec Reuchlin, que votre condamnation duSpeculum ocularesera blâmée! Rassurez-vous, hommes de peu de foi! Ne savez-vous pas les usages de la cour de Rome! Ignorez-vous que là ce n'est pas une raison pour être condamné demain que d'avoir perdu sa cause hier; et que, si le pape a permis la lecture duSpeculum oculare, il peut tout aussi bien l'interdire, puisqu'il a le pouvoir de lier et de délier, puisque, suivant le droit canonique, il est le maître du monde, qu'il a, seul et sans concile, la main sur l'empereur même, qu'il est la loi suprême et unique, et qu'enfin,quamvis semel dixit ita, tamen postea potest dicere non? Du courage, donc! chassez de vos esprits ces peurs chimériques! Songez que notre maître Jacques d'Hoschstrat est dans la ville sainte, qu'il y défend notre cause et la foi chrétienne avec une extrême diligence, que naguère encore il avait à dîner, chez lui, nombre de courtisans, tels qu'un secrétaire apostolique et plusieurs auditeurs de Rote, qu'il leur a fait manger des perdrix, des faisans, des lièvres et de toute espèce de poissons, et boirebonum vinum corsicum, necnon græcum. Qu'avez-vous à redouter?»Divers hommes obscurs à M. Ortuin Gratius.«Notre maître Jacques d'Hoschstrat a fait des prodiges à Rome en notre faveur, cela est vrai, mais tant qu'il a eu de l'argent. Maintenant qu'il n'en a plus, et que la vermine envahit sa cape, il ne fait plus rien pour nous. Envoyez-lui donc de l'argent. Vous en manquez, dites-vous; eh bien! prenez celui des indulgences, mais envoyez de l'argent.»L'insolence de nos adversaires est inénarrable. Je viens d'en frotter un qui avait osé m'appeler bourrique. «C'est toi qui es un âne, lui ai-je répondu, et je le prouve in barocco: Tout ce qui porte un fardeau est un âne: tu portes un fardeau, puisque tu tiens, sous ton bras, un livre qu'on t'a donné contre notre maître Jacques d'Hoschstrat; donc, tu es un âne.» Il n'avait pas eu la présence d'esprit de me nier la majeure, en sorte qu'il est resté court. Quels pauvres théologiens sont nos ennemis!... et vivez jusqu'à ce qu'un moineau pèse cent livres!»Votre affaire ne marche pas bien à Rome: Le pape et les cardinaux sont irrités contre les universités de Cologne et de Paris, parce qu'elles ont brûlé leSpeculum ocularede Reuchlin sans attendre la décision du Saint-Siége apostolique. Vainement leur opposerait-on le suffrage de dix universités: ils répondent que dix universités peuvent se tromper, au lieu que le pape ne peut pas se tromper. Si vous perdez votre procès à Rome, le diable tiendra la chandelle.»Ce qui contribue à gâter votre affaire à Rome est qu'on y a peu de confiance dans les juifs baptisés. Or, comme Pfeffercorn est un juif baptisé, son livre contre Reuchlin n'y a point de cours. On dit encore ici que les juifs, une fois qu'ils sont devenus bons chrétiens, cessent de puer, et qu'ainsi Pfeffercorn ne doit pas être bon chrétien, puis qu'il pue toujours. J'ai beau répondre que Pfeffercorn peut fort bien puer désormais comme chrétien, s'il a cessé de puer comme juif; et qu'il ne faut point condamner un homme sur le simple soupçon, sans quoi on condamnerait notre maître Arnold de Tongres comme sodomite, lui qui ne l'est assurément pas, puisque toutes les filles de Cologne le tiennent pour vierge; rien n'y fait, et les Romains continuent à me jeter à la tête que Pfeffercorn est mauvais Chrétien, parce qu'il pue toujours.»Un official du sacré palais, fauteur de Reuchlin, m'a signalé divers articles du livre de Pfeffercorn qu'il juge hérétiques et entachés du crime de lèse-majesté. En voici deux: 1oPfeffercorn a dit de Reuchlin qu'en écrivant contre sonSpeculum manualeil a trahi Jésus-Christ comme Judaset pis encore. Donc il s'est mis au dessus de Jésus-Christ; 2oil taxe d'ignorance les princes défenseurs de Reuchlin. Or, par là, il porte atteinte au pape, aux cardinaux, à l'empereur qui admirent Reuchlin, lequel n'a pour ennemi puissantque le roi de France à l'instigation de Jacques d'Hoschstrat, et par condescendance pour l'université de Paris.»Mon vénérable, j'ai perdu le terrain dans deux sentences. Si je le perds dans une troisième, le diable va devenir abbé. Les théologiens de Rome sont évidemment gagnés par l'argent de Reuchlin. Cependant tout espoir n'est pas perdu; Jacques d'Hoschstrat ne perd pas une occasion de faire boire les référendaires. Que Dieu l'assiste!»Armez-vous donc, une bonne fois, de rigueur à Cologne. Empêchez les nouveaux théologiens de moissonner le champ d'autrui. Brûlez leurs livres. S'ils arguent, soit de l'hébreu, soit du grec, dites-leur que de bons théologiens n'ont que faire de grec ni d'hébreu, puisque l'Ecriture Sainte est traduite, que la science de l'hébreu est pernicieuse en ce qu'elle autorise les juifs contre les chrétiens, et aussi celle du grec, en ce qu'elle donne raison aux schismatiqueslatinizate semper et imponatis eis silencium.»Bonne nouvelle! J'ai appris d'un bacculaurier de Stuttgard que les yeux de Reuchlin baissent. A peine a-t-il pu lire le dernier livre que Pfeffercorn a écrit contre lui. Ne vous reposez donc pas; écrivez de rechef. Si cet homme ne vous lit point, il ne pourra vous répondre, et s'il ne vous répond pas, vous aurez raison. Adieu, portez-vous hexamétriquement.»On dit que Lefebvre d'Etaples est favorable à Reuchlin, qu'il prétend avoir été traité par les théologiens de Paris comme Jésus-Christ le fut par les Juifs. Mais qu'il dise ce qu'il voudra, l'université de Paris est pour nous; elle tient que Pfeffercorn est un juif intègre qui s'est fait baptiser dans le Seigneur. Aussi est-il de la tribu de Nephtali, de cette tribu dont il est écrit dans la Genèse:Nephtalim, Nephtalim, cervus emissus dans eloquia pulchritudinis.»»Mon vénérable, je ne me plais point en Italie; je voudrais retourner en Allemagne. Ici point de sociabilité. Dès qu'on s'y est enivré seulement une fois, on y est appelécochon.Meretrices volunt multum pecuniæ, et tamen non sunt pulchræ, quamvis habent pulcherrimas vestes de serico et de cameloto. Quando modicum sunt senes, tunc statim habent curva dorsa, et vadunt quasi vellent merdare; et etiam comedunt allium, et fœtent maxime, et sunt nigræ, nec sunt albæ sicut in Alemania..... Audivi etiam quod supponitis ancillam impressoris Quentel, ita quod fecit puerum: hoc non deberetis facere, scilicet forare nova foramina. Hic habeo nec antiquas, neque novas, ergo volo redire in Alemaniam.... Valete tamdiu donec una alauda ponderat centum talenta.»Vous m'avez recommandé, quand je serais à Rome, d'y chercher les livres nouveaux, et de vous les envoyer. Un notaire m'a parlé d'un certain poète qui passe pour une fontaine de poésie, et qu'on appelle Homère. Le mal est qu'il est en grec. Son livre traite du siége d'une grande cité nommée Troie, lequel aurait duré dix ans et aurait coûté tant de sang que les fleuves en auraient étérougis. On y parle de héros qui lancent des rochers, de chevaux qui prophétisent. Je ne puis croire de telles rêveries possibles, ni même que l'ouvrage soit authentique.»C'est dans la nécessité qu'on connaît ses amis. J'ai un cousin que son père veut former aux arts libéraux, et envoyer à l'université, qui maintenant est envahie par les poètes séculiers. Je ne suis pas de cet avis, et je veux vous le confier, pour qu'il étudie à l'ancienne mode. Quoique je sois albertiste, il m'est égal que vous le mettiez au collége du Mont, où les études sont thomistes, attendu qu'il n'y a pas de notables différences entre les thomistes et les albertistes, si ce n'est que ces derniers tiennent que les adjectifs sont appellatifs, et que le corps mobile est sujet en physique, tandis que les autres ne le veulent pas; si ce n'est encore que les albertistes disent que la logique procède des secondes intentions aux premières, que le corps mobile, placé dans le vide, se meut successivement, et que la voie lactée est de nature céleste; pendant que les thomistes soutiennent que la logique descend des premières intentions aux secondes, que le mobile dans le vide se meut à l'instant, et que la voie lactée est de nature élémentaire. Il n'y a pas là de quoi m'effrayer. Sur toutes choses, prenez soin de soumettre mon disciple à la férule, selon ce qui est écrit dans les proverbes, chap. 23:Noli subtrahere a puero disciplinam. Si percusseris cum virga, non morietur.»Vous désirez savoir ce que je pense de la foi de Pfeffercorn, et si elle sera persévérante. Je ne sais que vous en dire. Il y a bien du danger avec les juifs convertis. On raconte ceci: L'un d'eux, à l'article de la mort, fit venir un chien et un lièvre, les fit lâcher dans sa chambre, et aussitôt le chien mangea le lièvre; puis il fit venir un chat et une souris, les fit lâcher, et le chat mangea la souris; alors le moribond prit la parole, et dit: «Le naturel revient toujours; c'est pourquoi je meurs juif.» On raconte aussi qu'un autre juif converti, étant sur ses fins, commanda qu'on lui fît cuire une pierre dans de l'eau bouillante, et, sur l'observation qui lui fut faite, qu'une pierre ne saurait cuire, il répondit: «Que pareillement un juif ne saurait cesser d'être juif.» Faites votre profit de ceci, et portez-vous bien.»Juste ciel! Que m'apprend-on? Que nos amis de Cologne sont résolus de rompre avec la cour de Rome, si elle approuve Reuchlin, et de s'en aller prêcher l'hérésie en Bohême? Qu'ils n'en fassent rien! Surtout qu'ils n'en disent rien! Ce serait un grand scandale, et nous n'aurions plus d'aumônes; tout irait aux Augustins. Envoyez plutôt de l'argent à Jacques d'Hoschstrat qui en manque, et qui marche à pied dans la poussière, lui que j'ai vu arriver à Rome avec trois bons chevaux.»Un librivendeur m'a dénoncé divers écrits de prétendus théologiens qui soutiennent Reuchlin et nous menacent; tels que Herman Buschins, le comte de Nova-Aquila, chanoine de Cologne,et un certain Bilibaldus de Nuremberg. Mais je me suis dit: «Qui moritur minis, ille compulsabitur bombis.» On cite encore, parmi nos adversaires, Philippe Mélanchton, Jacob Wimpheling, Beatus Rhenanus, Nicolas Gerbelius, un étudiant de Bologne, nommé Ulric de Hutten, et peut-être aussi Érasme de Rotterdam, quoique ce soit un homme à part et qui marche d'ordinaire pour son compte.Bombi, bombi sunt minæ.Les juristes et les poètes ne prévaudront point sur nos maîtres dans les sept arts libéraux.»Recevez mes félicitations, mon vénérable, de la victoire que nous venons de remporter à Rome contre Reuchlin. Le pape lui impose silence désormais. C'est une assurance, pour nous, d'avoir raison. La fureur de nos ennemis est au comble. Ils disent que nos maîtres, dans les sept arts, sont des ânes superbes. Ils s'emportent contre nos moines et les accusent de ne savoir pas un mot de latin. Tenons ferme. Figurez-vous l'audace de Wimpheling qui ose avancer que Jésus-Christ n'était pas moine, contre la preuve qu'en a donnée notre docteur Thomas Murner. Que s'ensuivra-t-il? C'est qu'il sera hérétique, vu que les moines sont si bien les enfans de Dieu, que Jésus-Christ a été moine.» (La victoire, dont le correspondant parle ici, ne fut pas complète. Rome, ayant des affaires plus pressantes, ne décida rien sur leSpeculum oculare. Elle se contenta d'incliner pour les adversaires de Reuchlin, et recourut d'ailleurs, dans cette occasion, à son grand principe dans les affaires délicates, l'appel au temps.)Rupertus Cuculus M. Ortuino Gratio (ultima epistola).«Maître, il n'est bruit que des méchancetés que vous et vos confrères de Cologne avez faites à Reuchlin. Je ne puis assez m'étonner quand des ânes à deux têtes, comme vous messieurs les philosophes naturels, osent ainsi tourmenter un homme de sa science et de sa piété. Pour vous être associés contre lui à un misérable juif tel que Pfeffercorn, il faut que vous soyez de vrais Judas: chacun cherche son semblable. Puissiez-vous finir au gibet, lui, vous et vos compagnons!Quanquam, quoniam, quidem omnia illa vera sint, je vous adresse cette dernière lettre pour que vous en fassiez part aux docteurs qui siègent avec vous dans la chaire pestilentielle. Ecrit d'Heidelberg,apud Lipsium claudicantem qui sinit unum sibi cum naso in culum currere.»On reconnaît, à ce langage, la violence de l'esprit réformateur qui bientôt devait embraser le monde chrétien. Il est triste de penser que cent années de guerres cruelles, que le sang de trois générations aient suivi ces satires méritées, sinon justifiables; mais il est consolant de voir que ces excès et ces malheurs même aient ramené l'Église à cette science tolérante et simple,à cette piété douce, à cette gravité, à cette pureté de mœurs qu'on lui revoit aujourd'hui. Un tel spectacle doit faire tomber l'ironie, rougir la haine, désarmer l'incrédulité; car, en de telles matières, ce qui édifie est nécessairement bon, et ce qui dure est bien fondé. Nous terminerons ici notre analyse, abandonnant aux curieux la lettre de Benoît Passavant (Théodore de Bèze) au docteur Pierre Liset, abbé de Saint-Victor, et d'abord président au parlement de Paris, lettre remplie de sel et de génie satirique aussi bien que le pamphlet d'Ulric de Hutten, mais que sa brièveté dispense d'analyser.
Ad Dm. M. Ortuinum Gratium Volumina duo (auctore Ulric de Hutten).
(Ouvrage, dit le titre, compilé d'une masse de livres telle qu'un cuisinier diligent en pourrait faire cuire, pendant vingt années, ses œufs, ses oies, ses grues et ses cochons.)
Accesserunt huic editioni Epistola magistri Benedicti Passavanti ad D. Petrum Lisetum, et la complainte de messire Pierre Liset, sur le trépas de son feu nez (par Théodore de Bèze).Londini, impensis Henr. Clementis in cœmeterio ædis divi Pauli(1 vol. in-12 en 2 tom.).M.DCC.IIetM.DCC.XLII.
(1516—1702—1742.)
Voici peut-être le modèle des lettres provinciales. Il est certain, du moins, que si Pascal n'a point imité les lettres des hommes obscurs, il les rappelle, sous le point de vue comique, par le mordant de son ironie, sans les surpasser. Ces deux chefs-d'œuvre ne mourront point et feront même vivre les sujets comme les héros de la querelle qu'ils ont soutenue. Reportons-nous aux premières années duXVIesiècle, pour mettre ceux de nos lecteurs qui ne connaîtraient pas le livre si plaisant que nous analysons, à portée d'apprécier son mérite et nos éloges. Vers la moitié du règne de l'empereur Maximilien, en 1509, la fermentation des esprits sur les matières de controverse religieuse qui s'était déjà cruellement manifestée en 1414, au temps de Sigismond, par la catastrophe de Jean Hus, à Constance, et plus tard sous Frédéric III, prit un caractère contagieux, ou, si l'on veut, épidémique, auquel l'autorité temporelle et spirituelle n'aurait pas dû se méprendre; et pourtant nous croyons qu'elle s'y méprit, à voir tantôt sa confiante indulgence pour les beaux-esprits novateurs, tantôt sa rigueur excessive contre les sectateurs des idées nouvelles, une foisqu'elles étaient répandues. C'est ainsi qu'après avoir accueilli, avec faveur, les Erasme, les Reuchlin, les Hutten, et même Luther, Zwingle et Mélanchton, elle ne laisse plus de repos à ces mêmes hommes, quelque modération que surent garder plusieurs d'entre eux. Jean Reuchlin, parent de Mélanchton, secrétaire du comte de Wurtemberg, puis comte palatin, que son caractère tempéré retint toujours, ainsi qu'Erasme, sur les limites de l'hérésie et de l'orthodoxie, commença, sans le savoir, dans Cologne et dans Mayence, par des escarmouches très vives, la guerre que Luther et ses émules étendirent bientôt dans toute l'Europe. Ce fut d'abord une simple question de presse et de tolérance. Un Juif converti, nommé Pfeffercorn, zélateur indiscret en sa qualité de nouveau venu, avait obtenu de l'empereur un édit pour faire brûler le Talmud et tous ceux des livres juifs qui contredisent le christianisme. Reuchlin, sous le nom deCapnion, qui signifie, en hébreu, fumée, faisant ainsi allusion à son nom de Reuchlin qui veut direFumée, en allemand, défendit le droit des Juifs, et soutint qu'il valait mieux réfuter leurs livres que de les brûler. Le Juif répondit par sonSpeculum manuale. Reuchlin répliqua par sonSpeculum oculare. Les docteurs de Cologne prirent parti pour le Juif. Ortuin Graes ou Gratius, principal du collége de Cologne, appuyé des docteurs de Paris, se rendit, avec Arnold de Tongres, le violent organe de leur intolérance. Alors arriva, au pauvre Reuchlin, un auxiliaire plein de génie, d'une famille illustre des bords du Mein, nommé Ulric de Hutten, bon soldat, bon poète et savant philologue, homme d'une intrépidité rare, d'une humeur aventureuse, et lesLettres des hommes obscursvinrent égayer la scène en latin burlesque; livre d'un comique excellent dont Erasme savait par cœur des morceaux entiers, qui parodie le latin barbare des écoles, et auquel on prétend que Reuchlin et Jean Crotus Rubianus ont mis la main, mais nous n'en croyons rien. Cependant, c'est assez de préambule; essayons de reproduire la marche et les traits marquans de ce roi des pamphlets.
«Thomas Lêchenéderius, bacculaurier de théologie, au scientifique seigneur Ortuin Gratius, poète, orateur, philosophe, théologien, et plus encore s'il voulait.»Quoniam, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, et quia nous lisons, dans l'Ecclésiaste, ces paroles: «Il est bon de s'enquérir de tout ce qui est sous le soleil.»Je me suis proposé de soumettre, à votre domination, une question sur laquelle j'ai du doute. Voici d'abord à quelle occasion cette question s'est élevée. Dans un dîner aristotélicien où je me trouvais avec des licenciés, des docteurs, nec non des maîtres, et où régnait une grande joie, nous bûmes, dès le premier plat, trois coups; puis nous eûmes six plats de grosse viande, de gallines et de chapons, plus un de poissons frais; et nous mangeâmes de tous, un à un, en arrosant chaque plat de vin du Rhin et de cervoise de Neubourg. Les maîtres étaient fort contents, et les apprentis leur faisaient honneur. Une fois en gaîté, les maîtres se mirent à débattre diverses matières. L'un d'eux demanda si l'on devait diremagister nostrandusounoster magistrandus, pour désigner une personne apte à devenir docteur en théologie, comme, par exemple, l'est maintenant à Cologne le père Mellifluant que nous nommons frère Théodoric, de Gand, de l'ordre des carmes, philosophe, argumentateur et théologien superéminent: à quoi répondit maître Vuarmsemmel, subtil scotiste, maître depuis 18 ans, lequel fut deux fois rejeté et trois fois empêché, avant de prendre ses degrés de maîtrise, et toutefois ne se relâcha point qu'il ne fût promu, en sorte qu'il le fut enfin, et eut, depuis de nombreux disciples, grands et petits, jeunes et vieux: «Messieurs, je tiens qu'il faut direnoster magistrandus, comme qui dirait homme ayant charge de faire des maîtres, et la raison en est que notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la fontaine de vie, fut appelé le maître, d'où nos docteurs sont appelés maîtres, et nul ne les doit contredire parce qu'ils sont nos maîtres.» Alors se leva maître André Delitsch, homme d'un génie pénétrant, mi-parti poète, mi-parti médecin juriste, qui lit d'ordinaire Ovide sur les métamorphoses, et il l'explique fort bien tant allégoriquement que littéralement, et je l'ai entendu, de même que je l'ai entendu expliquer fondamentalement, dans sa maison, Quintilien et Juvencus. Il se leva donc, et soutint qu'il fallait diremagister nostrandus, attendu qu'il y a une grande différence entremagister nosteretnoster magister, la première locution signifiant celui qui montre la théologie, et la seconde, un maître quelconque, enseignant quoi que ce soit, science libérale ou métier mécanique. Là dessus il allégua Horace; les maîtres admirèrent sa subtilité; on lui porta un grand verre de bière de Neubourg; il se mit à rire en touchant son bonnet, et s'écriant: «Epargnez-moi!» Puis il but son verre tout d'une haleine, et maître Vuarmsemmel lui fit aussitôt raison. La compagnie demeura en hilarité ainsi jusqu'aux vêpres. Or tel est le sujet de ma consultation. Je me suis dit: «Maître Ortuin Gratius fut mon précepteur à Deventer durant que j'étais en troisième; il me doit dire la vérité.» Vous ne me démentirez donc pas, mon vénérable, et, par la même occasion, vous me manderez où en est votre dispute avec le docteur Jean Reuchlin, quia l'on répandque ce ribaud (car c'est un ribaud encore qu'il soit docteur et juriste) ne veut pas rétracter ses paroles. Envoyez-moi aussi le livre de magister noster Arnold de Tongres, où il traite de plusieurs profondeurs théologiques. Mais adieu: ne m'en veuillez pas si j'en use ainsi socialement, quia vous m'avez dit jadis que vous m'aimiez en frère, et vouliez m'élever au dessus de tous, dût-il vous en coûter de bonne monnaie.» Daté de Leipsig.Maître Jean Pellifex à maître Ortuin Gratius.«Salut, aimable et soumission incroyable à vous vénérable maître. Quia, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, j'ai sur la conscience un grand scrupule. Me rendant ces jours passés à la messe à Francfort, avec un jeune bacculaurier de mes amis, et traversant la place, deux hommes nous croisèrent qui paraissaient d'honnêtes gens à leur extérieur, car ils avaient des robes noires, et de larges capuces avec des liripipis, si bien que j'aurais juré par les dieux qu'ils étaient de nos docteurs. Je leur ôtai donc mon bonnet en signe de révérence. «Pour l'amour de Dieu, que faites-vous?» me dit aussitôt le bacculaurier. «Ce sont deux juifs!» A ces mots, je crus voir le diable et je demandai à mon compagnon s'il croyait que j'eusse commis un grand péché. «Oui,» me répondit-il, «c'est un grand péché, de ceux même qui sont rangés dans la classe des péchés d'idolâtrie. Ne sentez-vous pas que ces juifs vont se dire: Nous sommes dans la bonne voie, puisque des chrétiens nous saluent; si nous étions dans la mauvaise voie, des chrétiens ne nous salueraient pas; et vous serez, possible, cause que ces juifs ne se feront point baptiser.» Vous avez raison, répliquai-je, mais j'ai failli par ignorance; autrement je conviens que je serais combrûlable au premier chef comme hérétique. «Ah! ne vous y fiez pas,» reprit le bacculaurier; «moi qui vous parle, me trouvant un jour dans certaine église, j'aperçus, devant une figure sculptée du sauveur, un juif de bois avec un marteau à la main, et prenant le marteau du juif pour une clef, je crus que ce juif était saint Pierre, et je m'agenouillai en ôtant mon bonnet, puis je reconnus mon erreur. Alors je courus me confesser dans un couvent de frères prêcheurs de Saint-Dominique, et mon confesseur me félicita de ce que je m'étais adressé à lui plutôt qu'à un autre, attendu que, d'aventure, il avait le pouvoir de m'absoudre des cas épiscopaux, ce qui était nécessaire ici, puisque j'avais commis un de ces péchés mortels qui sont réservés aux évêques. Je voulus m'excuser sur mon ignorance, sur quoi il me félicita de nouveau; car, si j'eusse agi de pleine science et volonté, c'eût été un cas papal dont aucun évêque n'aurait pu m'absoudre.» Le récit du bacculaurier m'a troublé, mais ne m'a point convaincu. Venez donc à mon aide, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien, etqui avez été le précepteur de mon ami Bernhard Plumilége à Deventer. En tout cas, n'êtes-vous point de l'opinion que ce soit un scandale aux bourgeois de Francfort de laisser ainsi aller les juifs par les rues, vêtus comme nos maîtres, et que l'empereur ne dût point le souffrir, puisqu'un juif est un chien? Adieu; portez-vous bien.»Maître Bernhard Plumilége à maître Ortuin Gratius.«Une souris qui n'a qu'un trou est un être bien misérable! C'est ce que je veux m'appliquer, mon maître; car je suis pauvre, et, quand il serait vrai que j'eusse un ami généreux, encore n'en aurais-je qu'un, et ce n'est pas beaucoup. Vous connaissez le poète George Sibutus, l'un de nos poètes séculiers, qui lit de la poésie en public, au demeurant assez bon compagnon, mais, comme le sont tous ces poètes, fort méprisant à l'égard des théologiens. J'étais naguère dans sa maison; nous y bûmes de la bière allemande; cette bière ne monta au cerveau, j'avisai un convive qui avait mine de ne pas me vouloir de bien; je lui présentai un verre de bière; il le but, mais ne me fit point raison. Je le toisai, il garda le silence. Alors je me dis: Voici un homme qui me méprise! c'est un orgueilleux, et je lui jetai mon verre à la tête. Sibutus alors se courrouça, et voulut, au nom du diable, me chasser de chez lui, prétendant que je faisais du bruit dans sa maison. Je lui dis: «Pensez-vous donc que je sois né sur un arbre, comme une pomme? Sachez, si vous êtes poète, que je connais des gens qui sont poètes aussi, et meilleurs que vouset qui merdarent in vestram poetriam!» Sur quoi il m'appelabourrique, en me défiant de lui prouver ce que j'avançais. C'est à vous de me soutenir, mon vénérable! car vous n'êtes pas seulement théologien, n'est-il pas vrai? vous faites aussi des vers comme maître Sotphus et maître Rutgerus. Envoyez-m'en donc une pièce, et joignez-y des nouvelles de votre querelle avec ce fou de docteur Jean Reuchlin. Adieu.»Maître Jean Cantrifusor à M. Ortuin Gratius.«Salut, cordial. Mon vénérable, parlons un peu de bagatelles. L'autre jour, je me trouvai en compagnie avec un docteur de théologie, de l'ordre des frères prêcheurs, nommé Georgius, auparavant Hallys; on but copieusement, on tint des propos joyeux jusqu'au soir; et le lendemain matin, qui fut étonné? ce fut moi, d'entendre, à l'église, le docteur Georgius prêcher amèrement contre nous et contre les maîtres de l'université, qui boivent et mènent joyeuse vie. Une telle félonie me suggéra des idées de vengeance, et ayant su que notre prédicateur devait aller, la nuit suivante, chez une certaine femme pour n'en sortir qu'à l'aurore, je réunisde bons compagnons, dont je fis deux troupes. Avec la première, je forçai la porte de la dame, et j'entrai dans sa chambre si vivement que Georgius, auparavant Hallys, n'eut que le temps de sauter par la fenêtre, sans emporter ses habits que je lui jetai en lui criant qu'il oubliait ses ornemens. La seconde troupe, qui l'attendait dans la rue, fit aussitôt son devoir de le bien saucer dans ce que vous savez. Il ne faut point ébruiter cette aventure; car les frères prêcheurs sont nos amis. La foi n'a point de meilleurs défenseurs qu'eux à opposer aux poètes du siècle, ainsi qu'au docteur Reuchlin, et ceci les pourrait contrister.» Portez-vous bien. Daté de Wittemberg.Jean Stantsfederius à M. Ortuin Gratius.«Salut, maxime, et autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles au ciel et de poissons dans la mer. Vous apprendrez de moi aujourd'hui que, dans un repas où figuraient plusieurs gentilshommes et plusieurs de nos docteurs, un des gentilshommes s'avisa d'apostropher notre vénérable maître Pierre Meyer au sujet de Reuchlin, qu'il disait être meilleur théologien que vous, blasphème qu'il accompagna d'un soufflet (unum knip). «Sur ma tête, cela est faux;» répondit Meyer; «le docteur Reuchlin n'est qu'un enfant devant nos maîtres. Il ne sait du tout rien du livre des sentences. Il ne sait tout au plus qu'un peu de poésie; or la poésie, selon saint Jérôme, est l'aliment du diable.» Le gentilhomme soutint que Reuchlin était un théologien inspiré, tandis que lui Pierre Meyer n'était qu'une bête, et notre maître Jacob d'Hoschstrat, un frère de Fromage. Comme les convives riaient, Meyer sortit furieux en qualifiant son adversaire de Samaritain possédé. Vous voyez où cela va. Venez donc au secours de nos théologiens, mon vénérable. Ah! si je savais faire des vers comme vous, je n'aurais souci des gentilshommes, non plus que des princes, dussent-ils me tuer!.... Mais, à propos, que pense-t-ondu Speculum oculare, dans l'université de Paris? Dieu veuille qu'elle juge ce livre diabolique ce qu'il est... Mes salutations à maître Rémidius, qui me donnait jadis de si bonnes férules, en m'appelant tête de mulet, et à qui je dois de m'être si fort avancé dans la théologie. Adieu.»Maître Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.«Vous m'avez écrit dernièrement que vous renonciez absolument à aimer les femmes, hormis une ou deux fois par mois, au plus; je m'en étonne. Ne nous répétiez-vous pas qu'il y avait de plus grandes fautes que celle d'aimer? Samson et Salomon aimèrent beaucoup. Je ne suis ni plus fort que Samson, ni plus sage que Salomon. L'amour, c'est la charité; la charité, c'est Dieu.»Guillaume Scherscheiferius à M. Ortuin Gratius.«Je suis surpris, mon vénérable, que vous ne m'écriviez pas, tandis que vous écrivez à d'autres qui ne vous écrivent pas aussi souvent que je vous écris. C'est une marque de mépris que de ne me point écrire. Ecrivez-moi du moins pourquoi vous ne m'écrivez pas, afin que je sache ce qui vous empêche de m'écrire, quand je vous écris comme je vous écris, encore que je n'espère pas que vous me récriviez. De grâce, écrivez-moi, et quand vous m'aurez écrit seulement une fois, je vous écrirai dix fois, parce que je veux m'exercer à écrire pour apprendre à écrire élégamment. Je me plaignais dernièrement à nos amis de Cologne. Expliquez-moi, leur disais-je, pourquoi maître Ortuin ne m'écrit pas. Que fait-il? Ecrivez-lui donc de m'écrire, ne fût-ce que sur l'article de son débat avec Reuchlin.»Mathieu Lèchemiel à M. Ortuin Gratius.«Quoniam j'ai toujours été de vos amis, et que les amis ne se doivent rien cacher, je veux vous informer que vous avez ici des ennemis. On y parle mal de vous; on dit que vous êtes le fils d'un prêtre et d'une courtisane. Je ne puis vous défendreproetcontra, ne connaissant point votre père et votre mère; mais, en attendant que vous me les ayez fait connaître, je réponds que, fussiez-vous bâtard, le pape a bien pu vous rendre légitime, lui qui a le pouvoir de lier et de délier.»Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.«Vous vous comportez si bien avec celles que vous aimez, qu'il faut que je vous consulte. J'aime une personne qui est belle entre toutes les femmes, et pure comme un ange du ciel. Elle se nomme Dorothée. Je vous avais entendu dire autrefois, quand vous nous lisiez Ovide sur l'Art d'aimer, qu'un amant bien épris devait avoir de l'audace comme un guerrier. J'osai donc, l'autre soir, aborder mon amie, en lui jurant qu'elle était belle entre toutes les femmes. Elle se mit à rire et me répondit que je parlais bien, pourvu qu'elle me voulût croire. A ces mots, je redoublai mes sermens et me déclarai son très humble serviteur jusqu'à la mort. «Nous allons bien voir si ce que vous me dites est vrai,» répliqua-t-elle, et là dessus, m'ayant conduit à sa maison, elle fit une croix à la craie sur sa porte, puis me commanda de venir baiser cette croix au milieu de la nuit. Je ne manquai pas d'y aller dès cette nuit même. Or j'eus le visage horriblement barbouillé, parce qu'il se rencontra que la craie était toute recouverte de certaine chose. Maintenant, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien et qui expliquez siparfaitement Ovide sur l'Art d'aimer, de grâce enseignez moi ce que je dois faire.»Conrad Dollenkopfius à M. Ortuin Gratius.«Vous m'avez ordonné de vous rendre compte de mes études; apprenez donc que j'étudie la théologie dans l'université de Heidelberg, où je prends aussi chaque jour une leçon de poétique. Je sais déjà les Métamorphoses d'OvideMente tenus, et je les explique de quatre façons, naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement. C'est ce que n'enseignent point ces poètes séculiers qui se moquent de nos écoles. A ce propos, j'ai poussé rudement un de ces vaniteux personnages touchant le dieu Mars. Il s'agissait de l'étymologie du nom de Mars (Mavors); il demeura bouche close quand je lui découvris que ce mot venait demare vorans. Profitant de mes avantages, je lui montrai comme les neuf muses signifient les sept chœurs des anges, comme Mercurius vient demercatorum curius, ainsi que l'a prouvé notre maître Thomas de Walley, d'Angleterre, dans sa belle concordance des Métamorphoses d'Ovide avec l'Écriture Sainte, où l'on voit que le dragon du Psalmiste n'est autre que le serpent Python, que Diane est la Vierge Marie; que, dans la fable de Pirame et Thisbé, Pirame répond au fils de Dieu, et Thisbé à l'ame humaine. Voilà, lui dis-je en finissant, comment il convient d'étudier la poésie. Adieu, mon vénérable..., je vous tiendrai au courant des gestes du docteur Reuchlin, car j'ai quelqu'un à Tubingne qui m'a promis de m'en écrire.»Vilipatius d'Anvers, bacculaurier, à M. Ortuin Gratius.«Un frère prêcheur, disciple de notre Jacques d'Hoschstrat, a pensé me faire évanouir de douleur en m'apprenant que vous étiez malade. Je me suis remis toutefois, lorsque j'ai su que votre mal n'était qu'une enflure à la mamelle droite, vu que j'ai remède à ce mal, dont je connais d'ailleurs la cause probable. Vous êtes trop beau, mon vénérable; vous avez les cheveux gris cendré, des yeux noirs, le nez gros et la corpulence épaisse. Quelque femme se sera éprise de vous, qui, n'espérant guère mener à mal un homme de la vertu dont vous êtes, aura sans doute recouru à la magie pour s'en faire aimer par l'effet de son art diabolique; auquel cas, suivant ce que j'ai lu dans la librairie de nos docteurs à Rostoc, vous devez user de la merveilleuse recette que voici: un dimanche, prendre du sel béni, en tracer une croix sur sa langue, avaler ensuite ledit sel, puis mettre du même sel dans ses deux oreilles et ne les point secouer. Tout ira bien de la sorte, et je vous souhaite autant de bonnes nuits que la peau d'un âne a de poils.»Antonius, quasi-docteur en médecine, à M. Ortuin Gratius.«Mon très particulièrement cher maître, apprenez du nouveau.Je m'étais rendu d'Heidelberg à Strasbourg pour acheter des drogues dont nous manquons ici, et là je rencontrai un ami qui me dit qu'Erasme de Rotterdam, ce prétendu docteur qui sait tout, était pour lors dans cette ville. Un dîner fut d'abord arrangé par cet ami où l'omnisavant dut se trouver. J'avais fait provision de questions subtiles pour essayer mon homme sur la médecine. Le moment venu, les convives gardaient tous le silence, personne ne voulant commencer l'engagement. Enfin, après quelques mots proférés par l'omnisavant, d'une voix si faible que je veux être bâtard si j'en ai pu saisir un seul, notre hôte mit la conversation sur les Commentaires de César. Alors je pris la parole, et, selon votre méthode d'argumenterproetcontra, j'établis solidement qu'un guerrier ne pouvant donner à la fois ses soins à la guerre et aux lettres, Jules César n'avait pu écrire les commentaires qu'on nous donne sous son nom, et que leur véritable auteur était Suétone. Sur ce, Erasme de Rotterdam se prit à rire sans dire une parole. J'avais bien raison de penser que cet homme ne savait pas tout. Donc il ne sait pas la médecine; donc il est mauvais théologien, et vivez autant que le phénix. Je voudrais vous avoir ici, ou que le diable me confonde.»Jean Labia, par la grâce de Dieu, protonotaire apostolique, à M. Ortuin Gratius.«Ayant reçu, il y a trois jours,les Lettres des Hommes obscursque votre domination m'a envoyées, j'en ai fait part à mes amis, entre autres à un prêtre de Munster qui est excellent juriste, à un théologien de l'ordre des carmes qui a coutume de boire avec nous, et à Bernard Gelf, jeune docteur de Paris, qui les ont fort admirées, en se réjouissant avec moi du nombre d'amis que vous avez. Seulement le titre du livre a causé quelques débats. Pourquoi, s'est-on demandé, M. Ortuin Gratius appelle-t-il ses amishommes obscurs? Le juriste a prétendu que cette qualification couvrait d'illustres personnes, vu que Dioclétien était né de parens obscurs. Cette explication n'a pas complètement satisfait l'assemblée. Le théologien de Munster a dit que vous aviez voulu, par là, rentrer dans ce que dit Job, queveritas latet in obscuris, et quetrahitur sapientia de occultis. Bernard Gelf, qui est un homme ingénieux, a pensé que vous aviez choisi ce titre par opposition à celui du livre de Reuchlin, naguère imprimé,des Lettres des Hommes célèbres, et aussi par un sentiment tout chrétien d'humilité; d'autant qu'il est écrit que celui qui s'abaisse sera élevé. Au milieu de ce conflit, quoniam,ut dicitAristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, daignez nous éclaircir et portez-vous bien.»Maître Étienne Romedelantis à M. Ortuin Gratius.«Mon maître, écoutez de belles choses! Nous avons ici uncertain docteur Murner, de l'ordre de Saint-François, qui, avec des cartes préparées comme pour le jeu, se vante d'enseigner la grammaire et la logique. Il sait de tout un peu, ce qui m'a fait dire de lui, ingénieusement, qu'il ne sait rien du tout. Ce merveilleux théologien est grand partisan de Reuchlin, par conséquent ennemi déclaré des docteurs de Cologne et de Paris, dont il exige, du Saint-Siége, la condamnation, sous menace de schisme en cas d'absolution. La principale raison de sa fureur est l'appui que nos maîtres ont prêté à Pfeffercorn pour s'être fait chrétien, de juif qu'il était. «Si ces gens-là, dit-il, agissaient en leur nom, ils n'auraient point recours, contre Reuchlin, aux œuvres d'un juif baptisé. D'ailleurs, le juif ne s'est fait baptiser que pour échapper aux poursuites de ses confrères qui l'accusaient de vol. Ce juif est un ignorant et l'opprobre de l'Allemagne.» C'est ainsi que parle Murner, et il ajoute bien d'autres injures. En attendant que Dieu le confonde, je l'ai confondu en lui prouvant que ces calomnies contre Pfeffercorn venaient de la jalousie de ses coréligionnaires; que, du reste, cet honnête homme était si bon chrétien, qu'il mangeait volontiers du porc et même des andouilles, et qu'il avait dernièrement gagné douze ames au paradis. «Il a donc tué douze hommes en état de grâce dans la forêt de Bohême avec ses amis les larrons?» m'a répondu Murner. Voyez la malice! Il est bon que vous la connaissiez.»Frère Jean de Werdée à M. Ortuin Gratius.«Vous êtes inquiet de la décision de Rome; vous vous figurez, d'après je ne sais quels ménagemens gardés par le pape avec Reuchlin, que votre condamnation duSpeculum ocularesera blâmée! Rassurez-vous, hommes de peu de foi! Ne savez-vous pas les usages de la cour de Rome! Ignorez-vous que là ce n'est pas une raison pour être condamné demain que d'avoir perdu sa cause hier; et que, si le pape a permis la lecture duSpeculum oculare, il peut tout aussi bien l'interdire, puisqu'il a le pouvoir de lier et de délier, puisque, suivant le droit canonique, il est le maître du monde, qu'il a, seul et sans concile, la main sur l'empereur même, qu'il est la loi suprême et unique, et qu'enfin,quamvis semel dixit ita, tamen postea potest dicere non? Du courage, donc! chassez de vos esprits ces peurs chimériques! Songez que notre maître Jacques d'Hoschstrat est dans la ville sainte, qu'il y défend notre cause et la foi chrétienne avec une extrême diligence, que naguère encore il avait à dîner, chez lui, nombre de courtisans, tels qu'un secrétaire apostolique et plusieurs auditeurs de Rote, qu'il leur a fait manger des perdrix, des faisans, des lièvres et de toute espèce de poissons, et boirebonum vinum corsicum, necnon græcum. Qu'avez-vous à redouter?»Divers hommes obscurs à M. Ortuin Gratius.«Notre maître Jacques d'Hoschstrat a fait des prodiges à Rome en notre faveur, cela est vrai, mais tant qu'il a eu de l'argent. Maintenant qu'il n'en a plus, et que la vermine envahit sa cape, il ne fait plus rien pour nous. Envoyez-lui donc de l'argent. Vous en manquez, dites-vous; eh bien! prenez celui des indulgences, mais envoyez de l'argent.»L'insolence de nos adversaires est inénarrable. Je viens d'en frotter un qui avait osé m'appeler bourrique. «C'est toi qui es un âne, lui ai-je répondu, et je le prouve in barocco: Tout ce qui porte un fardeau est un âne: tu portes un fardeau, puisque tu tiens, sous ton bras, un livre qu'on t'a donné contre notre maître Jacques d'Hoschstrat; donc, tu es un âne.» Il n'avait pas eu la présence d'esprit de me nier la majeure, en sorte qu'il est resté court. Quels pauvres théologiens sont nos ennemis!... et vivez jusqu'à ce qu'un moineau pèse cent livres!»Votre affaire ne marche pas bien à Rome: Le pape et les cardinaux sont irrités contre les universités de Cologne et de Paris, parce qu'elles ont brûlé leSpeculum ocularede Reuchlin sans attendre la décision du Saint-Siége apostolique. Vainement leur opposerait-on le suffrage de dix universités: ils répondent que dix universités peuvent se tromper, au lieu que le pape ne peut pas se tromper. Si vous perdez votre procès à Rome, le diable tiendra la chandelle.»Ce qui contribue à gâter votre affaire à Rome est qu'on y a peu de confiance dans les juifs baptisés. Or, comme Pfeffercorn est un juif baptisé, son livre contre Reuchlin n'y a point de cours. On dit encore ici que les juifs, une fois qu'ils sont devenus bons chrétiens, cessent de puer, et qu'ainsi Pfeffercorn ne doit pas être bon chrétien, puis qu'il pue toujours. J'ai beau répondre que Pfeffercorn peut fort bien puer désormais comme chrétien, s'il a cessé de puer comme juif; et qu'il ne faut point condamner un homme sur le simple soupçon, sans quoi on condamnerait notre maître Arnold de Tongres comme sodomite, lui qui ne l'est assurément pas, puisque toutes les filles de Cologne le tiennent pour vierge; rien n'y fait, et les Romains continuent à me jeter à la tête que Pfeffercorn est mauvais Chrétien, parce qu'il pue toujours.»Un official du sacré palais, fauteur de Reuchlin, m'a signalé divers articles du livre de Pfeffercorn qu'il juge hérétiques et entachés du crime de lèse-majesté. En voici deux: 1oPfeffercorn a dit de Reuchlin qu'en écrivant contre sonSpeculum manualeil a trahi Jésus-Christ comme Judaset pis encore. Donc il s'est mis au dessus de Jésus-Christ; 2oil taxe d'ignorance les princes défenseurs de Reuchlin. Or, par là, il porte atteinte au pape, aux cardinaux, à l'empereur qui admirent Reuchlin, lequel n'a pour ennemi puissantque le roi de France à l'instigation de Jacques d'Hoschstrat, et par condescendance pour l'université de Paris.»Mon vénérable, j'ai perdu le terrain dans deux sentences. Si je le perds dans une troisième, le diable va devenir abbé. Les théologiens de Rome sont évidemment gagnés par l'argent de Reuchlin. Cependant tout espoir n'est pas perdu; Jacques d'Hoschstrat ne perd pas une occasion de faire boire les référendaires. Que Dieu l'assiste!»Armez-vous donc, une bonne fois, de rigueur à Cologne. Empêchez les nouveaux théologiens de moissonner le champ d'autrui. Brûlez leurs livres. S'ils arguent, soit de l'hébreu, soit du grec, dites-leur que de bons théologiens n'ont que faire de grec ni d'hébreu, puisque l'Ecriture Sainte est traduite, que la science de l'hébreu est pernicieuse en ce qu'elle autorise les juifs contre les chrétiens, et aussi celle du grec, en ce qu'elle donne raison aux schismatiqueslatinizate semper et imponatis eis silencium.»Bonne nouvelle! J'ai appris d'un bacculaurier de Stuttgard que les yeux de Reuchlin baissent. A peine a-t-il pu lire le dernier livre que Pfeffercorn a écrit contre lui. Ne vous reposez donc pas; écrivez de rechef. Si cet homme ne vous lit point, il ne pourra vous répondre, et s'il ne vous répond pas, vous aurez raison. Adieu, portez-vous hexamétriquement.»On dit que Lefebvre d'Etaples est favorable à Reuchlin, qu'il prétend avoir été traité par les théologiens de Paris comme Jésus-Christ le fut par les Juifs. Mais qu'il dise ce qu'il voudra, l'université de Paris est pour nous; elle tient que Pfeffercorn est un juif intègre qui s'est fait baptiser dans le Seigneur. Aussi est-il de la tribu de Nephtali, de cette tribu dont il est écrit dans la Genèse:Nephtalim, Nephtalim, cervus emissus dans eloquia pulchritudinis.»»Mon vénérable, je ne me plais point en Italie; je voudrais retourner en Allemagne. Ici point de sociabilité. Dès qu'on s'y est enivré seulement une fois, on y est appelécochon.Meretrices volunt multum pecuniæ, et tamen non sunt pulchræ, quamvis habent pulcherrimas vestes de serico et de cameloto. Quando modicum sunt senes, tunc statim habent curva dorsa, et vadunt quasi vellent merdare; et etiam comedunt allium, et fœtent maxime, et sunt nigræ, nec sunt albæ sicut in Alemania..... Audivi etiam quod supponitis ancillam impressoris Quentel, ita quod fecit puerum: hoc non deberetis facere, scilicet forare nova foramina. Hic habeo nec antiquas, neque novas, ergo volo redire in Alemaniam.... Valete tamdiu donec una alauda ponderat centum talenta.»Vous m'avez recommandé, quand je serais à Rome, d'y chercher les livres nouveaux, et de vous les envoyer. Un notaire m'a parlé d'un certain poète qui passe pour une fontaine de poésie, et qu'on appelle Homère. Le mal est qu'il est en grec. Son livre traite du siége d'une grande cité nommée Troie, lequel aurait duré dix ans et aurait coûté tant de sang que les fleuves en auraient étérougis. On y parle de héros qui lancent des rochers, de chevaux qui prophétisent. Je ne puis croire de telles rêveries possibles, ni même que l'ouvrage soit authentique.»C'est dans la nécessité qu'on connaît ses amis. J'ai un cousin que son père veut former aux arts libéraux, et envoyer à l'université, qui maintenant est envahie par les poètes séculiers. Je ne suis pas de cet avis, et je veux vous le confier, pour qu'il étudie à l'ancienne mode. Quoique je sois albertiste, il m'est égal que vous le mettiez au collége du Mont, où les études sont thomistes, attendu qu'il n'y a pas de notables différences entre les thomistes et les albertistes, si ce n'est que ces derniers tiennent que les adjectifs sont appellatifs, et que le corps mobile est sujet en physique, tandis que les autres ne le veulent pas; si ce n'est encore que les albertistes disent que la logique procède des secondes intentions aux premières, que le corps mobile, placé dans le vide, se meut successivement, et que la voie lactée est de nature céleste; pendant que les thomistes soutiennent que la logique descend des premières intentions aux secondes, que le mobile dans le vide se meut à l'instant, et que la voie lactée est de nature élémentaire. Il n'y a pas là de quoi m'effrayer. Sur toutes choses, prenez soin de soumettre mon disciple à la férule, selon ce qui est écrit dans les proverbes, chap. 23:Noli subtrahere a puero disciplinam. Si percusseris cum virga, non morietur.»Vous désirez savoir ce que je pense de la foi de Pfeffercorn, et si elle sera persévérante. Je ne sais que vous en dire. Il y a bien du danger avec les juifs convertis. On raconte ceci: L'un d'eux, à l'article de la mort, fit venir un chien et un lièvre, les fit lâcher dans sa chambre, et aussitôt le chien mangea le lièvre; puis il fit venir un chat et une souris, les fit lâcher, et le chat mangea la souris; alors le moribond prit la parole, et dit: «Le naturel revient toujours; c'est pourquoi je meurs juif.» On raconte aussi qu'un autre juif converti, étant sur ses fins, commanda qu'on lui fît cuire une pierre dans de l'eau bouillante, et, sur l'observation qui lui fut faite, qu'une pierre ne saurait cuire, il répondit: «Que pareillement un juif ne saurait cesser d'être juif.» Faites votre profit de ceci, et portez-vous bien.»Juste ciel! Que m'apprend-on? Que nos amis de Cologne sont résolus de rompre avec la cour de Rome, si elle approuve Reuchlin, et de s'en aller prêcher l'hérésie en Bohême? Qu'ils n'en fassent rien! Surtout qu'ils n'en disent rien! Ce serait un grand scandale, et nous n'aurions plus d'aumônes; tout irait aux Augustins. Envoyez plutôt de l'argent à Jacques d'Hoschstrat qui en manque, et qui marche à pied dans la poussière, lui que j'ai vu arriver à Rome avec trois bons chevaux.»Un librivendeur m'a dénoncé divers écrits de prétendus théologiens qui soutiennent Reuchlin et nous menacent; tels que Herman Buschins, le comte de Nova-Aquila, chanoine de Cologne,et un certain Bilibaldus de Nuremberg. Mais je me suis dit: «Qui moritur minis, ille compulsabitur bombis.» On cite encore, parmi nos adversaires, Philippe Mélanchton, Jacob Wimpheling, Beatus Rhenanus, Nicolas Gerbelius, un étudiant de Bologne, nommé Ulric de Hutten, et peut-être aussi Érasme de Rotterdam, quoique ce soit un homme à part et qui marche d'ordinaire pour son compte.Bombi, bombi sunt minæ.Les juristes et les poètes ne prévaudront point sur nos maîtres dans les sept arts libéraux.»Recevez mes félicitations, mon vénérable, de la victoire que nous venons de remporter à Rome contre Reuchlin. Le pape lui impose silence désormais. C'est une assurance, pour nous, d'avoir raison. La fureur de nos ennemis est au comble. Ils disent que nos maîtres, dans les sept arts, sont des ânes superbes. Ils s'emportent contre nos moines et les accusent de ne savoir pas un mot de latin. Tenons ferme. Figurez-vous l'audace de Wimpheling qui ose avancer que Jésus-Christ n'était pas moine, contre la preuve qu'en a donnée notre docteur Thomas Murner. Que s'ensuivra-t-il? C'est qu'il sera hérétique, vu que les moines sont si bien les enfans de Dieu, que Jésus-Christ a été moine.» (La victoire, dont le correspondant parle ici, ne fut pas complète. Rome, ayant des affaires plus pressantes, ne décida rien sur leSpeculum oculare. Elle se contenta d'incliner pour les adversaires de Reuchlin, et recourut d'ailleurs, dans cette occasion, à son grand principe dans les affaires délicates, l'appel au temps.)Rupertus Cuculus M. Ortuino Gratio (ultima epistola).«Maître, il n'est bruit que des méchancetés que vous et vos confrères de Cologne avez faites à Reuchlin. Je ne puis assez m'étonner quand des ânes à deux têtes, comme vous messieurs les philosophes naturels, osent ainsi tourmenter un homme de sa science et de sa piété. Pour vous être associés contre lui à un misérable juif tel que Pfeffercorn, il faut que vous soyez de vrais Judas: chacun cherche son semblable. Puissiez-vous finir au gibet, lui, vous et vos compagnons!Quanquam, quoniam, quidem omnia illa vera sint, je vous adresse cette dernière lettre pour que vous en fassiez part aux docteurs qui siègent avec vous dans la chaire pestilentielle. Ecrit d'Heidelberg,apud Lipsium claudicantem qui sinit unum sibi cum naso in culum currere.»
«Thomas Lêchenéderius, bacculaurier de théologie, au scientifique seigneur Ortuin Gratius, poète, orateur, philosophe, théologien, et plus encore s'il voulait.
»Quoniam, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, et quia nous lisons, dans l'Ecclésiaste, ces paroles: «Il est bon de s'enquérir de tout ce qui est sous le soleil.»Je me suis proposé de soumettre, à votre domination, une question sur laquelle j'ai du doute. Voici d'abord à quelle occasion cette question s'est élevée. Dans un dîner aristotélicien où je me trouvais avec des licenciés, des docteurs, nec non des maîtres, et où régnait une grande joie, nous bûmes, dès le premier plat, trois coups; puis nous eûmes six plats de grosse viande, de gallines et de chapons, plus un de poissons frais; et nous mangeâmes de tous, un à un, en arrosant chaque plat de vin du Rhin et de cervoise de Neubourg. Les maîtres étaient fort contents, et les apprentis leur faisaient honneur. Une fois en gaîté, les maîtres se mirent à débattre diverses matières. L'un d'eux demanda si l'on devait diremagister nostrandusounoster magistrandus, pour désigner une personne apte à devenir docteur en théologie, comme, par exemple, l'est maintenant à Cologne le père Mellifluant que nous nommons frère Théodoric, de Gand, de l'ordre des carmes, philosophe, argumentateur et théologien superéminent: à quoi répondit maître Vuarmsemmel, subtil scotiste, maître depuis 18 ans, lequel fut deux fois rejeté et trois fois empêché, avant de prendre ses degrés de maîtrise, et toutefois ne se relâcha point qu'il ne fût promu, en sorte qu'il le fut enfin, et eut, depuis de nombreux disciples, grands et petits, jeunes et vieux: «Messieurs, je tiens qu'il faut direnoster magistrandus, comme qui dirait homme ayant charge de faire des maîtres, et la raison en est que notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la fontaine de vie, fut appelé le maître, d'où nos docteurs sont appelés maîtres, et nul ne les doit contredire parce qu'ils sont nos maîtres.» Alors se leva maître André Delitsch, homme d'un génie pénétrant, mi-parti poète, mi-parti médecin juriste, qui lit d'ordinaire Ovide sur les métamorphoses, et il l'explique fort bien tant allégoriquement que littéralement, et je l'ai entendu, de même que je l'ai entendu expliquer fondamentalement, dans sa maison, Quintilien et Juvencus. Il se leva donc, et soutint qu'il fallait diremagister nostrandus, attendu qu'il y a une grande différence entremagister nosteretnoster magister, la première locution signifiant celui qui montre la théologie, et la seconde, un maître quelconque, enseignant quoi que ce soit, science libérale ou métier mécanique. Là dessus il allégua Horace; les maîtres admirèrent sa subtilité; on lui porta un grand verre de bière de Neubourg; il se mit à rire en touchant son bonnet, et s'écriant: «Epargnez-moi!» Puis il but son verre tout d'une haleine, et maître Vuarmsemmel lui fit aussitôt raison. La compagnie demeura en hilarité ainsi jusqu'aux vêpres. Or tel est le sujet de ma consultation. Je me suis dit: «Maître Ortuin Gratius fut mon précepteur à Deventer durant que j'étais en troisième; il me doit dire la vérité.» Vous ne me démentirez donc pas, mon vénérable, et, par la même occasion, vous me manderez où en est votre dispute avec le docteur Jean Reuchlin, quia l'on répandque ce ribaud (car c'est un ribaud encore qu'il soit docteur et juriste) ne veut pas rétracter ses paroles. Envoyez-moi aussi le livre de magister noster Arnold de Tongres, où il traite de plusieurs profondeurs théologiques. Mais adieu: ne m'en veuillez pas si j'en use ainsi socialement, quia vous m'avez dit jadis que vous m'aimiez en frère, et vouliez m'élever au dessus de tous, dût-il vous en coûter de bonne monnaie.» Daté de Leipsig.
Maître Jean Pellifex à maître Ortuin Gratius.
«Salut, aimable et soumission incroyable à vous vénérable maître. Quia, comme dit Aristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, j'ai sur la conscience un grand scrupule. Me rendant ces jours passés à la messe à Francfort, avec un jeune bacculaurier de mes amis, et traversant la place, deux hommes nous croisèrent qui paraissaient d'honnêtes gens à leur extérieur, car ils avaient des robes noires, et de larges capuces avec des liripipis, si bien que j'aurais juré par les dieux qu'ils étaient de nos docteurs. Je leur ôtai donc mon bonnet en signe de révérence. «Pour l'amour de Dieu, que faites-vous?» me dit aussitôt le bacculaurier. «Ce sont deux juifs!» A ces mots, je crus voir le diable et je demandai à mon compagnon s'il croyait que j'eusse commis un grand péché. «Oui,» me répondit-il, «c'est un grand péché, de ceux même qui sont rangés dans la classe des péchés d'idolâtrie. Ne sentez-vous pas que ces juifs vont se dire: Nous sommes dans la bonne voie, puisque des chrétiens nous saluent; si nous étions dans la mauvaise voie, des chrétiens ne nous salueraient pas; et vous serez, possible, cause que ces juifs ne se feront point baptiser.» Vous avez raison, répliquai-je, mais j'ai failli par ignorance; autrement je conviens que je serais combrûlable au premier chef comme hérétique. «Ah! ne vous y fiez pas,» reprit le bacculaurier; «moi qui vous parle, me trouvant un jour dans certaine église, j'aperçus, devant une figure sculptée du sauveur, un juif de bois avec un marteau à la main, et prenant le marteau du juif pour une clef, je crus que ce juif était saint Pierre, et je m'agenouillai en ôtant mon bonnet, puis je reconnus mon erreur. Alors je courus me confesser dans un couvent de frères prêcheurs de Saint-Dominique, et mon confesseur me félicita de ce que je m'étais adressé à lui plutôt qu'à un autre, attendu que, d'aventure, il avait le pouvoir de m'absoudre des cas épiscopaux, ce qui était nécessaire ici, puisque j'avais commis un de ces péchés mortels qui sont réservés aux évêques. Je voulus m'excuser sur mon ignorance, sur quoi il me félicita de nouveau; car, si j'eusse agi de pleine science et volonté, c'eût été un cas papal dont aucun évêque n'aurait pu m'absoudre.» Le récit du bacculaurier m'a troublé, mais ne m'a point convaincu. Venez donc à mon aide, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien, etqui avez été le précepteur de mon ami Bernhard Plumilége à Deventer. En tout cas, n'êtes-vous point de l'opinion que ce soit un scandale aux bourgeois de Francfort de laisser ainsi aller les juifs par les rues, vêtus comme nos maîtres, et que l'empereur ne dût point le souffrir, puisqu'un juif est un chien? Adieu; portez-vous bien.»
Maître Bernhard Plumilége à maître Ortuin Gratius.
«Une souris qui n'a qu'un trou est un être bien misérable! C'est ce que je veux m'appliquer, mon maître; car je suis pauvre, et, quand il serait vrai que j'eusse un ami généreux, encore n'en aurais-je qu'un, et ce n'est pas beaucoup. Vous connaissez le poète George Sibutus, l'un de nos poètes séculiers, qui lit de la poésie en public, au demeurant assez bon compagnon, mais, comme le sont tous ces poètes, fort méprisant à l'égard des théologiens. J'étais naguère dans sa maison; nous y bûmes de la bière allemande; cette bière ne monta au cerveau, j'avisai un convive qui avait mine de ne pas me vouloir de bien; je lui présentai un verre de bière; il le but, mais ne me fit point raison. Je le toisai, il garda le silence. Alors je me dis: Voici un homme qui me méprise! c'est un orgueilleux, et je lui jetai mon verre à la tête. Sibutus alors se courrouça, et voulut, au nom du diable, me chasser de chez lui, prétendant que je faisais du bruit dans sa maison. Je lui dis: «Pensez-vous donc que je sois né sur un arbre, comme une pomme? Sachez, si vous êtes poète, que je connais des gens qui sont poètes aussi, et meilleurs que vouset qui merdarent in vestram poetriam!» Sur quoi il m'appelabourrique, en me défiant de lui prouver ce que j'avançais. C'est à vous de me soutenir, mon vénérable! car vous n'êtes pas seulement théologien, n'est-il pas vrai? vous faites aussi des vers comme maître Sotphus et maître Rutgerus. Envoyez-m'en donc une pièce, et joignez-y des nouvelles de votre querelle avec ce fou de docteur Jean Reuchlin. Adieu.»
Maître Jean Cantrifusor à M. Ortuin Gratius.
«Salut, cordial. Mon vénérable, parlons un peu de bagatelles. L'autre jour, je me trouvai en compagnie avec un docteur de théologie, de l'ordre des frères prêcheurs, nommé Georgius, auparavant Hallys; on but copieusement, on tint des propos joyeux jusqu'au soir; et le lendemain matin, qui fut étonné? ce fut moi, d'entendre, à l'église, le docteur Georgius prêcher amèrement contre nous et contre les maîtres de l'université, qui boivent et mènent joyeuse vie. Une telle félonie me suggéra des idées de vengeance, et ayant su que notre prédicateur devait aller, la nuit suivante, chez une certaine femme pour n'en sortir qu'à l'aurore, je réunisde bons compagnons, dont je fis deux troupes. Avec la première, je forçai la porte de la dame, et j'entrai dans sa chambre si vivement que Georgius, auparavant Hallys, n'eut que le temps de sauter par la fenêtre, sans emporter ses habits que je lui jetai en lui criant qu'il oubliait ses ornemens. La seconde troupe, qui l'attendait dans la rue, fit aussitôt son devoir de le bien saucer dans ce que vous savez. Il ne faut point ébruiter cette aventure; car les frères prêcheurs sont nos amis. La foi n'a point de meilleurs défenseurs qu'eux à opposer aux poètes du siècle, ainsi qu'au docteur Reuchlin, et ceci les pourrait contrister.» Portez-vous bien. Daté de Wittemberg.
Jean Stantsfederius à M. Ortuin Gratius.
«Salut, maxime, et autant de bonnes nuits qu'il y a d'étoiles au ciel et de poissons dans la mer. Vous apprendrez de moi aujourd'hui que, dans un repas où figuraient plusieurs gentilshommes et plusieurs de nos docteurs, un des gentilshommes s'avisa d'apostropher notre vénérable maître Pierre Meyer au sujet de Reuchlin, qu'il disait être meilleur théologien que vous, blasphème qu'il accompagna d'un soufflet (unum knip). «Sur ma tête, cela est faux;» répondit Meyer; «le docteur Reuchlin n'est qu'un enfant devant nos maîtres. Il ne sait du tout rien du livre des sentences. Il ne sait tout au plus qu'un peu de poésie; or la poésie, selon saint Jérôme, est l'aliment du diable.» Le gentilhomme soutint que Reuchlin était un théologien inspiré, tandis que lui Pierre Meyer n'était qu'une bête, et notre maître Jacob d'Hoschstrat, un frère de Fromage. Comme les convives riaient, Meyer sortit furieux en qualifiant son adversaire de Samaritain possédé. Vous voyez où cela va. Venez donc au secours de nos théologiens, mon vénérable. Ah! si je savais faire des vers comme vous, je n'aurais souci des gentilshommes, non plus que des princes, dussent-ils me tuer!.... Mais, à propos, que pense-t-ondu Speculum oculare, dans l'université de Paris? Dieu veuille qu'elle juge ce livre diabolique ce qu'il est... Mes salutations à maître Rémidius, qui me donnait jadis de si bonnes férules, en m'appelant tête de mulet, et à qui je dois de m'être si fort avancé dans la théologie. Adieu.»
Maître Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.
«Vous m'avez écrit dernièrement que vous renonciez absolument à aimer les femmes, hormis une ou deux fois par mois, au plus; je m'en étonne. Ne nous répétiez-vous pas qu'il y avait de plus grandes fautes que celle d'aimer? Samson et Salomon aimèrent beaucoup. Je ne suis ni plus fort que Samson, ni plus sage que Salomon. L'amour, c'est la charité; la charité, c'est Dieu.»
Guillaume Scherscheiferius à M. Ortuin Gratius.
«Je suis surpris, mon vénérable, que vous ne m'écriviez pas, tandis que vous écrivez à d'autres qui ne vous écrivent pas aussi souvent que je vous écris. C'est une marque de mépris que de ne me point écrire. Ecrivez-moi du moins pourquoi vous ne m'écrivez pas, afin que je sache ce qui vous empêche de m'écrire, quand je vous écris comme je vous écris, encore que je n'espère pas que vous me récriviez. De grâce, écrivez-moi, et quand vous m'aurez écrit seulement une fois, je vous écrirai dix fois, parce que je veux m'exercer à écrire pour apprendre à écrire élégamment. Je me plaignais dernièrement à nos amis de Cologne. Expliquez-moi, leur disais-je, pourquoi maître Ortuin ne m'écrit pas. Que fait-il? Ecrivez-lui donc de m'écrire, ne fût-ce que sur l'article de son débat avec Reuchlin.»
Mathieu Lèchemiel à M. Ortuin Gratius.
«Quoniam j'ai toujours été de vos amis, et que les amis ne se doivent rien cacher, je veux vous informer que vous avez ici des ennemis. On y parle mal de vous; on dit que vous êtes le fils d'un prêtre et d'une courtisane. Je ne puis vous défendreproetcontra, ne connaissant point votre père et votre mère; mais, en attendant que vous me les ayez fait connaître, je réponds que, fussiez-vous bâtard, le pape a bien pu vous rendre légitime, lui qui a le pouvoir de lier et de délier.»
Conrad de Zuicavie à M. Ortuin Gratius.
«Vous vous comportez si bien avec celles que vous aimez, qu'il faut que je vous consulte. J'aime une personne qui est belle entre toutes les femmes, et pure comme un ange du ciel. Elle se nomme Dorothée. Je vous avais entendu dire autrefois, quand vous nous lisiez Ovide sur l'Art d'aimer, qu'un amant bien épris devait avoir de l'audace comme un guerrier. J'osai donc, l'autre soir, aborder mon amie, en lui jurant qu'elle était belle entre toutes les femmes. Elle se mit à rire et me répondit que je parlais bien, pourvu qu'elle me voulût croire. A ces mots, je redoublai mes sermens et me déclarai son très humble serviteur jusqu'à la mort. «Nous allons bien voir si ce que vous me dites est vrai,» répliqua-t-elle, et là dessus, m'ayant conduit à sa maison, elle fit une croix à la craie sur sa porte, puis me commanda de venir baiser cette croix au milieu de la nuit. Je ne manquai pas d'y aller dès cette nuit même. Or j'eus le visage horriblement barbouillé, parce qu'il se rencontra que la craie était toute recouverte de certaine chose. Maintenant, mon vénérable, vous qui êtes si bon théologien et qui expliquez siparfaitement Ovide sur l'Art d'aimer, de grâce enseignez moi ce que je dois faire.»
Conrad Dollenkopfius à M. Ortuin Gratius.
«Vous m'avez ordonné de vous rendre compte de mes études; apprenez donc que j'étudie la théologie dans l'université de Heidelberg, où je prends aussi chaque jour une leçon de poétique. Je sais déjà les Métamorphoses d'OvideMente tenus, et je les explique de quatre façons, naturellement, littéralement, historiquement et spirituellement. C'est ce que n'enseignent point ces poètes séculiers qui se moquent de nos écoles. A ce propos, j'ai poussé rudement un de ces vaniteux personnages touchant le dieu Mars. Il s'agissait de l'étymologie du nom de Mars (Mavors); il demeura bouche close quand je lui découvris que ce mot venait demare vorans. Profitant de mes avantages, je lui montrai comme les neuf muses signifient les sept chœurs des anges, comme Mercurius vient demercatorum curius, ainsi que l'a prouvé notre maître Thomas de Walley, d'Angleterre, dans sa belle concordance des Métamorphoses d'Ovide avec l'Écriture Sainte, où l'on voit que le dragon du Psalmiste n'est autre que le serpent Python, que Diane est la Vierge Marie; que, dans la fable de Pirame et Thisbé, Pirame répond au fils de Dieu, et Thisbé à l'ame humaine. Voilà, lui dis-je en finissant, comment il convient d'étudier la poésie. Adieu, mon vénérable..., je vous tiendrai au courant des gestes du docteur Reuchlin, car j'ai quelqu'un à Tubingne qui m'a promis de m'en écrire.»
Vilipatius d'Anvers, bacculaurier, à M. Ortuin Gratius.
«Un frère prêcheur, disciple de notre Jacques d'Hoschstrat, a pensé me faire évanouir de douleur en m'apprenant que vous étiez malade. Je me suis remis toutefois, lorsque j'ai su que votre mal n'était qu'une enflure à la mamelle droite, vu que j'ai remède à ce mal, dont je connais d'ailleurs la cause probable. Vous êtes trop beau, mon vénérable; vous avez les cheveux gris cendré, des yeux noirs, le nez gros et la corpulence épaisse. Quelque femme se sera éprise de vous, qui, n'espérant guère mener à mal un homme de la vertu dont vous êtes, aura sans doute recouru à la magie pour s'en faire aimer par l'effet de son art diabolique; auquel cas, suivant ce que j'ai lu dans la librairie de nos docteurs à Rostoc, vous devez user de la merveilleuse recette que voici: un dimanche, prendre du sel béni, en tracer une croix sur sa langue, avaler ensuite ledit sel, puis mettre du même sel dans ses deux oreilles et ne les point secouer. Tout ira bien de la sorte, et je vous souhaite autant de bonnes nuits que la peau d'un âne a de poils.»
Antonius, quasi-docteur en médecine, à M. Ortuin Gratius.
«Mon très particulièrement cher maître, apprenez du nouveau.Je m'étais rendu d'Heidelberg à Strasbourg pour acheter des drogues dont nous manquons ici, et là je rencontrai un ami qui me dit qu'Erasme de Rotterdam, ce prétendu docteur qui sait tout, était pour lors dans cette ville. Un dîner fut d'abord arrangé par cet ami où l'omnisavant dut se trouver. J'avais fait provision de questions subtiles pour essayer mon homme sur la médecine. Le moment venu, les convives gardaient tous le silence, personne ne voulant commencer l'engagement. Enfin, après quelques mots proférés par l'omnisavant, d'une voix si faible que je veux être bâtard si j'en ai pu saisir un seul, notre hôte mit la conversation sur les Commentaires de César. Alors je pris la parole, et, selon votre méthode d'argumenterproetcontra, j'établis solidement qu'un guerrier ne pouvant donner à la fois ses soins à la guerre et aux lettres, Jules César n'avait pu écrire les commentaires qu'on nous donne sous son nom, et que leur véritable auteur était Suétone. Sur ce, Erasme de Rotterdam se prit à rire sans dire une parole. J'avais bien raison de penser que cet homme ne savait pas tout. Donc il ne sait pas la médecine; donc il est mauvais théologien, et vivez autant que le phénix. Je voudrais vous avoir ici, ou que le diable me confonde.»
Jean Labia, par la grâce de Dieu, protonotaire apostolique, à M. Ortuin Gratius.
«Ayant reçu, il y a trois jours,les Lettres des Hommes obscursque votre domination m'a envoyées, j'en ai fait part à mes amis, entre autres à un prêtre de Munster qui est excellent juriste, à un théologien de l'ordre des carmes qui a coutume de boire avec nous, et à Bernard Gelf, jeune docteur de Paris, qui les ont fort admirées, en se réjouissant avec moi du nombre d'amis que vous avez. Seulement le titre du livre a causé quelques débats. Pourquoi, s'est-on demandé, M. Ortuin Gratius appelle-t-il ses amishommes obscurs? Le juriste a prétendu que cette qualification couvrait d'illustres personnes, vu que Dioclétien était né de parens obscurs. Cette explication n'a pas complètement satisfait l'assemblée. Le théologien de Munster a dit que vous aviez voulu, par là, rentrer dans ce que dit Job, queveritas latet in obscuris, et quetrahitur sapientia de occultis. Bernard Gelf, qui est un homme ingénieux, a pensé que vous aviez choisi ce titre par opposition à celui du livre de Reuchlin, naguère imprimé,des Lettres des Hommes célèbres, et aussi par un sentiment tout chrétien d'humilité; d'autant qu'il est écrit que celui qui s'abaisse sera élevé. Au milieu de ce conflit, quoniam,ut dicitAristote, il n'est pas inutile de douter de chaque chose, daignez nous éclaircir et portez-vous bien.»
Maître Étienne Romedelantis à M. Ortuin Gratius.
«Mon maître, écoutez de belles choses! Nous avons ici uncertain docteur Murner, de l'ordre de Saint-François, qui, avec des cartes préparées comme pour le jeu, se vante d'enseigner la grammaire et la logique. Il sait de tout un peu, ce qui m'a fait dire de lui, ingénieusement, qu'il ne sait rien du tout. Ce merveilleux théologien est grand partisan de Reuchlin, par conséquent ennemi déclaré des docteurs de Cologne et de Paris, dont il exige, du Saint-Siége, la condamnation, sous menace de schisme en cas d'absolution. La principale raison de sa fureur est l'appui que nos maîtres ont prêté à Pfeffercorn pour s'être fait chrétien, de juif qu'il était. «Si ces gens-là, dit-il, agissaient en leur nom, ils n'auraient point recours, contre Reuchlin, aux œuvres d'un juif baptisé. D'ailleurs, le juif ne s'est fait baptiser que pour échapper aux poursuites de ses confrères qui l'accusaient de vol. Ce juif est un ignorant et l'opprobre de l'Allemagne.» C'est ainsi que parle Murner, et il ajoute bien d'autres injures. En attendant que Dieu le confonde, je l'ai confondu en lui prouvant que ces calomnies contre Pfeffercorn venaient de la jalousie de ses coréligionnaires; que, du reste, cet honnête homme était si bon chrétien, qu'il mangeait volontiers du porc et même des andouilles, et qu'il avait dernièrement gagné douze ames au paradis. «Il a donc tué douze hommes en état de grâce dans la forêt de Bohême avec ses amis les larrons?» m'a répondu Murner. Voyez la malice! Il est bon que vous la connaissiez.»
Frère Jean de Werdée à M. Ortuin Gratius.
«Vous êtes inquiet de la décision de Rome; vous vous figurez, d'après je ne sais quels ménagemens gardés par le pape avec Reuchlin, que votre condamnation duSpeculum ocularesera blâmée! Rassurez-vous, hommes de peu de foi! Ne savez-vous pas les usages de la cour de Rome! Ignorez-vous que là ce n'est pas une raison pour être condamné demain que d'avoir perdu sa cause hier; et que, si le pape a permis la lecture duSpeculum oculare, il peut tout aussi bien l'interdire, puisqu'il a le pouvoir de lier et de délier, puisque, suivant le droit canonique, il est le maître du monde, qu'il a, seul et sans concile, la main sur l'empereur même, qu'il est la loi suprême et unique, et qu'enfin,quamvis semel dixit ita, tamen postea potest dicere non? Du courage, donc! chassez de vos esprits ces peurs chimériques! Songez que notre maître Jacques d'Hoschstrat est dans la ville sainte, qu'il y défend notre cause et la foi chrétienne avec une extrême diligence, que naguère encore il avait à dîner, chez lui, nombre de courtisans, tels qu'un secrétaire apostolique et plusieurs auditeurs de Rote, qu'il leur a fait manger des perdrix, des faisans, des lièvres et de toute espèce de poissons, et boirebonum vinum corsicum, necnon græcum. Qu'avez-vous à redouter?»
Divers hommes obscurs à M. Ortuin Gratius.
«Notre maître Jacques d'Hoschstrat a fait des prodiges à Rome en notre faveur, cela est vrai, mais tant qu'il a eu de l'argent. Maintenant qu'il n'en a plus, et que la vermine envahit sa cape, il ne fait plus rien pour nous. Envoyez-lui donc de l'argent. Vous en manquez, dites-vous; eh bien! prenez celui des indulgences, mais envoyez de l'argent.
»L'insolence de nos adversaires est inénarrable. Je viens d'en frotter un qui avait osé m'appeler bourrique. «C'est toi qui es un âne, lui ai-je répondu, et je le prouve in barocco: Tout ce qui porte un fardeau est un âne: tu portes un fardeau, puisque tu tiens, sous ton bras, un livre qu'on t'a donné contre notre maître Jacques d'Hoschstrat; donc, tu es un âne.» Il n'avait pas eu la présence d'esprit de me nier la majeure, en sorte qu'il est resté court. Quels pauvres théologiens sont nos ennemis!... et vivez jusqu'à ce qu'un moineau pèse cent livres!
»Votre affaire ne marche pas bien à Rome: Le pape et les cardinaux sont irrités contre les universités de Cologne et de Paris, parce qu'elles ont brûlé leSpeculum ocularede Reuchlin sans attendre la décision du Saint-Siége apostolique. Vainement leur opposerait-on le suffrage de dix universités: ils répondent que dix universités peuvent se tromper, au lieu que le pape ne peut pas se tromper. Si vous perdez votre procès à Rome, le diable tiendra la chandelle.
»Ce qui contribue à gâter votre affaire à Rome est qu'on y a peu de confiance dans les juifs baptisés. Or, comme Pfeffercorn est un juif baptisé, son livre contre Reuchlin n'y a point de cours. On dit encore ici que les juifs, une fois qu'ils sont devenus bons chrétiens, cessent de puer, et qu'ainsi Pfeffercorn ne doit pas être bon chrétien, puis qu'il pue toujours. J'ai beau répondre que Pfeffercorn peut fort bien puer désormais comme chrétien, s'il a cessé de puer comme juif; et qu'il ne faut point condamner un homme sur le simple soupçon, sans quoi on condamnerait notre maître Arnold de Tongres comme sodomite, lui qui ne l'est assurément pas, puisque toutes les filles de Cologne le tiennent pour vierge; rien n'y fait, et les Romains continuent à me jeter à la tête que Pfeffercorn est mauvais Chrétien, parce qu'il pue toujours.
»Un official du sacré palais, fauteur de Reuchlin, m'a signalé divers articles du livre de Pfeffercorn qu'il juge hérétiques et entachés du crime de lèse-majesté. En voici deux: 1oPfeffercorn a dit de Reuchlin qu'en écrivant contre sonSpeculum manualeil a trahi Jésus-Christ comme Judaset pis encore. Donc il s'est mis au dessus de Jésus-Christ; 2oil taxe d'ignorance les princes défenseurs de Reuchlin. Or, par là, il porte atteinte au pape, aux cardinaux, à l'empereur qui admirent Reuchlin, lequel n'a pour ennemi puissantque le roi de France à l'instigation de Jacques d'Hoschstrat, et par condescendance pour l'université de Paris.
»Mon vénérable, j'ai perdu le terrain dans deux sentences. Si je le perds dans une troisième, le diable va devenir abbé. Les théologiens de Rome sont évidemment gagnés par l'argent de Reuchlin. Cependant tout espoir n'est pas perdu; Jacques d'Hoschstrat ne perd pas une occasion de faire boire les référendaires. Que Dieu l'assiste!
»Armez-vous donc, une bonne fois, de rigueur à Cologne. Empêchez les nouveaux théologiens de moissonner le champ d'autrui. Brûlez leurs livres. S'ils arguent, soit de l'hébreu, soit du grec, dites-leur que de bons théologiens n'ont que faire de grec ni d'hébreu, puisque l'Ecriture Sainte est traduite, que la science de l'hébreu est pernicieuse en ce qu'elle autorise les juifs contre les chrétiens, et aussi celle du grec, en ce qu'elle donne raison aux schismatiqueslatinizate semper et imponatis eis silencium.
»Bonne nouvelle! J'ai appris d'un bacculaurier de Stuttgard que les yeux de Reuchlin baissent. A peine a-t-il pu lire le dernier livre que Pfeffercorn a écrit contre lui. Ne vous reposez donc pas; écrivez de rechef. Si cet homme ne vous lit point, il ne pourra vous répondre, et s'il ne vous répond pas, vous aurez raison. Adieu, portez-vous hexamétriquement.
»On dit que Lefebvre d'Etaples est favorable à Reuchlin, qu'il prétend avoir été traité par les théologiens de Paris comme Jésus-Christ le fut par les Juifs. Mais qu'il dise ce qu'il voudra, l'université de Paris est pour nous; elle tient que Pfeffercorn est un juif intègre qui s'est fait baptiser dans le Seigneur. Aussi est-il de la tribu de Nephtali, de cette tribu dont il est écrit dans la Genèse:Nephtalim, Nephtalim, cervus emissus dans eloquia pulchritudinis.»
»Mon vénérable, je ne me plais point en Italie; je voudrais retourner en Allemagne. Ici point de sociabilité. Dès qu'on s'y est enivré seulement une fois, on y est appelécochon.Meretrices volunt multum pecuniæ, et tamen non sunt pulchræ, quamvis habent pulcherrimas vestes de serico et de cameloto. Quando modicum sunt senes, tunc statim habent curva dorsa, et vadunt quasi vellent merdare; et etiam comedunt allium, et fœtent maxime, et sunt nigræ, nec sunt albæ sicut in Alemania..... Audivi etiam quod supponitis ancillam impressoris Quentel, ita quod fecit puerum: hoc non deberetis facere, scilicet forare nova foramina. Hic habeo nec antiquas, neque novas, ergo volo redire in Alemaniam.... Valete tamdiu donec una alauda ponderat centum talenta.
»Vous m'avez recommandé, quand je serais à Rome, d'y chercher les livres nouveaux, et de vous les envoyer. Un notaire m'a parlé d'un certain poète qui passe pour une fontaine de poésie, et qu'on appelle Homère. Le mal est qu'il est en grec. Son livre traite du siége d'une grande cité nommée Troie, lequel aurait duré dix ans et aurait coûté tant de sang que les fleuves en auraient étérougis. On y parle de héros qui lancent des rochers, de chevaux qui prophétisent. Je ne puis croire de telles rêveries possibles, ni même que l'ouvrage soit authentique.
»C'est dans la nécessité qu'on connaît ses amis. J'ai un cousin que son père veut former aux arts libéraux, et envoyer à l'université, qui maintenant est envahie par les poètes séculiers. Je ne suis pas de cet avis, et je veux vous le confier, pour qu'il étudie à l'ancienne mode. Quoique je sois albertiste, il m'est égal que vous le mettiez au collége du Mont, où les études sont thomistes, attendu qu'il n'y a pas de notables différences entre les thomistes et les albertistes, si ce n'est que ces derniers tiennent que les adjectifs sont appellatifs, et que le corps mobile est sujet en physique, tandis que les autres ne le veulent pas; si ce n'est encore que les albertistes disent que la logique procède des secondes intentions aux premières, que le corps mobile, placé dans le vide, se meut successivement, et que la voie lactée est de nature céleste; pendant que les thomistes soutiennent que la logique descend des premières intentions aux secondes, que le mobile dans le vide se meut à l'instant, et que la voie lactée est de nature élémentaire. Il n'y a pas là de quoi m'effrayer. Sur toutes choses, prenez soin de soumettre mon disciple à la férule, selon ce qui est écrit dans les proverbes, chap. 23:Noli subtrahere a puero disciplinam. Si percusseris cum virga, non morietur.
»Vous désirez savoir ce que je pense de la foi de Pfeffercorn, et si elle sera persévérante. Je ne sais que vous en dire. Il y a bien du danger avec les juifs convertis. On raconte ceci: L'un d'eux, à l'article de la mort, fit venir un chien et un lièvre, les fit lâcher dans sa chambre, et aussitôt le chien mangea le lièvre; puis il fit venir un chat et une souris, les fit lâcher, et le chat mangea la souris; alors le moribond prit la parole, et dit: «Le naturel revient toujours; c'est pourquoi je meurs juif.» On raconte aussi qu'un autre juif converti, étant sur ses fins, commanda qu'on lui fît cuire une pierre dans de l'eau bouillante, et, sur l'observation qui lui fut faite, qu'une pierre ne saurait cuire, il répondit: «Que pareillement un juif ne saurait cesser d'être juif.» Faites votre profit de ceci, et portez-vous bien.
»Juste ciel! Que m'apprend-on? Que nos amis de Cologne sont résolus de rompre avec la cour de Rome, si elle approuve Reuchlin, et de s'en aller prêcher l'hérésie en Bohême? Qu'ils n'en fassent rien! Surtout qu'ils n'en disent rien! Ce serait un grand scandale, et nous n'aurions plus d'aumônes; tout irait aux Augustins. Envoyez plutôt de l'argent à Jacques d'Hoschstrat qui en manque, et qui marche à pied dans la poussière, lui que j'ai vu arriver à Rome avec trois bons chevaux.
»Un librivendeur m'a dénoncé divers écrits de prétendus théologiens qui soutiennent Reuchlin et nous menacent; tels que Herman Buschins, le comte de Nova-Aquila, chanoine de Cologne,et un certain Bilibaldus de Nuremberg. Mais je me suis dit: «Qui moritur minis, ille compulsabitur bombis.» On cite encore, parmi nos adversaires, Philippe Mélanchton, Jacob Wimpheling, Beatus Rhenanus, Nicolas Gerbelius, un étudiant de Bologne, nommé Ulric de Hutten, et peut-être aussi Érasme de Rotterdam, quoique ce soit un homme à part et qui marche d'ordinaire pour son compte.Bombi, bombi sunt minæ.Les juristes et les poètes ne prévaudront point sur nos maîtres dans les sept arts libéraux.
»Recevez mes félicitations, mon vénérable, de la victoire que nous venons de remporter à Rome contre Reuchlin. Le pape lui impose silence désormais. C'est une assurance, pour nous, d'avoir raison. La fureur de nos ennemis est au comble. Ils disent que nos maîtres, dans les sept arts, sont des ânes superbes. Ils s'emportent contre nos moines et les accusent de ne savoir pas un mot de latin. Tenons ferme. Figurez-vous l'audace de Wimpheling qui ose avancer que Jésus-Christ n'était pas moine, contre la preuve qu'en a donnée notre docteur Thomas Murner. Que s'ensuivra-t-il? C'est qu'il sera hérétique, vu que les moines sont si bien les enfans de Dieu, que Jésus-Christ a été moine.» (La victoire, dont le correspondant parle ici, ne fut pas complète. Rome, ayant des affaires plus pressantes, ne décida rien sur leSpeculum oculare. Elle se contenta d'incliner pour les adversaires de Reuchlin, et recourut d'ailleurs, dans cette occasion, à son grand principe dans les affaires délicates, l'appel au temps.)
Rupertus Cuculus M. Ortuino Gratio (ultima epistola).
«Maître, il n'est bruit que des méchancetés que vous et vos confrères de Cologne avez faites à Reuchlin. Je ne puis assez m'étonner quand des ânes à deux têtes, comme vous messieurs les philosophes naturels, osent ainsi tourmenter un homme de sa science et de sa piété. Pour vous être associés contre lui à un misérable juif tel que Pfeffercorn, il faut que vous soyez de vrais Judas: chacun cherche son semblable. Puissiez-vous finir au gibet, lui, vous et vos compagnons!Quanquam, quoniam, quidem omnia illa vera sint, je vous adresse cette dernière lettre pour que vous en fassiez part aux docteurs qui siègent avec vous dans la chaire pestilentielle. Ecrit d'Heidelberg,apud Lipsium claudicantem qui sinit unum sibi cum naso in culum currere.»
On reconnaît, à ce langage, la violence de l'esprit réformateur qui bientôt devait embraser le monde chrétien. Il est triste de penser que cent années de guerres cruelles, que le sang de trois générations aient suivi ces satires méritées, sinon justifiables; mais il est consolant de voir que ces excès et ces malheurs même aient ramené l'Église à cette science tolérante et simple,à cette piété douce, à cette gravité, à cette pureté de mœurs qu'on lui revoit aujourd'hui. Un tel spectacle doit faire tomber l'ironie, rougir la haine, désarmer l'incrédulité; car, en de telles matières, ce qui édifie est nécessairement bon, et ce qui dure est bien fondé. Nous terminerons ici notre analyse, abandonnant aux curieux la lettre de Benoît Passavant (Théodore de Bèze) au docteur Pierre Liset, abbé de Saint-Victor, et d'abord président au parlement de Paris, lettre remplie de sel et de génie satirique aussi bien que le pamphlet d'Ulric de Hutten, mais que sa brièveté dispense d'analyser.
DÉTERMINATIONDE LA FACULTÉ THÉOLOGALE DE PARISSUR LA DOCTRINE DE LUTHER.Cum privilegio: Ces présentes ont été faictes en l'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent et un, au quinzième jour d'apvril. 1 vol. in-4 gothique, avec frontispice sur bois. 12 feuillets non chiffrés et des signatures de B.III.(1521.)Dans ce livret, aujourd'hui difficile à rencontrer, le doyen de la Faculté théologale de Paris s'adresse à tous vrais chrétiens catholiques, au nom de sa corporation, et s'autorise, en débutant,de Monseigneur sainct Paoul, vaisseau d'élection, tubicinateur évangélicque, docteur et maistre de la gent, etc., etc., pour condamner la doctrine nouvelle qu'il dit sortie, ainsi que toutes les hérésies, d'une génération de vipères. Luther, selon lui, n'est point un enfant légitime de l'épouse, mais un bâtard de la chambrière. Après ce préambule, viennent les propositions condamnées, lesquelles sont au nombre de 19 sur les sacremens, de 1 sur les constitutions de l'Église, de 1 sur l'égalité des œuvres, de 2 sur les vœux, de 1 sur l'essence divine, de 2 sur diverses matières, de 10 sur la contrition, de 7 sur la confession, de 4 sur l'absolution, de 1 sur l'espérance, de 1 sur la peine des hérétiques, de 1 sur l'observation des légales, de 1 sur la bataille contre les Turcs, de 1 sur la liberté des ecclésiastiques, de 8 sur la satisfaction, de 2 sur ceux qui vont au sacrement de l'autel, de 2 sur la certitude de charité, de 5 sur les péchés, de 6 sur les commandemens, de 4 sur les conseils évangéliques, de 9 sur le purgatoire, de 2 sur les conciles généraux, de 5 sur le libéral arbitre, et enfin de 7 sur la philosophie et la théologie scolastiques, total 101; nombre égal aux propositions condamnées, un siècle plus tard, dans Jansénius.Il n'est point de notre ressort d'opiner sur de telles matières; mais, s'il nous était permis d'énoncer nos idées touchant ces propositions, nous dirions que la plupart nous ont paru porter une atteinte évidente à la foi chrétienne, et qu'il était au moins bien difficile à Luther de se maintenir dans la communion des disciples de Jésus-Christ, après les avoir soutenues: nous n'en citerons pour preuves que les deux suivantes, sur le libre arbitre:1o. Le libéral arbitre n'est point seigneur de ses actes.2o. Le libéral arbitre, quand il fait ce qui est en soi, pèche mortellement.
Cum privilegio: Ces présentes ont été faictes en l'an de l'Incarnation de Nostre-Seigneur Jésus-Christ mil cinq cent et un, au quinzième jour d'apvril. 1 vol. in-4 gothique, avec frontispice sur bois. 12 feuillets non chiffrés et des signatures de B.III.
(1521.)
Dans ce livret, aujourd'hui difficile à rencontrer, le doyen de la Faculté théologale de Paris s'adresse à tous vrais chrétiens catholiques, au nom de sa corporation, et s'autorise, en débutant,de Monseigneur sainct Paoul, vaisseau d'élection, tubicinateur évangélicque, docteur et maistre de la gent, etc., etc., pour condamner la doctrine nouvelle qu'il dit sortie, ainsi que toutes les hérésies, d'une génération de vipères. Luther, selon lui, n'est point un enfant légitime de l'épouse, mais un bâtard de la chambrière. Après ce préambule, viennent les propositions condamnées, lesquelles sont au nombre de 19 sur les sacremens, de 1 sur les constitutions de l'Église, de 1 sur l'égalité des œuvres, de 2 sur les vœux, de 1 sur l'essence divine, de 2 sur diverses matières, de 10 sur la contrition, de 7 sur la confession, de 4 sur l'absolution, de 1 sur l'espérance, de 1 sur la peine des hérétiques, de 1 sur l'observation des légales, de 1 sur la bataille contre les Turcs, de 1 sur la liberté des ecclésiastiques, de 8 sur la satisfaction, de 2 sur ceux qui vont au sacrement de l'autel, de 2 sur la certitude de charité, de 5 sur les péchés, de 6 sur les commandemens, de 4 sur les conseils évangéliques, de 9 sur le purgatoire, de 2 sur les conciles généraux, de 5 sur le libéral arbitre, et enfin de 7 sur la philosophie et la théologie scolastiques, total 101; nombre égal aux propositions condamnées, un siècle plus tard, dans Jansénius.
Il n'est point de notre ressort d'opiner sur de telles matières; mais, s'il nous était permis d'énoncer nos idées touchant ces propositions, nous dirions que la plupart nous ont paru porter une atteinte évidente à la foi chrétienne, et qu'il était au moins bien difficile à Luther de se maintenir dans la communion des disciples de Jésus-Christ, après les avoir soutenues: nous n'en citerons pour preuves que les deux suivantes, sur le libre arbitre:
1o. Le libéral arbitre n'est point seigneur de ses actes.2o. Le libéral arbitre, quand il fait ce qui est en soi, pèche mortellement.
1o. Le libéral arbitre n'est point seigneur de ses actes.
2o. Le libéral arbitre, quand il fait ce qui est en soi, pèche mortellement.
LE LIVRE DES PASSE-TEMPSDES DEZ,Ingénieusement compilé par maistre Laurent Lesperit, pour responce de vingt questions par plusieurs souventtes fois faictes et desirées, à sçavoir qui sont spécifiées au retour de ce feuillet en la roue de fortune, desquelles, selon le nombre des poincts d'ung trait de trois dez, les responces sont par subtilles calculations, selon l'ordonnance de praticquer ce petit volume après le renvoy des signes aux sphères de ce présent livre, mis en profeties, situés après les dictes sphères comme se peult facilement appercevoir. Translaté d'italien en françoys par maistre Anthitus Faure, lequel a esté nouuellement visité et diligemment corrigé de plusieurs faultes qui estoient en icelui.(1528.)Cette rare plaquette in-4, imprimée en gothique, avec portraits, figures, sphères, roues de fortune, signes zodiacaux en bois, contient 87 feuillets non chiffrés. Le pronostiqueur commence par rapporter diverses destinées humaines à autant de figures en bois, qui sont placées elles-mêmes sous différens signes du zodiaque. Ainsi, veux-tu savoir si ta vie doit être heureuse? va au roi Salomon qui va au signe du soleil; si ta femme est loyale et belle? va au roi Turno qui va au signe du scorpion; si l'amant est aimé de sa dame? va au roi Agamemnon qui va au signecueur; quelle abondance de biens tu auras? va au roi Ptolémée qui va au signe de l'écrevisse, etc., etc., etc. Ensuite viennent de naïves prophéties d'Adam, de David, d'Isaac, de Joseph, de Jacob, de Tobie, de Jonas, de Mathusalem, d'Ezéchiel, de Siméon, d'Elysée, d'Abraham, de Moïse, de Balaam, de Noé, d'Elie, d'Abuch, de Nephtalim, de Daniel et d'Isaïe. Ces prophéties sont accompagnées de numéros qui vous renvoient aux différens signes sous lesquels vos destinées sont placées; en sorte, par exemple, que, si vous avez le no55, d'Isaïe,il est incontestable que vous vivrez bien et seurement, joyeusement et longuement; si le no1, d'Adam:Tu mourras en estat de grâceS'en paradis dois avoir place, etc., etc.Nous ne demandons pas mieux qu'on sourie de pitié en lisant de telles folies de l'an 1528; mais alors il ne faut pas, en 1833, aller consulter mademoiselle Le Normand.L'original italien de ce livre est cité par le Doni, dans salibraria prima, et y porte pour titre:Il libro della Ventura.
Ingénieusement compilé par maistre Laurent Lesperit, pour responce de vingt questions par plusieurs souventtes fois faictes et desirées, à sçavoir qui sont spécifiées au retour de ce feuillet en la roue de fortune, desquelles, selon le nombre des poincts d'ung trait de trois dez, les responces sont par subtilles calculations, selon l'ordonnance de praticquer ce petit volume après le renvoy des signes aux sphères de ce présent livre, mis en profeties, situés après les dictes sphères comme se peult facilement appercevoir. Translaté d'italien en françoys par maistre Anthitus Faure, lequel a esté nouuellement visité et diligemment corrigé de plusieurs faultes qui estoient en icelui.
(1528.)
Cette rare plaquette in-4, imprimée en gothique, avec portraits, figures, sphères, roues de fortune, signes zodiacaux en bois, contient 87 feuillets non chiffrés. Le pronostiqueur commence par rapporter diverses destinées humaines à autant de figures en bois, qui sont placées elles-mêmes sous différens signes du zodiaque. Ainsi, veux-tu savoir si ta vie doit être heureuse? va au roi Salomon qui va au signe du soleil; si ta femme est loyale et belle? va au roi Turno qui va au signe du scorpion; si l'amant est aimé de sa dame? va au roi Agamemnon qui va au signecueur; quelle abondance de biens tu auras? va au roi Ptolémée qui va au signe de l'écrevisse, etc., etc., etc. Ensuite viennent de naïves prophéties d'Adam, de David, d'Isaac, de Joseph, de Jacob, de Tobie, de Jonas, de Mathusalem, d'Ezéchiel, de Siméon, d'Elysée, d'Abraham, de Moïse, de Balaam, de Noé, d'Elie, d'Abuch, de Nephtalim, de Daniel et d'Isaïe. Ces prophéties sont accompagnées de numéros qui vous renvoient aux différens signes sous lesquels vos destinées sont placées; en sorte, par exemple, que, si vous avez le no55, d'Isaïe,il est incontestable que vous vivrez bien et seurement, joyeusement et longuement; si le no1, d'Adam:
Tu mourras en estat de grâceS'en paradis dois avoir place, etc., etc.
Tu mourras en estat de grâce
S'en paradis dois avoir place, etc., etc.
Nous ne demandons pas mieux qu'on sourie de pitié en lisant de telles folies de l'an 1528; mais alors il ne faut pas, en 1833, aller consulter mademoiselle Le Normand.
L'original italien de ce livre est cité par le Doni, dans salibraria prima, et y porte pour titre:Il libro della Ventura.
ANTONIUS DE ARENA(Antoine de la Sable),Provençalis de bragardissima villa de Soleriis (Soliers), ad suos compagnones qui sunt de persona friantes, Bassas dansas et Branlas practicantes novellas, de guerra romana, neapolitana et genuensi, mandat; una cum epistola ad fallotissimam suam garsam, Janam Rosæam, pro passando tempus.A Paris, par Nicolas Bonfons, demeurant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Saint-Nicolas. 1 petit vol. in-8 de 35 feuillets, lettres rondes, finissant par ces mots: «Explicit utilissimum opus guerrarum et dansarum impressarum in bragardissima villa de Paris, per discretum hominem magistrum Julium Delfinum de Piemontum, de anno mille cincentum et septanta quatuor ad vinta unum de mense aprile.»Cette édition, qu'il ne faut pas confondre avec celle de Galliot du Pré, sous la même date, n'est pas moins rare. M. Brunet ne paraît pas l'avoir connue, puisqu'il ne la cite pas; mais rien de plus naturel ici que les omissions, vu le grand nombre d'éditions qui ont reproduit les poésies macaroniques d'Antoine de la Sable. La première de toutes, selon M. Brunet (et l'on en compte 13, selon M. Tabaraud), est celle pet. in-8 goth. (sans date), de 40 feuillets non chiffrés, à 23 lignes par page; et la deuxième est celle de 1529, qui figure au catalogue de la Vallière, sous le n. 2689. L'édition de 1670,stampata in stampatura stampatorum, que nous possédons en seconde édition, quoique la meilleure et la plus complète de toutes, est moins belle que la nôtre de 1574-76, étant moitié en lettres italiques, moitié en lettres rondes. On ne doit pas d'ailleurs tant la vanter de ce qu'elle est plus complète que les autres, attendu qu'Antoine de la Sable n'est point l'auteur des pièces qu'elle renferme en plus, savoir: la Guerre huguenote de 1574 (bellum huguenoticum), qui est de Remy Belleau: et les divers poèmes macaroniques (nova novorum novissima poemata), la plupart de Bartholomée Bolla de Bergame, dit l'Apollon des poètes, lequel Apollon est un plaisant bien insipide, surtout auprès du spirituel Aréna. Quant à la jolie édition de Londres (Paris), 1758, in-12, que nous avons, en troisième, sur papier fort, et qui contient les mêmes choses que celle de 1670, moins toute la partie des poèmes bergamasques, elle a le mérite de nous offrir, outre une courte préface française très bien faite, un petit poème burlesque, en latin macaronique, sur la mort de très illustre Michel Morin, l'omnis homo, tombé du haut d'un orme en dénichant un nid de pie.Morini tombantis caput et collum gribouillantur, etc., etc.(1529-36-74—1670—1758-60.)Antonius de Aréna, jurisconsulte, élève d'Alciat, et poète macaronique, imitateur de Merlin Cocaïe, naquit à Soliers, diocèsede Toulon, d'une famille connue, dès leXIIIesiècle, sous le nom de la Sable, qu'il a latinisé. Sa jeunesse fut plus libre qu'exemplaire, comme le témoignent ses poèmes sur l'art des danses, branles et gambades, dédiés à sa garce Jeanne Rosée; et sa carrière de légiste fut bornée, puisqu'il mourut, en 1544, simple juge à Saint-Remy, diocèse d'Arles; mais il avait l'esprit satirique, avec une imagination tournée à la gaîté, et ces dispositions lui assurèrent des succès plus durables que n'en valurent l'étude et l'interprétation des lois à son maître, le savant Milanais, dont le monde, aujourd'hui, ne connaît plus que le nom et quelques pauvres emblêmes. C'est que la nature humaine, base unique des arts d'agrément, ne change point, tandis que nos connaissances, qui servent de fondement aux arts utiles, sont soumises à des vicissitudes perpétuelles. Il y aurait ici matière à réfléchir, s'il était permis de penser sérieusement au début d'un extrait macaronique; mais Aréna, moins que tout autre, ne veut de réflexions sérieuses. Son seul but est de plaire, ou peut-être même de s'amuser. Ses premières poésies retracent, en latin burlesque, le sac de Rome, exécuté, en 1527, par l'armée impériale du connétable de Bourbon. Il y raconte plaisamment ses dangers, ses souffrances, ses misères; comme quoi il jura de ne plus retourner à la guerre, après cette triste expédition, et comme ses camarades l'embauchèrent de nouveau pour accompagner Lautrec à Naples.Le voilà donc arrivé à Naples avec l'armée française...in pogio realo fuerunt tentoria nostra. Tout allait bien, quand la maladie, eh! quelle maladie, grand Dieu! vint tout gâter.Oy ventres, plagos, ô feges, ô mala goutta,Oy, oy, las gambas, ô mala goutta tace.Per totum mundum, grossa vairola vogat, etc., etc.Nostras personas brulabant atque calores,Multum chaudassus paysius ille manet.Cum perdutus ero, nullus me quærat in illo:Ordius et brutus et malè sanus adest, etc., etc.;Pour comble de maux,Lautrecum dominum febris post grossa tuavit... O Dieu! grand Dieu! que vouliez-vous que nous fissions dans cette occurrence?...Deus, atque Deus, quid vis quod nos faciamus?... Nous fîmes pour le mieux, ce fut tout... Dieu châtie bien ceux qu'il aime... Après la guerre de Rome et celle de Naples, vient celle de Gênes...Quand Gênes, la changeante, vit notre armée en désarroi, tout d'abord elle se rébella contre nous, et André Doria pareillement...Ce fut bien à tort, car la France traite noblement les gens. Notre roi est un roi bénin, brave, bon bragard, gaillard,grandis valdèetbellissimus...; qui connaît et fait respecter les lois et l'équité; qui guérit les écrouelles,escrolas sanat...; qui a rétabli Rome que les infidèles avaient pillée...; qui a soutenu la foi, comme firent toujours ses ancêtres, selon ce que nos livres disent... Ah! trahison, trahison ribaude!... Sans la trahison, la France eût été la maîtresse du monde... Toutefois, Dieu est juste, il est bon soldat, il vengera notre roi François..., il punira les traîtres..., il fera des Français un peuple invincible... Mais c'est assez parler de la guerre, qui m'a fait tant de maux...; il est l'heure de parler de gentillesses et de danses.DES GENTILLESSES DES ÉTUDIANS.Gentigalantes sunt omnes instudiantes, gentils galans sont tous les écoliers...;et bellas garsas semper amare solent, c'est un usage immémorial chez eux d'aimer les belles garces...;mundum præsentem sanctaque jura regunt, ils sont les oracles de la loi et gouvernent le monde à présent...;si non sit lectus, terra cubile facit, faute de lit, la terre leur fait couchette, etc... Il est vrai qu'ils sont querelleurs autant que galans... Voyez-les, dans Avignon, prendre partie pour ou contre un abbé... Les voilà tous armés de bâtons et tenant à deux mains de longues épées qui, tantôt à droite, tantôt à gauche, ne font pas grand mal,qui fere taillabant undique nihil... Grande est la fureur, grande est la rumeur...; mais la paix est bientôt faite..., tout ce bruit finit en grosse riaille (in grossa riailla)... Avignon est une heureuse et bragarde cité, disons-le... En tout, quelle belle chose que cette Provence!... et ce parlement d'Aix!parlamentum sapium sapienter aquense, qui fait si grande justice et si brève... Et ces étudians de Toulouse, encore!... Quelle gloire pour le midi!plures in numero sunt, bragat docta Tolosa... Comme ils lisent! comme ils expliquent! comme ils entretiennent des filles! comme ils enfoncent les portes!... Quand la goguette passe mesure, le parlement, courroucé, la réprime... Toutefois, c'est avec douceur...,plura juventuti parcere nempè decet... Tels sont les étudians...; tu les connais, lecteur!...sunt flores mundi semper amando Deum... Regarde l'étudiant s'arracher du toit paternel, par amour pour la science... Son père l'embrasse, le bénit, lui donne un mulet, des conseils, peu d'argent, et le voilà parti!... Les étudians sont subtils... Lapeste elle-même ne saurait les atteindre...; dès qu'ils la sentent, ils emballent leurs livres et fuient devant elle, en changeant mille et mille fois de logis... Ils prient Dieu ainsi: Seigneur, éloignez de nous la peste et secourez notre misère!... A force d'échapper à la peste et de changer de logis, les voilà devenus savans jurisconsultes... Ici, j'aurais cent langues, que je ne pourrais assez chanter leurs louanges... C'est merveille de les voir danser et bragarder avec les jeunes filles, de les entendre s'écrier:vivent l'amour et les garces!tout en dansant au son du tympanon.Maintenant parlons des basses danses... Il faut m'écouter pour savoir danser, et il faut savoir danser; car ceux qui ne savent pas danser sont l'objet des brocards de toutes les femmes et de tous les jeunes gens...Ergo qui vultis vos calignare puellasDulciter ac illis basia longa dore, etc.Ecoutez-moi et apprenez à danser!... J'en ai bien baisé pour avoir su danser...,experto crede Roberto... Je vous préviens, d'ailleurs, qu'il n'y a point de danses au paradis, et qu'après votre mort vous ne danserez plus... Dansez donc de votre vivant... Vous énumérer toutes les sortes de danses, je ne le ferai; cela ne se peut... Les danses se renouvellent sans cesse... Il n'est plus question aujourd'hui des danses de nos pères, de la danse:Monsieur, ma mio, lo brot de la vigna friado; ni de la danse:En tout noble cœur, fleur de beauté; ni de la danse:Toto, avant, reculo, tiro, tiro, reculo... Je vais vous donner des règles générales pour danser toute espèce de danse...,incipiendo dansam fit reverentia semper... Otez votre barrette avec trois doigts seulement et la remettez lentement sur votre tête...; partez de la jambe gauche...; donnez la main droite à votre danseuse..., mais ayez les mains nues...; point de gants, entendez-vous?... Si vous dansez avec deux belles, faites en sorte de les regarder toutes deux à la fois, pour en être aimé, etc., etc.Suivent, sans nombre, des leçons techniques sur les pas doubles et simples, sur la reprise, le congé, les branles et autres parties de l'art dans lesquelles le poète triomphe heureusement et gaîment des difficultés de la versification. Ces leçons se terminent par une longue admonition aux danseurs, remplie de conseils fort sages, tels que de ne se point moucher avec les doigts...Nasum digitis de non moccare recorda.Et rotare cave quando dansabis, amice.Tu quoque per dansas nunquam sautando petabis.Ubertam boccam nunquam dansando tenebis.Et non escraches morvelos ante puellas.Ceci est un peu sale, mais voilà qui est plus délicat:Si bene, flaterias parlementando puellis,Dulces parolas fœmina semper amat.Et voici qui est plus relevé.In dansis etiam nunquam sis, oro, superbus!Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc.En tout, ces petits poèmes sont trop crus, mais fort plaisans. Quant à l'épître du poète amoureux à Jeanne Rosée, sa belle, c'est tout uniment une longue et catégorique requête à l'effet de terminer son martyre et pas davantage.Grandem perdonem gagnabis de paradisoSi tu me facias corpus habere tuum.Jamais fille, que je pense, ne s'est laissé séduire par de telles paroles, il y faut encore autre chose; mais il est temps de venir au chef d'œuvre d'Antoine de la Sable, c'est à dire au récit satirique de la folle entreprise tentée par Charles-Quint sur la Provence, en l'année 1536, laquelle fit tant d'honneur au patriotisme des Provençaux et valut au connétable Anne de Montmorency, par son heureuse et menaçante inaction dans son camp d'Avignon, le surnom de Fabius français.
Provençalis de bragardissima villa de Soleriis (Soliers), ad suos compagnones qui sunt de persona friantes, Bassas dansas et Branlas practicantes novellas, de guerra romana, neapolitana et genuensi, mandat; una cum epistola ad fallotissimam suam garsam, Janam Rosæam, pro passando tempus.A Paris, par Nicolas Bonfons, demeurant en la rue Neufve-Nostre-Dame, à l'enseigne Saint-Nicolas. 1 petit vol. in-8 de 35 feuillets, lettres rondes, finissant par ces mots: «Explicit utilissimum opus guerrarum et dansarum impressarum in bragardissima villa de Paris, per discretum hominem magistrum Julium Delfinum de Piemontum, de anno mille cincentum et septanta quatuor ad vinta unum de mense aprile.»
Cette édition, qu'il ne faut pas confondre avec celle de Galliot du Pré, sous la même date, n'est pas moins rare. M. Brunet ne paraît pas l'avoir connue, puisqu'il ne la cite pas; mais rien de plus naturel ici que les omissions, vu le grand nombre d'éditions qui ont reproduit les poésies macaroniques d'Antoine de la Sable. La première de toutes, selon M. Brunet (et l'on en compte 13, selon M. Tabaraud), est celle pet. in-8 goth. (sans date), de 40 feuillets non chiffrés, à 23 lignes par page; et la deuxième est celle de 1529, qui figure au catalogue de la Vallière, sous le n. 2689. L'édition de 1670,stampata in stampatura stampatorum, que nous possédons en seconde édition, quoique la meilleure et la plus complète de toutes, est moins belle que la nôtre de 1574-76, étant moitié en lettres italiques, moitié en lettres rondes. On ne doit pas d'ailleurs tant la vanter de ce qu'elle est plus complète que les autres, attendu qu'Antoine de la Sable n'est point l'auteur des pièces qu'elle renferme en plus, savoir: la Guerre huguenote de 1574 (bellum huguenoticum), qui est de Remy Belleau: et les divers poèmes macaroniques (nova novorum novissima poemata), la plupart de Bartholomée Bolla de Bergame, dit l'Apollon des poètes, lequel Apollon est un plaisant bien insipide, surtout auprès du spirituel Aréna. Quant à la jolie édition de Londres (Paris), 1758, in-12, que nous avons, en troisième, sur papier fort, et qui contient les mêmes choses que celle de 1670, moins toute la partie des poèmes bergamasques, elle a le mérite de nous offrir, outre une courte préface française très bien faite, un petit poème burlesque, en latin macaronique, sur la mort de très illustre Michel Morin, l'omnis homo, tombé du haut d'un orme en dénichant un nid de pie.Morini tombantis caput et collum gribouillantur, etc., etc.
(1529-36-74—1670—1758-60.)
Antonius de Aréna, jurisconsulte, élève d'Alciat, et poète macaronique, imitateur de Merlin Cocaïe, naquit à Soliers, diocèsede Toulon, d'une famille connue, dès leXIIIesiècle, sous le nom de la Sable, qu'il a latinisé. Sa jeunesse fut plus libre qu'exemplaire, comme le témoignent ses poèmes sur l'art des danses, branles et gambades, dédiés à sa garce Jeanne Rosée; et sa carrière de légiste fut bornée, puisqu'il mourut, en 1544, simple juge à Saint-Remy, diocèse d'Arles; mais il avait l'esprit satirique, avec une imagination tournée à la gaîté, et ces dispositions lui assurèrent des succès plus durables que n'en valurent l'étude et l'interprétation des lois à son maître, le savant Milanais, dont le monde, aujourd'hui, ne connaît plus que le nom et quelques pauvres emblêmes. C'est que la nature humaine, base unique des arts d'agrément, ne change point, tandis que nos connaissances, qui servent de fondement aux arts utiles, sont soumises à des vicissitudes perpétuelles. Il y aurait ici matière à réfléchir, s'il était permis de penser sérieusement au début d'un extrait macaronique; mais Aréna, moins que tout autre, ne veut de réflexions sérieuses. Son seul but est de plaire, ou peut-être même de s'amuser. Ses premières poésies retracent, en latin burlesque, le sac de Rome, exécuté, en 1527, par l'armée impériale du connétable de Bourbon. Il y raconte plaisamment ses dangers, ses souffrances, ses misères; comme quoi il jura de ne plus retourner à la guerre, après cette triste expédition, et comme ses camarades l'embauchèrent de nouveau pour accompagner Lautrec à Naples.
Le voilà donc arrivé à Naples avec l'armée française...in pogio realo fuerunt tentoria nostra. Tout allait bien, quand la maladie, eh! quelle maladie, grand Dieu! vint tout gâter.
Oy ventres, plagos, ô feges, ô mala goutta,Oy, oy, las gambas, ô mala goutta tace.Per totum mundum, grossa vairola vogat, etc., etc.Nostras personas brulabant atque calores,Multum chaudassus paysius ille manet.Cum perdutus ero, nullus me quærat in illo:Ordius et brutus et malè sanus adest, etc., etc.;
Oy ventres, plagos, ô feges, ô mala goutta,
Oy, oy, las gambas, ô mala goutta tace.
Per totum mundum, grossa vairola vogat, etc., etc.
Nostras personas brulabant atque calores,
Multum chaudassus paysius ille manet.
Cum perdutus ero, nullus me quærat in illo:
Ordius et brutus et malè sanus adest, etc., etc.;
Pour comble de maux,Lautrecum dominum febris post grossa tuavit... O Dieu! grand Dieu! que vouliez-vous que nous fissions dans cette occurrence?...Deus, atque Deus, quid vis quod nos faciamus?... Nous fîmes pour le mieux, ce fut tout... Dieu châtie bien ceux qu'il aime... Après la guerre de Rome et celle de Naples, vient celle de Gênes...
Quand Gênes, la changeante, vit notre armée en désarroi, tout d'abord elle se rébella contre nous, et André Doria pareillement...Ce fut bien à tort, car la France traite noblement les gens. Notre roi est un roi bénin, brave, bon bragard, gaillard,grandis valdèetbellissimus...; qui connaît et fait respecter les lois et l'équité; qui guérit les écrouelles,escrolas sanat...; qui a rétabli Rome que les infidèles avaient pillée...; qui a soutenu la foi, comme firent toujours ses ancêtres, selon ce que nos livres disent... Ah! trahison, trahison ribaude!... Sans la trahison, la France eût été la maîtresse du monde... Toutefois, Dieu est juste, il est bon soldat, il vengera notre roi François..., il punira les traîtres..., il fera des Français un peuple invincible... Mais c'est assez parler de la guerre, qui m'a fait tant de maux...; il est l'heure de parler de gentillesses et de danses.
Gentigalantes sunt omnes instudiantes, gentils galans sont tous les écoliers...;et bellas garsas semper amare solent, c'est un usage immémorial chez eux d'aimer les belles garces...;mundum præsentem sanctaque jura regunt, ils sont les oracles de la loi et gouvernent le monde à présent...;si non sit lectus, terra cubile facit, faute de lit, la terre leur fait couchette, etc... Il est vrai qu'ils sont querelleurs autant que galans... Voyez-les, dans Avignon, prendre partie pour ou contre un abbé... Les voilà tous armés de bâtons et tenant à deux mains de longues épées qui, tantôt à droite, tantôt à gauche, ne font pas grand mal,qui fere taillabant undique nihil... Grande est la fureur, grande est la rumeur...; mais la paix est bientôt faite..., tout ce bruit finit en grosse riaille (in grossa riailla)... Avignon est une heureuse et bragarde cité, disons-le... En tout, quelle belle chose que cette Provence!... et ce parlement d'Aix!parlamentum sapium sapienter aquense, qui fait si grande justice et si brève... Et ces étudians de Toulouse, encore!... Quelle gloire pour le midi!plures in numero sunt, bragat docta Tolosa... Comme ils lisent! comme ils expliquent! comme ils entretiennent des filles! comme ils enfoncent les portes!... Quand la goguette passe mesure, le parlement, courroucé, la réprime... Toutefois, c'est avec douceur...,plura juventuti parcere nempè decet... Tels sont les étudians...; tu les connais, lecteur!...sunt flores mundi semper amando Deum... Regarde l'étudiant s'arracher du toit paternel, par amour pour la science... Son père l'embrasse, le bénit, lui donne un mulet, des conseils, peu d'argent, et le voilà parti!... Les étudians sont subtils... Lapeste elle-même ne saurait les atteindre...; dès qu'ils la sentent, ils emballent leurs livres et fuient devant elle, en changeant mille et mille fois de logis... Ils prient Dieu ainsi: Seigneur, éloignez de nous la peste et secourez notre misère!... A force d'échapper à la peste et de changer de logis, les voilà devenus savans jurisconsultes... Ici, j'aurais cent langues, que je ne pourrais assez chanter leurs louanges... C'est merveille de les voir danser et bragarder avec les jeunes filles, de les entendre s'écrier:vivent l'amour et les garces!tout en dansant au son du tympanon.
Maintenant parlons des basses danses... Il faut m'écouter pour savoir danser, et il faut savoir danser; car ceux qui ne savent pas danser sont l'objet des brocards de toutes les femmes et de tous les jeunes gens...
Ergo qui vultis vos calignare puellasDulciter ac illis basia longa dore, etc.
Ergo qui vultis vos calignare puellas
Dulciter ac illis basia longa dore, etc.
Ecoutez-moi et apprenez à danser!... J'en ai bien baisé pour avoir su danser...,experto crede Roberto... Je vous préviens, d'ailleurs, qu'il n'y a point de danses au paradis, et qu'après votre mort vous ne danserez plus... Dansez donc de votre vivant... Vous énumérer toutes les sortes de danses, je ne le ferai; cela ne se peut... Les danses se renouvellent sans cesse... Il n'est plus question aujourd'hui des danses de nos pères, de la danse:Monsieur, ma mio, lo brot de la vigna friado; ni de la danse:En tout noble cœur, fleur de beauté; ni de la danse:Toto, avant, reculo, tiro, tiro, reculo... Je vais vous donner des règles générales pour danser toute espèce de danse...,incipiendo dansam fit reverentia semper... Otez votre barrette avec trois doigts seulement et la remettez lentement sur votre tête...; partez de la jambe gauche...; donnez la main droite à votre danseuse..., mais ayez les mains nues...; point de gants, entendez-vous?... Si vous dansez avec deux belles, faites en sorte de les regarder toutes deux à la fois, pour en être aimé, etc., etc.
Suivent, sans nombre, des leçons techniques sur les pas doubles et simples, sur la reprise, le congé, les branles et autres parties de l'art dans lesquelles le poète triomphe heureusement et gaîment des difficultés de la versification. Ces leçons se terminent par une longue admonition aux danseurs, remplie de conseils fort sages, tels que de ne se point moucher avec les doigts...
Nasum digitis de non moccare recorda.Et rotare cave quando dansabis, amice.Tu quoque per dansas nunquam sautando petabis.Ubertam boccam nunquam dansando tenebis.Et non escraches morvelos ante puellas.
Nasum digitis de non moccare recorda.
Et rotare cave quando dansabis, amice.
Tu quoque per dansas nunquam sautando petabis.
Ubertam boccam nunquam dansando tenebis.
Et non escraches morvelos ante puellas.
Ceci est un peu sale, mais voilà qui est plus délicat:
Si bene, flaterias parlementando puellis,Dulces parolas fœmina semper amat.
Si bene, flaterias parlementando puellis,
Dulces parolas fœmina semper amat.
Et voici qui est plus relevé.
In dansis etiam nunquam sis, oro, superbus!Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc.
In dansis etiam nunquam sis, oro, superbus!
Gloria luciferum chassavit de paradiso, etc.
En tout, ces petits poèmes sont trop crus, mais fort plaisans. Quant à l'épître du poète amoureux à Jeanne Rosée, sa belle, c'est tout uniment une longue et catégorique requête à l'effet de terminer son martyre et pas davantage.
Grandem perdonem gagnabis de paradisoSi tu me facias corpus habere tuum.
Grandem perdonem gagnabis de paradiso
Si tu me facias corpus habere tuum.
Jamais fille, que je pense, ne s'est laissé séduire par de telles paroles, il y faut encore autre chose; mais il est temps de venir au chef d'œuvre d'Antoine de la Sable, c'est à dire au récit satirique de la folle entreprise tentée par Charles-Quint sur la Provence, en l'année 1536, laquelle fit tant d'honneur au patriotisme des Provençaux et valut au connétable Anne de Montmorency, par son heureuse et menaçante inaction dans son camp d'Avignon, le surnom de Fabius français.